ENJEUX POLITIQUES ET THÉORIQUES ACTUELS DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE LATINE

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Au sommaire: L'Amérique latine face à la théorie démocratique - La démocratie et l'Amérique latine : théories et réalités - La transformation de la société latino-américaine et le processus de démocratisation - De la citoyenneté sociale à la citoyenneté politique des femmes : regards croisés entre l'Europe et l'Amérique latine - Consolidation démocratique et médiation politique au Brésil - Pluralisme culturel, pluralisme juridique et démocratie : les ambiguïtés du discours identitaire zapatiste - Del referundum al triunfo de Lagos - Le 2 juillet 2000 n'est pas le 14 juillet 1789.
Publié le : lundi 1 octobre 2001
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EAN13 : 9782296254534
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UNIVERSITE LIBRE DE BR UXELLES
,

GROUPE D'ETUDES LATINOAMÉRICAINES DE L'INSTITUT DE SOCIOLOGIE (GELA-IS)

Cahiers du GELA -IS N° 1-2001

Enjeux politiques et théoriques actuels de la démocratie en Amérique latine

GELA-IS/ L'HARMATTAN

Equipe

de rédaction

Bérengère Marques-Pereira, Patricio Nolasco, Florence Raes

Comité scientifique
Rosario Aguirre (Universidad La Republica, Montevideo), Kathya Araujo (Universidad Academia Humanismo Cristiano, Santiago de Chile), Lincoln Bizzozero (Universidad La Repû'blica, Montevideo), Alain Carrier (Université Libre de Bruxelles), Georges Couffignal (Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine, Paris III), Anne Dubreucq (Université Libre de -Bruxelles), Manuel Antonio Garreton (Universidad de Chile), Patricia Gomez (Universidad de Buenos-Aires), Pernette Grandjean (Université de Reims), Guy Hermet (Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris), JeanPierre Lavaud (Université de Lille /), Henri Rajchenberg (Universidad Nacional Autonoma de México), Stéphane Rillaerts (Université Libre de Bruxelles), Severo Salles (Universidade de Brasilia), Vania Salles (El Colégio de México), Bernardo Sorj (Universidade Federal do Rio de Janeiro), Juan Soto Godoy (Universidad Academia Humanismo Cristiano, Santiago de Chile), Teresa Valdès (Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales, Santiago de Chile), Daniel Van Eeuwen (Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence), Isabel Yepez deI Castillo (Université Catholique , de Louvain)

Les propositions

d'articles doivent être envoyées à Bérengère qui les soumettra au Comité scientifique: d'études

Marques-Pereira

Groupe

latino-américaines de l'Institut de sociologie 44 avenue Jeanne - CP 124 B - 1050 Bruxelles Tél. : +32-2-650.4065 - Fax: +32-2-650.2378 E-mail: bmarqueS@ulb.ac.be

TABLE DES MATIERES Bérengère MARqUES-PEREIRA Editorial
Guy HE RM ET. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p.

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L'Amérique latine face à la théorie démocratique An dré C ORTEN ...tt... ..... ..... La démocratie et l'Amérique latine: théories et réalités Manuel Antonio GARRETON La transformation de la société latino-américaine et les processus de démocratisation Bérengère MARqUES-PEREIRA De la citoyenneté sociale à la citoyenneté politique des femmes: regards croisés entre l'Europe et l'Amérique latine Florence RAES Consolidation démocratique et médiation politique au Brésil Olivier COR TEN et Patricio NOLASCO Pluralisme culturel, pluralisme juridique et démocratie: les ambiguïtés du discours identitaire zapatiste Juan SOTOY GODOy Del referendum al triunfo de Lagos Henri RA] CHENBER G ...... t.. Le 2 juillet 2000 ce n'est pas le 14 juillet 1789 Notes de lecture p. 31

p. 65

p. 99

p. 129

p. 163

p. 201

p. 215

p. 231

Groupe d'études latinoaméricaines de l'Institut de Sociologie (GELA-IS) Equipe de rédaction
Bérengère Marques Pereira, Patricio Nolasco, Florence Raes

Comité scientifique
Rosario Aguirre (Universidad La Republica, Montevideo), Kathya Araujo (Universidad Academia Humanismo Cristiano, Santiago de Chile), Lincoln Bizzozero (Universidad La Republica, Montevideo), Alain Carrier (Université Libre de Bruxelles), Georges Couffignal (Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine, Paris 111), Anne Dubreucq (Université Libre de Bruxelles), Manuel Anténio Garretén (Universidad de Chile), Patricia Gomez (Universidad de Buenos-Aires), Pernette Grandjean (Université de Reims), Guy Hermet (Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris), JeanPierre Lavaud (Université de Lille I), Enrique Rajchenberg (Universidad Nacional Autonoma de México), Stéphane Rillaerts (Université Libre de Bruxelles), Vania Salles (El Colégio de México), Bernardo Sorj (Universidade Federal do Rio de Janeiro), Juan Soto Godoy (Universidad Academia Humanismo Cristiano, Santiago de Chile), Teresa Valdès (Pacultad Latinoamericana de Ciencias Sociales, Santiago de Chile), Daniel Van Eeuwen (Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence), Isabel Yepez deI Castillo (Université Catholique de Louvain)

Cahiers

du GELA./S,

n° 1, 2001, pp. 5-9.

