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ELIE GOUNELLE

De
304 pages
Plus qu'une simple biographie, cet ouvrage a le mérite d'être en même temps le témoignage d'une époque et un instrument de travail pour tous ceux que l'histoire de l'activité chrétienne-sociale intéresse. Parler d'Élie Gounelle est une véritable gageure ; c'est écrire non seulement la vie d'un homme mais l'historie d'un mouvement avec lequel il se confond.
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Elie Gounelle
Apôtre et inspirateur du christianisme social

Collection Religion & Scielzces HumaÏlles
dirigée par François Houtart et Jean Rémy collaboration: M.Pierre Goisis et Vassilis Saroglou

Déjà parus

Section 1 : Faits religieux et société
Structuration psychique de l'expérience religieuse. La fonction paternelle. Vassilis SAROGLOU Le religieux des sociologues. Trajectoires per.wnnelles et tlébats scientifiques, (dir) Yves LAMBERT, Guy MICHELAT & Albert PlEnE Le vaudoux haiYien, Rejlet d'une société bloquée, Fridolin SAlNTLOUIS Bouddhisme et Occident. La iliflusion ilu bouililhisme tibétain en Frcmce, Lionel OBADIA.

Section 2 : Sciences humaines et spiritualité
Essai sur Thérèse Martin, Thérèse MERCURY L'Évangile oublié, André BEAUGÉ Le dessein temporel de Jésus, Jean LABBENS Dieu à hauteur il'homme, Albert GAILLARD Islamité et laïcité, Maxime JOINVILLE-ENNEZAT Le mal auféminin, Ivone GEBARA

Jacques MARTIN

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Elie Gounelle
Apôtre et inspirateur du christianisme social

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8020-9

PRÉFACE

Jacques Martin est un personnage hors du commun. Il fait des études de théologie à Paris de 1923 à 1927 mais il ne sera pasteur qu'en 1966, à 60 ans, et sa première paroisse ne sera pas en France mais à Genève où il créera le "Centre communautaire du Lignon". Après quelques hésitations, il fait son service militaire en 1927-1928 mais dans les années suivantes il poursuit une réflexion théologique sur la non-violence et il s'interroge sur sa participation à la guerre: il ne devient pas objecteur de conscience par "pacifisme" mais par fidélité de l'Église à l'Évangile et durant l'été 1932 il refuse d'effectuer une période militaire. Il est arrêté et condamné par le tribunal militaire de Paris, en octobre 1932, à un an de prison au Cherche-Midi. On lui accorde une libération conditionnelle en avril 1933 sous la pression de la Ligue de Droits de l'Homme, de Jean Guéhenno et d'Emmanuel Mounier. A la suite d'un nouveau refus et d'une nouvelle arrestation, il est condamné à un an de prison, en fait à 18 mois car il yale reliquat non encore purgé. En avril 1936 il est définitivement libéré pour raison de santé. Il a été chaque fois défendu par André Philip. Durant ces années, le débat sur l'objection de conscience secoue les Églises protestantes et une majorité condamne ce refus de porter les armes. Lorsqu'en 1938, Jacques Martin demande avec son ami Henri Roser la consécration pastorale, elle leur est refusée par le synode de Royan. Il quitte alors Paris et il va à Ganges, dans l'Hérault, où il vivra jusqu'en 1946, en travaillant dans une usine de soierie. Durant la guerre, il participe à la résistance spirituelle, au sauvetage des Juifs, en particulier des enfants, en relation avec la C.I.M.A.D.E et en 1999, il reçoit la médaille des "Justes parmi les nations", ainsi que son épouse à titre posthume. En 1944, il est arrêté par la Milice, emprisonné à Montpellier et libéré peu de temps après à la suite d'une tractation avec le maquis de l'Aigoual qui l'échange contre 1000 moutons!

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ÉLIE GOUNELLE

Dès 1938, il est en contacts étroits avec Élie Gounelle retiré à Ganges depuis 1936, et peu à peu une grande amitié s'installe entre ces deux hommes. Ils préparent ensemble en 1944 la reprise de la Revue du Christianisme social et c'est Jacques Martin qui en assume la direction. Il est également le secrétaire général du Mouvement et il organise à l'automne 1945 le 25e Congrès chrétien social, tenu au Musée social à Paris dont les actes paraissent dans le n° 1 du nouveau Christianisme social, en janvier-mars 1946. En 1947,la Revue et le Mouvement reviennent à Paris ainsi que Jacques Martin. C'est Maurice Voge qui lui succède à l'automne 1948 à la tête du Mouvement et deux ans plus tard il a également la responsabilité de la Revue. En 1948, Jacques Martin participe, avec Fadiey Lovsky, à la création de l'Amitié judéo-chrétienne et il se lie d'amitié avec Jules Isaac. En 1947, l'Église réformée l'avait incité à demander sa consécration pastorale, mais il préfère tenter une expérience de laïc engagé comme libraire, d'abord au Chambon-sur-Lignon puis à Lyon (1950-1956), et il est en même temps équipier de la C.I.M.A.D.E pour les personnes déplacées. Après son intermède genevois, il prend sa retraite et rentre en France, mais il assure un ministère pastoral pendant quatre ans (1973-1977) dans une paroisse de Mens-en-Trièves (Isère). C'est là que nous faisons connaissance, car Jacques Martin souhaite organiser une exposition sur la vie religieuse du Trièves au XIXe siècle et il a besoin de l'aide d'un historien. Nous nous sommes retrouvés quelques années plus tard à Menglon (Drôme), dans ce petit château Renaissance de Perdyer qu'un arrière grand-père avait acquis comme "bien national" à la Révolution, et où Jacques Martin et son épouse Jacqueline Martin-Élié avaient trouvé le repos depuis quelques années. Il me raconte alors ses années de jeunesse: sa participation aux congrès de la Fédération lycéenne et étudiante dont il sera le secrétaire parisien en 1931-1932 ; ses études de philosophie en Sorbonne; la découverte du mouvement international de la Réconciliation.aussi bien en Allemagne que dans ce camp de jeunesse de Vaumarcus en Suisse en 1926 et à son retour à Paris la responsabilité qu'il prend dans la publication des cahiers, de ce mouvement pacifiste et non-violent. Il adhère également au Mouvement du Christianisme social et participe à ses congrès; en 1929 il passe un semestre à Berlin-Bethel et a des contacts avec le mouvement chrétien-social allemand. Et quinze ans plus tard, il se retrouve le bras droit, le véritable secrétaire, l'ami le plus proche de celui qui est devenu "l'apôtre du Christianisme social" en France Élie Gounelle. A la mort de ce dernier, en 1950, Jacques Martin se trouve être le dépositaire d'un grand nombre de papiers personnels, de correspondance, de

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notes éparses et de documents ayant appartenu à Élie Gounelle qui viennent compléter les archives des familles Gounelle-Dachert-Hollard ainsi que celles du Conseil Oecuménique des Églises à Genève. Aussi ai-je été rapidement persuadé que Jacques Martin était celui qui pouvait nous donner une biographie d'Élie Gounelle. Mais il a fallu le convaincre et lui faire surmonter ses hésitations qui étaient grandes. Je rejoignais en cela l'opinion de Pierre Poujol qui, dès 1964, écrivait dans la Revue "une biographie d'Élie Gounelle est attendue par les soins de Jacques Martin". Je suis très satisfait que ce texte ait pris corps depuis 1987 et qu'aujourd'hui cet ouvrage soit à la disposition de ceux qui veulent découvrir tout un pan de l'histoire de ce mouvement du Christianisme social et de celui qui l'a incarné pendant un demi-siècle. Pierre Bolle

