ETRE ASSISTANTE DE SERVICE SOCIAL

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L'auteur propose, dans son ouvrage, de définir et d'analyser une condition professionnelle, celle d'assistante de service social. L'auteur restitue à ce milieu professionnel ses véritables dimensions, tant sur le plan de l'organisation institutionnelle que sur celui des compétences décisionnelles et des savoir-faire professionnels, et permet, en cela, de situer plus clairement les enjeux actuels qui le traversent.
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
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EAN13 : 9782296395817
Nombre de pages : 288
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ÊTRE ASSISTANTE DE SERVICE SOCIAL
Effets de positions et dynamique des pratiques en organisation

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
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1999 ISBN: 2-7384-8256-2

@ L'Harmattan,

Corinne SAINT MARTIN

ETRE ASSISTANTE DE SERVICE SOCIAL
"-

Effets de positions et dynamique des pratiques en orgallisation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

L'étude présentée dans cet ouvrage part d'une volonté d'appréhender les réalités sociales attachées au « travail social », et plus précisément à une profession: celle d'Assistant-e de Service Social, dans le contexte de bouleversement structurel social et économique qui est le nôtre depuis quelques années. Autrement dit, qu'est-ce qu'être assistante sociale} aujourd'hui.

Initiée dans la fin des années quatre-vingt, cette étude, réalisée dans la région toulousaine, est le résultat d'un travail d'observation mené durant quatre ans (de 1988 à 1992) sur les situations concrètes vécues dans les lieux de travail, par ces professionnel~. Ces lieux diversifiés par leurs domaines d'intervention, leurs types organisationnels, les règles institutionnel1es qui dominent, impriment des formes sociales multiples à l'activité professionnelle. Mais, la configuration même de cette profession, la place qui lui est faite, rendent compte, par ailleurs, de l'existence d'une position structurelle définie, au sein de laqueIle s'originent nombre de contradictions, de paradoxes, vécus dans le quotidien de l'exercice professionnel.
C'est en mettant en oeuvre une démarche compréhensive des pratiques, que nous avons tenté de saisir, de manière approfondie,

} Nous utiliserons dans notre ouvrage employée pour désigner la profession. cette dénomination communément

7

la nature de cette professionnelle.

position,

et par

là même,

une

condition

Cette position n'a cessé de se modifier dans le temps, en fonction des conjonctures et contextes sociaux, politiques, économiques successifs qui ont marqué des « repositionnements » professionnels. L'infirmière-visiteuse du début du siècle était définie comme «auxiliaire» du médecin dans la lutte contre les fléaux sociaux et sanitaires de l'époque, l'assistante sociale d'aujourd'hui est devenue une «intermédiaire sociale », se définissant elle-même volontiers comme «médiatrice» dans le champ organisationnel du travail. Entre ces deux figures, peu de traits communs subsistent, pourtant, nous le verrons, elles ne s'opposent pas non plus radicalement. Les logiques d'intervention ont également évolué, jouant sur la mise en oeuvre de l'activité. Il y a quelques années, évoquant leur pratique professionnelle, les assistantes sociales parlaient de « leurs clients ». Ce terme, aujourd'hui quelque peu tombé en désuétude, est cependant évocateur d'une certaine pratique de l'assistante qui disait son rapport spécifique à la pauvreté, la misère. Il exprimajt une logique d'intervention dans laquelle l'aide restait constitutive d'un rapport d'assistance et d'instrumentalisation de la personne aidée, et qui, enfin, engageait une certaine définition de l'organisation professionnelle (celle de profession libérale). Aujourd'hui, elles parlent « des usagers)} du service social, et bien évidemment, ces derniers n'appartiennent à personne. Les politiques d'action sociale, développées depuis une quinzaine d'années, ont énoncé en ce sens nombre de principes: on parle désormais «d'accession à l'autonomie des groupes et des individus »2. Il est question de donner une place plus grande à l'usager qui redevient «citoyen)} à part entière3.
2. Ministère de la Solidarité, de la Santé et de la Protection Sociale, Conseil Supérieur du Travail Social, Intervention Sociale d'Intérêt Collectih La Documentation française, Paris, 1981, p. 101. 3. « Une action sociale inscrite dans une démarche de solidarité et de démocratie, doit donc être recentrée sur ses bénéficiaires» - Document du 28 mai 1982 : Les orientations principales du travail social, N. Questiaux.
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De la même façon, si avant on parlait d'une clientèle traditionnelle du service social ou d'une cible privilégiée, qui engageait un certain type de pratique dite de «resocialisation}) dans une perspective psycho-éducative de l'aide, les temps ont changé. On attend aujourd'hui beaucoup et autrement des professionnels du « social », face à l'apparition de publics de plus. en plus diversifiés. La montée en puissance des processus d'exclusion sociale, inaugurée, entre autres, par l'accroissement du chômage, les phénomènes de précarisation sociale, conduisent les assistantes sociales à assumer, sous un mode nouveau, différents niveaux de fonction: à la fois pallier à des situations (gestion administrative des problèmes) et être des agents de tranc;formation de celles-ci (évaluation sociale et relais vers les dispositifs d'insertion ou vers des dispositifs lourds de gestion de l'inadaptation qualifiée4).
De manière plus générale, le travail social est progressivement devenu, par les multiples pratiques qu'il met en oeuvre, un espace organisé de gestion des problèmes sociaux dans lequel se mettent en place, depuis quelques années, de nouvelles formes de régulation sociale. Celles-ci interrogent les chercheurs. Pour notre part, c'est en partant d'un questionnement sur le travail social, dans son rapport au processus de gestion des inadaptations5, que nous
4. Comme l'exprime M.a. Marty dans Pratiques inventives du travail social, il existe un niveau qui correspond à l'impossibilité de la solution intermédiaire évoquée précédemment. Inclure les exclus est impossible dans le système social existant. Ce n'est que par un changement de ce système que cette opération sera possible. Mais ce niveau «entre dans le champ traditionnellement dévolu au politique, ce qui explique le mouvement des assistantes sociales vers le militantisme tant pour cautionner que pour repérer cè produit. » 5. Initialement, le questionnement prend corps dans une réflexion menée autour des questions liées à la pratique délinquante. Dans une précédente étude effectuée dans le cadre du cursus universitaire, je m'interrogeais ainsi sur la manière dont certains facteurs interviennent dans le processus de production du «délinquant», et dans quelle mesure. Me situant dans la problématique interactionniste, je considérais la déviance, l'inadaptation au sens large, non comme l'expression d'un « état », mais comme le fruit d'une interaction sociale engageant différents acteurs (la déviance comme processus), qui suppose l'appréhension d'un phénomène social plus collectif. Avec l'analyse de quelques récits de vie, il s'agissait de rendre compte des divers processus de production pouvant agir sur l'individu, ceci en 9

