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FACÉTIES

272 pages
Les Facéties sont des courts textes polémiques que Voltaire écrivit de 1752 jusqu'à la fin de sa vie. Ils s'attaquent de façon mordante et comique aux ennemis des philosophes et font partie du combat contre l'Infâme.Sous le masque de ses personnages, Voltaire pousse à l'extrême sarcasme et ironie.
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Facéties

Collection Les Introuvables

Voltaire

Facéties
éditées par Jean Macary Fordham University New York

L'Harmattan

Cc)

L'Harmatran,
75005 Paris

1998

5-7, rue de ]'École-Polyrechnique

- FRANCE
(Qc)

L'Harmatran Inc », rue Saint-Jacques-Montréal CANADA H2Y 1K9
L'Harmattan, Via Rava 37 10124 ISBN: Torino 2-7384-6815-2 Italia s.r.1.

Du même auteur
Masque et Lumières au XVIIIe siècle: André-François Deslandes, "citoyen et philosophe" (1689-1757), La Haye, Martinus Nijhoff, Archives Internationales d'Histoire des Idées, 1975. éditeur de : Diderot, Les Bijoux indiscrets, édition critique de Jean Macary et Aram Vartanian, in Diderot, Œuvres complètes, Paris, Hermann, vol. III, 1979. Voltaire, Facéties, Paris, Presses Universitaires de France, 1973.

Présentation
Entre 1757 et 1760 l'orage gronde sur ceux que nous appelons aujourd'hui les philosophes des Lumières. Va-t-il foudroyer le timoré d'Alembert, l'incertain Jean-Jacques Rousseau, l'inconnu Diderot (inconnu, sauf de la police) ? paralyser Voltaire? L'attentat de Damiens sur la personne de Louis XV (5 janvier 1757) a effrayé la Cour et le souverain. Certes, c'est l'acte d'un déséquilibré inspiré par la passion janséniste, mais il est fréquent que le pouvoir cherche des coupables là où il a envie et décidé d'en trouver. La chasse aux prétendus fauteurs du relâchement des mœurs et du dévoiement de la pensée paraît d'autant plus urgente aux ministres et à la Cour que l'année 1757 s'est achevée sur la sévère défaite de Rossbach que Frédéric II a infligée à la France. Or voici que l'article "Genève" du volume VII de l'Encyclopédie, article signé par d'Alembert, provoque des remous: les pasteurs de Genève ne croiraient plus à la divinité du Christ? faut-il ouvrir un théâtre à Genève dont la troupe serait formée de purs Genevois? Les pasteurs réagirent les premiers. Dans une Déclaration solennelle, ils réfutent l'article qui les accuse de socinianisme. Puis la dissension s'établit entre philosophes: le citoyen Jean-Jacques Rousseau se dissocie, au nom de la religion et de la morale, de ses amis encyclopédistes, à l'entreprise desquels il avait assuré jusqu'alors sa collaboration passionnée de musicien. Le ministre Bernis, Mme de Pompadour elle-même et les dévots de cour encouragent la campagne antiphilosophique qui se déchaîne à partir de 1758. Des pamphlets fusent de toute part contre les philosophes, qu'on traite de "cacouacs". "Le P. Le Chapelain prêche contre eux devant le roi. L'abbé de Caveirac publie une apologie de la Saint11

Barthélemy et de la révocation de l'Édit de Nantes. Des périodiques - L'Observateur hollandais, Les Affiches de province, La Gazette de France - harcèlent l'Encyclopédie et les encyclopédistes. Les jésuites créent La Religion vengée, spécialement pour les réfuter.l" D'Alembert abandonne son poste de coéditeur de l'ouvrage. Nouvelle affaire: en juillet 1758 paraît De l'Esprit, œuvre du fermier général Helvétius. Ce livre, d'un matérialisme patent, avait pourtant obtenu l'approbation d'un censeur et partant le privilège royal. Mais, en août, la Cour s'ameute contre l'ouvrage; Malesherbes, le Directeur de la librairie, fait révoquer le privilège par arrêt du Conseil (l0 août); l'assemblée du clergé dénonce "les productions empoisonnées" du temps, cependant que l'archevêque de Paris s'attaque nommément au livre d'Helvétius, que le pape Clément XIII condamne en janvier 1759. Et c'est encore en janvier 1759 que reprend l'attaque contre l'Encyclopédie: cette fois-ci, le Parlement condamne l'ouvrage que Diderot est maintenant seul à éditer, condamnation suivie en mars d'un arrêt du Conseil qui révoque le privilège et interdit de distribuer et de réimprimer les sept premiers volumes. Helvétius est poursuivi sans relâche: De l'Esprit est brûlé sur les marches du Palais et l'auteur, pourtant homme influent, doit se rétracter de façon humiliante. Voltaire n'est pas épargné: Candide (1759) est condamné à Paris et à Genève. Les ennemis des philosophes s'en donnent alors à cœur joie. 1760: Lefranc de Pompignan charge sur les philosophes dans son discours de réception à l'Académie française (10 mars); le journaliste Fréron les attaque sans relâche; au théâtre, Palis sot les tourne en ridicule (Diderot et Rousseau tout particulièrement) dans la comédie des Philosophes (2 mai). Les rangs des philosophes s'éclaircirent: on remarqua, bien sûr, la défection de d'Alembert; on nota l'hostilité nouvelle de JeanJacques Rousseau, auteur de la Lettre à d'Alembert sur les spectacles. Toutefois les irréductibles se maintinrent en ligne de bataille:

