Femmes juives dans le siècle

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296311589
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FEMMES JUIVES DANS LE SIÈCLE
Histoire du « Conseil international des femmes juives »
1899-1995 © L'Harmattan, 1996
ISBN : 2-7384-3813-X Nelly LAS
FEMMES JUIVES DANS LE SIÈCLE
Histoire du « Conseil international des femmes juives »
1899-1995
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris Remerciements
Cette étude a été réalisée sous les auspices de l'Institut du
judaïsme contemporain de l'Université hébraïque de
Jérusalem. Je remercie les professeurs et collègues qui m'ont
soutenue par leurs conseils et appréciations : Haïm Avni,
Sergio Della Pergola, Simon Epstein, Dahlia Ofer, Israël
Shatzman, Frances Raday.
Avant tout, mes remerciements vont à Madame Stella
Rozan qui a pris l'initiative d'un tel projet. Stella Rozan est
une de ces militantes qui par leur dévouement et leur travail
ont contribué à renforcer et à faire progresser lé Conseil
international des femmes juives. C'est elle qui m'a introduite
auprès de l'organisation et fait connaître de près son
fonctionnement et ses principales représentantes. Je tiens tout
particulièrement à rendre hommage à son attitude impartiale
et désintéressée.
J'ai eu le privilège de m'entretenir avec des femmes de
grand mérite dont les noms ne figurent pas tous dans ce
livre : Andrée Farhi, Nicole Goldman, Dahlia Gottan, Thea
Hacker, Pnina Hertzog, June Jacobs, Lilianne Klein-Lieber,
Myriam Meyouhas, Leila Seigel, Mina Westman, Judi
Widetzky, Thea Zucker et de nombreuses autres qui m'ont
fourni des informations précieuses.
Je m'adresse avec reconnaissance à mes enfants Guy et
Katia qui m'ont toujours encouragée malgré les
inconvénients d'une mère souvent absente.
Je n'oublie pas la gentillesse de mes collègues de travail
et les facilités qui m'ont été accordées par le Département de
l'organisation (OSM) pour réaliser mon étude, en remerciant
tout particulièrement mes amis Hervé Levy et Denis Charbit
qui ont bien voulu relire des parties du manuscrit et me
donner leur avis.
C'est enfin à ma mère, à laquelle je dois tant, que je dédie
ce livre sur les femmes juives. Introduction
UNE HISTOIRE JUIVE AU FÉMININ ?
Les premières organisations internationales de femmes
juives font leur apparition au début du vingtième siècle. A
cette époque, des réseaux de solidarité internationale sont
déjà solidement ancrés dans les structures des communautés
juives émancipées du monde occidental La question juive
est alors d'une brûlante actualité, et la tâche est immense.
Soulager les millions de Juifs en détresse, les sortir de la
misère, assurer leur instruction, aider les uns à émigrer, les
autres à obtenir leurs droits civils, nécessite des moyens
gigantesques et surtout des positions économiques et
politiques dont les femmes sont encore totalement exclues.
Que peut donc espérer faire une organisation féminine
juive, à l'échelle internationale ? Les questions préliminaires
qui s'imposent sont tout d'abord : dans quels contextes et
pour quelles raisons les femmes juives ont-elles éprouvé le
besoin de constituer leurs propres organisations ? S'agit-il
d'une révolte contre les rôles féminins traditionnels du
judaïsme ? Peut-on au contraire l'interpréter comme
l'expression publique de ces rôles traditionnels ? Dans quels
domaines les femmes juives vont-elles se mobiliser ? Qui sont
les fondatrices, et en vertu de quelles convictions, de quelles
croyances ont-elles pris de telles initiatives ?
Le modèle que nous avons choisi d'étudier est une
organisation très vaste, regroupant 43 affiliées représentant
plus d'un million et demi de femmes dans le monde : le
« Conseil international des femmes juives », plus couramment
1. L'Alliance Israélite Universelle a été fondée à Paris en 1860,
l'Anglo-Jewish Association en 1871, la Jewish Colonization Association
(JCA) en 1891, l'Organisation Sioniste Mondiale en 1897, l'American
Jewish Committee en 1906, etc. (Voir : 3' chapitre du livre, paragraphe
sur « les Organisations Non Gouvernementales Juives »).
5
appelée de son nom originel en anglais « International
Council of Jewish Women » ou de ses initiales « ICJW » 2 .
Comment expliquer, à première vue, qu'une organisation
de cette ampleur soit si peu connue du public, ne serait-ce
que du public juif ?
Cela est-il dû à des lacunes dans son réseau de relations
publiques, à des faiblesses d'ordre structurel, ou à l'image
imbue de préjugés dont souffrent encore les associations
féminines en général ?
Sur ce dernier point, contentons-nous de faire remarquer
que l'appellation « ICJW » résonne en elle-même moins
familièrement que celles d'autres organisations féminines
juives bien plus populaires dans les milieux juifs, telles que la
WIZO ou Hadassah 3 .
Quant à ses structures et à son mode de fonctionnement,
nous les résumerons brièvement en soulignant qu'il s'agit
d'une organisation entièrement bénévole et non d'une insti-
tution bureaucratisée permanente. Son siège social, installé
périodiquement près du domicile de sa présidente, élue pour
trois ans, varie successivement d'un pays à l'autre ou d' un
continent à l'autre. Les actions et les orientations à suivre
sont décidées par une équipe de dirigeantes lors de meetings
internationaux ou régionaux. Chacune des organisations af-
filiées à l'ICJW porte un nom qui lui est propre et de ce fait,
il est courant que ses membres ignorent totalement
l'existence même de l'organisation internationale à laquelle
ils sont rattachés indirectement 4 .
