ÉVALUER LA COLONISATION

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Il y a plusieurs façons d'appréhender la colonisation, l'auteur a choisi de s'insérer dans la longue durée du phénomène colonial observant qu'au cours des siècles la plupart des civilisations ont connu des mouvements d'expansion qui ont contribué au décloisonnement des sociétés humaines. La fin de la période coloniale est marquée par des rapports multilatéraux de coopération entre les états…
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296384286
Nombre de pages : 160
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ÉVALUER
LA COLONISATION

Collection Les Tropiques entre Inythe et réalité dirigée par Yves Monnier Dans le long face à face pays du nord / pays chauds, hommes de Dieu, hommes de sciences, hommes d'affaires, hommes de guerres décriront chacun à leur manière et selon une sensibilité qui leur est propre le milieu tropical. Terres d'abondance pour les uns, terre de désolation JX>ur autres, les les Tropiques sont pour tous des lieux énigmatiques à décrypter. Sans formation particulière, sans méthodologie, bardés de préjugés, beaucoup de voyageurs renverront une image trop souvent déformée des sociétés et de l'environnement qu'ils découvrent. Parallèlement à ce foisonnement d'informations plus ou moins fantaisiste, un corpus de connaissances établi par des spécialistes des sciences de la Nature et des sciences de l'Homme révèle progressivement toute la complexité du monde des Tropiques. Lire ou relire les textes qui ont jalonné cette aventure, poser un regard nouveau sur les hommes qui ont participé à ce mouvement, donner la parole à tous les acteurs, mesurer l'apport positif de chacun à la connaissance des Tropiques, tels sont les objectifs de cette collection.

Déjà paru
Yves MONNIER, L'A.frique dansl'Ùnaginairefrançais, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-7669-4

@ L'Harmattan,

Georges Mazenot

ÉVALUER LA COLONISATION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

L'Harmattan lne.
SS, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

- FRANCE

Autres publications de l'auteur:

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La Likouala-Mossaka. Histoire de la pénétration du Haut-Congo (1878-1920). Thèse de doctorat d'Histoire publiée par l'EPHE chez Mouton. Paris. La Haye. 1970. 455 pages.

- Carnets du Haut-Congo (1959-1963). L'Harmattan. Paris. 1996. 423 pages. - Le dernier Commandant. Mémoires d'Outre-Mer. L'Harmattan. Paris. 1996. 218 pages.

Les faits que la recherche historique aura
inscrits pour toujours dans la mémoire humaine auront à être repensés et réassimilés à la mesure des conceptions nouvelles. Teilhard de Chardin

(La Vision du Passé)

OUVERTURE DU DOSSIER

Une tentation saisit l'auteur au moment d'ouvrir le dossier, le conduisant à faire état de la surprise qu'il éprouva un jour du mois de Mai 1962 dans le Nord du Congo Brazzaville, à entendre les reproches adressés au "colonisateur" par les" grands Noirs" qui l'avaient introduit auprès des pygmées de la Haute-Mambili : les Blançs n'auraient pas dû accorder l'indépendance aux "Babinga" et laisser aux dirigeants du pays le soin de fixer le bon moment. Etonnante n'est-ce pas cette référence implicite sinon à une hiérarchie, du moins à l'existence de degrés dans l'évolution des groupes humains, donnant en quelque sorte aux uns des "droits" sur les autres. Surprenante également à y bien réfléchir la présence simultanée de trois spécimens d 'humanité dans ce paysage équatorial: un pygmée, un Noir et un Blanc. Sont-ils bien à leur place ici? Pour le premier, hôte habituel de la grande forêt dans laquelle il vit en véritable nomade, cela ne fait pas de doute; quant au second, s'il n'est pas vraiment chez lui, il ne vient pas de très loin: on s'accorde à penser que ses ancêtres sont arrivés au début du siècle dernier là où leurs descendants sont maintenant installés, après une migration ayant son point d'origine de l'autre côté du tleuve Congo. Reste le Blanc. Lui, il vient de beaucoup plus loin,

