Expertise et aménagement du territoire

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296330993
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EXPERTISE ET AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE

@L'Hannatlan, 1996 ISBN: 2-7384-4903-4

Gilles MASSARDIER

EXPERTISE ET AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE

L'État savant

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller Dernières parutions:
BALME R., GARRAUD P., HOFFMANN-MARTINOT V. et RITAINE E., Le territoire pour politiques: variations européennes, 1994. MÉNY Y., MULLER P., QUERMONNEJ.-L. (eds), Politiques publiques en Europe, 1995. BRUGIDOU Mathieu, L'élection présidentielle, 1995. SABOT Jean-Yves, Le syndicalisme étudiant et la guerre d'Algérie, 1995. LE NAËLOU Anne, Politiques européennes de développement avec les pays du Sud, 1995. GRÉMION C., MOUHANNA C., Le sous-préfet à la ville, 1995. FAURE Alain, POLLET Gilles et WARIN Philippe, La construction du sens dans les politiques publiques, 1995. SPENLEHAUER Vincent, L'évaluation de politique, usages sociaux, 1995. LE GALÈS Patrick, THATCHER Mark (ed.), Les réseaux de politique publique, 1995. DROUIN Vincent, Radiographie des générations, 1995. JOURDAIN Laurence, Recherche scientifique et construction européenne. Enjeux et usages nationaux d'une politique communautaire, 1995. PETITEVILLE Franck, La coopération décentralisée. Les collectivités locales dans la coopération Nord-Sud, 1995. URF ALINO Philippe, VIL KAS Catherine, Les fonds régionaux d'art contemporain. La délégation du jugement esthétique, 1995 SMITH Andy, L'Europe politique au miroir du local, 1995 Stephano ZAN, Massimo FERRANTE, Le Phénomène organisationnel, 1996 CHAUSSIER Jean-Daniel, Quel territoire pour le Pays Basque? Les cartes de l'identité, 1996. THOMAS H, Vieillesse dépendante et désinsertion politique, 1996. GAUDIN: JP, Négocier d'abord; la contractualisation des politiques publiques, 1996. MARCOU G., THIEBAULT J.C., La décision gouvernementale en Europe, 1996. Textes sous la direction de : L. DEBLOCK, C. EMERY, J. C. GADTRON, A. MACLEOD, Du libre échange à l'union politique, 1996. JOSSELIN Daphné, Les réseaux en action, 1996

AlamémoITedemonp~e

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Remerciements

Je ne veux pas ordonner, comme le rituel l'impose pourtant, les mérites de ceux qui m'ont aidé et accordé leur confiance pendant la
durée de cette entreprise. C'est pourquoi je choisis l'ordre- alphabétique, et non les «tout particulièrement» ou autres signes distinctifs de la

bonne volonté à mon égard, pour leur savoir gré. Cela m'arrange d'ailleurs puisque je peux commencer la liste par Ana, mon épouse! Suivent ensuite Yves Deloye, Daniel Gaxie, Ludovic Noël, Laurent Le Ny, Marie-Caroline Théry et Serge Wachter. Au premier rang des institutions que je dois remercier se trouve bien entendu la DATAR. En m'accordant un financement (allocation de recherche fléchée) et en laissant à ma disposition archives et temps de certains de ses fonctionnaires, elle m'a permis de remplir mon contrat: la production d'une thèse de doctorat en science politique qui fait l'objet de ce livre. Ensuite viennent le Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne et le Département de Science Politique de l'Université ParisI qui m'ont permis de travailler dans des conditions à la fois stimulantes, chaleureuses et logistiquement appréciables.

INTRODUCTION
Ce livre aurait pu s'intituler: Les territoires du savant et de l'administratif, l'exemple de la production de discours sur le territoire et son aménagement1. Le mot «Territoires» recouvre ici deux acceptions: les représentations sociales de celui-ci et de son aménagement d'une part, et l'«espace-temps» occupé par les acteurs sociaux d'autre part. Cet ouvrage articule ces deux définitions pour appréhender les conditions de production de discours savants sur le territoire et son aménagement à travers les interactions entre le savant et l'administratif. Cette recherche est à la croisée de plusieurs approches. Une approche en terme de «politiques publiques» tout d'abord, puisqu'elle tente de comprendre la place de l'expertise savante dans le processus complexe de montage et de mise en œuvre des politiques publiques. Une approche sociologique du savoir savant ensuite, puisque l'étude se consacre à sa production. Une approche sociologique de ,Ftfadministration enfin, puisque l'évolution structurelle de l'Aménagement du Territoire est pensée ici comme étant liée à celle de l'espace administratif français.

~

D'un appel d'offre de la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale (DATAR) à un nouvel ()bjetde recherche: itinéraire d'une recherche
Cet objet et ces approches s'éloignent de l'appel d'offre à partir duquel cette recherche a démarré et qui avait été lancé par le comité scientifique de la DA TAR au début de l'année 1989. Il avait pour thème: «L'espace régional français dans et face à l'espace européen dans la perspective du marché unique de 1993». Le) contexte de l'appel d'offre: quand «l'air du temps» rapproche les préoccupations savantes et institutionnelles L'Europe des régions habite «l'air du temps»2 des années 19851990. L'année 1985 marque un «tournant» dans le discours de la DATAR. Le thème européen y apparaît soudainement. Alors que le
1 n s'agit ,du titre de la thèse que j'ai soutenue au département de Science Politique de l'Université Paris l en janvier 1994. 2 Albert Ogien, L'esprit gestionnaire. Une analyse tU l'air du temps, Paris, Ed. de l'EHESS, 1995. L'auteur entend «saisir les fondements d'une fonne d'action» (dans son cas l'attribution de l'ar~ent public), sur a base de «l'usage des catégories de jugements politiques et économIques dans l'exercice de l'action publique» (p. 90).

rapport d'activité de la DATAR de 1983 n'aborde pas l'Europe, celui de 1984-1985 lui consacre une large place. Entre 1985 et 1990, les discours de la DATAR et des collectivités locales s'en sont imprégnés. Le cQntexte politique explique certainement une partie de cette pénétration puisqu'à l'été 1984 un nouveau gouvernement entrait en fonction et plaçait un nouveau délégué à la tête de la DATAR (le 6.09.84). Les changements d'hommes s'accompagnent souvent symboliquement d'un changement de ton. Cependant, les considérations techniques liées au niveau supranational semblent plus déterminantes: un nouveau règlement du Fonds Européen de Développement Économique des régions (FEDER) sortait d'une phase de pourparlers entre les douze membres de la Communautél. Cette dernière imprime sa marque sur le niveau national, et notamment, sur la DATAR qui s'est vu alors confier le montage des dossiers d'accès aux subventions européennes en négociation avec les régions. Le «séminaire annuel» de la DATAR portait d'ailleurs en 1985 sur ces problèmes techniques de répartition des compétences entre le niveau régional et la place de Bruxelles dans cet édifice2 . En 1986, alors que les Conseils Régionaux ont été pour la première fois renouvelés au suffrage universel dans le cadre du renforcement des pouvoirs locaux voulu par les lois de 1982, le débat sur l'Europe prend un ton plus incantatoire dans lequel l'Europe et les régions sont abordées comme des espaces concurrentiels. «L'environnement a changé (.u) Les problèmes ne se posent plus à l'échelle de la France mais de l'Europe et du Monde; et la compétition internationale se fait sentir de plus en plus durement dans chacune de nos régions (.u) L'aménagement du territoire cantonné à l'hexagone n'a plus de sens. Tous nos projets industriels, d'infrastructure, de recherche doivent être conçus en fonction de la compétition mondiale», déclare Pierre Méhaignerie, ministre de l'Équipement, du Logement et de l'Aménagement du Territoire3. Lors de la discussion budgétaire de l'automne 1986, Jean-Pierre Balligand (PS), Rapporteur spécial de la loi de finance pour l'aménagement du territoire renchérit sur les propos du ministre4 : l'aménagement du territoire «doit d'abord avoir un rôle d'impulsion sur le plan européen. On ne peut pas aujourd'hui limiter l'aménagement du territoire à des enjeux strictement hexagonaux (u.) La DATAR doit s'inscrire dans un contexte beaucoup plus européen». Il ne s'agit plus seulement d'un enjeu construit par la redistribution de
1 Sur ce point, voir DATAR, La politique régionale européenne en France, Paris, la Documentation Française, 1987. L'enjeu européen n'est pas des moindres pour les élus locaux et le gouvernement, puisque le budget de la politique régionale de la Communauté européenne est le second de cette institution (largement derrière l'agriculture) et représente, en 1986, trois milliards d'écus sur un budget total de 35 milliards d'écus. 2 Lettre tU la DATAR, n° 92, novembre 1985. 3 Entretien au journal Le M ontU, 19 juillet 1986. 4 Séance du 28 octobre 1986, J.O. cûs débats, Assemblée Nationale, p. 5394. 8

