//img.uscri.be/pth/45087cddf6531d2311afeee045b37c475e24beab
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,73 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

EXILS ET CRÉATIONS LITTÉRAIRES

De
192 pages
L'interculturalité est au cœur de cette recherche. Littérature de l'exil et littératures métisses dans laquelle le multiculturalisme du romancier britannique Joseph Conrad côtoie les métissages culturels du romancier judéo-maghrébin Albert Bensoussan. L'avenir est au métissage avec nombre de romanciers américains N. Scott Momaday, T. Hillerman, James Welch ou Leslie Silko qui décrit un monde où les indiens navajos sont en proie à l'exil intérieur
Voir plus Voir moins

EXILS ET CRÉATIONS LITTÉRAIRES

Légende photo: Sterne arctique (Sterna paradisea). La sterne arctique symbolise l'exil permanent et la permanente conquête de l'espace et du temps; elle parcourt chaque année environ 20 000 km, nichant en Scandinavie, en Islande et hivernant près de la banquise de l'Antarctique. Photographie: Yannick Le Boulicaut

@ L'Harmattan, 2001 ISSN: 1269-9942 ISBN: 2-7475-0722-X

CAHIERS DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE DE RECHERCHE EN HISTOIRE, LETTRES ET LANGUES (CIRHiLL)

I

Sous la direction de Béatrice CACERES

EXILS ET CRÉATIONS LITTÉRAIRES

Cahiers du CIRHiLL n° 24

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Centre Interdisciplinaire de Recherche en Histoire, Langues et Lettres Laboratoirede rechercheaffiliéà l'IRFA, Institutde Recherche Fondamentaleet Appliquéede l'Université Catholiquede l'Ouest
Le CIRHiLL est le laboratoire de recherche de l'IPLV, l'Institut de Langues Vivantes de l'UCO. Il se compose de quatre unités de recherche: Identités culturelles d'Europe Centrale Littératures de l'exil et littératures métisses
Utopies Apocalypse - Nouveaux Mondes Traduction - Lexicographie

-

Comité de lecture des Cahiers du CIRHiLL : Moritz Csàky (Académie des Sciences d'Autriche) Simone Pellerin (Université de Montpellier 3) Jean-Pierre Sanchez (Université de Rennes 2) Jacques Sys (Université d'Artois) Daniel Lévêque (Université Catholique de l'Ouest) Véronique Liard-Brandner (Université Catholique de l'Ouest) Maureen Smith (Université Catholique de l'Ouest) Comité de rédaction de la revue: Béatrice Caceres (Université Catholique de l'Ouest) Marie-Claude Rousseau (Université Catholique de l'Ouest) Klaus Zeyringer (Université Catholique de l'Ouest) Directeur de la publication: Yannick Le Boulicaut Maison d'édition: Presses de l'UCO-L 'Harmattan

Sommaire
Introduction
Yannick Le BOULICAUT Joseph Conrad: de l'exil aux voyages Marc MICHAUD L'exil intérieur de Tony Hillennan

7
15 35

Simone PELLERIN Exilé chez soi: Littérature amérindienne contemporaine aux États-Unis

47

Daniel LÉVÊQUE Syncrétisme mythologique et mimétisme idéologique... 61 Paul DROCHON Une nonne en cavale: Catalina de Erauso Béatrice CACERES De Zulen à Siu Kam Wen: Cent ans de littérature sino-péruvienne
Kam Wen SID Bilingüismo y Creacion Literaria

99

131
165 173 181

Fernando IWASAKI CAUTI El texto como pretexto Albert BENSOUSSAN hnages et mémoire: une pré-écriture

