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ÉLOIGNEMENT CONJUGAL ET CONSTRUCTION IDENTITAIRE

De
271 pages
En partant d'une enquête sur une population spécifique, celle des femmes de marins sur thonier, l'auteur soulève un coin de voile qui occulte généralement ces vies très particulières. L'étude interroge les formes actives que prend la gestion de l'éloignement. Il s'agit d'étudier comment des femmes, placées dans un contexte spécifique, construisent leur identité et réinterprètent à leur façon les modèles existants.
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(Ç)L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7296-6

" ELOIGNEMENT

CONJUGAL

ET CONSTRUCTION IDENTITAIRE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Jacques GUILLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998. G. CLAVEL, La société d'exclusion. Comprendre pour en sortir, 1998. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. L. ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie, Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEMAILLY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998. Alfred SCHUTZ, Eléments de sociologie phénoménQlogique, 1998. Altay A. MANÇO, Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, 1998. M. DENDANI, Les pratiques de la lecture: du collège à lafac, 1998. Bruno PEQUIGNOT, Utopies et Sciences Sociales, 1998. Catherine GUCHER, L'action gérontologique municipale, 1998. CARPENTIER, CLIGNET, Du temps pour l£;ssciences sociales, 1998.

SPURK Jan, Unecritiquede la sociologiede l'entreprise, 1998.
NICOLAS-LE STAAT Pascal, Une sociologie du travail artistique, 1998.

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y vonne Guichard-Claudie

,

ELOIGNEMENT ET CONSTRUCTION

CONJUGAL

IDENTIT AIRE

Le cas des femmes de marins

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements

Ce livre est issu d'une thèse de doctorat en sociologie. Je ti~ns à remercier ici tous ceux qui ont contribué à sa réalisation. Mes remerciements vont d'abord à Anne Guillou, qui a dirigé mon travail avec confiance et bienveillance pendant ces quelques années. Je pense aussi à tous ceux devant qui j'ai, à plusieurs reprises, présenté mon travail à l'Université de Bretagne Occidentale, à Brest, et qui m'ont aidée de leurs remarques ou questions. Je remercie aussi François de Singly, président du jury de ma thèse, Aliette Geistdoerfer, qui m'a ouvert les portes de la bibliothèque du laboratoire d'anthropologie maritime du Muséum d'histoire naturelle, Gilda Charrier, qui m'a aidée par la lecture et la critique des premiers chapitres de la thèse, Alain Vilbrod, qui a aussi participé à cette entreprise. Cette recherche n'aurait pu voir le jour sans l'ouverture d'esprit et la confiance de toutes les femmes qui ont accepté de me recevoir, de me parler de leur expérience et de me confier le regard, parfois très intime, qu'elles portent sur elles-mêmes et sur leur vie de femme de marin. Ma gratitude va tout particulièrement à Martine Ralec, qui m'a fourni les premiers contacts, m'a donné les premiers repères pour approcher la vie des femmes dont elle partage la condition et a accepté maintes fois de discuter avec moi de points qui la touchaient de près.

Présentation

Mademoiselle ou Madame? Le statut matrimonial des femmes conditionne la façon dont on les nomme. Rien de tel pour les hommes: on leur donne du "Monsieur" dès lors qu'ils ont dépassé l'adolescence. C'est ici le critère de l'âge qui est détemiinant, c'està-dire une variable qui est propre à l'individu. Au contraire, l'identité sociale d'une femme passe par le lien qui l'unit à un conjoint (ou par son absence). A telle enseigne d'ailleurs que l'on ne sait trop comment désigner la jeune femme qui vit en union libre. Sollicitée sur ce point par un interlocuteur qui ignore sa situation, elle peut choisir à son gré celle des deux appellations qui lui convient le mieux. L'interlocuteur informé, quant à lui, doit faire un choix. L'usage n'est pas fixé. Or le fait de nommer, nommer quelqu'un ou se choisir un nom, n'est pas sans lien avec l'identité, celle qu'autrui nous attribue ou celle qui nous définit à nos propres yeux. Nommer, c'est aussi identifier un objet comme appartenant à une catégorie, à un ensemble dont il constitue un élément représentatif. En enquêtant sur "les femmes. de marins", je pose leur situation conjugale en élément majeur de l'identification, je crée une catégorie. Tout se passe comme si l'identité de la femme mariée, ou vivant en couple, était alors réduite à celle de son conjoint, comme si les deux partenaires s'identifiaient à la même position sociale, la "femme de..." acquérant une identité par délégation. La contribution du conjoint à l'identité de sa compagne est supposée particulièrement importante quand celui-ci jouit d'une grande notoriété, ou encore
1 Le terme femme a été préféré à celui d'épouse, d'une part parce qu'il correspond à la dénomination courante et n'exerce pas auprès de mes interlocutrices l'effet d'intimidation que produit un langage plus "officiel", d'autre part parce que certaines des femmes qui m'ont accordé un entretien vivent en union libre. L'expression "femme de" me semble englober ces deux formes d'union conjugale, officielle ou non. 7

quand il exerce une profession dont les conditions de travail affectent de façon très sensible le fonctionnement familial, quand il est marin,'par exemple. On peut s'interroger sur le bien-fondé de ces suppositions. C'est l'objet de ce Iivre, qui est le résultat d'une enquête ethnosociologique. Il s'agissait d'étudier les formes de la vie conjugale et familiale dans le milieu de la pêche, et plus particul ièrement de s'interroger sur les relations entre l'exercice par les hommes d'un métier aux contraintes fortes et la façon dont les femmes construisent alors leur identité, dans et hors de la famille.