fonds négociables, mais d'un enjeu symbolique où s'affrontent des représentations du territoire régional dans l'Europe. À cet enjeu symbolique, à cette compétition entre des «espaces régionaux» ouverts et concurrents, s'ajoute une représentation de l'Europe compensatrice des inégalités sur la base de la redistribution du FEDER. La région institutionnelle, pourtant circonscription de base des politiques communautaires de rééquilibrage en faveur des régions défavorisées, s'efface, au moins dans les discours, derrière «l'espace régional» qui correspond de son côté à la représentation de l'Europe spatioéconomique concurrentiellel. La construction européenne dans le cadre de l'<<ActeUnique» signé en 1986 qui organise «le grand marché», et l'autonomisation des enjeux politiques régionaux français, rendent intelligible la primauté de la représentation des «espaces régionaux» concurrents sur la région institutionnelle. Dans ce contexte, le 18 septembre 1986, les représentants de toutes les régions ainsi que ceux de l'État dans les régions sont réunis par la DATAR pour étudier en commun «la politique française d'aménagement du territoire face au développement de la politique régionale de la communauté européenne». Le rôle central de la DATAR dans les rapports avec Bruxelles est d'ailleurs fermement affirmé à cette occasion2, manière pour l'institution de conjurer le sort que certains semblaient vouloir lui réserver dans cette période où triomphait le discours libéral, c'est-à-dire sa disparition pure et simple de l'espace administratif français. L'appel d'offre du comité scientifique DATAR sur «l'espace régional dans l'espace européen» noue donc plusieurs enjeux au centre desquels se trouve la DATAR. D'une part, la redéfinition d'une partie du «système politico-administratif français» se joue dans la né~ciation des fonds européens entre les régions et Bruxelles que mène la DATAR au nom de l'Etat. D'autre part, les régions françaises décentralisées et les entreprises politiques qui les dirigent assoient leurs compétences, et peut-être surtout leur pérennité, sur une compétition entre elles, mais aussi avec les autres niveaux d'administrations locales et nationale. Enfin, le regain d'attention que l'on porte à la DATAR, nouvellement investie dans cet imbroglio d'intérêts politico-administratifs franco-européens, ressource cette institution dans un contexte idéologique, mais aussi administratif, menaçant pour elle. Les activités du comité scientifique de la DATAR, créé en janvier 1988, s'intègrent dans cette recherche de ressources mobilisables. JeanFrançois Carrez, Délégué à l'aménagement du territoire à cette époque,
1 Cf. infra, Chapitre 1 de la 3ème partie, les développements sur la construction de représentations de la région Languedoc-Roussillon par les acteurs politiques locaux qui ont en commun de s'opposer à W1esupposée concurrence d'autres espaces régionaux européens. 2 Lettre de la DATAR, n° 101, octobre 1986. 9

justifie d'ailleurs le recours aux experts savants par le fait qu'«à un moment où des facteurs complexes de déséquilibre agissent sur notre territoire, à un momeJi)[taussioù l'ouverture de nos frontières multiplie les incertitudes sur l'évolution de la géographie des activités, la DATAR doit renforcer sa capacité d'analyse, de recherche, de prospective (...) Il s'agit (...) de trouver les chemins à suivre, les choix à faire, les comportements à encourager, pour atteindre dans un délai raisonnable les objectifs que l'on peut se fixer en matière d'aménagement du territoire» 1. Or, les termes de l'appel d'offre sont en accord avec ceux de «l'air de temps», des préoccupations des acteurs du système politico-administratif. La complicité entre les discours expert et institutionnel n'est plus a démontrer. Il reste alors à apprendre comment se construit ce discours sav.ant entre savoir savant et pouvoir. Vers un nouvel objet Il ne faut pas négliger la part de hasard dans la conduite d'un travail scientifique. C'est en effet une rencontre, lors d'un séjour hors des frontières de la France, qui m'a dévié vers la piste de cet objet de recherche. Un universitaire d'un pays de l'Union Européenne qui avait enseigné à Montpellier quelques années auparavant m'a offert l'ouvrage M ontpeUÏ:elr Europole2 qui lui avait été envoyé dans son pays par les services de la mairie de Montpellier. Je me suis d'abord interrogé sur l'enjeu que représentait la diffusion de cet ouvrage: envoyé à des centaines de personnes, y compris et peut-être surtout à l'étranger, il entrait dans une stratégie de construction et d'entretien de l'image «européenne» de la capitale «surdouée» de la région LanguedocRoussillon. Ensuite vint l'analyse de contenu du livre: une représentation de cette région polarisée autour de sa capitale, Montpellier, qui serait le moteur de la dynamique du développement régional, tentant d'effacer ainsi le rôle dWJ\ 'Conseil Régional. Il faut en effet rappeler que lors des élections régionales de 1986, le maire de Montpellier a perdu la présidence du Conseil Régional et qu'il s'y est alors installé un concurrent direct de son entreprise politique. Puis, je me suis penché sur les auteurs de cet ouvrage. Il s'agit de chercheurs d'un centre de recherches en géographie, la Maison de la Géographie, mais aussi et surtout membres d'un Groupement d'Intérêt Public (GIP) de Recherche, le RECLUS (Réseau d'Etudes des Changements dans les Localisations et les Unités Spatiales), créé en 1984 grâce à l'appui financier de nombreuses instit\ltions (administrations, notamment la DATAR, collectivités locales, notamment la région Languedoc1 Jean-François Carrez. Lettre de la DATAR. n° 113. janvier 1988. p.1. 2 Roger Brunet. Loïc Gras1and. Jean-Pierre Garnier. Robert Ferras. Jean-Paul Volle. Montpellier Europole. Montpellier. GIP RECLUS. Maison de la Géographie. 1988. 315 p. 10

Roussillon et le département de l'Hérault). L'instigateur du GIP .RECLUS est bien établi dans l'espace politico-administratif puisqu'il fut membre du cabinet du ministre de la Recherche entre 1984 et 1986 et du comité scientifique de la DATAR entre 1987 et 1990. L'un des chercheurs est premier adjoint au maire de Montpellier. La multipositionnalité des auteurs de ce livre m'a amené à penser que le discours à prétention savante contenu dans l'appel d'offre était révélateur de son statut: il évolue entre savoir et pouvoir. Ces quelques indices m'ont en effet invité à opérer par «conjecture», au sens poppérien, c'est-à-dire à «aller droit à la conclusion, et même souvent (...) après une seule observation» 1 : les discours savants sur le territoire ne seraient-ils pas aussi le fruit d'enjeux autres que ceux de la connaissance scientifique des phénomènes territoriaux? Ces professionnels de la production de discours sur le territoire ne seraient-ils pas autant mobilisés par des intérêts d'espaces sociaux (politique, administratif) autres que ceux des savants? N'auraient-ils pas besoin des premiers pour satisfaire les seconds, et vice versa? Je plaquais alors ces questions sur la DA TAR qui se trouve au centre du processus de production de l'appel d'offre sus-mentionné: le discours savant sur lequel je me proposais initialement de produire à mon tour un savoir était-il seulement le résultat d'enjeux et de débats propres aux savants? Qu'est-ce qui se joue dans les relations entre ces savants et certains chargés de mission et dirigeants de la DATAR ? Il s'avère en effet que l'espace de production de l'appel d'offre permet à des savants et des administratifs d'entrer en interaction. Le «comité scientifique» de la DATAR est un lieu réservé aux scientifiques dans une administration. Il est composé de chercheurs et d'universitaires: juristes, économistes, politistes et géographes. Il est dirigé par un ancien Directeur de la DATAR, lui-même universitaire, professeur d'économie. Adressée à de jeunes doctorants, préparée par des pairs, cette «commande» semble donc rester l'apanage d'une population attachée aux paradigmes, aux pratiques et aux enjeux savants. Cependant, ce comité scientifique est structurellement rattaché à une institution administrative et les chargés de mission de ce que l'on appellera le «pôle intellectuel» de la DATAR sont présents aux réunions du comité. Certains des savants membres du comité n'ont pas manqué de poser le problème, en l'évacuant d'ailleurs, de l'indépendance du comité scientifique par raport à la DATAR: pour eux, elle ne fait aucun doute. Mais, doit-on en rester à cette affirmation de la distinction entre savant et administratif? Est-elle la règle de, toutes leurs relations? Surtout, cette interrogation sur l'indépendance est-elle pertinente? Doit-on toujours penser les
1 Karl Popper, Conjectures et réfutations, Paris, Payot, 1985, p. 89. Il

rapports entre sciences sociales et administrations en termes dichotomiques? La recherche qui suit apporte des éléments de réponse au vu d'un type particulier d'experts, en l'occurrence le savant en sciences sociales (urbaniste et géographe), et de ses relations avec l'administratif (ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, DATAR, grands corps de l'Etat, ...). Démythifier ['expertise savante