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LES ORIGINES

Si quittant Ganges, autrefois cité du cocon et de la soie, le voyageur laisse l'Hérault et remonte la vallée de la Vis, la rivière la plus cristalline de France d'après le géographe Élisée Reclus, il s'enfonce entre les pentes rocailleuses de la Serranne et du Pic d'Anjeau pour atteindre dans un coin de vallée élargie le petit village cévenol de Gorniès. C'est la dernière avancée protestante dans le pays catholique des Causses. Gorniès (plus exactement à deux kilomètres le hameau du Claux) est le berceau de la famille Gounelle : " Les Boissons, les Gounelles issus de Gomiès dans la pittoresque vallée de la Vis que domine le rocher blanc de la Serranne descendaient d'aïeux huguenots gagnés à la Réforme presqu'à ses débuts, puis réveillés au milieux du 19ème siècle apr les fervents méthodites " (article sur le brogadier Aimé Boisson mort en 1944). Les Gounelle y sont encore nombreux, liés parfois par quelque parenté lointaine. Ce sont tous des cévenols, qui font corps avec le pays, par le physique comme par le caractère. Pourtant si de celui-ci, Élie Gounelle en descendant de vieille souche montagnarde, en avait conservé certains traits, il n'avait rien gardé du physique. Grand, d'une maigreur presque squelettique à la fin de sa vie, d'une finesse aristocratique et d'une vivacité extraordinaire, prompt aux enthousiasmes voire aux emballements, rien dans son aspect extérieur ne laissait supposer les origines, même pas le léger accent qui fait déjà deviner la proximité des terres languedociennes. "Cette haute vallée de la Vis, écrit-il, a nourri et lavé depuis des siècles ce sang, maigrement nourri car le sol est rocailleux, rude et avare mais abondamment lavé". S'il revendiquait ses origines huguenotes et cévenoles, son sang paysan, il n'habitait cependant pas ce village, sauf en de courtes périodes de

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repos ou dans les dernières années de sa vie, pendant lesquelles il partageait son temps entre Gorniès et la petite ville proche de Ganges où il avait établi son cabinet de travail et ses souvenirs; ainsi il écrira plus tard: "Ainsi le milieu donne le cadre et la nature première, même inconsciente, avec lesquels se forge l'oeuvre vivante Bien des Gounelles sont nés à Gomiès, paysans et huguenots et pourtant ils ne se ressemblent pas et ont pris des routes souvent opposées. Le déterminisme dit vrai pour toutes les influences qui ont agi,. mais il n'atteint pas le fond réel de l'être qui est un mystère de liberté ou de grâce divine". TIn'y demeura jamais longtemps, suivant la destinée de ses parents tous deux cévenols mais souvent éloignés de leurs lieux d'origine par la vocation du père, pasteur méthodiste. Celui-ci touché par le Réveil des vallées cévenoles aurait voulu faire des études pastorales mais les moyens manquants après un court séjour de formation à Glay (Doubs) se retrouve instituteur libre à Sauve où il ouvre une école le 1er septembre 1862 : "Je quittais la maison pour Sauve avec 6 fr en poche. Il fallait gagner sa vie". TIfaut se rappeler que le protestantisme fut toujours lié à l'instruction -voir Félix Neff à Mens et dans la vallée de Freissinières. -- Instituteur donc mais se sentant appelé à annoncer l'Évangile, il n'en a pas moins les meilleurs rapports avec le pasteur réformé, Paul Teissonnière. C'est là qu'est né en 1865 (24 octobre) son fils aîné Élie-Joél. TIavait épousé Rosalie Ginouvier cévenole comme lui de l'Escoutet, près de Gorniès, où elle se retira après la mort de son mari. Une de ses petites-filles a dépeint avec émotion l'humble cuisine cévenole du mas familial de l'Oustal Nou, déjà sur les pentes sous les châtaigniers. Mais évangéliste dans l'âme Gédéon Gounelle, né à Gorniès en 1829, délaissera l'enseignement pour se consacrer à l'annonce de l'Évangile. Ce fut d'ailleurs l'itinéraire de plusieurs pasteurs méthodistes de cette génération. TIs devenaient pasteurs sur le tas. Tour à tour simple prédicant laïc, puis évangéliste pour devenir proposant après avoir satisfait aux examens nécessaires en 1873 et finalement pasteur en titre (les études théologiques étaient simples et courtes dans l'Église Méthodiste) , il sillonnera la France du Nord au Sud, de Saint-Dizier, dans la Marne où il connut l'occupation allemande (on disait bavaroise alors) en 1871, Joinville, Le Vigan, Valleraugue, Dieulefit, Saint-Cloud (1) après un saut à Jersey, Lassalle,

1 Où il ne resta que deux ans, mais eut le temps de rencontrer Tommy Fallot de La Chapelle du Nord et de collaborer avec lui dans quelques conférences déjà de "Christianisme Social" au Boulevard des Capucines. Il rappelait avec humour et

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Codognan, Alais (2) et finalement Ganges en 1905 où il prit sa retraite sans pour autant cesser son activité et y mourut en 1916. TIétait de règle alors dans l'Église méthodiste pour un pasteur de ne pas résider plus de quatre ans (parfois moins) dans la même paroisse. La destinée de bien des pasteurs méthodistes de cette génération est remarquable. Suscité par des pasteurs de l'Église wesleyenne venus des Iles de la Manche, les Charles Cook, les Luc Pulsford, William Cornforth, leur ministère rayonnait bien au-delà de leur paroisse d'attache. Ils avaient des tempéraments d'évangélistes. De Dieulefit, un Gédéon Gounelle rayonnait (faisant sans doute équipe avec un Frédéric Vernier, un Auguste Martin) jusque dans la haute vallée de la Drôme, rongée par les divisions ecclésiastiques et où plus tard un Tommy Fallot exerça son ministère dans la dernière partie de sa vie. Il eut quatre fils, Élie l'aîné, Paul, Edmond et Théodore, tous quatre pasteurs qu'il eut la joie de consacrer successivement à Lasalle et en souvenir des assemblées du désert d'antan: "Â l'ombre des chataigniers séculaires" (note personnelle), mais chacun dans une union d'Église différente. Il avait plaisir à les recevoir et les entendre mais de préférence séparément, car il trouvait vaines les disputes qui ne manquaient pas de s'élever entre des hommes d'horizons théologiques allant du libéralisme à l'orthodoxie. Ce n'est pas qu'il méprisât leurs positions. Bien au contraire, fortement campé sur son orthodoxie revivaliste, il aimait écouter chacun, conservant le bon grain dans la paille de la théologie? Si au début il eut quelque inquiétude sur l'orientation de son fils Élie, rompant avec l'orthodoxie du Réveil, il comprit que celle-ci ne diminuait en rien l'action de la grâce? "Il m'écrivit plusieurs fois, note Élie, pour m'encourager dans la voie du Christianisme Social. Plusieurs fois dans de graves circonstances, il m'a béni" --Il verra avec sympathie le mouvement du Christianisme Social : "Les pères ont marché sur les traces des fils". Et plus tard encore: "Tout est grâce", lui écrit-il dans sa dernière lettre du 11 mars 1917, " Nous bénissons Dieu de ce qu'il a daigné appeler nos fils à son service ..... Heureusement que l'amour de Dieu est infini et que sa miséricorde en Jésus Christ est incommensurable. Tout est grâce et nous vivons de grâce ". "Ce qu'il n'avait jamais pu admettre, note celui - ci, c'est l'aristocratismede certains chrétiens, même sociaux. " Écrivait-il cela en songeant à une certaine propension à l'intellectualisme bourgeois, peut-être reçu de sa belle-famille Molines de Nérac?
quelque ironie l'épisode où il devait parler avec Tommy fallot mais où celui-ci prenant toute la place ne lui laissa pas l'occasion de le faire. 2 - Ce n'est qu'en 1926 que l'orthographe du nom de la cité cévenole d' "Alais" deviendra définitivement" Alès".