Introduction
La littérature anglo-saxone se prête de belle manière à l'étude de l'interculturalité. La seule Angleterre avec son Royaume sur lequel « le soleil se lève toujours quelque part » est pourvoyeuse d'innombrables œuvres déplacées, décalées, mettant en scène des exilés, des marginaux, des métisses de toutes sortes. Un auteur comme Joseph Conrad par exemple, né en Pologne mais exilé en Sibérie puis en France pour finir sa trajectoire en Angleterre au début du XXe siècle, symbolise fort bien ce thème du multiculturalisme. Parti avec son bagage de jeune noble polonais déchu, de catholique refoulé, de voyageur en devenir, Jozef Teodor Konrad Korzeniowski va devenir l'un des auteurs de langue anglaise - sa 3e langue -les plus lus, mais son propos dépasse largement les limites, même vastes, du Commonwealth. Conrad s'intéresse aux marginaux, aux exilés, aux abandonnés en tous genres, à ceux dont la vie banale a subitement croisé le chemin de l'inattendu. Conrad avant James Joyce est friand d'épiphanies. Profondément pessimiste mais aussi profondément humaniste, Conrad montre l'homme nu devant son destin, il dépeint sa petitesse au quotidien, ses bassesses et sa folie au « cœur des ténèbres ». Multiculturel par sa propre trajectoire, Conrad met en scène des personnages dont la langue n'est pas celle du lieu où se déroule l'action, de Bornéo aux côtes du Kent, de l'Amérique du Sud aux rives de la Ménam. Yannick Le Boulicaut dans son article «Joseph Conrad: de l'exil aux voyages » montre ainsi que les problèmes linguistiques ne font qu'amplifier les problèmes culturels, la langue étant indissociable

de la culture; le frottement de ces cultures éloignées créant d'inévitables blessures, générant de cruelles déceptions. C'est cette même divergence de culture qui intéresse Simone Pellerin et Marc Michaud dans leur approche de la littérature amérindienne. D'abord nommés «Indiens» par erreur, ces nomades du Nouveau Monde furent chassés soit vers les déserts arides du sud-ouest du pays soit vers les marécages infestés de moustiques de la Floride du sud-ouest. Les deux auteurs rappellent également qu'il y a « Indien» et « Indien », que ce terme générique pratique pour le colon recouvrait en fait une grande diversité culturelle. Mas l'homme blanc envahisseur en a fait une entité, image simplifiée, reprise et relayée par le cinéma et la télévision au XXe siècle. Représentant I % de la population totale des États-Unis d'Amérique, les Indiens géographiquement parqués ou socialement marginalisés, n'en ont pas moins continué à faire perdurer leurs cultures grâce à une littérature - en langue anglaise - qui a gagné ses lettres de noblesse grâce à des Tony Hillerman, des N. Scott Momaday ou des Leslie Silko. La littérature amérindienne telle que nous la décrivent S. Pellerin et M. Michaud dans les articles « Exilé chez soi: Littérature amérindienne contemporaine aux États-Unis» et « L'exil intérieur de Tony Hillerman » est fortement marquée par la notion d'exil intérieur. Nostalgie, honte, culpabilité se mêlent à une conception du monde radicalement opposée à la nôtre et génèrent une écriture qualifiée de « mythologique » par Marc Michaud. En effet, si pour nous, habitants du vieux monde, l'univers procède de façon linéaire (notre vision du temps est linguistiquement, grammaticalement et culturellement marquée par la ligne, on parle du « fil du temps », du « cours du temps» on imagine le passé derrière nous et le futur devant nous) celle des Indiens d'Amérique est circulaire. Alors que l'univers des Blancs paraît angulaire, le leur est marqué par le motif du cercle. La continuité inexorable de la vie est donc perçue différemment d'où un profond décalage, un véritable « exil» entre deux visions d'un même monde d'une population partageant la même géographie. Il est simpliste, précise Simone Pellerin qui analyse des œuvres de James Welch et Leslie Silko, de dire que l'Indien est respectueux de l'équilibre et le colon destructeur, que l'Indien est en

