ETHIOPIE-ERYTHREE

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L'Erythrée finit par acquérir son indépendance après une guerre de trente ans (1961-1991) l'ayant opposée à l'Ethiopie. Malgré une entente apparente entre les deux dirigeants des deux Etats, des hostilités éclatent en 1998 et conduisent les deux frères à se livrer une véritable guerre. Guerre d'honneur ? Guerre identitaire ? Fabienne Le Houérou tente de faire ressortir les ancrages historiques de cette crise par la voix même des acteurs. Autant de témoignages qui nous éclairent sur l'ambiguïté, l'ambivalence et la complexité des rapports entre l'Ethiopie et l'Erythrée.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296415263
Nombre de pages : 174
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Ethiopie - Erythrée
Frères ennemis de la corne de l'Afrique

Fabienne

Le Houérou

frères ennemis
de la Corne de l'Afrique

EthiopieEryth rée

les NouveDes d1\dWs .i'~.,r.r.tr:T:r.'lrrnïTr~~"''''D I~
24, le Moulin-du-pont 77320 Saint-Rémy-de-Ia-vanne

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9319-X

À tous les enfants éthiopiens et érythréens , victin1es de cette guerre absurde

Nos rell1erciements vont: à l'ambassadeur Louis Le Vert, anlbassade de France en Érythrée, à Bertrand Hirsh de la Maison des études éthiopiennes; à l'ambassadeur A Iain Rouquié, ambassade de France en Éthiopie, au Président érythréen, Isai'as A.fwerki ; à Seyoull1 Mesfin, nlinistre éthiopien des Affaires étrangères à Sabat Nega, directeur de l'EFFORT; et à toutes les personnes qui, en Érythrée et en Éthiopie, m'ont accueillie; à Jacques Mercier du laboratoire d'ethnologie de Nanterre (CNRS) ; à Christian Julien Robin, directeur de l'Institut de Recherches et d'Études sur le At/onde Arabe et Musulman et à l'ensemble du personnel, en particulier, Odile Archent, Claudie Desautel, Christiane Escalier, Roger Lecoq, Gisèle Seinlandi, Evelyne Disdier.

Sommaire
Note introd uctive Chapitre I : L'Italie et les deux frères 9 13

Chapitre II : Les étapes historiques de la formation de la nation érythréenne Chapitre III : Femmes érythréennes dans la guerre d'indépendance Chapitre IV : Une guerre d'honneur?
Con c I us ion.

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.53 .91

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Bibliographie. Annexes.

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Note introductive
Le présent ouvrage est le fruit de plusieurs années d'études de terrain en Éthiopie et en Érythrée. Il fait état de différents résultats obtenus à partir de différents chantiers de recherche en histoire contemporaine. Ces missions ont été réalisées avec le soutien scientifique de }'IREMAM (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman) et un appui logistique du ministère des Affaires étrangères mais souvent avec de très pauvres moyens. Or, l'émergence de l'Érythrée sur la scène internationale est le phénomène historique le plus original, de ces dernières années, en Afrique orientale. La transformation de ce petit territoire rocailleux de 121 000 km2 et de 3,5 millions d'habitants d'un statut de province à celui de nation a bouleversé l'équilibre régional dans une désintéressement assez général. Ce désintérêt s'est traduit éditorialement et scientifiquement par une absence manifeste d'études sur ce pays: il n'existe que deux ouvrages en français contre plus d'une dizaine dans les pays anglo-saxons. C'est donc dans une parfaite indifférence que nous avons ouvert deux chantiers de recherche (de 1995 à 1998) sur la genèse de la nation érythréenne. Ces enquêtes orales se sont intéressées aux supplétifs érythréens de l'armée coloniale italienne, les ascari et aux anciens combattants pour l'indépendance de l'Érythrée. Deux types de guerriers qui ont marqué le pays socialement et politiquement en jouant un rôle de premier plan comme acteurs dans la création de la nation érythréenne. Le travail auprès des ascari se rapporte à la domination italienne de l'Érythrée et nous a permis de saisir l'impact de l'influence italienne dans ce pays. Ces investigations en histoire orale ont été confrontées à la lecture des archives 9