au-delà des mers; ce n'est pas une migration qui explique sa présence dans ce coin d'Afrique, c'est un élan d'expansion propre à la civilisation dont il est issu, une civilisation qui, par son dynamisme, a eu tendance à étendre son emprise sur le monde. C'est un fait; il Y a eu ce que Georges Hardy a appelé dans un ouvrage publié en 1937 pour la bibliothèque de synthèse dirigée par Henri Berr, "le fait colonial". (a) Nous nous y arrêterons quelque peu, cherchant à examiner le contenu qui peut être donné à cette expression (I). Ce faisant, nous serons conduits à ménager une place particulière à un facteur explicatif qui a connu une faveur grandissante à partir des années vingt avec la diffusion en Europe de l'idéologie marxiste- léniniste; un chapitre spécial sera donc consacré au thème désormais classique: "Capitalisme et colonisation" (II) qui terminera la première partie de cet essai consacrée à l'expansion coloniale. Il conviendra alors de voir comment elle a été rapportée par les auteurs qui l'ont étudiée, d'examiner de quelle manière l'historiographie contemporaine a rendu compte de la colonisation - disons tout de suite qu'il s'agira de la colonisation française et singulièrement de celle de l'Afrique, car il apparaît que l'essentiel des publications des vingt cinq dernières années concerne le continent noir . (h) On s'attachera d'abord à évaluer î' influence du marxisme chez un certain nombre d'historiens, ceux qui ont utilisé les modèles idéologiques conformes à la doctrine: exploitation des peuples colonisés par les
(a) Georges Hardy - La politique coloniale et le partage de la terre aux
XIXème et XXème siècles

-

Paris

-

Albin Michel - 1937

(introduction,

p. 1

sq). (b) Sur les 3.085 ouvrages ayant fait l'objet d'un compte rendu de lecture dans la Revue Française d'Histoire d'Outre-Mer, de 1969 à 1997, 2.590 ont trait aux différentes parties du fnonde,. dans ce total, 1.190 concernent l'Afrique noire (46 %). - 10 -

représentants du grand capital, paupérisation des masses indigènes, nécessité pour elles de comprendre que leur sort est lié à celui des prolétaires européens... etc. Mais le succès de la doctrine marxiste n'est pas dû exclusivement à ce genre de considérations: il ne faut pas oublier son caractère humaniste, sa dénonciation de l'inégalité entre les hommes, sa foi en une société sans classe au sein de laquelle les biens seraient équitablement répartis, convictions qui dégagent une énergie révolutionnaire, un dynamisme, un espoir ayant profondément marqué l'évolution des esprits au cours du XXème siècle. Sur le terreau développé par les apports des philanthropes du siècle des lumières, la greffe marxiste avait toutes les chances de prospérer dans les milieux intellectuels occidentaux. C'est pourquoi le rouge a été la couleur dominante pour les collections de livres qui ont été publiés pendant des dizaines d'années; mais, comme pour la plupart des courants de pensée, celui-ci a fini par s'atténuer au profit de teintes moins vives, non sans avoir durablement influencé la production historique du demi-siècle finissant(III) . Dans le même temps, un soutien de qualité allait lui être apporté par l'ethnologie historique, encore que les spécialistes de cette discipline n'aient pas eu nécessairement les mêmes préoccupations idéologiques (IV). En tout cas, les productions combinées des historiens engagés et des ethnologues ont contribué à donner une image négative et même très négative de la colonisation française; on ne peut que le constater. Mais on peut également déceler des brèches dans l'historiographie dominante, des tendances nouvelles dont on peut penser qu'elles introduiront un meilleur équilibre entre les positions en présence. Bien sûr, il faudra du temps pour arriver à cette sorte d'émancipation intellectuelle; mais une chose est certaine cependant: l'histoire de la colonisation devra évoluer, suivant en cela - Il -