Ce manque d'appareil administratif stable résulte de la
nature même de cet organisme depuis ses origines. Axé sur la
bonne volonté d'un certain nombre de femmes mues par
leur croyance en un devoir humanitaire lié au judaïsme, à
une vocation de la femme ou de la mère juive, ou tout
simplement à un sens de la solidarité juive, l'ICJW, créé au
début du siècle dans un contexte particulier de l'histoire
juive, et reconstitué au lendemain de la Deuxième Guerre
2. Chiffres ICJW - 1995.
3. WIZO : initiales de l'anglais « Women's International Zionist
Organisation », Organisation internationale de Femmes Sionistes, créée
en 1920, à Londres. « Hadassah » est l'organisation de femmes sionistes
américaines fondée en 1912 par Henrietta Szold.
4. Contrairement aux affiliées de la WIZO qui portent toutes le nom
de « WIZO », les affiliées de l'ICJW ont des noms divers. En France par
exemple, son affiliée est aujourd'hui « La Coopération Féminine ».
6 mondiale, n'a jamais cessé de se développer tout au long des
vicissitudes de l'histoire de ce dernier demi-siècle.
Quel intérêt pouvons-nous trouver à analyser les origines
et l'évolution d'une telle organisation ? Ne risquons-nous
pas de sombrer dans la routine inhérente à toute vie
associative s'étalant sur la durée ? Ne risquons-nous pas
surtout de tomber dans le piège de l'Histoire du temps
présent et de se voir reprocher notre subjectivité, la mise en
valeur de telle branche affiliée, la sous-estimation du rôle de
telle dirigeante ?
Ce sont les risques auxquels tout historien est confronté.
Nous dépendons d'une part des limites de la documentation
écrite et orale dont nous disposons, qui parfois « oublie »
malencontreusement certains témoins discrets mais non
moins essentiels. Nous savons bien, d'autre part, que tout
historien est inévitablement guidé par son environnement
socio-culturel, ses propres convictions et tout un faisceau de
conditionnements qui orientent sa recherche et ses
interprétations.
L'Histoire juive « au féminin » n'est certes pas une
histoire en vase clos mais une vision peut-être différente des
événements et des situations dans lesquels elle s'intègre, une
sensibilité axée sur des secteurs que les historiens n'ont pas
toujours songé à analyser.
La reconstitution de l'histoire d'une organisation fémi-
nine juive internationale a l'avantage de nous éclairer sur de
nombreux points que l'histoire juive contemporaine a laissés
dans l'ombre : d'une part l'évolution du rôle des femmes
dans les mutations de la société juive moderne, leur place
dans la politique juive communautaire traditionnellement
réservée aux hommes, et, d'autre part, la mise en oeuvre, à
l'exemple d'autres femmes dans le monde, de leurs propres
réseaux organisationnels, stratégie qui leur a permis d'entrer
dans la vie publique sans remettre en question le rôle que la
tradition juive leur attribuait, celui de pilier de la cellule fa-
miliale et des valeurs qui la préservent.
Les associations bénévoles, situées à l'intersection du
monde public et de l'intimité familiale ont été longtemps le
seul et unique moyen pour les femmes de s'exprimer
socialement et de transposer dans le domaine public et même
politique certaines valeurs privées telles que l'éducation, la
santé, la religion. Elles sont pourtant restées marginales dans
la perception du public qui les considère souvent comme des
lieux de rencontres de femmes désoeuvrées ou comme des
« nids de féministes » au sens péjoratif du terme. Le
7 développement de certaines d'entre elles au cours de ce
dernier demi-siècle a été cependant si impressionnant que
personne ne peut plus ignorer leur force et leur efficacité.
Il existe très peu d'études sur les associations féminines ;
elles ont pourtant été le creuset de l'innovation sociale et de
la défense de l'individu surtout en un temps où les femmes
n'avaient que rarement accès aux grands appareils de l'État.
Les organisations féminines juives n'ont pas bénéficié
d'une meilleure réputation et très peu de chercheurs se sont
préoccupés d'analyser leur évolution. Le nombre
négligeable d'études sur la participation (les femmes dans le
cours de l'histoire juive, est en soi très significatif.
Le rôle des femmes juives dans le judaïsme est défini et
interprété très diversement : exemptes des commandements
religieux liés au temps 5, elles sont dispensées de l'étude de la
Torah et de sa transmission. Paradoxalement pourtant, elles
ont un rôle essentiel dans la transmission puisque c'est par la
mère que l'on détermine l'identité juive de l'enfant. En
d'autres termes, c'est bien la femme qui assure la continuité
du peuple juif : transmission d'ordre biologique d'abord, car
c'est par la mère qu'on naît juif, transmission culturelle
ensuite puisque c'est sur elle que repose la cellule familiale,
noyau de la société juive.
Aussi essentiel qu'on veuille le définir, ce rôle n'avait
pourtant jamais rien représenté de socialement prestigieux du
fait même qu'il confinait les femmes dans leurs foyers et les
maintenait éloignées des responsabilités et des sources de
pouvoir dans la communauté.
La seule contribution à la communauté qui a été dévolue
aux femmes quand elles étaient aisées, était celle d'actions
charitables locales. Les oeuvres philanthropiques de grande
envergure qui se sont rendues célèbres au dix-neuvième
siècle ne portent pourtant que le nom d'hommes illustres tels
que Montefiore, Hirsch, Rothschild. La question du rôle de
leurs épouses a souvent été évoquée, mais la place que leur a
réservée l'Histoire est tout au plus secondaire sinon
insignifiante.
Cette marginalisation sociale de la femme est en fait
l'expression de la vision biblique de la « femme juive
5. Les femmes juives sont exemptes de l'obligation de la prière et de
la pose des phylactères et autres commandements établis à heures fixes.
8
parfaite », aide et auxiliaire de son mari, maîtresse dans son
foyer mais dépourvue de responsabilités à l'extérieur 6 .
L'engagement féminin dans une activité publique est-il en
contradiction avec cette notion d'intériorité ? La femme juive
n'est-elle pas tenue cependant au devoir de « Tzedakah » qui
signifie en hébreu charité et justice à la fois' ?
Les origines de cette organisation sont particulièrement
intéressantes parce qu'elles nous permettent de retracer une
période révolue et très peu connue. Ses premières années
d'existence sont cependant discontinues et irrégulières, mais
marquées toutefois par des initiatives courageuses et des
actions de solidarité juive internationale de grande envergure.