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C'est dans la famille que les enfants reçurent l'essentiel de leur instruction et éducation et surtout une profonde fonnation religieuse, malgré les constants changements de lieux et d'études. Élie Gounelle se souvenait encore d'une punition où son père l'avait giflé et obligé à demander pardon à un soldat bavarois logé au presbytère et auquel il avait "volé" quelques cartouches pour brûler la poudre avec d'autres enfants de son âge; "Ce fut, note Élie Gounelle, une des rares punitions que j'eus à subir et l'une des plus fortes", mais ajoutait-il, ''je ne saurais dire que je me sois profondément repenti de cette incartade! ". Fruit du Réveil, Gédéon Gounelle entraînait les siens comme sa communauté dans cette aventure de la piété. Au Vigan notamment où son fils se rappelle le joli presbytère sous les châtaigniers puis à Valleraugue où il organisa l'Église méthodiste en vue de l'évangélisation. Il amenait souvent son fils aîné dans ses tournées dans les vallées qu'il sillonnait, Molières, Taleyrac, Mandagout, Ardaillès, Valleraugue et plus loin encore. Il gardera de ces marches à pied avec son père, une attirance pour les courses en montagne, plus tard presque une fascination pour la haute montagne dont il sillonnera les pentes en Suisse, lors de séjours de vacances ou de repos forcé. De ce temps il avait conservé, accroché au mur de son bureau à Ganges, le piolet qui l'avait accompagné dans ses randonnées alpines. Il parlait encore à la fin de sa vie avec émotion de l'ivresse éprouvée à la contemplation des cimes du haut d'un sommet gravi dans une atmosphère de gloire sous un ciel presque noir. "C'est là (dans ces courses) que j'ai appris le mieux à connaître mon père et aussi les idées et les chants du Réveil. Je crois que ces réunions intimes de quartier et de village sont le meilleur mode d'évangélisation". Sans doute en gardait-il le souvenir quand, à Roubaix, il réunissait dans des cuisines ouvrières à côté de la Solidarité de petits groupes pour l'étude biblique ou l'oeuvre de la Croix Bleue. Voici en quels tennes il parle de cette époque et de son père: "Ce que je veux noter par dessus tout c'est l'impression d'intense consécration au service de Dieu qu'il nous a laissée ". "Il afidèlement servi l'Éternel, nous écrit Henri Nick, et son service a été le but suprême de sa vie. Il a apporté partout avec lui un esprit de foi et de réveil qui soulevait et vivifiait les églises où il exerçait son ministère. Il nous laissa à tous, ses fils un loyal et bel exemple de simple et vraie consécration à Dieu. Quelle belle carrièreet vie chrétiennea été la sienne Un long effort vers la sanctification personnelle et vers le réveil des âmes telle fut cette vie austère, sévère, puritaine, hostile à toute mondanité et à tout formalisme de société, de classe ou d'Église. Tout sans doute venait de la grâce mais il

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n'admettait pas que la grâce dispensât le croyant de l'action bien au contraire. Je l'ai vu suivre sans une hésitation tout au long d'un demi-siècle, du même pas lent et sûr, ce chemin ". Sans nul doute on peut discerner tout au long de son existence, dans tous ses combats pour la moralité entre autre, les échos des impressions que son père lui a laissées. Par son père donc et par son milieu Élie Gounelle est un fruit du Réveil, bien que souvent absent de la maison, car après Le Vigan où note-il: "II reçut une base fort médiocre", il poursuivit ses études au loin, Tournon, Lausanne, Nîmes enfin où il logeait chez son cousin, le pasteur Édouard-Philémon de Cazalet, pour ne revenir au foyer que pour les congés ou pour raison de santé. A quatorze ans, il "se convertit" selon l'expression du Réveil et comprend "qu'il ne peut suivre une autre voie que chrétienne et pastorale". Il s'agit moins d'une conversion au sens où l'on entend ce mot, que d'une orientation décisive vers un ministère à l'image de celui de son père. Dans le milieu chaud mais nullement exalté de la cellule familiale et du conventicule méthodiste il participait avec ses frères aux réunions de prières qu'il dirigeait parfois. Il avait fondé avec ceux-ci et quelques jeunes gens une Union Chrétienne qui groupait jusqu'à quinze ou vingt jeunes. Le Réveil à Valleraugue en 1879 fut pour son père le point lumineux de son ministère. Il laissa aussi chez le fils une trace profonde. Ce n'est pas par simple piété familiale qu'Élie Gounelle ne cessera de rappeler que le Christianisme Social avait ses racines profondes dans le Réveil (3) . Celui-ci fut l'un des deux facteurs principaux, notera-t-il plus tard: "De la naissance du mouvement social malgré ses graves lacunes (leur individualisme leur a imposé des notions incomplètes sur l'homme, le péché, la grâce, etc...) ". Si par la suite il ne manque pas d'en souligner les défauts, peut-être est-ce en les évoquant qu'il fut amené à mettre souvent violemment l'accent sur l'aspect social du message de l'Évangile. Méthodiste dans l'âme, missionnaire par tempérament, Gédéon Gounelle voyait dans toute Église un instrument utile au Royaume de Dieu. N'ayant que dédain pour les formules, "c'est l'orthodoxie de la vie qu'il vous faut" écrivaitil. D'autres après lui parleront d'orthopraxie (Wilfred Monod) ;
Le Réveil lui perme de traverser les crises théologiques ou intellectuelles. comme il l'écrivit plus tard: "Il restait l'essentiel: l'expérience personnelle de la conversion au Christ et à son Royaume NOlls n'écrirons jamais ce mot qu'avec une vénération profonde, qu'avec une émotion vraiment poignante car il évoque la plus haute expérience et la plus décisive de notre vie " ("Fragment de journal intime", note manuscrite de 1901)

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fIChez mon père une grâce, ou si l'on veut une liberté, domine tout: la certitude à un moment donné qu'il est enfant de Dieu, appelé et mis à part pour le service du salut des âmes. Cette conviction l'a affranchi de tout et de tous à force de le soumettre à Dieu. A cet égard, il avait quelque chose des prophètes et des apôtres avec les défauts associés à cette vertu".

Ne pourrait-on pas en dire autant plus tard du fils ? Celui-ci en restera marqué jusqu'à la fin. La conviction profonde d'être appelé à mener le combat du Christianisme Social pour le salut des hommes et du monde animera jusqu'au terme de sa vie tant ses études que son action.

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FORMA TION

Les études d'Élie furent morcelées, voire bien incomplètes, au point que l'on peut parler à son propos de formation autodidacte. Qu'on en juge. Tour à tour, on le trouve à Lausanne (1) en 1879 au pensionnat méthodiste du Valentin et étudiant au collège cantonal, puis à Tournon de 1881 à 1884 d'où il ne ramène que de mauvais souvenirs, et pour finir à Nîmes en 1885 où il acheva ses études secondaires et passa son baccalauréat. TIavait vingt ans. Ce qu'il ne peut recevoir de professeurs ou de maîtres il l'apprit par les livres. Lecteur infatigable très tôt il dévorait, non sans discernement pourtant, tout ce qui lui paraissait ouvrir son horizon intellectuel. Poète, peut-être sans don particulier (moins que son frère Paul qui cultivait parfois la muse pour des (2) réunions familiales, "nous sommes bien les fils de cette âpre vallée ") mais humaniste déjà il oriente ses lectures vers la littérature et surtout vers la philosophie. Déjà on perçoit en lui l'intellectuel nourrissant son action d'une pensée intransigeante mais toujours ouverte. Plus tard il ne ménageait pas son indulgence quelque peu dédaigneuse pour ceux qui, en philosophie ou en théologie, accompagnaient leurs sermons ou leurs discours d'affirmations péremptoires autant qu'ignorantes (3) .
1 A Lausanne, déjà son contact au cours de ses études avec des hommes tels que le théologien protestant Alexandre Vinet, le philosophe suisse Charles Secrétan et Louis Astié, le libéra des étroitesses du Réveil. Ce travail commencé ici se poursuivra à Montauban avec ses études de théologie. 2 - Il ne cessa pourtant pas de versifier jusque dans ses dernières années pour évoquer l'humble temple de Gorniès ou les petits coins intimes de la vallée et de sa rivière, en des poèmes qu'il réunit en un cahier 3 - Se laissant aller un jour, en privé, à noter tel orateur pourtant célèbre "pour la forme, disait-il, je lui donne 18, pour le fond 4 ou 5 ! ". Sans doute s'estimaitil encore généreux! !