8

quête d'hannonie et le colon à la poursuite du profit, il n'en reste pas moins que l'imbrication de deux univers génère chez les écrivains en question un genre pour le moins fascinant, le roman policier mythologique par exemple pour Tony Hillennan et ses détectives navajos. Les trois articles concernant le domaine anglo-saxon entraîneront donc le lecteur du temps sacré au temps volé, des déserts brûlés de soleil rouge aux fins fonds du cœur des ténèbres de J. Conrad mais malgré les approches différentes, malgré la distance géographique et temporelle qui sépare Conrad de Momaday, une idée ressort, celle qu'il ne faut pas désespérer de I'homme. Monseigneur Claude Cesbron, recteur de l'Université Catholique de l'Ouest analyse l'exil et le métissage culturel en ces tennes :
L'exil, le métissage et la rencontre portent en eux les drames et les espoirs de notre temps. Combien d'écrivains, de journalistes, d'intellectuels à travers le monde sont-ils encore aujourd'hui contraints à l'exil? Encore existe-t-il un moindre mal quand ils trouvent une terre d'accueil? D'autres s'enfoncent dans un exil intérieur. Les littératures, si elles disent la vérité, mettent en péril leurs auteurs, s'ils affrontent un pouvoir et une culture de mensonge. Le Professeur Laborit avait ces mots « l'avenir est au métissage ». Nous en sommes aujourd'hui persuadés. Mais que d'obstacles, que de peurs! Des groupes, des peuples s'arc-boutent sur leur identité et créent ainsi de l'exclusion, de la haine, de la mort. D'autres sont niés dans leur existence même et sont contraints à l'assimilation ou à la disparition. Le métissage est nécessairement charnel. Il suppose la rencontre et la rencontre amoureuse, passionnelle. Et les littératures métisses sont belles, comme le sont les signares de Saint-Louis du Sénégal ou les cariocas de Rio de Janeiro. Ces littératures montrent la voie de notre avenir. Mais que la rencontre est difficile! Nous disposons de systèmes de communication d'une puissance jamais atteinte. Mais qui va l'emporter, le système ou la communication? Va-t-on vers une communication, des rencontres, des métissages? Les travaux du CIRHiLL peuvent peut-être nous donner des indications.

9

De tous ces exils - forcés, volontaires ou intérieurs - l'homme est le protagoniste, mais des écrits peuvent aussi s'exiler sans leurs auteurs, être interprétés par d'autres peuples, dans d'autres cultures. Cela semble même une évidence quand il s'agit des textes sacrés, des mythes fondateurs, qui relèvent de l'histoire des peuples, de leurs croyances et de leur appréhension de l'univers. L'article « Syncrétisme mythologique et mimétisme idéologique» de Daniel Lévêque présente l'adaptation originale du mythe du Déluge dans une œuvre du Costa Rica. Dans son interprétation indigéniste de la société costaricienne du XXe siècle, l'écrivain Carlos Luis Fallas a repris le mythe judéo-chrétien pour une analyse du devenir des populations indiennes dans une réalité qui n'est pas celle de leurs illustres ancêtres et qui ressemble fort à un paradis déchu. Ce récit témoigne des nombreux syncrétismes et métissages culturels qui ont caractérisé, de tout temps, la rencontre de ces civilisations si éloignées et si différentes sur les terres américaines. Dès la conquête des Indes Occidentales, l'Espagne fut le point de départ d'un premier rêve américain: militaires, marins, hidalgos ruinés, missionnaires et commerçants développèrent de prospères relations transatlantiques, fondèrent villes et ports des Caraibes jusqu'aux côtes du Pacifique. Si cet El Dorado peint par les chroniqueurs de l'époque coloniale ne fut pas destiné aux Noirs qui y débarquèrent par milliers, il eut tôt fait d'attirer trafiquants et aventuriers de tout feu et de tout bois. Dans son article sur « Une nonne en cavale )), Paul Drochon retrace la vie 'extraordinaire' de la jeune Catalina de Erauso au Siècle d'Or: elle s'enfuit de son couvent espagnol et, sous des traits androgynes, mena une vie de mercenaire dans les Andes du Pérou. Son autobiographie, largement diffusée aux siècles suivants, est à mi-chemin entre le récit picaresque et la réalité de ces aventuriers dont l'exil peut être assimilé à celui, tragique et violent, de l'Errant à la recherche de la liberté absolue. Une quête inverse, somme toute, pour les Créoles qui, à la lumière des Encyclopédistes et à la suite de leurs nombreux voyages en Europe, devinrent les libérateurs des colonies.

