//img.uscri.be/pth/5a897f62fdfb82f9b6fd1495a5e246810e6808f8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

ESSAI SUR LA NOUVELLE-CALÉDONIE

183 pages
Cet ouvrage se veut un témoignage sur la société kanak de la décennie 1850. Le lecteur découvrira tout autant le regard de l'Occidental sur l'autre qu'un certain nombre de données sur une société insulaire longtemps isolée. Ce document nous apporte donc une mine d'informations sur une société océanienne d'avant-hier que l'évangélisation puis la colonisation transformèrent profondément hier.
Voir plus Voir moins

f ~
,
:

. . .~7..

~1V

tc.N.i..,"":)<''''

,,;~~~,

.,.~.

.. .,~.'

~i; .'

.~:..

~$~~.

~~'4;'

~
..

.'I..-

' (~
..
.

COLLECTION FAC-SIMILÉS OCÉANIENS

~aI ' '~
'.,A

~.
E
.

~
. .

ESSAI
SUR LA

,
û..

NO UVELLE.CALÉDO NIE
PARMM

E. VIEILLARD
Chirurgiens

ET E. DEPLANCHE
de la Marine impériale

EXTRAIT DE LA REVUE MARITIME

ET COLONIALE

PARIS LIBRAIRIE CHALLAMEL AINÉ

30, RUE DES BOULANGERS SAINT-VICTOR

I;
..:f'

q.

1863

..~ .

Ci
p
: .~ .... "":"';

~
.
'

~ "~

'. ~";,:.

r .4
c-". "~à. " ~,.,~.,~!
. '»'",,,,' .'.L~

fI/ Hi!arnlatta

Il
~Ç";~dr.:;~
.' . '.
~x

.rh" <'-~:"".".

. i(.
.",,:'

. ,.

.

fi"

~b'

.....

"~
.. ~:AC

;t'

~:'~' ~fI
.
"'J

.~
." .

~
' ," ..

...~

â

.'~~?.r.

..

..'

Collection Fac-similés océaniens
Dirigée par Frédéric Angleviel

Cette collection a pour objectif de mettre à la disposition du public des publications épuisées voirezoubliées. Certains de ces livres ou de ces recollements d'articles ont fait date à leur époque et ont marqué, volontairement ou inconsciemment, nombre d'études ultérieures. D'autres ouvrages dignes de réédition en raison de leur valeur documentaire sont passés inaperçus du fait de leur publication confidentielle ou de leur faible valeur littéraire selon les normes du dix-neuvième siècle. Ces rééditions ont donc un intérêt patrimonial et une véritable valeur informative. Et comme l'annonçait le programme du dernier festival du Pacifique du millénaire, les paroles d'hier sont indispensables pour comprendre les paroles d'aujourd'hui et pour construire les paroles de demain.

COLLECTION FAC-SIMILÉS OCÉANIENS

ESSAI
SUR LA

NO UVELLE.CALÉDO NIE
PARMM.

E. VIEILLARD

ET E. DEPLANCHE

Chirurgiens de la Marine impériale

Édition commentée et annotée par Frédéric Angleviel Maître de conférences d'histoire Université de la Nouvelle-Calédonie

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, me Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0038-1

AVANT-PROPOS.

Cette nouvelle collection de fac-similés a pour objet de mettre à la portée de tout un chacun les trésors « océaniens» de la littérature de voyage du dix-neuvième siècle et les premiers témoignages des subrécargues des navires baleiniers ou des capitaines des santaliers, des missionnaires, des fonctionnaires coloniaux et des colons. En effet, ces ouvrages d'une lecture agréable fourmillent de détails vrais, souvent maladroitement exprimés et généralement méconnus, qu'il convient de (re)mettre à la disposition du public. Précédés d'une introduction à l'auteur et à son œuvre et suivis de notes explicatives, ces fac-similés se veulent non seulement objet d'étude, mais aussi acteurs de la recherche la plus récente. Pour ce faire, commentaires et annotations éclaireront le document d'époque et une bibliographie terminale permettra selon les cas de restituer l'œuvre, ses auteurs ou encore l'état actuel des connaissances sur les sujets traités. Nous privilégierons la réédition des témoignages et des récits les plus anciens et les plus méconnus, pour peu que leurs auteurs soient effectivement venus en Océanie. Certains de ces hommes et de ces femmes marquèrent de leur empreinte les sociétés concernés, d'autres furent des observateurs curieux des mœurs et des démêlés politicoreligieux locaux. Nous éviterons la réédition d'ouvrages scientifiques du siècle dernier, leurs résultats s'avérant dépassés et leurs problématiques étant devenues obsolètes: rééditer ces synthèses serait cautionner des approches jugées aujourd'hui erronées, voire dangereuses.
VIl