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A Nîmes où il était pensionnaire chez son cousin, le pasteur ÉdouardPhilémon de Cazalet il écrit (note manuscrite inédite) : "Mon année de philosophie me suffit pour me débarrasser à peu près de tout cela (le dogmatisme du Réveil, sa théopneustie (4) plénière et son eschatologie simpliste) et je ne crus pas possible de devenir pasteur méthodiste malgré la reconnaissance de mon âme pour cette Église de ma première et de ma deuxième naissance". C'est à Nîmes aussi que pour la première fois il entendit, au théâtre, celui qui bien que son aîné fut plus tard à ses côtés l'un des pionniers du Christianisme Social, Charles Gide (né à Uzès en 1847), alors jeune professeur d'économie politique à la faculté de droit de Montpellier et théoricien du coopératisme, venu faire une conférence sur la coopération à la demande de cet autre laïc et chrétien social avant l'heure, Édouard de Boyve, marquant déjà de son empreinte ce qu'on a appelé "l'École de Nîmes" (5). Dispensé du service militaire comme aîné de quatre enfants il commença aussitôt ses études de théologie à Montauban de 1886 à 1889. Deux ans plus tard vint l'y rejoindre celui auquel le lia une amitié puisée dans une communion de pensée et son cadet Wilfred Monod (contraction usuelle de son prénom William-Frédéric). Nous retrouvons ensuite les deux amis, les "deux frères" plutôt comme le lui écrivait Wilfred Monod: "Dufrère aufrère", dans la dédicace d'une brochure, et aurons l'occasion de parler de cette amitié qui les associa dans les mêmes combats tant ecclésiastiques que profanes (6): "Nous étions si intimes dans la pensée et l'action, durant les années de notre plus actif ministère chrétien social, que Théodore Monod, le père de Wilfred avait fait ce vers significatif: "Quandj'appelle Wilfred, l'écho répond: Gounelle ! Il ne faut qu'une voix pour la Cité nouvelle. Voilà pourquoi, quand ils parlaient, les deux amis semblaient nefaire qu'un, tant ils étaient unis!
It.

Montauban était la faculté orthodoxe, la faculté de théologie de Paris n'avait encore que quelques années, bien que déjà marquée par la présence de professeurs qui lui donnèrent son renom comme les théologiens Auguste Sabatier (1839-1901, un temps pasteur à Aubenas), Frédéric Lichtenberger 4 - Théologie dominante fondée sur l'interprétation littérale de l'Écriture Sainte
5 Cette conférence l'avait fort impressionné! Trente sept ans plus tard, en 1922, ilIa rappelle encore au congrès de Strasbourg: "Jamais je n'avais ouï si bien parlé. La coopération avait trouvé son prophète" (La Revue du Christianisme Social, C. S. 1922, page 509). 6 - Note manuscrite d'Élie Gounelle sur "L'ami Wilfred Monod", qui, de plus, ajoute quelque part, qu'il en a "peu subi ['influence dans les idées sauf peut-être pour l'Espérance Chrétienne".

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(1832-1899), etc... Si l'on comprend bien qu'un Élie Gounelle l'ait choisi pour ses études (réputation d'orthodoxie, proximité géographique), il faut voir comme une intention providentielle dans la venue dans ce coin méridional de ce descendant parisien d'une lignée pastorale. Ce fut la seule incursion méridionale prolongée de Wilfred Monod. Il ne semble pas qu'il en ait gardé un souvenir impérissable, à en juger par ce qu'il en écrit dans cette manière d'autobiographie Après la Journée. Son camarade d'études ne parait pas en tous cas avoir été autant ému que lui par les manières plutôt libres des étudiants sous le ciel méridional. Il profita des leçons des maîtres orthodoxes de ce temps: Jean Pédezert (1814-1905, pasteur et publiciste qui occupa une place émiante à la tAte du parti orthodoxe des Églises réformées), Charles Bruston, Charles Bois (pasteur né à Die en 1826, professeur d'exégèse de l'Ancien testament puis doyen en 1875 de la faculté de Montauban) et surtout Émile Doumergue (1844-1937, pasteur et historien nîmois, professeur d'histoire ecclésiastique et de théologie et ensuite doyen de cette même faculté de théologie), qu'il admirait beaucoup et avec lequel il devait s'affronter plus tard sur le terrain de l'orthodoxie quand celui-ci écrivit sa brochure: "Le Christianisme est-il chrétien? " , sorte de manifeste de l'Union des Chrétiens Évangéliques (7). Il Y entendra également un Raoul Allier et un Henry Bois, jeunes professeurs nommés au cours de ses années d'études et qu'il associera (Ie premier surtout qui fut l'un des assesseurs de sa thèse) à ses premiers combats dans la Revue. Wilfred Monod mis à part, ils formaient déjà une petite équipe cévenole, qui se retrouva tout au long de l'existence de chacun, Henri Nick, James-Élie Néel déjà connu en Suisse, Henry Babut (ces deux derniers lui succédèrent à Alès). Par ses contacts avec ses camarades et ses professeurs, sorti de son milieu méthodiste forcément restreint (8), il s'ouvrit au monde réformé et à ses querelles ecclésiastiques. A cette époque aussi il s'affranchira, non sans éveiller quelques inquiétudes chez son père qui le suivait attentivement, (ne lui avait-il pas donné à son départ pour Lausanne une sorte devade mecum, règle de conduite et de piété) des affIrmations théologiques de la piété revivaliste.
7 - Il écrira un long article annoncé dans un bref compte-rendu de la Revue, mais qu'il ne semble pas avoir publié. Il dit sa profonde admiration mais ses non moins vives réserves et critiques "Je viens m'asseoir aussi, au pied de la chaire du vénéré doyen avec la même attention respectueuse qu'il y a 35 à 40 ans, pour entendre " (voir plus loin). 8 - Du méthodisme dont il avait abandonné dès dix neuf ans, dans une crise plus d'ordre doctrinale que religieuse, les conceptions théologiques et ecclésiastiques, il garde l'évangile et piété personnelle et assurément très peu liturgique. Mais il reste cependant profondément attaché à ses racines méthodistes, non seulement par piété filiale mais par reconnaissance pour tout ce que cette Église a fait pour lui.

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Il découvrit la pensée philosophique anglo-saxonne. Cela explique peutêtre l'orientation d'une pensée qui restera malgré tout empreinte d'optimisme. La philosophie allemande ne semble pas l'avoir directement marqué, sinon qu'au travers des perspectives néo-kantiennes d'un Charles Bois. Nous sommes loin de ce qui marquera la réflexion philosophique du XXème siècle avec l'hégélianisme, ou à sa suite le marxisme (9). Sa thèse de bachelier en théologie (1889) sur le philosophe anglais Herbert Spencer (1820-1903), venu comme lui du méthodisme marque la première étape de sa pensée (10). Ce travail "L'Agnosticisme de M. Herbert Spencer -- étude critique" (1889) témoigne d'une ouverture et d'une maturité de pensée, reconnues d'ailleurs par ses professeurs qui lui décernèrent la mention de "grande satisfaction". Il a vingt quatre ans. Sans doute est-il attiré dans le cadre de son ministère pastoral par une vocation intellectuelle, qu'il a toujours regretté même au plus fort de son action, de n'avoir pu suivre. Il se passionnait pour la philosophie et s'adonnait à l'étude des penseurs qui marquèrent le protestantisme de cette époque qui furent pour une part ses maîtres: le théologien suisse Alexandre Vinet (1797-1847), le philosophe Charles Secrétan (1815-1895, fondateur de le Revue Suisse), Charles Renouvier philosophe français principal représentant du néo-criticisme (1832-1899) et bientôt le pasteur luthérien Tommy Fallot. Il restera un lecteur infatigable. Il y passait ses nuits. Son frère Théodore rappelle comment jeune, lui-même à Alès, il le surprit parfois tard dans la nuit à sa table de travail jusqu'à trois heures du matin lisant encore et écrivant. Il n'était pas rare qu'un visiteur, venu le voir à la fin de sa vie, ne le trouve un livre à la main armée d'un crayon. Sa thèse est la première manifestation d'un esprit qui cherchera passionnément le lien devant unir à ses yeux la raison et la foi (11). Ce lien il le verra, dans l'agnosticisme, allié naturel du christianisme, non celui d' Herbert Spencer dont il fait une étude critique approfondie, mais celui qui saura unir le savoir et le croire, dans une vie où la volonté et le coeur rencontrent l'intelligence et l'esprit. Les conclusions de son travail annoncent déjà son orientation. Si le dogme est nécessaire, sa formulation reste secondaire. La certitude est un acte de foi moral donc. Les thèses 5 et 7 le résument:

