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ENTRE LA CELLULE ET L'ESPRIT : QUESTIONS AUX BIOLOGISTES

De
190 pages
Parmi toutes les sciences qui irriguent notre société c'est bien la biologie qui occupe le podium. Les scientifiques se réclamant d'elle offrent à l'opinion des découvertes sans cesse plus flamboyantes en neurobiologie comme en génétique. Mais quand un citoyen observe l'activité des biologistes comme un honnête homme regardait les savants du siècle de l'Encyclopédie, il ne peut dissimuler ses questionnements. Loin des échauffements médiatiques sur le clonage, les OGM…, c'est à des interrogations plus directement sociales que nous invite cet ouvrage.
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ENTRE LA CELLULE ET L'ESPRIT :
QUESTIONS AUX BIOLOGISTES

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

Chryssoula CONSTANTOPOULOU (ect.), Altérité, mythes et réalités, 1999. Anne-Marie DIEU, Valeurs et associations entre changement et continuité, 1999. Thierry FILLAUD, Véronique NAHOUM-GRAPPE, Myriam TSIKOUNAS, Histoire et alcool, 1999. Norbert ALTER, La gestion du désordre en entreprise, 1999. Bernard DANTIER, Séparation ou désintégration de l'École ?, 1999. Nicole PERUISSET-FACHE, La logique de l'échec scolaire, 1999. Paul GRELL, Lesjeunesface à un monde précaire, 1999. Cédric FRÉTIGNÉ, Sociologie de l'exclusion, 1999. Corinne SAINT MARTIN, Etre assistante de service social, 1999. Jean-Louis MEYER, Des contrats emploi-solidarité aux emploisjeunes, 1999. Jean-Olivier MAJASTRE, Approche anthropologique de la représentation, 1999. Yvonne NEYRAT, L'art et l'autre, 1999. P. DONATI, S. MOLLO, A. NORVEZ, C. ROLLET, Les centres maternels. Enjeux et réalités éducatives, 1999. Marie-Madeleine MILLION-LAJOINIE, Reconstruire son identité par le récit de vie, 1999. Liane MOZÈRE, Travail au noir, informalité.. liberté ou sujétion, 1999.

~L'Harmattan, 2000 ISBN:2-7384-8863-3

Michel Gerbault

ENTRE LA CELLULE ET L'ESPRIT: QUESTIONS AUX BIOLOGISTES
Une communication sur les rapports qu'entretient la science biologique avec les sociétés occidentales

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

PREFACE

Si elle couvre de son être la surface de la planète, si ses applications aussi s'implantent profond dans les habitants de celle-ci, ce ne serait pas un luxe que d'interroger ses cibles, à savoir une immensité d'humains, dans les sociétés desquels la Biologie fait sa vie. La tâche s'annonce riche en embûches, bien entendu. Sur ce sujet relevant des sciences sociales et humaines imbriquées dans l'Histoire, le chemin vers une possible compréhension serpente, étroit, au milieu d'un marécage. Car si l'on procède par comparaisons avec le passé en ce domaine, la menace pèse toujours d'appliquer les schémas du langage et de la pensée actuels à des temps autres, substantiellement autres. Et quant à l'appréciation de la situation au présent, une déviation symétrique s'ouvre sous les pas: ne pas parvenir à s'extraire de ce dont on vit. Regarder son présent c'est se regarder soi-même et chacun sait que le miroir inverse les positions. C'est en serrant de près ces deux embûches qu'il faudra tenter de caler la position actuelle de la Biologie en référence à sa propre histoire en tant que production sociale Profère-t'on une erreur grossière en affinnant qu'au fil de temps infiniment longs la notion-même de science en société n'existait pas, et qu'elle serait une production extrêmement récente? Pas forcément. Jamais les humains ne cessèrent de chercher à connaître, grâce à quoi ils existent encore. Dans le cœur des groupes sociaux de taille diverse qu'ils composaient, toujours des individus, voire de petites écoles de pensée

