Femmes de prisonniers de guerre 1940-1945

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296315662
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Femmes de prisonniers de guerre 1940-1945

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SARAH FISHMAN

FEMMES DE PRISONNIERS DE GUERRE 1940 - 1945

Préface de Yves Durand

Traduit de l'américain par Cécile Veyrinaud

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Sarah Fishman est professeur d'Histoire et enseigne à l'Université de Houston (Texas) aux USA. Elle a fait ses études à Harvard University où elle a obtenu un doctorat en 1987. Elle a publié un article avec Geneviève Dennezian concernant "La Guerre des captives", roman écrit par un prisonnier de guerre rapatrié, Sylvain Roche, traitant d'une femme de prisonnier. Elle travaille actuellement sur la délinquance juvénile en France pendant la deuxième guerre mondiale.

Cet ouvrage est la traduction de:
"

We Will Wait

Wives of French Prisoners ofWar 1940-1945 " Yale University Press, New Haven - London 1991, USA (ISBN: 0-300-04774-6)

Photo de couverture: " Pour elle ", magazine de l'époque (3 décembre 1941)

1996 ISBN: 2-7384-4051-7

@ L 'Hannattan

A mon père Erwin Fishman A la mémoire de ma mère Loïs Lyman

"

Une affaire d'hommes

la deuxième guerre mondiale?
centaines de femmes témoignent:

40 ans plus tard, plusieurs
"

Nous aussi nous l'avons faite cette guerre"

*

*Couverture de la brochure intitulée:

"1939-1945

- Celles qui

attendaient ,., témoignent aujourd'hui ", Lettres, propos, témoignages de femmes d'anciens prisonniers de guerre, recueillis par Madame Jacqueline DEROY avec la collaboration de Françoise-Renée PINEAU. Publiée en juillet 1985 à l'initiative de l'Association Nationale pour les
Rassemblements et Pélerinages des Anciens Prisonniers bis, rue Rosa Bonheur 77 000 Melun).

-

de Guerre (ANRP APG

-

5

Préface

Les prisonniers de guerre ont été longtemps - et se sentent souvent encore - des" oubliés de l'histoire". Que dire alors de "celles qui les attendaient ": les femmes de prisonniers? Les captifs de l'an quarante étaient, pourtant, 1 600 000: la moitié environ étaient mariés. Cela fait au moins 800 000 épouses, dont 400 000 étaient déjà mères de famille. Sarah Fishman les tire de l'oubli. Elle s'est intéressée à elles, au milieu des années quatre-vingt. Elle l'a fait en jeune historienne animée de curiosités sur la période de la guerre propres à sa génération, inspirée par un féminisme d'autant plus militant qu'elle est américaine. La question qu'elle se pose alors est la suivante: cinq années de séparation et le long éloignement des époux n'ont-ils pas été, pour un nombre aussi significatif de femmes, l'occasion de responsabilités nouvelles, une expérience de liberté; étape, pour tout dire, d'un processus d'émancipation souvent porté, a priori, au crédit de la guerre? Elle vient en France; elle lit les rares ouvrages existants; se plonge dans des archives, surabondantes au contraire; interroge (directement ou par questionnaire) un grand nombre de femmes, elles-mêmes naguère épouses de prisonniers. Elle met leur expérience de guerre en perspective avec l'avant et l'après-guerre; dresse un état de la situation faite aux femmes dans la France d'avant 1939; rappelle dans quelles conditions près d'un million de jeunes épouses furent séparées de leurs maris capturés en 1940; présente, avec une précision neuve, ce que fut à leur égard l'attitude du régime de Vichy. Elle s'attache longuement à leur vie quotidienne, faisant ressortir, à la fois, les traits communs de situation et les différences dues aux milieux de vie et de classe dont aucun n'échappe au phénomène de la captivité. Elle expose les efforts de solidarité entre elles organisés par quelques-unes et le manque de solidarité fréquent, à leur égard, d'un entourage en proie lui-même à toutes les difficultés engendrées par la guerre et l'occupation. Tout se termine enfin mais au bout de cinq ans de séparation et d'attente - par le retour des absents, des retrouvailles souvent délicates, parfois des deuils et séparations définitives; mais bien plus généralement, par la reprise d'une vie commune si longtemps interrompue. Et, de ce minutieux et patient travail, elle tire des conclusions fondées, non sur une hypothèse ou des idées reçues, mais sur une parfaite connaissance de ce que fut, concrètement, la vie de celles qui attendaient, dans le contexte de la guerre - tout différent de celui d'aujourd'hui. En vérité, l'expérience imposée par la guerre à ces femmes a été faite avant tout de frustrations et de peines; de misères parallèles à celles vécues dans les stalags, les oflags et les kommandos d'Allemagne, par leurs époux pnsonmers. 7

La séparation est, en elle-même, la première de ces misères et la source des autres. Une séparation d'autant plus dure à supporter, de part et d'autre des barbelés, que le terme en était inconnu et s'éloignait d'année en année au point qu'elle paraissait devoir être sans fin. Des mois passaient, puis des années, d'une vie faite de désespérances et d'espoirs absurdes, puis de résignation à l'inexorable. La litanie des tristes anniversaires passés loin l'un de l'autre, dont est émaillé, entre autres, le "journal" tenu dans son kommando lointain de Silésie par le prisonnier de guerre Georges Laurent, on la retrouverait identique dans celui qu'aurait pu tenir l'une ou l'autre de ces femmes, livrées, en France même, à cette attente lourde de peine analogue. On nous permettra de citer ici, pour en témoigner, cette lettre d'une femme à son époux prisonnier - échappée aux mains indiscrètes du " contrôle postal" et des censeurs parce que dissimulée dans un colis - qui nous fut communiquée naguère par un ancien P.G. du stalag IXc. Elle dit tellement bien dans sa poignante simplicité, la solitude affective de ces époux habitués à vivre dans l'intimité et maintenant séparés: "Le soir, quand je n'en peux plus du travail de la journée, j'allonge ma tête sur la table en face de ta place et je reste en attendant un retour qui ne vient pas et je pleure. Je mange un peu et je monte me coucher. Pour ne pas m'endormir tout de suite j'imagine que tu es allongé près de moi et que tu as posé tes habits sur la chaise du père, comme autrefois. Je ne sens pas ta main quand tu me caressais le ventre ni la douceur de tes cheveux, quand, prêt à t'endormir, tu laissais ta tête aller sur ma poitrine. Qu'il était chaud ton corps... alors qu'aujourd'hui j'ai si froid... " Dans sa chambre - ou dans la salle commune peut-être, s'il y avait des enfants ou si l'épouse vivait avec ses parents ou avec ceux du mari attendu trônait assurément en bonne place une photo de celui-ci; comme était affichée à la tête du châlit auquel se réduisait le médiocre domaine du prisonnier, soumis à la promiscuité des kommandos et des camps, la photographie de l'épouse lointaine. Les lettres réglementaires, rédigées sur des formulaires étriqués et strictement limités en nombre, étaient les seuls liens, à peu près réguliers, entre l'absent et celle qui l'attendait. Les colis, plus rares et de poids et contenu non moins réglementés étaient un autre de ces liens fragiles. Tout ce qu'ils contenaient était chargé d'émotion, parce que des mains aimantes et aimées l'y avait placé. La femme - et parfois les enfants - mettaient à leur confection, non seulement tout leur amour, mais bien souvent le fruit de sacrifices librement consentis: le sucre, le beurre, entrés dans la confection d'un gâteau, la maigre ration mensuelle de chocolat des enfants, étaient pour le mari et le père absents. Car les femmes de prisonniers souffraient, elles aussi, des pénuries subies par toutes les populations de l'Europe en guerre. Certes, il y avait entre elles les mêmes différences de ce point de vue, qu'entre les autres catégories de Français. Certaines touchaient le traitement de leur mari fonctionnaire ou sa solde d'officier; mais la plupart n'avaient que la modeste allocation mensuelle octroyée par le gouvernement, en dehors du fruit de leur propre 8