9

Cette antinomie n'est-elle pas l'une des sources lointaines du débat contraictoire qui l'opposa à la pensée barthienne, indépendamment de l'exclusivisme que manisfestera en France au moins les tenants de cette théologie.
10

-

- Elle

est dédiée à ses parents et à la mère de celle qu'il ne tardera pas à épouser,

Madame Jules Molines, veuve du pasteur de Nérac dès 1870 Il Il reprendra cette étude en la corrigeant toutefois quelques années plus tard dans un travail lu à la Société de théologie de Nîmes le 6 Mars 1895 et publiée dans la Revue de Théologie de Montauban sous le titre: "La Révélation et la Raison -essai critique et solidariste" en 1895

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"Un chrétien doit admettre que la Bible a une autorité souveraine en matière de foi, mais c'est une autorité morale Il serait temps qu'elle cessât de prendre, dans le protestantisrne éclairé, le caractère que le pape revêt dans le catholicisme ".

Voilà qui annonce les prochains combats pour une exégèse dépourvue de tout a priori, qui le firent taxer de "libéral" ce qu'il ne fut jamais -- mais surtout il achève par ce qui va devenir et restera la préoccupation de toute sa vie et qui annonçant ses combats futurs éclate comme un son de trompette: "Notre Église réformée devrait être plus conquérante et plus progressive, chercher davantage à pénétrer les masses qui l'entourent et qui l'ignorent. Elle
n'a pas un caractère assez missionnaire" (Thèse, page 52)

.

Voici donc Élie Gounelle, pourvu de ses diplômes, prêt à entrer dans le pastorat. Il ne le fera pas comme un Tommy Fallot par une incursion dans le monde profane (laïc) et plus spécialement industriel. Son expérience du monde et ses problèmes ilIa tiendra de son ministère. Sa démarche vers le socialisme, dont il se dira un jour, à l'instar de Tommy Fallot, le tenant, ilIa doit à son contact direct avec ce qu'il commence à connaître et à vivre de la réalité quotidienne dans le bassin houiller d'Alès de 1889 à 1896. Au sortir de la faculté en effet, jeune marié, tout naturellement c'est vers les paroisses méridionales et sans doute de réputation orthodoxe qu'il incline. N'est-il pas entré dans le milieu orthodoxe par son mariage en 1889? Sa jeune femme, Caroline, était la fille du pasteur Jules Molines de Nérac (Lot et Garonne) (mort très tôt en 1870, sa femme reste seule avec ses enfants à élever), une famille de bonne bourgeoisie qui n'eut d'ailleurs que peu d'influence sur sa pensée, malgré la présence de Madame Molines qui, veuve, vint s'établir auprès du jeune foyer et y demeura longtemps. Cette dernière réagissait parfois fortement contre son gendre au comportement dominateur, mais en plus de son affection elle lui portait une grande admiration. Le voilà, à vingt quatre ans, suffragant à Alès, au côté du pasteur Auguste Breyton, chargé de la jeunesse. TIprendra alors ses premiers contacts avec les milieux ouvriers. "Alais" (12), centre du bassin minier des Cévennes, était à cette époque en pleine activité. Ville noire par excellence, on voyait rentrer le soir chez eux, dans les rues étroites de la basse ville et du faubourg, les mineurs cévenols descendus de leur montagne, au visage noir (la mine n'avait pas encore d'installation de douches), portant sur l'épaule le cabas qui avait contenu leur repas et ramenait au retour les déchets du boisage ramassés sur le carreau de la mine.

12 - Voir note 5, chapitre "Les Origines".

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ÉUEGOUNELLE

Le temple faisait la limite entre les quartiers ouvriers et l'extension bourgeoise de la ville à l'ouest. On retrouvera encore cette disposition après la guerre de 1914. Aujourd'hui la ville a fait sa toilette et les conditions de vie ont d'ailleurs bien changé. Le bassin minier est fermé et la cité s'est transformée. Restée longtemps inchangée, on peut en lire la description pittoresque du quartier populaire bordant les quais du Gardon. Les vieilles rues de la ville sont décrites dans les premières pages du roman beaucoup plus récent de Jean-Pierre Chabrol Les Rebelles (1965). "Alais" (13) était aussi l'un des centres de l'orthodoxie évangélique. Les querelles ecclésiastiques peut-être aujourd'hui apaisées y déchiraient l'Église. Si le pasteur Auguste Breyton avait une réputatio~ d'orthodoxe modéré et le protégeait contre les attaques de ses collègues, Elie Gounelle se heurtera à l'intransigeance d'un groupe qui mettait la théopneustie à la base de toute foi chrétienne. Notre ami n'était pas prêt à baisser pavillon. Qu'on se souvienne de l'une de ses thèses sur la nécessité d'une connaissance biblique intelligente fondée sur les apports des sciences exégétiques et historiques. Appelé pour s'occuper de la jeunesse, il trouvera auprès d'elle son principal ministère; il développera les Unions Chrétiennes de Jeunes Gens et de Jeunes Filles. Il entreprit aussi un travail d'ouverture intellectuelle insistant sur l'urgence d'un réveil spirituel et social (14). Ces années alésiennes furent à la fois des années de maturation et de préparation aux combats qu'il allait mener mais d'engagements déjà. Dans sa brochure de 1894 "Réforme Sociale et Réveil Religieux", conférence donnée à l'Association Chrétienne de Jeunes Gens à Alès, il dénonce le péril religieux menaçant notre société et plus particulièrement le protestantisme, ne voyant dans les soi-disant remèdes apportés de l'individualisme (religieux) des Églises et dans une naturelle évolution sociale que "d'ingénieuses et dangereuses plaisanteries" (15). Nous le voyons hanté déjà par l'avenir de la civilisation (Revue de Christianisme Pratique, 1894, 7ème année, pp. 22-51, "Réforme Sociale et Réveil Religieux") : "L'idée de solidarité qui est en train de régénérer les sciences naturelles et l'économie politique, est appelée aussi à renouveler notre théologie Nous affirmons la solidarité de la question sociale et de la question religieuse au nom même de la solidarité de plus en plus évidente du péril social et du péril
13 Idem note 12 de ce chapître.