Une perspective

ethnosociologique

Pour répondre à cette interrogation, j'ai choisi une population particulière: les femmes de marins pêcheurs sur thonier tropical, résidant pour l'essentiel à Concarneau et dans les communes environnantes, dans un rayon d'une trentaine de kilomètres. Le choix de femmes de marins pêcheurs concarnois n'est pas étranger à ma situation personnelle. C'est mon installation familiale et professionnelle à Concarneau, où j'ai enseigné plus de quinze ans, qui m'a conduite à m'intéresser au milieu maritime. Jeu de la proximité et de l'étrangeté. Proximité dûe au fait que nombre de mes élèves étaient enfants de marins, que nous avons étudié ensemble l'impact socio-économique de la pêche sur la vie locale. Proximité avec les femmes de marins par le sexe, par la fréquentation des mêmes lieux (écoles, commerces...), liens d'amitié également. Proximité, mais aussi étrangeté, distance. Les activités, les préoccupations, les rythmes de vie sont différents. Dans les familles de marins pêcheurs, 'les rôles de sexe restent très typés. Ce n'est pas rare dans d'autres milieux, mais il s'agit ici d'une réalité "d'évidence", considérée comme incontournable, absence réitérée du conjoint oblige. Dans ce cadre, la question de l'impact du métier du conjoint sur la construction identitaire de la femme m'est apparue intéressante, car les contraintes professionnelles du marin affectent profondément la division familiale du travail. Dès lors, les questions se multiplient. Un 8

contexte socio-économique très contraignant engendre-t-il nécessairement une uniformisation des identités? Les femmes de marins, majoritairement femmes au foyer, constitueraient-t-elles un des derniers bastions des identifications féminines "traditionnelles"? Peut-on au contraire repérer des recompositions identitaires? Si oui, de quelle ampleur, et sous l'influence de quels facteurs? Par exemple, l'évolution des rôles de sexe et des structures familiales que l'on observe dans la société globale contribue-t-elle à une redéfinition des représentations familiales? Entre une intégration qui fait la part belle aux rôles institués et une autonomie que les embarquements du marin ménagent nécessairement, comment se négocient la proximité et la distance conjugale? Les réponses apportées à ces questions sont susceptibles d'apporter un éclairage sur la construction des identités féminines, dans un cadre conjugal précisément contextualisé. François de Singly fait remarquer qu'en matière d'études sur la conjugalité, un clivage théorique a longtemps opposé les recherches privilégiant les différences de classe sociale et les approches plus centrées sur les différences de sexe ou de genre2. Il a, pour sa part, privilégié la seconde variable en étudiant, à partir de nombreuses données statistiques le prix social et culturel de la vie conjugale pour les femmes3. D'autres ont tenté, comme cela va être fait ici, d'articuler l'appartenance de genre et l'appartenance à un milieu social spécifique, à partir de récits biographiques. Isabelle Bertaux-Wiame a par exemple analysé le cas des femmes d'artisans4. On a là des femmes définies à partir de l'activité professionnelle de leur conjoint, mais il s'agit d'une activité à laquelle elles participent. Rien de tel dans le cas des femmes de marins. C'est le seul lien conjugal avec un homme exerçant le
2 Singly François de, "Les relations conjugales", dans La famille. L'état des savoirs, Paris, La Découverte, 1991, pp. 107-114. 3 Singly François de, Fortune et infortune de la femme mariée. Sociologie de la vie conjugale, Paris, PUF, 1987. 4Sertaux- Wiame Isabelle, "L'installation Sociologie du travail, 1982, 1. 9 dans la boulangerie artisanale",

métier considéré qui définit la "catégorie de situation "5 qui les regroupe. Le versant féminin du milieu maritime est d'ailleurs fort mal connu, car il a fait l'objet de fort peu de travaux. Au-delà de l'analyse de ce qui différencie les conjoints, entre eux (le genre) ou vis-à-vis de la société globale (la classe sociale et/ou le milieu social), il convient aussi de se pencher sur ce qui les rapproche. Comment se construit la vie commune? Sur les différents thèmes que recouvre cet axe de réflexion, et notamment les formes de la communication, la gestion de l'argent du ménage, l'importance de la sexualité, l'élaboration de projets communs..., les familles de marins nous apportent un éclairage spécifique. L'éloignement itératif du conjoint organise en effet assez largement les fonctionnements conjugaux et familiaux. Les conduites adoptées pour assurer la continuité des relations conjugales et parentales nous renseignent sur la gestion de cet éloignement. Selon le type de pêche pratiqué, la durée de cet éloignement varie de façon considérable, c'est pourquoi je me suis limitée à un type de pêche. Prenons l'exemple du port de Concarneau. Plusieurs types de pêche y sont pratiqués. Disons pour simplifier: pêche côtière, pêche hauturière, artisanale ou semi-industrielle et pêche au thon tropical. Ces différences concernant la pêche pratiquée donnent naissance à des singularités, tant au plan des rythmes de la vie professionnelle et familale qu'à celui de la règlementation, des revenus, des perspectives d'avenir... Ainsi par exemple, à la pêche côtière, les uns sortent quo~idiennement, les autres partent pour deux ou trois jours voire plus, quitte à revenir ponctuellement au port pour débarquer la pêche. Au chalut, le marin embarque le plus souvent pour deux semaines et reste trois jours à terre. Au thon tropical, les trois mois de pêche (avec une flexibilité de sept à dix jours) sont suivis d'un mois et demi de congés. Les fonctionnements familiaux s'en trouvent nécessairement affectés d'une façon très variée. Limiter la population enquêtée, c'était se
5 Pour reprendre l'expression utilisée par Daniel Bertaux dans Les récits de vie, Paris, Nathan, 1997, p. 15. 10