Editorial
Bérengère Marques-Pereira*
Le Centre d'études latino-américaines de l'Institut de sociologie publie depuis 1992 les Cahiers du CELA-IS dont, avec les années, la diffusion nous est apparue trop restreinte en regard de l'intérêt qu'ils nous semblaient susciter dans un public qui dépassait souvent les milieux académiques et péri-académiques auxquels nous

avions le plus directement accès.Devenu « Groupe d'études» depuis
son intégration au Centre de sociologie politique de l'Université Libre de Bruxelles, il entend poursuivre la politique éditoriale qui a été la sienne par la publication de Cahiers du GELA-IS dans une formule qui devrait lui assurer une audience désormais plus large. Au rythme d'une livraison par an, chaque Cahier couvrira un thème particulier du champ politique latino-américain et sera agrémenté, selon l'actualité bibliographique, de notes de lecture critiques. Bien que publiés par un éditeur français et s'adressant avant tout à un public francophone les Cahiers seront cependant ouverts à des contributions occasionnelles en anglais, espagnol, portugais, contributions que, nous en sommes persuadés, beaucoup de nos lecteurs intéressés par les Amériques se plairont à découvrir dans leur langue originale. Les Cahiers du GELA-IS adopteront une optique pluridisciplinaire et comparative, sans ignorer les études de cas. Le champ politique latino-américain sera abordé à partir d'une approche sociologique et politologique. Il sera également envisagé sous un angle comparatif intra-Iatino-américain ou à travers une mise

* Professeure en Sciences politiques à l'Université Libre de Bruxelles, directrice du Centre de sociologie politique et du Groupe d'études latino-américaines de l'Institut de sociologie (GELA-IS).

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Bérengère

Marques-Pereira

en perspective de l'Amérique latine avec l'Europe. Les études de cas seront considérées dans ce qu'elles peuvent apporter au champs disciplinaires sociologique et politologique ou en fonction d'un bilan qu'elles peuvent établir à partir d'une perspective historique. Les Cahiers du GELA -IS veilleront aussi à un équilibre entre les contributions empiriques et théoriques. Enfin, ils tiennent à rester ouverts à la pluralité des paradigmes et des écoles. Cette première parution est consacrée aux processus de démocratisation passés et en cours dans les pays de l'Amérique latine. A partir de questionnements divergents, de visions hétérogènes et de préoccupations normatives différenciées, l'ensemble des auteurs s'interrogent sur la qualité de la démocratie que ce soit dans des perspectives théoriques concernant la région, dans une optique comparative ou à partir d'étude de cas portant sur le Brésil, le Chili et le Mexique. A un titre ou à un autre, ce premier numéro engage à une réflexion sur la pensée politique latina-américaine, sur les catégories politiques pertinentes pour l'analyse, sur les formes de l'exclusion et les limites de l'inclusion, les transformations de l'espace public, les brèches introduites dans les héritages institutionnels, éthicosymboliques et politiques. L'ensemble de ces réflexions ne promeuvent sans doute pas une problématique unifiée sur la démocratie actuelle en Amérique latine. Mais elles permettront aux lecteurs spécialistes ou motivés d'évaluer la portée d'une question cruciale pour l'avenir. Dans une Amérique latine qui demeure le continent sans doute le plus inégalitaire et peut-être le plus violent au monde, dans cette région sans cesse menacée par le délitement de son tissu social, il faut se demander jusqu'à quel point la qualité de la démocratie réside dans la capacité des élites à répondre à certaines demandes populaires, dans celles des citoyens à ne pas se laisser déposséder de leurs initiatives, ou des acteurs individuels et collectifs à engager une responsabilité qui manifeste l'ouverture des espaces publics.

Ce premier numéro des Cahiersdu GELA -IS comporte trois articles théoriques proposés par Guy Hermet, André Corten et Manuel Garreton.

Editorial

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Guy Hermet s'attache à «L'Amérique latine face à la théorie démocratique », en prenant co~me point de départ cet enjeu actuel qu'est désormais la qualité de la démocratie au-delà des éléments institutionnels d'une démocratie procédurale. Il soulève ainsi plusieurs questions laissées en suspens par la théorie démocratique latina-américaine - le populisme plébiscitaire, la démocratie participative, la légitimité du principe de représentation, le multiculturalisme - et conclut sur la caducité du paradigme de la transition depuis l'éclatement de ce que l'on nomme l'affaire Pinochet.

Dans son article « Démocratie en Amérique latine: théories
et réalités », André Corten s'oppose sur plusieurs points à Guy Hermet, à partir de la position suivante. «Par peur des tentations totalitaires incluses dans le fait de mettre un contenu dans le vouloir vivre ensemble, on en est arrivé à accepter de vivre comme des C métèques' dans son propre pays, c'est-à-direà limiter sesprétentions à l'équité et de renoncer à formuler une idée (ou une utopie) sur ce qui serait bon pour la communauté ». Cette position le conduit à une critique des réponses partielles qui furent apportées à la crise de la «République procédurale », pour proposer un programme de recherche portant sur l'analyse des catégories politiques en prenant appui sur l'histoire, les institutions et l'imaginaire latina-américains. Manuel Garreton, dans son article sur « La transformation de la société latino-américaine et les processus de démocratisation », envisage la portée de quatre processus - la démocratie politique, la démocratie sociale, le modèle de développement, le type de modernité - au regard de la « matrice socio-politique » émergente en Amérique latine. Manuel Garreton nous rappelle les différents chemins pris par la démocratisation politique pour acter que le risque de régression autoritaire est désormais révolu. L'enjeu porte dorénavant sur une consolidation démocratique à même de résorber quatre types «d'enclaves autoritaires»: celles qui concernent les acteurs, les institutions, les éléments éthico-politiques et les éléments culturels. Dans cette perspective, l'auteur particulièrement à la recomposition du système de à la question des droits de l'homme. Bérengère considère le thème «De la citoyenneté sociale s'attache plus représentation et Marques-Pereira à la citoyenneté