1. R. Pomeau et Ch. Mervaud, De la Cour au jardin, vol. III de Voltaire en son temps, Voltaire Foundation, Oxford, 1991, p. 338. Nous tenons à dire tout ce que la présente édition doit à ces remarquables volumes. 12

Diderot persiste dans son entreprise, et Voltaire commence le combat contre l'Infâme: il écrit des facéties. En juin 1760 paraît le Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'an 1760, recueil dont la majorité des textes sont de Voltaire. Aussi la plupart des textes que nous présentons ici s'inscrivent-ils dans une stratégie de contre-attaque. Si Voltaire s'acharne sur les Pompignan - Jean-Jacques et Georges, l'évêque du Puy -, sur les Fréron, Palis sot et autres, c'est qu'ils le menacent et menacent les philosophes ses "frères". C'est qu'il menacent leur liberté, la Liberté... Ces textes ne seraient-ils alors que des textes de circonstance, n'offrant d'intérêt que pour les contemporains et destinés à l'oubli? Il semble que l'entreprise de ridiculiser des auteurs mineurs, disparus depuis longtemps de notre répertoire, soit mineure en effet. Comme le disait un jour, fort vulgairement, un de nos distingués collègues: "ça ne vole pas haut". Et voici pourtant ce qu'accomplit la technique mise en jeu: se jouer des ridicules et ne prétendre à rien. Au passage on assène quelques joyeuses vérités philosophiques et les fanatiques de tout poil, qui se croyaient en pleine sécurité religieuse et sociale, sont soudain criblés de flèches: les sujets étaient donc bien ridicules! 2Qu'est-ce que facétie? Le mot nous vient du latinfacetia; il désigne, plutôt qu'une forme littéraire bien définie, un certain esprit de gaieté et de raillerie. L'article "Facétie" de l'édition de 1771 du Dictionnaire de Trévoux renvoie à Cicéron, avec une citation de deux phrases tirées du De Oratore:
La Facétie est agréable, & souvent même utile dans l'Oraison; mais elle dépend purement de la nature, & il n'y a point d'art qui la puisse enseigner. Cicéron, Dial. de l'orat. trad. par Cassagne. Il y a deux genres de Facétie; l'une qui est également répandue dans toute la suite du discours; & l'autre

2. Nous reprenons ici, en y apportant certains changements, des passages de l'Introduction à notre édition des Facéties de Voltaire, publiée aux P.U.F. en 1973, édition aujourd'hui épuisée. 13

qui a quelque chose d'aigu et de court. La première est appelée par les Anciens la raillerie, & la seconde le bon-mot. Id.3

Dans le même dictionnaire est donnée la définition suivante: "Facétie. s.f. Plaisanterie qui divertit, & qui fait rire, soit qu'elle consiste en paroles, ou en actions. locus jacetiœ." De fait, les facéties du XVIIIe siècle ne semblent guère avoir retenu l'attention des auteurs du Trévoux de 1771, car la définition que nous venons de citer n'est que la reprise de celle donnée par le Dictionnaire de Furetière, édition de 16914! Quant à l'édition de 1694 du Dictionnaire de l'Académie, elle n'ajoute rien à la définition du Furetière, si ce n'est cette phrase en italiques, commentaire critique qui situe la facétie par rapport aux genres nobles: "Il y a de la bassesse dans la facétie"5. Le même commentaire apparaît dans le Trévoux de 1771, par l'entremise d'une citation de Scarron: "La facétie est basse, & même trop comique pour un infortuné. SCAR.3." Aucune allusion n'est faite à Voltaire. Les Dictionnaires de Furetière et de Trévoux établissent ensuite la tradition de la facétie:
Les comédiens ont souvent appelé leurs farces, de petites facéties. Les Contes du Poge Florentin, de Bonaventure des Péries [sic], d'Ouville, sont des livres pleins d'agréables facéties. [...] Les facéties du Domenichi sont un ouvrage Italien rempli de contes & de choses semblables6.

Poggio Bracciolini, appelé le Page (ou le Pogge) en France, est un

3. Dictionnaire de Trévoux, éd. de 1771, article "Facétie". 4. Ou plutôt la reprise de l'édition de 1691 par l'intermédiaire de celle de 1701. On sait que la première édition du Dictionnaire de Trévoux (1704) fut, à quelques changements près, la copie de l'édition de 1701 du Dictionnaire de Furetière, édition donnée par les protestants de Hollande. 5. Dictionnaire de l'Académie, éd. de 1694, article "Facétie". Fait amusant: en 1786, la phrase devient: "Il y a souvent de la bassesse dans la facétie" (mes italiques), cependant que la définition est transformée comme suit, par l'ajout d'un mot: "Facétie. s.f. Bouffonnerie, plaisanterie de paroles, etc..." 6. Dictionnaire de Trévoux, éd. de 1771, article "Facéties". 14

