Et l'Europe sous-développa l'Afrique : analyse historique et politique du sous-développement

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296382909
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Et l'Europe
sous-développa

l'Afrique

Walter RODNEY

Et l'Europe

sous-développa
l'Afrique
Analyse historique et politique du sous-développement
Traduit de l'anglais par Catherine BELVAUDE avec la collaboration de Sàmba MBVVP

L'-aribéennes

,ç:- ditions

S, rue Lallier 75009 Paris

Ce livre est la traduction du texte anglais publié par Bogle L'Ouverture Publications, London et Tanzania Publishing House, Dar es Salaam, 1972 sous le titre : HOW EUROPE UNDERDEVELOPED AFRICA

@ Walter Rodney,

1972 1986

@ Editions CARffiEENNES,

Tous droits de r~production et d'adaptation de la traduction française réservés pour tous pays. ISBN 2-903033-76-5

WALTER
(23 mars 1942

- 13

RODNEY
juin 1980)

Originaire du Guyana - ex-Guyane britannique -, Waiter RODNEY a fait ses études à l'Université des West Indies, en Jamaïque, puis à l'Université de Londres (School of Oriental and African Studies), où il a obtenu un doctorat en Histoire africaine (1966). Parti pour l'Afrique, il a enseigné pendant deux ans en Tanzanie, à University College, avant de retourner à l'Université des West Indies, en 1968. Interdit de séjour en Jamaïque, il repart en Tanzanie pour enseigner l'histoire africaine et militer pour la Révolution africaine. De retour en Guyana, en 1974, membre, puis porte-parole du parti Working People's Alliance opposé au régime du gouvernement Burnham, interdiction lui est faite d'enseigner à l'université. Accusé de l'incendie de bâtiments officiels, arrêté en compagnie d'autres opposants politiques le 11 juillet 1979, Walter RODNEY attendait son procès lorsqu'il a été assassiné, le 13 juin 1980. En dehors de Et l'Europe sous-développa l'Afrique, Waiter RODNEY a publié: The Groundings with my Brothers (BogIe-L'Ouverture, 1969). A History of the Upper Guinea Coast, 1545 to 1800 (Monthly Review Press, 1981). A History of the Guyanese Working People, 1881-.1905 (Heinemann, 1982). Il est aussi l'auteur de nombreux articles et communications.
* **

«J'ai lu l'ouvrage majeur de Walter RODNEY - Et l'Europe sousdéveloppa l'Afrique - ainsi qu'un certain nombre d'autres essais dont quelques-uns inédits. Dans un monde intellectuel rendu de plus en plus hermétique et pédant par toutes sortes de ténors, d'idéologues et de phraseurs au style ampoulé, la position de Walter RODNEY se signalait par sa lucidité intellectuelle et la pertinence de ses analyses, par sa préférence pour l'actualité et le refus du servilisme intellectuel. Il procédait toujours à partir de faits irréfutables. Il conservait, du reste, la même démarche dans son engagement et ses activités politiques. Walter RODNEY n'était en rien un intellectuel de salon ni l'un de ces aliénés tellement préoccupés d'eux-mêmes et de leur propre rôle dans la farce du radicalisme, dans leur pays ou sur la scène internationale. Il était au contraire l'un des intellectuels les plus clairement et solidement situés sur le plan idéologique, à avoir disséqué le colonialisme et son héritier contemporain - l'opportunisme et l'exploitation noirs - et à leur cracher dessus si nécessaire... ~ Wole SOYINKA, écrivain africain (Nigéria), in Contribution au Mémorial Walter Rodney, Oduduwà Hall, Université d'Hé (27 juin 1980).

A Pat, Muthoni, Mashaka et toute la grande famille

PREFACE DE L'AUTEUR

A L'EDITION ORIGINALE

A l'origine de ce livre: le souci de la situation de l'Afrique contemporaine. S'il plonge dans le passé, c'est parce qu'autrement il serait impossible de comprendre comment on en est arrivé au présent et quelles sont le~ orientations pour un avenir proche. Lorsque l'on cherche à comprendre ce que l'on appelle actuellement «sous-développement» en Afrique, il faut fixer les limites des recherches au quinzième siècle d'une part et à la fin de la période coloniale de l'autre. Dans l'absolu, une analyse du sous-développement devrait porter p~us loin dans le présent que la fin de la période coloniale dans les années soixante. Le phénomène du néo-colonialisme exige des recherches approfondies afin que l'on puisse formuler la stratégie et la tactique de l'émancipation et du développement de l'Afrique. La présente étude ne va pas aussi loin mais, du moins, une évaluation historique correcte contient-elle des solutions implicites, tout comme certains médicaments sont indiqués ou contre-indiqués par un diagnostic correct de l'état du malade et une étude précise des antécédents médicaux. Il faut espérer que les faits et interprétations qui vont suivre contribueront pour une petite part à renforcer la conclusion suivante: le développement de l'Afrique n'est possible que sur la base d'une rupture radicale avec le système capitaliste international qui a été le principal agent du sous-développement de l'Afrique au cours des cinq derniers siècles. Comme le lecteur pourra le remarquer, dans la dernière partie, A.M. Babu, ancien ministre de l'Economie et du Plan qui a participé activement dans le contexte tanzanien à l'élaboration d'une politique suivant ce point de vue, aborde brièvement la question de la stratégie du développement. Ce n'est pas par hasard que l'ensemble du texte a été écrit en Tanzanie où le souci du développement s'est exprimé par une action positive bien plus importante que dans plusieurs autres parties du continent. De nombreux collègues et camarades ont participé à l'élaboration du 9

présent ouvrage. Que soient tout particulièrement remerciés les camarades Karim Hirji et Henry Mapolu de l'Université de Dar-es-Salaam qui ont lu le manuscrit dans un esprit de critique constructive. Cependant, contrairement à la mode qui prévaut dans la plupart des préfaces, je n'ajouterai pas que « toutes les erreurs et tous les défauts me sont entièrement imputables ~. Cela n'est que pur subjectivisme bourgeois. Dans les travaux de ce genre la responsabilité est toujours collective, tout particulièrement en ce qui concerne la correction des défauts. Mes remerciements vont également à Tanzania Publishing House et aux Editions Bogie-L'Ouverture, qui ont coopéré pour faire paraître cet ouvrage dans les conditions les plus simples et les moins onéreuses possibles. Le but recherché a été d'atteindre les Africains qui désirent explorer plus avant la nature de leur exploitation plutôt que de satisfaire aux «normes ~ établies par nos oppresseurs et leurs porte-paroles du monde intellectuel.
W AL TER RODNEY

Dar es Salaam

CHAPITRE I A PROPOS

DU DEVELOPPEMENT

«En contraste avec la vague de croissance des pays du bloc 60cialiste et le développement qui s'effectue, bien que beaucoup plus lentement, dans la majorité des pays capitalistes, il est un fait indiscutable qu'une large proportion des pays dits sous-développés stagnent totalement, et que dans certains d'entre eux le taux de croissance économique est inférieur à celui de l'accroissement de la population. Ces caractéristiques ne sont pas fortuites; elles correspondent exactement à l'essence du système capitaliste en pleine expansion, qui reporte sur les pays dépendants les formes d'exploitation les plus abusives et les plus éhontées. Il faut comprendre clairement que la seule façon de résoudre les problèmes qui assaillent actuellement l'humanité est d'éliminer complètement l'exploitation des pays dépendants par les pays développés capitalistes, avec toutes les conséquences que cela implique. » Che Guevara, 1964.