italiennes à Rome, le très riche fonds Martini, gouverneur de l'Érythrée de 1897 à 1907 (Archivio centrale dello Stato) et nous souhaiterions ici remercier Madame Catherine Brice, directeur des études en histoire contemporaine à l'École française de Rome. Sans cette étude approfondie des archives italiennes, nous n'aurions guère pu apprécier la singularité et l'originalité des témoignages recueillis en Érythrée. Les témoignages des ascari érythréens ont été complétés par ceux des patriotes éthiopiens et la confrontation de ces deux enquêtes souligne à quel point le passage colonial italien a été déterminant dans la relation entre l'Éthiopie et l'Érythrée. Le deuxième chantier de recherche en Érythrée s'est attaché à recueillir les mémoires de guerre des combattantes érythréennes et font émerger avec acuité l'équation entre nation et identité. Ces enquêtes ont été complétées par un très long entretien avec le président érythréen Isaïas Afwerki dont on pourra trouver le texte, in extenso, en annexe. Cet entretien, daté de septembre 1998, au moment de la guerre entre l'Érythrée et l'Éthiopie, nous livre l'analyse de l'élite politique érythréenne sur les rapports entre les deux pays. Le meneur incontesté de l'Érythrée est apprécié, par sa société, comme le porte-parole des Érythréens. D'une certaine catégorie d'Érythréens : les vainqueurs du Front populaire de libération érythréen. Un président tirant sa légitimité politique de son rôle historique dans la guérilla et qui parvient à imposer ses vues à l'ensemble du pays. Ses méthodes politiques suscitent de nombreuses interrogations sur la nature du régime à Asmara. Ces questions ne seront pas soulevées dans cette analyse. Nous privilégierons, ici, les rapports ambivalents entre les deux pays à la lumière d'une interprétation de J'identité comme processus historique ayant déterminé la relation entre l'Éthiopie et l'Érythrée. En dernier lieu, dernière guerre à expulsés d'Éthiopie expulsions massives pas suscité la 10 nous avons entendu les victimes de cette Asmara, en septembre 1998, Érythréens et objet d'une purification nationale. Des atteignant plus de 50 000 personnes qui n'ont curiosité d'une presse française

incompréhensiblement discrète (seule Radio France international a évoqué ces déplacements massifs entre les deux pays). Comme si la purification nationale ou ethnique n'était pas partout "appréciable" de la même manière... Le cas érythréen n'aura sans doute pas ému nos bonnes consciences nationales, là encore les expulsés érythréens rejoindront la liste des causes perdues. En Éthiopie, le travail présenté ici est aussi le fruit d'une première enquête de terrain, datant de 1991, sur les résistants éthiopiens à la colonisation italienne et le rapport étroit entre la propriété foncière et la résistance à l'occupation italienne de l'Éthiopie par Mussolini. Puis, au moment fort de la guerre, c'est à Addis-Abeba (février-mars 1999) que nous avons interrogé la classe politique tigréenne au pouvoir, sur l'actuel conflit, et dont on trouvera deux entretiens en annexes: celui de l'un des fondateurs du Front populaire de libération tigréen, Sabat Nega ainsi que celui de Seyoum Mesfin, ministre des Affaires étrangères, considéré comme un personnage clé du régime. Dans cet ouvrage structurellement construit sur le mode comparatif, nous avons largenlent insisté sur I'histoire orale sans réellement donner les références exactes des témoins qui ont souhaité garder l'anonymat. Des outils modernes, comme la vidéo, ont été expérimentés pour ces travaux de recherche surtout en Érythrée auprès des ascari et des femmes combattantes. Nous reviendrons plus loin sur la méthodologie adoptée et sur le rôle et les vertus des images animées dans un chantier en histoire contemporaine (cf. chap. III). Cette démarche concernant la méthode de traitement des sources influence considérablement le contenu. Aussi cette tentative d'interprétation des relations érythréennes et éthiopiennes est-eIIe inspirée par la voix même des acteurs qui ont été filmés. Les outils de l'enquête ajoutés aux difficultés liées à la nouvelle guerre, rendent ce travail particulièrement peu classique. Les associations et les problématiques qu'il soulève sont nées directement au cœur d"'une observation participante" dans des moments historiques qui favorisaient l'éclosion de paroles et de "vérités"... Ces différentes enquêtes nous permettent de dégager plusieurs axes de réflexion: en premier lieu, une étude sur les Il