10

Il y aurait certainement fort à dire sur les nouvelles relations entre l'Europe et les jeunes nations hispano-américaines, et il serait tout aussi ambitieux de dresser la liste des voyageurs et des millions d'immigrés européens qui contribuèrent au développement, dans tous les domaines, des sociétés de l'après-Indépendance. Mais on en sait bien moins quant aux populations asiatiques qui s'installèrent durant la même période en Amérique latine, laquelle a toujours maintenu ses contacts avec les régions du Pacifique. Les Extrême-Orientaux ont formé de nouvelles minorités nationales dans plusieurs pays américains. Un exemple récent est celui du Pérou, où le Japonais Alberto Fujimori a été élu président à trois reprises. D'autre part, dans son article « De Zulen à Siu Kam Wen: cent ans de littérature sinopéruvienne », Béatrice Caceres démontre que, tout au long du XXe siècle, des universitaires péruviens d'origine chinoise ont participé aux grands débats, tout d'abord en faveur de la cause indigène, puis pour la reconnaissance de toutes les communautés de ce pays pluriculturel et métissé. L'écrivain exilé s'inscrit à la fois dans une quête personnelle et dans l'expression littéraire de sa communauté. Le Cantonais Siu Kam Wen, qui a vécu dans le quartier chinois de Lima de 1959 à 1985, réussit à exprimer le double impact de l'exil sur l'écriture: ses contes, édités en 1985 et en 1988, sont tour à tour réalistes, lorsqu'ils offrent une vision de l'intérieur de la communauté chinoise du Pérou, et fantastiques, quand ils adaptent les mythes et les légendes de la Chine. Dans son témoignage sur le « Bilinguisme et la création littéraire », Siu Kam Wen souligne le défi qu'il s'était alors proposé - et qui est aujourd'hui célébré par la critique internationale - : écrire en espagnol. Il est vrai que l'exil peut devenir une épreuve pour l'écrivain doublement isolé, sous l'emprise d'une langue qui lui échappe. Cette amertume de l'écrivain exilé, qui se sent déplacé, déraciné, est très nette dans le texte de Siu Kam Wen puisqu'il a connu, en 1985, un second exil, à destination de Hawaï. L'écrivain péruvien Fernando Iwasaki n'a pas eu tous ces obstacles à franchir lorsqu'il s'exila, la même année, en Andalousie, où il Il

dirige actuellement la revue littéraire Renacimiento et l'Institut de Flamenco «Cristina Heeren». Dans son dernier livre Descubrimiento de Espana, il se délecte même à rapporter quelques truculents décalages linguistiques entre l'espagnol du Pérou et le castillan. David Staquet, directeur de l'Institut de Langues Vivantes a ses quelques mots pour présenter l'auteur truculent. « Concernant ses origines japonaises, il qffirme que son grand-père, notable militaire, aurait fui le Japon au début du XXe siècle pour des raisons politiques, qu'il aurait fait escale quelques mois à Paris avant de s'installer au Pérou où il aurait fondé une seconde famille. Cette histoire est d'ailleurs le motif d'une des premières nouvelles de Fernando Iwasaki, qui, aujourd'hui, n'a pas fini de chercher la vérité ». À ses débuts, il était professeur invité de l'Université de Séville et arpentait les couloirs des Archives des Indes afin de terminer une thèse sur I'histoire ancienne des relations entre le Pérou et l'Extrême-Orient. Ces recherches constituent une de ses sources d'inspiration en littérature tant il est intéressé à découvrir les faits qui ont réuni sur les terres d'Amérique les hommes du Japon et de l'Europe. Fernando Iwasaki dépeint, par touches clairsemées, une patrie lointaine, fruit d'une longue histoire, et qu'il ne cesse d'évoquer à travers des relations charnelles, dans « Le texte comme prétexte », qui est ici le titre de son article. Le retour à l'origine est constant chez nombre d'écrivains exilés, profondément attachés à cette terre mère, ses odeurs, ses gestes, ses sonorités, ses paysages. Dans un dernier témoignage, « Images et mémoire: une pré-écriture », Albert Bensoussan décrit sur un ton tout aussi affectueux ce giron natal. Professeur de littérature hispanoaméricaine et traducteur des œuvres des plus grands écrivains d'Amérique latine qui ont connu maints exils, tels le Cubain Guillermo Cabrera Infante, le Péruvien Mario Vargas Llosa et l'Argentin Manuel Puig, Albert Bensoussan est également l'auteur de pas moins de vingt romans qui appartiennent à la littérature judéo-maghrébine d'expression française, issue d'un double exil mais sans exil linguistique. Les romans d'Albert Bensoussan sont des voyages sans cesse renouvelés, fragmentés d'images nostalgiques, depuis les atmosphères métissées d'Algérie et du monde séfardi aux ambiances traditionnelles de la