1.1 Qu'est-ce que le Développement? Dans la société humaine le développement est un processus à facettes multiples. Au niveau de l'individu, il implique un savoir-faire et des moyens accrus, une plus grande liberté, de la créativité, de l'auto-discipline, des responsabilités et le bien-être matériel. Certains de ces éléments sont en

fait des catégories morales, donc difficiles à évaluer - dans la mesure où elles dépendent de l'époque à laquelle on vit, des origines de classe, et du code éthique de chacun, sa conception personnelle du bien et du mal. Cependant, il est une chose incontestable, c'est que l'accomplissement de n'importe lequel de ces aspects du développement de la personne est lié très étroitement à l'état de la société dans son ensemble. Depuis les temps les plus reculés, l'homme a trouvé commode et même indispensable de former des groupes pour chasser et assurer sa survie. Les relations qui s'établissent au sein d'un groupe social donné sont décisives pour la 11

compréhension de la société dans son ensemble. La liberté, la responsabilité, le savoir-faire, etc, ne prennent leur véritable signüication qu'en fonction des rapports des hommes dans la société. Bien entendu, chaque groupe social est amené à entrer en contact avec d'autres groupes. Les rapports entre les individus dans deux sociétés quelconques sont régis par la forme de ces deux sociétés. Leurs structures politiques respectives sont importantes parce que dans chaque groupe les éléments dirigeants sont ceux qui engagent le dialogue, le commerce ou le combat, selon les cas. Au niveau des groupes sociaux, par conséquent, le développement implique des moyens de plus en plus grands de régler les relations tant intérieures qu'extérieures. Une bonne part de l'histoire humaine est faite de lutte pour survivre face aux hasards de la nature et aux ennemis humains réels ou imaginaires. Dans le passé, le développement a toujours signifié un accroissement de la capacité à sauvegarder l'indépendance du groupe social et naturellement à empiéter sur la liberté des autres - ce qui s'est souvent produit sans tenir compte de la volonté des individus appartenant aux sociétés concernées. Les hommes ne sont pas les seuls êtres qui fonctionnent en groupes, mais l'espèce humaine s'est trouvée lancée dans une forme de développement très particulière et unique du fait même que l'homme était capable de fabriquer et d'utiliser des outils. L'acte même de fabriquer des outils fut un stimulant pour l'accroissement de la rationalité plutôt que la conséquence d'un intellect parvenu à une maturité complète. En termes historiques, l'homme en tant qu'ouvrier fut en tous points aussi important que l'homme en tant que penseur, parce que travailler avec l'aide d'outils a libéré l'homme de la nécessité physique absolue, de telle sorte qu'il a pu s'imposer à d'autres espèces plus puissantes et à la nature même. Les outils à l'aide desquels les hommes travaillent et la manière dont ils organisent leur travail sont des indices importants du développement social. On utilise trop souvent le terme «développement» dans un sens purement économique - sous prétexte que le type d'économie est lui-même révélateur des autres caractéristiques sociales. Mais alors, qu'est-ce donc que le développement économique? Une société se développe sur le plan économique lorsque ses membres accroissent conjointement leur aptitude à faire face à l'environnement. Cette aptitude dépend de l'étendue de leur compréhension des lois de la nature (science), de la mesure dans laquelle ils mettent cette compréhension en pratique en inventant des outils (technologie), et de la façon dont ils organisent le travail. Dans une perspective à long terme, on peut dire qu'il y a eu développement économique constant au sein de la société humaine depuis les origines, parce que l'homme a énormément développé son aptitude à vaincre la nature pour vivre. On comprend mieux l'ampleur des réalisations de l'homme lorsque l'on se penche sur la préhistoire de la société humaine et que l'on fait la constatation suivante: premièrement, l'évolution des outils de pierre taillée à l'utilisation des métaux; deuxièmement, le passage de la chasse et de la cueillette à

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l'élevage des animaux domestiques et à la culture des produits agricoles; et troisièmement, l'amélioration de l'organisation du travail à partir d'une activité individualiste pour aller vers une activité qui acquiert un caractère social à travers la participation de nombreux individus. Tous les peuples ont fait preuve d'aptitude à accroître indépendamment leurs moyens de mener une vie plus satisfaisante en exploitant les ressources de la nature. Dans les premiers âges, tous les continents ont contribué de façon indépendante à étendre la maîtrise de l'homme sur son environnement faire référence à une période de développement économique. L'Afrique, en tant que berceau originel de l'homme, eut de toute évidence une part importante dans les processus au cours desquels les groupes humains ont déployé une aptitude toujours croissante à tirer de l'environnement naturel ce qui leur était nécessaire pour vivre. A vrai dire, à une époque reculée, l'Afrique a été le centre du développement physique de l'homme en tant que tel, c'est-à-dire distinct des autres êtres vivants. Le développement fut universel parce que les conditions qui devaient aboutir à l'essor économique étaient universelles. Partout, l'homme dut faire face à l'épreuve de survivre en satisfaisant ses besoins matériels fondala lutte pour la survie - fut la cause de l'invention d'outils meilleurs. Naturellement, l'histoire de l'humanité ne se réduit pas au registre des progrès effectués. Il y eut dans le monde entier des périodes pendant lesquelles on assista à des reculs temporaires et à une réelle diminution de l'aptitude à produire les denrées de première nécessité et autres services utiles aux populations. Mais la tendance générale a toujours été à l'accroissement de la production et, à certains moments, l'augmentation en quantité des biens s'est accompagnée d'un changement en qualité ou en nature de la société. Ceci sera démontré plus loin avec référence à l'Afrique, mais pour mettre en évidence l'universalité du principe de changement quantitatif/ qualitatif nous emprunterons un exemple à la Chine. En Chine, l'homme primitif vivait à la merci de la nature, et découvrit peu à peu des notions essentielles, telles que la possibilité de produire le feu et de planter en terre les graines de certains végétaux pour satisfaire les besoins alimentaires. Ces découvertes aidèrent les habitants de la Chine à vivre en communautés agricoles simples, utilisant des outils de pierre et produisant juste assez pour la simple survie. Elles eurent lieu plusieurs milliers d'années avant la naissance du Christ ou la fuite à Médine du prophète Mohammed. A ce stade, les biens produits étaient répartis plus ou moins équitablement entre les membres de la société, qui vivaient et travaillaient en famille. Au temps de la dynastie T'ang, au septième siècle après J.C., la Chine avait développé son aptitude économique, non seulement à cultiver davantage de produits alimentaires, mais aussi à fabriquer une grande variété d'articles comme les soieries, la porcelaine, des bateaux et des appareils scientifiques. Ceci représentait 13
mentaux; et l'interaction entre les êtres humains et la nature

-

ce qui veut dire en réalité que chaque continent peut, dans son histoire,

-

élément

de

naturellement une augmentation en quantité des biens produits et se trouva étroitement lié à des changements qualitatifs de la société chinoise. A cette époque, existait un Etat politique là où il n'y avait auparavant que des unités autogérées. Au lieu que les tâches des agriculteurs, des maçons, des tailleurs, etc. soient effectuées par chaque famille ou chaque individu, une spécialisation des tâches s'était réalisée. La plus grande partie de la population continuait à cultiver la terre, mais il y avait des artisans habiles qui fabriquaient la soie et la porcelaine, des bureaucrates qui administraient l'Etat, et des philosophes religieux bouddhistes et confucianistes qui avaient pour spécialité d'essayer d'expliquer les choses dépassant l'entendement immédiat. La spécialisation et la division du travail conduisirent à une production accrue ainsi qu'à une inégalité dans la distribution. Une petite fraction de la société chinoise en vint à prendre une part importante et disproportionnée des fruits du travail humain, et il s'agissait de la fraction qui œuvrait le moins à produire des richesses par un travail agricole ou industriel. Elle pouvait se le permettre car des inégalités graves avaient fait leur apparition concernant la propriété du moyen de production fondamental, la terre. Pour la plupart des paysans l'exploitation familiale devenait plus petite, et une minorité s'emparait de la majeure partie des terres. Ces changements dans la tenure des terres faisaient partie intégrante du développement dans son sens le plus large. C'est pourquoi l'on ne peut pas considérer le développement uniquement comme une question d'ordre économique, mais plutôt comme un processus social dans son ensemble, qui dépend de l'aboutissement des efforts de l'homme aux prises avec son environnement naturel. Une étude minutieuse rend possible la compréhension de certains des liens extrêmement compliqués entre les changements qui affectent la base économique et ceux qui s'appliquent au reste de la superstructure de la société - y compris le domaine de l'idéologie et des croyances sociales. Le changement qui s'est produit à partir du communalisme en Asie et en Europe a par exemple abouti à des codes de conduite propres au féodalisme. Le comportement des chevaliers européens en armure avait beaucoup de points communs avec celle des samourài ou guerriers japonais. Ils élaborèrent les notions de soi-disant «chevalerie », code du gentilhomme à cheval, alors que le paysan eut au contraire à apprendre l'humilité, le respect et l'obséquiosité - symbolisés par le geste d'ôter sa casquette et de se tenir debout tête nue devant ses supérieurs. En Mrique également il s'avéra que la naissance de l'Etat et des classes supérieures conduisit à la pratique pour l'homme du commun de se prosterner en présence du monarque et des nobles. Lorsque ce stade fut atteint, il apparut clairement que l'égalité approximative du système basé sur la famille avait cédé la place à un nouveau type de société. En sciences naturelles, il est bien connu que, dans certains cas, un changement quantitatif devient qualitatif au bout d'un certain temps. L'exemple courant est la manière dont l'eau peut absorber de la chaleur