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Bérengère

Marques-Pereira

politique des femmes: regards croisés entre l'Europe et l'Amérique latine ». En prenant en compte les instruments juridiques internationaux, elle est conduite à considérer la notion de « empowerment» pour lui préférer le concept de citoyenneté sociale et politique. Elle envisage l'état de la sous-représentation politique des femmes pour se demander dans quelle mesure celle-ci traduit un «déficit démocratique» et aborde les grandes argumentations en faveur d'une représentation politique équilibrée des femmes et des hommes pour en relever les ambiguïtés. Florence Raes porte son attention sur «Consolidation démocratique et médiation politique au Brésil ». Pour Florence Raes, la consolidation démocratique ne peut se limiter à une approche procédurale. Aussi met-elle l'accent sur la socialisation politique pour souligner à quel point les agencements institutionnels n'ont de consistance que s'ils font sens dans les représentations des individus. A ce titre, les partis politiques et leur démocratisation sont considérés comme médiations des relations entre l'Etat et la société civile.
Olivier Corten et Patricio Nolasco se penchent sur «Pluralisme culturel, pluralisme juridique et démocratie: les ambiguïtés du discours identitaire zapatiste ». Les auteurs abordent, d'abord, les contours de l'indianité zapatiste en mettant l'accent sur son historicité. Ensuite, ils s'attachent à la portée démocratique du pluralisme culturel, tout en soulignant son caractère essentiellement

contingent. Enfin, ils considèrent le « pluralisme juridique» dans ce
qu'il peut occulter les inégalités et appuyer la domination l'acculturation mises en oeuvre par le pouvoir étatique. et

Juan Soto Godoy retrace le chemin parcouru par le Chili «DeI referendum al triunfo de Lagos ». Il décrit ainsi les résultats électoraux du référendum de 1988 et des élections présidentielles portant au pouvoir Patricio Alwyn, Eduardo Frei et Ricardo Lagos, mettant ainsi l'accent sur la réorganisation des forces politiques depuis la fin de la dictature militaire. Enfin, Henri Rajchenberg envisage la dernière élection présidentielle mexicaine dans sa contribution intitulée« Le 2 juillet

2000 ce n'est pas le 14juillet 1789» et se pose la question de savoir si
les attentes démocratiques ayant porté Vincente Fox au pouvoir, ne

Editorial

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sont pas démesurées face aux héritages institutionnels et aux pesanteurs historiques. Henri Rajchenberg analyse la géographie électorale du vote du 2 juillet 2000 et souligne les traits les plus saillants du projet présidentiel en mettant en relief les acteurs qui lui sont favorables ou non.

Cahiers

du GELA./S,

n° 1, 2001, pp. 11-30.

L'Amérique latine face à la théorie démocratique
Guy Hermet*
Les mutations qui affectent les vieilles démocraties européennes en tant que dispositifs de gouvernement concrets trouvent dans une large mesure leur parallèle dans une crise ou, au moins, dans une révision assez profonde de la théorie démocratique. Cette crise ou cette révision en cours s'observent-elles également en Amérique latine, serait-ce dans des termes qui devraient normalement se révéler assez différents?

Le contexte

démocratique

latino-américain

Sauf à Cuba, au Paraguay, au Guatemala ou encore au Pérou, la démocratie paraît dans l'ensemble consolidée en Amérique latine même si le faible recul du temps n'autorise pas encore à jurer dans l'absolu de sa stabilité. Admettons pourtant que cette consolidation institutionnelle s'est produite et qu'elle va se diffuser bientôt jusque dans ces ultimes réduits de l'autoritarisme. Est-ce suffisant pour autant? Car si la consolidation de la démocratie ne peut que combler nos vœux si elle prend vraiment figure de régime sans alternative imaginable pour les élites dirigeantes comme pour les masses latino-américaines, une question ne cesse pas de se poser y compris dans cette hypothèse. Les concepts de stabilisation ou de consolidation démocratiques revêtent-il en effet toute la portée que les spécialistes lui ont prêtée? Étant entendu que leur maladie pourrait être imperceptiblement lente, des démocraties qui se stabiliseraient ou se cons'olideraient en Amérique latine dans l'état

* Guy Hermet a occupé récemment la Chaire internationale de science politique l'Université Libre de Bruxelles. Professeur à l'Institut politique de Paris.

de

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Guy H ernzet

assez formel qu'elle ont atteint il y a peu d'années ne seraient-elles pas vouées à la paralysie, voire déjà moribondes? Dans une perspective générale d'abord, l'idée est à nouveau à l'ordre du jour que la démocratie ne se définit qu'en surface au regard d'une part de ses formes institutionnelles et, d'autre part, de ses procédures courantes fondées sur le respect par tous les acteurs

