Etudes sur Roger Bastide

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 214
Tags :
EAN13 : 9782296306004
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

" ETUDES SUR ROGER BASTIDE

DE L'ACCULTURATION À LA PSYCHIATRIE SOCIALE

Actes des Rencontres normandes autour de Roger Bastide qui se sont déroulées entre octobre et décembre 1994 à Caen, Lisieux, Rouen

@

L'Harmatffin,

1996

ISBN: 2-7384-3457-6

Sous la direction de Claude RAVELET

,

ETUDES SUR ROGER BASTIDE
DE L'ACCULTURATION À LA PSYCHIATRIE SOCIALE

Préface de Jean Duvignaud

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Nos remerciements vont à : l'UNESCO le Ministère des Affaires Étrangères La municipalité de Lisieux, en partic11lier le Dr Triqueneaux, Maire-Adjoint l'Université de Caen l'Université de Rouen la Ville de Caen Louis Moreau de Bellaing Luiz Ferraz pour l'aide qu'ils nous ont apportée

SOMMAIRE
Jean DUVIGNAUD Préface Hélène REBOUL Être étudiante avec Roger Bastide Claude RA VELET Introduction

7

9 13

ALTÉRITÉ, ACCULTURATION ET RACISME

Martine DÉOTTE Les hommes de bonne volonté Maurice MAUVIEL Réponse à une question de Roger Bastide Renato ORTIZ Le voyage, le Populaire et l'Autre

23

29 71

DU CONCEPT AU TERRAIN:

MAGHREB, BRÉSIL

Camille LACOSTE-DUJARDIN De l'acculturation à l'interculturalité

en passant par les contes

89

Véronique BULTEAU La mémoire de l'intérieur du Brésil Monique AUGRAS La construction de l'identité mythique dans le candomblé

99 113

SOCIOLOGIE ET PSYCHANALYSE;

LA PSYCHIATRIE SOCIALE

Louis MOREAU DE BELLAING Les rapports entre Ethnologie, Sociologie et Psychanalyse dans l'œuvre de Roger Bastide Norbert LE GUÉRINEL "Sociologie et Psychanalyse" revisité Robert BER THELIER Bastide et moi, ou comment l'esprit vient au(x) psychiatre(s)
ROGER BASTIDE ET LES SCIENCES SOCIALES

127

143

149

Chryssoula CONST ANTOPOULOU Le prochain et le lointain: pour une anthropologie de la communication contemporaine

159

Jean POIRIER Roger Bastide ou la liberté d'esprit Philippe LABURTHE- TOLRA L'inactualité de Roger Bastide
ANNEXES

169

175

Biographie, bibliographie de R. Bastide Les auteurs, les participants au colloque

181

Bastide appartient à cette espèce d'hommes de pensée et de savoir que l'on ne peut enfermer dans une étroite spécialité. Durant une vie qui l'entraîne sur trois continents, il ne s'est pas contenté de labourer le maigre terroir d'une discipline close... Qu'il ait été attiré par la littérature, écrit un ouvrage sur Gide, qu'il ait été philosophe, critique d'art, psychologue, anthropologue, observateur attentif du métissage culturel et religieux du Brésil et de l'Mique, défticheur de la psychiatrie sociale - voilà qui fait de son œuvre une matrice de recherches inédites et un carrefour de réflexions. En un temps où "l'économie politique du signe" assigne à chacun un "label" ou une étiquette, où des discours impérieusement dogmatiques défient l'expérience vivante, il est, comme le dit un des participants à ce colloque, "inactuel" - c'est-à-dire le contemporain des libres chercheurs, par la richesse des pistes qu'il ouvre et les réponses qu'il apporte à des questions que l'on ne se pose pas encore. Aussi, les textes réunis ici, lors des rencontres organisées par Claude Ravelet en Normandie, sont-ils l'occasion de s'avancer après lui, mais avec lui, sur des terres encore peu déftichées de l'acculturation, de la psychiatrie sociale et, plus généralement, d'une anthropologie: une connaissance en mouvement, ouverte et jamais achevée. Jean DUVIGNAUD

Hélène REBOUL
" ETRE ETUDIANTE AVEC ROGER BASTIDE
,

Reprendre des études quand on n'est plus toute jeune (environ 35 ans) dans les années 60 constituait une expérience personnelle face à ses propres capacités intellectuelles orientées vers la recherche et, dans le même temps, découvrir comment d'autres plus jeunes ou plus âgés s'y prenaient!