Ce n'est qu'à partir de 1949, date du premier meeting
d'après-guerre que l'ICJW sera reconstitué et structuré sous
la forme que nous lui connaissons aujourd'hui. Il
développera une action proprement féminine qu'il adaptera
constamment aux fluctuations de l'actualité juive et
internationale.
Notre démarche sera donc chronologique afin d'observer
les réactions des organisations féminines juives aux
mouvements sociaux et politiques qui ont marqué notre
siècle. Chaque période étant caractérisée par la mise en valeur
d'un projet ou d'un thème particulier, notre plan sera
structuré par ces thèmes dominants. Nous essaierons de
souligner la spécifité du Conseil international des femmes
juives par rapport aux autres organisations féminines juives
internationales, de suivre ses prises de position vis-à-vis des
questions essentielles débattues au cours de ce siècle, et
notamment son engagement par rapport aux questions
féminines et juives.
6. « Leur mérite provient de ce qu'elles amènent leurs enfants
jusqu'au lieu d'étude et reçoivent leurs maris quand ils rentrent à la
maison. » Extrait du Talmud, « Berakhot », 17a.
7. L'éloge biblique à la femme « Eshet Haïl » (la femme veruteuse),
glorifie entre autre son sens de la charité, « sa main tendue à l'indigent »,
(Proverbes, 31, verset 20).
9 Chapitre premier
LES ORIGINES DU CONSEIL INTERNATIONAL
DES FEMMES JUIVES
La philanthropie féminine au XIX' siècle
Dès le début du XIX' siècle, on assiste en Europe
occidentale et aux Etats-Unis à une multiplication
d'associations féminines bénévoles à vocation religieuse,
morale ou philanthropique.
Dans un monde industrialisé, dominé par la
surexploitation des travailleurs et l'extension de la pauvreté,
une partie des classes dominantes s'émeut de la misère du
peuple et développe des milliers d'associations charitables où
les femmes prennent une place de plus en plus importante 8 .
Leur rang social leur interdisant toute activité professionnelle,
elles s'investissent en masse dans l'action charitable qu'elles
considèrent comme une mission, un devoir social ou
religieux.
La société considère alors que la pauvreté est
indissolublement liée au vice et à la dégénérescence morale,
et c'est aux femmes, incarnation des principes de pureté et de
vertu, qu'est dévolu le rôle du « redressement moral » des
pauvres.
L'analyse des sources de la pauvreté évoluera cependant
au cours du siècle : les phénomènes socio-économiques,
l'environnement, le chômage, la non-intervention de l'Etat,
sont mis en cause, et graduellement une « philanthropie
Louisa Hubbard, « Statistics of Women's Work », ed. Baroness 8.
Burdett-Coutts, Londres, 1893, pp. 361-366 (Cité par F.K. Prochaska,
« Women and Philanthropy in 19th Century England » p. 224) : d'après
un recensement datant de 1891, plus de 500 000 femmes étaient actives
dans le secteur philanthropique en Grande-Bretagne.
11
scientifique » remplacera la philanthropie à base religieuse et
moralisatrice. On cherchera donc à centraliser les problèmes
sociaux et à professionnaliser le travail social : visites à
domicile des nécessiteux, visites des prisonniers, intégration
des nouveaux immigrants, éducation des adultes,
réhabilitation des jeunes délinquants. C'est à travers de telles
tâches que les femmes se familiariseront avec les rouages des
institutions et des lois et se fraieront une voie vers leur propre
émancipation. Ce « féminisme bourgeois », sans renoncer à
une vie centrée sur le foyer et la famille, cherchera à
promouvoir le statut de la femme, son éducation, son bien-
être, et de ce fait, contribuera à modifier progressivement les
rôles « naturels » attribués à la femme.
L'intégration des femmes juives dans le mouvement
associatif général a été très hésitante dans les premières
années du XIX' siècle du fait du caractère religieux,
catholique ou protestant des premières associations
philanthropiqùes. Elles avaient à craindre encore
l'assimilation, le prosélytisme ou tout simplement,
l'antisémitisme. Le féminisme était de plus une question
encore trop controversée pour que les Juifs, préoccupés par
leur intégration sociale ne s'y engagent.
Dans quelle mesure l'antisémitisme a-t-il éloigné les
femmes juives d'un engagement plus massif dans les
premières associations suffragistes ?
Le féminisme américain est jalonné de déclarations
antisémites destinées à fournir une base théologique à leurs
revendications égalitaires :
A sa convention de 1885, le Sous-Comité de l'Association
nationale pour le suffrage des femmes des Etats-Unis
(NAWSA), proposait le vote d'une résolution attaquant
violemment le judaïsme :
«... Les dogmes incorporés dans les croyances
religieuses dérivées du judaïsme sont un odieux
poison qui, sapant la vitalité de notre civilisation
et dégradant les femmes, paralysent de ce fait
9 l'humanité... »
Ces propos allaient être repris par le « Woman's Bible »
(« La Bible de la Femme »), ouvrage collectif de
9. Deborah Grand Golomb, « The 1893 Congress of Jewish
Women : Evolution or Revolution in America's Jewish Women's
History ? » in American Jewish History, 70, sept. 1980, pp. 55-56.
12
commentaires bibliques publié en 1895 par Elizabeth Cady
Stanton et autres suffragistes '°. Les féministes avaient ainsi
trouvé le moyen de prouver l'égalité des femmes dans le
dogme chrétien en attaquant le judaïsme en tant que source
de l'oppression de la femme. Attaquer directement le
christianisme aurait éveillé l'hostilité des gens de l'Église et
aurait eu des conséquences négatives sur l'adhésion de leurs
fidèles.
Cependant, la seconde génération des suffragistes,
soucieuse d'élargir ses bases politiques, cherchera à attirer les
femmes juives dans ses rangs. Certaines d'entre elles le feront
d'ailleurs par conviction, persuadées sincèrement de
l'avènement d'une société où tous les peuples et toutes les
religions coopéreraient. Pour ces diverses raisons la NAWSA
décidait en 1896 de rejeter officiellement le « Woman's
Bible » H .