L'équipe en voie de constitution s'intéressera en premier lieu à l'importante littérature francophone dédiée à la Nouvelle-Calédonie et à ses satellites (Nouvelles-Hébrides & Wallis-et-Futuna) ou aux Établissements Français de l'Océanie, mais d'ores et déjà la réédition d'ouvrages fondateurs sur la colonisation anglaise du Pacifique Sud s'avère souhaitable. Au fil des années de nombreux projets similaires ont vu le jour en Océanie (publications des sociétés savantes, ouvrages reliés des Éditions du Pacifique, Association pour la réédition des œuvres de Jean Mariotti) ; tous se sont arrêtés faute de marché suffisant. Grâce aux progrès techniques de l'édition et au courage tranquille des Éditions L'Harmattan, nous espérons que cette initiative, qui se veut une passerelle entre une des anciennes puissances colonisatrices et les territoires et pays océaniens, trouvera un lectorat tant en « Métropole» qu'en Océanie, tant il est vrai que les universitaires doivent s'éloigner du concept du «publish or perish» au profit d'une mise à disposition locale des outils de la connaissance. Frédéric Angleviel, Université de la Nouvelle-Calédonie

VIn

PRÉFACE.

Il s'agit ici de présenter Eugène Vieillard et Émile Deplanche, les deux auteurs de cette livraison en deux partie à la Revue maritime et coloniale (1862-1863), qui au vu do succès de leur description de cette société exotique et de l'importance du travail réalisé, l'éditèrent dans le même élan sous forme d'un ouvrage broché de 151 pages en 1863. L'un et l'autre sont des Normands et des chirurgiens de la Marine impériale. Ils firent deux séjours en Nouvelle-Calédonie de 1855 à 1860 et de 1861 à 1867 et il est à noter qu'ils sillonnèrent de long en large et de la côte aux vallées les plus reculées, aussi bien la Grande Terre que les îles Loyauté, voire même l'île des Pins ou les Belep. De même, s'ils participèrent à des expéditions de répression qui ne facilitaient pas particulièrement les relations avec les indigènes; ils vécurent aussi la vie des postes isolés, soignant indifféremment soldats, colons et Canaques; et ils montèrent des expéditions d'herborisation de plusieurs mois dans les contreforts de la chaîne ou encore le long des falaises calcaires des îles Loyauté. Ces observations ne sont donc pas la synthèse de recherches en chambre ou le bouquet de récits d'aventuriers plus ou moins honnêtes, mais le fruit d'une authentique recherche sur le terrain, à l'aune des chevauchées de l'armée coloniale ou des lentes marches des tournées botaniques. Eugène Vieillard fut en service dans quatre postes: Balade, Canala, Gatope et Wagap. Émile Deplanche fut le plus souvent stationné à Napoléonville (Canala) puis à Port-de-France. Nous ne connaissons presque rien de leur vie quotidienne du fait qu'il ne semble pas qu'ils aient tenu de journaux personnels ou de cahiers de route. Néanmoins, grâce à l'existence de 67 lettres de Deplanche au botaniste amateur Lenormand1, nous savons qu'Eugène Vieillard appréciait la nature et la solitude, d'où de longs périples avec deux ou trois auxiliaires canaques. Discret et secret, laissant la plume à son ami
1. La lettre 210, écrite à Port-de-France (Nouméa) le 29 avril 1863, est la première d'une série en 1867. suivie jusqu'à son départ de la Nouvelle-Calédonie