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(processus quantitatif) jusqu'à ce que, ayant atteint la température de 100° C, elle se transforme en vapeur (changement de forme qualitatif). De la même façon, dans la société humaine, le développement de l'économie a toujours fini par conduire à une modification de la forme des relations sociales. Karl Marx, au XIX. siècle, fut le premier écrivain à en prendre conscience, et il distingua dans l'histoire européenne plusieurs stades de développement. Le premier stade important qui vint après la simple association de chasseurs en groupes fut le communalisme, dans lequel la propriété appartenait à la collectivité, le travail était effectué en commun, et les biens répartis également. Le second fut l'esclavage, dû à l'extension d'éléments dominateurs au sein de la famille et à l'écrasement physique de certains groupes par d'autres. Les esclaves accomplissaient toutes sortes de travaux mais leur tâche principale était de produire la nourriture. Le stade suivant fut le féodalisme, dans lequel l'agriculture demeurait le moyen d'existence essentiel, mais où la terre indispensable à cet effet était aux mains de la minorité qui se taillait la part du lion dans les richesses. Les travailleurs de la terre (que l'on appelait alors les serfs) n'appartenaient plus en personne à leurs maîtres, mais ils étaient attachés aux terres d'un manoir ou d'un domaine particulier. Quand le domaine seigneurial changeait de mains, les serfs devaient y demeurer et fournir les produits à leur
propriétaire

-

ne conservant

que le strict nécessaire

pour

se nourrir.

Tout

comme l'enfant d'un esclave était esclave, les enfants des serfs étaient également serfs. Puis vint le capitalisme, système dans lequel les plus grandes richesses de la société furent produites, non pas par l'agriculture, mais par les machines - dans les mines et les usines. Comme la période précédente du féodalisme, le capitalisme se caractérisait par la concentration dans les mains de quelques-uns de la propriété des moyens de production des richesses et par la répartition inégale des fruits du travail de l'homme. La minorité dominante était la bourgeoisie issue des marchands et les artisans de l'époque féodale qui devinrent industriels et financiers. Entre temps, les serfs furent déclarés libres en droit de quitter la terre et de chercher à s'employer dans les entreprises capitalistes. Leur travail devint par là-même une marchandise - quelque chose qu'on vend et qu'on achète.
Un stade ultérieur fut annoncé

-

celui du Socialisme

-

dans lequel

le principe de l'égalité économique serait restauré, tout comme dans le communalisme. Au siècle actuel, la phase socialiste a effectivement fait son apparition dans certains pays. Du point de vue économique, chacun des stades successifs a représenté le développement dans le sens précis où il y a eu aptitude accrue à maîtriser l'environnement matériel et donc à créer davantage de biens et de services pour la communauté. L'augmentation de la quantité des biens et des services se basait sur le développement des techniques et de l'esprit inventif humain. L'homme a été libéré au sens où il a eu plus d'occasions de déployer et de développer ses talents. Quant à savoir si l'homme s'est élevé au sens moral, la question est discutable. Le progrès de la production a étendu l'éventail des pouvoirs que certaines 15

catégories de la société exerçait sur d'autres, multiplié la violence inhérente à la concurrence pour survivre et se développer qui existait entre les groupes sociaux. Il n'est pas du tout évident qu'un soldat au service du capitalisme pendant la dernière guerre mondiale fut moins «primitif:t au sens premier du mot qu'un soldat d'une des armées féodales du Japon au XVIesiècle, ou en l'occurrence un chasseur au premier stade de l'organisation humaine dans les forêts du Brésil. Néanmoins, nous savons très bien qu'au cours de ces trois époques respectives - groupe de chasseurs, féodalisme et capitalisme - la qualité de la vie s'est améliorée. Elle est devenue moins hasardeuse, moins incertaine, et les membres de la société ont eu la possibilité de maîtriser davantage leur propre destinée. C'est tout cela qui est impliqué lorsque l'on utilise le mot «développement:t. L'histoire des sociétés qui ont traversé plusieurs modes de production permet de voir comment des changements quantitatifs aboutissent à l'émergence d'une société complètement différente. L'élément-clé est le suivant: à des moments donnés les rapports sociaux existant dans la société n'ont plus été en mesure de favoriser le progrès. En fait, ils ont commencé à faire office de frein sur les forces productives et ont dû par conséquent être écartés. Prenons par exemple l'époque de l'esclavage en Europe. Aussi moralement indéfendable que puisse être l'esclavage, il a effectivement servi pendant un temps à ouvrir des mines et des plantations dans une grande partie de l'Europe et notamment à l'intérieur de l'empire romain. Mais alors, les paysans demeurés libres virent leur travail découragé et sous-exploité par l'existence des esclaves. Ces derniers n'étaient pas préparés à accomplir des tâches exigeant des techniques, si bien que l'évolution technologique de la société menaçait de s'interrompre. En outre, ils s'agitaient constamment, et réprimer les révoltes d'esclaves coûtait cher. Les propriétaires terriens, voyant leurs domaines tomber en ruines, décidèrent qu'il était préférable d'accorder aux esclaves la liberté en droit qu'ils réclamaient, et de continuer à exploiter le travail de ces serfs libres en s'assurant qu'ils n'auraient pas d'autres terres à travailler que celles des propriétaires. Ainsi un nouveau jeu de rapports sociaux - ceux de serf à seigneur propriétaire - remplaça les anciens rapports de maître à esclave. Dans certains cas, le passage à un nouveau mode atteignit un moment critique où il s'accompagna de violence. C'est ce qui se produisit lorsque les classes dominantes concernées se trouvèrent menacées d'élimination par le processus de transformation. Les propriétaires terriens féodaux restèrent au pouvoir durant des siècles, au cours desquels la classe des marchands et des fabricants s'enrichit et chercha à s'emparer du pouvoir politique et accéder à la prééminence sociale. Quand les classes sont si bien définies, elles ont un haut niveau de conscience. La classe des seigneurs tout comme les capitalistes identifièrent l'enjeu. Les pœmiers luttèrent pour maintenir des rapports sociaux qui ne correspondaien. plus à la nouvelle technologie de la production mécanique et de l'organisation du travail au moyen de l'achat de la force de travail. Les capitalistes se lancèrent dans des 16