14 - Longtemps après, certains se souvenaient des rencontres, études et discussions avec lui, qui semblent les avoir plus marqués que ses sermons. Il s'agissait là d'un contact direct et d'une flamme communicative
15 Déjà, il met en cause le système pénitentière de l'époque, voyant dans la répression, l'obstacle à la réforme morale du détenu, nous parlons aujourd'hui de réinsertion; il réclamera la limitation du temps de travail, l'une des bases de ce droit au salut proclamé par Tommy Fallot

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religieux. de prouver la nécessité d'une conception sociale du Réveil ..... (page 24-25) et plus loin il martelle ses propos: "Le réveil religieux devra " revêtir un caractère plus social que celui que nous avons timidement tenté dans nos églises anémiques La condition pratique et immédiate d'un tel Réveil c'est de former des ouvriers, des hommes de réveil "(page 34). Il met en cause l'inertie et le sommeil de l'Église, cause de l'immense malentendu entre le peuple et elle. Il souligne la nécessité d'une nouvelle réforme par "Un réveil de la pensée chrétienne indispensable pour que le réveil de l'activité chrétienne se produise." (page 41). Devant ce "christianisme au rabais" de notre protestantisme il appelle, citant Charles Renouvier, le protestantisme à gagner les coeurs "par une intervention militante moderne contre l'esprit sacerdotal". Il se dresse déjà comme le prophète d'une réforme nouvelle des Églises dans leur méthode, leur piété et leur action. Depuis plusieurs années sa réflexion l'amenait peu à peu à préciser son action et son message. Il l'écrira plus tard: "J'inscris ici une date (1889) et trois noms (Tommy Fallot, Paul Minault et Charles Secrétan) avec émotion " (C. S., janvier 1902, page 13, note J, "Notre Manifeste - Essai sur les principes religieux du Christianisme social"). Ce sont déjà ses maîtres. Charles Secrétan, le philosophe suisse de "La Civilisation et La Croyance" (1887) (16), exerce sur lui une profonde influence. Paul Minault, son contemporain, pasteur à Saint-Christol près d'Alès lui fera connaître d'abord par la lecture puis rencontrer un peu plus tard (1889) à "Alais" (17) même Tommy Fallot: " Je me souviens de l'émotion procurée en 1889, date de mon entrée dans le ministère à Alais, par la lecture de son célèbre: "Pourquoi je m'occupe des questions sociales". Mon ami Paul Minault, alors pasteur à Saint-Christol-lesAlais me l'avait procurée. Je dévorais ces pages évocatrices, qui répondent à més plus profondes aspirations ". Il lui avait fait lire le rapport de Tommy Fallot à Lyon en 1889. "Ce style nouveau, humain débordant de vie, faisait bouillonner nos âmes. Cette flamme intense alluma alors en bien des jeunes (pourquoi pas chez 16 - Charles Secrétan né en 1815 s'éteint à Lausanne en 1895 ; Secrétan concilie dans son oeuvre les dogmes chrétiens et la philosophie et nous a laissé de nombreux écrits tels: La Philosophie de la Liberté (1848), La Raison et le Christianisme (1863), Théologie et Religion (1887). 17 - Cf note 12 du même chapître.

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tous ?) un feu qui ne devait pas s'éteindre. A ['école de Fallot du Congrès de Paris, 1908, page 124) (18).

" (Travaux

Cet extrait d'un rapport écrit bien des années plus tard souligne la filiation d'un Élie Gounelle. Ils étaient déjà un petit groupe qui se réunissait régulièrement sous l'impulsion de la Revue, fondée à Vals par le pasteur Gédéon Chastand, Revue de Théologie Pratique avec l'article retentissant de Tommy Fallot "Pourquoi je m'occupe des questions sociales" (C. S., juillet 1889, pp. 61-72).

18 - Cf page 25: citation complète.

III
FILIATION AVEC TOMMY FALLOT

"J'inscris ici une date 1889 et trois noms, Fallot, Minault et Secrétan, avec émotion, car c'est depuis lors et grâce à eux que moi aussi j'ai été obligé par le Père d'être chrétien social puis socialiste" (1). Dans ses articles ou conférences, sans cesse il se référera au premier. Tommy Fallot, alors même qu'il semble peut-être s'éloigner des affirmations chrétiennes sociales (2), restera son maître à penser. Il ne cessera de le citer. Ces deux hommes resteront inséparables dans l'histoire de cette aventure que fut la naissance et le développement du Christianisme Social français de la fin du dix neuvième siècle et le début du vingtième siècle. Dès sa troisième année de théologie, en 1889 à Montauban, il s'intéresse à ce qui sera la recherche de toute sa vie: le problème social avec Tommy Fallot qu'il lit déjà et plus largement celui de la culture avec Charles Secrétan, l'auteur de "La Civilisation et La Croyance" et de la responsabilité des Églises vis à vis d'elle (3). Il était déjà conquis. Il constate les insuffisances du Réveil, dont il se dira cependant jusqu'à la fin le fils. Il se détourne d'un revivalisme sclérosé dont l'individualisme et le dogmatisme le laissent insatisfait. Il se refuse à voir "disséquer abstraitement la réalité en subjectif et objectif en individuel et social". Dualisme de la débâcle écrira-toi! plus tard.
1 - in "Notre Manisfeste" -- Essai sur les principes religieux essentiels du Christianisme Social" - C. S., 1902, pp. 1-68, note page 13. 2 - Voir ce qu'écrit Marc Boegner dans sa biographie de Tommy Fallot (La vie et la pensée de T. Fallot -- T. II : L'achèvement (1872-1904), Paris, Berger-Levrau1t et Librairie Fischbacher, 1926). 3 - Certains pasteurs et intellectuels semblent avoir envisagé à cette époque un développement du protestantisme au détriment d'un catholicisme plus politique que spirituel.

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Il faut, dira-t-il, que l'action chrétienne soit non seulement amplifiée mais aussi renouvelée. "Le Réveil doit être non seulement théologique mais social". Ce Réveil individualiste est donc excellent mais insuffisant voire même néfaste quand il prend "nos Églises pour des compagnies d'assurance pour l'éternité". Élie Gounelle était donc en mesure d'entendre le message de Tommy Fallot qui, de la Chapelle du Nord à Paris, lançait dans ses prédications et ses conférences pour la moralité des appels à un renouvellement du protestantisme. Aurait-il fait sans lui la même évolution? Sa nature enthousiaste, fougueuse même, assoiffée d'absolu, l'aurait sans nul doute porté à élaborer une pensée qui aurait dépassé le cadre de nos églises. Il l'écrit un jour dans une réflexion manuscrite (car, s'il a laissé beaucoup de notes éparses, il n'a jamais rédigé de journal (4)) : " Des quelques rares et belles âmes formées par les Églises actuelles et qui seules nous retiennent dans ces Églises" et "Nous sommes scandalisés par l'ignorantisme, le dogmatisme et l'ecclésiasticisme entêtés". Il avait besoin dans ses jeunes années d'un maître à penser. Faut-il parler de maître, même avec un Tommy Fallot? Celui-ci en aurait récusé le titre et Élie Gounelle était une nature trop indépendante pour qu'il s'en suffise. Ne se dira-t-il pas pourtant un jour "fallotiste" (cf. "Nous, les fallotistes", C. S., 1914, page 215). Il faut sans doute dire que Tommy Fallot a servi d'instrument pour révéler et canaliser une pensée dont l'orientation, déjà prise, cherchait son expression. C'est dans cette rencontre avec celui qu'il suivit même après sa retraite dans la Drôme que le jeune pasteur prend conscience de ce qui demeurera jusqu'à la fin sa vocation. Le pasteur Paul Minault (5), alors en exercice à Saint-Christol-Ies-Alès qu'il voyait souvent avec son collègue et ami JamesÉlie Néel, pasteur à Gajan, lui fit lire le rapport de Tommy Fallot au congrès de Lyon, 1889. Il en fut bouleversé (6).

4
5

- Même pressé, vers la fin de sa vie, d'écrire ses souvenirs, il s'y est toujours refusé avançant qu'il devrait mettre en cause trop de personnes. Mais n'y avait-il pas une autre raison secrète?
- Paul
Minault exerce le ministère quelques années dans le Midi avant d'aller

comme missionnaire à Madagascar où il fut assassiné en 1897 (article d'Élie Gounelle in Revue du Christianisme Social, 1897, pp. 323 à 345, "Hommage à Paul Minault). 6 - "Fragment d'un journal intime", note manuscrite écrite "lors du point culminant d'une crise" en juillet-août 1901. Ce texte est repris et paraît sous le titre "Une Panique" dans la Revue du Christianisme Social, 1902, pp. 535-543.