écrivain italien du XVe siècle. Il composa, entre 1438 et 1452, un Liber facetiarum où il raconte, en latin, deux cent soixante-douze anecdotes tirées de la vie de tous les jours; ce livre, souvent très satirique, fut publié en 1470. Il se répandit rapidement en Europe (avant même l'invention de l'imprimerie), mais il fut l'objet de vives critiques: le Poge dut ajouter à son œuvre une introduction, dans laquelle cet humaniste en défendait la gaieté et la simplicité. Le Livre des Facéties fut traduit en français avant 15497; Voltaire possédait dans sa bibliothèque de Ferney des Poggiana, ou la Vie, le caractère, les sentences, et les bons mots de Pogge Florentin, etc8. D'autres auteurs italiens ont écrit de petites pièces amusantes dans la tradition de celles du Poge; elles sont en italien et non plus en latin: Ludovico Carbone, ses "plaisanteries", entre 1466 et 1471; les Matti e facezie dei Piovano Arlotta ont été recueillis par un anonyme; il faut citer encore Ange Politien, Léonard de Vinci, Domenichi (Facetie et matti, 1548), Guicciardini (L 'hare di recreatione, 1568), et, durant le XVIe siècle, plusieurs rééditions du recueil intitulé Facezie, matti, bugonerie e burle dei Piovano Arlotta, del Gonnella e del Barlacchia. En outre, certains auteurs discutent de la conversation spirituelle, apportant des exemples à l'appui de leurs réflexions: Giovanni Pontano, dans son De Sermone latin; Baldassare Castiglione (Balthazar Castiglione) dans Il Cortegiano (1528), ouvrage qui fut traduit en français dès 1537 et dont la dernière traduction avant Voltaire remonte à 16909. Toutefois, le mot de facétie mis à part, les différences entre ces facéties venues d'Italie et les facéties de Voltaire sont plus grandes que les ressemblances: chacune des premières consiste en un très court récit (environ une page, parfois moins) d'un événement drôle survenu à un homme célèbre, ou des circonstances

7. Les Facéties du Poge, traduction de Guillaume Tardif, Lyon, s.d. et Paris, 1549; Les Contes de Pogge, florentin, f...], Amsterdam, 1712. 8. Bibliothèque de Voltaire. Catalogue des livres, Moscou-Leningrad, Éditions de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., 1961, p. 702-03. 9. Le Courtisan, Paris, 1537; Lyon, 1538. Le Parfaict Courtisan, Paris, 1585, 1592; Paris, 1690. 15

dans lesquelles un homme célèbre a fait un bon mot; ou bien le Poge raconte, dans la tradition du fabliau, une verte histoire de mari trompé ou de moine paillard. Le vocabulaire en est très simple, parfois cru et grossier; c'est là une matière première comparable à celle qu'utilisera La Fontaine pour les Contes. Deux points communs à ces textes et aux facéties de Voltaire méritent cependant d'être notés: la gaieté et l'esprit satirique. On peut faire remonter la tradition facétieuse française au Moyen-Âge; sans insister sur le caractère parodique de certaines scènes introduites dans les Passions et les Mistères (ce fut d'ailleurs une des raisons de leur interdiction à Paris, en 1548), nous voudrions donner l'exemple du fabliau. Après en avoir regretté la grossièreté, voire l'obscénité, P. lourda écrit, dans la "Préface" qu'il a consacrée aux Conteurs français du XVIe siècle:
Pourquoi ne pas dire que le fabliau partage ce caractère fâcheux avec nombre de contes italiens? Non pas ceux de Boccace, certes, mais ceux de Sabadino degli Arienti, - les Novelle Porretane,-ceux de Sermini ou de Sercambi, et bien d'autres, sans parler des Facéties du Pogge. Cette tendance gênante ne doit pas faire oublier la verve, la bonne humeur, l'ironie qui se déploient tout au long de ces récits: on y rit, et de bon cœur, non du bout des lèvres. [...] L'objet des auteurs de ces contes est seulement de faire rire, d'amuser, et c'est pourquoi, avec beaucoup d'habileté, ils usent de toutes les formes de comique: le comique de situation, de caractère, de mœurs, de gestes, de mots. Le sens de la caricature éclate partout dans ces gages dont s'inspireront Molière et Voltaire, ou M. Bergeretl .

N'oublions pas les legs facétieux des Testaments de Villon, non plus que les jeux de mots ni la gaieté générale de l'œuvre de Marot. Citons enfin Les Baliverneries ( 1548) de Noël du Fail et, attribuées à l'humaniste Bonaventure des Périers, que mentionne le Dictionnaire de Trévoux, les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis (1558).

10. Conteurs français du seizième siècle. Textes présentés et annotés par P. Jourda, Paris, N.R.F., Bibliothèque de la Pléiade, 1965, p. xiv-xv. 16

Dans Les Baliverneries
[...] Eutrapel écrit ses "baliverneries" pour dérider son frère [...]; il a un souffre-douleur: Lupolde, personnage dans lequel il a caricaturé son précepteur, Colin Briant. Du Pail a voulu ici s'abandonner à la fantaisie, un peu à la manière de Rabelaisll. [] Les Nouvelles Récréations sont un recueil de nouvelles, mais elles seraient le délassement d'un humaniste qui désire faire rire avec des anecdotes burlesques, piquantes, grivoises souvent, dont beaucoup sont empruntées à la tradition italienne ou française: au Pogge, à Boccace, aux fabliauxl2.