travail ou de l'aide des leurs. En ville, ouvrières, employées, n'avaient pas les moyens de se procurer les denrées que le marché noir offrait seul au prix fort. La lutte quotidienne pour assurer leur subsistance propre et celle de leurs enfants, accaparait assurément davantage leurs esprits que l'idée de s'émanciper d'une tutelle maritale, provisoirement suspendue. Que la guerre, l'absence du soutien traditionnel de la famille, leur ait imposé des responsabilités nouvelles: à la ferme, à l'atelier, à la boutique plus qu'à l'usine où leur nombre n'augIllente pas autant qu'on le dit mais où s'opèrent d'effectifs et provisoires glissements vers des emplois masculins dans l'éducation des enfants, c'est un fait. Mais cette responsabilité accrue a été vécue comme une charge, non comme une liberté. Les épouses attendaient le retour de leur mari et la fin de la guerre comme un retour aux responsabilités partagées. Les contraintes imposées par l'occupation du pays leur laissaient, néanmoins, une liberté dont leurs maris, directement soumis à la volonté de l'ennemi, étaient entièrement privés. Ils se trouvaient, au revers d'elles, plongés dans l'irresponsabilité prolongée d'hommes entièrement privés de leur libre arbitre et il y aurait, au retour, des réadaptations à faire au sein du couple, en ce domaine. Tandis qu'eux subissaient l'exil en terre étrangère, leurs épouses demeuraient chez elles, dans leur pays et au milieu des leurs. Beaucoup pourtant ont vécu cette époque de la captivité dans une sorte d'exil intérieur; une vie de repli sur soi. Car elles avaient le sentiment de former une catégorie à part dans leur communauté d'existence, de travail et jusque dans leur famille. Leur souffrance, lancinante et sourde, attirait sur elles, au mieux, la pitié, et pour un temps limité. Les prises de responsabilité que les circonstances imposaient étaient largement compensées par la méfiance sournoise et profonde que suscite, justement, le risque d'émancipation engendré par cette exceptionnelle situation. Bien sûr, la sollicitude plus ou moins désintéressée, manifestée à l'égard de leurs maris prisonniers de la part de l'administration de Vichy et de Pétain lui-même, rejaillit en partie sur elles. On les aida, matériellement, un peu; on les flatta parfois et on les protégea. Mais cette protection même était loin d'être saine. Elle s'exerça, d'une certaine façon, contre elles-mêmes. Dans leur propre famille, parents (et beaux-parents surtout), dans la société l'Etat, s'érigent alors, volontiers, en gardiens de leur vertu, supposée fragile, parce qu'elles sont femmes (donc irresponsables par nature au même titre que les enfants) et privées de la " protection" de leurs époux. Car sur elles pèsent tous les préjugés associés aux" femmes seules" - d'autant plus vulnérables au désir qu'habituées, étant mariées, au contact de I'homme elles sont censées ne pouvoir s'en passer! Fantasmes et tabous sexuels, associés aux conceptions sociales et familiales les plus traditionnelles largement dominantes, les font suspecter d'être, à la fois, une tentation facile pour leur entourage masculin et incapables de résister seu1es aux sollicitations et à leurs propres désirs. La " trahison des femmes" hante, non seulement l'entourage familial ou étranger des épouses de prisonniers, mais les prisonniers eux-mêmes. Armand Lanoux, 9

lui-même ancien prisonniers et traducteur subtil de "l'esprit prisonnier", a donné à cette obsession son expression littéraire dans son oeuvre romanesque; qu'elle s'applique directement à la captivité dans Le commandant Watrin ou à la guerre en général dans Quand la mer se retire. Hantise machiste que ne confirme nullement le comportement de l'écrasante majorité des femmes de prisonniers (malgré, bien entendu, des cas contraires qui contribuent à la hausse effective des divorces dans l'immédiat après-guerre). Il y aura certes, là aussi et parfois douloureusement, nécessité de se réhabituer aux relations familiales et de couple, après le retour. Mais la fidélité a bien été le lot de la très grande majorité de celles qui attendaient leurs époux prisonniers. Cette fidélité n'a pas été le fruit de contraintes extérieures. Elle a été au coeur même du comportement propre, des sentiments et de la pensée profonde de ces femmes tout au long de la séparation. Celle-ci ne suscite pas du tout chez elles le désir de voir se perpétuer une autonomie personnelle relative, liée à des circonstances exceptionnelles. Elles aspirent, au contraire, pardessus tout, au retour aux relations de couple traditionnelles que leur éducation et l'ambiance générale de leur temps leur font considérer comme normales et consubstantielles à la paix. La guerre grand facteur de désordre et perturbateur des relations sexuelles, ne fait que renforcer le poids des normes traditionnelles, dans une
génération

-

celle des années

40 et 50 - plutôt

conformiste

après

les

débordements des années vingt et la crise des années trente. Les femmes de prisonniers participent en cela de l'esprit dominant d'un temps qui n'est pas celui des années quatre-vingt. Loin d'avoir vécu la longue séparation du mari comme une expérience de liberté et de responsabilité conquise, les épouses de prisonniers en ont éprouvé peines et frustrations, qui les ont confortées dans l'attachement aux liens familiaux et aux rapports de couple traditionnels. Telle est la conclusion majeure de Sarah Fishman. Cette conclusion infirme son hypothèse de départ et elle l'admet pourtant, avec l'humilité propre au" métier d'historien ". En plus d'une somme de connaissances sur un groupe social et une période, elle nous offre un bel exemple de démarche historique rigoureuse; qui ne se contente pas de décrire mais essaie de comprendre, ne se cantonne pas dans une vue étroite et parcellaire d'un phénomène réduit au temps court de sa génération mais le met en perspective, avec l'avant et l'après; part d'une hypothèse censée correspondre à l'évolution féministe voulue des moeurs de notre temps et n'hésite pas à l'abandonner, dès lors que les faits, les écrits du temps, les témoignages montrent à quel point cette vision serait frappée d'anachronisme. Sarah Fishman ne tombe pas dans ce "péché mortel" de l'historien (comme disait Lucien Febvre). Elle fait au contraire la démonstration qu'interroger le passé est nécessaire pour comprendre le présent, mais non pour le "justifier "; et n'aboutit à des conclusions utiles qu'à condition de ne pas projeter sur le passé les vues d'aujourd'hui.

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Voilà donc un livre bien utile, dont on espère que la traduction en français, tout en sortant de l'oubli les femmes de prisonniers, fera réfléchir de nombreux lecteurs sur ce que sont les réelles" leçons de l'histoire". Peut-être pourrait-on aussi conclure, de ce beau livre et de ce beau sujet, qu'émancipation et progrès sont les fruits de la paix et de la prospérité, non de la guerre et de ses misères.
Yves Durand* Orléans, novembre 1995

*Yves Durand, professeur des Universités, est l'auteur de La Captivité (éditions FNCPG, 1980) et de Prisonniers de guerre, collection" la vie quotidienne ", Hachette, 1994.