fonder sur une plus grande homogénéité des pratiques et des contextes socio-économiques. Ceci n'exclut pas l'existence de nombreux points communs entre les modes de vie, les représentations, les pratiques des femmes de marins pêcheurs côtiers, hauturiers, ou de la grande pêche. La grande pêche elle même6 présente bien des similitudes avec la marine de commerce ou la Marine Nationale, notamment la durée importante des embarquements. Proches de ces genres de vie, on peut signaler les marins qui naviguent sur des bateaux scientifiques ou font la navette entre les plates-formes pétrôlières et la terre. Enfin les marins ne restent pas nécessairement fidèles à un type de pêche tout au long de leur carrière. La pêche au thon tropical est une pêche récente, qui n'a pris son plein essor qu'au cours des années soixante. Les marins de la première heure ont souvent navigué auparavant sur un côtier ou sur un chalutier. Les équipages recrutés ensuite ont souvent fait preuve d'une grande stabilité; les fils ont même fréquemment pris la relève des pères, quand ce n'est pas des grands-pères. Il n'empêche que pour des raisons économiques (baisse des cours, tarissement des recrutements ou licenciements) ou biographiques (problèmes familiaux, incompatibilité d'humeur avec un supérieur à bord, désir de tenter autre chose...), une certaine mobilité est observable à bord des bâtiments. Les conjoints de mes enquêtées n'échappent pas à la règle. Certains n'ont connu que le thon, d'autres ont tâté du commerce, de la Royale, de la mer d'Irlande ou d'Ecosse... voire ont d'abord travaillé à terre et ont eu l'opportunité d'embarquer comme mécanicien, frigoriste ou électricien. La diversité des parcours autorise certaines comparaisons; une nécessaire prudence méthodologique conduit à privilégier l'étude d'une population clairement circonscrite. J'ai fait le choix de la pêche au thon tropical pour plusieurs raIsons.

6 La pêche au thon tropical, qui suppose des absences de très longue durée, est classée dans la grande pêche. On y classait aussi la pêche à la morue. Il

D'abord, c'est une pêche emblématique pour Concarneau, capitale thonière française et même européenne. Ce qui ne signifie pas une activité uniformément prospère au fil des années. Concarneau est la troisième ville du Finistère, loin derrière Brest et Quimper, avec 19000 habitants permanents. Comme en attestent les variations démographiques saisonnières (environ 50000 habitants l'été), Concarneau vit en partie du tourisme. Un tourisme de résidence, grâce à ses nombreuses plages et à des activités de loisir variées7. Un tourisme de passage également: la Ville-Close, située en plein centre ville, bâtie sur un îlot rocheux et ceinte d'une muraille médiévale consolidée par Vauban au XVllème siècle, attire environ 1500000 visiteurs chaque année. L'activité principale permanente reste cependant la pêche. Une filière amont et aval (construction et réparation navales, équipements électrique et électronique, glacières, criée, mareyage...) développée conduit Concarneau à disputer à Lorient le titre de premier port breton8. Mais le port n'a pas été épargné par la crise qui a secoué le monde de la pêche en 1992, et encore plus pendant les noires années 1993-94. Un armement semi-industriel a disparu. Les industriels, réduits à leur noyau dur, semblent aller mieux depuis 1994 et pensent à leur renouvellement. De nombreux bateaux artisans sont sortis de la flotte, ou ont été vendus, pour ceux qui étaient en bon état. Ceux qui sont parvenus à se maintenir en 1993-94 ont à peu près recouvré la santé. La petite pêche aussi avait été bousculée, du fait de cours très bas pour une marchandise de très haute qualité. Là de même, les inquiétudes semblent s'apaiser. Le problème demeure de la succession de patrons âgés. Les plus jeunes, échaudés par les nombreuses faillites de bateaux artisans surendettés, hésitent et/ou manquent d'argent pour s'engager. Le
7 On peut penser par exemple au centre nautique des Glenans, fondé à Concarneau après la seconde guerre mondiale, qui fait transiter par les quais de Concarneau plus de 5 000 stagiaires chaque année. Il a passé le cap de 200 000 stagiaires en 1995. 8 Selon les années, Concarneau est le second ou le troisième port de pêche fraîche, toujours derrière Boulogne, mais parfois avant, parfois juste après Lorient. Second rang en 1995. 12

risque est alors que ces bateaux soient vendus, à d'autres ports ou à des al11)ements franco-espagnols, ce qui ne manquerait pas de porter préjudice au port de Concarneau, dont la criée a été récemment mise aux normes européennes et doit désormais rentabiliser ces nouveaux équipements9. La pêche au thon tropical, elle, reste peu visible sur les quais du port comouaillais, en dehors du débarquement de poisson congelé, de la présence occasionnelle d'un bâtiment à quai pour rénovation ou du lancement d'une unité neuve. Peu visible, mais capitale pour le port. Trois des quatre armements français au thon tropical sont concarnois, 28 des 32 thoniers senneurs congélateurs français actuellement en service sont immatriculés à Concarneau. Cette flottille réalise un chiffre d'affaires très importantlO, dont une part importante bénéficie à la région, par le biais des structures d'armement, des salaires des équipages français (420 marins, en majorité issus de Concarneau ou de ses environs immédiats) et des organisations professionnelles, également implantées sur le quartier. Ces caractéristiques me semblaient de nature à favoriser une circonscription claire de la population à étudier. Par ailleurs, au moment où j'ai débuté cette étude, à la fin de l'année 1991, la pêche au thon tropical connaissait des difficultés importantes, des licenciements étaient à craindre, des grèves éclataient, la convention collective était en cours de renégociation. Toutes choses susceptibles d'affecter les fonctionnements familiaux, dont je me proposais d'analyser les permanences et les évolutions. Enfin cette population est réputée constituer un monde à part, aux pratiques originales: consommations ostentatoires, constitution d'un groupe minoritaire "privilégié" -par le revenufonctionnant en circuit fermé. La réalité correspond-elle aux stéréotypes?
9 "(...) une criée dont la modernisation a coûté une centaine de millions de francs, et qui a besoin de 28-30000 tonnes annuelles pour s'équilibrer." France-écopêche, septembre 1996. 10 697 MF pour l'année 1995, en retrait par rapport à l'année précédente. 13

Approche conjugalité

théorique

des liens entre

identité

et

Le couple peut être considérée comme un des cadres de la socialisation secondaire. On parlera de socialisation conjugale pour désigner le processus de transformation de l'identité des conjoints du fait de la vie de couple. Mais cette notion d'identité est complexe; elle se dérobe volontiers au fur et à mesure que l'on croit l'approcher. Comment l'opérationnaliser?