Les préjugés anti-juifs de certaines dirigeantes suffragistes
allaient pourtant persister et s'amplifier avec l'arrivée
massive des immigrants d'Europe orientale 12 .
Cette attitude semble avoir éloigné du mouvement
suffragiste américain aussi bien les femmes juives récemment
immigrées que les plus anciennement établies.
Certaines d'entre elles créeront leurs propres associations
et s'investiront dans l'action sociale au sein de la
communauté juive.
Premières associations féminines juives
La charité et l'entraide, éléments fondamentaux dans la
vie communautaire juive, ont toujours été aussi un devoir de
la femme juive dans les limites discrètes de la sphère privée.
Le féminisme bourgeois, qui cherchait à promouvoir une
femme nouvelle sans changer le monde existant, pouvait
facilement s'adapter aux valeurs juives traditionnelles.
L'accès des femmes juives à la vie publique par le biais des
associations indépendantes est cependant très peu connu et
seules quelques figures emblématiques ont laissé leur
empreinte.
10. The Woman's Bible, New York, 1895, part 1, p. 8, cité par
Deborah Grand Golomb, op. cit., p. 56.
11. Linda Gordon Kuzmack, Woman's Cause, Colombus, Ohio State
University Press, 1990, p. 40.
12. Ibid.
13 La plus célèbre est Rebecca Gratz (1781-1869) qui avait
fondé en 1819 la première association féminine juive « de
secours mutuel » des Etats-Unis (« The Female Hebrew
Benevolent Aid Society of Philadelphia ») et, qui avait pris
l'initiative de créer en 1838 la première « Ecole juive du
dimanche » (« Sunday School »). Contrairement aux
traditions de la société juive de cette époque, des femmes y
enseignaient, et de plus dans des classes où garçons et filles
étudiaient côte à côte. Rebecca Gratz faisait partie de cette
catégorie de femmes célibataires au statut social élevé qui,
plus disponibles que les femmes mariées et mères de familles,
se consacraient à des oeuvres sociales et philanthropiques ou à
des activités créatrices telles que l'écriture de romans et de
poésie 13. Par son action et sa notoriété elle a servi de modèle
à de nombreuses femmes juives américaines de sa génération.
Parallèlement, en Grande-Bretagne, Louise Lady
Rothshild, nièce de Judith Lady Montefiore fondait en 1840
les premières. associations philanthropiques féminines juives
indépendantes de Grande-Bretagne : « The Jewish Ladies'
Benevolent Loan Society » (Société de prêt charitable de
dames juives » et le « Ladies'Visiting Society » (Société
féminine de visites à domicile) qui combinaient les principes
traditionnels de la philanthropie juive et les méthodes
. modernes d'organisation 14
Cette participation des femmes juives à la vie
communautaire et aux mouvements féminins, se développera
avec l'intégration des femmes juives au sein de la société
environnante et grâce à des figures exceptionnelles qui
mèneront un combat proprement féminin à l'intérieur de la
communauté juive.
13. Linda G. Kuzmack, Woman's Cause, p. 19.
Rebbeka Gratz était devenue une personnalité très appréciée même en
dehors de la communauté juive. Il semble en outre qu'elle ait servi de
modèle à Walter Scott pour son personnage de Rebbeka, l'héroïne
d'« Ivanohe ». Parmi les femmes poètes qui se sont rendues célèbres à
cette époque les plus connues sont : Grace Aguilar (1816-1847), anglaise,
The Women of Israel, auteur de livres sur le judaïsme et sur les femmes
1842, ainsi que Penina Moise (1797-1880), 1860, The Spirit of Judaism,
poète lyrique américaine, célèbre pour ses hymnes de liturgie juive.
Linda G. Kuzmack, Woman's Cause, pp. 10-12. 14.
14 Le premier Congrès de femmes juives : 1893
C'est dans le mouvement des clubs féminins en vogue aux
Etats-Unis à la fin du XIX' siècle qu'un certain nombre de
femmes juives de la bourgeoisie réussirent à s'intégrer : les
« clubs » féminins, qui s'étaient largement répandus au cours
du siècle, comptaient en 1890, 20 000 femmes et en 1900,
près de 150 000 adhérentes, en majorité de la classe
moyenne. En plus de leurs activités littéraires et culturelles
diverses, ils avaient développé des programmes sociaux en
faveur des femmes et des enfants. Ces clubs accueillaient
volontiers des femmes juives qui y avaient trouvé un terrain
idéal pour leur intégration sociale.
C'est dans le Club des femmes de Chicago que Hannah
Greenbaum Solomon avait acquis ses premières expériences
dans l'activisme féminin et puisé ses idées et méthodes de
travail. C'est, d'autre part, sous l'influence du Congrès des
femmes (Congress of Women), réuni le 15 mai 1893 lors de
la Foire internationale de Chicago, qu'a été conçue l'idée
d'un « Congrès des femmes juives » 15 .
Ce premier congrès de femmes juives, préparé et réalisé
par Hannah G. Solomon a marqué l'histoire des femmes
juives d'Amérique. Il se réunit en septembre 1893 au
Memorial Arts Palace en présence de 93 déléguées de tous
les coins des Etats-Unis. Un large public était venu écouter
des femmes juives de grande envergure parler du rôle des
femmes dans l'action o charitable, de leur place dans la
communauté, ou de l'influence de la religion au sein de la
famille. Parmi les plus connues on peut citer Henrietta Szold
qui, bien avant de créer son organisation de femmes sionistes,
avait pris des initiatives révolutionnaires dans le domaine
social, telles que l'instauration d'écoles du soir pour les
immigrants de Russie, ou Joséphine Lazarus, soeur de la
célèbre poétesse Emma Lazarus, et elle-même écrivain de
talent 1'.
15. Cette foire internationale commémorait le 400' anniversaire de la
découverte de l'Amérique par diverses grandes manifestations. C'est dans le
cadre d'un « Parlement des religions » que le Congrès des femmes juives
s'était réuni. Hannah Greenbaum Solomon, Fabric of my Life, New York,
Bloch, 1946, pp. 79-85.