Si le but de l'anecdote est avant tout d'exciter la gaieté, on y voit cependant, nettement tracés, des types humains et des types sociaux: l'homme de loi, le docteur en théologie, par exemple. Ces deux conteurs élaborent donc la matière facétieuse que leur donne la réalité brute de leur temps ou de leur érudition. La fiction se faisant médiatrice, une distance se creuse entre l'auteur et son œuvre, et va permettre à cet auteur de mettre le masque ou même de disparaître tout à fait dans l'anonymat; les instruments de la facétie voltairienne sont forgés. Quatre textes s'apparentent de très près aux Facéties de Voltaire et ont pu, sinon l'influencer, du moins l'amener à réfléchir à la technique des facéties et aux possibilités qu'elle offre; ce sont le Gargantua et le Pantagruel de Rabelais, les Provinciales de Pascal et l'Arrêt burlesque de Boileau. Comme le note R. Naves, Voltaire a d'abord été sévère à l'égard de Rabelais; ce dernier est toutefois (nous le voyons par une lettre à Mme du Deffand) mieux compris, à peu près comme pour l'Arioste, à partir de l'installation à Ferney: "Comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j'avoue qu'aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre

11. Op. cit., p. xxiv. 12 Op. cit., p. xxviii-xxix. 17

m'a fait un plaisir extrême" 13. Dans une autre lettre à Mme du Deffand, le 12 avril 1760, Voltaire revient sur Rabelais:
Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons. Il ne faut pas qu'il y ait deux hommes de ce métier dans une nation; mais il faut qu'il y en ait un; je me repends d'avoir dit autrefois trop de mal de luil4.

Or 1760, c'est l'année où Voltaire multiplie ses facéties; certes, il n'y fait pas le bouffon (c'est un rôle qu'il attribuera, dans les facéties postérieures, aux fantoches qu'il inventera à cet usage), mais à cette date il reconnaît déjà qu'existent de "bons bouffons", utilisant ce mot de bouffonnerie, qui va apparaître dans la définition de la facétie que donne l'Académie française en 1786. Voltaire reviendra assez souvent sur Rabelais dans sa correspondancel5; deux textes de 1765 et de 1767 apportent des précisions: dans la "Conversation de Lucien, Érasme, et Rabelais", "Rabelais survient", quand Lucien lit l'Éloge de la Folie et "éclate de rire":
Rabelais Messieurs, quand on rit je ne suis pas de trop; quoi s'agit-il?
Lucien et Érasme D'extravagances. Rabelais Ah! je suis votre homme. Lucien, à Érasme Quel est cet original?

13. R. Naves, Le Goût de Voltaire (Paris, Garnier, 1938), p. 34, 347; Best., vol. XXXVII. p. 137. 14. Best., lettre 5949, vol. V, p. 195. Dorénavant, la référence Best. renverra à Voltaire, Correspondance, édition Théodore Besterman, Gallimard, "Collection de la Pléiade", 1964-1993. 15. Cf. l'Index de Best., vol. XIII.. 18

Érasme C'est un homme qui a été plus hardi que moi et plus plaisant 16 .

Et Rabelais d'expliquer la politique du masque qu'il aurait pratiquée dans son œuvre:
Rabelais J'étais né fort sage, je devins aussi savant qu'Érasme; et, voyant que la sagesse et la science ne menaient communément qu'à l'hôpital ou au gibet; voyant même que ce demi-plaisant d'Érasme était quelquefois persécuté, je m'avisai d'être plus fou que tous mes compatriotes ensemble; je composai un gros livre de contes à dormir debout, rempli d'ordures, dans lequel je tournai en ridicule toutes les superstitions, toutes les cérémonies, tout ce qu'on révérait, dans mon pays, toutes les conditions, depuis celle de roi et de grand pontife jusqu'à celle de docteur en théologie, qui est la dernière de toutes; je dédiai mon livre à un cardinal, et je fis rire jusqu'à ceux qui me méprisentl7.

Un peu plus loin dans ce dialogue, Rabelais fait un portrait des Français, qui renvoie à deux facéties dont notre lecteur trouvera la première dans la présente anthologie:
II faut que je vous apprenne ce que c'était que ma nation. C'était un composé d'ignorance, de superstition, de bêtise, de cruauté et de plaisanterie. On commença par faire pendre et par faire cuire tous ceux qui parlaient sérieusement contre les papegauts et les cardinaux. Le pays des Welchesl8, dont je suis natif, nagea dans le sang; mais dès que ces exécutions étaient faites, la nation se mettait à danser et à rirel9. Je pris mes compatriotes par leur faible; je parlai de boire, je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les gens d'esprit y entendirent finesse, et m'en surent gré; les gens grossiers ne

16. Moland, vol. XXV, p. 341. 17. Ibid., p. 341-42. 18. Cf. le Discours aux Welches, par Antoine Vadé, frère de Guillaume (1764). 19. "Voyez les Con.çeils raisonnables à M. Bergier, paragraphe 23". (Note de l'édition Moland.) 19

virent que les ordures, et les savourèrent; tout le monde m'aima, loin de me persécuter20.

En 1767, Voltaire envoie une suite de Dix Lettres à S.A. Mgr. le Prince de *****21; la première lettre est consacrée à Rabelais et une partie de la deuxième, traitant des "Prédécesseurs de Rabelais en Allemagne et en Italie" , porte comme sous-titre: "Des anciennes facéties italiennes qui précédèrent Rabelais". Voltaire s'efforce de dégager les caractères communs à tous les textes qu'il mentionne: ils sont gais, violemment satiriques, libres de langage et même grossiers; on y use souvent du masque de la fable et de noms forgés, pour pratiquer la satire à l'abri; la parodie (ici, celle des textes sacrés) en est un des éléments les plus forts. Voltaire en effet interprète le Prologue de Gargantua, dont il cite plusieurs lignes, comme si Rabelais avait voulu "se mettre à couvert sous le masque de la folie"22. Tel est le sens donné par Voltaire à la métaphore de l'os médullaire:
Mais qu'arriva+il? Très peu de lecteurs ressemblèrent au chien qui suce la moëlle. On ne s'attacha qu'aux os, c'est-àdire aux bouffonneries absurdes, aux obscénités affreuses, dont le livre est plein. Si malheureusement pour Rabelais on avait trop pénétré le sens du livre, si on l'avait jugé sérieusement, il est à croire qu'il lui en aurait coûté la vie, comme à tous ceux 1ui, dans ce temps-là, écrivaient contre l'Église romaine 3.