politiques de règles du jeu communes auxquelsles « transitologues »
eux-mêmes cessent d'attacher la même importance qu'auparavant. Ce qui recommence à importer avant tout maintenant se rapporte à sa qualité, qui dépasse de loin la considération de ses éléments institutionnels ou para-institutionnels. Qualité qui devrait se manifester en premier lieu dans la participation réelle des citoyens ordinaires au débat politique ainsi que dans l'extension de ce débat démocratique à d'autres arènes que l'arène politique centrale, et qu'il conviendrait également d'apprécier à la lumière des bénéfices tangibles que ces citoyens sans grade en retirent à la lumière d'une conception désormais de plus en plus extensive de droits devenus non seulement politiques mais, aussi, économiques, sociaux et culturels. Bref, la préoccupation est de nos jours moins formaliste que qualitative. Elle signifie qu'à nouveau, n'oublions pas cet «à nouveau» puisqu'il s'agit d'une résurgence en Amérique latine, la démocratie ne s'envisage plus par priorité en cette aube du vingt-etunième siècle comme un dispositif de gouvernement conforme à un étalon standardisé. Ainsi que K. Bollen l'a observé il y a quelques années déjà, elle s'appréhende comme une situation déterminée par lé «degré selon lequel la démocratie est présente» dans une société1, dans le cadre d'un processus continu d'« auto-démocratisation» inscrit dans la durée et dans la vie réelle bien davantage que dans l'instant ou les textes constitutionnels. En plus de cela, s'agissant cette fois de l'Amérique latine particulier, les vertus d'une consolidation de la démocratie dans états présents se révèlent notoirement douteuses jusque dans meilleures circonstances. Car si, au cours des années 1980, intellectuels contestataires aussi bien que les hommes politiques en ses les les de

1 K. Bollen,

1991, p.13.

L'Amérique

latine face à la théorie démocratique

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gauche s'y sont ralliés par sagesse au « possibilisme »2, ils ne l'ont fait
que dans un souci provisoire, celui d'éviter les surenchères destructrices du passé mais sans estimer pour autant que cette modération tactique constituait le moins du monde une fin en soi. La plupart n'ont pas abandonné l'idée que la démocratie restaurée servirait ensuite à quelque chose de moins limité qu'à son propre rétablissement institutionnel, et qu'elle fournirait en particulier l'instrument d'une modernisation ultérieure de la société dans une perspective d'égalité et de plus grande justice. L'affermissement de ce qui existe ne suffit donc pas pour conjecturer sur la démocratie latina-américaine au vingt-et-unième siècle.

Qui s'interroge sur cette perspective de démocratisation au demeurant déjà actuelle observe qu'un pas en avant semble avoir été franchi tandis que trois autres pas tout aussi indispensables tardent toujours à l'être. Le pas franchi concerne le dépassement probable d'un cycle qui fut plus ou moins fatal selon les pays. Soit celui qui a vu alterner longtemps sans fin prévisible des gouvernements démocratiques riches d'ambitions mais pauvres en autorité avec des régimes militaires qui se justifiaient par leur volonté de réparer les dégâts occasionnés par l'irresponsabilité des précédents. Sauf accidents périphériques, une reprise de ce cycle ne paraît guère à redouter à court et moyen terme. Deux indices le suggèrent. D'une part le fait que les dirigeants semi-autoritaires des années récentes furent pour la plupart des civils qui se donnaient des airs démocratiques comme le Président Fujimori au Pérou, et, d'autre part, cet autre fait que les officiers qui accèdent encore au pouvoir ne représentent plus leurs armées en tant qu'institutions, usent d'une rhétorique populiste que ces dernières détestent et se font élire le plus correctement du monde à la façon du Colonel Hugo Chavez au Venezuela ou du Général Banzer en Bolivie. En revanche, l'Amérique latine piétine malheureusement toujours devant l'avancée décisive et constamment remise à plus tard qui lui permettrait de passer de la démocratie politique restaurée à la démocratie sociale ou simplement plus sociale. Ou plutôt a-t-elle

2 J'emprunte cette expression, qui désigne la conversion des intellectuels à une démocratie du possible et non plus à une démocratie idéale impossible, à Javier Santiso, qui l'a reprise lui-même d'Albert Hirschman (A. Hirshman, 1997).

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Guy Hernlet

presque partout et par force reculé d'un degré dans ce domaine, sous l'impact de ses politiques d'ajustement structurel, de réduction des déficits publics, de gel des pensions, de privatisation des assurances sociales, d'abandon des structures hospitalières et universitaires ou, encore, de préservation de son relatif avantage comparatif en matière de coûts de production. Or le signe le plus significatif d'une démocratisation authentique aux yeux des masses latino-américaines serait qu'une amorce au moins de solution soit apportée à une inégalité séculaire qui, en outre, n'a fait que se creuser depuis que les forces armées ont abandonné le pouvoir. Comparée à n'importe quelle partie du monde, industrialisé ou non, l'Amérique latine constitue sans conteste, en termes relatifs sinon en écarts absolus, l'espace « par excellence}) de l'inégalité de la richesse et de la sécurité de vie, et cette fois sans qu'il s'agisse seulement d'un mémoire du passé mais bien d'un présent qui paraît perpétuer une fatalité plus douloureuse encore que celle de l'alternance dépassée des gouvernements représentatifs et des dictatures militaires. La toile de fond de cette situation est connue. Presque analogue à la tradition démocratique de l'Europe de l'Ouest et pas tellement plus accidentée que celle-ci pour qui pense à l'Allemagne en particulier, l'ancienneté de celle de l'Amérique latine n'y a pas pour autant débouché comme sur le Vieux Continent sur un processus de compensation de la brutalité inégalitaire du libéralisme par l'introduction des garanties de protection sociale minimale offertes au gros de la population par l'État-Providence. Pour reprendre les catégories classiques de Terence Marsha1l3, si la citoyenneté juridique puis la citoyenneté politique se sont peu à peu installées en Amérique latine, la citoyenneté sociale ne s'y est ajoutée que de façon très imparfaite. Qui plus est, ce qui s'est développé dans ce domaine ne fut guère le produit de la démocratie au sens habituel. Car si c'est bien cette dernière qui favorisa ce prolongement social en Uruguay et au CostaRica, ce ne fut pas le cas en Argentine, au Brésil ou au Mexique où des régimes populistes au reste très distincts les uns des autres furent à son origine, ou encore en Bolivie et à Cuba où il fut le fruit de révolutions. Cette carence s'explique pour partie au regard de l'état économique d'un sous-continent qui ne disposait pas et ne dispose

3 T.H. Marshall,

1992.