Le séminaire Participer au séminaire constituait en soi une certaine prouesse puisqu'il fallait se faire accepter, c'est-à-dire soumettre au Maître le sujet qui lui conviendrait! C'est pourquoi, Monsieur Bastide demandait qu'on lui soumette trois sujets possibles auquel on aurait pensé, en précisant, bien sûr, l'argumentation. À notre tour nous recevions un avis détaillé en réponse à chacun des thèmes présentés. Il est clair, du moins ce le fut pour moi, que Roger Bastide avait fait un choix: sur les trois sujets proposés le premier fut rejeté, il concernait le fonctionnement conjugal non officiel; le second me fut déconseillé : la solitude des personnes adhérentes à la société protectrice des Animaux (SPA) ; c'était l'aspect animalier qui pouvait donner lieu à des aspects criticables face aux interprétations analytiques possibles.. Le troisième fut retenu sans réserve, même encouragé, l'approche de la mort chez le vieillard, sujet qui vraisemblablement n'avait pas fait l'objet d'études antérieures... Ainsi, je me suis laissée "embarquer" dans une croisière au très long cours et dont je ne supposais pas que le trajet serait si long! Mais, là où j'en suis aujourd'hui, je peux affimer que la remarquable formation reçue au seminaire a constitué une base des plus solides aussi bien pour mener la recherche que pour enseigner la méthodologie de recherche.

Une méthode de travail Ce qui était frappant au séminaire c'était la manière d'y travailler: chaque étudiant, la plupart des professionnels, un certain nombre œuvrant dans l'action sociale et se posant un bon nombre de questions dont il espérait trouver des réponses à l'issue des études.

,

10

H. REBOUL

Avec Roger Bastide, j'ai donc travaillé à mon sujet de Diplôme de l'École Pratique des Hautes Études: les conduites funéraires chez le vieillard, puis ma thèse de 3èmecycle, sur l'image de sa mort et le vieillissement. Ce qui m'a donné la chance de travailler durant 4 ans, je pense, avec le Maître. Le séminaire hebdomadaire, où je ne me rendais que tous les 15 jours à cause de ma vie à Lyon, rassemblait, me semble-t-il, entre 20 et 30 étudiants. Pour moi ce qui soulevait mon étonnement et mon admiration, c'était la disparité des sujets d'étude. Après le cours de Monsieur Bastide, un ou deux étudiants présentaient l'état de leurs travaux. Ce qui m'a toujours étonnée c'est qu'en écoutant les compagnes et compagnons exposer leur méthodologie, bien que le sujet soit très différent du sien propre, on se rendait compte que les interrogations méthodologiques étaient cependant assez proches. Cette manière de faire à savoir écouter les autres et se trouver renvoyé à sa propre recherche avait un pouvoir étrange de dynamisation... En quittant le séminaire j'avais toujours le sentiment que, rentrée chez moi, j'aurai un autre regard sur ce qui faisait l'objet de mon étude. Cela donnait un élan très stimulant!

Des rencontres Autre aspect du séminaire qui souleva mon étonnement: ce fut la manière dont Roger Bastide ouvrait son séminaire soit à des hôtes de passage, soit à des habitués, que ce soit au début de l'année ou à l'occasion d'un voyage d'un professeur en France et donc à Paris. Ainsi, ai-je entendu Laurence Wyllie, Robert Jaulin, Louis-Vincent Thomas, Albert Memmi et encore d'autres! Autre situation qui frappait mon imagination: les lieux! Nous étions accueillis aux Invalides, lieu très prestigieux. La première année nous étions dans une grande salle ronde, lambrissée, une immense table recouverte d'un magnifique tapis en feutrine verte, sur lequel il ne fallait ni mettre des cendres de cigarettes, ni faire des taches d'encre... Pour se rendre à la salle de cours, on devait traverser quelques cours intérieures où des blessés, plutôt jeunes, déambulaient. C'était pitié de voir ces jeunes gens ainsi handi, capes... I . Les années passant, nous fûmes moins bien "logés", mais par contre tout était bien rassemblé: secrétariat, bureau de Monsieur Bastide et bibliothèque. Les personnes, bien sûr, m'ont marquée: Le Docteur Raveau, psychiatre, Denise Dauty qui nous donnait des cours de bibliographie dont le souvenir m'a toujours suivi, soit pour mes recherches bibliographiques soit ensuite pour transmettre "le flambeau" à mes étudiants dans un domaine si riche et si vivant, qui appanl'rt, cependant, rébarbatif à d'autres...