différentes perceptions de l'Italie par les deux "frères ennemis". L'Érythrée revendique ce passage colonial italien alors que l'Éthiopie le rejette. Nous étudierons, en ethnologue, ce pôle d'attraction et de répulsion, de la voix même des ascari érythréens de l'armée italienne et de celle des patriotes éthiopiens ayant résisté à l'occupation italienne. Après un bref découpage historique sur l'avènement de la nation érythréenne, nous évoquerons la guerre d'indépendance et sa nature identitaire par la voix des actrices de cette histoire, les combattantes érythréennes, pour, enfin, conclure sur cette nouvelle guerre comme turning point qui fait rejaillir à la surface les blessures d'antan. En effet, deux pays ayant combattu depuis plus de trente ans (1961-1991) reprennent le combat après une interruption de sept ans. L'Érythrée ne devra-t-elle jamais connaître l'âge de raison? C'est la question que l'on peut se poser en observant ces deux pays, parmi les plus pauvres du monde, recommencer une guerre sans fin ni gagnant. Car les deux États, grâce à leurs efforts respectifs, depuis sept ans, étaient devenus "autosuffisants" et parvenaient tant bien que Inal à nourrir leurs populations1. La première guerre d'Abyssinie avait épuisé l'agriculture des belligérants: en 1991, on notait en Érythrée que certaines espèces végétales et animales avaient disparu. La guerre se conjugue avec la sécheresse et le nord du pays a douloureusement expérimenté de dralnatiques famines. Alors comment comprendre que ces "terres brûlées" se livrent à nouveau un conflit sans Inerci qui dure depuis plus de deux ans et fait poindre à nouveau le spectre de la disette? Cette étude tente, en croisant plusieurs études de terrain, de montrer en quoi les blessures du passé sont essentielles dans ce conflit et de montrer un certain enfermement des acteurs de cette histoire à l'égard d'un passé qui justement "ne passe pas" (Henri Rousso, 1997).
1 Les nouvelles d'Addis, Meles Zenawi, 12janvier 1999 12

Chapitre I L'Italie et les deux frères
Les Tigréens et les Érythréens sont frères, dit-on. Frères car voisins mais appartenant aussi à la même civilisation. Or, ces frères se livrent une guerre depuis mai 1998. Rappelons que ces frères étaient les meilleurs alliés en 1991, lors du renversement du dictateur Manguestu Haïle Maryam, surnommé le Polpot de l'Afrique orientale. L'action conjuguée des Fronts érythréens et tigréens a conduit, en 1991, au renversement du lieutenant-colonel Manguestu. Après cette victoire, les leaders du FPLE (Front populaire de libération érythréen) et du FPLT (Front populaire de libération tigréen) prendront, à leur tour, les rênes du pouvoir. Les Tigréens seront à la tête de l'Éthiopie et les leaders du FPLE formeront l'élite d'un nouveau pays: l'Érythrée. Le FPLE et le FPLT sont deux formations marxistes qui se sont opposées pendant treize ans (1978-1991) au régime militaire d'Addis-Abeba, lui aussi d'obédience marxiste. Le Tigré jouxte l'Érythrée au Sud; ces deux provinces au nord du plateau abyssin sont donc extrêmement proches physiquement mais aussi, culturellement. La matrice linguistique est le guèze (langue des Éthiopiens anciens) dont le tigrinya (langue parlée des Érythréens et des Tigréens) est issu. Chrétiens du nord, les Tigréens et les Érythréens sont voisins au plein sens du terme. Le voisinage se conjugue sur deux registres fondamentaux (religieux, linguistique) mais aussi sur de nombreux aspects culturels (la Inanière de se vêtir, de manger, de parler, de se lnarier, d'enterrer ses morts, d'éduquer les enfants, la même réserve des peuples des montagnes et le sens du secret). Le repérage des ressemblances entre Tigréens et Érythréens est un exercice qui relève du bon sens, et des analyses, reposant sur les analogies culturelles entre 13