L 'Anlérique

latine face à la théorie démocratique

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toujours pas des moyens requis pour l'édification d'un ÉtatProvidence de plein droit. Mais ce handicap matériel qui a du reste contribué à l'épuisement d'un modèle assez social-démocrate en Uruguay ainsi qu'à l'effondrement plus récent du social-populisme mexicain n'a jamais cessé d'aller de pair avec un phénomène plus déterminant, touchant à l'éventualité des réformes agraires. Celles-ci se sont vu érigées de manière presque systématique en épouvantails par des élites dominantes libérales dépourvues de la sagesse stratégique qui aurait consisté à céder un peu de terrain dans les campagnes afin de mieux se protéger ailleurs. Ces élites ont encouru le risque maximum en croyant s'en préserver par une attitude de tout ou rien. C'est pour cette raison qu'en Amérique latine, au contraire de ce qui s'est observé en Europe, la démocratie sociale n'a pas supplanté la démocratie politique pour la légitimer au bout du compte dans l'esprit des masses pauvres. Or ce blocage persiste pour l'essentiel, dans un contexte rendu singulièrement dangereux par la dépression économique, par l'impact de la globalisation ainsi que par la légitimité encore précaire des nouveaux gouvernements élus. Simultanément, dans son ensemble sinon dans le détail de ses composantes nationales, l'Amérique latine bute toujours sur un autre seuil sur la voie de sa démocratisation qualitative entendue dans ce cas en termes de citoyenneté. Ses habitants restent trop nombreux à ne pas avoir vaincu leur propension à préférer le style plébiscitaire, chaleureux et fusionnel de la démocratie populiste à la froideur assez anonyme de la démocratie représentative rétablie au cours des années 1980. Sans conteste, l'Europe de l'Ouest travaillée par ses courants xénophobes ou séparatistes ne lui donne pas le bon exemple. Mais ce qui se produit en Amérique latine se révèle différent. En premier lieu, la pression populiste vient de déboucher sur un raz-de-marée électoral au Venezuela, alors qu'elle demeure relativement marginale en Europe en dehors de l'Autriche, de l'Italie et de certains pays scandinaves. Surtout, les pays latina-américains cumulent désormais tous les formes du populisme alors qu'ils se contentaient auparavant de n'en cultiver qu'une seule: celle d'une défense des Petits contre les Gros et contre l'impérialisme américain incarnée par la figure charismatique d'un «Père du Peuple» providentiel à la manière de Getulio Vargas,de Juan Peron, ou encore du « charisme objectivé» 4

4 Pour reprendre

ici une expression

de Max Weber.

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Guy Hermet

d'une Révolution fondatrice à la façon mexicaine. Tel était en effet le populisme typique analysé dans les années 1960 par Torcuato Di Tella5. Mais comme le même Di Tella l'a observé plus récemment6, les choses ont changé depuis dix ans. Le « populisme des anciens »7 persiste. Ainsi quand, à la fin des années 1980, le Président Salinas juge bon de compenser sa gestion économique des plus néo-libérales et douloureuse pour le gros d'une population mexicaine accoutumée jusqu'alors à l'action protectrice d'un Etat tutélaire par des subventions augmentées pour le lait, le maïs et la farine ainsi que par des distributions gratuites de tortillas effectuées en son nom8 à plus de trois millions de familles. Ou, encore, il se perpétue lorsque les évêques brésiliens préoccupés de se retrouver une audience populaire

dénoncent le « néolibéralisme » ou soutiennent le « mouvement des
sans terre» afin de faire écho au « cri des exclus» sans, toutefois, se préoccuper une seconde du risque qu'ils prennent de déstabiliser de la sorte une jeune démocratie très vulnérable. Reste qu'à ce populisme à l'ancienne toujours actif s'ajoutent désormais deux variétés plus actuelles du phénomène. La

première s'inscrit dans ce « populisme des modernes» qui, comme en
Europe, touche des catégories sociales plutôt moyennes et longtemps protégées par un clientélisme d'État manquant à présent de ressources. Rarement miséreuses dans l'absolu et ne ressentant plus aucune solidarité vis-à-vis des couches les plus pauvres de la population, ces catégories redoutent les effets de la globalisation sur leur avenir ou celui de leurs enfants en même temps qu'elles déplorent la disparition de leurs repères. De son côté, la seconde variété récente du populisme latino-américain est celle d'un «néopopulisme libéral-médiatique» qui ne fait qu'emprunter les technologies du marketing électoral et de la télévision sans avoir en réalité d'autre but que de s'immiscer par effraction dans l'arène électorale. La télévision, en particulier, a démontré en Amérique latine qu'elle était à même de «vendre» un candidat à la manière

5 T. Di Tella, 1965, p. 47. 6 T. Di Tella, 1996, pp. 187-200. 7 Voir à propos de cette expression et des paragraphes qui suivent mon ouvrage: G. Hermet,2001. 8 Plus précisément que Salinas avait créée de Pronasol au travers d'une institution toutes pièces et qui se trouvait entièrement sous sa coupe.