IX

Deplanche, il privilégiait manifestement l'étude comme l'atteste la liste exhaustive de ses publications en fin de volume et il fuyait les rumeurs et les mondanités du chef-lieu. Quant à Émile Deplanche, il apparaît comme susceptible, sûr de lui et de la science occidentale, prêt à en découdre avec ses supérieurs et pourtant fort désireux de recevoir le ruban rouge de la légion d'honneur. Son état de santé est souvent médiocre et il souffre régulièrement de graves crises d'asthme. D'un esprit acéré, il se plaint régulièremdnt du désintérêt des autorités pour la botanique, désintérêt qu'il rapproche de l'engouement anglosaxon pour ces recherches pratiques et riches de promesses pour l'avenir. Évoquant en 1863 le Gouverneur Charles Guillain, il écrit: « Au reste les naturalistes ne sont rien pour lui, il leur préfère de beaucoup les planteurs de choux. Deplanche travaille quand même, et il espère envoyer des trouvailles par la Sybille: « Si nous ne trouvons aucune sympathie pour nos travaux chez l'autorité, cela ne nous empêche pas de travailler. Pour ma part, quoique je sois un âne en botanique, je n'en suis pas moins un bon collectionneur et j'espère que la Sybille qui va arriver au mois d'avril prochain et emporter nos trouvailles vous en apportera les preuves. J'ai recueilli des champignons et j'ai réussi à en conserver un certain nombre, malheureusement je n'ai aucune donnée sur leur préparation ». Un autre botaniste, Pancher, basé généralement à Tahiti, nous donne lui aussi quelques informations indirectes sur ses deux collègues de Nouvelle-Calédonie, et plus particulièrement sur son ami Vieillard, constatant en 1855 : «Vous lui rendrez un bien grand service en lui envoyant des livres. Détachée, pour le service de terre, sa petite garnison

exigera peu de soins et de surveillance; les collections de M.
Montrouzier vont l'occuper et j'espère l'empêcher de s'exposer. Le séjour de ce pays serait bien triste pour lui s'il n'avait ces matériaux; car notre établissement n'est qu'un camp, où la vie est celle des navires». En dehors des postes militaires, le pays n'était pas encore sans danger, guerres tribales, pratiques anthropophages et révoltes indigènes étant alors fréquentes, mais selon Pancher, « La maigreur de M. Vieillard doit diminuer nos craintes sur les dangers auxquels auxquels son zèle peut l'exposer ». L'année suivante, il écrit de Tahiti: «Ils ont touché vingt quatre heures à l'île des pins, il (Vieillard) a employé une partie de ces heures à récolter des graines et des plants de Eutacta Cookii, qu'il m'a

x

envoyés. Je mets quelques graines de cette conifère propre à la mâture dans ce pli, comme exemple du zèle infatigable de ce nouvel et bien sincère ami ». Toujours en 1856, il ajoute: «je suis nommé, je ne sais grâce à qui, collecteur du Museum à la Calédonie à la grande joie de M. Vieillard qui jouit toujours d'une bonne santé et dont l'ardeur ne se ralentit. J'espère le devancer avec encore un peu de vigueur».

Par contre, il écrit en 1857 lors d'un de ses déplacements en
Calédonie: « M. Deplanche, ainsi q\.1e vous l'annonce par le précédent je courrier, retourne pour quelques mois à Tahiti. Vieillard est toujours à Balade, mais négligent plus que jamais il s'y trouve sans papier. Les communications avec ce point sont rares ». Il ajoute: « Nous sommes en bonnes relations actuellement avec le chef de la tribu qui nous environne. Je puis courir un peu». Ces mots, suivant de près la mention de Balade, font penser que Pancher a travaillé dans la partie Nord du Territoire. Deplanche par contre est catégorique: «Les voyages de Pancher en Calédonie se bornent aux environs de Nouméa, à la Baie Saint-Vincent et à Kanala. Tout le reste est vierge de sa présence. Exceptons-en cependant l'Île des Pins qu'il a fréquemment foulée de son

pied titubant... À l'exception des lieux précités, tout le reste de la
Calédonie appartient en propre à Vieillard et à moi, et je soutiendrai mon droit, s'il le faut, unguibuset rostro » Deplanche en effet affirme que Pancher s'est attribué un échantillon récolté par lui, Deplanche, à Yaté Unia, et que Pancher a été cité comme collecteur par Brongniart et Gris. Il soupçonne Pancher d'avoir « mis à côté nombre d'échantillons de mon avant-dernière excursion », en l'aidant à sécher ses récoltes2. Grâce à la première lettre de Deplanche à Lenormand conservée dans

la Correspondance de ce dernier3, qui date de 1862, l'on possède quelques lueurs.sur la rédaction de leur ouvrage. « Vous n'ignorez pas
que Vieillard et moi nous avons essayé de mettre en ordre les diverses données que nous avions sur les mœurs des Calédoniens. Le Mss (manuscrit) a été livré à M. Philarète Chasles, Conservateur à la
2. Lettre 228 d'Émile Deplanche à Sébastien-René Lenormand, Napoléonville juin 1866. Archives du Museum National d'Histoire Naturelle, Paris. 3. Lettre 209 d'Émile Deplanche à Sébastien-René Lenormand, Napoléonville, (Canala), 22 1862. Archives arriva

du Museum National d'Histoire Naturelle, Paris, Tome 4, n0209. Cette lettre non datée doit avoir été rédigée en 1862 puisque le premier gouverneur de la Nouvelle-Calédonie le 31 mai 1862 et que le Mss (manuscrit) fut publié par la Revue maritime fin 1862.