L'expertise devient un référent dans notre société rationalisante et un élément constitutif des politiques publiques. Mais ce phénomène reste encore peu étudié et surtout laisse libre cours à des interprétations erronées (critiques ou au contraire enchantées), parce qu'incomplètes, de la place des experts dans le processus complexe de l'action publique. La présente recherche vise à recadrer ce débat dans une vision moins mythifiante du discours expert savant. Les deux premières parties du présent ouvrage se penchent sur les stratégies des savants et les interactions qui en résultent avec l'administratif. Qu'il s'agisse des «urbanistes les plus autorisés» des années 1930-1950 qui ont su bâtir un segment aménageur autonome dans l'espace étatique ou qu'il s'agisse des «nouveaux géographes» des années 1970-1980 qui ont établi des rappports complices avec la DATAR, on retrouve une stratégie identique: la construction d'un groupe d'experts, au départ «hérétique» dans sa discipline, qui multiplie les positions de pouvoir dans et hors de l'espace des savants (administration, politique, consultanat). Entre savoir et pouvoir: tel semble être le statut de l'expertise savante. En fait, la dichotomie wébérienne entre les «vocations» savante et administrative peut laisser place à une «complicité» basée sur un système producteur de savoir «théorique» autonome déconnecté d'une «demande». On revisitera ainsi les schémas trop classiques de «l'aide à la décision» et de la séparation entre «offre» et «demande» de science. La troisième partie met l'accent sur l'aspect symbolique de l'expertise savante. En pensant les mots/maux sur/de la société, le savant contribue à réassurer dans leurs compétences ceux qui ont la charge d'en panser les maux. Il produit de l'«anxiété» sur le moment présent et incan te un «futur heureux», il perpétue la croyance en la capacité de l'action volontariste, et relégitime ainsi l'existence des institutions administratives et surtout de leurs domaines d'intervention. De même, il reconstruit de la rationalité globale dans ses récits constructeurs de logiques dans les actions et les «objectifs» des politiques publiques alors que ces dernières ne sont qu'un fatras d'interactions stratégiques. Cette idée de fatras guide notre manière de penser la politique d'aménagement du territoire et les politiques publiques en général. 12

PREMIERE

PARTIE

TEMPORALITE ET MULTIPOSmONNALITE LA CONSTRUCfION D'EXPERTISE PAR VOIE DE MONOPOLISATION DE SAVOIR «AUTORISE»
"Galilée: Et à quoi sert une recherche libre sans temps libre pour chercher? Qu'advient-il des résultats? Peut-être pourriez-vous montrer un jour à ces
messieurs de Signoria mes études sur les lois de la chute des corps il désigne si cela ne vaut pas quelques écus de

une liasse de manuscrits

plus!

- et leur demander

-

Le curateur: Cela vaut infiniment plus, Monsieur Galilée. Galilée: Non pas infiniment plus, mais cinq cents écus de plus.
le curateur: Ne vaut tant que ce qui rapporte tant. Si vous voulez avoir de l'argent, il vous faudra exhiber autre chose. Pour le savoir que vous vendez, vous ne pouvez demander qU'autant que cela rapporte à qui vous l'achète (...) Galilée: Je comprends: libre commerce, libre recherche. Libre commerce avec la recherche, n'est-ce-pas ? Le curateur: Mais, Monsieur Galilée! Quelle façon de voir! Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas tout à fait vos plaisantes remarques. Le commerce florissant de la République ne me semble pas vraiment quelque chose de méprisable. Encore moins pourrais-je, moi curateur de l'université depuis si longtemps, parler de la recherche sur ce ton, permettez-moi, si frivole (...) Faites donc encore à l'occasion quelque chose d'aussi joli que votre magnifique compas de proportion, avec lequel on peut -il compte sur ses doigts-, sans aucune connaissance mathématique, tirer des lignes, calculer les intérêts d'un capital (...) Galilée: Une broutille. le curateur: Une chose qui a ravi ces messieurs les plus haut placés et les a jetés dans l'étonnement et qui a rapporté de l'argent liquide, vous appelez ça une broutille (.. .)". Bertold Brecht. La vie de Galilée, Paris, l'Arche, 1990, pp. 19-21.

De façon générale, il faut remarquer le caractère «temporel», au sens de Kant, des acteurs et du savoir «théorique» mobilisé dans la production de discours de «second ordre»1 sur l'aménagement du territoire. Il est fortement lié aux «facultés supérieures»2, c'est-à-dire au savoir et aux savants qui côtoient le plus l' «opérationnalité». Très marqué en ce qui concerne la «science des villes» des urbanistes des années d'avant-guerre, ce phénomène se retrouve dans la genèse de la «nouvelle géographie» en relation avec la DATAR dans les années 1980. Quels qu'ils soient, ces producteurs de savoir «appliqué» font également preuve d'une capacité à multiplier les positions dans divers espaces sociaux (politique, administratif et, bien sûr, savant), chacune des ressources ainsi accumulées renforçant les autres. Cette
1 Sur ces notions de connaissances «théoriques» de «second ordre», voir Thomas Berger, Thomas L. Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Méridien Klincksieck, 1986, pp. 87-132, et infra les développements du chapitre 1 de la seconde partie. 2 Emmanuel Kant, Le conflit des facultés, Paris, Vrin, 1953, pp. 28-37. Kant distingue les , des Facultés Facultés supérieures liées au temporel, ou ce que nous appelons 1'«opérationnel» inférieures où évolue le peuple savant au sens d'espace où les enjeux et les recherches ne connaissent d'autres contraintes que celles du savoir.

multipositionnalité est concomitante du succès d'une stratégie de monopolisation, par un groupe de personnages doctes, du savoir «autorisé» dans la discipline. Il est «autorisé» parce que labélisél par des instances publiques qui reconnaissent à travers lui l'«indispensable» savoir du groupe et, par là même, la suprématie que ces acteurs ont tant recherchée. Ce processus est d'autant plus saisissant qu'il s'applique à des groupes, les urbanistes et les nouveaux géographes, qui doivent leur conquérante «compétence», au sens social et intellectuel, à leur hérésie initiale. À travers le cas des urbanistes des années 1920-1930 (chapitre 1) et celui des géographes des années 1970-1980 (chapitre 2), cette partie va s'atteler à montrer que la temporalité et la multipositionnalité tissent l'expertise savante ainsi construite par la monopolisation de compétences socialement reconnues.

1 Sur le processus de labélisation, on peut lire Louis Pinto, «La gestion d'un label politique: la consommation», ln Actes cU la Recherche en Sciences Sociales, n° 91192, mars 1992, pp.319.