avons rencontré le métier d'assistante sociale et le champ d'une pratique professionnelle spécifique.
Cette profession sociale n'exprime évidemment pas à elle seule l'activité «travail social ». L'intérêt d'un tel choix réside, en premier Iieu, dans le fait qu'elle est la profession la plus ancienne et la plus réglementée. Une autre raison est qu'elle se situe dans tous les Iieux de gestion institutionnelle de l'inadaptation, et dans les différents niveaux de la prise en charge (diagnostic, orientation, traitement social). Enfin, sa position d'intermédiaire social, inscrite dans ce travail avec les « autres », et pour les autres, possède des qualités particulières: une position très spécifique en organisation dan~ laquelle elles exercent une fonction opératoire; et une position sur le registre de l'ordre social. Considérant ce dernier niveau, nous dirons qu'il est difficile de réduire leur fonction à l'assistance ou la normal isation, même si les assistantes sociales sont mandatées par une société qui doit faire face aux phénomènes multiples producteurs d'inadaptation ou d'exclusion sociale. Elles sont également les témoins, et éventuellement les porte-parole bien souvent impuissants des dérives d'un système social, dans les diverses modalités d'exclusion que celui-ci engendre. Elles doivent, par là même, gérer cette position d'intermédiaire, ou la subir, participer à la réalité d'un monde sans s'y inscrire véritablement. C'est d'abord là que semble se situer la mise en oeuvre concrète de l'aide. Maintenant que vont signifier les changements actuels pour l'organisation de leur pratique professionnelle, la définition de leur fonction? De quels systèmes interactionnels cette pratique est-elle porteuse? Autrement dit, de quelle manière intervient-elle dans son action quotidienne et que produit cette action sur l'individu aidé6,
tenant compte qu'en l'occurrence le « produit» peut réagir au processus dont il est l'objet. L'analyse, qui faisait état de certaines contradictions inhérentes au traitement social de la délinquance, a suscité de nouvelles interrogations et orienté mon projet de recherche sur le domaine du travail social. 6. Sur ces autres que l'on nomme « déviants », « inadaptés »., « exclus », « marginalisés », « délinquants », et maintenant « Rmistes ». Ces termes vont se
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dans un contexte de forte précarisation, où l'accès à l'emploi, « condition de l'insertion sociale », devient illusion ou « miroir aux alouettes », et où il apparaît qu'il y a loin du principe « d'autonomie» largement évoqué dans les discours à la réalité des pratiques: les usagers del11eurent quelque peu «prisonniers» ou dépendants des structures d'intervention et donc des professionnels, phénomène porté par les logiques l11êmesde mise en oeuvre de l'aide qui s'exercent dans le champ social. Plus globalement, nous poserons la question de la cohérence d'une pratique, nous interrogerons ce qui fonde sa dynamique de mise en oeuvre. Il est également important de préciser qu'elles exercent leur activité dans un champ: le «social» caractérisé par une grande indétermination. Nous avons été ainsi confrontés, dans notre enquête, à des difficultés d'approche de l'objet travail social, car, plusieurs dimensions émergent qui serviront à définir le terme même:

- c'est une activité sociale:

mais là nous avons affaire à une l11ultiplicité de pratiqués sociales, de statuts professionnels, et des professions sociales diverses; - celle-ci ne s'inscrit pas dans un champ d'intervention unique. Nous serons ainsi confrontés à l'existence de systèmes d'interventions multipies sous-tendus par des logiques institutionnelles et organisationnelles propres (Justice, Enfance inadaptée, Santé, Education, etc...), à l'apparition de nouveaux dispositifs qui organisent la rencontre de ces systèmes so\ls des modes renouvelés, à la mise en oeuvre de pratiques, de modes de collaboration entre les acteurs sociaux qui s'effectuent dans l'informel des jeux organisationnels;

réduire, en dernier lieu, à un seul signifiant: « celui d'une différence synonyme d'exclusion, mettant en un lot commun tous ceux qui ne sont pas dans la norme reconnue. celle ou paradoxalement existent des singularités» (V. Guienne, 1990, p.9) 11

de cette action sociale reste insaisissable, il est inhérent aux logiques même de fonctionnement de ce champ, le résultat s'inscrivant moins dans le règlement de problèmes identifiés que dans leur gestion;
- les différentes situations appréhendées par les multiples acteurs du « social» sont porteuses de représentations multiformes de l'aide et du travail relationnel. Enfin, le travail social constitue un champ d'activité singulier7, caractérisé par une instabilité quasi structurelle. Il évolue constamment sous la pression des « recompositions institutionnelles» et d'un contexte socio-économique qui modifie les demandes sociales, ou fait apparaître des problèmes sociaux renouvelés8. En résumé, cette indétermination est liée à une grande confusion des niveaux qui travaillent ce concept de travail social et qui jouent sur la représentation même des acteurs dans le champ. Mais elle reflète aussi certaines des spécificités qui fondent les logiques mêmes d'exercice professionnel. Autrement dit, il convient d'admettre que cette indétermination est quasiment constitutive de ce champ, elle en exprime les logiques intrinsèques, autour desquelles s'organisent les multiples pratiques qui le composent. Ce n'est qu'en tenant compte de ce fait que nous avons pu organiser notre réflexion, et envisager la relation existante entre des acteurs sociaux, ici les professionnelles du service social, et un système d'action organisée: le champ du « social» permettant de définir le domaine large du travail social. 7. « Le
chan1p renvoie à la m.anière dont un produit social est mis à la disposition

- le produit

d'une demande sociale à travers l'organisation d'un ensemble de rôles, d'objectifs et de moyens» (1. Rémi, L. Voyé, E. Servais, 1978, p. 240) 8. C'est en ce sens que Y. Barel, dans La reproduction sociale, évoque la naissance des systèmes d'intervention du « social» «non comme la réalisation progressive d'un plan rationnel d'intervention systématique et équilibré dans le fonctionnement des systèmes socioculturels, mais pour ainsi dire au coup par coup en fonction de l'apparition des problèmes sociaux, auxquels il apparaît nécessaire de porter remède pour des raisons morales, idéologiques, politiques, chaque fois contingentes. » (1977, p 493.) 12