creusaient le mystère de la vie et du monde. S'installaient ainsi des conceptualisations successives, qui se voulaient expliquer et, dans le cas très particulier de la médecine, opérer. La place de la Terre sous la voûte céleste et l'origine de tout cela, les saisons, la vie, la maladie et la mort des êtres, leur génération, et bien entendu en maints lieux de l'Occident sous des vocables différents, Psychè et Sôma. Mais c'est la lenteur qui semble avoir caractérisé la pénétration de chacune de ces tentatives de compréhension méthodique dans le sein des populations où elles naissaient. Tant que la lecture resta inconnue du grand nombre, tant que les moyens de transporter idées et savoirs marchèrent au pas de l'homme et du cheval, les sociétés demeurèrent impennéables à l'imprégnation savante, durant des temps infinis. La notion-même d'une entreprise de diffusion semble avoir été inconnue des savants, hors du cercle exigu de chacun, sans oublier le fait que les résistances culturelles, politiques et idéologiques dominantes conduisirent nombre d'entre eux à travailler dans le secret, en tâtant souvent de l'alchimie et de l'astrologie. La marche propre des peuples continuait pendant ce à son rythme, accumulant des savoirs expérimentaux glanés dans l'énergie quotidienne qui caractérise l'Homme: concevoir une roue, créer l'écriture, passer de l'entablement grec à la voûte, hasarder les navigations lointaines puis circumterrestres, traverser les espaces derrière Attila et les Croisés. Ensuite, moins loin de nous, tout, et de plus en plus vite. En deux siècles la lecture devenait presque universelle, et avec elle la diffusion des connaissances que par ailleurs les moyens de transport facilitaient. S'allongèrent ainsi des ères millénaires où des travaux que nous qualifierions au présent de recherche stagnèrent dans leur isolement et aussi, en une large mesure, dans la non-diffusion sociale. Cette absence de communication était d'une étanchéité telle que, si l'annonce d'une nouveauté ravageuse venait ébranler ce que des siècles avaient incrusté dans le profond des sociétés, le choc était ressenti comme insupportable. Grande a sans doute été la liesse populaire quand brûla vif Giordano Bruno à cinquante-deux ans, la première année du XVIIème siècle: ses idées non abjurées d'une nature en perpétuelle évolution non seulement n'avaient rien pour pénétrer si tôt dans le corps social, mais portaient une charge délétère inadmissible en un temps où le collage entre théologie nonnative et science siégeait en gloire.

8

Quant à la connaissance intime du corps humain, il en allait de même. Si des Grecs de l'Ecole d'Alexandrie! l'avaient déjà pratiquée, il fallut attendre André Vésale, Fallope et EustachP pour que la dissection revînt en lice comme instrument de connaissance, encore que sous notre François 1er elle restât sacrilège. Et ainsi de suite pour le chapelet des acquis qui s'engrenèrent inlassablement. On disait plus haut l'extrême difficulté qui s'oppose à toute reconstitution d'un temps passé: il n'est que d'essayer de se replacer mentalement dans les années où, si l'on voyait bien le sang couler, de circulation sanguine (une des réalités de la biologie quotidienne les plus banalisées aujourd'hui) il était question seulement, pour les savants, comme d'une simple théorie, celle de William Harvey). La médecine, bras séculier de notre actuelle Biologie, la lecture de son histoire peut bien évoquer Hippocrate et Galien, il n'empêche qu'elle procéda par successifs abans et par oublis, au long desquels les médecins ne pouvaient que coexister avec rebouteux, mires, guérisseurs et sorciers. n n'est pas sûr que les blessés de Fontenoy en 1745 furent soignés moins efficacement que les américains de la boucherie de Gettysburg en 1863. Et l'évidence banale de la vie bactérienne, entrée dans tous les ménages par l'eau oxygénée et l'alcool en attendant les antibiotiques, faut-il rappeler qu'elle n'est vieille que de quatre générations humaines? Certes, on le verra longuement plus loin, l'occidental statistique n'a de son corps propre qu'une connaissance relative, très relative. Mais que pourrait-on dire, en ce domaine, d'un quelconque de nos lointains ancêtres? Comment imaginerait-on avec quelque vraisemblance la forme du vécu qu'il avait de luimême, en sa matière corporelle? Sans un seul livre, sans l'idéemême d'une école, cet homme si identique à nous formellement savait vivre, survivre et se reproduire; bâtir, cultiver, domestiquer et commercer avec une parfaite efficacité, au point que ses œuvres, depuis qu'on les possède, sont partout recherchées, admirées, classées dans d'intelligents musées. L'intérieur de sa chair, il avait à le connaître dans la douleur: blessures du quotidien et de la guerre, flux de sang, toux, coliques, sans autres matrices d'explication. Quant à sa reproduction, il en constatait bien les lieux chez la femme et l'homme, mais ne pouvait la meubler que des échafaudages mythiques en service successivement selon les temps et les lieux. Elle dura donc, elle dura fort longtemps, l'histoire des humains ignorants de leur être physique. Mais aujourd'hui? Rechercher le quantum 9