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Abréviations
AN BDIC CATM CCA CEA CGF CGPGR Archives nationales Bibliothèque de documentation internationale et contemporaine Combattants d'Algérie, Tunisie, Maroc Comité central d'assistance aux prisonniers de guerre (l'équivalent de la Croix Rouge en zone occupée) Centre d'entraide Commissariat général à la Famille Commissariat général aux prisonniers de guerre rapatriés et aux familles (le prisonniers de guerre; d'abord appelé Commissariat géneral au reclassement des prisonniers de guerre Direction des services des prisonniers de guerre; section du Ministère de la guerre Fédération des associations de femmes de prisonniers Forces Françaises de l'Intérieur Fédération nationale des combattants prisonniers de guerre Jeunesse ouvrière chrétienne Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés Mouvement populaire des familles Mouvement social révolutionnaire Rassemblement national populaire Service diplomatique des prisonniers de guerre, mISSIOn Scapini Secours national Union française des anciens combattants

DSPG FAFP FFI FNCPG JOC MNPGD MPF MSR RNP SDPG SN UFAC

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Remerciements
Je suis redevable aux nombreuses personnes qui m'ont donné sans compter de leur temps et ont partagé avec moi leurs analyses percutantes et leurs savoirs. Deux personnes en particulier furent essentielles tout au long de mes travaux de recherche; sans elles, je n'aurais pas pu les mener à bien. Il s'agit de Robert Paumier - aujourd'hui décédé - et de Dominique Veillon. Robert Paumier, de la Fédération nationale des combattants prisonniers de guerre - Combattants d'Algérie, Tunisie, Maroc (FNCPG-CA TM) m'a toujours encouragée, m'indiquant des personnes à interviewer ou à qui adresser des questionnaires, et m'invitant à de nombreuses réunions privées du FNCPG. Dominique Veillon, de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, m'a donné des conseils et fait des recommandations d'ordre professionnel, qui me furent très précieux. Je n'oublie pas non plus sa gentillesse et son hospitalité. J'exprime ma plus profonde gratitude à Jacques Goujat, Secrétaire général de la FNCPG-CATM, pour l'aide généreuse de la Fédération et à Pierre Doridam pour l'interview dans Le P.G.-C.A.TM qui suscita un afflux de courrier. J'ai également une énorme dette envers toutes les anciennes femmes de prisonniers et les anciens prisonniers de guerre qui m'ont aidée. Robert et Andrée Aulas à Lyon, Josette Morisson, Joseph et Madeleine Blaire, Jean Vedrine, Jacqueline Deroy, Jeanne Bajeux, Georges Tamburini, Anne-Marie Borelly, Jeannine Cassiède, Agnès Fargeix, Paulette Landré, Jeanne Lerme, Marcelle Merceron, Marie-Françoise Monoré, Gabrielle Villemagne. Enfin tous mes remerciements vont à toutes les femmes de prisonniers que j'ai interviewées et dont j'ai changé le nom pour ne pas porter atteinte à leur vie privée. Toutes me reçurent gentiment et chacune avait une histoire importante à me raconter. Merci aussi à Gracie Delépine et à Thérèse Muller de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, et à Chantal de TourtierBonazzi, qui vient de prendre sa retraite de Conservateur en chef de la section contemporaine aux Archives nationales. J'ai eu grand plaisir à travailler avec Monique Chajmowiez de L 'Harmattan et avec Cécile Veyrinaud qui ont assuré la traduction. Mes remerciements vont aussi à Jeanne Decker. J'ai largement profité des conseils de nombreux chercheurs, surtout de mon directeur de thèse, Patrice Higonnet et aussi de Stanley Hoffmann, Robert Paxton, Yves Durand, Robert Zaretsky, John Sweets, Charles Maier, Roderick Kedward, Roger Austin, Bernard Sinsheimer, Karl Ittmann, Jim Jones, Steven 13

Mintz, Bailey Stone, Kathleen Kete, Peter Baldwin, Jennifer Laurendeau, Paula Schwartz, Suzan Pedersen, Miranda Pollard, Claudine Giacchetti et Claudine Frank. Le FNCPG-CATM, l'Université de Houston, la Fondation Whiting, le Centre d'Etudes européennes de l'Université d'Harvard, la Fondation Krupp, l'Alliance Française de New York et la Fondation Fribourg, m'ont permis de mener à bien mon travail de recherche et de rédiger et faire traduire ce livre, grâce à leur généreuse aide fmancière. Je voudrais par ce livre contribuer à garder vivante la mémoire de Robert Paumier, Agnès Fargeix, Eliane Clause, Joseph Blaire. Je dédie aussi ce livre à la mémoire de ma mère, Lois Lyman, et ma belle-mère Bonnie Boyd. Je remercie enfin tous les membres de ma famille et tout spécialement mon mari, Andy Boyd et mon fils, Alex, dont l'amour et le soutien n'ont jamais failli.

Edition française
L'auteur et l'éditeur remercient vivement les femmes et enfants des prisonniers de guerre qui, répondant à un appel lancé dans les organes de presse des P.G., ont envoyé leurs photos, lettres, documents d'époque. Celles et ceux qui ne figurent pas dans le hors-texte photos ou dans les annexes comprendront, nous l'espérons, qu'il a fallu nécessairement faire un choix parmi tous ces témoignages à la fois si semblables et si émouvants. Nous remercions également Mme Jacqueline Deroy qui nous a autorisés gracieusement à reproduire ses croquis.

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Introduction
En avril 1945, à la veille de la capitulation allemande, un journal publiait une nouvelle écrite par des femmes et pour des femmes de prisonniers de guerre retenus en Allemagne. "L'écuelle au coin du feu," contait l'histoire d'une famille de paysans au temps des guerres napoléoniennes. Un jour le mari, paysan et père de trois enfants, fut mobilisé. Sa femme le réconforta en lui disant qu'il y avait peut-être eu une erreur et qu'il serait de retour le soir à la maison. "Je vais toujours tenir ta soupe au chaud, " lui promit-elle. Ce soir-là, avant de servir ses enfants, elle remplit une écuelle de soupe pour son mari et la plaça dans l'âtre pour la tenir au chaud. Mais son mari ne rentra pas ce soir-là. Chaque soir, sa femme remplit son écuelle et la mit dans l'âtre, car elle était persuadée qu'il reviendrait. La campagne de Russie s'acheva, Napoléon fut vaincu, exilé mais son mari ne rentrait toujours pas. Sept années passèrent, au cours desquelles il se battit en Russie, fut fait prisonnier en Pologne, enfin il revint en France, à pied. Il craignait que sa famille ait abandonné l'espoir de le revoir, qu'elle ait même vendu la ferme, que ses enfants aient oublié son nom et que sa femme, le croyant mort, se soit remariée. Mais finalement, il retourna chez lui et en ouvrant la porte, il reconnut sa femme et ses trois enfants puis son regard alla se poser sur la cheminée où il vit" au milieu des cendres, l'écuelle de soupe fumante qui l'attendait depuis sept ans ".1 Lorsque cette histoire fut publiée, la France était libérée depuis déjà huit mois, la guerre en Europe touchait à sa fm et des centaines de milliers de femmes de prisonniers attendaient le retour de leurs maris. Cette femme de soldat des armées napoléoniennes leur disait de ne pas perdre espoir et de se préparer à accueillir leur mari à tout instant, de continuer à les attendre, alors que beaucoup d'entre elles, avaient déjà attendu cinq ans. Il existe beaucoup de récits et de monographies de chercheurs ayant raconté l'expérience des prisonniers de guerre. Mais qui a jamais parlé de leurs épouses, à ces hommes? Etre femme de prisonnier de guerre, s'occuper du foyer, seu1e, attendre un retour incertain, qu'est-ce que cela vou1ait dire? Pendant la deuxième guerre mondiale, la captivité toucha tellement de monde que le phénomène prit une dimension exceptionnelle. Jamais il n'y avait eu autant de prisonniers en si peu de temps. Ils étaient quelque 563 000 prisonniers de guerre français pendant la première guerre mondiale, en 1940, on estima leur nombre à 1 580000, soit 4% de la popu1ation française, mais 4 % vitaux, car si l'on regarde de près l'origine de ces hommes, dont la plupart avaient entre 20 et 40 ans, et les emplois qu'ils occupaient, on se rend compte qu'ils constituaient un échantillon tout à fait représentatif de la main-d'oeuvre nationale. 57% des prisonniers de guerre étaient mariés et 39% avaient des

