ÉLÉMENTS POUR UNE SYMBOLIQUE MAURE

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Le désert est une véritable école de la vie, une ouverture éternelle sur l'univers. Il est assez surprenant que les Maures aient toujours en tête la thématique de l'eau prospère. Toute la symbolique maure se trouve circonscrite au sein d'un parallélisme tiraillé entre la dune et le puits, le désert et la mer, l'utile et l'agréable, l'éthique et l'esthétique, au sein d'un environnement dont les derniers remparts sont en train de basculer sous le règne du moderne.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296212855
Nombre de pages : 177
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De la dune au puits

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De la dune au puits

Essai ethnographique

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0696-7

Remerciements

Ce travail est le fruit de plusieurs recherches menées dans le cadre de projets personnels et universitaires. En décidant de le publier sous forme du présent essai, je ne peux qu'adresser mes remerciements à l'Ecole Normale Supérieure ainsi qu'à la Mission de Coopération Française à Nouackchott pour l'appui et l'assistance qui m'ont été apportés. Je remercie également tous les collègues et amis dont le soutien logistique et les services divers ont permis la réalisation de cet ouvrage.

Quand l'ironie du sort voulut qu'au lendemain de l'indépendance de la Mauritanie, le «train le plus long du monde» continuât sa navette sur l'unique chemin de fer allant de Zouératt à Nouadhibou, l'ironie de l 'histoire quant à elle confirma à bien des égards le talent des caravaniers maures. Or la caravane n'est qu'une sorte de train en miniature, en chair et en os, où les chameaux de l'amakhtar (chameaux en file indienne) continuent à se mordre la queue en disposition de wagonnets tirés par une locomotive humaine...

Introduction

Le Sahara! est l'un des plus grands déserts du monde. Il s'étend d'ouest en est sur 5 000 km environ, de l'Atlantique à la Mer Rouge, et sur quelque 1 700 km du nord au sud. Au nord, limité par l'Atlas saharien, il traverse la Lybie et l'Egypte jusqu'à parvenir à la mer. Au sud, ses frontières ne sont pas définies car elles ont tendance à diffuser, à se prolonger progressivement sans rupture apparente, à travers les «marges du Sahel». Il est convenu d'établir une limite générale entre le Sahara et le Sahel par un recours au type de végétation. Cette limite est communément définie par des pâturages. Elle se trouve là où disparaît le had (cornulaca monucantha) et où commence à apparaître l'épineux cram-cram (cenchrus biflorus).2 Dans le même ordre d'idée, M. Gast évoque la possibilité de prendre comme référence l' isohyète 100 mm de précipitations annuelles au nord, qui reprend à peu près le même tracé, et celle de 150 mm au sud. Ces limites maximales, nous dit-il, donnent à cet ensemble désertique d'environ 10 millions de kilomètres carrés (sur un total désertique mondial de 48 millions de km2), de l'Atlantique à la Mer Rouge et concernent onze Etats: le Maroc, le Sahara nord occidental,

Le terme Sahara en arabe désigne l'endroit désertique et sans végétation. 2 C. BAROUIN,«Ecologie et organisation sociale. Comparaison de trois sociétés sahariennes (toubou, touarègue, maure) », dans Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée n032, 2° semestre 1981, p. 9.

1

la Mauritanie, le Mali, l'Algérie, le Niger, la Tunisie, la Lybie, le Tchad, le Soudan et l'Egypte.1 C'est donc à travers un tel espace menaçant que l'homme se trouve soumis à l'expérience du vide. Un univers de solitude et de mort où fleurissent toutes les variations culturelles qui font référence à «ceux du vide», les «djnounes» ou les «kef essuf» (D. Casajus, 1979). Dans ce monde de l'étendue se profile une physionomie particulière qui se distingue par un charme discret et attachant. L'objet de la présente étude est de développer une réflexion sur l'interaction entre le désert et la vie des Maures, dans une dimension purement symbolique.