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CHAPITRE 1 LA CONSTRUCTION DU PARADIGME URBANISTIQUE

Ce chapitre se propose d'observer la naissance du groupe des urbanistes durant la première moitié du XXème siècle, ceux-là même qui ont investi l'espace de l'administration centrale après la Seconde Guerre mondiale. En ce sens, comme on le verra dans la partie de ce livre consacrée aux rapports entre le savant et l'administratif, la construction du paradigme urbanistique puis la stratégie de conquête de positit(}1AS dans l'espace de l'État par les urbanistes renferment les conditions sociales de la genèse de ce qu'on appelle aujourd'hui l'aménagement du territoire. Tel est le schéma succinct qu'il convient d'ores et déjà de retenir pour insérer les données de ce chapitre dans un contexte que l'on veut interprétatif. Par une stratégie de rupture avec l'architecture, le groupe des urbanistes a construit le paradigme urbanistique entre 1910 et 1940. Les instruments de cette «révolution scientifique» 1 sont la combinaison de savoir-faire (pratiques routinisées et théorie d'une «science des villes») ainsi que de faire-savoir que sont les lieux de la reconnaissance de cette science (revues, salons, associations, institutions d'enseignement) : bref, l'invention d'un paradigme. Plus qu 'un historique de la discipline urbanistiq ue, la méthode consiste ici à suivre le parcours de ce groupe à partir de son homogénéisation autour de son paradigme et des intérêts qui s'y sont cimentés. Autrement dit, ce chapitre analyse l'activité sociale de formation du groupe qui «rend compte de la forme prise par le groupe en interrogeant le travail de regroupement, d'inclusion et d'exclusion, dont il est le produit, et en analysant le travail social de définition et de délimitation qui a accompagné la formation du groupe et contribué, en l'objectivant, à le faire être sur le mode du cela-va-de-soi»2. Le paradigme urbanistique revendique le monopole, à partir de 1919, de la production de discours savant sur l'urbanité sous l'i!rn\pulsiond'urbanistes qui évoluent entre savoir et administration. Ils cumulent la présence dans les commissions de sélection des projets urbains des services départementaux et au ministère de l'Intérieur,
I Thomas Kuhn, Structure des révolutions scientifiques, op. cit. L'auteur différencie la «science normale». celle de l'application d'un paradigme reconnu par tous, de la révolution scientifique où on assiste au renouvellement du paradigme par ce que P. Bourdieu appelle des «hérétiques». 2 Luc Boltanski. Les Cadres, la formation d'un groupe social. Paris, Minuit, 1982, pp. 5152.

l'enseignement

dans les écoles d'urbanisme,

la réalisation et la
du savoir-faire

promotion d'études canoniques pour le perfectionnement

de la discipline. Pris dans les enjeux internes à l'espace de la politique de construction urbaine qui se met en place à l'époque!, les urbanistes déploient, notamment vis-à-vis des architectes, leur stratégie d'autonomisation, véritable substructure de leur suprématie future.

La naissance d'un paradigme: administration

les urbanistes entre savoir et

Dans les années 1920, un système triangulaire s'installe: le groupe des «urbanistes les plus autorisés»2 cumule les positions dans trois espaces: l'enseignement et la définition des méthodes et du paradigme, le marché de la planification urbaine ainsi que l'administration (commissions de sélection des plans de communes). Ces expériences cumulatives et partagées définissent alors le groupe de façon relativement homogène autour de représentations du monde et de pratiques communes dont les revues d'urbanisme se font l'écho.
Les revues comme baromètre de la science de l'urbain

Les comités de direction des revues (voir page suivante la composition de celui d'Urbanisme3) renseignent précieusement sur les acteurs «les plus autorisés», sur leurs discours et leurs clivages, puisqu'ils regroupent ceux qui ont à voir avec la position occupée par la revue dans l'espace de la discipline. Un urbaniste ne disait-il pas: «Chacune de nos publications a son histoire, car elles servent essentiellement à nous définir nous-mêmes»4 ?

1 Pour parler vite, on peut y placer les médecins hygiénistes, les géomètres, les architectes, les urbanistes à partir de la loi de 1919, les élus locaux, les fonctionnaires du ministère de l'Intérieur chargés de la gestion des dossiers d'extension et d'embellissement des villes. 2 Selon l'expression révélatrice de Gaston Montsarrat, haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur et membre du Comité de direction de la revue Urbanisme, Urbanisme, n° 1, avril 1932, p. 27. 3 L'astérisque qui suit les noms en caractère gras signale les membres du segment aménageur * du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (MRU) des années 1944-1953 afin de visualiser d'ores et déjà la filiation, que l'on étudiera plus tard, entre les «urbanistes les plus autorisés» des années 1920-1930, producteurs du paradigme urbanistique, et le segment administratif qui monopolisait l'aménagement du territoire au MRU. 4 G. Bardet, Le nouvel urbanisme, Paris, Vincent, Fréal et Cie, 1948, p. VII.

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COMPOSITION

DU COMITE DE DIRECTION DE LA REVUE URBANISME

A SA ~~FATlnN . Deux institutions et cinq associations fprment la Base de la publication Urbanisme: l'Institut d'Histoire, de Géographie et d'Economie Urbaine de la ville de Paris, dirigé par M. POOte; le Musée Social, présidé par G. Risler, membre de l'Institut; l'Union des Villes et Communes de F rance; la SFU "qui groupe les principaux techniciens et écrivains de l'urbanisme et tous les lauréats français des grands concours internationaux"; La société des diplômés de l'institut d'urbanisme de l'Université de Paris. Entrés en 1932 : urbanisme. Comité de direction: Président Henri Prost*, Architecte en Chef du Gouvernement, Ancien Directeur des services d'architecture et d'urbanisme du Maroc, Grand Prix de Rome, membre du "Comité supérieur d'aménagement de la région parisienne", Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; D. Alphonse Agache, architecte urbaniste, vice-président de la SFU; André Bérard, Architecte, Président de l'office du Bâtiment et des Travaux Publics, membre de la SFU, membre de la "Commission Supérieure des Plans des villes", louis Bonnier, Inspecteur Général des services d'architecture et d'esthétique de la ville de Paris, membre de la Commission Supérieure; Pierre Bourdeix, Ingénieur Urbaniste; Auguste Brugemann, Directeur de l'Institut d'Urbanisme; René Danger*, géomètre du domaine de l'État, directeur du Journal des Géomètres experts Français; Louis Dausset, Président du Comité Supérieur d'aménagement et d'organisation d~ la région Parisienne; Raoul Dautry*, Directeur Général des chemins de fer de l'Etat; Alphonse Dervaux, Architecte du Gouvernement, Président de la SFU en 1932; Tony Garnier, Architecte en Chef du Gouvernement, Grand Prix de Rome, correspondant de l'Institut; Jacques Greber*, Architecte-Urbaniste, Professeur à l'Institut d'Urbanisme de Paris, membre de la Commission Supérieure, Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; Ernest Hébrard, architecte et urbaniste, Grand Prix de Rome, architecte en Chef de du Gouvernement Général en Indochine; Georges Hersent, Ingénieur, Président de la Ligue Urbaine; Léon Jaussely, architecte en chef du Gouvernement, Grand Prix de Rome; Ed. Joyant, Directeur Général des Travaux Publics du Protectorat du Maroc; A. Knappen, Ingénieur; Louis Lacroix, Directeur de l'Union des villes et communes de France; Jacques Lambert*, architecte urbaniste, urbaniste conseil des villes sud-américaines, Inspecteur Général de- l'Urbanisme en 1943; Pierre Lavedant, bibliothécaire de l'Institut d'art et d'archéologie de Paris; Gustave Malette:., Directeur du Bureau d'hygiène de Pantin,,;Président de la Société des diplômés de l'Institut d'Urbanisme de Paris; Professeur E. Marchoux, de l'Institut Pasteur, Vice-Président de l'Académie des Sciences Coloniales; Joseph Marrast*, Architecte, membre de la Commission Supérieure, Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; André Ménabréa, secrétaire Général de la Ligue Urbaine en 1932; Paul Meyer-levy, architecte urbaniste, Gaston Montsarrat, directeur honoraire au Ministère de l'Intérieur, membre de la Commission Supérieure; A. Morizet, Sénateur de la Seine, Membre du Comité Supérieur d'aménagement de la région parisienne; W. Oualid, Directeur Adjoint de l'Institut d'urbanisme de Paris; Maurice Pillet, ,Architecte DPLG; Marcel Poëte, directeur de l'Institut d'Histoire, de géographie et d'économie urbaine de la ville de Paris; Yvanhoë Rambosson, Secrétaire Général de la société d'Art, et-membre du comité de la presse artistique; Pierre Remaury*, architecte en chef du Gouvernement, ancien Directeur des Services d'architecture au Ministère des Régions Sinistrées, membre de la Commission Supérieure, Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; A. Augustin Rey, architecte, Président de la Société de Médecine publique et génie sanitaire, Ancien Président de l'Association des Hygiénistes et Techniciens Municipaux; Camille Rosier, Professeur à HEC, Secrétaire Général du Comité Supérieur de l'aménagement de la Région Parisienne; Jean Royer*, Urbaniste, fondateur de la Revue, Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; Georges Sébille*, architecte urbaniste, Président de la Commission d'urbanisme de la Soclêté des architectes DPLG, Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; Henri Sellier, ancien Président du Conseil Général de la Seine, Administrateur de l'office départemental HBM; Robert de Souza, Homme de lettres, vice-président de la Société pour la protection des paysages; Guillaume de Tarde, ancien Secrétaire du Protectorat français au Maroc; léandre Vaillat, André Verra, homme de lettres, rédacteur au Temps et à l'Illustration; E. du Vivier de Strell, Membre du Conseil Supérieur des Colonies. ENTRÉS EN 1941 . R. Boutteville; Urbain Cassan*, Chargé de Mission au Commissariat à la Reconstruction Immobilière; Henri Giraud; Léon Lutaud, Jacques Morane, Directeur des Chemins de fer au Secrétariat aux Communications; André Muffang, Ingénieur des Ponts et Chaussées, Directeur de la Construction au Secrétariat à la reconstruction immobilière sous Vichy; Ch. Nicod; Pierre Pacquet; François Surleau*, Ingénieur général des Ponts et Chaussées, Délégué Général à l'équipement National; Jean Verier; E .C. Viret.