d'imprégnation de la Biologie contemporaine dans les individus des sociétés occidentales: un gros, un très gros morceau, et bien des pièges. La méthodologie, en premier, y opposerait tant de pétitions de principe que le découragement accourrait vite. Car qu'entend-on par "sociétés occidentales" ? Leur variété permetelle un dire univoque? Et chacune d'elles ne se compose-t'elle pas d'une authentique mosaïque dont les écarts culturels en forme d'abîme rendent suspecte sa description dans la foulée d'une vue simple? Enfin, et ce n'est pas le moindre, si l'occident forme un bloc isolable physiquement, ses formes de production et de pensées imprègnent irrésistiblement d'autres parties de la planète, où elles coexistent avec de bien autres supports sociaux et mentaux. Autant d'objections valides, mais qu'il faut bien surmonter. Selon le type de lentilles mentales utilisé, leur champ, leur grossissement, leurs performances, il apparaît possible d'embrasser notre réalité sociale d'un regard unique. Le paysage qui en ressortira aura du flou, il fera fi des innombrables détails tous importants à considérer par ailleurs, mais sans nier la nécessité de recourir à d'autres grossissements. D'ailleurs c'est la situation collective elle-même qui invite à cette. photographie stratosphérique. Des recherches les plus extrêmes de la Biologie bien peu se déroulent sous le manteau. Les organes médiatiques diffusent en continu les annonces des résultats les plus flamboyants et si c'est le plus souvent au prix de l'à peu près l'annonce néanmoins a été faite. Elle s'évaporera bientôt, relayée par la suivante4. L'approfondissement lui fera souvent défaut mais toujours, comme marée qui se retire, elle aura laissé sur la plage mémorielle de ses cibles au moins quelques sédiments. Et surtout à l'instant de l'apparition des applications de cette nouveauté dans la recherche, quelque objet ou service la mettant en pratique prendra place sur le marché, lequel se présente à tous. Quant aux lieux et organes de diffusion des fruits de la Biologie, il suffit d'un regard aux présentoirs d'une Maison de la Presse, de la lecture d'un programme de télévision pour s'assurer de la pléthore démocratiquement offerte à tous les compartiments de la société. Admettons d'oublier le chapelet des informations renversantes et des applications miraculeuses à venir, qui fait le lot de l'information générale en matière scientifique, pour interroger calmement dans le temps présent l'état des rapports entre Biologie et Société. Les chemins. de ce questionnement 10

seraient multiples. L'un d'entre eux, celui qui est choisi dans ces pages, centrera l'étude sur la Biologie humaine, pour le principal. Cette option reviendra à laisser de côté la biologie végétale, quitte à l'évoquer cursivement selon les besoins. Mais cette première réduction du champ ne suffit pas à rendre vraisemblable une honnête excursion dans un parcours ô combien touffu. La Biologie humaine n'a pas suivi une voie différente de celle qu'ont empruntée les Sciences de la Terre. A pénétrer si profondément dans ce qui était mystères, celles-ci ont atteint un degré de sophistication dont l'ampleur en vient à décourager la formulation d'une appréciation d'ensemble. Entre le cycle du carbones dans les océans, gage final de l'équilibre biologique de la planète, et les chambres magmatiques6 du soussol profond de la croOte terrestre, actrices du volcanisme marin, l'immense richesse des connaissances acquises fait pour l'instant écran à une vue synthétique. En Biologie humaine, que n'a-t'on pas inventorié, dans les dernières décennies! En simplifiant à l'extrême, cette science brille particulièrement dans trois domaines: la génétique, la cytologie, la neurobiologie. C'est devant ce taillis que se manifestera la nécessité de séparer l'analyse en deux branches divergentes. D'une part interroger la Biologie humaine elle-même, telle qu'elle chemine en ses pointes les plus fines, et aussi telle qu'elle existe au sein des forces dirigeant sous nos yeux les sociétés. Dans un autre geste et distinctement, interroger le spectacle social, en vue d'appréhender jusqu'où, dans la présente génération, ont pu descendre dans nos peuples, comme nutriments assimilés, les apports de la science biologique et de ses applications. Mais il faudra aussi accepter d'entendre les neurobiologistes, dans le lieu précis où, d'une manière qui n'est plus exceptionnelle, beaucoup d'entre eux commencent à parler de l'Esprit, dans le propre décours de leurs travaux.