Procédures d'attribution

et identité collective

En première approximation, l'identité, c'est ce qui permet de se définir, pour soi et par rapport aux autres. L'identité d'un individu est multidimensionnelle: identité sociale, culturelle, professionnelle... On peut l'approcher à travers les aspects les plus variés, du plus concret au plus abstrait: nom, âge, taille, poids, sexe, couleur de la peau, lieu de naissance et domiciliation mais aussi pratiques professionnelles, matrimoniales, langagières, vestimentaires... ou encore représentations, systèmes symboliques, aspirations, attentes, projets... Cette longue énumération ressemble à un "fourre-tout": on y trouve pêle-mêle des éléments personnels, d'autres qui revèlent de procédures d'attribution d'une identité légale, d'autres enfin qui permettent de positionner l'individu à l'intérieur de catégories socialement définies et légitimées (caractéristiques démographiques, professionnelles, ethniques...). Individuel et collectif s'entrelacent dans la définition de l'identité. Centrer mon étude sur les identités de femmes de marins, c'est déjà faire une hypothèse. C'est supposer que le métier du conjoint, avec ses particularités, est susceptible d'exercer une influence notable sur la construction identitaire de sa partenaire. La présence de spécificités (culturelles, économiques, sociologiques où encore de genre...) partagées par les membres d'un groupe conduit à s'interroger en termes d'identité collective. On entend par là un ensemble de traits, pratiques sociales,

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représentations, empiriquement observables, qui apparaissent comme représentatives d'un groupe aux yeux d'autrui. Renaud SainsaulieuII parle même de "matrices communes de personnalité", permettant de prévoir les comportements dans les rapports sociaux. Dans le cas des "gens de mer", les caractéristiques a-typiques de la vie professionnelle et familiale alimentent un sentiment d'appartenance communautaire, qui est au principe de ce que Max Weber appelle l'action communautaire (l'expression allemande Vergemeinschaftung est aussi communément traduite par "communalisation")I2. Fondée sur la coutume, sur des formes de solidarité héritées, "elle prend des formes unificatrices et repose sur l'emboîtement des appartenances (famille, clan, village, ethnie) "13. On a là un terreau favorable à l'émergence d'une identité collective. Ainsi, l'appartenance des femmes de marins à cette catégorie des "gens de mer" et les conditions de vie particulières qui sont les leurs les conduit à se définir comme un groupe "à part", difficile à comprendre de l'extérieur. L'appartenance groupale détermine une certaine unité des pratiques, des représentations, autorisant des généralisations, qui peuvent prendre l'allure de stéréotypes. On peut les saisir dans le discours des enquêtées, spécialement les propos tenus en début d'entretien ou ceux qui transparaissent dans les formules globalisantes ("nous", "on", "les femmes de marins", "les marins"...). Se dessinent ainsi des identités d'attribution, souvent valorisantes, qui révèlent une sorte d'''image idéale" du marin et de la femme de marin en tant que partenaires conjugaux. Le texte suivant, d'un ancien patron de chalutier rochelais, Joseph Camenen, nous fournit un aperçu de cette image idéale:

II Sainsaulieu Renaud, L'identité au travail, Presses de la FNSP, 1988 (3è édition, 1è édition, 1977), p. 302. 12 Weber Max, Economie et société (1922), Paris, Plon, 1971, p. 41. 13 Dubar Claude, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, 1991, p. 91. 15

"Et ma femme, dans tout cela? Comme toutes les femmes de marins, elle a vécu souvent seule, confrontée à tous les problèmes posés par l'éducation et la santé des enfants, prenant des décisions importantes, urgentes parfois, sans pouvoir me consulter, sans mon soutien moral. Il y eut la période noire de la guerre où nourrir et habiller les enfants étaient des soucis quotidiens. Elle a vécu les affres de l'inquiétude pendant les grosses tempêtes et durant les années de guerre, où beaucoup de chalutiers ne rentraient pas, victimes des mines. Mais la période la plus dure pour elle fut représentée par les dix premières années de notre vie commune, où en plus l'argent manquait pour acquérir le nécessaire. C'était avant les lois sociales de 1936. Il est vrai que née à Groix, dans une famille de marins, elle était prédisposée à supporter ces sacrifices, à se soumettre à cette abnégation, à ce renoncement des gens de mer. Elle a été pour moi la compagne idéale, acceptant la vie difficile qui fut la nôtre au début. Ensuite, elle a su transformer notre maison en une demeure accueillante et paisible, se dépensant sans compter pour satisfaire tout le monde. Elle ne posait jamais de questions au sujet de la pêche, se réjouissant avec moi lorsque la marée était bonne, me consolant lorsqu'elle était mauvaise et excusant mon mauvais caractère dans ce cas-là. Depuis que les enfants nous ont quittés, allant vers leur destin, nous menons la vie calme des retraités, resserrant encore ] les liens qui nous unissent. " 4 Joseph Camenen porte sur son épouse un regard "de l'intérieur": un regard d'époux sur la vie conjugale, un regard de marin sur les qualités qu'a su réunir sa compagne, et qui lui paraissent être nécessaires à toute "bonne épouse" de marin. La réalité professionnelle du marin pêcheur présente des spécificités qui transparaissent en filigrane dans son discours, et qui ne manquent pas d'influencer les modes et niveaux de vie de sa famille. Enumérons-les brièvement: une grande partie de la vie du marin se déroule en mer; celle-ci constitue un milieu mouvant,
]4 Camenen Joseph, Regards sur une vie de marin pêcheur, Pen Duick, Paris, 1977, p. 128.