Les Provinciales de Pascal sont d'un tout autre vocabulaire et d'une tout autre facture, mais le jeu masqué que joue l'auteur de ces petites lettres n'en est pas moins plaisant: bien loin d'être janséniste, il n'est même pas bon théologien! C'est un honnête

20. Moland, vol. XXV, p. 343. 21. Lettres à S. A. Mgr. le Prince de ***** sur Rabelais et sur d'autres auteurs accusés d'avoir mal parlé de la religion chrétienne (1767), Moland, vol. XXVI, p. 469 et sq. 22. Ibid., p. 470. 23. Ibid., p. 470-71. 20

homme qui écrit naïvement les résultats de l'enquête qu'il mène pour son correspondant. Cette honnête naïveté sera celle du jeune Français des Lettres philosophiques et celle de tout héros des Contes et des Facéties: si Candide, en 1759, a "l'esprit le plus simple", Akakia est, dès 1752, le bon médecin sans malice. Nous n'insisterons pas sur les multiples facettes de l'ironie de Pascal, sur son art du dialogue (l'époque des Facéties est aussi celle où Voltaire compose la majorité de ses Dialogues philosophiques); nous rappellerons seulement que, dans les Provinciales, ce n'est pas le jeune enquêteur qui raille le père jésuite, c'est le jésuite en personne qui se tourne en ridicule; de même les Facéties sont-elles présentées très souvent comme l'œuvre, non de Voltaire, mais de Clocpicre, ou de M. Cubstorf, pasteur de Helmstadt, ou du "révérendissime père en Dieu Alexis", ou de Zapata... L'Arrêt burlesque de Boileau paraît, anonyme, en 1671. Courte pièce en prose, il fut composée pour défendre le cartésianisme, qu'une fois de plus on menaçait d'interdire; Boileau n'assumera la paternité de ce texte que trente ans plus tard. C'est le pastiche d'un "Arrest de justice", cet arrêt burlesque étant "donné en la grand' chambre du Parnasse, en faveur des maîtres-ès-arts, médecins et professeurs de l'Université de Stagyre au pays des chimères: pour le maintien de la doctrine d'Aristote". Les expressions employées sont celles du palais, lourdes et redondantes; le texte s'organise en deux parties: des attendus ("Veu par la Cour la Requeste présentée par les Régens [. ..] Veu les libelles intitulés"24) et l'arrêt "La Cour ayant égard à ladite Requeste [...] Enjoint [...] Ordonne [...] Fait deffense"25). Le pastiche est si réussi qu'il en devient ennuyeux! nulle place ici pour la fantaisie, pour ces sautes de ton, pour ces trouvailles qui caractérisent la gaieté de Voltaire. Au XVIIIe la facétie se développe. Nombreux sont les auteurs, et parmi les plus graves, qui pratiquent ce petit genre. Après Lanson, D. Guiragossian fait un relevé de titres et d'auteurs

24. Boileau, Œuvres, "Arrêt burlesque", Garnier-Flammarion, vol. 2, p. 223. 25. Ibid., p. 225. 21

sur lequel je ne reviendrai pas26; notons Montesquieu et J .-J. Rousseau lui-même; remarquons qu'une des principales victimes des Facéties de Voltaire, Maupertuis, avait, dès 1740, écrit contre l'astronome Cassini une facétie intitulée "Lettre d'un horloger anglais à un astronome de Pékin, traduite par M***27". Qu'est-ce donc qu'une facétie voltairienne? La correspondance de notre auteur fourmille de références à ces textes anonymes; tantôt Voltaire joue à s'indigner qu'on puisse les présenter comme son ouvrage, tantôt il incite ses "chers frères" à les lire avec soin et à les répandre de même:
20 octobre 1761 Je suis avec vous, mon cher frère, comme les anciens initiés qui sans s'être jamais vus se connaissaient et s'aimaient. Lisez, je vous prie, les "Car" qu'on m'a envoyés et que j'envoie à M. d'Alembert. Ils sont dans son paquet. Vous cachetterez le tout proprement. Au nom des ti'ères répandez les "Car". Ils ôteront, à la cour, le crédit dont Pompignan veut accabler nos chers frères. Unissons-nous tous contre les barbares. La paix soit avec nous. Mais que jamais on ne sache que j'ai envoyé ces "Car" à moi parvenus par un frère de province28.

Vers 1750, l'auteur du Temple du goût écrit, dans une "Lettre à MM. les auteurs des Étrennes de la Saint-Jean": "J'aime votre

26. Guiragossian, Diana, Voltaire's Facéties, Genève, 1963, p. 20-23. 27. Montesquieu a en effet fourni une contribution au recueil des Étrennes de la Saint-Jean (1ère éd., 1742, rééditions en 1750, 1751). Voltaire a écrit (en 1751 ?) une "Lettre à MM. les auteurs des Étrennes de la Saint-Jean et autres beaux ouvrages" . 28. "À Damilaville", lettre 6860 du 20 octobre [1761], Best., vol. VI, p. 627. Damilaville (1723-1768), procureur, puis premier commis des bureaux de l'impôt du Vingtième; à ce titre, il disposait du cachet du contrôleur général; il put ainsi faire circuler en franchise et sans risque de censure les lettres et les paquets des philosophes auxquels il s'était dévoué. C'est en 1760 qu'il entre en relations épistolaires avec Voltaire. Il était également l'ami de Diderot, de d'Alembert et de d'Holbach. On lui attribue ie Christianisme dévoilé (qui est de d'Holbach, 1756) et l'Antiquité dévoilée. Les "Car" sont une des facéties de Voltaire dirigée contre le poète et académicien Jean-Jacques Lefranc de Pompignan. 22