ÊTRE ÉTIJDIANTE

AVEC R. BASTIDE

Il

Pour conclure

Grâce aux apports des uns et des autres complémentaires, la journée passée à l'EPRESSs'avérait d'une richesse incommensurable et pour laquelle, il me fallait bien 15 jours afin de tout assimiler! Ainsi donc, par-delà les informations, les savoirs, la multitude des sujets abordés et présentés par les étudiants obligeait à procéder à une ouverture inégalable sur les autres cultures (hailienne, malgache, sénégalaise, etc...) De ces années je garde des souvenirs contradictoires: le séminaire représentait le lieu idéal pour progresser de manière différente. un lieu où on apprenait l'écoute de l'autre grâce à la qualité d'attention que portait Roger Bastide à chacun de nous; en mème temps et paradoxalement, si le séminaire représentait le prolongement de son propre territoire, ces études ainsi suivies contribuaient à massifier davantage le travail professionnel, familial et de recherche. Tout se "casait" malgré tout! Ce fut un honneur de suivre les cours de Roger Bastide, auquel s'ajoutait la qualité de l'homme transparaissant à travers sa très grande humanité, qu'éclairait son sourire ironique.

Claude RA VELET

INTRODUCTION
D'octobre à décembre 1994 eurent lieu à Caen, Lisieux et Rouen des journées d'étude intitulées: Rencontres normandes autour de Roger Bastide. Ces ''journées'' étaient organisées par le Département "Sociologie" de l'Université de Caen et l'association Bastidiana, relayés à Rouen par le Département "Sociologie" de l'Université de cette ville (en particulier par Jean-Luc Nahel). Des rencontres qui sont "normandes" par le lieu et les organismes impliqués : universités de Caen et Rouen, Bastidiana dont le siège est près d'Évreux. Si Bastide est un homme du sud (Nîmes, Valence), du Brésil (où il séjourna de 1938 à 1954), de Paris (1954-1974), il n'eut que peu de rapports avec la Normandie. Néanmoins, lorsqu'il enseignait au Centre de Formation aux Recherches Ethnologiques avec Leroi-Gourhan, il emmenait ses étudiants sur le terrain pour les initier à l'observation ethnologique. Où les emmenait-il? En Normandie justement, dans la région d'Alençon. Ces rencontres furent intenses. On y vit se mêler des anciens amis et étudiant(e)s de Bastide, des étudiant(e)s des deux universités, des professeurs étrangers... L'accueil de la municipalité de Lisieux fut particulièrement chaleureux. Sur l'ensemble des domaines étudiés par Bastide, deux ont été choisis en raison du caractère innovant que Bastide leur donne. Il s'agit de l'acculturation, des questions relatives aux contacts entre civilisations, et de la psychiatrie sociale ainsi que des rapports entre la psychanalyse et la sociologie. Nous nous devions de terminer ces rencontres sur une journée consacrée à la place de Bastide dans l'anthropologie et plus généralement dans les sciences sociales.

1. Altérité, acculturation et racisme On peut penser que c'est au contact du Brésil que Bastide a fait des rapports entre cuhures sa grande spécialité. En effet, un des premiers textes de Bastide au Brésil s'intitule "Méditations brésiliennes sur un marché de Sâo Paulo"(l), écrit juste après son arrivée. Dans cet article, Bastide compare la
(1) inDom Casmurro, Rio, 2juillet 1938; repris inBastidiana, n° 6,1994, pp. 113-114.