-

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L'Amérique

latine face à la théorie démocratique

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d'une marque commerciale. En outre, ce néo-populisme dépourvu de contenu substantiel s'appuie aussi sur l'entrée en politique de vedettes du sport ou de l'écran ou, simplement, de personnalités dont la notoriété ne doit rien à la profession politicienne. Dans les deux cas, il se limite à cultiver une citoyenneté des émotions faciles qu'il abreuve de propos séducteurs et de photogénie à des fins qui, comme on l'a dit, restent strictement électoralistes. L'exemple de la brève carrière de Fernando Collar au Brésil illustre au plus haut point cette évolution. Mais bien d'autres exemples le font également. En Bolivie, le présentateur de télévision Carlos Palenque, parfait novice en matière politique, a remporté les élections municipales de 1989 à La Paz. Au Pérou, l'animateur de télévision Ricardo Belmont a gagné celles de Lima, peu avant que le romancier Mario Vargas Llosa échoue pour sa part, mais de peu, dans sa tentative de conquête de la présidence échue au final à l'outsider d'un autre type qu'était Alberto Fujimori. Quant à la seule année 1998, elle a vu une ex-Miss Univers briguer avec au début de bonne chances de succès la candidature présidentielle au Venezuela, et le
metteur en scène - ex-guérillero maoïste il est vrai

- Sergio

Cabrera se

présenter aux élections législatives en Colombie. Plus généralement, artistes, journalistes, littérateurs, sportifs, ingénieurs ou tout ce qu'on voudra d'autre qu'un professionnel de l'élection, les néo-politiciens accourus d'ailleurs et par là non compromis par l'image peu flatteuse du jeu partisan classique sont devenus en maint endroit les figures emblématiques d'un populisme médiatique qui caractérise encore à peine l'Europe. Il n'est, à ce propos, que de revenir sur Alberto Fujimori, né d'une famille de paysans d'origine japonaise immigrée au Pérou vers 1930, devenu ingénieur agronome à la force du poignet, animant à partir de 1988 un programme d'éducation télévisé à succès, élu sénateur la même année, fondant ensuite avec des amis issus du secteur des petites entreprises ou des sectes évangéliques une association pour le changement et triomphant enfin aux élections présidentielles au terme d'une ascension fulgurante qui avait vu les intentions de vote en sa faveur puis sa cote de popularité passer de 9%, au début de 1990, à 30% en avril et à 510/0au mois de mai (Ceci en attendant que ses compatriotes ne plébiscitent avec 75% d'opinions positives son coup d'Etat semi-Iégal de 1992). À une échelle plus modeste, la percée du cancérologue Tabaré Vazquez et son accession au rang de maire de la ville de Montevideo a obéi au

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Guy Bermet

même mécanisme de rejet populiste des acteurs politiques de profil courant. On sait, de plus, que ce néo-populisme médiatique va souvent au-delà de cette tactique de promotion d'un candidat. Non content de combler les désirs iconoclastes des foules, il agit en général en trompe-l' œil; il couvre par des emprunts de circonstance aux thèmes traditionnels de la défense des pauvres ou du nationalisme des visées d'ajustement économique dépourvues en ce qui les concerne de toute popularité. Médiatico-populiste dans ses moyens mais féru de rigueur financière dans sa finalité, cet artifice fut appliqué clans un style presque caricatural par Fernando Collar de Melo et Alberto Fujimori à nouveau, par Carlos Menem également, et plus récemment par Hugo Banzer. Pour tous ces leaders, et sans méconnaître les ambitions personnelles de chacun, il s'est agi d'enrober par ce biais la pilule amère cles réformes exigées par le Fonds monétaire international. C'est à cette fin que Collor et Fujimori ont repris les recettes de l'antiparlementarisme et de la dénonciation de la corruption des partis, que Menem s'est réclamé du général Peron si attentif aux pauvres, ou que le Général Banzer a troqué son image d'ancien dictateur implacable contre celle du grand président paternel. Le troisième et dernier pas que l'Amérique latine rechigne toujours à franchir sur le chemin de sa démocratisation qualitative se rapporte enfin au dépassement de sa conception unitaire et assimilationniste de la citoyenneté comme de l'appartenance nationale. Ce défi supplémentaire est quant à lui d'origine récente. Depuis un siècle et demi, tous les États latina-américains se sont bâtis sur la fiction d'un État-Nation homogène ou à homogénéiser inspiré du modèle européen, aussi bien dans les cas courants de l'Amérique du Sud que dans celui du Mexique, cara~térisé en ce qui le concerne à partir de 1917 par la vision futuriste d'un peuple syncrétique à créer. Or ce schéma qui méprisait naguère tant les particularismes indigènes ou afro-américains que les humiliations communautaires au nom d'une identité publique surplombante ne résiste plus ni à l'analyse, ni aux valeurs présentes, ni encore aux aspirations des minorités ethniques. Désormais, le problème posé se révèle analogue dans son esprit à celui que les multiculturalistes soulèvent en Europe de l'Ouest ou en Amérique du Nord, à cette nuance considérable près qu'il se manifeste dans certaines zones de l'Amérique latine à la

L 'Alnérique

Latineface

à La théorie dénlocratique

19

puissance dix par rapport à l'intensité qu'il revêt disons aux ÉtatsUnis, en Allemagne ou en France. Bien que des progrès aient été enregistrés sur ce plan en Bolivie et en Colombie notamment, il en résulte que l'indispensable reformulation des principes de l'appartenance nationale dans une perspective plurielle représente aujourd'hui, avec la non moins indispensable résorption des inégalités avec laquelle elle se confond en partie, l'impératif majeur des débuts de ce nouveau millénaire.