Xl

Bibliothèque Mazarin qui a bien voulu se charger de l'arrangement de ces notes. Or, nous venons d'apprendre que le nouveau gouverneur était dans l'intention de publier son travail sur la N'lle-Calédonie ; Vieillard et moi avons pensé que peut-être, il serait bon que nous puissions prendre le devant. Notre travail, quoique incomplet, est de l'aveu même de M. Chasles plein d'intérêt, et il tient à le conserver; malgré cela, je crois qu'il serait avantageux pour nous de le publier le plus tôt possible ». En 1864, Deplanche ajoute: «Quant \à notre travail sur les mœurs des Calédoniens, il a été publié à peu près comme je l'ai rédigé, mais que de fautes, que de mots mal lus ». Si l'on en croit Deplanche, il serait donc le principal auteur de cette somme, puisqu'il l'aurait rédigé. Le co-auteur de l'ouvrage, Vieillard, serait donc en premier lieu un informateur zélé et indispensable, grand connaisseur des Canaques de l'intérieur et observateur talentueux. Comme en 1862 Vieillard avait publié à titre de seul auteur Plantes utiles en Nouvelle-Calédonie et Études sur les genres Oxera et Deplanchea4, il apparaît que ce dernier sait manier la plume, mais sans doute préfère-t-ille style dépouillé des descriptions scientifiques. À partir de 1863, Deplanche écrit régulièrement à son correspondant normand, et ce jusqu'à son départ en 1867. Par ces lettres, on connaît son travail, ses soucis, mais aussi le travail de Vieillard, « notre vieil ami». En effet, Vieillard se repose sur Deplanche pour répondre, même le jour où une lettre lui fut directement adressée. Deplanche l'en excusa, notant: « nous considérons vos lettres comme communes à moi et Vieillard». Il est à noter qu'en marge de leur ouvrage commun, E. Deplanche et E. Vieillard sont surtout connus pour leurs recherches botaniques. En effet, si les débuts de la prospection botanique de la Nouvelle-Calédonie remontent au XVIIIe siècle, il fallut attendre les années 1850 pour que des herbiers prenant en compte la diversité géographique de cette jeune colonie arrivent en Europe. Cette réussite remarquable est basée pour l'essentiel sur les herborisations de nos deux chirurgiens de la Marine impériale et de deux envoyés du Museum, Pancher (1857-1869 ; 18741877) et Balansa (1868-1872). On pourrait croire, au vu des milliers de spécimens récoltés et préparés, dans des conditions souvent difficiles,
4. Bulletin de la Société Linéenne de Normandie, Caen, Vol. XVI. Annales des Sciences Naturelles, VoI.VII,

XIl

La milice canaque,

la « cantinière»

et le sorcier.

Travailleurs

canaques

et chef de chantier européen.

XlII

u~

<

'<5 u Vision bucolique du pays kanak.

"ô u Une pirogue double mélanésienne des îles Loyauté.