1" L'écuelle au coin du feu, " Femmes de prisonniers, Espoir, n06, p.6. 15

enfants. La captivité a façonné la vie de ces hommes mais également celle de leurs femmes et de leurs enfants. Elle fut, plus qu'une expérience militaire, un La captivité a touché beaucoup de femmes, j'ai donc pris le parti dans ce livre d'évoquer la guerre dans sa globalité, et ses conséquences sur la société. Quand j'ai entrepris ce travail de recherche, je pensais que les femmes de prisonniers de guerre avaient pris une place plus importante dans leurs familles parce qu'elles y exerçaient de nouvelles responsabilités et qu'elles en contrôlaient les revenus et les biens. Les femmes de prisonniers, qui avaient échappé à l'autorité maritale pendant au moins cinq ans, avaient forcément acquis plus d'indépendance et d'autonomie, et les relations entre membres de la famille ne manqueraient pas d'être transformées après la guerre. Mais au fur et à mesure que j'avançais dans mes travaux, je dus abandonner ces certitudes. Ce que les femmes de prisonniers de guerre me disaient de leur expérience m'a conduit à nuancer mon propos. Les femmes de prisonniers devinrent des chefs de famille, c'est vrai, et elles firent ce qu'il fallait pour survivre, acceptant un travail salarié ou bien reprenant la direction, qui d'une ferme, qui d'un commerce, tout en surveillant l'éducation de leurs enfants et en prenant les décisions importantes. Ce n'est pourtant pas de liberté ou de libération qu'elles parlaient dans leurs témoignages, mais plutôt des difficultés quotidiennes, des tâches accablantes et des responsabilités qui les écrasaient. Elles survécurent aux traumatismes de la guerre puis de la défaite, mais elles reçurent un bien maigre soutien du gouvernement pour compenser la perte des revenus de leurs maris, elles endurèrent rationnement et privations, elles firent les courses, le ménage, briquèrent leurs maisons, élevèrent leurs gosses, tout cela sans l'aide matérielle et le soutien psychologique de leurs maris. Bien loin de susciter chez elles le désir de conserver cette nouvelle indépendance, les années de guerre ont au contraire nourri leurs rêves d'une vie de famille idyllique dans laquelle elles se consacreraient à l'éducation de leurs enfants, tandis que leurs maris reprendraient les lourdes responsabilités qui leur incombent, à savoir, gagner de l'argent et décider de la façon de le dépenser. Leur désir de retrouver la vie d'avant-guerre exprimait moins une volonté de prendre le contre-pied des années de guerre que des besoins et des aspirations profondément ancrés et créés par la guerre. Cette étude sur les femmes de prisonniers en France pendant la seconde guerre mondiale est une contribution aux travaux de recherche récents sur la guerre et les changements sociaux qu'elle a entraînés. Elle a en particulier aidé à expliquer un paradoxe sur l'impact des guerres du vingtième siècle sur les transformations de la société. Le statut des femmes semblait s'être grandement amélioré après la guerre. Les femmes votèrent pour la première fois en 1945 et le gouvernement
2

" grand phénomène social. "

2

Durand, La Captivité, 20-28.

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décréta un salaire égal pour un travail égal. Pourtant, la société française restait profondément conservatrice. Le statut légal des femmes ne changeait pas, il reflétait toujours la même vision immuable des hommes et des femmes et de leurs rôles respectifs. Les femmes de prisonniers de guerre nous aident à comprendre ce paradoxe de la continuité sous une apparence de changement. En étudiant de près un groupe, on voit bien l'interaction d'autres groupes pour atténuer les changements fondamentaux et maintenir les vieilles idées et les valeurs ancestrales dans un contexte nouveau. Il est clair que les deux guerres mondiales du vingtième siècle n'ont rien à voir avec les conflits précédents, par leur ampleur, - elles touchèrent d'abord toutes les nations d'Europe pour s'étendre ensuite à toute la planètepar leur pouvoir de destruction et de mort (soldats et civils), encore jamais égalé. Ce furent des guerres totales qui mobilisèrent toutes les ressources nationales pour l'effort de guerre. Quand on décrit les régions un peu éloignées des zones de bataille, on parle de fronts civils, preuve s'il en est de l'engagement plus important des populations civiles dans les conflits. Cette mobilisation totale a conduit tout naturellement les historiens à étudier l'impact des guerres modernes sur les sociétés.. Le gouvernement réglementait l'économie et contrôlait la main d'oeuvre pour assurer la production de guerre, posant ainsi dans bien des cas les premières jalons d'un Etat providence. Au fur et à mesure que la demande de production augmentait et que la main d'oeuvre diminuait, cette dernière gagnait du poids et du pouvoir. Comme de nombreux travailleurs avaient été aspirés par l'armée, de nouveaux groupes arrivaient sur le marché du travail. Les femmes en ont constitué l'un des plus nombreux et des plus significatifs. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, les femmes obtinrent enfm le droit de vote après la première guerre mondiale; les historiens partirent de ce constat pour essayer de comprendre en quoi les guerres du vingtième siècle avaient modifié l'existence des femmes. Les victoires des féministes après la guerre pouvaient s'expliquer par les changements survenus dans la vie des femmes pendant la guerre. La demande croissante de munitions avait éloigné les femmes des secteurs traditionnellement féminins de l'industrie et les avaient poussées dans l'industrie lourde où les salaires étaient plus élevés et puis le développement de la bureaucratie gouvernementale lança sur le marché du travail pour la première fois les femmes de la classe moyenne. John Williams, dans son étude sur les fronts intérieurs pendant la première guerre mondiale en Angleterre, en France et en Allemagne, affirme qu'en 1917, " voir des femmes à presque tous les emplois qu'elles pouvaient physiquement exercer était devenu banal". Selon lui, les femmes acquirent alors de l'expérience dans de nouveaux domaines, firent la découverte de l'indépendance, de leur propre valeur et devinrent un peu plus libres. En outre le dur travail qu'elles accomplirent et leur participation à l'effort de guerre leur valurent toute la gratitude de la nation. A la fin de la guerre, on ne pouvait pas revenir purement et simplement à l'ancien temps. C'est pour cela 17