Il

Notes
1

AuNème siècle avant I.C., Hérophile et Erasistrate obtinrent des Ptolémée

l'autorisation de disséquer les humains. Rome l'interdit et cette pratique connut un très long temps de latence. 2 André Vésale, 1514/1564. Nommé professeur d'anatomie à Louvain à 18 ans, il travailla ensuite dans plusieurs universités européennes. Il connut les plus grands honneurs (médecin de Charles-Quint) et les risques de la pensée avancée (condamné à mort par l'Inquisition, et gracié). Gabriel Fallopio ou Fallope, 1523/1562, son élève, travailla sur l'oreille interne et sur les ovaires, découvrant à ce sujet les trompes qui gardent son nom. Barthélémy Eustachi ou Eustache, mort en 1579, étudia aussi l'oreille, et sa "Trompe" est entrée dans le langage courant. 3William Harvey (1578/1651) fut médecin des rois Jacques et Charles lers d'Angleterre. Il mit un point final aux approches de Michel Servet (brûlé pour déviationnisme religieux par les calvinistes à Genève), Colombo et Aranzi, en établissant le schéma de la double circulation sanguine. Après un temps de vive résistance des médecins, sa théorie fut acceptée partout. Il est par ailleurs l'auteur de l'aphorisme: "Omne vivum ab ovo", toute chose vivante vient d'un œuf, qui n'a rien perdu de sa pertinence. 4 Les émois actuels des opinions tournent autour des procédures de clonage: végétal, animal (la brebis Dolly et autres) et surtout humain.
S

L'océanographie

est

devenue

une

science

polymorphe,

que

ses

6

approfondissements contraignent à recourir à peu près à toutes les disciplines. Pour beaucoup de raisons cumulées, les océans sont considérés comme assurant les fondements de la vie terrestre au même titre que la biomasse, qu'ils ont rendue possible dans le lointain passé. Un enchaînement organique d'une complexité extrême fait d'eux le grand régulateur du cycle du carbone, sans lequel la Terre demeurerait minérale. Seule la mise au point de sous-marins habités atteignant les grandes profondeurs (l'Alvin américain, le Nautile français) ont permis ce constat auparavant presque impensable: non seulement les fonds marins recèlent d'immenses chaînes volcaniques, mais celles-ci attestent de la réalité de la tectonique des plaques. De plus et à leur totale surprise, les biologistes ont dû accepter qu'au contact des eaux jaillissant en ces lieux une forme de vie animale presque extra-terrestre soit constatée: hors de toute lumière solaire, 2000 et grâce au tantôt dans le froid tantôt à des températures; métabolisme du soufre. Chantier pluridisciplinaire en plein développement. Les chambres magmatiques composent une des structures classiques du volcanisme terrestre et océanique.

-

12

A VERTISSEMENT

AU LECTEUR

L'option prise pour la forme de ce texte est celle d'un recueil d'articles parus ou à paraftre dans une revue scientifique qui n'existe pas, mais qui si elle voyait le jour ne saurait porter d'autre titre que BIOLOGIE ET SOCIETE Le lecteur est invité à se plier à cette fiction. Il trouvera dans la forme adoptée /'image-même de ce que sont toutes les productions sociales de notre temps: un perpétuel aller-etretour du singulier au collectif, du scientifique au consommateur, des intentions aux actions. Dans l'entre-deux des chapitres, contributions à cette revue mythique, il lui sera loisible et facile d'imaginer l'arrivée sur scène des dernières nouvelles de la Biologie, le cortège de ses innovations si souvent bouleversantes. Comme il convient à tout média fidèle au déroulement de l'actualité, il aura fallu revenir et revenir encore sur les sujets abordés. Là se tiendront les limites, et peut-être aussi les agréments de cette publication.