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. n r ro ln, ng nleur en e e a lee ans, Directeur de l'Urbanisme au Secrétariat à la Reconstruction Immobilière, Directeur de l'Urbanisme au MRU, puis de l'Aménagement du Territoire entre 1949 et 1958; Gaston Bardet, professeur à l'Institut d'Urbanisme; Robert Auzelle*, conférencier à l'institut d'Urbanisme avant guerre, Inspecteur général Adjoint de l'Urbanisme en 1945; E. Beaudouin*, architecte-urbaniste, Inspecteur Général de l'Urbanisme en 1943; Roger Berrier; A. Bérard; R. Boulennois; J. Bourcard; D. Boutet*, vice-président du Conseil Général des Ponts et Chaussées en 1944, Président du Comité National d'Urbanisme en 1944; Camelot, Roger Dion, A. Doré; A .F. Duval*, architecte-urbaniste, Inspecteur Général Adjoint de l'Urbanisme en 1945; André Gutton*, Architecte-urbaniste; Dr H. Hazemann; Lopez; Mathon; Henri Puget*, architecte-urbaniste, Inspecteur Général Adjoint de l'Urbanisme en 1945; G .H. Rivière; Jean Salaun*, Directeur-adjoint de l'Urbanisme; Sentenac; P.Armand. Thiébaut*, Directeur du service juridique de la Direction de l'Urbanisme et de l'Habitation en 1944; Pierre Vago.

Le travail de regroupement des urbanistes qui deviendront «autorisés» est présentement reconstitué à partir des Comités de Direction et de parrainage des deux revues spécialisées La Vie Urbaine et Urbanisme, ainsi qu'à partir de leur lecture. Leur histoire et le marché qu'elles investissent les distinguent. D'un côté, la revue La Vie Urbaine, créée en 1919 à l'initiative de Marcel Poëtel, bibliothécaire de la ville de Paris, et d'Henri Sellier2, élu de la Seine, tous deux pionniers du paradigme urbanistique, diffuse l'urbanisme enseigné à l'Ecole des Hautes Etudes Urbaines et à l'Institut d'urbanisme (qui remplace la première en 1924) et dont elle se présente comme l'«organe». Les universitaires sont d'ailleurs majoritairement représentés dans le Comité et parmi les auteurs où l'on trouve également d'anciens étudiants lauréats de l'Institut d'urbanisme. D'autre part, le Directeur dIece dernier y publie tous les ans le bilan des enseignements. Par mimétisme avec l'Institut, la revue se consacre à «l'étude des conditions et des manifestations dr1existenceet de développement des villes. Elle vise l'agglomération urbaine,>envisagée comme un organisme vivant en constante évolution. Elle l'étudie à la fois dans le passé et dans le présent et a pour but de dégager, de l'observation et de la comparaison des faits, une méthode et une doctrine de l'usage de tous ceux qui, à titres divers, ont la charge des intérêts de la cité »3. D'un autre côté, la revue Urbanisme, créée en 1932 à l'initiative de
ie-an Royer et Henri Prost, architectes
1
Ancien élève de Vidal de la Blache, le fondateur

urbanistes,

ne vise pas le même
humaine française, et

de la géographie

ancien élève de l'École des Chartes, il devient bibliothécaire archiviste de la ville de Paris à partir de laquelle se construira l'École Pratique d'Études Urbaines. Il est professeur d'Histoire de la ville de Paris à l'École Pratique des Hautes Études (Annuaire Géniral de l'Université et de l'Enseignement Français, paru de 1929-1930 à 1935-1936, Paris, L'information universitaire). 2 Homme politique, il est président du Conseil départemental de la Seine (Paris) entre 1927 et 1930, Maire de>1919-1940, ministre de la Santé Publique dans le cabinet de Léon Blum en 1936. Proche des durkheimiens (il participe à la revue Cahiers du Socialisme), il écrit une thèse de droit sur «La crise du logement et l'intervention publique en matière d'habitation populaire» (publiée en 1921 par l'Office National des Organismes d'Habitation à Loyers Modérés dont il est secrétaire depuis 1920). Il se trouve à l'initiative de la création de l'École des Hautes Études Urbaines où il enseigne. Il écrit de très nombreux articles dans La vie Urbaine. Voir sur Henri Sellier: Katherine Burlen (Dir..), La Banlieue Oasis, Henri Sellier et les cités jardins, 1900-1940, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1987, 302 p. 3 Page de couverture des numéros de La Vie Urbaine de la première série, présentation de la revue.

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public. La publicité abondante pour les sociétés de construction et de conseil prouve qu'elle est lue et diffusée par et pour des acteurs «opérationnels» et leurs commanditaires, c'est-à-dire les architectes urbanistes qui répondent à la demande planificatrice des municipalités, les fonctionnaires des collectivités locales et les élus. Les membres du comité de direction, que la revue présente comme des «praticiens de l'urbanisme, tous ou presque, membres de cette grande famille qu'est la Société Française des Urbanistes» 1, sont essentiellement des pionniers de l'urbanisme, même s'il s'y glisse quelques représentants des différents corps de métiers de la politique de construction urbaine (hygiénistes', ingénieurs des Ponts et Chaussées, hauts fonctionnaires, cf. encadré sur la composition du Comité). Cette approche des deux revues laisse présager un clivage de type savant/opérationnel. Cependant, la multipositionnalité des acteurs brouille ce constat, même s'il reste probant. On trouve en effet dans le Comité de direction d'Urbanisme des enseignants de la première heure de l'Institut d'urbanisme ainsi que ses fondateurs2, sans compter que ses m'cmbres publient pour la plupart des articles dans La Vie Urbaine. Ces interactions entre les deux revues révèlent la particularité de l'urbanisme qui évolue entre savoir et «opérationnalité», notamment dansfecadre de commissions administratives locales et nationales, si bien, d'ailFeors, que le segment aménageur du territoire des années 1944-1953 au ministère de la Reconstruction et de IUrbanisme doit en fait sa constitution à celle du groupe des urbanistes où l'on retrouve sa «trace» comme diraient les historiens (cf. encadré). Mais ce groupe n'a rien d'homogène, du moins au début, et il faut Fastratégie de construction d'un savoir urbanistique autonome pour lui permettre de se souder autour de la revendication du monopole du discours savant sur la planification des villes (l'urbanisme de plan). Des intellectuels et des architectes «hérétiques» réfJolution» et genèse du paradigme urbanistique : «structure de la

En 1948, Gaston Bardet, urbaniste et universitaire, alors Directeur de l'Institut Supérieur d'Urbanisme appliqué de Bruxelles3, mais aussi membre du Comité de direction d'Urbanisme (depuis 1944), voit dans sa discipline «la science de l'organisation des masses sur le sol», et meten garde contre les confusions entre l'«art urbain» (des architectes) et «les solutions d'urbanisme». «L'apparition de l'urbanisme parmi les sciences sociales, et d'urbanistes parmi les chercheurs, est donc la
1 Idem. 2 On peut citer pour 1932 :Marcel Poëte, Henri Sellier, George Risler, Henri Prost, Louis Bonnier, Jacques Greber, Léon Jaussely, ainsi que les directeur et directeur-adjoint de l'Institut d'urbanisme.