révolutions en Europe aux XVIIIe et XIX" siècles, afin de briser les anciens rapports de production. II faut avoir présentes à l'esprit les notions de révolution et de conscience de classe lorsqu'on en vient à examiner la situation des classes ouvrière et paysanne modernes en Afrique. Cependant, dans la plus grande partie de l'histoire africaine, il n'y a pas eu cristallisation complète des classes existantes et les changements ont été progressifs plutôt que révolutionnaires. En ce qui concerne le développement de l'Afrique ancienne, le principe d'un développement inégal sur toute l'étendue de la planète et en tous temps est sans doute plus pertinent. S'il est un fait que toutes les sociétés ont connu le développement, il n'est pas moins vrai que le degré de développement a varié d'un continent à l'autre, et qu'à l'intérieur de chaque continent les différentes régions n'ont pas accru leur maîtrise sur la nature dans les mêmes proportions. En Afrique, il y a vingt-cinq siècles, l'Egypte a pu produire en abondance des richesses, grâce à la connaissance de nombreuses lois naturelles scientifiques et à l'invention d'une technologie pour l'irrigation, la culture et l'extraction des minéraux du sous-sol. A cette époque, sur la plus grande partie du continent africain et dans bien d'autres contrées comme les IIes Britanniques - les gens pour survivre dépendaient de la chasse à l'arc ou même à l'épieu de bois. Une des questions auxquelles il est le plus difficile de répondre est précisément pourquoi les différents peuples se sont développés à des degrés différents lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes. La réponse se trouve en partie dans l'environnement au sein duquel les groupes humains ont évolué et en partie dans la «superstructure» de la société humaine: quand les êtres humains se battaient avec leur environnement matériel ils créaient des formes de rapports sociaux, des formes de gouvernement, des modes de conduite et des systèmes de croyances dont l'ensemble constituait la superstructure - et qui n'étaient jamais exactement les mêmes dans deux sociétés différentes. Chaque élément de la superstructure avait une action réciproque sur les autres éléments aussi bien que sur la base matérielle. Par exemple, les modes religieux et politique étaient en interaction et souvent imbriqués l'un dans l'autre.

-

La croyance religieuse qui faisait considérer telle forêt comme sacrée était un élément de la superstructure affectant l'activité économique dans la mesure où cette forêt ne pouvait être défrichée pour laisser la place à des cultures. Si, en fin de compte, le passage à une étape nouvelle du développement humain dépend des moyens techniques dont l'homme dispose pour faire face à l'environnement, il ne faut pas non plus oublier que les particularités de la superstructure d'une société donnée ont un effet prononcé sur son degré de développement. De nombreux observateurs ont été troublés par le fait que la Chine ne soit jamais devenue capitaliste. Elle est entrée dans la période féodale 17

pratiquement un millier d'années avant la naissance du Christ; elle a développé de nombreux aspects de la technologie; ses artisans et hommes de métier étaient nombreux. Cependant son mode de production ne devint jamais celui dans lequel les machines sont le principal moyen de production des richesses et les détenteurs du capital la classe dominante. Ce fait est très complexe à expliquer, mais, en termes généraux, on peut dire que les différences principales entre l'Europe féodale et la Chine féodale reposent sur la superstructure - c'est-à-dire l'ensemble des croyances, des motivations et des institutions socio-politiques qui provenaient des fondements matériels, mais avaient à leur tour un effet sur ces fondements matériels. En Chine, les compétences en matière de religion, d'éducation et de bureaucratie étaient de la plus haute importance, et le gouvernement, plutôt que d'être administré par les propriétaires terriens dans leurs domaines féodaux, était aux mains d'administrateurs de l'Etat. En outre, il existait dans la répartition des terres en Chine des tendances égalitaires plus grandes qu'en Europe, et l'Etat chinois possédait une grande partie des terres. En conséquence, les possesseurs de terres avaient de plus grands pouvoirs en tant que bureaucrates qu'en tant que propriétaires, et ils s'en servaient pour maintenir les rapports sociaux dans le même moule. Il leur eût été impossible de continuer éternellement, mais en tous cas ils ralentirent le mouvement de l'histoire. En Europe, par contre, les facteurs de changement ne furent pas étouffés sous le poids d'une bureaucratie d'Etat. Dès que les premiers capitalistes apparurent dans la société européenne, l'attitude de cette classe nouvelle constitua une incitation à un développement plus poussé. Jamais encore, dans aucune société humaine, un groupe de personnes n'avait consciemment organisé ses tâches dans le but de tirer de la production un profit maximal. Pour réaliser leur objectif - obtenir un capital de plus en plus important - les capitalistes s'intéressèrent davantage aux lois scientifiques qui pouvaient être exploitées sous forme de machines, sources de profit pour eux. Sur le plan politique, le capitalisme fut également responsable de la plupart des caractéristiques auxquelles se rapportent de nos jours le terme de «Démocratie Occidentale ». En abolissant le féodalisme, les capitalistes ont mis l'accent sur les parlements, les constitutions, la liberté de la presse, etc. Ces notions peuvent aussi être considérées comme faisant partie du développement. Cependant, les paysans et les ouvriers d'Europe (et finalement les habitants du monde entier) ont payé un prix énorme pour permettre aux capitalistes de tirer profit du travail humain qui se cache toujours derrière les machines. Ceci dément les autres facettes du développement, surtout lorsqu'on le considère du point de vue de ceux qui ont souffert et qui souffrent encore pour rendre possible les réalisations capitalistes. Cette dernière catégorie constitue la plus grande partie de l'humanité. Pour progresser il lui faut renverser le capitalisme; et c'est pourquoi, à l'heure actuelle, le capitalisme fait obstacle à la poursuite du développement social humain. En d'autres 18

termes, les rapports sociaux (de classe) capitalistes sont maintenant démodés, tout comme les rapports esclavagistes et féodaux le furent en leur temps. Il y eut une époque où le système capitaliste, de par sa recherche du profit à l'intention d'une minorité, augmentait tout de même le bien-être d'un nombre considérable de gens, mais aujourd'hui la recherche du profit entre en conflit de manière aiguë avec les revendications du peuple concernant la satisfaction de ses besoins matériels et sociaux. La classe capitaliste ou bourgeoise n'est plus capable de guider le développement sans frein de la science et de la technologie - encore une fois parce que ces objectifs à l'heure actuelle se heurtent au mobile du profit. Le capitalisme s'est avéré incapable de dépasser des faiblesses fondamentales, telles que le sous-emploi de la capacité de production, la persistance d'un secteur permanent de chômage, et des crises économiques périodiques liées au concept de «marché» - qui se rapporte davantage au pouvoir d'achat des gens qu'à leurs besoins en biens de consommation. Le capitalisme a créé ses propres absurdités comme le racisme haineux des Blancs, le gaspillage fantastique lié à la publicité, l'absurdité d'une incroyûbb pauvreté en plein cœur de la richesse et du gaspillage à l'intérieur même des plus grandes économies capitalistes comme les Etats-Unis. Par-dessus tout, en tentant de soumettre des nations et des continents hors de l'Europe, le capitalisme a renforcé ses propres contradictions politiques, si bien que, sur toute la planète, les paysans et les ouvriers ont opéré une prise de conscience et sont déterminés à prendre leurs destinées en mains. Une telle détermination est également partie intégrante du processus de développement. On peut généraliser en disant que toutes les étapes du développement sont provisoires ou éphémères, et destinées à laisser à plus ou moins long terme la place à quelque chose d'autre. Il est particulièrement important de souligner cela par rapport au capitalisme, parce que l'ère capitaliste n'est pas tout à fait terminée et que ceux qui vivent à une époque donnée parviennent rarement à réaliser que leur façon de vivre fait partie du processus de transformation et d'élimination. Bien entendu, cela fait partie des tâches de ceux qui justifient le capitalisme (les écrivains bourgeois) d'essayer de faire croire que le capitalisme est là pour durer. Un coup d'œil sur les progrès remarquables du socialisme au cours des quelques cinquante dernières années montre bien que ceux qui font l'apologie du capitalisme sont les porte-paroles d'un système social qui est en voie de disparaître rapidement. Le fait qu'aujourd'hui encore le capitalisme demeure, à côté du socialisme, devrait nous inciter à ne pas considérer les modes de production simplement comme une affaire d'étapes successives. Le développement inégal a toujours fait que les sociétés sont entrées en contact lorsqu'elles se trouvaient à des niveaux différents - par exemple une société communautaire et une société capitaliste. Lorsque deux sociétés de natures différentes ont un contact réel et prolongé, le degré et la nature des changements qui surviennent dans rune 19