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dangereux, inappropriable. L'espace de travail du marin, le bateau, est un espace physique et social restreint, au sein duquel se nouent des relations de production étroites et hiérarchisées. Il n'y a pas d'horaires de travail fixes, conformément à l'adage: "C'est le poisson qui commande". Le mode de rémunération est lui aussi particulier, puisque la rémunération "à la part de pêche" engendre l'imprévisibilité des revenus, qui peuvent varier très fortement. Quelles sont alors les aptitudes que doivent posséder ou développer les épouses face à cette situation particulière? Joseph Camenen relève des traits qui lui paraissent communs à "toutes les femmes de marins": capacité à assumer la solitude, à affronter l'inquiétude voire l'angoisse liées aux risques de naufrage toujours possibles; esprit de décision, tant en ce qui concerne les petits problèmes quotidiens que les questions les plus importantes, faisant d'elle un véritable "chef de famille solitaire", pour reprendre l'expression d'Estelle MartinIS; aptitude également à gérer le budget en s'adaptant à l'ampleur des rentrées financières: esprit d'économie quand elles sont modestes, souci de la qualité de la vie, notamment par l'aménagement confortable de la maison, point d'ancrage du marin à terre, quand les ressources s'améliorent. Toutes qualités qui renvoient de la femme de marin une image de femme forte. Un second registre apparaît pourtant en contrepoint. Les termes "sacrifices", "abnégation", "renoncement" conduisent à s'interroger sur la nature de cette force de caractère: ne s'agirait-il pas d'une nécessaire adaptation aux contraintes de la situation? L'auteur postule que cette adaptation est facilitée par la prime socialisation: les filles de marins sont censées connaître la vie familiale et conjugale qui fut celle de leurs mères. De fait, l'enquête quantitative confirmera l'existence d'une endogamie assez forte, qui contribue à tisser des réseaux de solidarité familiale et de voisinage de nature à légitimer ces identités communautaires. Joseph Camenen rend hommage aux qualités "uniques" qui apparaissent ici nécessaires, mais il éclaire aussi leur
15 Martin Estelle, La fenlme de marin pêcheur à travers la littérature, mémoire de DEA, Université de Paris VIII, 1989. 17

ambivalence: la force est représentée comme capacité à s'oublier, à sacrifier ses désirs à ceux du groupe familial et occulte parfois des vécus douloureux: solitude mal supportée, communication entravée par l'absence, malaise lié au décalage entre les valeurs majoritaires dans le milieu marin et l'évolution des rôles de sexe dans la société globale, en relation avec la croissance de l'activité féminine salariée. On peut faire l'hypothèse que les éléments spécifiques qui fondent la cohésion du groupe sont aussi ceux qui l'isolent d'un environnement économique et soëial plus large, apparaissant ainsi comme une adaptation imposée par les contraintes de la situation.

Limites des collective

interprétations

en

termes

d'identité

Ces premières hypothèses brossent un tableau fonctionnel des identités féminines et masculines. L'intégration "c~mmunautaire" doublerait l'intégration conjugale et familiale, assurant une forte normalisation des interactions entre les membres du groupe conjugal. Aux statuts conjugaux correspondrait une division sexuelle des rôles assurant une distribution complémentaire des responsabilités masculines et féminines dans le couple. Ce concept de rôle a été particulièrement développé par la sociologie fonctionnaliste. Il suppose la fidélité à un ensemble de normes et de modèles associés à une fonction ou à une position dans un groupe social ou dans la société globale. Remplir un rôle, c'est se conformer aux attentes du groupe, la socialisation étant censée avoir fourni les modèles culturels adéquats. Les analyses fonctionnalistes de la famille américaine effectuées par Talcott Parsons16 dans les années d'après-guerre sont bien connues - et ont fait l'objet de critiques virulentes, de la part notamment de

16 Parsons Talcott, Eléménts pour une sociologie de l'action, introduction et traduction de François Bourricaud, Paris, Plon, 1955. 18

sociologues féministesl7. Pour lui, la spécialisation des rôles masculins et féminins contribue à la stabilité de la famille et fournit une base à la socialisation de l'enfant. L'homme assume le rôle instrumental, de lien avec la société et de pourvoyeur de ressources de la famille, par l'exercice d'une activité professionnelle. A la femme échoit le rôle expressif, c'est-à-dire qu'elle se consacre aux affaires intérieures, à la vie affective de la famille; le ménage et les enfants sont les principales activités du rôle féminin. De même que dans un orchestre, l'interprétation correcte de la partition par chaque instrumentiste contribue à l'harmonie de l'ensemble, de même au sein de la famille, le fait pour chacun d'assumer pleinement les fonctions associées à son rôle sexuel contribuerait à la bonne régulation du système. De la même façon, on peut faire une lecture fonctionnaliste, à la manière de Robert K. Merton18, des difficultés rencontrées par les femmes de marins. Merton oppose les fonctions manifestes, dont les conséquences observées contribuent à l'adaptation ou à l'ajustement d'un système donné, et qui sont comprises et voulues par les participants du système, aux fonctions latentes qui, à l'inverse, ne sont ni comprises ni voulues. L'analyse des fonctions latentes de certains phénomènes sociaux permet parfois de rendre compte de dysfonctionnements apparents. Cette analyse peut être transposée aux dysfonctionnements évoqués précédemment. Le vécu douloureux de certaines femmes de marins jouerait alors une fonction latente, de nature à améliorer l'adaptation du groupe et son intégration: il contribuerait à rendre plus "héroïque" l'image communautaire de la femme de marin. La vision fonctionnaliste, qui permet d'analyser comment l'acteur réalise, avec plus ou moins de bonheur, les modèles qu'il a intériorisés et d'évaluer la contribution intégrative de ces comportements normés, se heurte pourtant à deux écueils:
17 Voir par exemple Michel Andrée, Sociologie de la famille et du mariage, Paris, PUF, 1972, pp. 87 à 90. 18 Merton Robert King, Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1953, 2è édition, 1965. 19