3

CQmme',~aucoup

d'urbanistes

français,

Gaston

Bardet

a exercé

ses talents

autant

à l'étranger

qu'en France. De plus, les histoires des instituts d'urbanisme de Paris et de Bruxelles sont liées.

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conséquence de problèmes neufs»l, ajoute-t-il. Mais pour que dans l'immédiat après-guerre, des savants comme Gaston Bardet se réclament de cette «science indispensable à la postérité de nos cités»2, trois éléments se sont conjugués. D'une part, la genèse de l'urbanisme se caractérise dans les années 1900-1930par l'importation d'un débat étranger aux préoccupations françaises. Il est frappant de voir la fréquence des références à l'expérience anglaise dans la littérature des urbanistes d'hier et d'aujourd'hui. De plus, au début du XXème siècle, les urbanistes français exportaient leur savoir-faire hors de France. La 'restructuration d'Ottawa par Greber, par exemple, est évoquée (plans, 'maquettes à l'appui parfois) dans la plupart des écrits des urbanistes de cette époque. D'autre part, l'urbanisme résulte de l'interaction entre des acteurs sociaux très divers: des intellectuels (tels Marcel POOte ou Jean Giraudoux3), des professionnels de la politique (tels Henri Sellier ou André Morizet, Sénateur-Maire de Boulogne-Billancourt), et des praticiens de l'aménagement des villes comme les médecins hygiénistes4 ou encore des architectes «hérétiques»5. Enfin, il a justement fallu que l'hérésie du paradigme urbanistique finisse par être consacrée. Il faut voir l'hérésie du groupe des urbanistes comme une manière de contester les «hiérarchies culturelles et de la parole d'appareil (...) (de) dénoncer le monopole de la légitimation culturelle que s'arroge le système' d'enseignement et, du même coup, (de) dévaloriser la compétence, certifiée et légitimée par l'institution universitaire, des agents qui, au nom de cette compétence, occupent les échelons les plus élevés de la hiérarchie institutionnelle»6. L'hérésie et la

1 Gaston Bardet, Op. Cit., p. 247. 2 Georges Risler, Urbanisme, n° 1, avril 1932, p. 1. L'auteur de cette expression fait partie du groupe des «pionniers» de l'urbanisme: Président, dès sa création en 1908, de la section «hygiène urbaine et rurale» du Musée Social et co-fondateur de la «Société des ArchitectesUrbanistes» en 1913. 3 Homme de lettres, notamment de théâtre, Fondateur de la Ligue Urbaine, Commissaire à la Propagande sous le régime de Vichy. 4 Cette corpora tion était très organisée, puisque regroupée dans une «société» qui mettait sur ~ied des congrès annuels. L'«urbanisme» doit être entendu comme construit par l'activité stratégique de tous ces acteurs qui, chacun dans leurs enjeux, parlent d'urbanisme. Il serait nécessaire d'élargir l'étude à chacune de leurs stratégies. Quelle était par exemple la position d'Henri Sellier dans l'espace des professionnels de la politique et quelle ressourc~:œprésentait pour lui son investissement dans l'urbanisme? Le caractère «invocateur» du paradigme urbanistique naissant doot il est un savant (titulaire d'une .thèse, enseignant à l'Institut d'urbanisme) représente une ressource importante dans le .champ politique, qu'il ne manque pas de mobiliser (voir par exemple, André Morizet, Henri Sellier, Comité Supérieur de l'aménagement de la région parisienne, La réorganisation administrative tU la région parisienne, Rapport du JO juillet 1936). De même pour Marcel POOte dont on peut poser l'hypothèse qu'il s'agissait d'une stratégie de conversion vers l'espace des universitaires, alors qu'il était bibliothécaire. Il nous est impossible d'analyser, dans le cadre de la présente recherche, les enjeux spécifiques à l'ensemble des espaces sociaux concernés par l'urbanisme. Ayant opté pour l'analyse des savants et des conditions sociales de leurs relations avec l'administratif, on se limitera ici à l'étude des enjeux internes à l'espace des savants. 6 Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984, p. 230.

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dissidenceldes urbanistes aboutissent à la création d'institutions d'enseignement distinctes (à partir de 1919), de tribunes d'expression (revues, expositions2) et d'une association d'urbanistes (1912). Gaston Bardet évoque même le «divorce»3 entre les concurrents et le «dégoût de l'orthodoxie» chez les «jeunes» urbanistes pour finir par déclarer que «l'architecture doit réintégrer l'urbanisme», renversant ainsi la hiérarchie initiale entre les disciplines conCDsentes. Mais pour cela, dit-il, une «réforme de l'enseignement reste à faire». On retrouve ici l'attitude de dénonciation de l'académ\fsme propre aux «hérétiques». De même peut-on lire en 1935 sous la plume ironique du Président de l'Association Française des Urbanistes qui conteste la parole des architectes: «Les urbanistes remuent plus que le petit doigt; ils s'agitent tout entiers, même si la matière pensante de certains en est un tantinet bousculée (00.) La Société Française des Urbanistes conserve son indépendance, encore qu'elle soit le principal agent de création d'une mode bénéfique à l'urbanisme et que la jolie revue de Jean Royer Urbanisme, soit lue de plus en plus»4. Dans les supports promotionnels de l'urbanisme (revues, salons, ens"eignements, prix et concours), on retrouve toujours les mêmes architectes «hérétiques» qui se citent mutuellement dans leurs ouvrages et leurs articles en reproduisant plans et maquettes des réalisations des uns et des autres. En ce sens, la revue Urbanisme est un exemple: les «urbanistes les. plus autorisés» y citent les «urbanistes les plus autorisés». On verra que cet effet de fermeture5, par et poUFdes spécialistes d'une discipline, a permis la reconnaissance de ces" derniers comme monopolisant le savoir «autorisé» de cette «science» appliquée. On peut résumer ainsi le contexte de l'autonomisation d'un savoir et ,d'une profession urb3\mu(stiq : «Au début de ce siècle, le travail ues d'urbaniste devient progressivement une activité professionnelle. Il s'individualise et s'organise sur un certain nombre de lieux d'enseignement et de revues spécialisées, au moment où l'intervention
1 En 1932, dans le premier numéro de la revue Urbanisme, George Risler (alors président d'honneur de la Société Française- des Urbanistes, mais surtout pionnier de l'urbanisme, puisqu'il est créateur de l'École Supérieure d'Art Public à l'Institut d'Urbanisme et qu'il préside à partir de 1908 la section d'«hygiène urbaine et rurale» du Musée Social) évoque l'isolement des promoteurs de ce qui ne s'ap.pelait pas encore l'urbanisme. Il fait remonter l'afflfffiation officielle de l'urbanisme à 1908, lors d'une «réunion fort nombreuse» dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne: «Nous y préconisâmes l'établissement de plans d'aménagement et d'extension destinés à guider la croissance de nos villes, nous eûmes l'impression très nette que nous parlions dans le désert» (Georges Risler, op. cil., p. 1.) 2 La Société Française des Urbanistes organise un salon annuel à partir de 1931. Voir, par exemple, le catalogue de présentation du 4ème salon du 30 avril au 20 juin 1935, rotonde du Grand Palais. 3 G. Bardet, op. cit. p. 31. 4 M. Dervaux, plaquette du Salon de la Société Française des Urbanistes de 1935, op. cit., p. 2. 5 Phénomène social que l'on retrouvera dans l~,$:tratégie des agents du «pôle intellectuel» de la DA TAR et des géographes au moyen des colloques qu'ils organisent et les publications coéditées, parfois co-signées.