les deux peuples, étayent de nombreux essais historiques, politologiques et même anthropologiques. Ils sont frères, dit-on. Ils sont voisins, cousins. La proximité est indéniable. Proximité n'est cependant pas fusion; et c'est surtout contre la fusion que les Érythréens se sont battus. Les indépendantistes érythréens se sont opposés aux Éthiopiens pendant trente ans (1961-1991) afin de ne pas "fusionner" justement, puis ils sont entrés en conflit avec les Tigréen, leurs voisins directs, en mai 1998, afin de revendiquer les frontières de la colonisation italienne. Le conflit de frontière a provoqué une vraie guerre conventionnelle qui dure depuis deux ans. Ce conflit post-colonial demeure classique, dans sa structure dans la mesure où la cleé de lecture reste liée à la puissance coloniale la plus importante de la corne de l'Afrique. L'Italie est la pierre d'achoppement mais aussi le point de convergence entre les deux pays. La crise actuelle ne saurait être appréhendée si on négligeait l'aspect structurant et déstructurant de la parenthèse coloniale dans cette région du monde. Pôle négatif et positif, l'Italie nous fait comprendre à quel point les rapports entre les deux pays sont historiquement inscrits sur le mode de l'ambivalence. L'Érythrée est un pays qui accède très tardivement à son indépendance. "Retardataire" sur le plan de son identité nationale, le pays s'est construit en s'opposant à ses voisins et en marquant des frontières. L'Érythrée se fabrique en faisant le repérage de tout ce qui la différencie de l'Éthiopie et les intellectuels élaborent des discours se fondant sur l'altérité. « C'est à nous de nous prononcer sur nous-mêmes et à estimer en quoi nous sommes ceux là et nous sommes différents ». Bref, ils n'entendent pas être définis et caractérisés par d'autres qu'euxmêmes. Ils revendiquent "l'autodétermination" ; ils exigent d'établir leur propre identité et réagissent violemment aux propos tenus par les chercheurs étrangers qui prétendent, au nom de I'histoire des civilisations et de repères rationnels, leur rappeler qu'ils appartiennent à l'ère de civilisation des habash (Abyssins). La conscience de la différence débute avec la colonisation italienne de l'Érythrée, point d'ancrage national et repère identitaire majeur. Les cinquante ans de présence italienne 14

réunissent les territoires en bordure de mer Rouge sous le terme, inventé par les politiques, de Eritrea (rouge en grec). Le nom de baptême choisi par les colonialistes italiens n'a jamais été contesté et les indépendantistes érythréens n'ont pas tenu à re-nommer le pays. D'après le témoignage du président érythréen, qui fut aussi le leader du maquis, le Front n'a pas souhaité remettre en question ce terme car « les gens n'étaient pas prêts émotionnellement à accepter un autre mot en raison d'un attachement des populations à ce mot ». Chargé d'affect, le changement de toponyme ne pouvait pas être envisagé par la classe politique érythréenne. Ce mot fait partie du patrimoine national, il représente en quelque sorte le nom de famille hérité de la période coloniale, période que l'on peut considérer comme fondatrice et qui se rapporte à "l'enfance de l'Érythrée". Pour l'Éthiopie, en revanche, c'est le processus inverse qui se produit. La dynastie salomon ide a fondé son pouvoir et son
autorité dès le
XIIIe

siècle. Cette dynastie fait remonter ses origines

au mythe du roi Salomon et de la reine de Saba en prenant l'ancienne civilisation axoumite comme référent identitaire. De manière très caricaturale, on pourrait dire que le point d'ancrage historique et identitaire repose sur cette reine de Saba légendaire. Un thème répandu dans les arts traditionnels. Tout, en Éthiopie, vient rappeler ces origines mythiques. Même si le public cultivé n'apporte aucune crédibilité historique au mythe, il n'en demeure pas moins prégnant et vivant dans l'imaginaire. Dans l'histoire du pays, la période de conquête mussolinienne, en 1936, ouvre une véritable blessure narcissique. L'Éthiopie qui n'avait jamais été colonisée, est envahie par les troupes du Duce, mais cette aventure coloniale se termine par un échec flagrant. L'empereur en exil continue d'incarner la légitimité politique et à l'intérieur du pays les Éthiopiens résisteront farouchement; les colons n'auront jamais réellement occupé la totalité du territoire. Le terme "aventure" renvoie d'ailleurs au caractère imprévu de cette conquête coloniale tardive décidée par Mussolini en 1935. Les cinq années d'administration coloniale seront marquées par une improvisation dans tous les domaines Uuridique, politique, 15