style, messieurs: il est bien bas, je l'avoue; mais, au moins, il est naturel"29. Or "Les Étrennes de la Saint-Jean" sont un recueil de textes facétieux. La Préface du Recueil des Facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'année 1760 nous donne une autre réponse, ironique celle-là, et qu'il convient de décoder: les facéties qu'elle présente, nous dit Voltaire, sont des "sottises", des "vessies", des "impertinences", mais elles ne le sont que parce qu'elles portent sur des "sujets [...] ridicules": ici, Lefranc de Pompignan. Leur principale qualité est d'être "plaisantes", "elles amuseront les oisifs et les oisives"30. Peu à peu Voltaire prend conscience de la puissance de l'arme que constitue la facétie, et la critique voltairienne reconnaît qu'après 1750 le conte, la facétie et le dialogue31 sont devenus les armes les plus maniables et les plus efficaces de la pensée de notre philosophe; elles constituent une de ces ruses de la guerre que livrait, dans le champ clos de la littérature, la philosophie des Lumières. Textes de circonstance, ces "petits pâtés", ces "rogatons "32, comme il les appelait avec une ironie paternelle, méritent de retenir l'attention. Les Facéties de Voltaire constituent en effet un document humain passionnant: on y voit la mauvaise humeur de I'homme et la vanité piquée de l'auteur se transmuer en une gaieté parfois féroce; Voltaire y abat ses ennemis personnels cornme au jeu de massacre. Ennemis qui sont tous, à ses yeux, des adversaires du parti philosophique. Aussi les pamphlets forment-ils, avec la Correspondance, le vivant journal du combat contre

29. Moland, vol. XXHI, p. 485. 30. Moland, vol. XXIV, p. 121-28. 31. G. Lanson, Voltaire, éd. revue et mise àjour par R. Pomeau (Paris, Hachette, 1960), p. 149 et p. 155 et sq. 32. Pour le mot "rogaton" employé par Voltaire à propos de ses facéties, se reporter, par exemple, à la lettre 6917 à Damilaville, du 12 novembre [1761], Best., vol. VI, p. 675, où il s'agit de la Conversation de M. l'Intendant des Menus en exercice avec M l'abbé Grizel, des Car à M. Lefrane de Pompignan, des Ah ! Ah! à Moise Lefrane de Pompignan, de la Lettre de Charles Gouju à ses frères. Tous ces textes sont de 1761. 23

l'Infâme; journaliste à l'affût, Voltaire ne manque pas son gibier. Il dépasse cependant le niveau de l'actualité; dans la petite histoire qu'il raconte, il incarne à chaque page les grands thèmes de sa pensée. Le volume que nous présentons ici au lecteur contemporain est une anthologie de textes facétieux de Voltaire; il n'est en aucune façon exhaustif. La place nous manquerait, même si le projet était concevable: c'est qu'il nous semble impossible de délimiter avec pertinence le corpus de la facétie voltairienne. Faudrait-il y inclure tout texte animé de l'esprit facétieux? nous devrions alors mettre sur notre liste les Contes et beaucoup de textes sérieux où, au détour d'un paragraphe ou d'une phrase, jaillit la plaisanterie qui fait mouche et incite à penser... Pour établir la présente édition, nous sommes donc parti du terme de facétie tel qu'il est traditionnellement utilisé dans la critique voltairienne pour désigner de courts pamphlets comiques et satiriques33. Ce n'est pas le terme que Voltaire utilisait lui-même; nous ne possédons pas de liste établie par lui ni aucun des éditeurs qui ont publié ses œuvres de son vivant. Diana Guiragossian donne, en appendice au livre qu'elle consacre aux facéties, la liste des textes qu'elle considère comme facétieux34. Cette liste a été établie à partir du volume XLVI des Œuvres complètes de Voltaire éditées par Beaumarchais (édition dite de Kehl); ce volume est en effet intitulé Facéties par Beaumarchais, qui est ainsi le premier à avoir regroupé un assez grand nombre de textes sous cette rubrique. Il se fonde en grande partie sur le recueil de juin 1760 que nous avons mentionné: Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'an 1760; voici comment Beaumarchais justifie le titre qu'il a adopté:

33. Cf. G. Lanson, Voltaire, op. cit., chap. VIII, p. 147 et sq.; voir en particulier p. 149, p. 155 et sq.; G. Lanson, L'Art de la prose, Paris, Librairie des Annales politiques et littéraires, 1908, p. 189; J.-R. Carré, Consistance de Voltaire, le philosophe, Paris, Boivin & Cie, 1938. 34. D. Guiragossian, op. cit., p. 131-33. 24

[Facéties] C'est le titre d'un recueil formé des plaisanteries sans nombre qui parurent en 1760, à l'occasion de la comédie des philosophes, du discours de M. Lefranc & de Ramponeau. M. de Voltaire est l'auteur d'une grande partie de ces pièces: on a recueilli dans ce volume celles qui lui appartiennent, & on y a joint ceux de ses ouvrages de plaisanterie, où il s'est le plus abandonné à sa gaieté35.