14

c. RAVELET

floraison de races qu'il observe sur ce marché brésilien avec celle qu'il avait observée sur des marchés cévenols où se croisaient descendants de Romains, de Gaulois, de Germains, de Sarrasins, toutes races qui ont constitué, à la longue, la culture française. Et Bastide de constater qu'un mélange du même genre est en train de constituer la culture brésilienne. Il ne faudrait pas croire que les contacts culturels ont commencé à préoccuper Bastide à partir du Brésil. En 1931, il avait réalisé une enquête sur "Les Arméniens de Valence"(2) où il observait chez eux des changements culturels dus à la situation d'immigration, à l'influence française, et en même temps des résistances culturelles cristallisées autour de regroupements associatifs et religieux. Ce texte est remarquable et peut être considéré comme une sorte d'ébauche, sur un autre terrain, des Religions africaines au Brésil. En particulier on voit s'esquisser, vingt ans avant qu'il ne commence à les formaliser, les premiers éléments d'une sociologie des interactions entre le social et le religieux. Même si les termes ne sont pas encore employés, les idées d'acculturation, d'enculturation sont déjà présentes. Un an avant de partir au Brésil, Bastide fait une communication au Congrès de Sociologie (Paris, 1937), sur "Les équilibres sociaux-religieux"(3), texte également de grande importance (et malheureusement peu connu) qui marque une nouvelle avancée dans la théorisation des rapports culturels et qui balise, en quelque sorte, ce que sera son approche du Brésil. Dans ce texte, Bastide fait une distinction très "gurvitchienne" avant la lettre(4) entre équilibre externe et équilibre interne, il distingue également deux réactions possibles des religions menacées par une autre: le syncrétisme (le terme est employé), le rejet et la condamnation de l'autre comme hérétique. La présence de l'altérité différente impose un rééquilibrage qui peut être juridique, politique, sociologique, psychologique (ici apparaît une première esquisse du concept de coupure, non encore nommé), enfin il peut y avoir ségrégation, c'est-à-dire frontière nette. Bastide fait appel aux concepts marxistes d'infra et de superstructure qu'il emploiera largement dans Les religions africaines au Brésil. On voit là que Bastide n'arrive pas au Brésil totalement "neuf", il pos(2) "Les Annéniens de Valence", in Revue Internationale de Sociologie, n° 1-2, 1931, pp. 17-42 ; repris traduit en portugais in Textos, CERU, n° 5, 1994, pp. 69-93. (3) "Les équilibres sociaux-religieux", in Revue Internationale de Sociologie, n° 3-4, 1937, pp. 465-479. (4) A cette date, Gurvitch n'a pas encore développé ses principales théories. N'oublions pas qu'il a quitté l'URSS à la suite de divergences avec les communistes, alors qu'il avait participé auparavant à la révolution d'Octobre. Ce philosophe de fonnation se lance en France dans la sociologie; deux ans avant le congrès (1935) il avait soutenu sa thèse sur L'idée du droit social. Peu connu en 1937, il avait publié deux ouvrages.

INTRODUCTION

15

sède déjà une grille de lecture qui lui permettra d'aborder les phénomènes acculturatifs très nombreux dans ce pays. Les articles de 1931 et 1937 sont autant d'étapes qui conduiront à cette "théorie générale des interpénétrations culturelles"(5) que sont Les religions africaines au Brésil, et il est intéressant de voir une pensée en formation, en évolution. Entre 1945 et les années 50, Bastide va connârtre les travaux américains sur l'acculturation, en particulier le grand Herskovits, qui est passé lui aussi par Sâo Paulo, et auquel Bastide marquera un attachement constant et fidèle tout au long de son œuvre. En 1945 paraît le "Memorandum on the Study of Acculturation"(6), texte fondateur pour toute la théorie de l'acculturation qui viendra compléter, avec les autres écrits d'Herskovits, la grille de lecture de Bastide. Peu après sa nomination en Sorbonne (1958), cet ancien socialiste de la SFIO adhère au MRAP auquel il prêtera son nom et pour lequel il fera des conférences. La lutte contre le racisme lui apparaît comme une conséquence logique du respect de l'altérité, de la même façon que Bastide critique toute forme d'acculturation imposée, planifiée, ainsi que l'idée de développement. C'est cet aspect de Bastide qu'évoque Martine Déotte dans son intervention. La remarquable contribution de Maurice Mauviel se situe bien dans la suite de celle de M. Déotte. En montrant l'apport important des Idéologues dans la constitution d'une théorie de l'acculturation, M. Mauviel remarque une contradiction interne française entre l'idée d'universalisme de la pensée française et sa position colonialiste ou sa réaction belliqueuse à des défaites militaires cinglantes, contradiction qui n'est pas sans perturber jusqu'aux radicaux-socialistes les mieux intentionnés, comme Durkheim. M. Mauviel note certaines incohérences de cet ordre chez Bastide. La première partie se termine par une réflexion de Renato Ortiz, étudiant brésilien de Bastide. Dans un petit poème en prose datant de 1927, "Dépaysements", Bastide exprime son attrait pour le voyage. C'est ce thème du voyage que R. Ortiz développe. Quelle plus grande attirance pour l'altérité que le goût du voyage! Les grands explorateurs de la Renaissance découvraient une altérité totale. Les premiers contacts qu'ils ont eus avec les peuples d'Asie, puis des Caraibes, ou plus tard, d'Océanie, équivalent à ce que seraient nos premiers rapports avec des "martiens" : étrangeté, différence totale. Avec la "globalisation" du monde, l'altérité disparaît progressivement: partout les mêmes "jeans", les mêmes "fast-food", la même musique, les mêmes hôtels, taxis, etc... Cette "mondialisation" de la culture n'est pas achevée, elle est en
(5) CfP. Bourdieu à propos des Religions africaines au Brésil, in L'Homme, 1961, n° l, p. 116. (6) par Herskovits, Linton et Redfield, American Anthropology, n° 38, 1936.