que Williams parle de la première guerre mondiale comme" d'un chapitre ,,3 révolutionnaire écrit dans l'histoire de l'émancipation des femmes. Beaucoup d'autres historiens se sont intéressés à l'évolution de l'emploi des femmes, de leurs salaires, et de leur activité syndicale et sont arrivés à la même conclusion. Arthur Marwick et Richard Titmus ont tous les deux affirmé que la première guerre mondiale avait entraîné une véritable révolution sociale en Angleterre. Pour les Etats-Unis, moins impliqués dans la Grande Guerre, la période de la deuxième guerre mondiale est plus significative. William Chafe, un des premiers à avoir analysé les effets de la guerre sur les changements dans la vie des femmes, a montré que la guerre avait radicalement transformé leur statut économique: la main d'oeuvre féminine augmenta de 50%, le nombre de femmes mariées ayant accepté un travail en dehors de chez elles, doubla, leurs salaires augmentèrent et le nombre de syndiquées fut multiplié par quatre. Si l'on regarde la presse, la publicité et d'autres modes de transmission de la culture, on se rend compte que les attitudes vis-à-vis des femmes qui travaillaient, changèrent elles aussi. Chafe en conclut que la guerre marquait une date dans l'histoire des femmes autravail.4 Il est évident que les femmes ont vu leur situation changer pendant les deux guerres mondiales, en Europe tout comme aux Etats-Unis, elles ont remporté des victoires importantes juste après ces guerres. Mais si l'on prend un peu de recul par rapport à l'immédiat après-guerre, on note des tendances paradoxales. Aux Etats-Unis par exemple, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les femmes manifestèrent très clairement leur désir de continuer à travailler, pourtant elles furent licenciées en masse, parce que l'économie avait retrouvé son niveau de production des temps de paix et qu'elles se retrouvèrent en concurrence sur le marché du travail avec les millions de soldats démobilisés.5 Plus étonnant par contre est l'apparente volte-face dans les attitudes. Le bouleversement de la guerre n'a pas engendré de révolution sociale mais plutôt le conservatisme des années 1950, période de "mystique féminine" pendant laquelle la vie des femmes au foyer fut vivement exhortée. Des études récentes, dépassant les données objectives du travail et des salaires, apportent des éléments d'explication à ce paradoxe qui fait que les femmes qui avaient gagné leur indépendance pendant la guerre sont rentrées dans leurs foyers une fois la guerre finie. Dans son livre, Women at War with America, D'Ann Campbell dit que si l'on veut comprendre la réaction des femmes face à la guerre, il faut se pencher tout autant sur les attitudes et les valeurs de l'époque que sur le côté matériel. Elle ajoute que la guerre a suivi

3 Williams, Home Fronts, 217,34. 4 Chafe, American Woman, 136. 5 Selon Chafe, 75% des femmes qui accédèrent à un emploi pendant la guerre, souhaitaient le conserver. Ibid., 178. 18

de près les années de la terrible dépression économique, la pire qu'ait connu le pays, cela suffit pour planter le décor de 1'" idéal petit-bourgeois" des années 50. Des livres récents se sont intéressés à l'histoire culturelle, et ont étudié la corrélation entre politique sexuelle et politique de guerre. Non seulement la grande littérature mais aussi la culture populaire, la publicité, les journaux personnels et les brochures médicales fourmillent d'exemples des liens entre guerre et sexe. Le combat est l'activité masculine par excellence, les armes sont les symboles phalliques les plus évidents. Dans la publicité, l'ennemi est souvent décrit avec un vocabulaire féminin et les batailles avec un vocabulaire de conquête sexuelle.6 Guerre et sexe sont liés d'une autre manière. La guerre sépare les hommes et les femmes et les angoisses sexuelles sont portées à leur comble. Le lien étroit qui unit les soldats tantôt provoque le rejet de l'homosexualité, tantôt la suscite. D'un côté les hommes idéalisent les femmes (on fait la guerre, pour les protéger) et de l'autre, ils leur reprochent d'être responsables de leur départ pour la guerre où ils risquent d'être tués. Bref, la guerre est sentiments ambigus où amour et haine cohabitent. Ils craignent que leurs femmes, restées seules à la maison, n'étant plus sous l'autorité d'un homme, ne soient plus capables de bien se conduire et succombent à leurs appétits sexuels. Pendant les deux guerres mondiales, on a exagéré les craintes d'une sexualité féminine débridée, on parlait même d'une immoralité rampante en l'absence des soldats.8 En conséquence, l'après-guerre a réaffirmé la croyance à l'ordre et au maintien de relations traditionnelles entre les hommes et les femmes, ce qui n'était qu'un élément parmi d'autres du "retour à la normalité" . Les femmes de prisonniers de guerre méritent d'être traitées comme un groupe à part, du fait même que le groupe existe, qu'il est très important et reflète le nombre très élevé de prisonniers de guerre. On a jamais pu donner avec certitude leur nombre exact; les estimations oscillent entre 1 605 000, chiffre avancé par la Croix Rouge et 1 929 000 selon les Allemands. En tous
Coir Elshtain, Women and War; Marcus, "Corpus, Corps/Corpse. Writing the Body in/ar War, " et Helen Cooper et al.," AnTIs and the Woman: The Con[tra]ception of the War Text, "both in Cooper et al., Arms and the Woman. 7 Fussell, Great War and Modern Memory, 270-309; Sandra M Gilbert, "Soldier's Heart: Literary Women and the Great War, "and Suzan Gubar, " 'This is My Rifle, This is My Gun': World War II and the Blitz on Women, "and Joan Scott, "Rewriting History, "in Higonnet et al., Behind the Lines. 8 Arthur Marwick a repris à son compte ce sentiment d'une immoralité rampante, et en évoquant la France pendant la Grande Guerre, il a écrit que" Paris était entrée dans une phase d'hédonisme: l'interruption d'une vie de famille normale, l'hébergement de nombreux soldats, français et étrangers, dans les zones rurales, les conditions de privation et les émotions poussées à leur comble: tous ces facteurs, et on peut le comprendre n'ont pas été sans effet sur le code moral ". War and Social Change, 56. 19 6

source de désordre sexuel.7 Et puis, les hommes au front, sont assaillis par des

les cas, 1 580 000 hommes sont effectivement partis pour l'Allemagne en 1940 et 940 000 étaient toujours en captivité à la fm de l'année 1944.9 On a écrit beaucoup de livres sur les prisonniers de guerre français, mais jusqu'à présent, aucune étude importante et globale n'a été entreprise sur leurs épouses. Or d'après les chiffres de Durand, 790 000 prisonniers de guerre étaient mariés et 616 200 avaient des enfants.10 La guerre n'a cessé d'imprimer des marques sur la vie des épouses de prisonniers, et de façon souvent plus brutale que pour la plupart des autres citoyens, exception faite des Résistants, des Juifs, des déportés et des travailleurs du STO. Pendant cinq ans parfois, elles ont vécu séparées de leurs maris et sont devenues des chefs de famille, prenant les décisions qui s'imposaient pour leur foyer et son budget. Elles ont élevé toutes seules leurs enfants, leur ont transmis un code de discipline et ont décidé de leur avenir. Toutes prérogatives, qui en vertu du Code Civil incombaient exclusivement aux mans. La façon dont la société française voyait les femmes de prisonniers est, en bien des points, révélatrice de son attitude générale vis-à-vis des hommes et des femmes, de sa peur des désordres que pouvait entraîner la guerre, et sa peur exagérée de la sexualité des femmes seules. Les réactions de la société vis-à-vis de ces femmes en particulier étaient à la fois complexes, ambiguës et contradictoires. Parfois, les épouses de prisonniers furent considérées comme de véritables héroïnes, ayant travaillé durement et beaucoup souffert pour garder leurs familles unies en l'absence de leurs maris. A d'autres moments, on les a décrites comme des vamps libérées sexuellement, indignes de confiance et capables de succomber à la moindre tentation. On les voyait aussi comme des enfants, incapables d'assumer leurs nouvelles responsabilités seules, et ayant besoin d'un guide et de protection. Dans ce livre, je me propose d'étudier d'une part les conditions de vie matérielles objectives des épouses des prisonniers, d'autre part l'interprétation culturelle subjective de leur expérience sous le régime de Vichy, sans oublier la façon dont ce régime a traité ces femmes. Ces deux derniers points nous éclairent sur les liens qui existent entre politique de guerre et politique des sexes. Je voudrais aussi montrer comment ces femmes ont vécu la guerre, la défaite, l'absence prolongée de leurs maris, et l'attente d'un éventuel retour. Comment survivaient-elles au jour le jour, comment voyaient-elles leurs expériences? A la longue, les femmes ont pris l'habitude de ne compter que sur elles. Pendant ces cinq anné~s, leur vie a profondément changé de sorte que l'on pouvait tout naturellement s'attendre à ce que les relations entre hommes et femmes après la guerre s'en trouvent modifiées. Pourtant, aux retour des maris, dans la plupart des familles, la vie a repris un
9 Durand, La Captivité, 21. Pour plus d'informations sur ces 600 000 prisonniers de guerre rapatriés ou décédés entre 1940 et 1944, cf. tableau 3.1. 10 D'après une estimation du gouvernement français en 1942, sur les 1 300000 hommes en captivité en Allemagne, 760 000 étaient mariés, ce qui confirme les chiffres de Durand. Secrétariat général, Archives nationales (abrégé dans les notes ci-dessous en AN), F60:558. 20