les évolutions lentes des sociétés humaines(V). Ces considérations clôtureront la deuxième partie de l'essai. En fonction de ce point de vue, l'auteur va adopter pour la troisième un parti dont on voudra bien excuser l'immodestie consistant à prendre sinon de la hauteur, du moins un certain recul par rapport aux polémiques habituelles sur la colonisation, et ceci en fonction d'un double constat. Il apparaît en effet que ce qu'on appelait jusqu'à présent" les problèmes coloniaux" ont été intégrés dans la masse des affaires dont se préoccupent désormais l'ensemble des pays de la planète, et relèvent à ce titre des structures internationales de coopération mises en place à la fin de la deuxième guerre mondiale. Devant cette évolution, il ne semblera pas, dès lors, illégitime de proposer une mise en perspective nouvelle de la colonisation en introduisant dans la réflexion la longue durée - la très longue durée. Tel sera l'objet des deux derniers chapitres: Au fil du temps (VI) et La colonisation dans la synthèse générale (VII). Nous ne serons pas au rendez-vous de cette histoire là; mais est-ce une raison pour ne pas commencer à marcher devant soi?

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Première partie
L 'EXPANSION COLONIALE

Chapitre I LE FAIT COLONIAL Le fait colonial entraîne des situations qui, en première approche, paraissent, disons saugrenues; d'autres les trouveront aberrantes, voire totalement absurdes. Imaginez l'installation dans la Haute-Alima, en 1897, des Pères du Saint-Esprit laissés par Mgr Augouard sur les ruines de l'ancien poste de Lékéty créé par la Mission de l'Ouest Africain quelques années auparavant dans une région particulièrement inhospitalière: du sable, une végétation chétive, et personne en apparence dans les enVIrons. Les habitants, des Batéké, avec lesquels le contact ne sera établi qu'au bout de plusieurs jours - le chef se dérobera pendant deux mois - refusent de ravitailler: ce sont eux que les missionnaires sont venus évangéliser. Ces mêmes Batéké sont, de leur côté, fondés à considérer qu'ils ont affaire avec ces Blancs d'un genre particulier, à une nouvelle catégorie d'indésirables auxquels, en bonne conscience, ils mèneront la vie dure pendant plusieurs années. Avec d'autres populations riveraines de l'Al ima installées plus en aval, les Mbochi de Boundji, le tableau devient carrément surréaliste: les Pères de la Mission de Saint-François voulant créer "une oeuvre de filles" afin de former de futures mères de famille dans la religion chrétienne, furent contraints de "se marier" avec leurs pensionnaires selon la coutume pour que les parents acceptent de se séparer de leur progéniture; ces derniers exigèrent le versement de la dot, ce qui entraîna un certain nombre de difficultés propres à ce genre d'opération. (1)
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On pourrait multiplier les exemples; la rencontre dans la grande forêt du Nord Congo évoquée tout à l'heure n'avait-elle pas un caractère insolite? - C'était il y a quarante ans à peine. 1. L'instinct d'expansion Dans un livre déjà ancien et qui fut considéré à l'époque comme l'une des plus importantes études jamais réalisée en matière de politique coloniale française, Jules Harmand, s'efforçant "de remonter aux sources du phénomène" a, l'un des premiers, expl iqué que" la colonisation dérive avant tout de l'instinct d'expansion: ce besoin... se rencontre partout dans la nature. Il se montre si intimement lié aux instincts départis à tous les êtres que l'on peut y voir une des manifestations essentielles de la vie". Nous ferons l'économie des informations données par l'auteur sur la dissémination des végétaux ainsi que des observations faites sur les besoins d'expansion des espèces animales. "Mais il faut bien convenir, ajoute-t-il, que de la société animale la mieux organisée à la société humaine la plus rudimentaire, le passage est tout juste sensible et qu'il y a là, à tous les étages du monde vivant, quelque chose comme une règle biologique, simplement susceptible de s'assouplir à mesure qu'elle s'applique à des êtres plus différenciés, en fin de compte à se moraliser". (2) Aucun pays, dans aucune partie de la terre, n'a échappé à cette règle: il suffit pour s'en convaincre de feuilleter l'Atlas historique publié sous la direction de Pierre Vidal-Naquet dont le principal objectif a été "d'inscrire le temps des historiens dans l'espace des géographes", en pensant à l'échelle du monde entier. A toutes les pages du livre, la méthode du fléchage systématiquement utilisée et de la manière la plus judicieuse qui soit, permet de visualiser les avancées, quelquefois les reculs des civilisations les plus diverses qui ont occupé la planète depuis l'apparition de
l 'homme. (3)