1. Une transformation

qualitative du travail social

Champ mouvant, disions nous, et profondément instable. A ce niveau, une série de bouleversements ont marqué, pendant la décennie quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix, ce champ d'activité que constitue le travail social. A l'aube des années quatre-vingt-dix, période de notre enquête, divers dispositifs naissent et se développent qui inaugurent une transformation qualitative de l'action sociale. Celle-ci se définit progressivement dans l'articulation de deux champs jusque là séparés: le social et l'économique, mouvement qui génère un ensemble d'effets non négligeables sur les activités professionnelles du travail social. 11 pose également, de manière renouvelée, la question des enjeux attachés à une « recomposition » professionnelle dans le travail social, particulièrement dans le champ professionnel des assistante e)s de service social, qui parce que le plus ancien et le plus structuré, est le plus touché. C'est donc, à la fois l'action sociale qui subit des mutations conséquentes, et les professions sociales qui sont mises en question au coeur même de leur travail, car bien souvent on assiste à une déqual ification, une fragi Iisation des positions dans le champ. Avec les nouveaux dispositifs d'insertion, c'est aussi une c~rtajne culture professionnelle qui est interrogée, dans laquelle le travail relationnel (la relation duelle avec l'usager) et l'aide sont centraux. Bref, attaquées sur tous les fronts, certaines professions sociales doivent faire face en mobilisant de nouvelles ressources ou en exploitant l'espace d'action dans lequel elles s'inscrivent.
Ces bouleversements ne sont cependant pas récents. Car, en effet, ces changements, à la fois socio-économiques et sociologiques, prennent corps dans un mouvement plus général, et ont l'amplitude d'un véritable phénomène. Celui-ci s'origine dans une série d'évolutions dans le temps, tels le recentrage du dispositif vers l'administratif, avec les lois de 1975, la recomposition du paysage institutionnel, avec les lois de la décentralisation politique et administrative en 1982, l'apparition de nouvelles filières et modes de prise en charge de l'intervention publ ique (pol itiques de la vi lie, 13

nouvelles mesures d'insertion, projets divers d'action collective) De la même façon, l'apparition de demandes sociales nouvelles liées à l'extension du chômage, en consacrant l'augmentation et la diversification des phénomènes d'exclusion, participe de la transformation des fonctions dans le champ du travai I social. Il faut évoluer, s'adapter... C'est une invocation au changement de pratique qui est ordonnée aux travailleurs sociaux dans les discours officiels, mais aussi au coeur du travail en organisation dans les pressions diverses qui se font jour et se développent.
Et la question des moyens reste posée car ces changements échappent au champ lui-même. Ils trouvent, en effet, leur fondement à l'intérieur de celui-ci, dans des processus de recomposition administrative et institutionnelle, et à l'extérieur dans les évolutions structurelles d'ordre socio-économique. Ils révèlent des mutations profondes. La nécessaire revalorisation professionnelle est portée par une modification profonde de l'organisation du « social» qui réinterroge sa légitimité, et l'oblige à redéfinir des compétences « identifiables» par les autres acteurs en présence. Il y a, ici, un fait qui interroge et que ces bouleversements font émerger: cette crise dans le champ social entraîne une mise en question des qualifications antérieures. Elle montre, par là même, toute la fragilité du statut professionnel, elle donne à voir le mode de reconnaissance de cette activité. Comme l'ont défini nombre de chercheurs du « social »8, ces qualifications ne réfèrent pas véritablement à des techniques ou compétences affichées, mais plutôt à un rapport social qui autorise seul leur identification et leur légitimité. Le seul mandat ou titre ne suffit pas, dans le champ du travail social, à justifier d'une fonction définie et de sa considération. Ceci nous renseigne sur un des aspects clés, inscrit dans le processus de professionnal isation de ce corps. II apparaît également que ces bouleversements, s'ils s'expriment dans la prolifération des discours officiels, prennent également corps dans

8, Référence à .LN. Chopart. « Crises du travail social », dans MiRE info. n° 23. juin 1991, p. 4, qui cite M. Chauvière et Duriez. 14

les pratiques. Face à l'apparition de professionnels portés par les dispositifs nouveaux, face à la concurrence avec les bénévoles associatifs avec qui elles doivent désormais compter, mais aussi face à la rencontre « obligée» avec les acteurs du système politique local, la recherche d'une spécificité professionnelle constitue un enjeu certain, fort, qui travaille ces pratiques dans leur dynamique de mise en oeuvre.

Maintenant, ne nous y trompons pas, si les changements aperçus prennent un caractère nouveau, ils ne sont pas uniques dans l'histoire professionnelle. Dans le temps, en effet, les transformations dans le chalnp sont incessantes, auxquelles doivent être associés les « crises» ou malaises du travailleur social. Les assistantes sociales sont ainsi,soumises aux aléas conjoncturels sociétaux, aux évolutions structurelles de l'organisation9. C'est une activité professionnelle qui peut être, tour à tour, légitimée ou renvoyée à la périphérie de l'intervention. De fait, perdure dans le temps une instabilité du statut professionnel, liée aux effets induits par la pression adlninistrative, l'évolution de la division du travail dans le champ. Cette instabilité relève également de la nature du rapport entretenu avec les instances décisionnaires politiques et administratives. Ces crises rendront ainsi cOlnpte d'une fragilité quasi structurelle de cette activité professionnelle dans le procès du travail. Et là, nombre de paralnètres entrent en jeu qui rencontrent les logiques intrinsèques de fonctionnelnent du champ social, que nous évoquions plus haut. De la même façon, c'est au travers des Inultiples crises qui jalonnent l'histoire du travail social, corrélatives de restructurations institutionnelles, que se donnent à voir les contradictions sous-tendant la définition de l'aide attachée à cette activité. L'aide, nous l'avons dit, est multiforme, comme le sont les problèmes auxquels les assistantes sont journalièrement confrontées, comlne le sont les lieux dans lesquels les discours autour de l'aide sont Inis en oeuvre. L'aide n'est pas, en effet,
9. Nous pensons ici aux grands moments de restructurations institutionnelles, comme la mise en place du système de protection sociale après 1945, la réforme de 1964, les lois de 1975, ou la décentralisation. 15