12

diaspora. Dès le titre, par exemple Isbilia ou Frimaldjézar (en espagnol Argelayer), le lecteur est transporté dans un monde qui ne lui est pas familier et il est bien souvent dérouté par les subtils mélanges langagiers de l'écrivain qui travaille davantage sur la langue afin d'innover dans la structure et la poétique du texte. En remontant I'histoire, nous avons pu observer quelques-uns des vastes mouvements de population qui ont modifié durablement la plupart des régions de la planète, qui ont décentré et recentré des centaines de sociétés, tout en donnant un formidable élan aux relations interethniques et intercommunautaires. L'exil est pluriel (on peut s'exiler sans jamais quitter son pays, on peut s'exiler tout en conservant sa langue natale ou on peut encore opérer un double ou triple exil). Il est certain que, lors de sa recherche identitaire, l'écrivain se plaît à idéaliser sa terre natale, à mythifier son passé, et se réjouira même de pouvoir réutiliser sa langue natale, un de ses plus précieux bagages. La littérature métisse est au carrefour de l'intégration. L'écrivain ne parle plus seulement de I'histoire de ses racines mais aussi de l'histoire et de la vie de ses compatriotes à l'étranger, et il ira jusqu'à mêler tous ces espaces - sa terre natale, sa communauté et le pays d'accueil-, en remettant à la surface quelques pans de sa propre culture, parfois déjà métissée, qu'il introduira dans le paysage littéraire étranger. La littérature métisse semble résulter d'une littérature de l'exil où l'essentiel n'est plus de vivre uniquement dans le vécu, un passé que le temps a rendu complexe, mais d'agir de telle sorte que ce passé revive dans le présent. Quel que soit le genre ou le courant littéraire dans lequel les productions des écrivains en exil s'incluent forcément, de l'autobiographie au fantastique, au policier, ou au réalisme social ou merveilleux, l'essence même de ces textes (mythique, exotique, ethnique, voire cosmopolite) dévoile les attitudes et les pensées des auteurs à la recherche d'un paradis oublié, perdu ou à venir. Les points communs de tous ces textes se situent non seulement dans l'exil, qui sous-tend

13

l'inspiration et la création littéraire, mais aussi dans le désir d'imaginer et de tisser des liens entre des mondes différents. Cette attitude positive, créatrice et profondément humaniste, ces regards nouveaux et croisés sur la question d'identité et de cultures(s) représentent le fondement des travaux que nous menons dans l'Unité de Recherche «Littératures de l'exil et littératures métisses» du CIRHiLL et ce volume « Exils et créations littéraires» n'est que le premier d'une lignée que nous souhaitons riche et complète.
y anniék Le Boulicaut Béatrice Caceres

14

Joseph Conrad: de l'exil aux voyages
Yannick Le BOULICAUT Université Catholique de l'Ouest

SUMMARY: Jozef Konrad Korzeniowski, born in Poland in 1857, seemed to be doomed to exile. When he was five years old he was deported to Vologdafor political reasons with hisfather Apollo and his mother Ewa who were resisting Tsar Alexander II. His mother soon died of consumption and the young boy was then raised by a depressed father, in deep solitude. When he finally returned to Cracow he decided to leave his country and become a sailor in France. After some years of sailing around the world, he joined the British merchant marine and discovered the hardship of being completely lost in aforeign environment. By dint ofwill and hardwork he learned Eng-

lish - his third language - and managed to become a captain. But at that
time he was already profoundly disenchanted; a sailor is not necessarily an adventurer. Hence Conrad started a new career as a writer using English as his linguistic medium. For a quarter of a century, Joseph Conrad, then a British citizen, explored the dark depths of human souls, depicted the weakness of characters condemned to be outcasts. Marked by deep pessimism, Conrad's works are nevertherless saved by a profound love for humankind and that is why he is, after William Shakespeare, but before Charles Dickens, the most widely read British author.

La trajectoire personnelle de l'écrivain britannique Joseph Conrad est particulièrement sinueuse, sa trajectoire littéraire pour le

15

moins étrange. Orphelin polonais, exilé dès la petite enfance, ayant vécu à Marseille, navigué des Antilles à Bangkok, de Sydney à Bombay, de Rouen au Congo, de Dundee à Singapour, Joseph Conrad devient écrivain à l'âge de 37 ans, utilisant sa troisième langue comme véhicule de ses souvenirs et de sa souffrance. Joseph Conrad représente vraiment l'archétype de l'exilé et du voyageur, exilé politique involontaire d'abord, puis marin-voyageur volontaire pour devenir écrivain-voyageur et enfin voyageur de l'écriture.