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des hommes d'étude dans un processus de décision est consacrée par la loi sur les plans d'aménagement, d'embellissement et d'extension (1919). Cette progressive struc~mration sera l'occasion d'une certaine recom'poisition des situations acquises. I}apparition d'un nouveau champ de travail avive en effet les concurrences entre les interventions des différents professionnels qui s'intéressent à la ville: médecins, architectes et ingénieurs, au premier chef, mais aussi géomètres ou juristes, diversité elle-même accrue par les spécialisations, car les formations d'ingénieurs se multiplient rapidement à la fin de ce siècle et les spécialités des médecins et des hygiénistes vont croissant. Sur le terrain urbanistique, la variété des qualifications sera encore accentuée par l'appel lancé aux universitaires, particulièrement aux historiens et géographes» 1. L'expertise savante se construit donc indissociablement du phénomène bien connu de division sociale du travail qui produit des spécialistes professionnalisés d'une activité.

Une discipline savante «appliquée», une pratique «routinisée» et la production d'un groupe homogène
On entend le mot discipline dans deux sens, celui usuel de discipline d'enseignement et de recherche, et au sens de Michel Foucault, c'est-à-dire une sorte de «système réglé et concerté» qui est le fruit de «l'apprentissage et l'acquisition des aptitudes ou des comportem'ents», «d'un ensemble des communications réglées», d'une série de procédés de pouvoir (clôture, surveillance, récompenses, punitions, hiérarchie pyramidale)2. Cette double définition permet de compreNdre que le savoir véhiculé dans les institutions d'enseignement forge un «comportement», une façon d'être face au monde. Il serait intéressant d'étudier de plus près les rapports entre l'apprentissage/pratique d'un savoir, véritable socialisation secondaire, et la «discipline» des disciples qui s'initient puis pratiquent. Les pratiques «routinisées» comn1'O'nes dans des «espaces-temps» communs (au sens de Giddens3) construisent un rapport au monde spécifique et partagé. C'est en ce sens que, même hétérogène socialement (cf. le clivage entre les comités des deux revues), le groupe des urbanistes partage une «discipline». Il faut maintenant le vérifier en observant la construction de la «discipline» enseignée, et pratiquée, mais aussi socialement et spatialement localisée.
1 Jean-Pierre Gaudin, «savoir et savoir-faire dans l'urbanisme en France au début du siècle», Les premiers urbanistes français et l'art urbain, 1900-1930, Paris, École d'architecture ParisVillemin, 1987, p. 43. 2 Michel Foucault, «Deux essais sur le pouvoir», ln Hubert Dreyfus eL Paul L. Rabinow, Michel Foucault, un parcours philosophique: au-delà de la subjectivité et de l'objectivité, Paris, Gallimard, 1984, pp. 297-321., eL Surveiller et punir, 11lJissan.cede la prison, Paris, Gallimard, 1975, pp. 135-229. 3 A. Giddens,La constitution de la société, Paris, PUF, 1987, p. 163 et s.

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Phénomène parisien, l'urbanisme se délimite dans des institutions d'enseignements et de recherche marginales.
Les urbanistes parisiens monopolisent en .(lltière d'expansion urbaine1. les enseignements et l'expertise

On l'a dit, en tant que discipline universitaire, l'urbanisme a conquIs sa place parmi les autres disciplines grâce à une stratégie externe aux institutions d'enseignement traditionnelles. Les principales iiflstitutions qui ont porté l'urbanisme à ses débuts sont le Musée Social et les services de la préfecture de la Seine qui ont en même temps définitivement estampillé la discipline de leur ancrage parisien: leurs animateurs gèrent la ville de Paris. Créé en 1894 par un groupe d'hommes politiques réformistes proches du mouvement de Le Play 2, le Musée Social a pour but, d'après son statut, de mettre à la disposition du public les informations sur les institutions qui oeuvrent pour «améliorer la situation morale et 'matérielle des travailleurs» car «cette force qui est aussi une source d'activité productrice et à laquelle nous devons toute notre sympathie et tous nos soins, cette force-là, c'est une âme, c'est l'homme qui pellse, qui travaille, qui souffre»3. Cet esprit inspire la création, en 1908, de la «Section d'hygiène urbaine et rurale» du Musée Social: «Tout ce qui intéresse directement la vie de famille des travailleurs (...) y sera l'objet d'une attention spéciale de recherche, d'enquêtes, et d'efforts de suivi en vue de l'action publique et de la propagande»4. On retrouve dans'cette section les pionniers de l'urbanisme: Eugène Hénard, professeur à l'École Pratique d'Études Urbaines dès sa création, architecte de la ville de Paris, et qui sera premier Président de la Société Française des Urbanistes, H. Prost, urbaniste, L. Jaussely et L. Bonnier, architectes de la ville de Paris, Sellier (élu parisien) et M. Poëte (bibliothécaire de la ville de Paris)5. «Ce n'est pas un hasard si la création de cette nouvelle section du Musée Social en 1908 est contemporaine de l'ouverture du débat suscité par les projets de destruction des fortifications de Paris, ce problème posant, en fait, toute la question de l'extension future de la capitale en engageant dans la réflexion administrateurs, techniciens, hommes politiques,
1 Sur ce point, voir le rapport de recherche de Rémi Baudoui, La naissance lU l'École pratique d'Études Urbaines et le premier enseignement lU l'urbanism£ en France, des années 1910 aux années 1920, Secrétariat permanent du plan urbain, 1988. 2 Entre autres: Émile Cheysson, Jules Simon, Jules Siegfried, le Comte de Chambrun, qui sont membres de la «société d'économie sociale» créée par Le Play. 3 Léon Say, Discours d'inauguration du Musée Social en 1895, cité par André Siegfried, lors de son discours pour le 50ème anniversaire du Musée Social en 1945, in Les cahiers du Musée Social, n° 3, 1945, p. 164. 4 Séance constitutive de la Section d'hygiène urbaine et rurale du 14 janvier 1908, Annales du Musée Social, 1908, n° 2, février, p. 56. 5 Voir sur ce point: Giovanna Osti, «La section d'hygiène urbaine et rurale du Musée Socia!», in Katherine Burlen, op. cit., pp. 59-66.

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propriétaires immobiliers et entrepreneurs» 1. Non seulement la définition de l'urbanisme est le quasi-monopole d'agents des institutions administratives et politiques de la ville de Paris, mais en plus, les réflexions urbanistiques résultent d'un débat et d'initiatives purement parisiens. C'est d'ailleurs du Président du Musée Social, Jules Siegfried, alors député, que viendra. l'une des deux propositions de loi (déposée en 1912) relatives aux Plans «d'aménagement et id'extension des villes». Le cinquième numéro de La Vie Urbaine, en 1920, qui fait le point sur la loi de 1919 concernant ces plans, témoigne de la prégnance d'une représentation du monde parisianocentrée. Seul le cas parisien est envisagé à travers le concours de projets lancés en vue de l'application de la loi, concours remporté d'ailleurs par un des fondateurs et enseignant à l'École des Hautes Études Urbaines, l'architecte de la ville de Paris Léon Jaussely. On retrouvera ce système de clôture, trait marquant de l'urbanisme, lorsqu'il s'agira de montrer le monopole des «urbanistes les plus autorisés» sur le marché de la fabrication des plans pour les mairies ayant plus de 10.000 habitants: ils sont parisiens et membres des Commissions nationales. Ces caractéristiques ont permis au paradigme urbanistique d'asseoir son quasi-monopole sur la définition, aussi bien savante qu'administrative, de la planification urbaine. Parallèlement, à la bibliothèque historique de la ville de Paris, il se forge un groupe de promoteurs d'une «science de l'évolution des villes» dont Marcel Poëte serait, dans la mythologie des urbanistes, le «fondateur»2. Ce dernier y professe un cours d' «introduction à l'histoire de Paris» qui sera transféré à l'École Pratique des Hautes Études lorsqu'il y enseignera. A la même époque, la même bibliothèque de la ville de Paris se voit complétée par un «office de renseignement historique et bibliographique». Les deux deviendront en 1916 1'«lnstitut d'Histoire, de Géographie et d'Économie Urbaine», transformé en 1919 en École, déjà évoquée, des Hautes Études Urbaines, dont le caractère «scientifique»3 est proclamé, et en Institut d'Urbanisme de la ville de Paris en 1924. La création de cette école, puis de l'Institut renforce l'emprise des pionniers parisiens de l'urbanisme sur la promotion du paradigme. Comme pour la loi du 14 mars 1919 institutionnalisant l'urbanisme de Plan, on trouve à la base de cette initiative un membre de la «section d'hygiène urbaine et rurale» du Musée Social, très lié à la capitale: Henri Sellier, Conseiller Général de la Seine qui deviendra Directeur de l'École. La
1 Ibid., p. 62. 2 G. Bardet, op. cil., p. 17. 3 Dans sa présentation de l'École des Hautes Études Urbaines, La Vie Urbaine, n° 5, 1920, p. 163, Henri Sellier évoque l'enseignement en ces tennes : «Il a un triple caractère: scientifique, utilitaire et vulgarisateur. Il faut d'abord faire la science pour en tirer les applications qu'elle comporte dans la vie courante (...) L'enseignement en question s'adresse donc, sous la fonne scientifique, à ceux qui ont le souci de faire progresser une science qui tire une particulière importance du rôle considérable que joue la ville dans la civilisation contemporaine».