et dans l'autre sont profondément modifiés, au point d'aboutir à la création de modes entièrement nouveaux. Dans des cas semblables, on peut remarquer deux règles générales. Premièrement, la plus faible des deux sociétés (c'est-à-dire celle possédant le moins de moyens économiques) est vouée à subir des effets négatifs - et plus l'écart est grand entre les deux sociétés concernées, plus les conséquences sont préjudiciables. Par exemple, quand le capitalisme européen est entré en contact avec les sociétés indigènes de chasseurs, en Amérique et dans les Caraïbes, ces sociétés ont été pratiquement exterminées. Deuxièmement, en admettant que la société plus faible survive malgré tout, elle ne pourra finalement recommencer à se développer de façon indépendante que si elle accède à un niveau plus élevé que celui de l'économie qui l'avait dominée auparavant. On trouve dans les expériences soviétique, chinoise et coréenne des exemples concrets du fonctionnement de cette deuxième règle. Lorsqu'elles furent colonisées par les puissances capitalistes de l'Europe et du Japon, la Chine et la Corée se trouvaient toutes deux à un stade voisin du féodalisme. La Russie ne fut jamais colonisée légalement, mais tandis qu'elle était au stade féodal et avant que son propre capitalisme puisse aller très loin, l'économie russe fut assujettie au capitalisme plus avancé de l'Europe occidentale. Dans les trois cas il a fallu une révolution socialiste pour briser le joug du capitalisme, et seul le rythme rapide du mode de développement socialiste a pu compenser la mauvaise orientation et le retard de la croissance au cours de la période d'assujettissement. En effet, en ce qui concerne les deux plus grands Etats socialistes (l'Union Soviétique et la Chine), le mode de développement socialiste les a déjà propulsés plus loin que des Etats comme la Grande-Bretagne et la France, qui suivent la voie capitaliste depuis des siècles. Jusqu'à la fin des années cinquante (moment auquel s'arrête la présente étude), la Russie, la Chine, la Corée et certains pays de l'Europe de l'Est ont été les seuls à rompre radicalement avec le capitalisme et l'impérialisme. L'impérialisme est lui-même une étape du mode de développement capitaliste, au cours de laquelle les pays capitalistes d'Europe occidentale, les Etats-Unis et le Japon ont imposé leur hégémonie politique, économique, militaire et culturelle sur d'autres régions du monde, qui se trouvaient au départ à un niveau inférieur et ne pouvaient par conséquent pas résister à leur domination. L'impérialisme fut donc un système capitaliste avancé qui a, durant de nombreuses années, englobé le monde entier - une partie constituée d'exploiteurs et l'autre d'exploités, les uns dominés et les autres faisant office de suzerains, ceux-ci dictant les lois et ceux-là y étant soumis. Le socialisme a progressé sur les flancs les plus vulnérables de l'impérialisme - dans le secteur exploité, opprimé et réduit à l'état de dépendance. En Asie et en Europe de l'Est, le socialisme a libéré les énergies nationalistes des peuples colonisés; il a détourné l'objectif de la production du marché monétaire pour l'orienter vers la satisfaction des besoins humains; il a 20

éliminé les goulots d'étranglement comme le chômage permanent et les crises périodiques; enfin il a accompli en partie la promesse contenue implicitement dans la démocratie occidentale ou bourgeoise en instaurant l'égalité économique qui est indispensable à la mise en pratique de l'égalité politique et de l'égalité devant la loi. Le socialisme a rétabli l'égalité économique du communalisme, mais le communalisme s'est effondré à cause du bas niveau de productivité économique et de la pénurie. Le socialisme vise l'abondance, qu'il a d'ailleurs dans une assez large mesure réussi à créer, si bien que le principe d'une répartition égalitaire est maintenant compatible avec la satisfaction des besoins de tous les membres de la société. L'un des facteurs les plus décisifs d'une expansion plus rapide et plus cohérente des moyens économiques dans le système socialiste fut la mise en œuvre du développement planifié. La plupart des processus historiques décrits jusqu'alors sont liés à un développement involontaire et non organisé. Personne n'avait prévu qu'à un stade donné les êtres humains devraient cesser d'utiliser des haches de pierre pour se servir d'instruments en fer; et (pour en venir à une époque plus proche de nous) si les compagnies capitalistes planifient individuellement leur propre expansion, leur système n'est pas combiné à une planification d'ensemble de l'économie et de la société. L'Etat capitaliste n'intervenait que partiellement et par intermittence pour superviser le développement capitaliste. Par contre, l'Etat socialiste a pour tâche primordiale le contrôle de l'économie dans l'intérêt des classes laborieuses. Ces dernières - c'est-à-dire les ouvriers et les paysans constituent actuellement la force la plus dynamique de l'histoire du monde et du développement humain. Pour conclure cette brève introduction au problème extrêmement complexe du développement social, il est utile de reconnaître à quel point les explications de ce phénomène fournies par les intellectuels bourgeois sont médiocres. TIs tentent très rarement de saisir la question dans sa totalité, mais préfèrent limiter leur attention et la concentrer sur le 4: développement économique ». Tel qu'il est défini par l'économiste bourgeois moyen, le développement se borne à une affaire de combinaison de «facteurs de production» donnés: à savoir la terre, la population, le capital, la technologie, la spécialisation et la production à grande échelle. Ces facteurs sont certes significatifs, comme l'analyse l'a laissé entendre jusqu'ici; mais, dans la liste de ce que les intellectuels bourgeois estiment significatif, les omissions sont vraiment impressionnantes. Aucune mention n'est faite de l'exploitation du plus grand nombre qui sous-tend tout type de développement antérieur au socialisme. TI n'est pas question des rapports sociaux de production ou de classe. N'est pas citée la façon dont les facteurs et les rapports de production se combinent pour former un système caractéristique du mode de production, qui varie d'une époque à l'autre de l'histoire. Il n'est pas non plus question de l'impérialisme en tant qu'étape logique du capitalisme.

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Au contraire, toute approche qui tente de s'appuyer sur le socialisme et les principes révolutionnaires doit sans aucun doute, et le plus Ji>t possible, introduire dans le débat les concepts de classe, d'impérialisme et de socialisme, ainsi que le rôle des ouvriers et des peuples opprimés. Chaque nouveau concept est hérissé de ses complications propres, et l'on ne peut imaginer qu'il suffit de recourir à une certaine terminologie pour répondre à tout. Cependant, l'on doit d'abord identifier les dimensions complètes du développement, sociales, historiques et humaines, avant de pouvoir considérer le « sous-développement ~ ou les stratégies permettant d'échapper au sous-développement.