cours normal dans le respect des valeurs de la famille patriarcale, sans que les rapports hommes/femmes deviennent plus égalitaires. Pour montrer en quoi la guerre a changé ou n'a pas changé le statut des femmes en France, je dresserai un bref tableau de leurs droits à la veille de la deuxième guerre mondiale. Les femmes alors n'avaient aucun droit politique, elles étaient désavantagées par la loi et placées sous l'autorité de leurs maris. Il y avait eu des changements positifs dans les domaines de l'économie et de l'éducation, par contre sur d'autres aspects, c'était plutôt négatif. Les années de l'entre-deux guerres ont été marquées par des transformations économiques et la transition démographique que connut alors le pays, d'où l'idée que le pays traversait une crise qui se focalisa sur les femmes. La guerre fit des femmes de prisonniers un groupe à part. A la douleur et l'angoisse de la séparation pour des millions de soldats et de leurs femmes, à l'attente pendant la drôle de guerre, succéda une période de traumatismes particulièrement graves pour la France. L'Allemagne lança son offensive éclair le 10 mai 1940 et à peine six semaines plus tard, l'armée française était totalement défaite, le gouvernement avait fui Paris, tandis que les flots de réfugiés grossissaient sur les routes et que près de deux millions de soldats français étaient faits prisonniers. Face au risque d'une autre guerre totale à partir de l'Afrique du Nord ou de Londres, les nouveaux responsables du pays qui s'étaient établis à Vichy, décidèrent d'accepter la défaite et de négocier l'armistice avec l'Allemagne. La plupart des Français poussèrent un soupir de soulagement et les femmes de prisonniers aussi lorsqu'elles reçurent les premières nouvelles de leurs maris. Le maréchal Pétain, président du Conseil, décida de mettre un terme au conflit et de créer l'Etat français à Vichy. Le choc et l'humiliation ressentis à l'occasion de la défaite éclair du pays a propulsé aux commandes de l'Etat des hommes qui estimaient que la collaboration pouvait, entre autres, permettre le rapatriement d'Allemagne des 1 500 000 prisonniers. Certes la politique étrangère de Vichy a permis le retour de nombreux prisonniers mais elle a aussi laissé les prisonniers et les Français en général très désemparés, mal informés et souvent déçus. La politique étrangère de Vichy, basée sur la collaboration, ne toucha que très indirectement les femmes de prisonniers de guerre. Mais l'Etat français ne voulait pas se limiter à améliorer la situation du pays sur la scène internationale. Le projet gouvernemental des hommes de Vichy incluait une révolution nationale conservatrice et la restauration de la famille patriarcale. Les épouses. de prisonniers intéressaient Vichy à un double titre, en tant qu'épouses des fils captifs de la France et en tant que membres de familles réclamant protection et soutien en l'absence des époux. Vichy affichait des ambitions idéologiques qui étaient en totale contradiction avec sa manière de traiter les familles de prisonniers dans la réalité. En raison de ses choix financiers, l'Etat a de fait encouragé les femmes de prisonniers et les mères de familles à se mettre sur le marché du travail, ce qui allait à l'encontre de ses positions idéologiques proclamées, totalement hostiles au travail des femmes.

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Les femmes de prisonniers devenaient des enjeux de la politique de l'Etat, c'est ce que nous allons voir. Quels furent les changements qui marquèrent leurs vies quotidiennes? Comment affrontèrent-elles seules les difficultés nées de la guerre et de l'occupation? Etre une femme de prisonnier a eu des conséquences sur leurs relations personnelles, à commencer bien évidemment par la nouvelle relation homme/femme, créée par les circonstances, sans oublier leurs nouvelles relations avec leurs enfants, leurs parents et leurs beaux-parents, leurs voisins et leurs amis. Elles ont connu la solitude mais aussi l'angoisse et la dépression, en raison de la longue séparation d'avec leurs maris et du fardeau de leurs nouvelles'tesponsabilités. La plupart des femmes de prisonniers n'ont pas ressenti ces années de guerre comme une libération de l'autorité de leurs maris. Pour elles, la guerre fut synonyme d'épreuves et de grande tristesse. Reconnaissant les difficultés que rencontraient ces femmes, deux grandes associations furent créées pour les aider, elles et leurs familles. D'une part la Famille du prisonnier, une agence semi-publique créée en 1941 pour aider au bien-être moral et matériel des familles de prisonniers. D'autre part le Commissariat général aux prisonniers de guerre rapatriés, une agence gouvernementale également créée en 1941, pour aider les familles de prisonniers mais aussi les prisonniers rapatriés à se réadapter à la vie civile. De l'extérieur, les deux agences travaillaient pour un même but. En réalité, elles furent en perpétuel conflit. Pour attirer le plus grand nombre d'adhérents, on faisait monter les enchères dans les luttes pour le pouvoir: pouvoir de décision, pouvoir de lancer des appels de fond, de distribuer les aides. Ajoutons à cela un jugement différent sur les classes sociales, des désaccords sur l'importance de la formation professionnelle, sur la politique (quoi qu'elles aient l'une et l'autre clamé leur neutralité en ce domaine), autant de sujets propices aux querelles. Les deux agences étaient en désaccord sur tout, sauf quand il s'agissait de faire du paternalisme à l'égard des femmes. Toutes deux souhaitaient aider les familles de prisonniers temporairement dans la détresse, mais en dehors de cela, elles voulaient remplacer les maris et avoir une tutelle sur ces familles. Ignorant totalement les qualités dont faisaient preuve les femmes pour survivre, les deux agences continuèrent à prétendre qu'elles avaient besoin non pas d'un coup de main mais d'un bras auquel se raccrocher. Pourtant les épouses de prisonniers de guerre ont montré leur esprit créatif non seulement en réussissant à survivre mais aussi en créant leur propre mouvement. La solidarité dont elles fIrent preuve entre elles, une conséquence positive de la guerre - aurait pu être le catalyseur de l'élévation de leur conscience. Au départ, elles n'ont constitué leur mouvement que parce qu'elles étaient les épouses de leurs maris retenus prisonniers. Puis elles prirent conscience de cette identité qu'elles partageaient et qui les conduisit à créer des groupes de soutien et des réseaux, formels ou informels à travers toute la France. Un groupe en particulier, la Fédération des associations de femmes de prisonniers (FAFP) fInit par constituer une organisation au niveau national qui comptabilisa un nombre élevé d'adhérentes. Ce mouvement fédéra des associations locales créées dans toute la France, publia des