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c~mposition du «Comité de perfectionnement de renseignement» de l'Ecole confirme ce parisianisme qui n'est pas sans produire un effet de fermeture évident. La plupart des membres de ce comité s'investissent en effet par la suite dans les comités de direction des revues Urbanisme et La vie Urbaine 1. Créée en marge de l'université2, l'École dispense, avant sa transformation en Institut rattaché à l'Université de Paris, un enseignement «pratique» qui se dégage de celui des architectes et de celui des juristes. A partir de 1924, les enseignements du nouvel Institut d'Urbanisme conservent ce~1!eoricliI\1ration. y trouve une On section particulière pour le «perfectionnement administratif destiné aux employés de mairie», et pour la «préparation aux concours pour les emplois supérieurs dans les mairies». Les enseignements sont techniques: «organisation sociale, administrative et technique des villes; leur évolution»3. Mais, 1924 marque un nouveau tournant dans l'histoire de l'enseignement de l'Urbanisme, comme en témoigne G. Bardet qui voit dans l'Institut un «enseignement dogmatique des professeurs de droit»4 : il s'enrichit d'un corps d'enseignants de l'École Libre des Sciences Politiques et de la Faculté de Droit de Paris, si bien qu'en 1938 des urbanistes sont à l'origine d'une nouvelle «hérésie». Sur la base d'une revendication praticienne, la nouvelle génération d'étudiants5 de l'Institut crée un «atelier libre», parallèle aux enseignements de l'Institut. Comme la génération précédente des
1 Le Comité de perfectionnement de l'enseignement de l'École est composé du préfet de la Seine, qui le préside, d'Henri Sellier, qui en est le secrétaire général, de De Bella, Dausset, Deville, Sellier (Louis), Marquez, Conseillers Généraux de la Seine, de Gide, Professeur à la faculté de Droit, et membre de la Commission Administrative de l'Institut d'histoire, de géographie et d'économie urbaine (de Marcel POOte), Jaussely, membre de la Commission de l'Institut d'histoire, de géographie et d'économie urbaine, Juillerat, chef honoraire du bureau d'hygiène de la Préfecture de la Seine, membre de la commission de l'Institut, Forestier, Bonnier, POOte, Bruggeman. 2 Délibération du Conseil Général de la Seine du 9 juillet 1919. Arrêté du Préfet de Paris du 5 septembre 1919. 3 Annuaire Général d:el"Université et de l'Enseignement Français, 1929-1930, Paris, L'information universitaire, p. 57. 4 G. Bardet, op. cit., p. 254. L'auteur fait ici allusion au passage de l'École des Hautes Etudes Urbaines et d'Administration Municipale de H. Sellier et M. POOteà sa reconnaissance, c'est-àdire, sa transformation en Institut d'Urbanisme en 1924. Le corps professoral se transforme puisqu'on y trouve des professeurs de la Faculté de Droit de Paris en Droit Civil et Droit Administratif comme Robert Lainville, Jean Lelandais. Cette arrivée des juristes se ressent dans la composition du comité de patronage de La vie Urbaine, «organe» de l'Institut, en 1924 : S. Charlet y, Président du Conseil de l'Université de Paris, Membre de l'Institut; Henri Berthélémy, doyen de la Faculté de Droit de Paris, Membre de l'Institut de France; Louis Bonnier, Inspecteur Général honoraire des services d'architecture et d'esthétique et de l'extension de Paris; Ferdinand Brunot, Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, membre de l'Institut de France; Henri Delacroix, Doyen de la Faculté des Lettres de Paris; Deville, Conseiller Municipal de Paris, Conseiller Général de la Seine; Pierre Doumerc, Directeur de l'Extension de Paris à la préfecture de la Seine; Edouard Fuster, Professeur au collège de France et à l'Institut d'Urbanisme; Gaston Jèze, Professeur à la Faculté de Droit de Paris; François Latour, Rapporteur Général du Budget de la Ville; Marcel POOte,Louis Rolland, Professeur à la Faculté de Droit de Paris, Henri Sellier, Auguste Bruggeman, Directeur de l'Institut d'Urbanisme. 50n retrouve dans cet atelier les urbanistes de la seconde génération (Robert Auzelle, Paul Dufoumet, notamment, dont on reparlera) qui, avec certains «pionniers» (J. Greber, J. Royer, par exemple), vont connaître la grandeur et la décadence de l'urbanisme dans un segment autonome de l'administration centrale où l'aménagement du territoire trouvera son origine.

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urbanistes, la nouvelle s'inscrit dans une lutte avec les disciplines domin'antes : l'architecture des beaux -arts et l'urbanisme des juristes, fortifiant ainsi la stratégie d'autonomisation d'un savoir urbanistique spécifique. Ces démarcations successives, notamment vis-à-vis des architectes, conduisent à un cHvage dans l'espace des penseurs de l'espace urbain. Tout d'abord, ce qui démarque les urbanistes n'est pas seulement le discours (les urbanistes parlent de «science», d'«aménagement» et de «plan», les architectes de technique et d'esthétique de la construction), mais aussi les techniques de travail, leurs pratiques, bref leurs identités professionnelles. La «topographie $~iale» en est un bon exemple. Cette technique sera une ressource essentielle du segment aménageur des années 1944-1953. Gaston Bardet rappelle à ce sujet, non sans ironie, que «le test infaillible de l'incapacité de penser en urbaniste est l'incompréhension totale chez de nombreux architectes envers la topographie sociale, base de l'aménagement» 1. Ensuite, la séparation entre architeclfes:et architectes urbanistes se traduit par un clivage dans la reproduction 'de savoir. Bien que formés par l'École des Beaux-Arts, les architectes hérétiques s'investissent dans un enseignement séparé de l'architecture: aucun urbaniste ne figure, en 1930, parmi les enseignants et responsables de la section architecture de l'École des Be'aflx-Arts2. Par contre, les urbanistes s'investissent dans des institutions d'enseignement nouvellement apparues dans le champ de l'enseignement supérieur: des cours d'urbanisme sont dispensés à l'École des Travaux Publics dès 1926, à l'Institut d'Urbanisme (qui n'a que le statut d'un «enseignement rattaché à l'université»3) et à l'École Pratique des Hautes Études où Marcel Poëte est professeur honoraire.
«L'urbanisme pratique» 4

Il faut lier, dans la stratégie du groupe des urbanistes, la recherche des débouchés5 sans lesquels le savoir spécifique sur l'urbain ne pourrait 's'e développer, avec la promotion de ce savoir comme
lop. cit., p. 271.

2 De même, aucun urbaniste ne figure à l'Académie des Beaux Arts. Voir ces points sur
l'Annuaire Général de l'Université et de l'Enseignement Français, 1929-1930, Paris, L'information universitaire. On peut remarquer toutefois que les hérétiques ont gagné du pouvoir au fù des années puisque Henri Prost se trouve en 1936 dans le corps enseignant de la section III (architecture) de cette académie, Annuaire Général de l'Université et de l'Enseignement Français, 1935-1936, op. cit., p. 12. 3 Annuaire 1935-1936, op. cil, p. 50. 4 Titre d'un article de Gaston Montsarrat, L'urbanisme, n° 1, avril 1932, p. 27. 5 Jean-Pierre Gaudin, «La genèse de l'urba'fi'isme de plan et la question de la modernisation politique op. cil., pp. 302-307. L'auteur évoque d'isolement» des urbanistes, aussi bien du côté politique que du côté des communes qui restreignent leurs commandes de plans dans la mesure où le ministère de l'Intérieur a restreint les subventions en faveur des villes qui souhaitaient planifier leur extension.

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