I
LE BIOLOGISTE COMME SPELEOLOGUE

Primitivemellt intéressée aux corps et aux organes, la Biologie contemporaine progresse en direction des échelons les plus constitutifs de la Nature: cellules, molécules, atomes. Dans le même temps, elle cOrlStatesans cesse davantage la profondeur organisationnelle des systèmes de systèmes, caractérisation du Vivant.

,

,

MERE CELLULE, CELLULE-MERE

Pas plus que dans l'arc-en-ciel les couleurs, on ne saurait déclarer majeure telle ou telle branche de l'immense Biologie. D'abord parce qu'il n'existe pas de sciences plus ou moins grandes, mais surtout en raison directe de l'interaction, qui fait la caractéristique du Vivant sur la planète. il est loisible cependant, et sans doute souhaitable en vue d'un juste examen, de ne pas parler de manière indifférenciée de toutes les ramifications de ce grand arbre. Ainsi d'ailleurs procèdent bien les biologistes: s'ils s'acceptent réunis sous le vaste chapiteau de leur science commune, chacun d'entre eux œuvre dans son pré carré, de dimensions de plus en plus petites à mesure que se creusent ses recherches. La conscience populaire concède au cerveau un rôle déterminant, sans bien entendu avoir pu intégrer les approches hyperfines des scientifiques dans ce domaine. Ce constat présente l'avantage rassurant de marquer un point de coïncidence entre spécialistes d'un côté, utilisateurs et simples badauds de l'autre. La progression considérable des niveaux de vie occidentaux, qui fournit à la majorité travail, habitat, nourriture et soins, a entraîné par ricochet - c'est une banalité des atteintes à l'intégrité de la personne, des formes d'affections, des langueurs parfois ravageuses dont nos ancêtres ignoraient l'existence. ils souffraient de moult maux qui vont disparaissant chez nous, s'ils subsistent ailleurs. Aux reins cassés, aux plaies purulentes, aux toux irréductibles, aux cQntagions multiformes ont succédé la lassitude vague, le spleen. A la place de l'antique valériane, dix gouttes chaque soir dans un peu d'eau, voici que se présente à l'emploi toute la palette de produits nés de la Biologie

moderne. Leurs prescripteurs, quand ils sont peu exigeants sur le plan scientifique, parlent de psychosomatique, voire de nerfs, Leurs utilisateurs, sans en savoir plus, se doutent bien qu'il s'agit de soigner la tête: assertion frappée de nullité aux yeux des hommes de l'art, mais expressive dans son flou. Dit autrement, les connaissances sur le fonctionnement cérébral ont déjà diffusé par dégradés, par pâles auréoles, dans le tissu social. On ne saurait en dire autant de la cytologie. Aucune plaque de cuivre n'indique "Cytologue" sur la porte d'un médecin, si "Neurologue", bien qu'un peu inquiétant, est partout connu du public. C'est pourtant de la cytologie telle qu'elle peut aujourd'hui se pratiquer que partent en gerbes des connaissances et des perspectives d'application quasiment géantes. Science des cellules, la cytologie a comme ses consœurs de la Biologie entière vécu ses enfances. fi y fallait pour commencer des instruments, dont l'existence ne remonte qu'à quelques siècles. Et encore doit-on ici faire appel à une remémoration de l'histoire, et tenter de s'imaginer dans la peau des premiers hommes qui contemplèrent cette réalité, au milieu d'un océan d'ignorance. C'est en 1665 seulement que Hooke aperçut dans le liège ces "petits casiers" qu'il nomma du latin cellules, en 1675 que Malpighi détermina leur présence constitutive dans les végétaux, en 1677 que Leeuwenhoek décrivit les hématies (globules rouges), dans leur existence du moins. Ensuite les choses allèrent accélérant, jusqu'à avant-hier. Au présent la connaissance rendue possible par l'extrême sophistication des appareH1ages tient en mains une vue de la cellule totalement dynamique, aux antipodes de la conception simplement architecturale qui longtemps prévalut, et qui n'a sans doute pas quitté les mémoires. Lorsqu'on tente de caractériser cette réalité par une expression simplificatrice, on parle d'usine cellulaire. Comme toute installation industrielle, il est bien vrai qu'elle reçoit des matières premières, enregistre des commandes, les traite, livre après transformation; qu'une incessante activité l'occupe; qu'elle tient dans des murs, mais percés de pones et fenêtres; qu'elle fait partie intégrante d'un réseau d'échanges dont elle tire la justification de son existence; qu'elle profite des acquis du passé; qu'eUe pone dans son sein la nécessité de l'obsolescence. Pourtant aucune comparaison ne saurait valoir description. Les