Henrietta Szold et Josephine Lazarus ont fait leurs discours les 16 1 6.
et 21 septembre 1893. Papers of the Jewish Women's Congress, Jewish
Publication Society of America, 1894, (programme du Congrès).
15
Une des décisions importantes de ce Congrès a été de
créer une organisation nationale de femmes juives,
« pour le bien et l'intérêt suprême du judaïsme et
de l'humanité"... »
L'objectif de la nouvelle organisation devait être avant
tout :
« d'unir les femmes intéressées par la religion, la
philanthropie et l'éducation » 18
En quoi consiste cette centralité de la religion dans la
définition de cette organisation ?
Il est nécessaire de se situer au préalable dans le contexte
du judaïsme américain de la fin du XIX' siècle. En 1880, à la
veille des premières vagues d'immigration d'Europe
orientale, on comptait près de 250 000 Juifs aux Etats-Unis,
originaires en grande partie d'Europe centrale. Le judaïsme
réformé, importé par les couches assimilées de ces
communautés, y était alors très répandu 19 . En Amérique,
nombre d'entre eux avaient adopté certaines formes de
pratiques rappelant le protestantisme de la majorité de leurs
concitoyens telles que l'utilisation de l'orgue et des choeurs
mixtes à la synagogue, l'emploi de la langue anglaise dans
les prières, la mixité de l'assistance et autres usages. Instituées
en dehors de toute autorité religieuse, ces modifications de la
religion juive manquaient souvent de cohésion et variaient
d'une communauté à l'autre. L'autre caractéristique de la
société environnante avait été une « féminisation » de la
religion : on considérait que les femmes, dotées d'une piété
naturelle, étaient plus aptes à diriger les affaires spirituelles.
Elles avaient de ce fait progressivement acquis de
l'importance dans les lieux de culte ').
Ibid., pp. 248-252, intervention de Sadie American, sous le titre : 17.
« Organisation ».
18. Hannah G. Solomon, Fabric of my Life, pp. 90-129.
19. Nathan Glazer, American Judaism, Chicago, University of
Chicago Press, 1972, p. 60.
Avec l'arrivée des Juifs d'Europe de l'Est en majorité orthodoxes, la
composition du judaïsme américain se transformera à partir de la fin du 19'
siècle.
20. Rosemary Radford Rueter & Rosemary Skinner Keller, Women &
Religion in America, San Francisco, Harper & Row, 1981 pp. 150-192.
16 Cette tendance n'a pas manqué de se répercuter au sein de
la société juive très préoccupée à s'américaniser. Vers le
tournant du siècle, il n'était plus exceptionnel de voir des
femmes juives monter en chaire et prêcher elles-mêmes des
sermons ' 1 .
En créant le « National Council of Jewish Women », les
femmes juives américaines ne pouvaient se distinguer des
autres organisations féminines américaines que par leur
identité religieuse, c'est-à-dire juive. Elles préciseront par
conséquent que leur objectif est de servir les intérêts du
judaïsme, étant bien-entendu que ceux-ci relèvent de valeurs
universelles et n'entrent nullement en contradiction avec leur
citoyenneté.
Même la philanthropie, second objectif de la nouvelle
organisation, était considérée comme un précepte religieux et
par conséquent, un devoir de la femme juive 22 .
Le « National Council of Jewish Women » (NCJW) : Le
Conseil national des femmes juives des Etats-Unis
Hannah Greenbaum Solomon, fondatrice et présidente du
NCJW de sa création en 1893 jusqu'en 1905, est une mère de
famille bourgeoise d'origine allemande qui représente les
valeurs du judaïsme réformé américain dans lesquelles
prévalent l'intention religieuse, l'éthique, le caractère
universel des enseignements moraux du judaïsme. Épouse
d'un riche homme d'affaires, actif lui-même dans la
communauté juive, elle peut sa vie durant se consacrer
bénévolement à son activité philanthropique et sociale
qu'elle considère comme un précepte religieux aussi bien
qu'un privilège de classe. En tant que femme, elle est de plus
convaincue de la mission morale et éducative qui incombe
aux femmes. Aux représentantes traditionalistes du NCJW qui
remettent en question son leadership à la première
convention de 1896, sous prétexte qu'elle ne sanctifie pas le
Shabbat selon les règles de l'orthodoxie, elle répond par sa
formule devenue fameuse, « je sanctifie chaque jour »
(« I consecrate every day ») 23. En effet, ses initiatives ont
21. Hannah G. Solomon, A Sheaf of Leaves, Chicago, 1911,
pp. 119-126: « The religious mission of women ».
22. Hannah G. Solomon, op. cit. pp. 127-128.
23. American Jewess, dec. 1896, rapport de la convention du Conseil
des femmes juives (novembre 1896). Il convient de signaler qu'une des
17 donné un grand prestige au NCJW dès sa création. Elle
s'applique surtout à introduire des méthodes efficaces
d'organisation, de coordination et de professionnalisme dans
la fonction de travailleur social.
Les nouvelles méthodes de travail social avaient été
inspirées par le « mouvement des maisons sociales »
(Settlement House Movement) lancé par Jane Addams et
Ellen Starr qui avaient conçu l'idée de fonder le « Hull
House », foyer social situé dans un quartier pauvre de
Chicago, peuplé d'immigrants. Avec une équipe de
volontaires, elles pouvaient ainsi aider les nécessiteux par des
contacts directs et des relations d'amitié'. Les nouveaux
standards de la philanthropie ne consistaient plus à donner de
l'argent uniquement, mais à consacrer de son temps par du
travail bénévole et dans le cadre d'un système
scientifiquement étudié de prévention et d'aide sociale.
C'est dans cette perspective que Hannah G. Solomon avait
constitué dans sa ville, Chicago, un Bureau d'aide aux
immigrants russes (Bureau of Personnal Service), un service
de prêts pour les femmes (Woman's loan Society), un
Talmud Torah pour les filles (Sabbath School), un service
d'aide judiciaire et de visite de jeunes délinquants en prison,
et autres nombreux services qui se développeront au fil des
années ".