- d'une part, elle tend à sous-estimer les écarts à la règle, les
interprétations personnelles qui en sont faites, les variations et ornementations dont elle est l'objet -pour emprunter à nouveau à l'univers musical. Certes dans ce travail, j'essaie de repérer des régularités dans les discours, permettant de conclure à l'existence de modèles normatifs de l'action. Mais, et Olivier Schwartz le souligne avec forcel9: "L'essentiel est que la règle ne règle pas l'usage qui sera/ait d'elle"; - d'autre part, elle apparaît plutôt comme une sociologie de l'ordre social et de l'intégration. Raisonner uniquement en ces termes aboutit à masquer les situations de domination et de pouvoir, entrave le fait de penser le changement et tend à évacuer l'acteur de la définition de son identité. Ici, la référence à l'appartenance au milieu maritime aussi bien que la lecture fonctionnaliste des fonctionnements conjugaux et familiaux renvoient à une vision "communautaire" de l'identité, définie en termes collectifs. Cependant, pas plus dans les familles de marins que dans d'autres milieux, la logique "communautaire" ne saurait rendre compte de la diversité des fonctionnements sociaux ni de la variété des identités. La mise en valeur par Max Weber de l'hétérogénéité des logiques de l'action sociale peut se révéler utile ici. Si la "communalisation" constitue bien pour lui une des orientations fondamentales de l'action sociale, il lui oppose l'action "sociétaire" (Vergesellschaftung, souvent traduit par sociation ou sociétisation)20. Celle-ci repose sur l'entente mutuelle par engagement volontaire, sur la base d'intérêts motivés rationnellement et donne lieu à l'élaborati,on de règles variées, en relation avec la segmentation de champs d'activités tendant à s'autonomiser. La participation à un marché constitue un exemple de ces relations sociétaires. Weber présente l'extension des relations de type sociétaire comme un trait essentiel des sociétés
19 Schwartz Olivier, Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF, 1990, p. 26. 20 Weber Max, Economie et société (1922), Paris, Plon, 1971, p. 41 20

modernes. Toutefois, il ne s'agit pas pour lui d'un processus linéaire; les relations de type sociétaire n'éliminent pas les relations de type communautaire. Il s'agit de types-idéaux qui se combinent et s'engendrent mutuellement dans les relations sociales concrètes. Des tensions subsistent entre les deux logiques, laissant le champ ouvert à la différenciation des identités. Dans cette optique, il serait réducteur de considérer que les familles de marins pêcheurs se situent uniquement sur le versant "communautaire" des fonctionnements familiaux. J'essaierai d'établir que les éléments qui lui sont associés restent au coeur de la distribution des rôles dans de nombreux couples. Il n'en demeure pas moins que, pour être spécifique, le milieu n'est pas pour autant imperméable à l'influence de la société globale. Pas plus qu'ailleurs, la famille n'est ce "cocon holiste"21 qui renvoie à l'image idéalisée d'un passé mythique. Comme dans la société globale, on peut observer dans le milieu des marins un pluralisme

croissant des modèles familiaux: couples non mariés, avec ou sans
enfants, familles monoparentales, familles recomposées, coexistant avec des formes familiales plus classiques, mais exposées à la rupture. Jean Kellerhals explique les mutations des formes d'organisation de la vie privée comme étant le résultat des tensions entre le "nous-couple" et le ''je-individu''22, la dialectique de la fusion et de l'individualisme. Parmi mes interlocutrices, nombreuses sont celles dont le discours révèle une certaine ambivalence entre la sacralisation de l'intimité domestique et l'aspiration à une identité plus individualisée, à une conception plus fédérative de l'union conjugale. C'est que l'identité n'est pas seulement héritée, sur fond d'appartenances collectives, elle est aussi construite. C'est pourquoi la notion d'identité collective, qui fixe l'identité dans un territoire ou dans une histoire (tous deux néanmoins nécessaires),
21 Kaufmann Jean-Claude, La chaleur du foyer. Analyse du repli domestique, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988. 22 Kellerhals Jean et alii, Mariages au quotidien. Inégalités sociales, tensions culturelles et organisation familiale, Lausanne, Pierre-Marcel Favre, 1982, p. 36. 21

dans une appartenance sécurisante (essentielle également) est porteuse du danger de réification (l'identité collective serait objectivée, considérée comme existant en soi, comme une "chose"). Or il n'y a pas nécessairement de contenu substantiel, homogène, d'éventuelles identés collectives. Peter Berger et Thomas Luckmann rappellent utilement que l'on peut éviter une telle réification, sans avoir recours au caractère unique de l'existence individuelle si l'on comprend la relation dialectique qui unit la production des individus par la société et la production de la société par les individus. Ainsi s'explique le fait que" les structures sociales historiques spécifiques engendrent des types
d'identité, qui sont reconnaissables dans des cas individuels.
"23