1 G.MARCEAU,«Le désert saharien comme concept dynamique, cadre culturel et politique», Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée n032, op. cit., p. 82. 12

1. Nomades et déserts. 1.1. Le dynamique. désert saharien comme concept

Chantal Dagrin et Mohamed Kacimi évoquaient ainsi cet aspects ymbolique du désert :
«Pourtant d'erg en erg, de sables en rocs, de plaines en massifs, il est l'immuable et perpétuelle métamorphose. L'infini en fragments. Le Sahara n'est pas un désert mais mille déserts. Il suffit que le relief change, que la dune s'éclipse au profit de la rocaille, que le lieu se fasse plus impénétrable, pour prendre un nom nouveau, un autre visage. Tanezrouvt, Tassili, Ramla AI Beyda, Fezzan, Sinai, Rub El Khali, autant de lieux unis par la profusion de soleil, par l'oubli de l'eau, mais marqués chaque fois par un destin singulier. Chacun d'entre eux aura, à un moment donné de son histoire, accueilli une révélation, hébergé une hérésie, suscité une conquête ou enflammé des convoitises. Tour à tour, terre de frayeur et de fascination, de dénuement et de mirages, de l'errance des hommes et de l'ancrage de la foi, le désert accueille pourtant, lorsqu'il y consent, les dieux et les mythes».1

Sans prétendre que cette prédilection symbolique à entretenir toute une culture du vide reste l'apanage des sociétés sahariennes, on peut tout de même émettre l'hypothèse que c'est en de tels lieu de désolation et d'abandon que l'âme humaine, confrontée à l'expérience de l'étendue, a tendance à chercher refuge dans la contemplation et la mystique.

1

C. DAGRIN,M. KACIMI,Naissance du désert, Editions Balland, Paris, 1992,p.11. 13

Ce n'est pas le simple fait du hasard, que l'Islam soit l'une des religions à élire domicile en ces lieux. Il existe une curieuse «nature géographique» qui répartit les grandes religions monothéistes sur des aires déterminées arrivant par là-même à justifier le mariage entre l'historique et le culturel. Et ainsi, il se trouve que l'Islam, tout en étant le facteur déterminant de ses propres paysages, est à son tour et à l'origine déterminé par eux (X. de Panhol, 1968.). Cette fraternité symbolique entre l'Islam et les milieux arides a été ainsi évoqués par A. Miquel:
«Désert obstacle, désert refuge, mais aussi désert transition; tout au long de la zone tropicale et tempérée chaude où il s'étire, l'Islam, peu favorisé sous le rapport des climats, trop souvent et trop fortement contrastés, tient tout de même, avec ses solitudes de prières ou de sable et avec les pays qui les bordent, une position exceptionnelle au croisement des routes du grand commerce mondial, une région vitale des voies de passage et d'isthmes».}

De telles positions reviennent avant tout à cette forme de stratégie du quotidien qui eut à attirer, un certain jour, ces hommes et leurs bêtes en ces lieux, toujours en quête d'un répit momentané qui remet à plus tard le souci de l'éternelle errance pour la vie.

1

A. MIQUEL, L'Islam

et sa civilisation, 14

1977, p. 15., cité par G.

MARCEAU, op. cit., p. 84.

1. 2. Le désert saharien comme cadre de vie.
Il existe donc une sorte de parenté congénitale entre les nomades et le désert. Ceci est d'autant plus attesté que l'origine du terme «Sahara» se retrouve dans la langue arabe pour désigner un lieu «désert», sans végétation et, par extension, inhabité. Autre signe philologique plus significatif: c'est l'origine même du terme «arabe» qui, jusqu'à une époque récente ne s'appliquait qu'aux arabes nomades. On disait de quelqu'un qu'il était «un arabe» pour signaler, à titre péjoratif: son caractère d'appartenance au monde non civilisé, celui de «ceux qui n'habitent pas les villes». Cela dit, il existe des nomades partout dans le monde. Le nomadisme est sans appartenance ethnique même si en définitive il semble plus adapté à certains cadres écologiques. On a parlé du nomadisme du cheval, du nomadisme du renne, mais celui dont l'envergure reste sans doute la plus importante est celui du dromadaire. Cet animal est sans doute l'élément primordial dans un mode de vie où tout semble se structurer autour de lui. La domestication du chameau en a fait l'une des pièces maîtresse de la vie des bédoins : «ils boivent le lait de chamelles, mangent son caillé et sa viande, parcourent les régions où seul il peut subsister et couvrir rapidement des distances de plusieurs jours». (Encyclopédie de l'Islam, Article Badw).