1.2 Qu'est-ce que le Sous-développement? Le fait d'avoir examiné la notion de «développement ~ permet de comprendre plus facilement le concept de sous-développement. Il est évident que le sous-développement n'est pas l'absence de développement parce que tous les peuples se sont développés d'une manière ou d'une autre et dans une plus ou moins grande mesure. Le sous-développement ne prend un sens qu'en tant que moyen de comparer des niveaux de développement. Il est très lié au fait que le développement social humain a toujours été inégal et, d'un point de vue purement économique, certains groupes humains ont progressé davantage en produisant plus et en s'enrichissant. A partir du moment où un groupe apparaît plus prospère que les autres, une enquête doit inévitablement avoir lieu pour rendre compte de cette différence. Quand, au XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne a commencé à dépasser le reste de l'Europe, le célèbre économiste britannique Adam Smith a ressenti la nécessité de se pencher sur les causes de la «Richesse des Nations ). A la même époque, bien des Russes étaient très préoccupés par le fait que leur pays était «arriéré ~ par rapport à l'Angleterre, la France et l'Allemagne du XVIIIe et par la suite du XIX" siècle. Aujourd'hui, notre principal sujet de préoccupation réside dans la différence de richesse entre,. d'une part l'Europe et l'Amérique du Nord, et d'autre part l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine. On peut dire que le second groupe est en retard ou sous-développé par rapport au premier. Par conséquent, en tous temps.. l'une des idées qui se trouvent derrière la notion de sous-développement est l'idée de comparaison. Il est possible pour un même pays de comparer les conditions économiques à deux périodes différentes et de déterminer si ce pays s'est ou non développé; et (ce qui est plus important) il est possible de comparer les économies de deux pays quelconques ou de deux ensembles de pays à n'importe quel moment de l'histoire. Une seconde composante, encore plus fondamentale, du sous-développement moderne est qu'il exprime un rapport très particulier d'exploitation: à savoir, l'exploitation d'un pays par un autre. Tous les pays qu'on appelle « sous-développés) au monde sont exploités par d'autres; et le sous22

développement qui préoccupe actuellement le monde est un produit de l'exploitation colonialiste, impérialiste et capitaliste. Les sociétés d'Asie et d'Afrique se développaient de manière indépendante, jusqu'au moment où les puissances capitalistes s'en emparèrent, directement ou indirectement. Dès lors, l'exploitation augmenta et il s'ensuivit l'exportation des excédents qui priva ces sociétés du bénéfice de leurs ressources naturelles et de leur travail. Cela fait partie intégrante du sous-développement tel qu'on l'entend à l'heure actuelle. Dans certains milieux, on a souvent trouvé sage de remplacer le terme de « sous-développé» par l'expression « en voie de développement ». L'une des raisons en est le côté déplaisant qui peut s'attacher au premier terme que l'on pourrait interpréter comme signifiant sous-développé mentalement, physiquement, moralement ou de toute autre façon. En réalité, si le terme «sous-développement» se rapportait à autre chose qu'à la comparaison des économies, le pays le plus sous-développé du monde serait les Etats-Unis, qui pratiquent l'oppression extérieure sur une grande échelle tandis qu'à l'intérieur règne un mélange d'exploitation, de brutalité et de troubles mentaux. Cependant, au niveau économique, il vaut mieux conserver l'expression «sous-développé» plutôt que «en voie de développement », parce que cette dernière donne l'impression que tous les pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine sont en train d'échapper à une situation de retard économique par rapport aux nations industrialisées du monde, et qu'ils sont en train de s'émanciper des rapports d'exploitation. Cela n'est absolument pas le cas, et de nombreux pays sous-développés d'Afrique et d'ailleurs deviennent encore davantage sous-développés par rapport aux grandes puissances mondiales parce que les métropoles intensifient l'exploitation de nouvelles manières. On peut faire des comparaisons économiques en regardant des tableaux statistiques ou des répertoires des biens et services produits et utilisés dans les sociétés en question. Les économistes professionnels parlent du Produit National d'un pays et du Produit National par tête. Ces expressions font déjà partie du vocabulaire du profane, grâce aux journaux, et nous ne les expliquerons pas en détail ici. Il suffit de remarquer que le Produit National mesure la richesse totale du pays, alors que le produit par tête est un chiffre obtenu en divisant le Produit National par le nombre d'habitants pour avoir une idée de la richesse «moyenne» de chaque habitant. Cette « moyenne» peut être trompeuse dans les cas où les écarts de richesse sont extrêmes. Un jeune Ougandais a exprimé cela de façon très personnelle en disant que le produit par tête de son pays camouflait la différence fantastique existant entre ce que gagnait son pauvre paysan de père et les revenus du plus gros capitaliste de la place, Madhvani. Lorsqu'il s'agit de sortir un pays de la situation de sous-développement, il est de la plus haute importance de réaliser qu'un tel processus exige la suppression des inégalités flagrantes dans la répartition des terres, la propriété et le revenu, qui se cachent derrière les chiffres du produit national. A un moment de l'histoire, le prix 23

du progrès a été l'implantation de groupes privilégiés. De nos jours, le développement doit signifier un progrès qui élimine les groupes privilégiés existants ainsi que les groupes non-privilégiés correspondants. Néanmoins, le produit par tête demeure une statistique utile pour comparer un pays à un autre; et les pays développés ont tous un produit par tête plusieurs fois supérieur à celui de n'importe quelle nation africaine indépendante depuis peu. Le tableau suivant fournit une image très claire du fossé qui sépare l'Afrique de certaines nations en termes de produit par tête. C'est ce fossé qui fait qu'on appelle un groupe « développé» et l'autre « sous-développé ~. (Cette information provient des statistiques publiées par les Nations Unies et s'applique à l'année 1968 sauf contre-indication.)

Pays Canada U.S.A. France Royaume Uni Ensemble de l'Afrique Congo Ghana Kénya Malawi Maroc Afrique du Sud Tanzanie République Arabe Unie Zambie

Produit par tête en Dollars US 2.247 3.578 1.738 (1967) 1.560 (1967)
140 (1965) 52 198 107 52 185 543 62 156 225

Non seulement l'écart qui ressort des chiffres ci-dessus est grand~ mais il continue encore de s'accroître. Bien des gens ont maintenant réalisé que les pays développés s'enrichissent très rapidement, tandis que les pays sous-développés font pour la plupart preuve de stagnation ou d'un taux de croissance très lent. Pour chaque pays on peut calculer un chiffre qui représente le taux de croissance économique. C'est dans les pays socialistes que le taux de croissance est le plus élevé; suivent les grands pays capitalistes, les colonies et ex-colonies venant très loin derrière. La part du commerce international aux mains des pays sous-développés diminue. Elle était grosso-modo de 30 % en 1938, elle est tombée à moins de 20 % dans les années 1960. Il s'agit là d'un indice important car le commerce est à la fois le reflet de la quantité de biens produite et un moyen d'obtenir les. biens qui ne sont pas produits sur place. Les économies développées présentent certaines caractéristiques qui contrastent avec les économies sous-développées. Les pays développés sont 24