-

22

journaux, commanda des romans et des études, et talonna le gouvernement pour qu'il défende les droits des épouses de prisonniers. L'existence de cette Fédération est une illustration de la solidarité entre les femmes et a permis à beaucoup d'entre elles de prendre des responsabilités et d'acquérir une expérience en matière d'organisation, mais les femmes ne changèrent pas d'avis pour autant sur leur rôle dans la société et dans la famille. Intellectuellement parlant, la Fédération a plutôt renforcé les valeurs familiales traditionnelles, aidant les épouses de prisonniers à retirer de leur expérience de chef de familles des leçons qui ne remettaient pas en cause les stéréotypes sur l'homme ou sur la femme. La Fédération et les autres groupes de femmes de prisonniers n'ont pas poussé au changement social mais ils ont en tous cas aidé les femmes de prisonniers à maîtriser le cours de leur existence au lieu de rester les assistées des agences publiques et de la politique gouvernementale. La littérature populaire a brossé des portraits de femmes de prisonniers traduisant la vision sociale dominante du rôle des épouses et de la moralité sexuelle. Les idées reçues sur les femmes seules ont modelé l'opinion des gens sur les épouses de prisonniers et le regard des femmes sur elles-mêmes, d'où les tensions et les contradictions lorsque les femmes ,essayaient de faire coïncider ces idées avec la réalité. Les femmes elles-mêmes ne se voyaient chefs de famille que temporairement, elles remplaçaient leurs maris en leur absence et limitaient d'emblée les changements envisageables dans leurs relations avec leurs maris après la guerre. Regardons dans l'immédiat après-guerre, en quoi finalement le retour des prisonniers a pu changer leurs vies de famille? Les hommes sont rentrés chez eux, changés par leurs cinq années de captivité, ils ont retrouvé leurs femmes qui elles aussi avaient changé après toutes ces années passées à gérer leurs foyers seules. Les femmes se sont appuyées sur les conventions sociales qu'elles assumaient complètement, pour accueillir leurs maris transformés. Les retrouvailles furent une période de réadaptation difficile, mais les femmes de prisonniers ont tout fait pour aplanir les difficultés, pour s'adapter, accéder aux exigences de leurs maris, et faire face à leurs sautes d'humeurs. Beaucoup de femmes souhaitaient ardemment retrouver une vie normale, quitter leur travail si possible et reprendre leur rôle d'épouse et de mère. Les rapports sociaux ne changèrent que lentement en France, ce qui contredit cette impression de progrès survenu après la guerre. Certes les femmes profitèrent des grandes réformes de 1945: elles obtinrent enfm le droit de vote et le principe d'un salaire égal pour un travail égal fut reconnu. Mais ces réformes résultèrent moins d'une évolution dans le jugement porté sur les femmes que du rejet après la Libération du régime de Vichy et de tout son bagage paternaliste incarné par Pétain. Après avoir réglé les premières difficultés prévisibles des retrouvailles, la plupart des femmes de prisonniers furent heureuses de céder à nouveau à leurs maris les responsabilités de chef de famille. Finalement, les femmes n'ont pas vu la guerre comme une période de libération tonifiante mais plutôt comme une période de difficultés terribles, de responsabilités écrasantes, de solitudes douloureuses, une période qu'il fallait oublier au plus vite. 23

Pendant toutes ces années de Vichy, les épouses de prisonniers de guerre eurent constamment les projecteurs braqués sur elles. Les agences de secours ne ménagèrent pas leurs efforts pour les aider, les ministres ne cessèrent de débattre de leur sort, une littérature foisonnante s'adressait à elles, elles devinrent les héroïnes d'articles de presse ou de nouvelles publiées dans les magazines, des personnages de romans. Des épouses de prisonniers parlèrent d'elles dans des lettres envoyées à des magazines féminins et dans des essais parus dans des journaux et des livres. Elles éditèrent leurs propres journaux, des pamphlets et des livres. En dehors de ces sources écrites, il y a eu des témoignages personnels: certains datent des années de guerre, d'autres sont plus récents. Un prisonnier de guerre rapatrié, Albert Robic, grâce au soutien de deux organisations de femmes de prisonniers, a recueilli une série de témoignages de femmes de prisonniers en 1943 qu'il a publiés sous le titre de Femmes d'absents... Témoignages. Les femmes interviewées venaient de régions diverses et avaient des professions très variées. Il y avait des récits de femmes avec enfants et des récits de femmes sans enfants. Il n'a donné aucun nom, pourtant le livre a reproduit vingt-sept témoignages clairement individualisables. Il n'a donné aucune indication sur la manière dont il avait constitué son échantillon ou distribué les questionnaires, et s'il n'a pas annexé de questionnaire à son livre, il est néanmoins facile de le reconstituer à partir des réponses obtenues. A ces sources, il faut aussi ajouter les centaines de lettres d'épouses de prisonniers, de leurs parents et même de leurs enfants reçues pendant la guerre par le maréchal Pétain. Jacqueline Deroy, une ancienne femme de prisonnier a commencé à recueillir des témoignages au début des années 1980. Elle a établi une bonne partie de ses contacts par l'intermédiaire d'une organisation religieuse de prisonniers de guerre à laquelle appartenait son mari, l'Association nationale pour les rassemblements et pélerinages des anciens prisonniers de guerre. Son livre, récemment publié, Celles qui attendaient... témoignent aujourd'hui, comprend les témoignages de cinquante-huit anciennes épouses de prisonniers. Ces femmes elles aussi viennent de régions diverses. Elle a classé leurs témoignages selon leur origine sociale, femmes d'agriculteurs, d'artisans, citadines et a reproduit le journal tenu par l'une d'elles pendant la guerre, Laure, une femme de prisonnier du Sud de la France. J'ai moi-même collecté des témoignages, soixante-treize au total. J'ai interviewé vingt-sept femmes de prisonniers entre 1984 et 1985 et pendant la même période j'ai envoyé trente-trois questionnaires (voir les annexes). Et puis à la suite d'une interview que je donnai à un journal d'anciens prisonniers de guerre, Le PO-C.A.T.M., treize anciennes épouses de prisonniers m'ont écrit spontanément, la plupart d'entre elles a accepté ensuite de remplir un questionnaire. Dans mon groupe, seize femmes vivaient à Paris et dans la région parisienne, les autres venaient de toutes les régions de France. Mon échantillon comprenait douze femmes d'agriculteurs, quinze épouses d'officiers, deux femmes juives, et une femme d'un prisonnier de guerre juif. J'ai changé tous les noms des femmes de manière à protéger leurs 24

vies privées, nationales.

sauf lorsqu'il

s'agissait

de responsables

d'organisations

J'ai eu essentiellement deux canaux d'information. Robert Paumier de la FNCPG (un regroupement national d'anciens prisonniers de guerre, non marqué politiquement), m'a fourni quarante-sept noms de personnes. D'autre part la Fédération des associations de femmes de prisonniers (FAFP), aujourd'hui disparue, a constitué pour moi un réseau informel inestimable. C'est Jean Vedrine, membre actif des organisations de prisonniers de guerre, pendant et après la guerre, qui m'a mis en relation avec l'ancienne présidente de la Fédération, celle-ci m'a ensuite cmmuniqué les noms et adresses de plusieurs de ses anciens membres. Les derniers contacts, je les ai eus par le biais d'amis personnels. Sans doute n'ai-je pas pu satisfaire à toutes les exigences de rigueur statistique en rassemblant toutes ces données, mais mon échantillon comprend une grande variété de femmes de prisonniers de guerre: cela va des catholiques dévotes, à des femmes juives, en passant par des femmes de la classe ouvrière ou de la haute bourgeoisie. En général, les femmes n'ont pas manifesté de reticences pour parler ou écrire sur ces années de guerre; souvent même elles furent contentes d'avoir l'occasion de raconter leur histoire, et beaucoup estiment, que ce qu'elles ont enduré pendant toutes ces années, n'a jamais été reconnu. Il n'y a aucune raison de suspecter la moindre exagération de leur part. Par contre, on peut dire que le temps a modéré les récits de leurs difficultés, ces femmes ne vivant plus l'épreuve des années quarante au moment où elles en parlaient. A noter aussi le nombre surprenant de similitudes dans toutes ces sources. La plupart des femmes de prisonniers étaient d'accord pour l'essentiel sur leur expérience de femme de prisonnier de guerre. Mais de tempérament différent, elles ont aussi apporté des réponses différentes aux problèmes posés.