Ainsi donc, entre l'homme et l'espace, d'autres contraintes ne manqueront pas de se conjuguer à d'autres éléments. Et il y a lieu de mentionner en premier plan l'importance par 15

excellence de la tente en sa qualité de demeure irremplaçable pour le nomade. On se trompe infiniment si on se limite à voir uniquement dans la tente ce côté abri de fortune, simple demeure où l'on se préserve contre les aléas d'une nature hostile. La vérité est que cette demeure constitue l'un des piliers fondamentaux dans la structure de mobilité qui définit le nomade à l'égard des autres. A propos de cet aspect constitutif fondamental J. Duvignaud affirmait:
«La tente est le troisième élément de ce paramètre nomade. La tente est l'anti-maison : elle est installée au ras du sol et ses parois filtrent l'air et les bruits sans les éloigner. Ainsi s'établit un circuit continu entre l'air, le vent, les sons, la lumière, la nuit. La terre est là dans toute son étendue, horizontale, réceptacle ou milieu dans lequel on flotte. Le monde se concentre autour de la femme qui allaite ou qui tisse, de l'homme qui dort».l

Cette nature refuge que revêt un tel abri cohabite doublement avec une nette tendance chez les nomades en général et surtout chez les Maures à renier toute idée de stabilisation. Les endroits longtemps habités se rendent impropres par la souillure de la pollution que l'homme et l'urine animale leur ont occasionnée. Les animaux aussi aiment fréquenter le large. Si l'on peut être unanime sur une chose, c'est bien celle par laquelle les hommes et leurs bêtes s'entendent à renifler les mauvaises odeurs dans des lieux ayant à peine eu à abriter sur son passage la caravane d'une nuit. Cette souillure repoussante peut s'expliquer dans la cosmogonie nomade par cet éternel opposition entre extérieur et intérieur que certains ont pu observer chez les Touaregs (D. Casajus, 1979). L'univers nomade a la curieuse manie de faire l'objet de la convoitise du
1

1. DUVIGNAUD,«Esquisse pour le Nomade»,

op. cil.

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diable. Les djnounes ou les Kell essuf (en Touareg) sont toujours aux aguets pour se substituer au passage de l'homme. Dès que le cortège se lève emportant la tente et ses accessoires bien emballés sur le dos des chameaux, les diables étendent le manteau de l'extérieur sur toutes les traces de la vie humaine. Les détails les plus dérisoires de la pratique domestique deviennent à leurs yeux des refuges de prédilection. Qu'il s'agisse de cendres fraîches du feu de la matinée ou des crottes encore tièdes de l'animal, les gens de l'extérieur peuvent y choisir domicile et en faire usage pour nuire à l'homme. Les «habitants du désert» ne sont pas visibles mais restent le plus souvent aux aguets. Ils se situent en parfaite opposition aux «habitants des tentes». La tente se trouve comme étant le pivot central de la cosmogonie. H. Claudot décrivait ainsi cet aspect de l'importance des tentes:
«Les mouvances des tentes qui s'écartent du puits pour s'approcher des frontières du territoire, sont également des manières de repousser à chaque étape nouvelle l' «extérieur» dans des confins de plus en plus lointains. Mais en même temps pour que cette solitude ne s'installe pas dans leur sillage, dans les lieux délaissés, il convient de ne jamais interrompre le mouvement nomade. La migration est ainsi conquête perpétuelle de l'essuf qui croise chaque point du parcours et qui, à la fois, précède et suit les voyageurs, se glissant dans leurs traces et occupant tous les bivouacs abandonnés. Cependant, l'essuf fait partie intégrante de l'univers et lorsque le campement se déplace, c'est aussi pour lui laisser sa part ou son tour».l

Tout laisse à présupposer l'ampleur et l'importance du mouvement dans un tel contexte.
1

H. CLAUDOT, op. cit.

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