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"Ce style nouveau, humain, débordant de vie, faisait bouillonner nos âmes. Cette flamme intense alluma alors en bien des jeunes (pourquoi pas chez tous? ) un feu qui ne devait plus s'éteindre. A l'école de Tommy Fallot, nous ébauchâmes notre conception de l'action morale, en méditant son programme et ses conférences de la Ligue pour le relevèment de la moralité publique.. plus tard, sa brochure: "Simple explication" - Trois lettres à un ami (7), et son livre sur l'Église, nous amenèrent à préciser et à réformer notre individualisme religieux, notre "théologie de soldat de plomb", comme il disait spirituellement, et jusqu'à la notion dogmatique et statique de l'église que son solidarisme tout spirituel dynamique transformait de fond en comble. Et toujours, au premier rang, il mettait l'oeuvre spirituelle, avec une insistance inlassable.. et puis, comme rayonnement nécessaire, l'oeuvre sociale " (page 124) (in C.S., "Travaux du Congrès de Paris", 1908, pp. 107-202 : "Pourquoi sommes-nous chrétiens sociaux") "A l'école de Fallot", celui-ci avait regroupé à cette date, sans qu'il l'eut expressément cherché, une pléiade de jeunes pasteurs qui formèrent avec lui l'équipe de ce qui fut l'école du Christianisme Social, et dont Élie Gounelle devint peu à peu l'animateur. Dès 1887, Gédéon Chastand, pasteur à Vals en Ardèche, avait créé (8) ce qui devint plus tard La Revue du Christianisme Social et se contentait plus modestement au début de théologie pratique à l'usage des jeunes pasteurs. La Revue de Théologie Pratique et d'Homélitique, en Juillet 1889, devint La Revue du Christianisme Pratique avec un article marquant de Tommy Fallot déjà malade: "Pourquoi je m'occupe des questions sociales" où Fallot note que son commentaire du Notre Père avait vidé sa chapelle; "Si la question sociale n'était, comme la plupart se l'imaginent, qu'une question entre beaucoup d'autres, question de philanthropie, question d'économie politique, nous aurions autre chose à faire qu'à nous passionner pour elle. C'est parce qu'elle est la question religieuse, la question dont la solution intéresse directement l'avenir de la religion parmi nous que nous lui assignons la première place dans nos préoccupations " (voir article: "Pourquoi je m'occupe des questions sociales" in Revue de Christianisme Pratique, 1889, pp. 61-72). Cela résonnera comme un coup de clairon et déjà un cri de ralliement pour des jeunes lassés des querelles ecclésiastiques et qui à leur manière participaient au bouillonnement de la fin du siècle. Rapidement La Revue, qui 7 - Parue en 1893, Valence, Jules Céas.
8 - Lançant en mars 1887 une circulaire (programme) aux pasteurs prenant le relais des rapports présentés à la Conférence Nationale d'Alès (octobre 1887) et annonçant la création de l'Association

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au début avait voulu aider les jeunes pasteurs dans leur ministère, devint le porte-parole du groupe qui quelques mois plus tard lança l'Association Protestante pour l'Étude Pratique des Questions Sociales. Celle-ci devint la cellule de base du mouvement même quand celui-ci prit une certaine indépendance vis à vis d'elle. Quelques laïcs, mais beaucoup de pasteurs s'y retrouvent autour d'un Charles Gide alors professeur d'économie politique à Montpellier et d'un Édouard de Boyve, laïc de l'église de Nimes et animateur du jeune mouvement coopératiste.. Ce dernier présidera très longtemps l'Association au point que l'on ne la désignait plus que comme "L'Association de Boyve". Avec la bénédiction du pasteur nimois Charles Babut qui garantissait aux yeux de beaucoup son orthodoxie, bien des jeunes s'y rallièrent. Nous y retrouvons le déjà vieil ami, Wilfred Monod qui s'était échappé du Midi vers la Normandie (Condé-surNoireau), l'autre intime, l'autre Elie comme lui aussi sorti du méthodisme, James-Élie Néel, Paul Minault, qui (serait-ce par découragement ?) démissionna pour se mettre au service des Missions à Madagascar où il fut assassiné, un Henry Babut, fils du premier et qui fut, encore jeune étudiant, l'un des créateurs avec le professeur Théodore Ruyssen de la Paix par le Droit, celle-ci prenait la suite des "Jeunes Amis de la Paix" créée à Nimes par l'étudiant qu'était Henry Babut ; Henri Nick pour quelque temps encore dans les Cévennes et tant d'autres encore. Beaucoup sont encore dans le Midi une phalange. Ne faudrait-il pas parler d'une équipe cévenole (9) ? Était-ce que chez certains un peu de l'âme camisarde revivait? Un Louis Comte aussi déjà attiré par le côté politique du message (10), sans parler du nordique Aquilas Quievreux. Peut-être vaudrait-il mieux parler d'une réaction contre la sécheresse d'une orthodoxie de mots plus que de pensée. Nous avons vu déjà Élie Gounelle au sortir de la faculté affirmant les droits à la libre critique devant la Bible et la nécessité d'une large évangélisation ouverte aux courants de la pensée contemporaine, nous dirons aujourd'hui engagée. TIrencontra un Tommy Fallot à un moment décisif où il était sans doute attiré par une recherche plus intellectuelle que pratique (11). "J'étais disciple de Bois et de Secrétan" et sans doute incliné à les suivre 9 - Élie Gounelle dans son accueil du Congrès de Roubaix en 1902 le notera avec

humour (Actes du Congrès, page 3) et soulignera l'évolution du Mouvement et sa prise de conscience de la situation tragique du monde ouvrier (Cf. également l'énumération des divers collaborateurs de la Revue dans le numéro du cinquantenaire (C. S., n° 5, 1937, page 11). 10 - Louis Comte lancera et dirigera, alors que déjà pasteur à Saint-Étienne, La Tribune Républicaine, journal politique stéphanois. Il - Élie Gounelle a d'ailleurs toujours regretté de n'avoir pu suivre ce penchant à l'étude et à la pensée pure et dans ses dernières années a pu s'y adonner. Il aurait fait de la philosophie comme d'autres (voir un Paul Minault) du droit.

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dans la recherche intellectuelle. "Mais c'est Paul Minault qui m'amènera un jour le prophète". Rencontre heureuse. Ce que Tommy Fallot, déjà miné par la maladie et retiré dans la Drôme, ne peut plus faire, Élie Gounelle s'y attaquera. Il se lancera dans l'aventure, s'efforçant de réunir la double exigence rappelée par son aîné dans sa lettre au congrès de Montauban (13-14 novembre 1894) : "Il est bon qu'il y ait des hommes qui s'appliquent à traduire en doctrines précises et en institutions les conséquences sociales de l'Évangile. Mais à côté de ces hommes, il en faut d'autres qui relèvent et développent les foyers de vie spirituelle Le Christianisme social n'est en effet que le rayonnement du christianisme spirituel. Si nos églises devenaient incapables de croire, de prier et d'aimer, notre oeuvre sociale ne serait plus qu'un mensonge " (Actes du Congrès, 1895, "Lettre de M. Fallot", pp. 173-174). Élie Gounelle s'élèvera toujours avec force contre l'interprétation d'un Tommy Fallot revenant dans ces dernières années à une spiritualité pure du message évangélique. C'est donc à Alès que Paul Minault lui amena Tommy Fallot au repos à Vals. Rencontre providentielle pour l'un comme pour l'autre, mais plus encore peut-être pour l'avenir du mouvement naissant. Chez quelques uns en effet dans le marasme ecclésiastique de ces années la tentation fut grande de sortir de l'Église. Tommy Fallot lui-même y fut sensible (12). Élie Gounelle y songe, un Paul Minault sur lequel Tommy Fallot semble compter pour sa succession à la Ligue pour le Relèvement de la Moralité Publique cédera en démissionnant de sa paroisse pour, en attendant de voir plus clair, faire du droit et fuir l'atmosphère ecclésiastique empestée (13). Que serait-il advenu du Mouvement dans cette crise? Ces années pour les uns et les autres furent décisives. Le souci de quelques "chers autres amis encore" ne fut-il pas chez Tommy Fallot l'un des éléments de sa décision? Qu'importe --on peut épiloguer sur l'histoire de cette génération. Ces quelques années nous apparaissent aujourd'hui d'une rare importance pour l'avenir des Églises en cette fin de siècle. "Le Christianisme Spirituel et Social ébauché par Jean-Frédéric Oberlin, lui écrira-t-il (lettre du 20 mai 1894) doit se substituer à cette queue du Réveil qui nous a fait souvent plus de mal que de bien". Ils sont l'un et l'autre attirés à cette époque par le socialisme. Celui-ci était alors pour eux une protestation contre l'ordre établi. TIreprésentait pour
12 -Voir note 2, chapitre "Formation" 13 Il revint à l'Église par le canal des Missions qu'il servira à Madagascar.