L'Amérique démocratique

latine

en quête

de théorie

Le moins qu'on puisse remarquer est que r état de la théorie démocratique soit proprement latino-américaine soit spécifiquement référée à l'Amérique latine apparaît déficient face à ces défis. S'agissant par exemple de la résurgence du populisme, aucune reconsidération attentive du phénomène ne s'est fait jour jusqu'à présent, à l'exception des réflexions brèves et surtout intuitives de Torcuato Di Tella9. Car, en effet, le constat formulé par Guillermo O'Donnell de la tendance des électeurs latino-américains à s'en remettre à ce qu'il appelleune « démocratie délégative »10en vertu de laquelle ceux-ci ne déposent un bulletin dans l'urne que pour confier à chaque fois leur sort à un nouveau sauveur dans l'espoir d'un miracle qui n'advient jamais demeure bien en deçà de la question primordiale, qui consiste à se demander si l'ère populiste de la démocratie plébiscitaire et fusionnelle se trouve vraiment dépassée à leurs yeux. De même, les considérations sur la démocratie participative en tant que remède de cette propension populaire à la délégation de souveraineté font trop penser au discours performatif à la manière des Speech acts de Quentin Skinner11. Continuant à se référer au modèle de citoyenneté inspiré de Rousseau tel qu'il a été développé depuis trente ans par Carole Pateman, C. B. MacPherson et Benjamin Barber12, elles défendent l'idéal d'une interaction étroite

9 T. Di Tella, 1996. 10 G. O'Donnell, 1994. Il Q . Skinner, 12 C. Pateman, 1970 ; voir également

J . Austin,

1991. 1984.

1970; C. B. MacPherson,

1977; B. Barber,

20

Guy H ernlet

entre les structures d'autorité publiques et les mouvements sociaux ou de petites communautés autonomes en y voyant une alternative probablement illusoire à une forme de démocratie directe. Surtout, ce qui apparaît est que, mettant l'accent sur une implication active du plus grand nombre possible d'acteurs extérieurs au dispositif politique central, cette doctrine rivale de celles de la citoyenneté élitiste-républicaine, libérale ou néo-libérale comme de la citoyenneté sociale de l'Etat-Providence demeure influencée par les circonstances particulières engendrées entre 1970 et 1985 par la domination des régimes autoritaires qui prévalaient alors en Amérique latine13. Prenant de ce fait figure de démocratie de substitution, la démocratie participative ne s'en est toujours pas remise. A présent, elle ne donne plus guère lieu qu'à une déploration du désengagement des citoyens, de l'anomie civique, de l'effondrement du militantisme, de l'abstention, de la volatilité croissante des électorats ou, encore, de leur incrédulité face aux programmes que les hommes politiques tentent avec de plus en plus de peine de rendre attractifs. En plus de cela, la pensée politique latina-américaine pratique largement l'impasse sur un point capital qui, en revanche, recueille à nouveau l'attention qu'il mérite en Europe ou, d'une autre manière, en Amérique du Nord. Nul n'ignore que la justification même de la démocratie représentative présentée comme runique standard légitime du régime politique moderne repose depuis deux sièclessur le postulat de « l'ignorance du peuple »14.Dit autrement, sur l'affirmation franche ou sournoise de ce que la masse des gouvernés ne possède ni les compétences, ni la raison politique, ni l'éthique wébérienne de responsabilité qui lui permettraient de conduire ses propres affaires; en conséquence, l'idée reçue est que ces affaires se trouvent beaucoup mieux gérées par des représentants du peuple ignare réputés pour leur part hautement qualifiés et censés seuls capables de légiférer et de gouverner à sa place. Dès lors, comment envisager une participation accrue sans trancher d'abord ce dilemme au lieu de l'esquiver?

13 Ainsi dans le cas de l'étude de Lucy Taylor (L. Taylor, une perspective plus ouverte: J. F. Londono et a1., 1997. 14 Voir à ce propos G. Duprat, 1998.

1998). Voir également,

dans

L'Amérique

latine face à la théorie démocratique

21

Il Y a des années, Norberto Bobbio avait écrit que la qualité démocratique d'une collectivité quelconque devait s'apprécier moins au regard de l'extension statistique du droit de vote ou de l'effectif des membres des partis et des syndicats qu'à celui de la réalité et de l'intensité d'un débat décisionnel ouvert à tous dans le plus grand nombre possible d'instances de tous ordres15. Cette fois, il faut dire que c'est aussi bien en Europe qu'en Amérique latine que la réflexion à ce sujet a plutôt reculé qu'avancé. Ce recul se mesure au constat de

la vogue du concept de « capital social», tel qu'il a été revisité après
Coleman 16 par Robert Putnam dans son étude du fonctionnement des institutions régionales en Italie17. Elitiste, ce capital à la Putnam diffère au bout du compte assez peu de la vieille notion de «culture civique» divulguée par Almond et Verba 18. Il décrit certes un contexte de confiance à la fois horizontale entre les gouvernés et verticale entre ces derniers et leurs gouvernants qui semble effectivement propice à l'exercice de la démocratie représentative classique. Mais il correspond aussi, en vertu de la valeur éminente attribuée à ce type de confiance, à l'idéal d'un jeu politique en réalité très hiérarchisé dont il importe peu qu'il se traduise en définitive par un consensus passablement délégatif sous ses dehors civiques. C'est là que le bât blesse pour l'Amérique latine. Les travaux entrepris sous l'influence des propositions de Putnam s'y sont rarement préoccupés d'identifier les éléments positifs qui, dans le capital social de ses multiples espaces nationaux et locaux, seraient susceptibles de contribuer à une démocratisation qualitative véritable19. Tout au contraire, la plupart des recherches menées sur cet aspect des choses ont pris le parti du défaitisme; elles ont tenu pour acquis ou presque le handicap démocratique des sociétés civiles latina-américaines, comme l'ont fait par exemple Rudiger Dornbusch et Sebastian Edwards20 ou Mauricio Rubio21. Comment