Mais en 1760 Voltaire n'en est pas à son coup d'essai. Il a déjà eu maille à partir avec quelques ennemis virulents et puissants. Depuis longtemps, une des ripostes qu'il préfère est de prendre l'adversaire au mot et de le laisser se jeter lui-même dans le ridicule. C'était déjà la stratégie des premières Lettres philosophiques. Dès 17331734, Voltaire, humilié par l'exil en Angleterre qu'on lui a imposé en 1726, contre-attaque: non seulement il raille la religion catholique, mais surtout il traite insolemment, cavalièrement, la société française. Quand elle ne prête pas à indignation, du moins prête-t-elle souvent à sourire! Quelque vingt ans plus tard, voici que Maupertuis, le savant président de l'Académie de Berlin, est victime de l'esprit facétieux du même Voltaire. Rappelons quelques faits: Maupertuis (1698-1759), de l'Académie des Sciences de Paris, président de l'Académie de Berlin, était un brillant savant; les mesures qu'il avait relevées durant son expédition en Laponie (1736), lui avaient permis de confirmer que la terre était légèrement aplatie aux pôles. Il avait été un des premiers partisans de Newton en France et avait conseillé Voltaire lorsque ce dernier achevait la partie scientifique des Lettres

35. Voltaire, Œuvres complètes, édition de Kehl, dirigée par Beaumarchais (17831790), vol. XLVI, p. 3. La comédie des Philosophes, de Palissot, est une satire du parti philosophique; Beaumarchais fait allusion ensuite au "Discours de réception à l'Académie Française" prononcé par I.-J. Lefranc de Pompignan: ce fut une attaque ouverte contre les philosophes; "Ramponeau" renvoie au Plaidoyer de Ramponeau prononcé par lui-même devant ses juges, facétie composée par Voltaire. Tous ces textes et ces événements sont de 1760. Les rééditions des Œuvres complètes de Voltaire qui suivent l'édition de Beaumarchais comporteront ce volume de Facéties jusqu'à l'édition Beuchot (1830-1840), où les facéties seront dispersées dans les volumes de Mélanges, organisés chronologiquement. C'est cet ordre que suivra L. Moland à la fin du XIXe siècle. 25

philosophiques. Or, quand Voltaire arrive en Prusse, en 1750, Maupertuis y est déjà établi depuis quelques années et il bat froid au nouvel arrivant. À plusieurs reprises dans ses lettres à Mme Denis, Voltaire parle du "président". On sait toutefois, depuis les travaux d'André Magnan, qu'en 1753 ces lettres furent remaniées en vue de publication, mais Voltaire marquait ainsi à quel point Maupertuis avait été difficile à vivre dès le début du séjour du nouveau chambellan de Frédéric II. Il note que "Maupertuis n'a pas les ressorts bien liants "36. Le 24 août 1751, il aurait écrit, toujours à Mme Denis:
Je supporte Maupertuis n'ayant pu l'adoucir. Dans quel pays ne trouve-t-on pas des hommes insociables avec qui il faut vivre? [...] Qu'il y a de différence entre être philosophe, et parler de philosophie! Quand il eut bien mis le trouble dans l'académie des sciences de Paris, et qu'il s'y fut fait détester, il se mit en tête d'aller gouverner celle de Berlin. Le cardinal de Fleury lui cita, quand il prit congé, un vers de Virgile qui revient à peu près à celui-ci: Ah, réprimez dans vous cette ardeur de régner. On aurait pu en dire autant à son éminence; mais le cardinal de Fleury régnait doucement et poliment. Je vous jure que Maupertuis n'en use pas ainsi dans son tripot où, Dieu merci, je ne vais jamais37.

L'affaire Konig déclencha un conflit ouvert. Maupertuis avait posé, dans son Essai de Cosmologie de 1750, un "principe universel" de physique, qu'il se targuait d'avoir découvert, le principe de la "moindre action": dans la nature, la quantité d'action serait toujours la plus petite possible. De ce principe il concluait à l'existence de Dieu. Or Samuel Konig, professeur à La Haye et membre associé de l'Académie de Berlin, cite, en mars 1751, un passage d'une lettre de Leibnitz qui retirerait à Maupertuis la primeur de la "découverte". Maupertuis aussitôt somme Konig de comparaître

36. Lettre à Mme Denis du 6 novembre 1750; Best., vol. III, p. 269. 37. Ibid., p. 459-60. 26

devant l'Académie de Berlin érigée en véritable tribunal, et, comme ce dernier ne peut produire l'original de la lettre, il le fait chasser de son Académie (avril 1752). Une longue polémique s'ensuivit, à laquelle Voltaire finit par prendre part38. En décembre 1752, il fit répandre contre Maupertuis un court texte anonyme intitulé Diatribe du docteur Akakia. Le roi défendit son président et fit brûler la diatribe. Voltaire s'acharna: suivirent, en 1753, d'autres textes que nous éditons à la suite. Akakia, le médecin "sans malice", prend pour cible les Lettres de Maupertuis; dans ces Lettres, parues en 1752 en même temps que ses Œuvres, Maupertuis donnait libre cours à son imagination, introduisant ainsi en littérature et... philosophie la 'science-fiction' qui devait avoir un bel avenir. Voltaire s'ingénie à n'en voir que le côté bouffon. L'affaire fut une des causes majeures de la rupture de Frédéric II avec Voltaire, prélude au départ du poète quelques mois plus tard. Les courts textes facétieux de Voltaire constituent un intense pilonnage comique, constitué à partir de citations hors contexte télescopées de façon à rendre absurde le point de vue de Maupertuis et ridicule sa personne même. En 1759, comme nous l'avons dit, l'attaque s'intensifie contre les philosophes. Le Journal de Trévoux, journal des jésuites, avait critiqué vivement l'Encyclopédie. La Compagnie de Jésus ne sera interdite en France qu'en 1764, mais, dès 1759, c'était chose faite au Portugal. Les Jésuites avaient refusé de reconnaître la souveraineté de Joseph 1er, roi du Portugal, sur certains districts du Paraguay qu'ils contrôlaient et que le roi d'Espagne venait de céder au roi du Portugal. D'autre part, trois Jésuites étaient accusés d'une tentative d'assassinat sur la personne du roi du Portugal, les R.P. Alexandre, Mathos et Malagrida. Le roi ne parvint pas à les faire passer en jugement; seul le père Malagrida fut condamné au feu, mais il le fut par l'Inquisition, et pour hérésie. Le Tombeau de la