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Pour le moment, bornons-nous à considérer que la colonisation a mis en contact des cultures aux potentialités inégales, ce qui a eu pour effet, il faut bien le reconnaître, d'entraîner des rapports de domination des unes sur les autres, d'où les critiques émises dès la fin du siècle dernier dans un certain nombre de milieux. Les tenants de l'expansion coloniale ont alors été conduits pour se donner bonne conscience, à trouver des alibis, des excuses, des prétextes parfois, propres à différencier la colonisation européenne de celle que pratiquent "les êtres inférieurs" . L'alibi le plus fréquent est celui de "la mission civilisatrice", une mission que les nations occidentales devaient remplir dans les pays moins avancés et pour leur plus grand profit; généralement rejeté comme non valable, et ceci dès le début du siècle si l'on en croit certains auteurs, (4) il faut néanmoins admettre qu'il n'en fut pas un pour tous ceux qui sont partis dans "les pays lointains", avec la conviction qu'ils allaient y accomplir une oeuvre utile et désintéressée. On ne doit jamais oublier ces idéalistes, leur rendre hommage quand les circonstances s' y prêtent car un tel engagement de leur part mérite le respect. A l'opposé, l'élan anticolonialiste de certains historiens sur ce plan là est tel que pour eux, même" l'Institut Pasteur était l'alibi de la colonisation française. . . "(5) Une autre "justification" avancée par les partisans de l'expansion coloniale doit être cherchée dans la nécessité qu'il y a de ne pas laisser inemployées les richesses de la terre et, de ce point de vue, on peut admettre, au nom de l'intérêt général, que les nations évoluées, capables de les exploiter, sont fondées à le faire. C'est un argument souvent développé au sein de l' Union coloniale française qu'il est difficile d'accepter, comme cet autre qui consiste à dire que les pays colonisateurs ont bien "le droit" de récupérer d'une certaine manière l'argent qu'ils investissent Outre-Mer. A raisonner ainsi, on est conduit à commettre tous les abus. - 17-

D'autres arguments encore ont été avancés, de nature politique ceux-là: ils sont plus des motivations pour expliquer les conquêtes coloniales que des alibis les justifiant, arguments du genre: si ce n'est pas nous qui occupons tel pays, d'autres le feront à notre place et ce serait regrettable - nous y reviendrons. Dans cette catégorie, on peut ranger l'insolence de certains états étrangers à l'égard des nations occidentales et les vexations infligées à leurs ressortissants; on a parlé également de la nécessité pour ces grandes nations de trouver des exutoires pour les agités de la société (solution à "la question sociale "), et même des terres d'exil pour les condamnés réputés dangereux. En vérité, il n' y a pas d'explications à donner au fait colonial; à l'origine, on doit se contenter de le constater. Peut-on expliquer que l'enfant se pose des questions sur ce qu'il y a de l'autre côté du monde, que l'adolescent rêve de connaître d'autres pays, d'autres gens, que l'adulte ressente ces "poussées d'inventions" qui l'entraînent au-delà des mers? C'est un trait qu'il convient de souligner et qui n'est pas en contradiction avec ce qui a été dit précédemment: partir à la découverte est avant tout une entreprise individuelle, la colonisation est d'abord l'affaire de quelques uns. Les initiatives coloniales" sont, à leur départ, en marge de l'action de la collectivité, quand elles ne sont pas en opposition avec elle.. .Elles sont le fait d'une élite, explorateurs, aventuriers de génie, apôtres enthousiastes, institutions scientifiques ou patriotiques qui, de toutes les façons, encouragent et soutiennent l'audace des éclaireurs, hommes d'état qui risquent, pour l'avenir de leurs pays, l'impopularité ou le désaveu. C'est seulement quand l'idée a fait ses preuves, et notamment quand les voisins commencent à s 'y intéresser, que la collectivité se décide à en profiter, à prendre à son compte et à maintenir, à développer les positions acquises par ses enfants perdus. "(6) Comment ne pas penser au rôle joué par Brazza qui, - 18-

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