l'apanage du seul travail social, il concerne également, à différents niveaux, les acteurs administratifs, politiques, les nouveaux acteurs experts dans des domaines d'intervention spécifiques, les bénévoles, etc... C'est à partir de cette notion et de ce qu'elle recouvre que les acteurs du champ sont désignés et se désignent en tant que spécialistes. C'est aussi dans le processus général inscrit dans la désignation de la déviance, du handicap, de l'inadaptation, donc dans les formes sociales de gestion et de régulation prises dans un contexte donné que s'institue du sens sur et autour de l'aide, et que se déterminent des compétences professionnelles. Ces différents constats nous laissent penser qu'il reste difficile de défin ir des attentes ou des orientations précises relatives à l'évolution de cette activité, si l'on ne s'attache pas d'abord à saisir ce que sont les enjeux professionnels d'une telle recomposition. Aborder cette profession dans une telle perspective, édicter des propositions suppose, en premier lieu, l'accès à une connaissance de la condition d'assistante sociale et de son évolution, c'est-à-dire de la nature spécifique de leur position tenue dans le champ social, de la représentation qu'elles en ont, de la façon dont elles s'y ~ont adaptées, et s'adaptent également aux transformations actuelles du champ.

2.

La théorisation « social »

sociologique

à

l'épreuve

du

Maintenant, la compréhension du métier d'assistante ne va pas de soi. D'une part, nous sommes confrontés à une série de représentations fabriquées par les acteurs professionnels, par les spécial istes du travai I social, ou par des acteurs extérieurs. D'autre part, nous assistons au maintien d'une i.mage implicitement dépréciée des travai lieurs sociaux, résultant d'un amalgame entre, d'un côté, les rTIodalités d'organisation du travail social et les pratiques professionnelles qui en découlent, et de l'autre côté, les missions qui lui sont attribuées et le profil des publics destinataires.

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La production théorique dans ce champ est diversifiée, à la fois, par les points de vue théoriques abordés et les objets traités. Elle a été initiée dans les années soixante-dix par un ensemble de travaux qui, axé principalement sur la thèse du contrÔle social, a contribué à maintenir cette dépréciation évoquée.

2. 1. Le travail social: à quoi ça sert?
Pour situer la naissance et le développement d'un tel courant dans le champ du travail social, il est utile ici de rappeler que le terme de «travail social» n'a pas toujours eu le sens qu'on lui prête aujourd'hui. Avant les années soixante-dix, il désignait l'ensemble des tâches effectuées par les services sociaux ou les buts que ces services fixaient, il n'était utilisé que dans une acception technique et limitée. L'intervention de théories critiques du travail social, dans les années soixante-dix, remet de fait en cause le traditionnel discours sur le travail social, empreint d'idéalisme, d'humanisme. Dans ce regard critique sur le travail social, il ne s'agit plus, comme auparavant, d'aider les professionnels en leur communiquant des instruments de mesure et de connaissance qui leur permettraient de rational iser leur action, l11ais iI s'agit d'une démarche de dévoilement et de dénonciation du fonctionnement et du rôle du travai I social.
Cette production théorique, axée sur l'analyse des fonctions objectives du travail social 10, et largement inspirée de considérations macro-sociologiques de type déterministe, commande également le regard porté sur les diverses professions sociales. L'assistante sociale est assimilée à l'ènsemble des travailleurs sociaux, dans le processus du contrôle social, inhérent

10. Le travail social devient ainsi un instrument de reproduction sociale et d'imposition des normes en référence à la vision marxiste d'une société dominée par la lutte des classes (en référence aux écrits de P. Bourdieu). II est également un instrument de répression des déviances et des marginalités, et l'on se situe là dans les travaux sur l'histoire du traitement social et idéologique des déviances et marginalités, qui analysent et mettent en oeuvre une contestation théorique et militante du renfermement et des institutions carcérales et asilaires (M. Foucault, groupe d'information sur les prisons, groupe d'information sur les asiles, etc... 17

aux mécanismes institutionnels du travail social. La profession, soit analysée dans son évolution historique (l. Verdès -Leroux, 1977), soit citée à titre d'exemple (C. Liscia, 1978), sert le plus souvent d'élément de validation des diverses théories, dans le cadre plus global de l'analyse du travail social. C'est à sa fonction objective que l'on s'intéresse. Ce point de vue transforme les professionnels en «agents» qui servent une institution; iI enferme les comportements individuels et collectifs dans des déterminations causales extérieures fortelllent réductrices. C'est une vision qui interdit la considération d'une marge de liberté ou d'une capacité d'arbitrage dans les pratiques. C'est aussi une démarche d'analyse qui reste très peu expl icite sur ce qui constitue, dans ses contenus mêmes, les différentes activités sociales englobées sous le terme de travail social. Et si, dans cette même période, des études existent qui relativisent le poids de ce déterminisme sociaPI, elles obéissent toujours à un même réflexe, celui de l'analyse du travail social pris dans une perspective générale ou globalisante.
Dans toutes ses études, en effet, le travai I social demeure l'entité de référence, mais notons que les théoriciens en sciences sociales ne sont pas seuls en cause, car parallèlement une nouveIJe dénomination administrative 12 se construit, qu'initient les services du ministère de la Santé, du commissariat au Plan.

II, Nous pensons aux propos de M. Mérignas, dans un article intitulé: « travail social et structure de classe». qui s'il présuppose un déterminisme de type structuraliste, met cependant en lumière le caractère non linéaire des conduites et pratiques des « agents» et « usagers », réfutant ainsi l'idée de consensus général du travail social. M. Mérignas, Travail social et structure de classe. A propos de la police des familles, de J. Donzelot, dans Critique de l'économie politique, n° 3, avril-juin 1978, p. 53. Ou bien cet ouvrage de J. Beauchard qui utilise dans son développement, la notion de normalisation sociale, mais fait intervenir des propositions autres quant à l'évolution des institutions du travail social, en affirmant que leur unité n'est pas donnée aujourd'hui par la cohérence d'un ordre moral qu'il aurait à défendre. Il ne s'agit pas d'assimiler le travail social à une « police des familles '>, mais considérer celui-ci comme organisation dont l'ordre fondateur ne peut être que celui du besoin (1979, p. 19). 12. On assiste, en effet, dans cette période à une extension conséquente de ce champ, et à une évolution de la division du travail dans le sens d'une plus grande spécialisation -