16

C. RAVELET

marche. Lorsqu'elle sera terminée - bientôt - R. Ortiz s'interroge: « comment pourrons-nous "voyager" dans un monde où l'espace s'est comprimé? ». Commencera alors une civilisation du "huis-clos" culturel.

2. Du concept au terrain:

Maghreb, Brésil

Dans un autre registre, Camille Lacoste-Dujardin, du CNRS, ancienne étudiante de Bastide, montre à quel point ses travaux sur l'immigration maghrébine ont été éclairés pas les concepts inventés ou repris par Bastide. Véronique Bulteau, étudiante à l'EHESS,a choisi le sertao brésilien comme terrain d'étude. Elle y a bien sûr rencontré le souvenir des cangaceiros et des messianismes comme le Juazeiro du Padre Cicero (si bien étudié par M. I. Pereira de Queiroz). Bastide lui sert en quelque sorte de guide dans ce voyage initiatique sur cette "terre de contrastes". Enfin Monique Augras, qui s'est spécialisée dans l'étude du Candomblé (Le double et la métamorphose, 1993), montre comment se fait l'identification de la personne dans ce culte de Bahia et comment Bastide, bien qu'il se soit trompé sur certains points, a aidé à la reconnaissance d'une culture africaine au Brésil. Certes Bastide a quelque peu figé le candomblé, l'a idéalisé, mais a participé, avec d'autres, à sa reconnaissance comme phénomène fondamental du polythéisme moderne. Dans le même temps, le candomblé a révélé Bastide à lui-même. Il y a trouvé une réponse à sa quête du mysticisme au point qu'il s'est "converti", comme il l'a lui-même écrit. Le Brésil a été pour lui un terrain favorable, une révélation attendue, l'expérience primordiale de toute sa vie. Il était donc normal que ce pays tienne une place de choix dans cet ouvrage, de la même manière qu'il tient la plus grande place dans son œuvre. N'oublions pas que Bastide a écrit plus de textes au Brésil qu'en France, qu'il a plus écrit sur la littérature brésilienne, sur la poésie brésilienne, que sur la littérature ou la poésie française. Que ses obsèques parisiennes se soient terminées par les tambours du candomblé est plus qu'un symbole. Ce pays a été le sien.

3. Sociologie et psychanalyse;

la psychiatrie sociale

De la même manière que Bastide a beaucoup innové en ce qui concerne l'étude des changements culturels, il a également innové en ce qui concerne la psychiatrie sociale. Les rapports entre socius et psychè l'ont très tôt intéressé: - D'abord par le biais du mysticisme. Ses interrogations se trouvent dans ses premiers textes sur cette question: "Mysticisme et sociologie" (1928), Les problèmes de la vie mystique (1931), "Mysticisme 1934". Bastide reprend