économique et social). L'Italie n'était absolument pas préparée pour cette entreprise et l'armée était loin de mesurer les implications et les conséquences de la résistance éthiopienne à l'occupation. Le rejet éthiopien de cette aventure coloniale est clair et quasi unanime. Peu d'Éthiopiens ont cru aux vertus de la "mission civilisatrice", mis à part l'écrivain Afa Warq, marié à une italienne, ambassadeur d'Éthiopie à Rome ses débuts. Cet intellectuel prend ses fonctions de conseiller sous l'administration de Graziani et son fils sera traducteur amharique-italien pour l'administration fasciste. Les collaborateurs militaires étaient appelés "bande" et se mettaient au service de l'armée italienne. Cet engagement était, la plupart du temps, motivé plus pour ses aspects financiers et que pour ses convictions idéologiques. Du côté érythréen, l'engagement dans l'armée italienne est beaucoup plus important. Les Italiens employaient 150 000 ascari dans l'armée coloniale: les ascari (de l'arabe 'askar qui signifie militaire). Or, il convient de ne pas oublier, que l'ensemble de la population érythréenne était loin d'atteindre, à cette époque, le million d'habitants. C'est dire si les supplétifs érythréens auront eu une influence socio-politique importante et durable en Érythrée. Un chantier de recherche ouvert en 1997, à Asmara, nous a permis d'appréhender l'apport des supplétifs érythréens dans la genèse de cette jeune nation.

L'Italie et l'Érythrée:

les ascari créateurs de frontières

Le premier nom de ces guerriers indigènes au service de la puissance coloniale est d'origine turc: les Bachi Bouzouk (basbozuk littéralement "tête cassée" en turc) laissés sur place après le départ des Égyptiens des rivages de la mer Rouge. Le général Baratieri a engagé le premier bataillon de Bachi Bouzouk. Ces mercenaires étaient, pour la plupart, originaires des pays voisins: Yémen, Égypte, Soudan et Éthiopie. Au moment de ces premiers recrutements, le mot Érythrée n'existait pas. La région du nord de l'Éthiopie était appelée Mareb Mellash, du nOll1d'une 16

rivière qui a symbolisé les frontières physiques et mentales entre les deux régions. Traditionnellement - avant la confrontation de ces pays avec l'Occident - les notions de frontières, liées à celles d'influence féodale, étaient souples chez les Abyssins. Comme il a déjà été dit, le terme Eritrea est une invention politique italienne, plus précisément celle du président du Conseil afin de donner un nom aux territoires du Nord qui ont été "arrachés", par voie de conquête ou de négociations, aux Éthiopiens. Les neuf peuples de ce petit territoire de 121 000 km2 forment alors une nouvelle entité. Ce chantier de recherche, en histoire orale, s'est déroulé sous forme d'enquêtes de terrain auprès de 250 ascari érythréens. Les hypothèses que nous avançons se fondent essentiellement sur leurs témoignages. Soldats enrôlés dans l'armée italienne, ils ont participé à la fixation des limites du territoire érythréen. Leurs engagements passés ont provoqué des dynamiques qui ont abouti à la conscience d'une différence entre Éthiopiens et Érythréens. Nous tenterons de mesurer leur apport dans la formation d'une identité nationale en rappelant leur fonction lors de la période coloniale; puis en faisant croiser leurs témoignages avec ceux d'autres acteurs politiques: les anciens combattants du Front de libération de l'Érythrée, afin de faire apparaître la notion d 'héritage politique. Juste après l'occupation de Massawa par l'armée italienne, le colonel Saletta enrôle deux compagnies appelées "hordes" de Bachi Bouzouk restées sur place après le départ de l'armée égyptienne en 18872. Le premier bataillon a été constitué à Massawa, le 1er octobre 1888, par le général Baratieri, un officier que l'histoire a durement jugé comme "responsable de la grande défaite italienne d'Adoua, en 1896, contre les Éthiopiens". Ce dernier note dans son journal intime: «Les Bachi Bouzouk, devant les bersagliers, ont une action d'exploration et de protection très
2 Siro Persichelli, Eroismo eritreo nella storia italiana, Domodossola, Edizioni « Ricordi d'Africa », 1968, cit. p. 12 17

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