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Cette dénomination est, de Inanière plus générale, l'indice de transformations à la fois quantitatives et qualitatives de ces professions dans le champ social 13. Elle prend également tout son sens dans ce qu'elle permet de manière pratique. Soumises, dans leurs repr~sentations, aux rapports de force entre les divers groupes professionnels qui ont tendance à en faire leur affaire, les institutions et les professions participent de cette façon à la consolidation de la notion. Elle donne visibilité et légitimité aux nombreuses professions sociales qui composent le champ du travail social. Mais, par là Inême, les pratiques professionnelles ne vont désormais être perçues qu'au travers du prisme« travail social », notion qui devient unifiante et donc réductrice de la réalité de ce chalnp. C'est ce que J. Ion et J.P. Tricart (1984) montrent en traitant de cette « entité professionnelle problématique» que constitue le groupe professionnel des travailleurs sociaux. Cette dénomination unifiante sert de fait à désigner « un ensemble de salariés aux titres et statuts fort variés », qui ne pennet pas une véritable identification des différents groupes professionnels entre eux. De la même façon, il ne suffit pas d'approfondir un des modes de manifestation du travail social pour rendre compte de l'ensemble. Parce qu'il est traversé par divers champs (politiques, économiques, juridiques, domestiques), parce qu'il est le lieu de multiples pratiques et situations (celles concernant les divers professionnels, les décisionnaires, mais aussi les usagers), le travai I social n'en est que plus malaisément définissable de manière globale. Enfin, il n'existe pas une finalité explicite figée concernant le travail social Inais des finalités réajustables, dont la recherche de sens implicite n'est envisageable qu'en fonction du contexte sociétal tel qu'il se constitue à un mOlnent donné, dans ses différents aspects (politiques, économiques, sociaux, culturels), et en fonction de la situation objective des individus intervenant dans la dynamique interactionnelle, que ce soit les professionnels, les usagers, les décisionnaires.

13. Voir à ce propos l'article de M. Tachon (1985, p. 40), intitulé « Jeux et enjeux de la notion de travai I social». 19

L'objet « travail social» est polymorphe par définition, résistant à la décomposition analytique 14 ; une difficulté qui est résolue bien souvent par l'adoption d'un point de vue limité, ou d'un réductionnisme fonctionnel. Ces différentes approches théoriques que nous évoquions recouvrent cependant un intérêt: elles ont permis d'augurer une véritable approche d'un domaine jusque là très peu considéré. Elles ont finalement contribué à la conceptualisation du terme travail social et à la délimitation d'un champ précis, et ont montré quels pouvaient être le ou les modes de structuration de ce champ particulier et ses effets sociaux produits. Cependant, ce n'est qu'en réinterrogeant cette notion même, en définissant les différents niveaux de réalité qu'elle recouvre que l'on peut véritablement aborder l'étude de ce champ, ou d'une pratique dans ce champ.

2. 2. De la fonction objective au système de pratiques professionnelles
Des recherches sur le travai I social vont ancrer leur point de vue autour de la forme même du travail social et non seulement sa fonction, donnant ainsi une vision plus fine du travail social comme système de pratiques professionnelles] 5. Il existe ainsi, plus particulièrement à partir des années quatre-vingt, une série de recherches sociologiques qui se consacrent plus spécifiquement aux travailleurs sociaux ou aux assistantes sociales sous l'angle de l'analyse d'un métier, ou de la mise en évidence d'une logique professionnelle.

14. Comme M. Chauvière (1985, p. ] 63) , parlons donc plutôt d'un « travail du social », c'est-à-dire un processus original qui ne constitue « ni un travail politique pour l'accès au pouvoir et à son exercice, ni un travail productif, ni un travail domestique de reproduction sociale, ni un travail religieux d'interprétation et de conversion, bien qu'il s'apparente à certains égards à tous ». 15. Il existe toujours une certaine production théorique dans laquelle on s'interroge plus sur les finalités, les effets pervers ou l'efficacité de l'intervention sociale que sur sa raison d'être. Cet état de fait rend compte du rapport particulier entretenu par le travail social avec la connaissance, et offre l'exemple d'un travail discursif particulier dans ce champ.
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Certains auteurs tentent de donner une défin ition et une délimitation précise de ce groupe professionnel, «les travailleurs sociaux», à partir de la considération des multiples paradoxes qui le traversentl6. Tandis que d'autres associent la saisie des logiques d'action professionnelles à la considération du fait organisationnel. Nous pensons à cette approche de M. Yuille (1981) qui aborde le travail social dans une perspective dialectique comme « ensemble dynamique de réponses à des contradictions », éclairant ainsi d'une manière nouvelle le positionnement des travailleurs sociaux. Pour cet auteur, il existe une logique organisationnelle et institutionnelle, mais également une logique de l'action et des acteurs, c'est-à-dire « des rapports sociaux et des relations sociales qui se développent au sein et autour de la profession, des organisations, des institutions et de l'Etat ». Cette question de logique est, en effet, centrale car elle relativise le poids de la condition «d'agent» du travailleur social par rapport à l'usagerl7 (leurs stratégies n'étant pas que l'expression du contrôle social des instances étatiques) et par rapport à l'employeur, en opposant l'idée « d'autonomie relative» dont bénéficient les travai lIeurs sociaux dans leurs rapports avec ce dernier. Il introduit ainsi la question de l'articulation entre cadre organisationnel et pratique des acteurs, ces derniers contribuant à produire et reproduire l'organisation; il allie différents niveaux de réalité dans la compréhension de la logique des acteurs dans le champ: «Les conceptions sociologiques du travail social ont ignoré que le travail social est avant tout un travail et la situation personnelle, professionnelle, organisationnelle et institutionnelle des travai lleurs sociaux. »