INTRODUCTION

17

les travaux de Janet, et en particulier l'étude du cas Madeleine(7). Il observe que le mysticisme s'inscrit dans une culture. Quand le mystique est déconnecté de sa culture, son cas devient pathologique (la folle). Il existe donc un rapport entre les phénomènes mystiques, a priori purement individuel, et le social où il s'insère. - Ensuite le rêve. C'est un thème constant chez Bastide, depuis "La plongée ténébreuse" (1932), "Matériaux pour une sociologie du rêve" (1933), jusqu'au Rêve, la transe et la folie (1972). Là aussi le collectif imprègne l'individuel: le rêve n'est « pas seulement la prise de possession de mon passé, mais du passé même de l'humanité })(8). Les trois idées défendues dans l'article de 1933 vont dans le même sens: « 1. Le rôle joué par le rêve est fonction de la culture sociale [...] 2. Le type de rêves est fonction de la densité sociale(9) [...] 3. Le contenu du rêve semble dépendre [...] du degré d'intégration à une société donnée })(10). Enfin, comme Bastide l'affirme dans un texte de 1970(11), le rêve est «interprété à travers la culture du groupe du rêveur», il est "manipulé", et en fait

- s'inscrit

dans une construction mythique.

Ces textes sont inspirés par les lectures de Bastide. Au Brésil, il se trouvera confronté à ce qu'on appelle le terrain: la mystique vivante vaudou, des "rêves de Noirs"(12) qu'il sera amené à étudier pour son enquête sur les rapports entre Blancs et Noirs à Sào Paulo(13). Des états mystiques de 1931, Bastide passe à la transe mystique et s'intéresse de plus en plus aux maladies mentales, à la manière dont elles sont intégrées, traitées par les sociétés. On voit s'assembler en un tout cohérent, rêve, transe et folie autour d'une dimension culturelle qui, soit les intègre lorsqu'il s'agit d'une société "primitive", soit les déconnecte, les rend pathologiques, dans les sociétés en transition. Dans le même temps que Bastide dépasse ainsi la scission durkheimienne entre le psychologique et le social, il s'oriente imperceptiblement vers une psychiatrie sociale. C'est dans un livre de 1949 paru au Mexique, Introducci6n a la psiquiatria social, que le terme apparaît, repris plus tard dans un article
(7) Voir le texte récent de Catherine Clément: La folle et le saint ainsi que Une inconnue célèbre: la Madeleine Lebouc de Janet de Jacques Maître. (8) "La plongée ténébreuse" (1932) repris inLe sacré sauvage, p. 29. (9) Bastide reprend ici le concept durkheimien de densité sociale. (10) "Matériaux pour une sociologie du rêve" (1933) repris in Le rêve, la transe et la folie, pp.16-17. (11) "Sociologie du rêve" (1970), repris inLe sacré sauvage, pp. 109-124. (12) Article de 1950 repris dans Le rêve, la transe et la folie, pp 18-26. (13) Compte-rendu publié en 1951 sous le titre 0 preconceito racial em Sào Paulo, réalisé avec Florestan Fernandes.

18

C. RAVELET

brésilien de 1954 : "A psiquiatria social". Dans le même temps, se développe en France un courant autour du même thème qui emploie, à l'époque, le terme de "Psychiatrie morale"(14). C'est au début des années 50 que s'impose en France le terme de "Psychiatrie sociale". De retour en France, Bastide prendra soin, dans son séminaire à Paris, d'aborder les maladies mentales par une démarche pluridisciplinaire, invitant psychiatres, ethnologues, africanistes, etc... En 1959, il créé le Centre de Psychiatrie sociale, qui s'appellera ensuite Centre Charles Richet, puis CREDA.Il s'adjoint la collaboration de H. Baruk, C. Morazé, G. Devereux et F. Raveau qui prendra la suite de Bastide en 1974. Ses préoccupations rejoindront celles de psychiatres de terrain comme H. Collomb qui travaille à Dakar sur le N'Doep(15). D'ailleurs Bastide assistera au congrès de Psychiatrie à Dakar en 1968. La psychiatrie sociale continuera son existence propre; elle doit beaucoup à Bastide. Deux communications portent sur le livre de 1948 : Sociologie et Psychanalyse, celles de Louis Moreau de Bellaing et de Norbert Le Guérinel, le premier a rencontré Bastide, le second a été son étudiant et a collaboré avec Collomb à Dakar. Enfin, un psychiatre de terrain en France, mais travaillant sur une population immigrée, Robert Berthelier, montre ce qu'il doit à Bastide.