38. Cf. S. Bachelard, Les Polémiques concernant le principe de moindre action au XVme siècle, Paris, 1961. 27

Sorbonne avait été, en 1752, une première charge menée contre les Jésuites (Voltaire mit sans doute la main à ce texte). Mais le persiflage de la Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier reprend de façon joyeusement appuyée les griefs de Voltaire contre la Compagnie; il s'attaque pourtant à l'un des Jésuites dont le savoir et l'érudition étaient reconnus en Europe. Le père Guillaume-Francois Berthier, né en 1704, avait pris, en 1745, la direction des Mémoires de Trévoux, périodique dans lequel il rendait compte des ouvrages philosophiques et scientifiques du temps; son style ne manquait ni d'élégance, ni de vivacité ironique. Berthier ne devait mourir qu'en 1782; c'est donc un jeu de l'esprit que de faire ici la relation de sa mort. En 1760 s'offrit à Voltaire une nouvelle occasion philosophique de pratiquer la facétie. Cette fois il s'agissait de dégonfler quelques baudruches. Jean-Jacques Lefranc, marquis de Pompignan, venait d'être reçu à l'Académie Française comme successeur de Maupertuis; ce soi-disant marquis, se disait aussi poète et dramaturge. Il guignait alors la place de précepteur du dauphin. Sans doute crut-il bon, pour se l'assurer, de prononcer un violent discours de réception contre les philosophes qu'il traita de "petits esprits", de "libertins" et de "cœurs corrompus". La réplique de Voltaire ne se fit pas attendre. Elle se trouve dans le Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'an 1760; plusieurs textes anonymes - prose et vers prennent Lefranc de Pompignan pour cible; certains sont de Voltaire: les Quand, l'Extrait des nouvelles à la main, textes en prose; l'Assemblée des monosyllabes, c'est-à-dire les Pour, les Que, les Qui, les Quoi, les Oui, les Non. Voltaire y rappelle en particulier que Lefranc, ce défenseur du christianisme, avait autrefois traduit, "en l'outrant", la Prière du déiste de Pope; il raille surtout le médiocre plagiat de l'Ancien Testament que constituent les Poésies sacrées du nouvel académicien. L'année suivante, Lefranc de Pompignan écrivit un Éloge historique de Mgr. le duc de Bourgogne, qui est une nouvelle attaque contre les philosophes; Voltaire donne alors les Car et les Ah ! Ah ! (octobre 1761). 28

Voltaire ne lâchera pas sa tête de Turc; il fera allusion à Lefranc dans la Lettre de M. Cubstorf, de 1764; il profitera d'un Discours prononcé dans l'église de Pompignan, le jour de sa bénédiction, par Mr. de Reyrac, suivi d'une Lettre au sujet de la bénédiction de l'église de Pompignan, que Lefranc fait paraître en octobre 1762, pour donner coup sur coup, en 1763, la Lettre de M. de L'Écluse (ce de L'Écluse, acteur devenu chirurgien-dentiste, avait été reçu à Ferney), et la Relation du voyage de M. le marquis de Pompignan. Nous donnons ensuite trois textes en vers qui furent composés durant l'année si productive de 1760 et qui, tous trois, figurent dans le Recueil des facéties parisiennes,' Le Pauvre Diable, La Vanité, Le Russe à Paris. Le Pauvre Diable, qui sort des presses de Cramer en juin, est une de ces "fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots", comme l'écrit Voltaire à Mme Du Deffand39. René Pomeau juge que" c'est une satire où la verve malicieuse du poète fait merveille"40. Sur recommandation de d'Alembert, Voltaire avait recueilli aux Délices un pauvre diable en effet, nommé Siméon Valette. Le pauvre diable du poème, à la recherche d'un emploi, suit un itinéraire désastreux qui le mène chez tous les ennemis de Voltaire: Fréron, Pompignan, Gresset, l'abbé Trublet et Abraham Chaumeix... Il finit par se réfugier chez Voltaire lui-même, qui le prend comme portier, à la condition toutefois "Qu'aucun Fréron n'entre jamais chez [lui]". C'est là que se trouve le vers célèbre sur les Cantiques sacrés de Lefranc de Pompignan: "Sacrés ils sont, car personne n'y touche." C'est là que l'abbé Trublet est décrit au travail:
Il compilait, compilait, compilait. On le voyait sans cesse écrire, écrire Ce qu'il avait jadis entendu dire, Et nous lassait sans jamais se lasser [...].

39. Lettre 6131 à Mme Du Deffand, Best., vol. V, p. 1039. 40. R. Pomeau et C. Mervaud, Voltaire en son temps, vol. 4: "Écraser l'Infâme", Oxford, Voltire Foundation, 1994, p. 89-90. 29