tous industrialisés. C'est dire que la plus grande partie de leur population active est employée dans l'industrie plutôt que dans l'agriculture, et que la plupart de leurs richesses proviennent des mines, des usines, etc. Ils ont un rendement par tête élevé dans l'industrie à cause de leurs compétences et de leur technologie avancée. Tout cela est bien connu, mais il est également frappant de constater que les pays développés ont une agriculture bien plus avancée que le reste du monde. Leur agriculture s'est déjà transformée en industrie et, bien qu'elle soit petite, la part de l'économie réservée à l'agriculture produit davantage. Les pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine sont appelés pays agricoles parce que leur économie repose sur l'agriculture et qu'ils n'ont que peu ou pas d'industrie,. mais leur agriculture n'est pas scientifique et les récoltes sont de loin inférieures à celles des pays développés. Dans plusieurs des plus grandes nations sousdéveloppées, il y a eu, en 1966 et depuis, stagnation et chute de la production agricole. En Afrique, la production de nourriture par tête est tombée au cours des dernières années. Parce qu'ils possèdent une économie agricole et industrielle plus forte que le reste du monde, les pays développés produisent aussi bien dans la infiniment plus de biens que les nations pauvres catégorie des denrées de première nécessité que dans celle des produits de luxe. On peut établir des tableaux statistiques qui mettent en évidence la production en céréales, lait, acier, énergie électrique, papier, et une grande variété d'autres biens; et qui en même temps montrent de quelle quantité de chaque denrée peut disposer chaque citoyen (en moyenne). Encore une fois, les chiffres favorisent considérablement un petit nombre de pays privilégiés. La quantité d'acier utilisée dans un pays est un excellent indice du niveau d'industrialisation. A l'un des extrêmes, on trouve les Etats-Unis qui consomment 685 kg d'acier par personne, la Suède 623 kg et l'Allemagne de l'Est 437 kg. A l'autre extrême, on trouve la Zambie qui en consomme 10 kg, l'Afrique orientale 8 kg et l'Ethiopie 2 kg. Lorsque l'on fait le même genre de calcul pour le sucre, un échantillon des résultats donne 57 kg pour l'Australie et 45 à 50 kg pour l'Amérique du Nord et l'Union Soviétique en moyenne. Par contre, l'Afrique ne consomme que 10 kg de sucre par personne et par an, ce qui est mieux que l'Asie avec 7 kg. Une série de statistiques encore plus sombre se rapporte aux besoins fondamentaux en matière de nourriture. Chaque individu a besoin d'une certaine quantité de nourriture par jour, mesurée en calories. La quantité souhaitable est de 3.000 calories par jour; mais aucun pays africain n'approche de ce chiffre. Les Algériens consomment en moyenne 1.870 calories par jour seulement, tandis que la Côte d'Ivoire peut se considérer très bien lotie dans le contexte africain avec 2.290 calories de moyenne nationale. En outre, il faut également estimer la teneur en protéines de la nourriture; et bien des régions africaines souffrent d'un «manque de ce qui veut dire que même si des féculents fournissent les protéines ~ calories, on trouve peu de protéines dans l'alimentation. Dans les pays
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développés capitalistes et socialistes, les gens consomment deux fois plus de protéines que dans les pays sous-développés. Une telle différence montre clairement quels sont les pays c développés:. et quels sont ceux qui sont c sous-développés:.. Les services sociaux fournis par un pays contribuent, de façon aussi importante que la production matérielle, à apporter aux humains bien-être et bonheur. On est universellement d'accord sur le fait que la responsabilité d'ouvrir des écoles et des hôpitaux incombe à l'Etat; mais, que ceux-ci soient fournis par le gouvernement ou par des organismes privés, on peut calculer leur nombre selon la taille de la population. On peut aussi évaluer indirectement dans quelle mesure les denrées de base et les services sociaux sont disponibles en considérant l'espérance de vie, la mortalité infantile, l'importance de la malnutrition, l'existence de maladies qui peuvent être prévenues par la vaccination et l'assistance sanitaire, et la proportion d'illettrés. Dans tous ces domaines, la comparaison entre pays développés et sous-développés révèle des disparités énormes et même effrayantes. Sur 1000 enfants qui naissent vivants au Cameroun, 100 n'atteignent pas leur premier anniversaire, et sur 1000 enfants africains nés vivants dans les zones rurales de Sierra Leone, 160 meurent avant l'âge d'un an. Les chiffres correspondants pour le Royaume-Uni et la Hollande ne sont cependant que de 12 et 18 respectivement. En outre, un nombre encore plus grand d'enfants africains meurt avant d'avoir atteint l'âge de cinq ans. Le manque de médecins est un des handicaps principaux. En Italie, il y a un médecin pour 580 Italiens, et en Tchécoslovaquie un médecin pour 510 habitants. Au Niger, un seul médecin doit assurer des soins à 56.140 personnes; en Tunisie, un médecin pour 8.320 Tunisiens; et au Tchad, un médecin pour 73.460 personnes. Il faut un grand nombre de gens qualifiés pour faire fonctionner une économie industrielle; tandis que les pays d'Afrique possèdent un nombre tristement insuffisant de personnels hautement qualifiés. Les chiffres qui viennent d'être donnés à propos des médecins le confirment, et le même problème existe pour les ingénieurs, les techniciens, les agronomes et même, en certains endroits, les administrateurs et les juristes. Les compétences moyennes dans des domaines comme la soudure manquent également. Plus grave encore, on assiste actuellement à une c fuite des cerveaux:. d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine vers l'Amérique du Nord et l'Europe Occidentale. C'est-à-dire que les membres des professions libérales, les techniciens, les hauts cadres de l'administration et les travailleurs qualifiés émigrent, et que le petit nombre de travailleurs qualifiés disponibles dans le monde sous-développé est encore réduit par l'attrait d'un meilleur salaire et de plus grandes facilités dans le monde développé. Le caractère invraisemblable de l'économie internationale actuelle apparaît de façon frappante dans le fait que les pays sous-développés doivent à leur tour recruter des experts étrangers à des prix astronomiques. On peut décrire la plupart des données présentées jusqu'ici comme

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des données «quantitatives». Elles nous donnent la mesure des quantités de biens et de services produits dans différentes économies. Il faut y ajouter certaines estimations qualitatives concernant la manière dont une économie donnée est constituée. Il n'est pas indispensable au développement économique de produire davantage de biens et de services. Ce que le pays doit produire davantage, ce sont des biens et des services qui à leur tour provoqueront spontanément dans l'avenir la croissance de l'économie. Par exemple, le secteur de la production alimentaire doit être florissant afin que les travailleurs soient en bonne santé, et l'agriculture dans son ensemble doit être d'un bon rendement pour que ses bénéfices (ou épargne) stimulent l'industrie. L'industrie lourde, par exemple la sidérurgie et la production d'énergie électrique, doit exister pour permettre de fabriquer des machines à l'intention des autres types d'industrie et de l'agriculture. Le manque d'industrie lourde, une production insuffisante de denrées alimentaires, une agriculture non scientifique - telles sont les caractéristiquesdes économies sous-développées. Il est typique des économies sous-développées qu'elles ne se concentrent pas (ou qu'on ne leur permet pas de se concentrer) sur les secteurs de l'économie qui engendrent à leur tour la croissance et élèvent l'ensemble de la production à un nouveau niveau; il existe très peu de liens entre un secteur et un autre afin de permettre à l'agriculture et l'industrie d'avoir une action salutaire l'une sur l'autre. Par ailleurs, l'épargne, quelle qu'elle soit, réalisée au sein de l'économie, est essentiellement envoyée à l'étranger ou gaspillée en consommation plutôt que réorientée vers un objectif de production. La plus grande partie du produit national qui demeure dans le pays sert à payer des individus qui ne participent pas directement à la production des richesses mais rendent seulement des services annexes - fonctionnaires, marchands, soldats, artistes, etc. Ce qui aggrave la situation, c'est qu'il y a davantage de gens employés à ces postes que le nombre vraiment nécessaire à un service productif; et le comble c'est que ces personnes ne réinvestissent pas dans l'agriculture ou dans l'industrie. Elles dilapident les richesses créées par les paysans et les ouvriers dans l'achat de voitures, de whisky et de parfums. On a remarqué avec ironie que la principale «industrie» de plusieurs pays sous-développés est l'administration. Il n'y a pas bien longtemps, 60 % du revenu intérieur du Dahomey servait à payer les salaires des fonctionnaires et des chefs du gouvernement. Le salaire qu'on offre aux élus politiques est plus élevé que celui d'un député britannique, et le nombre de parlementaires dans les pays africains sous-développés est également assez important. Au Gabon, il y a un représentant au parlement pour 6.000 habitants, par rapport à un parlementaire français pour 100.000 citoyens. Bien d'autres chiffres de cet ordre montrent que, lorsqu'on décrit une économie sous-développée typique, il est indispensable d'attirer l'attention sur la proportion anormalement élevée des richesses
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réparties sur place qui va dans les poches d'un petit nombre de privilégiés. Les membres des groupes privilégiés en Afrique se défendent toujours en disant que ce sont eux qui payent les impôts permettant d'entretenir le gouvernement. A première vue cette déclaration semble raisonnable, mais un examen attentif montre que c'est vraiment l'argument le plus absurde qui soit, qui témoigne d'une totale ignorance de la manière dont fonctionne l'économie. Les impôts ne produisent pas la richesse nationale ni le
développement. Il faut produire les richesses à partir de la nature