De son exil politique - alors qu'il a tout juste 5 ans - Joseph
Conrad devenu citoyen britannique et homme de lettres reconnu, n'aime pas parler. Il ne se sert pas - ou peu - de la Pologne1 dans son œuvre et ne retourne dans sa terre natale que deux fois. Joseph Conrad est en effet polonais d'origine, son véritable nom est JôzefTeodor Konrad Korzeniowski, il est né le 3 décembre 1857 à Berdichef, province polonaise alors annexée par la Russie. Le petit Jôzef, peut-on dire, naît au mauvais endroit au mauvais moment. À cette époque la Pologne est sous tutelle de la Russie, elle vit son « martyre» comme le disent les manuels d'histoire. Après une première insurrection en 1830, ce pays qui clame son indépendance vis-à-vis de la Russie depuis le Congrès de Vienne en 1815 qui lui retire toute autonomie, se rebelle une seconde fois contre l'oppresseur en 1863. Apollon, le père de Teodor Jôzef, fait partie des intellectuels qui s'insurgent contre cette oppression politique et culturelle, qui refusent l'émigration (une première vague d'émigration en 1830 vit le départ de Frédéric Chopin et Adam Mickiewicz par exemple) et voient leurs terres confisquées. La famille est coutumière de la résistance; déjà en 1813, Nicolas Bobrowski, son grand-oncle, lieutenant de l'armée polonaise, dut subir l'exil en Astrakan après avoir vu sa maison mise à sac par les Cosaques et subi 1'humiliation de voir ses médailles militaires détruites. Le père du futur écrivain ne se plie pas à la loi qui impose le russe comme langue obligatoire, il apprend le polonais à son fils ; Apollon est un intellectuel, traducteur de Victor Hugo et de Shakespeare, poète, éditeur d'un feuillet politique qui brocarde le pouvoir, il est classé « agitateur politique » en tant que membre de la szlachta (= noblesse) et de ce fait subit une première peine d'emprisonnement

16

de sept mois, en 1861, à la citadelle de Varsovie. Le tsar Alexandre II entend briser ces mouvements de protestation et la famille Korzeniowski, père, mère et enfant de 5 ans à peine, se voit condamnée à l'exil le 9 mai 1862 à Vologda, au nord-est de Moscou. Voyage pénible, froid, faim, maladie, isolation, souffrance morale, frustration profonde: l'atmosphère à Vologda pour cette famille de déportés est sombre. Sa mère Ève meurt rapidement (le 18 avril 1865) et son père contracte la tuberculose. Le jeune garçon commence lui-même à souffrir de migraines qui ne le lâcheront plus toute sa vie durant ainsi que de crises d'épilepsie. Il a 14 ans quand son père est enfin autorisé à rentrer à Cracovie; il vit donc ces années d'enfance et d'adolescence avec un père malade, psychologiquement brisé, frustré, désespéré, sans amis de son âge, et surtout sans présence féminine. L'atmosphère qui prévaut durant ces années loin de tout et loin de tous, est sérieuse, sans jeux et sans rires d'enfants. Enfance perdue, enfance exilée. On prie beaucoup chez les Korzeniowski, être catholique faisant quasiment partie de l'identité polonaise. « Polonais, catholique, noble» voilà les mots que l'on trouve au dos d'une photographie que le jeune Conrad offrit à sa grand-mère alors qu'il n'a que 6 ans. On lit également beaucoup chez les Korzeniowski. La lecture est en effet le moyen que l'on ad' échapper à l'exil; l'esprit ne peut être bridé ni exilé et tous les ouvrages sont bons à croquer: I don 't know... But I was a reading boy... I read! What did I not readP C'est dans les années 1864-65 que son père le met en contact avec le monde des livres, non pas des livres pour enfants, mais de la grande littérature. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main: James Fennimore Cooper, Dickens, Byron, Thackeray, beaucoup de Shakespeare (The Two Gentlemen of Verona, Othello, Hamlet traduits par son père) ; il relit les traductions d'Apollon qui travaille sur Les travailleurs de la mer de Victor Hugo, Chatterton d'Alfred de Vigny, Hard Times de Dickens. Cosmopolite, Conrad l'est déjà par ses escapades livresques car il lit aussi bien en français (son premier cours de français date de 1863 et ses lectures comprennent GU Bias et Don 17