16. Yoir à ce propos J. Ion et J.P. Tricart (1985). C'est autour de l'existence d'une « entité professionnelle problématique» que s'organise la réflexion des auteurs. Ils s'interrogeront sur sa forme visible, et sur les caractéristiques des divers professionnels qui la composent, dans les éléments qui les unissent ou les opposent. Cette étude a ainsi le mérite de pointer les aspects clés qui fondent l'originalité du travail social, en tant que groupe professionnel distinct. ] 7. « Les organisations de prise en charge des gens produisent des observations et décisions qui ont des conséquences sur l'état physique ou mental et sur le comportement des clients, en sens inverse, entrer en relation avec des clients, ne manque pas de provoquer des effets sur les attitudes et le comportement des professionnels (domaine cognitif et affectif}.» (Yuille, ] 981)
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Citons encore l'approche de Y. Troutot (1982) qui l11ène une analyse des travailleurs sociaux dans la perspective Weberienne des professions, en proposant une typologie des modèles professionnels 18. Celle-ci permet de situer les logiques d'action autour desquelles s'organisent les pratiques professionnelles, et de mettre à jour la structure des positions professionnelles dans ses traits caractéristiques. Il apparaît ainsi que la mise en perspective de ces modèles professionnels n'a véritablement d'intérêt que reliée à l'enselllble des déterminations inscrites dans le champ d'action. C'est la nature de l'inscription des professionnels au sein du champ organisationnel, dans les contradictions ou paradoxes traversant leur position, qui selnble être le moteur de l'action. La caractéristique principale de celle-ci réside dans l'existence de « l'impuissance» à laquelle sont confrontés journalièrement les travailleurs sociaux. Le pouvoir dont ils disposent résidera de fait dans une certaine dynamique de l'impuissance et dans sa gestion. Nous terminerons par l'évocation d'une recherche issue d'un travail collectif mené entre des travailleurs sociaux (assistantes sociales principalement) et des sociologues, et basée sur une approche empirique de l'exercice de cette profession] 9. Cette recherche montre ainsi l'intérêt de mener une réflexion à partir de situations concrètes vécues par une catégorie désignée de travailleurs sociaux, ici les assistantes sociales. De plus, partant d'un questionnement autour de la nature de l'évolution des pratiques20, ce n'est pas le métier qui est interrogé, Inais la fonction en organisation, du point de vue du pouvoir qu'elle est susceptible d'exercer au coeur même des différents appareils et, au-delà, de la dynamique potentielle exercée dans la transfonnation des rappory:s sociaux. Ce type
18. Son analyse s'inscrit dans une double perspective théorique: celle propre à la sociologie des professions, par la construction de modèles s'appuyant sur des classifications préexistantes, et celle propre à la sociologie des organisations, par l'utilisation d'outils conceptuels permettant de définir les aspects de la dynamique constitutive de logiques d'action. 19. En référence au Collectif Chevreuse dans Pratiques inventives du travail social. 20. Le constat d'une évolution du travail social passé progressivement d'une pratique relationnelle à une définition systémique de sa fonction en organisation. 22

d'approche va ainsi permettre d'accéder à une meilleure connaissance du mode de structuration de cet espace d'action, et des ressources organisationnelles dont les assistantes disposent effectivement dans la mise en oeuvre de leurs pratiques. Mais, comme le signifient les auteurs eux-mêmes, cette analyse organisationnelle laisse en suspens la question du déterminisme structurel pesant sur les pratiques, autrement dit du système de contrainte inscrit dans la mise en oeuvre de cette activité sociale21. Le regard sur le système socio-politique global ne peut être complètement abandonné. En résumé, ces différentes approches constituent des portes d'entrée intéressantes pour l'analyse de l'activité professionnelle, parce qu'ici est conférée aux acteurs et à leur rapport à l'organisation une ilnportance non négligeable. Parlant des professionnels du « social », on ne raisonne plus en terme d'agents d'un système, mais d'acteurs sociaux disposant d'une certaine marge de manoeuvre, et de ressources spécifiques. Elles donnent quelques éléments de compréhension quant au jeu des positions en organisation, de ce que sont ces dernières, de ce qu'elles permettent et induisent effectivement en terme de logiques d'action. Maintenant, il dellleure difficile de comprendre ce qui fonde ces pratiques sociales dans leur spécificité même, en tant que professions sociales distinctes. La notion de compréhension est ici envisagée dans le sens qu'en donne M. Weber (1971, p. 4), c'est-àdire: «la sociologie ne cherche pas à explorer le sens juste ou valable de J'activité humaine, mais le sens visé subjectivement en réalité ». Comment, par exemple, saisir l'évolution de cette condition particulière de l'assistante sociale qui n'est pas celle de l'éducateur spécialisé, ou de la conseillère en économie sociale et familiale, même si elle s'y apparente sur de nombreux points?

21. « Quels sont le poids et la force réelle des projets et des volontés collectives sur les résultats de l'action, obligée de passer par une médiation institutionnelle? quel est le rôle des appareils de production idéologiques comme les écoles professionnelles, la recherche ou les partis politiques sur le développement du travail social?» (Collectif Chevreuse, 1979, p. 147).
23

Appréhendée de manière globale, l'étude des logiques d'action des travailleurs sociaux fournira des pistes intéressantes quant aux nombreuses déterminations qui traversent ce champ. Mais ce type d'étude ne nous donne que peu d'éléments sur les raisons du malaise ou de la crise vécus par une profession sociale particulière, ou sur les ressorts d'une pratique, parce que là sont encore ignor~es les conditions réelles dans lesquelles une profession agit, conditions qui réfèrent implicitement aux critères spécifiques de chaque position professionnelle dans le champ. Appréhender les logiques inscrites dans chaque activité sociale suppose donc de considérer ceIJes-ci séparément. Je reprendrai ici cette réflexion de J. Ion et J.P. Tricart, « l'histoire des métiers montre qu'à chacun d'eux correspondent un ensemble institutionnel ou un champ spécialisé et des organismes employeurs suffisamment importants pour influer sur les formations et les définitions d'emplois ». Autrement dit, concrètement, on ne peut expliquer ou comprendre les « résistances au changement », ou les situations de malaise ou de crise s'exerçant dans le champ du travail social aujourd'hui, qu'en situant les enjeux inscrits dans les bouleversements vécus pour chacune de ces professions, les conditions réelles dans lesqueIJes elles se trouvent. Face au changement, il n'y a pas une réalité du travail social mais de multiples réalités en fonction des lieux où l'activité est mise en oeuvre. C'est à partir de ces différentes considérations sur le travail social que s'est construit notre objet d'étude. Envisagé sous l'angle de la compréhension d'une pratique professionnelle, il convenait de porter le regard sur une profession sociale, donc sur un groupe d'acteurs sociaux spécifiques considéré dans son rapport avec un système d'action organisé: le « social ».