anciens (toujours eux 1) ne pouvaient considérer que les corps
entiers, au mieux les organes identifiables à l'œil nu. De ces objets de réalité incontestable on scrutait les dysfonctionnements comme l'époque le rendait possible. 18

Il s'avéra qu'ils n'étaient pas le dernier élément à connaître chez le Vivant dans l'ordre de la petitesse, dans l'ordre-même de la Vie: quel ébranlement alors, pour les savants contemporains de ces découvertes! Cependant ces acquis eux-mêmes ont été engrangés assez progressivement pour qu'aucune révolution intellectuelle n'en soit sortie. Hooke ne fut pas pris pour un Galilée, pas plus que les conditions socio-idéologiques où ils vivaient ne sont comparables. Quant aux jours présents, ils apportent en cytologie un corpus de connaissances qui mérite qu'on s'y arrête, pour ce qu'il est en lui-même et aussi dans la considération de sa place sociale. L'usine cellulaire Ce n'est plus uniquement d'avoir à décrire l'infinie palette des constitutions cellulaires particulières qu'il importe aujourd'hui aux cytologues. La spécialisation <Jechacune d'entre elles assure en coopération non seulement la charpente des corps et le fonctionnement organique en interaction, mais tient son rôle aussi dans les circulations fondamentales des fluides et de l'information. La tâche assignée à chaque type cellulaire, fidèlement reproduite de géniteurs à descendants dans tout le Vivant, il faut maintenant des chercheurs hautement spécialisés pour en inventorier les activités différentielles d'un leucocyte à une hématie, d'une cellule de l'épithéliumlolfactif à un bâtonnet rétinien, d'un élément de la paroi capillaire à un neurone de l'hypothalamus. Ce qui n'est plus contestable, c'est que, par quelque approche qu'on l'examine, la cellule, toutes les cellules brillent d'une complexité et d'une activité chaque jour découvertes plus intenses. En ceci, il est loisible de les rassembler toutes dans une générique commune. Pour y pénétrer, le plus simple serait de les approcher de l'extérieur, par leur membrane, puis de jeter un regard sur leurs activités internes, avant d'évoquer un point qui mobilise fort les cytologues: la préhistoire de cet élément universel des corps vivants. Eveillé par un brin de vulgarisation, le curieux serait tenté d'imaginer ces constituants de son corps comme soigneusement isolés de leurs voisins. Ce serait plus rassurant que de se croire peuplé d'une myriade de petits machins pr~sque liquides (le corps contient trois quarts d'eau, répète la rumeur publique), contraste trop périlleux avec la sensation de force ressentie par 19