Suivant l'exemple de Chicago, la section New Yorkaise
allait établir par la suite les mêmes services sociaux avec des
méthodes similaires.
Le « National Council of Jewish Women » des Etats-Unis
est la première organisation féminine de dimension nationale
créée dans le monde juif. Son objectif est double : d'une part
contribuer à l'éducation de ses membres, en tant que juives et
citoyennes, tout en les encourageant à participer activement à
la communauté juive, et d'autre part aider les personnes dans
le besoin et plus particulièrement les immigrants. La
centralité de la religion dans les objectifs de l'organisation a
diminué au fur et à mesure de l'accroissement de
l'immigration juive d'Europe de l'Est et des besoins urgents
qu'elle a engendrés.
polémiques qui divisaient la communauté juive réformée des Etats-Unis
concernait le report du Shabbat juif de samedi à dimanche.
24 « Hull House » est le premier foyer social établi au début dans le
domicile du Capitaine Hull (d'où le nom). Il s'étendit par la suite à tout un
ensemble de bâtiments avoisinants.
25. Hannah G. Solomon, Fabric of my Life, pp. 97-98.
18
Une des tâches du NCJW a été d'encourager le volontariat
civique dans le but d'améliorer les services publics : aide à
l'enfance, aux personnes âgées, aux handicapés. Les
programmes d'action seront flexibles et varieront selon les
besoins du moment. L'organisation se développera
rapidement : à sa première convention en 1896 elle a des
sections dans 50 villes des Etats-Unis et deux au Canada,
regroupant près de 3 000 membres. En 1900, elle en compte
5 000 et en 1902, 7 000. En 1917 ses 89 sections
dénombrent 19 715 membres. Entre 1920 et 1927 le nombre
de ses adhérentes augmente considérablement et passe de
36 000 à 51 000 26 .
Le profil des militantes du NCJW qui se dessine dès le
début est celui de femmes issues de la bourgeoisie moyenne,
plutôt conformistes. Elles n'expriment pas a priori de révolte
contre la condition féminine, et se définissent dans la sphère
domestique comme épouses, mères, maîtresses de maison.
Les plus militantes d'entre elles avouent que leur activité se
fait avec l'accord et grâce parfois à l'encouragement de leur
époux 27 .
Tout en se défendant d'être une organisation féministe, le
NCJW, par ses programmes et ses priorités, présente toutes les
caractéristiques d'un féminisme social. Ses objectifs éducatifs
et sociaux relatifs aux femmes sont en fait destinés à
rehausser le statut de la femme et de la femme juive en
particulier, et à lui assurer une meilleure place dans la
communauté. Les principales dirigeantes de l'organisation
sont personnellement féministes : Sadie American, Hannah
G. Solomon, Rebekah Kohut collaborent avec la militante
féministe Jane Addams qu'elles invitent aux premières
conventions du NCJW. Elles militent en outre pour une
participation active des femmes dans les services religieux et
soutiennent toutes le droit a% suffrage des femmes.
Admiré presqu'unanimement pour ses activités sociales et
philanthropiques, le NCJW est aussi parfois critiqué. D'une
26. Charlotte Baum, Paula Hyman, Sonya Michel, The Jewish
Women in America, New York, Scaborough, Ontario, New American
Library, 1977, p. 51. Voir aussi Faith Rogow, Gone to Another Meeting -
The National Council of Jewish Women (1893-1993), Tuscaloosa et
Londres, The University of Alabama Press, 1993, p. 170.
27. Hannah G. Solomon, Fabric of my Life, p. 107.
June Sochen, Consecrate every day - The public lives of Jewish American
Women, 1880-1980, Albany, State of New York Press pp. 45-57.
19 part, les femmes traditionalistes lui reprochent son judaïsme
trop laxiste, d'autre part son idéal trop vague.
Rosa Sonneschein, auteur d'une revue féminine juive
« The American Jewess » (La Juive américaine) lui consacre
en 1896 un article : « Le Conseil national des femmes juives
et notre rêve de nationalité » dans lequel elle reproche au
Conseil américain de manquer d'un idéal mobilisateur,
d'une idée centrale suffisamment attrayante. Elle suggère
alors l'idée sioniste ". Les dirigeantes du NCJW n'adopteront
jamais cette idée. Elles considèrent d'une part qu'il y a trop
à faire à l'intérieur des communautés, et d'autre part qu'un
nationalisme juif équivaut à un manque de loyauté envers la
patrie. Même à la suite de sa visite en Palestine en 1923, H.
G. Solomon restera persuadée que les Juifs persécutés
d'Europe ne pourront jamais vivre dans cette terre et que la
solution sioniste est un leurre 29 .
Cette position représente en fait une des bases théoriques
du judaïsme réformé de cette époque qui soutenait que les
Juifs ne sont pas un « peuple » et certainement pas en « exil »,
mais représentent plutôt une « religion » semblable à toutes
les autres religions avec en plus une « mission » divine à
accomplir. Une des modifications que certains Juifs réformés
tendaient à adopter était la suppression de toutes les prières
implorant Dieu de restaurer son peuple dans la Terre
d ' Israël.
Il va donc de soi que l'idée d'État juif de Théodore Herzl
ne pouvait guère convenir à leur vision du judaïsme 3' ) .
Cependant, même si l'idéologie dominante du NCJW était
par définition non sioniste, certains membres à titre
individuel allaient manifester plus de sympathie envers l'idée
d'un État juif.
Rebekah Kohut, une des fondatrices du NCJW, raconte
dans son livre autobiographique, « My Portion », que durant
un de ses séjours à Reichenau, village de vacances près de
Vienne, elle avait fait la connaissance de Théodore Herzl qui
lui avait présenté son livre « L'État juif » et parlé des progrès
de son action. Avant cette rencontre, Mme Kohut fait
remarquer qu'elle « n'avait aucune sympathie pour l'idée de
création d'un État juif », et qu'après plusieurs conversations
American Jewess, oct. 1896, pp. 28-32. 28.