24

3. Pour une approche compréhensive

des pratiques

Cette profession se distingue par un ensemble de caractéristiques qui sont celles d'une catégorie socioprofessionnelle particulière. Reconnue par l'Etat, elle est régie par une réglementation déterminant des compétences spécifiques, et son rapport à l'employeur s'inscrit dans des conventions collectives précises. Elle possède des attributions générales posées sur une base fonctionnelle déterminée23. Un héritage historique spécifique fonde cette homogénéité professionnelle, en les situant dans un même registre d'appréhension du social. Un code de déontologie existe également qui révèle la prégnance d'une éthique professionnelle. Cette dernière, constituée de valeurs spécifiques, génère un « savoirêtre» et un « savoir-faire », contribuant à donner à la profession son caractère emblématique, qui laisserait supposer une certaine cohésion dans les pratiques24. Mais si les références symboliques et idéologiques continuent de jouer un rôle non négligeable dans la mise en oeuvre des pratiques professionnelles, elles !le permettent guère de préjuger d'une unité de la fonction et du rôle de l'assistante dans le champ. Autrement dit, l'idée de transmission idéologique inscrite comme processus de normal isation sociale que des chercheurs, tels J. Verdes-Leroux, ont définie comme principe même de la pratique et final ité globale du travail social, constitue un point de vue théorique ne pouvant aider à l'appréhension du champ dans sa réalité actuelle. Les transformations successives

23. Etles participent de l'aide et du suivi des populations prises en charge dans le cadre des politiques d'action sociale par l'institution des mêmes critères de définition des problèmes. Ceux-ci sont étroitement liés à l'élaboration de savoirs spécifiques sur le social, empruntés à différents champs des sciences humaines, et à la mise en oeuvre de techniques particulières autour de la relation d'aide. Les tâches administratives font parties de leur fonction. 24. Nous préciserons également qu'il s'agit d'une profession fortement féminisée (environ 3 % d'effectifs masculins en 1984) 25

dans le champ, qu'elles soient d'ordre structurel ou25 plus conjoncturel, ont marqué un repositionnement26 de ce corps et ont réaménagé de nouvelles modalités de sa fonction et de l'agencement des pratiques. Son contenu structurel a réellement changé.
Evoquons, par exemple, cet aspect important de l'évolution professionnelle qui montre qu'elle n'est plus, comme dans le passé, une profession hégémonique dans le champ du travail social. Il apparaît ainsi que la progression des professions sociales a été marquée, entre 1974 et 1984, par un rééquilibrage au détriment des assistants sociaux qui passent de 50 % de l'ensemble à moins de 36 % 27. Y est associée une transformation de la dénomination, nous l'avons dit. Au départ, « le travail social, c'est le service social, et le service social, ce sont les assistantes sociales». Progressivement, ce terme va désigner l'ensemble des professions sociales, au fur et à mesure de leur croissance et de leur
25. Evolution de la division du travail dans le champ, réorganisations administratives successives (lois sociales de 1975, décentralisation en 1982, les politiques sociales alliant les champs économiques et sociaux). 26. Nous emploierons volontiers le terme de «positionnement» pour désigner l'action de définition et de redéfinition d'une place professionnelle par le jeu des contraintes du cadre d'activité et des stratégies individuelles et collectives des
ass istan tes.

27. Dans la revue MIRE Info (199 I, n023, p. 4), il est fait état d'un ralentissement du mouvement plus général des professions sociales dans le champ à partir de 1978. « Les chiffres les plus récents confirment cette régression. La comparaison des taux de croissance annuels moyens entre les périodes 1974-7984 et 1984-1988 le montre bien: ainsi, de 8,8 0/0,il tombe à 3,5 % pour les éducateurs ~pour les assistants sociaux, le chiffre, déjà faible, de 3,6 % tombe à 1,8 010 peine le seuil à de renouvellement» . Nous trouvons également des indices de cette évolution dans la transformation du titre dans la nomenclature socioprofessionnelle de l'INSEE. En effet, l'assistante a longtemps été la seule profession sociale à être isolée comme telle dans «personnels de santé et services sociaux» (à partir de 1968). Progressivement, cette catégorie va s'inscrire à côté des professionnels de l'animation culturelle, de l'éducation spécialisée, pour aboutir en 1982, au regroupement avec la plupart des professions sociales, au sein de la catégorie générale: « professions intermédiaires de la santé et du travail social ». Si la place des professionnels dans cette nomenclature constitue un bon indice de visibilité sociale, elle nous signifie également le changement de position professionnelle qui s'est opéré, conjointement à une évolution dans la division du travail. 26

diversification. Participant de ce même mouvement, le service social devient une structure regroupant des travai lIeurs sociaux de formation différente. Ce phénomène témoigne d'une redéfinition de la division du travail, et des fonctions qui permettaient de distinguer les assistantes face aux autres professionnels. Dans certains champs d'activité, cela se traduit par une dévalorisation de cette fonction, car mal définie elle tend à se confondre avec des tâches administratives ou d'animation. Un autre constat est à faire: inscrite dans un ensemble institutionnel puissant, le domaine de la protection sanitaire et sociale, cette profession connaît une dispersion très grande de ses employeurs. La structure d'emploi révèle ainsi une multiplicité de statuts et de situations juridiques28. On enregistre, selon les lieux d'exercice, des inégalités en matière de recrutement, d'avancement et autres avantages professionnels. Tous ces éléments distendent les formes possibles de cohésion, et conduisent, entre autres, à une parcellisation des revendications professionnelles. Mais c'est également la diversité des pratiques qui domine. De multiples institutions les accueillent, qui renvoient à l'existence de systèmes d'action multiples, avec des partenaires spécifiés, des attributions, moyens, financements légaux propres, des organismes d'intervention dotés de personnels, et des règles organisationnelles spécifiques. Choisir d'étudier la profession dans son ensemble, c'est-à-dire dans les multiples lieux où elle inscrit son activité, c'est rechercher au travers de la diversité professionnelle les éléments de continuité qui constituent l'essence de cette profession. C'est tenter d'approfondir, de manière féconde, le système de contraintes général dans lequel cette activité s'insère. Mais notre objectif ne réside pas uniquement dans la mise à jour des effets de structure, qui ne donneraient qu'une vision incomplète de ce qui fonde la dynamique des pratiques. Il s'agit, en tenant compte de la diversité des situations professionnelles possibles, d'appréhender de manière fine leur
28. De plus les conditions d'embauche varient également. Elles peuvent être titulaires, vacataires, ou contractuelles. 27

mode

d'inscription dans les différents lieux du « social ». Il existe

une «logique objective» prédominante dans la structuration du champ social qui a défini un espace de positions sociales spécifiques, à partir de laquelle est mise en oeuvre l'activité professionnelle. Mais, à cette dimension imprimant un espace propre de contraintes, et donc une certaine orientation des pratiques, se superpose une autre réalité dont témoigne l'existence d'un ensemble de positions acquises29. Celles-ci ren'verront plus spécifiquement à des mécanismes de légitimation et de régulation professionnelle, qu'il est important de faire émerger.