4. Bastide et les sciences sociales Il convenait, pour terminer cet ouvrage et pour clore les rencontres, d'évoquer la place de Bastide dans les sciences sociales, et particulièrement en anthropologie et en sociologie. R. Bastide était philosophe de formation. Avant la guerre il a exercé comme professeur de philosophie dans des lycées. Il s'intéressait à tout: la poésie, le roman, le mysticisme, la sociologie, la psychanalyse... Il conservera cet éclectisme au Brésil, l'étendant à la littérature, la poésie et la sociologie brésiliennes, qu'il connaîtra presque mieux que beaucoup de ses collègues brésiliens. Il aura aussi à connaître la sociologie et l'anthropologie américaine. Bastide prendra son essor comme sociologue et anthropologue avec ses travaux sur les religions afro-brésiliennes et sur les relations raciales à Sâo Paulo. Les deux versants des sciences sociales, anthropologie et sociologie, sont présents dans son œuvre, et le plus souvent liés. Pas d'étude possible des phénomènes religieux sans l'apport d'éléments sociologiques: déterminants
(14) CfR. Baruk: La psychiatrie sociale, PUF, 1955. (15) On devrait plutôt dire: qui travaille avec le N'Doep. Le N'Doep est une sociothérapie, en usage dans la banlieue de Dakar, qui inclut la transe.

INTRODUCTION

19

démographiques, rapports de classes, de pouvoir... Pas d'étude de phénomènes sociaux sans la lumière de déterminants culturels. Bastide refuse la distinction figée et académique entre sociologie et anthropologie. Il se définit lui-même comme sociologue, et pour lui cela signifie aussi anthropologue et ethnologue. Il n'a de cesse de faire éclater ce carcan rigide universitaire qui veut séparer les deux sciences. De fait Bastide intègre dans ses démonstrations Durkheim, Weber, Halbwachs, Malinowski, Herskovits, Gurvitch, Sorokin, LéviStrauss, etc..., sociologues et anthropologues confondus. Maintenant qu'il est mort, que le temps a passé avec les modes, les chapelles, les luttes d'influence et les ambitions personnelles dans le monde sociologique, on peut voir la place que lui ont réservée les sciences sociales, à travers les dictionnaires et encyclopédies, et les références que font les auteurs récents. Ce qui paraît frappant c'est que: - D'une part Bastide a sombré dans l'oubli après sa mort. Après 1974, ne paraissent que L'autre et l'ailleurs, livre d'hommage, Le sacré sauvage, conçu avec H. Desroche lorsque Bastide était hospitalisé, et Art et société. Ne parlent de lui que M. I. Pereira de Queiroz (mais le Brésil l'a moins oublié), H. Desroche et J. Duvignaud. Nos deux soutenances de thèses, à Charles Beylier et moi-même, en 1976 et 1978, n'attireront qu'un cercle restreint de fidèles, aucun éditeur ne manifestera d'intérêt. À cette époque, Bastide n'est pas à la mode. C'est seulement à partir du colloque de CerisyLa-Salle, initié excellemment par Ph. Laburthe- Tolra en 1992, puis à l'action incessante de l'association Bastidiana, qu'on recommencera à parler de Bastide, qu'on verra se dessiner des rééditions. - D'autre part, si un certain nombre d'anthropologues n'ignorent pas Bastide(16), voire égrènent leurs écrits de quelques références, les sociologues, eux, l'ignorent avec insistance. Le petit dictionnaire Larousse de sociologie ne le cite pas une seule fois, celui de Gilles Ferréol, une seule fois en tout petit p. 120, Raymond Boudon l'ignore complètement dans le Dictionnaire critique de la sociologie, mais l'évoque en quelques lignes dans le Traité de sociologie,p.475. Le manuel Sociologie contemporaine de J-P. Durand et R. Weil, hormis quatre références bibliographiques à Bastide, le critique dans un petit paragraphe consacré au Traité de sociologie de Gurvitch, p. 514. Mais ce qui est étonnant, c'est que les auteurs reprochent à Bastide de substituer le terme "œuvre de civilisation" à celui de "culture", alors que Bastide emploie dans toute son œuvre celui de "culture" - de toute évidence, ils ne l'ont pas lue - ; leurs reproches, en fait, visent surtout Gurvitch qui n'a pas que des amis dans le monde sociologique.
(16) Ce qui n'est pas toujours le cas, le grand Dictionnaire de l'Ethnologie et de l'Anthropologie, de P. Bonte et M. Izard, ignore complètement Bastide.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.