Hannah G. Solomon Fabric of my life, p. 200. 29.
Nathan Glazer, American Judaism, p. 7. 30.
20 avec « le grand Herzl lui-même », elle avait été « convertie au
sionisme » 31
Cette « conversion », qui ne l'a pourtant pas amenée
jusqu'à adhérer à une organisation sioniste, témoigne des
nuances qui pouvaient exister au sein du NCJW vis-à-vis de la
question sioniste. Ces nuances allaient évoluer avec les
développements du sionisme et la création de l'État d'Israël.
Le NCJW était d'ailleurs souvent fier de relever le fait
qu'il était une des rares organisations juives pluralistes, où
toutes les tendances du judaïsme américain étaient admises :
réformistes, orthodoxes, sionistes ou non sionistes.
Vers une internationalisation de l'action féminine juive
L'internationalisation des mouvements féminins généraux
s'élabore dans les années quatre-vingt du dix-neuvième
siècle, à l'initiative des femmes américaines, suivies avec
enthousiasme par les Européennes. La première organisation
féminine internationale créée dans le monde, le Conseil
international, des femmes, a été inaugurée à Washington en
1888 en présence de 60 déléguées américaines et
8 européennes 32. Ses objectifs sont d'abord politiques car ils
visent à obtenir des droits politiques pour les femmes dans le
monde. Ils sont aussi sociaux du fait qu'ils tendent à assurer
aux femmes une meilleure éducation, l'accès à des
professions qui leur sont encore fermées telles que celles
d'avocate et de médecin, et à aider les plus défavorisées par
des actions sociales.
Le National Council of Jewish Women a été invité au
Congrès du Conseil international des femmes réuni à
Londres en 1899, au même titre que les organisations
nationales des autres pays. La présidente, Mme Solomon, qui
ne peut s'y rendre, demande à Sadie American de la
31. Rebekah Kohut, My Portion, Albert & Charle Boni, New York,
pp. 218-221.
32. Bridenthal and Koonz, Becoming visible-Women in European
history, Boston, Houghton Mifflin Co, 1977, p. 337. En réponse à la
proposition des Américaines de participer à la formation d'une
organisation internationale, la suffragiste française Hubertine Auclert
avait répondu en 1884 à Suzanne B. Anthony : « Nous vous appelons à
l'aide, comme vos compatriotes, il y a un siècle, demandèrent l'aide de la
France pour les émanciper de la tyrannie anglaise. Ne viendrez-vous pas à
notre aide comme Lafayette et ses légions s'étaient portés à votre
secours ? ».
21 remplacer. Deux autres déléguées y participent, Mme
Frederick Nathan et Mlle Julia Richman de New York.
Sadie American est depuis le premier Congrès des femmes
juives de 1893 la proche collaboratrice de Hannah
G. Solomon B. Pendant ces années elle refuse tout salaire et
ne reçoit que le remboursement de ses frais. En 1901 elle est
élue présidente de l'importante section New Yorkaise du
NCJW et de 1905 à 1914 elle est nommée Secrétaire de
l'exécutif du NCJW et première salariée de l'organisation, ce
qui lui vaut quelques critiques de ses collègues. Femme de
grande énergie, elle consacre sa vie au travail social, milite
dans une vingtaine d'organisations et participe à des milliers
de meetings en Amérique et à l'étranger où elle se fait
connaître et acquiert une grande réputation'''.
Au Congrès de Londres, Sadie American et les autres
représentantes du NCJW présentent publiquement le
programme de leur organisation. C'est pour elles également
l'occasion de rencontrer des femmes juives anglaises et
notamment Constance Rothschild Battersea 35, qui avait fondé
depuis 1885 la première association destinée à protéger les
femmes juives immigrantes contre la prostitution : « Jewish
Association for the Protection of girls and women » (JAPGW)
et créé des maisons d'accueil pour femmes juives immigrées,
leur procurant gîte et formation professionnelle.
Sadie American découvre ainsi le problème de la
prostitution des femmes juives immigrées et le travail déjà
réalisé par ses coreligionnaires. Elle encourage de son côté
les Anglaises à former une organisation féminine juive dont
le premier noyau se constitue sous le nom de « Jewish Study
Society » (Société d'études juives).
33. Sur les rapports entre Sadie American et Hannah G. Solomon,
voir thèse inédite de Elwell Sue Levi, The founding and early programs of
the NCJW : Study and Practrice as Jewish women's expression, Indiana
University, Bloomington, 1982.
34. Ibid. ; Elwell Sue Levi cite également un extrait du livre de Logan
Mary Simmerson, The part taken by women in America, 1972, « Le
travail magnifique accompli par Sadie American devrait faire la fierté non
seulement de sa propre race mais de toutes les femmes américaines... Dans
les générations futures des centaines et des milliers bénéficieront des
réalisations dont elle a été l'esprit initial et qui n'auraient pas eu lieu sans
son envergure et ses capacités... »
35. Linda G. Kuzmack, Woman's Cause, pp. 53-56.
22 « Union of Jewish Women of England » : l'Union des
femmes juives d'Angleterre
En 1902, une dizaine d'années après le Congrès des
femmes juives en Amérique, se réunit la première Conférence
de femmes juives anglaises présidée par Julia Cohen et un
comité de dames juives de l'aristocratie anglaise. Les
intervenantes y condamnent les sentiments de « pitié » stériles
envers les immigrants et font valoir les nouvelles méthodes
scientifiques de travail social. Elles proposent d'autre part un
programme d'éducation religieuse pour les filles, égal à celui
des garçons.
A la dernière session du congrès est annoncée la création
de la première union de femmes juives anglaises, «Union of
Jewish Women of England ». Son but est de « promouvoir le
bien-être social, moral et spirituel des femmes juives et
d'encourager la coopération entre les travailleuses juives de
36 . tout le pays... »
Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les membres de
l'Union anglaise sont presque exclusivement des femmes de
l'aristocratie juive qui souhaitent aider leurs soeurs
défavorisées, promouvoir les professions féminines et obtenir
une participation plus égalitaire des femmes à la synagogue.