xiv

par Vieillard et Deplanche, que ceux-ci étaient des collecteurs au moins semi-professionnels, appuyés et aidés par la marine et nommés. chirurgiens plutôt pour faciliter leurs déplacements que pour qu'ils exercent réellement la médecine. Une telle pratique existait à l'époque dans la marine britannique. Il n'en fut rien. Ils faisaient leur métier de médecins attachés aux troupes de pacification et c'est uniquement durant leurs loisirs qu'ils se consacraient à des études scientifiques très variées. Vi~illard et Deplanches bénéficièrent en revanche de l'appui extrêmement efficace d'un autre amateur, SébastienRené Lenormand, avocat à Vire (Calvados) et normand comme eux. Lenormand appartient à un type de savant aujourd'hui presque disparu, mais répandu à l'époque, sans aucun poste scientifique officiel mais exerçant une influence très appréciable sur l'avancement des connaissances, soit par des études personnelles, soit en facilitant le travail d'autres chercheurs. Vieillard et Deplanche partirent donc pour la Nouvelle-Calédonie, munis d'instructions détaillées et aujourd'hui perdues de Lenormand. Leur correspondant reçu des caisses entières de plantes séchées calédonienne, qu'il classait avant de les distribuer à divers musées et à de nombreux botanistes. Lenormand, conscient du véritable travail novateur que Deplanche et Vieillard réalisaient en Calédonie, écrit de Vire le 19 octobre 1864 à un correspondant non identifié au Museum, peut-être Brongniart5. « La récolte de M. Vieillard n'a pas été aussi abondante qu'il espérait, d'abord parce qu'il n'a pas pu quitter le poste de Wagap, confié à ses soins depuis son retour dans la Nouvelle-Calédonie, ensuite parce qu'il a éprouvé quelques indispositions qui ne lui ont pas permis de faire de longues courses dans l'intérieur, ce qui eut été nécessaire pour explorer les points les plus intéressants. La caisse n'a pu contenir non plus toutes les plantes qu'il avait desséchées... Ne serait-il pas possible, dans l'intérêt de la science, d'obtenir du Ministre de la Marine que M. Vieillard jouît de plus de liberté pour explorer la Nouvelle-Calédonie, comme il aurait si bien le désir de le faire? Au lieu d'être continuellement attaché au service d'un poste militaire, ce qui ne lui permet de visiter qu'un cercle très
5. McKee M. E. & H. S. : «E. Vieillard et E. Deplanche, deux grands botanistes collecteurs

en Nouvelle-Calédonie» dans Histoire

et Nature, n° 17-18, Paris, 1981, p. 49 à 68, p. 57.

xv

restreint, ne pourrait-il point d'obtenir la permission d'aller où il voudrait, au moins pendant quelques mois de l'année? Ces espèces de vacances seraient mises à profit par lui qui est dévoué corps et âme à notre chère botanique et, grâce à lui, nous pourrions connaître toutes les richesses que notre colonie produit en si grand nombre. Ne pourriezvous point user de votre crédit pour obtenir un résultat si avantageux? » Jusqu'à la fin de leur séjour, Deplanche et Vieillard continuent à herboriser et à monter des expéditibns dans les régions les plus isolées. En 1864 Deplanche part ainsi en voyage hydrographique sur la côte Est. Il visite « en passant une immense baie, près du Cap Bocage, et qui n'a encore été vue que par un seul individu, tant son entrée se confond

avec la terre. » Il se rendit à Hienghène, à Pouébo, à Balade, à Arama
et enfin aux Belep. « Nous essayerons, si le temps nous le permet, d'aller jusqu'à l'extrémité du récif des Français, visiter les îles Huon et Kermadec (Îles surprise) qui n'ont pas été vues depuis d'Entrecasteaux ». De retour à Port de France, après onze mois de voyage dont il rapporte 400 espèces de plantes représentées par 12000 ou 15 000 échantillons, il écrit le 6 janvier 1866 qu'il vient enfin de recevoir « le ruban rouge». Puis Deplanche annonce qu'il est si contrarié du fait que Vieillard ne l'ait pas reçu lui aussi qu'il se «console en ne portant pas le ruban rouge que je ne veux arborer que le jour où mon vieux camarade l'arborera lui-même ». En 1868, rentré comme retraité de la marine à Argentan, il continue à écrire à Lenormand. En 1868 il évoque le départ de Balansa et les difficultés inhérentes au poste: « Quant à la découverte des nouveautés, je ne doute pas qu'il n'en fasse beaucoup dans certaines parties de l'intérieur, non visitées jusqu'à ce jour. Mais je tremble qu'il ne trouve un coup de casse-tête et un four canaque, ce qui est la chose que l'on y rencontre le plus souvent. M. Balansa ne se trouvera pas dans les mêmes conditions que nous, c'est-à-dire appuyé par une force imposante. Or, pour le dire en passant, c'est ce qui a fait Vieillard et à moi notre force et la possibilité de beaucoup recueillir. D'un autre côté, connus des naturels depuis de longues années, leur ayant rendu des services, connaissant leur caractère et leurs côtés faibles que nous avions eu le temps d'étudier, nous pouvions obtenir d'eux quelques effet. Nous avons visité des tribus, où huit jours après notre passage, on mangeait des Blancs,