Ces considérations me conduisent à formuler l'hypothèse suivante: si l'on peut définir les contours d'une identité attribuée de femmes de marin, fonctionnant comme une sorte d"'image idéale", il faut adopter le pluriel dès lors que l'on se penche sur les identités assumées ou visées par les femmes de marins elles-mêmes. Il n'y a pas une identité ~e femme de marin pêcheur mais bien plutôt des profils identitaires différenciés, au sein desquels le statut d'épouse a un poids variable. Chacune dispose en effet d'un éventail d'éléments identitaires (âge, sexe, statut matrimonial, métier, caractéristiques personnelles...) qui, pour être relativement stables, sont tout de même doués d'une certaine plasticité. De plus, au sein de l'identité, le poids de ces "marqueurs identitaires" est variable suivant la situation d'interrelation dans laquelle se trouve l'acteur. Ainsi, c'est, en partie au moins, la situation d'enquête qui constitue le statut de "femme de marin" en élément majeur de l'identification, sorte de "pôle de cristallisation" (selon l'expression d'Isabel Taboada-Leonetti24) autour duquel vont s'organiser les autres éléments de l'identité. Chez la même personne, interrogée en tant
23 Berger Peter, Luckmann Thomas, La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986 (1ère édition, The social construction of reality, 1966), p. 236. 24 Taboada-Leonetti Isabel, "Stratégies identitaires et minorités: le point de vue du sociologue", Collectif, Stratégies identitaires, Paris, PUF, 1990. 22

que mère d'élève ou employée de banque, le poids du statut d'épouse de marin jouerait-HIe même rôle de pôle organisateur de l'identité? Il conviendra de tenir compte des ressources de chacune, des trajectoires biographiques diverses, des projets aussi bien que de l'histoire sociale du groupe pour repérer les principales variations.

Une construction plurielle
Si l'on admet avec Peter Berger et Thomas Luckmann25 que la formation, la cristallisation, la conservation, la modification de l'identité résultent de processus sociaux; si l'on admet qu'inversement les identités, socialement produites dans l'interaction de la conscience individuelle et de la société, influencent en retour la structure sociale, alors il convient de dépasser l'opposition entre identité individuelle et identité collective. La construction identitaire est un processus à la fois individuel (l'identité comme façon personnelle de vivre son (ses) rôle(s)) et collectif (l'identité comme mode de reconnaissance commun aux membres d'un groupe). Jeux de rôles et négociation du statut attribué De fait, si chacune de mes interlocutrices connaît le répertoire collectif d'attentes qui dessine les contours d'une identité collective intemporelle attribuée aux femmes de marins, toutes ne s'y reconnaissent pas. L'appellation "femme de marin" est parfois perçue par les intéressées comme pouvant "enfermer" la définition de soi, et est rejetée à ce titre: "Je ne suis pas typique". "J'ai épousé Sylvain. J'ai pas épousé un marin: j'ai épousé un type qui est devenu marin, mais j'ai pas fait carrière dans..." Le rejet de la catégorisation traduit la quête d'une identité plus individualisée, le désir de fonder les relations conjugales sur l'autonomie de deux
25 Berger Peter, Luckmann Thomas, La construction sociale de la réalité, opus cité.

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individus qui se sont choisis en dehors de tout critère professionnel. Ce thème de la distance au rôle a été particulièrement développé par Erving Goffman. Il utilise la métaphore théâtrale pour analyser les jeux de rôles qui sont au coeur des interactions sociales de la vie quotidienne. Participer à l'ordre social suppose d'endosser des rôles et de les jouer dans la vie quotidienne comme on les jouerait au. théâtre. Le recours au modèle dramaturgique laisse entendre que l'on n'est jamais totalement enfermé dans son rôle, celui-ci constituant à la fois un guide pour l'action et un masque. Le problème majeur de l'acteur est ici celui du "succès" de l'interaction, qui lui permet d'être reconnu par autrui, quitte à le manipuler. On peut dès lors se poser la question de savoir s'il y a quelque chose derrière la "face" ainsi mise en scène, si l'identité de l'acteur se résume à une série de représentations éparpillées sur les diverses scènes de la vie quotidienne. Certains aspects de l'oeuvre de Goffman permettent pourtant d'envisager une certaine "solidification du Moi". Ainsi, dans Stigmate26, Goffman met en évidence "la cassure entre soi et ce qu'on exige de soi"27, c'est-àdire entre "une identité sociale virtuelle" et "une identité sociale
réelle"
.28

Il qualifie d'''identité sociale virtuelle" la caractérisation

"en puissance" que nous effectuons quand nous attribuons à un individu des caractéristiques assorties d'un certain nombre d'attentes, quand nous faisons des hypothèses sur ce que devrait être cet individu. Il oppose cette" identité sociale virtuelle" à "l'identité sociale réelle", constituée par la catégorie et les attributs dont on pourrait prouver que l'individu les possède en fait. Il peut y avoir désaccord entre "l'identité sociale virtuelle" prêtée à une personne et "l'identité sociale réelle" par laquelle elle se définit elle-même, surtout quand elle possède un attribut discréditant aux
26 Goffman Erving, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, 1963, traduction française, Paris, Minuit, 1975. 27 Goffman Erving, ibidem, p.18. 28 Goffman Erving, ibidem, p. 12. Prentice Hall,