Quand M. Autes (1985), parlant du travail social, affirme que c'est l'idéologie qui tient lieu de cohérence à ce système institutionnel, nous pensons qu'il convient, en premier lieu, de se pencher sur le mode d'articulation des professionnelles au « social », que nous considérerons à la fois comme chal11p ou système, et envisager leurs comportements dans les différents réseaux institutionnels pour comprendre ce qui fonde effectivement cette cohérence des pratiques. Le point de vue organisationnel semble donc bien adapté à notre objectif de connaissance d'une profession, car il est important d'appréhender la manière dont les assistantes interviennent effectivement dans l'espace du « social ». Envisageant la relation, entre des acteurs sociaux (une catégorie professionnelle) et un système organisé (le domaine large du travail social), c'est leur mode d'investissement qui donnera ses contours et qualités à la fonction professionnelle, au-delà d'une définition générale établie. L'homogénéité professionnelle procédera en cela d'une définition systémique30.
29. La position est considérée comme « une façon de combiner et de valoriser les possibilités de base...C'est la position qui détermine la hiérarchie des ressources et leur mode de faire valoir. » (J. Rémi, L. Voyé, E. Servais, 1978, p. 240). 3D, Une question d'ordre théorique mérite d'être évoquée ici. A propos du « social », est-il pertinent de parler de système s'agissant d'un champ protéiforme, constitué par des structures éclatées, et renvoyant à des statuts légaux, des financements diversifiés, donc à des champs de nature différente. Nous dirons qu'il existe un jeu collectif, et qu'il s'inscrit d'une part au travers de l'existence de règles explicites marquées par le processus de rationalisation administrative du social. Celui-ci définit les modalités d'imbrication des institutions entre elles, et ordonne le développement des filières de prise en charge (entre autres dans la cohérence des
28

L'exposé de notre travail s'organise donc en deux temps: Dans un premier temps, nous effectuerons une analyse du système de contraintes, considéré comme préalable à la compréhension des pratiques professionnelles, et à la définition des dynamiques d'action. Nous avons ici associé deux axes principaux d'analyse: - En premier lieu, une enquête historique par la mise en oeuvre d'une analyse chronologique de la constitution du champ. Elle montre les modalités d'émergence et de constitution des formes de rationalité professionnelle, et permet de définir les éléments structuraux essentiel~ qui dessinent un espace d'action spécifique de la fonction de l'assistante. - L'analyse, ensuite, du champ professionnel actuel qui met en évidence la nature des places tenues dans ces dispositifs par les professionnels et les contraintes spécifiques qui s'y repèrent.

Dans un deuxième temps, nous effectuerons une analyse des comportements et du sens donné à ces comportements dans les discours, permettant de comprendre comment les professionnelles travaillent les contraintes administratives du champ, par quels jeux d'adaptation et quelles stratégies se construit et se définit un espace d'action.
Il est uti le de préciser ici que la référence au concept de stratégie31 vise simplement à restituer à l'acteur professionnel sa part
représentations du social qui sous-tendent leurs existences en tant que tel). Ce sont les « réseaux interorganisationnels» qui permettent de constituer le système. Sa dynamique principale s'inscrira autour de cet enjeu permanent que constitue la gestion de l'inadaptation, contribuant à dégager une logique transversale et dominante. Constitué d'éléments formels, il repose également sur des processus informels. inscrits dans la manière dont les différents acteurs sociaux se comportent dans ces réseaux institutionnels. Ce qui nous intéresse dans l'utilisation de la notion de système, c'est donc de pouvoir localiser, identifier un niveau de déterminations jouant sur la mise en oeuvre des pratiques, autre que celui inscrit dans le cadre de l'organisation d'appartenance, tout en étant étroitement articulé. Comme E. Friedberg dans le pouvoir et la règle, nous dirons que le système: « est ce que les acteurs en ont fait et en font, il est ce que l'analyse permettra de déceler, ni plus ni moins (..,). L'utilisation de cette notion n'implique donc aucune hypothèse sur la nature, les propriétés et les limites du système ». 31. Nous parlerons plus volontiers de stratégie de positionnement. 29

d'initiative dans l'élaboration de son activité. Nous tiendrons cependant compte du fait que la rationalité professionnelle ne trouve pas uniquement sa réalité dans un construit organisationnel, un système d'action concret dans lequel s'insérerait cette pratique32, mais réfère également à une position donnée dans une structure sociale, et à ses contradictions33. La pratique inscrit. sa réalité sociale dans les fonctions sociales, économiques. et politiques qui la traversent, et qui contribuent par certains effets à engendrer des déterminations propres sur les positions des professionnelles.
Autrement dit, si notre analyse relativise la force des déterminations structurelles sur l'agencement et la mise en oeuvre des stratégies, elle ne l'évacue pas complètement. La nature de la position d'intermédiaire social dans l'organisation recèle un ensemble de ressources potentielles que l'assistante aura capacité à réutiliser dans la mise en oeuvre de sa pratique quotidienne; et c'est la qualité même de cette place qui lui permettra de contrôler, avec plus ou moins de succès, certaines « sources d'incertitudes» relevant de la structure de l'organisation34.

32. En référence aux concepts développés

par M. Crozier et E. Friedberg (1977).

33. Comme M. Pages, M. Bonneti, V. De Gaulejac (I985, p. 250), nous dirons que l'organisation ne peut se définir comme {( entité autonome », elle est {( un système dialectique en rapport avec son environnement et les éléments qui le composent ». 34. {(L'état même de la technique, du commercial ou de la structure d'organisation ouvre en permanence un jeu possible entre les acteurs du système des rapports humains. Le pouvoir de se faire écouter et d'arriver à ses fins particulières, peut ainsi provenir de l'état même de la structure. » (R. Sainsaulieu, 1987).

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