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CHAPITRE 1 LES FEMMES EN FRANCE AVANT LA GUERRE
J'ai donc terminé mes études et obtenu mon bac. Ensuite, j'ai pris quelques cours de secrétariat et je suis rentrée comme secrétaire dans un lycée. Puis, quand je me suis mariée, j'ai quitté mon travail. A cette époque, il n'y avait pas beaucoup de femmes en France qui travaillaient. Et puis, je me suis retrouvée enceinte et j'ai eu ma petite fille. (Germaine Doucet)

Comment les femmes des prisonniers de guerre vécurent-elles leur condition lors de la deuxième guerre mondiale? Pour saisir en quoi la guerre a changé l'existence de ces femmes, commençons par examiner leur vie quand évidemment elles n'étaient pas encore des épouses de prisonniers. La guerre en a fait un groupe à part. La mobilisation du 1er septembre 1939 a appelé sous les drapeaux tous les hommes âgés de vingt à quarante ans, à de rares exceptions près. Dès lors et jusqu'au déclenchement de la Bataille de France, il y eut des femmes de soldats. Une fois les hostilités engagées, les femmes de soldats attendront des mois avant d'apprendre qu'elles sont devenues veuves de guerre, femmes de prisonniers ou encore ces bienheureuses dont les maris reviendront à la maison. L'importance des changements dans la vie des femmes de prisonniers est en rapport avec le statut de la femme en général à cette époque. Avant la guerre, leur condition était loin d'être figée, et donc facile à résumer. Les changements étaient constants augmentant parfois leur marge de manoeuvre et parfois la restreignant. Les femmes n'avaient pu obtenir leurs droits politiques, mais améliorèrent peu à peu leur statut juridique et économique ainsi que leur
instruction. Malgré tout, le climat permanent de crise

- cette

crainte du

déclin de la France sur la scène internationale, visible avec la diminution de sa croissance démographique par rapport à celle de ses voisins - imprégnait les responsables du pays de l'idée que la société et la famille française en particulier se désagrégeaient. Pour de nombreux observateurs, la Grande Guerre, et le cortège de réformes qu'elle a entraînées pour les femmes, étaient les responsables de cette décomposition sociale et familiale.

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Conséquences de la Grande Guerre La guerre de 14-18 a-t-elle marqué un tournant décisif dans la vie des femmes? Oublions un moment les réponses objectives à cette question et disons qu'après la guerre, tout le monde en France en était convamcu. Tableau 1.1 Pourcentage de la population active totale
Période Avant-guerre août 1914 juillet 1915 juillet 1916 juillet 1917 hommes 68,1 61,7 60,2 60,4 59,8 femmes 31,9 38,3 39,8 39,6 40,2

Source: Arthur Fontaine, French Industry during the War, p.45

L'augmentation de la population active féminine pendant cette guerre est une donnée sur laquelle beaucoup d'historiens insistent, y compris John Williams, Arthur Marwick et Michel Collinet (cf. tableau 1.1.). Les entraves au travail féminin diminuèrent et la population s'habitua petit à petit à voir des jeunes femmes seules, travaillant hors de chez elles, aux côtés des hommes sur des postes jusque-là réservés à ces derniers. Un autre changement saute aux yeux, le nouveau style vestimentaire apparu après la guerre: des vêtements plus courts, plus légers et plus pratiques remplacent corsets, chapeaux à larges bords et jupes strictes. Et puis la femme libérée des années vingt, c'est aussi la " garçonne". Al' époque, tout le monde a eu le sentiment que la guerre avait façonné une femme nouvelle, libérée, épanouie sexuellement, gagnant sa vie hors de chez elle, vivant seule et préférant aller danser et s'amuser plutôt que de fonder une famille. Cette femme nouvelle fut un véritable phénomène social sans doute, mais un phénomène social peu répandu selon plusieurs historiens: elle vivait seulement dans les grandes villes, très peu

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nombreuses en Francel. D'ailleurs selon les statistiques, la plupart du temps, elle renonçait à son emploi une fois mariée ou mère de famille. On a finalement beaucoup exagéré ce phénomène car en fait peu de femmes ont correspondu à ce modèle. La femme nouvelle choquait la société française traditionnelle; en fait, elle symbolisa un petit plus de

liberté plutôt qu'un changementprofond des mentalités. 2
En définitive, en dépit de quelques avancées, la guerre n'a que peu transformé la vie des femmes qui d'ailleurs n'obtinrent même pas le droit de vote après la guerre. En 1919, la Chambre des députés, et c'est à son honneur, a voté pour le droit de vote des femmes par 344 voix contre 97; pourtant, dans leur argumentation, les députés ne remettaient pas en cause les idées reçues sur la nature des 4femmes et leur rôle spécifique dans la société. Selon eux, les femmes avaient gagné le droit de vote par leur contribution à l'effort de guerre: "La guerre a mis en pleine lumière l'immense valeur de la

coopération féminine à la vie nationale"

3

s'est exclamé l'un d'eux. En

adoptant les arguments des féministes, beaucoup de Républicains pensaient contrebalancer un système politique calculateur, cartésien et à 100% masculin, par la sensibilité et le sens de la morale supposés féminins. D'autres estimaient normal que les femmes votent puisque l'Etat s'immiscait de plus en plus dans le domaine réservé des femmes: le mariage, les enfants, la vie familiale. En d'autres termes, soutenir le droit de vote des femmes en 1920 n'avait rien de révolutionnaire.4 Contrairement à la Chambre des députés, le Sénat repoussa le projet à une courte majorité en 1922, et il en empêchera le réexamen pendant toute l'entre-deux guerres.5
En dehors de Paris, seulement deux villes, Lyon et Marseille comptaient plus de 500 000 habitants et 14 en avaient plus de 100 000. Voir Mayeur et Rébérioux, Les Débuts de la Troisième République 1871-1898, et La République radicale? 1898-1914. 2 Perrot Michelle, "The New Eve and the Old Adam: Changes in French Women's Condition at the Turn of the Century ", in Higonnet et al... Behind the Lines, p.51-60, Sohn, La Garçonne, p.3-27. 3 Cité par Albistur et Arrnogathe, Histoire du féminisme, p.381. 4 Ces mêmes députés votèrent en 1920 une loi restrictive sur le contrôle des naissances; ils appartenaient à la Chambre la plus à droite que la France ait connu depuis 1875. Bernard et Dubief, Déclin de la Troisième République, p.89. Dans les années vingt, on pouvait soutenir le droit de vote des femmes et en même temps être tout à fait conservateur sur les questions du mariage et de la vie de famille; d'ailleurs même le magazine nataliste d'informations de l'Alliance Nationale, La Mère et l'Enfant, était pour le droit de vote des femmes, Huss Pronatalism, pA3. 5 Le Sénat rejeta par 156 voix contre 134 le droit de vote des femmes. La Chambre des députés fit passer le projet à trois autres reprises, en 1925, 1932 et 1935. Chaque fois, le Sénat refusa de l'inscrire au débat. Albistur et Arrnogathe, Histoire du féminisme, p.382. 29 1

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