cultivant le sol, ou en extrayant les métaux des mines, ou en abattant des arbres, ou en transformant les matières premières en produits finis pour la consommation humaine. Toutes ces choses sont faites par la grande majorité de la population que constituent les paysans et les ouvriers. Il n'y aurait pas de revenus à imposer si la population laborieuse ne travaillait pas. Les revenus donnés aux fonctionnaires, membres des professions libérales, marchands, etc, proviennent des réserves de richesses produites par la communauté. A part les injustices dans la répartition des richesses, il faut repousser l'argument qui consiste à dire que c'est avec « l'argent des contribuables» que l'on développe un pays. Quand on poursuit un but de développement, on doit partir des producteurs et voir ensuite si le produit de leur travail est utilisé rationnellement pour apporter une plus grande indépendance et un bien-être plus grand à la nation. Quand on considère les richesses créées par le travail humain à partir de la nature, on s'aperçoit tout de suite que très peu de pays sousdéveloppés manquent de ressources naturelles qui contribuent à améliorer la vie; quand c'est le cas, deux ou trois territoires peuvent généralement se grouper à leur avantage mutuel. En fait, on peut démontrer que les pays sous-développés sont ceux qui possèdent les plus grandes richesses en ressources naturelles mais qui sont pourtant les plus pauvres en termes de biens et services fournis à l'heure actuelle par leurs ressortissants et pour eux. L'Etude des conditions économiques en Afrique, faite par les Nations Unies jusqu'en 1964, indiquait sur les ressources naturelles du continent: L'Afrique est bien pourvue en ressources minières et en énergie de base. Le continent, qui compte approximativement 9 pour cent de la population mondiale, justifie d'environ 28 pour cent de la valeur totale de la production minière mondiale et de 6 pour cent de la production de pétrole brut. Depuis ces dernières années d'ailleurs, la proportion de cette dernière production augmente. Pour dix des seize minerais métalliques et non métalliques importants, la part de l'Afrique varie de 22 à 25 pour cent de la production mondiale.

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en

En réalité, le potentiel de l'Afrique apparaît chaque jour plus grand avec la découverte de nouvelles richesses minières. En ce qui concerne
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l'agriculture, le sol africain n'est pas aussi riche que l'image des forêts tropicales le laisse penser; mais il existe d'autres avantages climatiques, de telle sorte qu'en irriguant convenablement on peut cultiver toute l'année dans presque toutes les parties du continent. Le fait est que l'Afrique est encore bien loin de tirer le meilleur parti de ses richesses naturelles, et que la plupart des richesses produites actuellement ne restent pas en Afrique pour le bénéfice des Africains. La Zambie et le Congo produisent de grandes quantités de cuivre, mais c'est au profit de l'Europe, de l'Amérique du Nord et du Japon. Même les biens et services qui sont produits à l'intérieur de l'Afrique et qui y demeurent, tombent quand même aux mains des non-Africains. Ainsi, l'Afrique du Sud se targue d'avoir le plus haut revenu par tête d'habitant de l'Afrique; mais pour avoir une idée de son mode de répartition, on devrait remarquer que, tandis que le régime de l'apartheid garantit que 24 bébés blancs seulement meurent sur 1000 naissances, il se satisfait tout à fait de laisser 128 bébés africains mourir sur 1000 naissances. Pour comprendre les conditions économiques existant en Afrique, on a besoin de savoir pourquoi l'Afrique a si peu exploité son potentiel naturel, et aussi pourquoi tant de ses richesses actuelles vont à des non-Africains qui résident pour la plupart hors du continent africain. En un sens, le sous-développement est un paradoxe. Maintes parties du monde qui sont naturellement riches sont en réalité pauvres, et des régions qui ne sont pas si bien pourvues en richesses du sol et du sous-sol bénéficient des plus hauts niveaux de vie. Quand les capitalistes des régions développées tentent d'expliquer ce paradoxe, ils le présentent souvent comme étant dû à une sorte de « volonté divine ». Un économiste bourgeois, dans un livre sur le développement, a reconnu que les statistiques comparatives au niveau mondial montrent qu'aujourd'hui l'écart est beaucoup plus grand qu'auparavant. De son propre aveu, l'écart entre pays développés et sous-développés s'est accru d'au moins 15 à 20 fois dans les 150 dernières années. Cependant, l'économiste bourgeois en question ne donne pas d'explication historique, pas plus qu'il ne considère qu'il existe un rapport d'exploitation qui a permis aux parasites capitalistes de s'engraisser en appauvrissant les pays dépendants. Bien au contraire, il avance comme argument une citation biblique! Il dit : «C'est écrit dans la Bible: *

Car à celui qui a il sera donné, et il vivra dans l'abondance,. mais à celui qui n'a pas il sera ôté même le peu qu'il a. (St Matthieu, xxv, 29.)
L'histoire de « ceux qui n'ont pas» est celle des pays sous-développés modernes.
* N.d.T. : Le Nouveau Testament fait partie de la Bible protestante. 29

A n'en pas douter, le seul commentaire que l'on puisse faire, c'est de dire «Amen~. L'interprétation d'un sous-développement en quelque sorte décrété par Dieu s'appuie sur la tendance raciste des intellectuels européens. TI est dans la ligne du préjugé raciste de dire ouvertement ou d'insinuer que leurs pays sont plus développés parce que leurs peuples sont supérieurs de naissance, et que la responsabilité du retard économique de l'Afrique repose sur l'arriération générique de la race noire africaine. Un problème encore plus grave provient de ce que les peuples d'Afrique et des autres régions du monde colonisé ont traversé une crise psychologique et culturelle et ont admis, du moins en partie, la version européenne des faits. Cela signifie que l'Africain lui-même doute de son aptitude à transformer et à développer son environnement naturel. Avec de semblables doutes, il conteste même ceux de ses frères qui disent que l'Afrique est capable de progresser et progressera réellement grâce aux efforts de son peuple. Si nous pouvons déterminer à quel moment le sous-développement s'est installé, cela permettra d'écarter le doute qui plane sur sa prédétermination raciale ou autre et sur les possibilités très réduites d'y remédier. Quand les « experts ~ des pays capitalistes ne donnent pas d'explication raciste, ils embrouillent cependant le problème en présentant comme causes du sous-développement des choses qui en sont en fait les conséquences. Par exemple, ils avancent que l'état d'arriération dans lequel se trouve l'Afrique est le résultat d'un manque de personnels qualifiés permettant le développement. Il est vrai qu'à cause du manque d'ingénieurs l'Afrique n'est pas capable de construire seule, davantage de routes, de ponts et de centrales hydroélectriques. Mais ce n'est pas une cause de sous-développement, sauf dans le sens où causes et effets se rejoignent et se renforcent mutuellement. Le fait est que l'on ne trouvera pas les raisons les plus profondes du retard économique d'une nation africaine donnée au sein de cette nation. Tout ce que l'on pourra y trouver, ce seront les symptômes du sous-développement et les facteurs secondaires qui conduisent à la pauvreté. Les interprétations erronées sur les causes du sous-développement viennent généralement soit de préjugés, soit de l'erreur qui consiste à croire qu'on trouvera la réponse en cherchant à l'intérieur de l'économie sousdéveloppée. Pour trouver l'explication véritable, il faut rechercher les rapports existant entre l'Afrique et certains pays développés et reconnaître qu'il s'agit de rapports d'exploitation. L'homme a toujours exploité son environnement naturel pour en tirer ses moyens d'existence. A un moment donné de l'histoire, le problème de l'exploitation de l'homme par l'homme s'est également posé, dans la mesure où un petit nombre de personnes s'enrichissaient et vivaient bien du travail des autres. Ensuite on atteignit une étape au cours de laquelle des gens réunis en une communauté appelée nation exploitaient les ressources naturelles et le travail d'une autre nation et de son peuple. Puisque le sous-développement traite des économies comparées des nations, c'est cette 30

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