l'Homme debout. Pourtant s'il n'est pas de cellule qui ne subsiste autrement que par la frontière entre son intérieur et le milieu ambiant, cette frontière, outre son rôle effectivement isolateur et protecteur, connaît une incessante activité de passage. Elle organise et permet l'échange des informations à l'intérieur de l'organisme, et ce flux ne cesse pas. On pourrait la dire tout aussi hérissée d'organes de contact que ces navires de détection électronique dont les flottes modernes sont friandes. Végétales ou animales, les cellules peuvent ainsi reconnaître - maître-mot des acquis dans ce domaine - les molécules qui viennent à leur contact, par exemple une hormone et, selon les besoins, permettre ou non le franchissement de la barrière. Reconnaître aussi, lorsqu'elles sont chargées de la défense contre les agressions, la substance qui fait menace. C'est le rôle par élection des lymphocytes (couramment: globules blancs), aptes à intervenir sur la présence bactérienne. Mais ce schéma reste simpliste. Tout entière baignée de science moléculaire, la cytologie a appris que chacun de ces gestes de reconnaissance implique la présence de sites spécialisés et l'action de substances intermédiaires. Comme il faut bien un jour user de mots courants, c'est le binôme serrure/clé qui tient en ce moment la vedette. En effet on a su déterminer l'activité d'une myriade de molécules dans lesquelles les composés des sucres se caractérisent par la pluralité de leur formule autant que par leur nécessité. Des travaux très pointus se déroulent en ce moment-même, sous l'hypothèse séduisante de fournir aux membranes de cellules attaquées par des bactéries des molécules-leurres. Celles-ci auraient alors, selon le choix de leur agencement, soit à "tromper" la bactérie en l'incitant à se fixer sur elles, soit à occuper sur les récepteurs membranaires les sites visés par les agresseurs, laissant ainsi ces derniers disparaître faute d'emploi. Le champ de ces procédures membranaires est désormais connu, et tout entier ouvert à des avancées futures. Il s'affecte également à un domaine essentiel à la protection de l'individu par ces combattants que sont les lymphocytes. Ces individualités sont mobiles par nature à l'intérieur de la circulation sanguine, et on sait depuis bon temps qu'ils accourent sur les lieux d'une agression, via les vaisseaux. Ils le font à l'appel d'une série complexe de signaux émis sur les lieux de l'agression, blessure ou autre. Complexe, comme faisant appel à une substance spécifique, laquelle ira à la surface des cellules susciter la 20

libération d'une molécule secondaire, elle-même apte à appeler les lymphocytes à s'échapper des vaisseaux infimes où ils se trouvent, et à se rendre sur les lieux où les appelle le système immunitaire dont ils sont les exécutants en cette circonstance. Mécanismes dont la perfection opérationnelle est désormais bien connue, autant que les lignes de fragilité qui en menacent le bon déroulement (infections) et, progressivement, les parades à apporter contre ces dernières. Ces spécifications de la membrane cellulaire, si riche de perspectives, nous les retrouverons à l'intérieur-même de la cellule. Car celle-ci, à son tour, mérite l'attention. Le terme vulgaire d'usine a été employé plus haut. TI n'est qu'évocateur d'une réalité foisonnante. Dans la constitution que leur impose leur spécialisation, les cellules ne se ressemblent pas, et dissemblables sont leurs fonctions. La carte d'identité d'une cellule diffère, selon qu'elle constitue le foie ou les fibres musculaires. Les réseaux nerveux tout spécialement se composent d'unités élémentaires très singulières, que caractérisent la circulation de l'influx nerveux et la ponctuation des synapses avec leurs décharges de neurotransmetteurs. Reste que, pour les évoquer dans un dessin généralisant, les cellules présentent un large fond commun: la richesse des activités qui s'y déroulent sans fin. Laissons de côté le noyau. Non pas qu'il manque d'intérêt bien au contraire, puisqu'il est le lieu de la perduration de l'espèce, via les gènes qu'il héberge. A lui tout seul, il compose une unité de la plus grande complexité, et pas seulement dans ses chromosomes. Il a ses replis et sa membrane, sélectivement poreuse aux fins de laisser transiter l'ARN du noyau vers l'intérieur de la cellule, où toute une alchimie bien décrite aujourd'hui le verra traduire en les protéines de toutes natures dont il porte le code. Comme tel il mobilise présentement un contingent important de biologistes et d'opérateurs sous l'aile du génie génétique. L'intérieur de la cellule-type, si l'on se permet de l'évoquer comme telle, recèle un nid de sous-structures, couramment dénommées organites, dont les charges de travail prédéterminées s'avèrent multiples, chacune d'entre elles restant essentielle à la vie de l'ensemble dont en même temps elle profite. Dans l'espace entre membrane et noyau, le cytoplasme héberge ainsi une variété conséquente de replis, sacs et réservoirs tous actifs. Etroitement spécialisés, aucun n'est fermé à son proche milieu intracellulaire, bien qu'une membrane protège 21