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yeux d'autrui. Elle est alors conduite à définir des stratégies pour réduire cet écart. Elle peut tenter de se montrer conforme aux attentes d'autrui ou bien chercher à la détromper sur son identité. Cette analyse de Goffman, qui admet la possibilité d'une résistance au stigmate, peut être étendue au cas de ceux (ou celles) qui, sans être formellement, stigmatisé( e)s, font l'objet de stéréotypes négatifs. Ainsi les femmes de marins, dont nous avons dit plus haut qu'elles bénéficient au sein de leur milieu, d'une identité d'attribution valorisante, se sentent souvent méjugées. On les supposerait "intéressées", vaniteuses au point de faire étalage de leur aisance matérielle, curieuses des gains réalisés par les membres des équipages des autres bateaux; elles rencontreraient "nécessairement" des difficultés dans l'éducation de leurs enfants, la situation familiale n'étant pas "normale", du fait de l'éloignement prolongé du père. Mes interlocutrices connaissent ces stéréotypes, fréquemment énoncés par des "terriens" et souvent assimilés à des "jalousies" à leur encontre de la part de ceux qui les émettent. Il faut toutefois noter qu'un certain nombre d'entre elles les prennent au moins partiellement à leur compte, de façon à se distinguer des femmes de marins jugées "typiques". A côté du discours unifiant et valorisant qui contribue, au sein du milieu, à construire une identité reconnue, les propos dissonnants permettront de mieux cerner le contour des identités attribuées. '1 n'y a pas ici un discours mais plusieurs, suivant les caractéristiques auxquelles on souhaite s'identifier et celles dont on veut se désolidariser; un discours des "anciennes" sur les nouvelles venues, des économes sur les imprévoyantes, des indépendantes sur celles qui sont sensibles au qu'en-dira-t-on, etc... Ils ne traduisent pas tant des clivages inter-générationnels que des différences dans les représentations du mode de vie souhaitable et des espaces d'identification pertinents. L'identité pour soi se construit en effet à partir de catégories jugées légitimes par l'individu lui-même et par le ou les groupe(s) au(x)quel(s) il s'identifie. Ce groupe de référence peut ne pas coïncider avec celui auquel il appartient "objectivement" pour autrui. Robert Merton a montré comment l'individu s'approprie de 25

façon anticipée les valeurs du groupe dans lequel il souhaite s'inscrire (ou aux membres duquel, à tout le moins, il voudrait ressembler)29. Cette "socialisation anticipatrice" n'est pas toujours suivie d'une insertion réelle dans le groupe de référence, loin s'en faut. Elle n'en traduit pas moins une adhésion différentielle aux valeurs du groupe d'appartenance, en fonction notamment de l'histoire vécue antérieurement mais aussi en référence aux projets actuels et aux stratégies envisagées pour les réaliser, voire aux projets flous, mais qui révèlent une certaine définition potentielle de soi. Ainsi par exemple, les femmes de marins qui ont exercé un emploi qu'elles appréciaient et l'ont abandonné pour des raisons familiales n'ont pas la même lecture de leur situation que celles qui n'accordaient à leur travail qu'une valeur instrumentale. Souvent aussi, des jeunes femmes aujourd'hui sans emploi ne s'identifient pas aux femmes de marins "au foyer": de vagues projets de reprise ultérieure leur suffisent à entretenir une identité pour soi bien différente de ce que leur situation "objective" laisserait penser. L'identité construite comme un travail Parler de groupe de référence, au singulier, pour évoquer le caractère pluriel de l'identité, ne suffit pas. Dans un ouvrage récent, François Dubet souligne l'hétérogénéité des principes culturels et sociaux qui guident aujourd'hui les conduites30. Les situations ne s'inscrivent plus dans des univers de sens nécessairement homogènes et cohérents. Il rappelle d'ailleurs que Simmel comme Weber voyaient dans la perte d'unité du monde le critère essentiel de la modernité et estime que "!'identité des individus ne repose plus sur aucun principe centra!"31. Il construit la notion d'''expérience'' pour rendre compte de l'articulation des différentes logiques qui sous-tendent l'action. Les expériences
29 Merton Robert King, Eléments de théorie et de méthode sociologique~ Paris, Plon, 1953, 2è édition, 1965. 30 Dubet François, Sociologie de l'expérience, Paris, Seuil, 1994. 31 Dubet François, Sociologie de l'expérience, opus cité, p. 73. 26

sociales sont en quelque sorte des combinaisons subjectives d'éléments objectifs (c'est-à-dire qui préexistent au sujet, lui sont donnés à travers une culture, des rapports sociaux, des contraintes de situation ou de domination). Il découle de la dispersion des logiques de l'action "l'image d'une identité sociale dissociée en son coeur et construite comme un travail, comme une mise en relation de principes hétérogènes: comme une activité. "32. L'existence de tensions entre les différentes logiques de l'action et la tentative de mise en cohérence de ces différentes sphères fait de l'identité un problème plutôt qu'un être. L'identité sociale profonde n'a pas de "réalité" substantielle, elle est le travail de l'acteur construisant l'expérience sociale comme son expérience propre. Une telle conception de l'identité appelle une approche compréhensive, parce que l'expérience sociale peut être approchée à travers ce -qu'en disent les acteurs, ce discours pouvant se révéler très riche. En effet, plus les univers de référence se diversifient, plus les acteurs sont conduits à expliquer leurs conduites, à se justifier, à "délibérer".

La pluralisation des univers de référence
Il serait donc illusoire de considérer les femmes de marins comme essentiellement repliées sur une réalité familiale, au sein d'un milieu communautaire englobant. Elles appartiennent à ce monde, mais sont reliées à d'autres mondes de multiples façons. L'option choisie ici est de ne pas se laisser enfermer dans la logique des contraires (privé/public, individu/communauté...), mais plutôt d'essayer de les faire "jouer" ensemble, en mettant en lumière les tensions qui les travaillent. J'essaierai de situer l'identité au confluent de trois dimensions: la dimension individuelle/familiale, la dimension travail/hors travail et la dimension temporelle, qui donne à l'identité sa dynamique. Des contradictions peuvent exister (ou émerger) entre ces différentes

32 Dubet François, ibidem, p. 177.

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