Quichotte) qu'en polonais ou en allemand. Le jeune Conrad a une mémoire remarquable, il apprend par cœur des passages du grand écrivain polonais Adam Mickiewicz, le héros de la famille, l'image du patriote, du héros rebelle. Tout cela lui permet d'échapper à un passé déjà noir, d'oublier un présent morbide et de ne pas penser à un futur bien bouché... À 15 ans, alors que lui et son père ont été autorisés à revenir à Cracovie il fait une demande pour échapper à sa condition de fils d'exilé sans avenir et devenir citoyen autrichien; il paye les 20 roubles requis mais se voit refuser le document puisqu'il est le fils d'un condamné politique. Son père meurt en effet le 23 mai 1869 peu de temps après son retour de déportation et les funérailles du patriote martyre sont l'occasion d'une manifestation regroupant plusieurs milliers de personnes; Jozef, seul en tête, en jeune héros romantique, conduit le cortège. C'est son oncle Tadeusz Bobrowski qui devient son tuteur. À cette époque le jeune homme n'a qu'une idée en tête: devenir marin. Désirer faire carrière dans la marine en Pologne alors qu'il n'y a pas de marine polonaise ni de mer polonaise relève de la provocation. Son oncle et sa grand-mère Teofila le traitent de doux rêveur, de don Quichotte, mais il persiste et à l'âge de 17 ans il décide de quitter sa terre natale. Il prend le chemin classique des immigrés polonais: Cracovie, Vienne, Genève, Lyon puis Marseille où il débarque le 13 octobre 18743.À Marseille il y a une petite «colonie )) polonaise et la famille Chodzko lui fait bon accueil. Il embarque comme mousse en juin 1875 dans la marine marchande française. Son premier embarquement comme passager payant le conduit aux Antilles et pendant quatre ans il fait le va-et-vient entre Marseille et les Antilles. Le jeune homme déchante cependant très vite: la vie à bord est répétitive et ennuyeuse, il découvre que le marin n'est pas forcément un aventurier. Il est déjà la proie de dépressions et tente même de se suicider en 1878 après avoir perdu tout son argent à Monte Carlo. Heureusement l'oncle Bobrowski veille au grain.

18

Ce qui devait être voyage est déjà redevenu exil. « No explorer could have been more lonely» écrit-il4. Ne pouvant rester après l'âge de 21 ans dans la marine française - puisqu'il est toujours officiellement sujet russe -, il se tourne vers la marine marchande britannique. C'est le 10 juin 1878, il a alors 21 ans, qu'il débarque en Angleterre à Lowestoft pour arriver à Londres quelques mois plus tard, le 19 octobre 1879. A son arrivée en Grande-Bretagne, s'il sait lire l'anglais, il ne parle pas un seul mot, ne connaît personne et n'a pas de lettres de recommandation. Il est totalement perdu, désemparé; cette expérience de la solitude linguistique et culturelle sera l'objet de la nouvelle 'Amy Forster' mettant en scène Yanko, un naufragé des Carpates, qui est récupéré par une famille anglaise et qui meurt tout bêtement pour des raisons linguistiques. Il trouve malgré tout un embarquement; l'Angleterre à l'époque règne sur son Empire grâce à sa marine marchande, et a donc besoin de bras. Il embarque comme mousse pour l'Australie puis l'ExtrêmeOrient et ensuite l'Afrique. Adélaïde, Java, Madras, Bombay, Kinshasa, Port Elizabeth, Boma, Singapour et beaucoup d'autres ports émaillent ainsi sa carte du monde. Il apprend l'anglais sur le tas, gravit les échelons et obtient le grade de bosco puis de capitaine; ceci ne l'empêche pas de se sentir toujours « étranger » (alien est le terme qu'il emploie). En août 1886 il obtient la nationalité anglaise mais les difficultés pour trouver des commandements restent les mêmes; on le traite toujours d'étranger. Il faut dire qu'il a une allure hautaine, qu'il est silencieux, qu'il parle avec un très fort accent. Tout ceci n'aide pas à l'intégration. Conrad, car désormais il se fait appeler Joseph Conrad, et non plus Korzeniowski, se met alors à écrire après plusieurs années de voyages rythmés par des accès de malaria, de rhumatisme et de migraines. Son expérience déjà riche d'exotisme, sa mémoire déjà bien remplie de faits divers glanés aux quatre coins du monde et son imagination débordante le font se tourner vers un autre voyage, celui de l'écriture. Une rencontre avec le romancier britannique John Galsworthy (1867-1933) puis plus tard, en octobre 1897, avec l'écrivain américain Stephen Crane, scelle ce nouveau destin. 19