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beaucoup la grande espérance qui remuait les masses dans une Europe enfoncée dans son matérialisme jouisseur et insensible aux misères. Quoi d'étonnant si un Tommy Fallot cherche une synthèse entre le "vrai socialisme et le christianisme" par reconnaissance pour ce socialisme qui, écrit-il à Paul Minault, "l'a mis à l'abri d'une foule de dangers en creusant un fossé entre le monde protestant et ma chétive personne". C'est l'époque de leur adhésion publique au socialisme au scandale du monde protestant. L'Avant-Garde fait paraître à cette époque une enquête sur la question; Élie Gounelle résumant sa pensée écrira un article dans la Revue: "Une synthèse entre le christianisme et le socialisme est-elle actuellement possible? " Dans sa préface à un ouvrage . jamais publié sur la "plainte ouvrière", il écrira: "Bien des fois en brûlant le pavé de la formidable cité industrielle j'ai senti l'enfer sous mes pas". A la mort de Tommy Fallot, Élie Gounelle lui rendra un hommage émouvant: "II ln 'a fait vibrer quelquefois autant que les plus grands sages ou les prophètes, car il a toujours inspiré notre pensée. notre action, tout notre Mouvement". (C. S., 1904, pages 365 à 482). Il annonça son intention de faire paraître un ouvrage sur son maître, mais y renonça à la demande de la famille. C'est le neveu de Fallot, Marc Boegner qui l'écrira, en deux volumes parus successivement en 1914 et 1926. Après la dernière guerre, dans les dernières années de sa vie solitaire, il ne cessera de reprendre les écrits de son maître, trouvant dans un article du "leader" sur "Protestantisme et Socialisme" (Revue Chrétienne, 1888) derrière les mots qui dataient, l'expression de sa pensée. Un point pourtant essentiel et significatif pour l'évolution ultérieure du Mouvement, distinguera les deux hommes: les bases philosophiques de leur pensée. Si l'un est plus près, de par ses attaches et sa connaissance de la langue, de la pensée germanique, l'autre peut-être en raison de sa filiation méthodiste se rapprochera davantage de la démarche anglo-saxonne. Ce n'est pas que la Revue ne restât pas ouverte aux idées d'Outre-Rhin. Dès le premier numéro on lit, sous la plume de Louis Gouth évoquant les grandes luttes qui se préparent pour la fin du siècle, cette affIrmation que: "L'ouvrage fondamental du socialisme contemporain est le Capital de Karl Marx" (page 271) . Faut-il parler de sensibilité? Aucun des deux ne poussa plus loin l'approfondissement de leur réflexion sur les fondements de leur démarche. L'un et l'autre se sont lancés dans une action qui absorbait toutes leurs énergies jusqu'au moment où chez un Fallot la maladie l'amena à une évaluation de ses sources. Un Tommy Fallot nous a peut-être manqué au moment où vingt cinq ans plus tard s'amorcera le divorce entre la jeune génération de 1930 et le mouvement du Christianisme Social.

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A l'époque cette distinction apparaissait peu. Elle n'en aura pas moins d'importance pour l'avenir. D'autres problèmes se posaient dans notre protestantisme malade de ses querelles ecclésiastiques. Il fallait traduire en doctrines précises les conséquences sociales de l'Évangile, Tommy Fallot, le théoricien de l' "Action Bonne ", son ouvrage posthume, sera aux côtés d'un Élie Gounelle pour l'inspirer, et peut-être aussi le retenir dans ses élans, le garder au service d'une Église qu'aucun des deux ne reniera. Quand il disparaîtra en 1904, l'élan était donné. Et le Mouvement ne pouvait dévier; Élie Gounelle tenait ferme la barre. Sans doute dans sa correspondance avec celui-ci, comme plus tard avec Wilfred Monod, il ne cessera de l'avertir contre ce qui pourrait être chez eux des outrances de jeunesse. TIrestera jusqu'à la fin auprès d'eux dans leurs combats, cherchant seulement, dans le pressentiment des orages qui menacent l'Europe, à les assurer sur l'unique nécessaire. Christianisme-Socialisme. Ce fut l'un des grands débats du début de ce siècle. Les deux hommes furent tentés par le second. C'est comme "une immense, une fiévreuse, une tumultueuse aspiration vers un nouvel ordre de chose". Dans une lettre à Paul Minault, Tommy Fallot écrira que le socialisme l'a mis à l'abri d'une foule de dangers en creusant "un fossé entre le monde protestant et ma chétive personne". TI cherchera une synthèse entre le vrai socialisme et le christianisme. Il y a chez beaucoup la reconnaissance d'une certaine paternité du christianisme pour le socialisme. Une enquête menée par L'Avant-Garde, journal d'évangélisation dirigé par Jean Roth depuis Orthez en témoigne. C'était aussi la thèse de certains socialistes -- Charles Andler, Émile-Georges de Laveleye, un Émile Van der Velde en Belgique dans le monde laïque, un Francis de Pressensé dans le monde protestant. Dans sa critique d'un Jules Guesde contre lequel il mènera dans le Nord de rudes combats, Élie Gounelle affirme que la question sociale est avant tout une question morale, il n'en voit pas moins dans le socialisme une phase dans l'évolution actuelle; "Le christianisme tel que nous l'avons défini est antérieur au socialisme et lui survivra. Il embrasse un champ d'action infiniment plus vaste (le monde spirituel, le Royaume de Dieu céleste, etc...) que n'importe quel socialisme. Toutefois le christianisme devra traverser, semble-t-il, une phase socialiste pour se régénérer et pour pouvoir passer de la phase individualiste actuelle à la phase solidariste et synthétique que tout impose et que tout annonce" (Travaux du Congrès de Paris, 18-20 juin 1908, page 199). N'écrira-t-il pas précisément que:

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ÉLIEGOUNFilE

"Le socialisme s'impose à nous comme un devoir de fidélité envers notre (14). Sauveur " C'est aussi la thèse d'un Wilfred Monod (15), Les deux hommes ne cesseront de critiquer l'humanitarisme des oeuvres d'Église au nom de l'humanisme; on ne parle pas encore à cette époque de christianisme profane.

14 - "Notre campagne dans le Nord et mon adhésion au socialisme" (La Vie Nouvelle - Décembre 1900). 15 - "Les deux grandes puissances morales de notre époque, le socialisme et le christianisme" (Conférence donnée en Suisse devant l'Association Chrétienne d'étudiants, en 1914) --Notons chez ces hommes une évolution caractéristique. Ils semblent renoncer à cet espoir illusoire de certains à la fin du XIXème siècle de protestantiser la France, et apportent une autre vision de leur action. Ils seront un temps absorbés par les luttes ecclésiastiques.