James

15 Dans N. Bobbio, 1989. 16 J. S. Coleman, 1988. 17 R. D. Putnam, 1993. 18 G. A. Almond, S. Verba, 1963. 19 Ainsi que je l'ai fait d'une manière au demeurant Culture et Développement (G. Hermet, 2000). 20 R. Dornbusch, S. Edwards, 1992. 21 M. Rubio, 1997.

insuffisante

dans mon

livre

22

Guy Hermet

pourtant ne pas voir qu'un réexamen approfondi du concept de capital social constitue le préalable d'une pensée constructive sur la participation démocratique? A cela s'ajoute la carence de la pensée démocratique latinoaméricaine sur un autre champ plus doctrinal: celui de la reconsidération de la légitimité du principe de représentation. Redevenue au contraire centrale en Europe, cette « revisitation » du principe du gouvernement représentatif y doit beaucoup à Bernard Manin22, dont chacun sait qu'après son article sur la délibération23, il a eu l'audace iconoclaste de retourner à l'interrogation la plus capitale pour qui se veut démocrate: celle du «Qui doit gouverner? ». En effet, tout s'est passé dans la démocratie effective comme si ses agents principaux avaient préféré et préfèrent toujours considérer l'autre question aristotélicienne: celle du «Quel est le meilleur gouvernement? ». Question qui suscite inévitablement cette réponse un peu embarrassée qu'il s'agit sans alternative imaginable du gouvernement représentatif, destiné qu'il est par obligation à pallier cette ignorance des gouvernés évoquée plus haut. On retrouve là dans un autre langage le régime mixte d'Aristote, qui constituait dans son esprit l'unique « bon gouvernement» concevable dans la mesure où, bien que demeurant celui d'une élite qualifiée par ses compétences et ses vertus morales, il devait se préoccuper constamment du bien du peuple ne serait-ce que pour garantir sa placidité. Face à leur silence à ce propos, c'est à croire qu'en dehors de rares exceptions24, les philosophes latino-américains se désintéressent de ce problème posé par une démocratie instituée qui, à certains égards, peut s'interpréter pourtant comme l'habit nouveau de l'éternelle domination exercée sur la masse par un nombre infime de dirigeants qui ont presque constamment prétendu être son mandataire ou l'incarner symboliquement. Alors même que les revendications des minorités indiennes imposent dès maintenant à l'Amérique latine une réforme profonde des doctrines se rapportant à la citoyenneté et aux appartenances nationales, il convient de noter aussi que ses théoriciens demeurent

22B. Manin,

1996.

23 B. Manin, 1985. 24 Ainsi celle représentée

par Oscar Godoy

Arcaya (O. Godoy

Arcaya,

1999).

L'Amérique

latine face à la théorie démocratique

23

curieusement assez étrangers au débat sur le multiculturalisme qui, après avoir bouleversé l'Amérique du Nord, prend depuis moins longtemps une importance non moins significative en Europe. La
,

contestation de la conception américaine du Meltingpot par celle qui
s'est réclamée d'abord du «pluriculturalisme» remonte en fait à 1915-1916, avec Horace Kallen25 et Randolph Bourne26, puis avec David Riesman dans les années 1960. Surtout, depuis 1975, le multiculturalisme occupe une place centrale sur la scène publique comme dans la pensée politique aux États-Unis, au Canada et désormais en Europe, en particulier grâce à ses ténors que sont Charles T aylor27 et Will Kymlicka28, ou encore Stephen Castles29 et Michel Wieviorka30. Avec cela, il retient depuis peu l'attention de philosophes politiques sans -liens originels avec lui, comme John Rawls tout spécialement. Dans son Political Liberalism de 199331 ainsi que dans un article antérieur32, Rawls ne se contente pas en effet de distinguer dans une perspective multiculturelle non déclarée mais réelle une identité «institutionnelle» ou «publique» des identités « non-institutionnelles» ou «morales »33. En sus, il admet que les membres de certaines communautés «peuvent trouver simplement impensable de ne pas se concevoir par priorité au regard de leurs convictions religieuses, philosophiques ou morales, ou encore de leurs attachements et loyautés [communautaires] persistantes »34. A l'évidence, il s'agit là d'un saut conceptuel immense. Néanmoins, si les législateurs et les personnes publiques de l'Amérique latine affrontent bien cette sorte de révolution dans les identités par leurs actes ou leurs déclarations, notamment au Mexique travaillé par la révolte du Chiapas, en Amérique centrale et dans les pays andins, ses chercheurs et ses penseurs se font en

25 H. Kallen, 1915. 26 R. Bourne, 1916. 27 C. Taylor, 1993. 28 W. Kymlicka, 1995. 29 S. Castles, 1988. 30 M. Wieviorka, 1993. 31 32 33 34 J. Rawls, J. Rawls, J. Rawls, J. Rawls, 1993. 1985. 1993, p. 30. 1993, p. 241.

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