XVI

tandis que nous avions été parfaitement reçus. Je ne veux pas décourager ce Monsieur de cette campagne, mais je veux lui dire que s'il veut vivre en paix au milieu de ces populations, il lui faut faire abnégation de lui-même, vivre de leur vie, et surtout ne jamais les blesser dans leur

intimité.
Vous me dites qu'il a fait deux voyages en Asie, c'est fort bien, mais qu'il sache bien que parmi nos populations noires il ne trouvera pas cette quasi-civilisation qui distingue les taces asiatiques; avec ces sauvages il lui faudra être sauvage; qu'il soit large en cadeaux surtout le tabac, en pièces de deux sous chez les tribus catholiques, où le denier de saint Pierre est très cultivé; qu'il se munisse de haches en fer, de couteaux, d'étoffes rouges ou bleu, qu'il donne largement, mais qu'il ait bien soin de celer ses richesses, qu'il n'oublie pas non plus un et même deux revolvers; c'est le meilleurs argument ad hominem, et qu'il ne dorme jamais que d'un œil. Je ne parle ici bien entendu que pour l'intérieur; sur les côtes les dangers, quoiqu'il y en ait encore, sont moindres ». D'Argentan encore, le 15 novembre 1868 (lettre 257), il écrit: «j'ai reçu il y a quelques jours les lettres dans lesquelles vous m'annoncez le retour enfin de notre ami Vieillard. Comme vous je crois que la position de Caen est plus convenable pour lui que celle de Paris où en somme il ne serait que l'humble piocheurs des hauts et puissants autocrates du jardin des plantes qui en auraient, gratias pro Deo, tous les mérites». S'intéressant toujours à la Nouvelle-Calédonie, il écrit, le 17 mai 1869 (lettre 263) : « Je vous envoie un moniteur de la Calédonie, que j'ai reçu dernièrement de Perrière, et dans lequel j'ai trouvé des détails qui me prouvent de plus en plus que Vieillard et moi avons bien fait de revenir. Que peut devenir, que peut faire, au milieu des circonstances, M. Balansa ? L'autorité, j'en suis convaincu, veille sur sa sûreté, mais pour cela il est probable qu'elle met des entraves à ses courses, et que comme nous-mêmes avons pu heureusement le faire pendant un assez long

temps il n'est pas libre d'aller là où il veut. »
Après son retour, Deplanche essaye sans succès de trouver du travail, moins pour l'argent qui ne manquait pas dans sa famille que pour éviter une vie de dilettante. Il assiste aux réunions de la Société Linnéenne ; il reste en correspondance avec des amateurs de botanique. Il accueille même chez lui en 1871 un jeune Mélanésien, Thoné, qui fit la joie de la
XVll

maison. Deplanche craignait pour l'avenir du jeune homme et dans sa dernière lettre à Lenormand, rédigée la même année, il lui demande de l'aider à rapatrier Thoné. Deplanche décède peu après Lenormand en 1874, entouré de l'attention de ses neveux et oublié des milieux scientifiques officiels. Quant à Vieillard, déçu de n'avoir jamais eu le ruban rouge, il considéra avoir été utilisé par son ami Deplanche et arrêta toute correspondance avec ce dernier après son retour en Métropole. Devenu directeur du Jardin des Plantes de Caen 6, il déposa son herbier remanié et amendé dans la faculté des sciences de la ville peu avant de disparaître en 1896. Mais laissons la place à la somme qu'ils finirent de rédiger en Métropole en 1861 à l'issue de leur premier séjour, travail de première main qui compense ses faiblesses méthodologiques et son caractère éminemment descriptif par le fait qu'il représente les observations réfléchies de deux fonctionnaires-scientifiques présents tant en brousse qu'à Port-de-France durant les tous premiers temps de la colonisation. Sur le plan historiographique enfin, il n'est pas inutile de rappeler que cet ouvrage fut un des documents fondateurs de l'étude ethnographique du monde kanak. Utilisé aussi bien par les premiers fonctionnaires des affaires indigènes que par le père Lambert ou encore en 1902 par le pasteur Leenhardt, il figura dans de nombreuses bibliothèques. Du reste, l'exemplaire qui a servi a rédiger le fac-similé ci-après était celui de mon grand-oncle, Jean Mariotti, qui publia entre 1939 et 1952 trois ouvrages évoquant la tradition orale mélanésienne à travers le cycle de Poindi.

F.A.

6. O'Reilly Patrick: «Vieillard Eugène» dans Calédoniens, Société des Océanistes, Paris,
1980,418 p., p. 400-401.

xviii