Contrairement au NCJW américain qui centre son activité sur
l'aide aux immigrants, l'Union anglaise se préoccupe plus
spécialement de l'éducation des femmes. Elle développera
dans ce but un réseau de femmes bénévoles qui se montrera
particulièrement actif. Le journal juif anglais « Jewish
Chronicle » reconnaît son efficacité et publie des articles
élogieux à son égard ' 7 .
36. Linda G. Kuzmack, op. cit., pp. 48-50.
37. Le « Jewish Chronicle » avait publié entre février et juin 1902
une série d'articles sur l'action philanthropique et éducative des femmes
juives anglaises. Le 16 mai il publia un rapport complet sur la Conférence
des femmes Juives et dans son numéro du 6 juin 1902, il annonça la
création de l'Union des femmes juives. Il convient de signaler que l'Union
anglaise n'a jamais constitué un large mouvement de femmes et n'a jamais
compté plus de 700 adhérentes durant toute son existence. Voir
« annexes » : Grande-Bretagne.
23 Premiers développements de l'action internationale du
NCJW américain
Pendant que l'Union anglaise fait ses premiers pas, le
NCJW américain, qui a déjà quelques bonnes années
d'expérience et envoie régulièrement des représentantes à
l'étranger pour participer aux divers congrès et expositions
internationales, envisage concrètement d'étendre la
coopération juive au-delà du continent américain. La
création de l'Union des femmes juives de Grande-Bretagne
avait été en fait le résultat des premiers contacts entre le
NCJW américain et les femmes juives anglaises en 1899 à
Londres.
Dans un de ses discours au Temple Israël de Saint-Louis
en 1904, Mme Solomon rappelle que l'Angleterre a déjà une
organisation féminine juive, qu'il existe des projets
d'organisations dans d'autres pays, et elle fait remarquer à
cette occasion :
«... Et nous avons besoin de l'internationalisme
pour les femmes juives. Cela les amènera à
utiliser ensemble leurs forces... en perpétuant la
vérité morale que nous tenons pour le
monde... » 38
Le message est clair : en tant que femmes et en tant que
Juives, elles ont un rôle à jouer dans l'amélioration de
l'humanité.
En juin de cette même année, alors qu'elle assiste à Berlin
à un congrès du Conseil international des femmes, au nom
du Conseil national des femmes des Etats-Unis, Hannah
G. Solomon fait la connaissance des déléguées des femmes
juives allemandes venues représenter cinq des 79
organisations du Conseil national des femmes d'Allemagne'.
C'est l'occasion d'une rencontre entre les dirigeantes
américaines et anglaises et la dynamique Bertha Pappenheim,
leader du mouvement féministe juif allemand. Elles décident
ensemble de constituer un lobby pour renforcer la lutte
contre la traite des blanches, au sein des associations
féministes et des organisations juives dans le monde. La
même année, un Conseil de femmes juives allemande, le
« Jüdischer Frauenbund » est constitué.
38. Hannah G. Solomon, A Sheaf of Leaves, p. 126.
39. Hannah G. Solomon, Fabric of my Life, p. 124.
24 Le « Jüdischer Frauenbund » (JFB) : l'Organisation de
femmes juives allemandes
L'histoire du JFB se confond presque avec celle qui a été
sa présidente pendant vingt ans et membre de son exécutif
jusqu'en 1934. Bertha Pappenheim (1859-1936), née à
Vienne d'une famille juive orthodoxe aisée, s'est intéressée
très tôt aux injustices de la condition féminine qu'elle
exprime dans des récits, pièces de théâtre et traductions
d'écrits divers. Charmante et pleine d'humour, elle renonce
au mariage et s'engage dans l'action sociale. Elle prend
conscience de la situation désespérée des Juifs d'Europe
orientale et publie en 1900 deux pamphlets sur le « problème
juif en Galicie ». C'est lorsqu'elle assiste pour la première
fois en 1902 à une conférence sur la traite des blanches
qu'elle apprend que de nombreuses femmes juives sont
victimes de ce trafic. Elle s'engage alors corps et âme pour
lutter contre ce fléau dont les racines, pense-t-elle, sont dans
la misère, l'ignorance et le statut inférieur des femmes. Elle
entreprend des voyages en Galicie, Russie, Europe de l'Est et
Moyen-Orient pour étudier le problème de près. Les résultats
de son enquête sont publiés dans un de ses écrits qu'elle
intitule : « Le travail de Sisyphe », destiné à convaincre la
communauté juive de la gravité du problème. Juive croyante
et patriote allemande elle rejette le sionisme qui « divise les
communautés juives et désagrège les familles ». Jusqu'à la
promulgation des lois de Nuremberg de 1935, elle n'est pas
convaincue que les Juifs doivent quitter l'Allemagne.
Le JFB, créé en 1904, est rejoint aussitôt par
72 associations de 100 à 600 membres chacune. En 1913, il
compte 32 000 membres et 44 000 membres en 1917. Dans
les années vingt il constitue déjà une des plus grandes
organisations féminines juives du monde avec ses
430 sections totalisant 50 000 membres 41 .
Composé en majorité de bénévoles, le JBF crée ses écoles,
ses clubs féminins, ses maisons d'accueil. Il coopère avec le
mouvement féministe allemand, persuadé que le
rapprochement judéo-allemand peut contribuer à combattre
les préjugés et donc l'antisémitisme.
40. Marion Kaplan, The Jewish Feminist Movement in Germany,
Londres, Greenwood Press, 1979, pp. 29-57, pp. 89-90.
25
La campagne contre la prostitution et la « traite des
blanches »
La « traite des blanches » est l'extension du commerce de
la prostitution qui s'est répandu en Europe et en Amérique
au XIX' siècle à la suite de l'émigration massive d'hommes
vers le Nouveau Monde, et parallèlement du fait de la misère
grandissante des femmes en Europe à l'époque du prolétariat
industriel.
Le nombre de prostituées dans les grandes villes
européennes se comptait par plusieurs milliers et les
gouvernements ne faisaient rien pour endiguer le problème.
Ils se contentaient d'ordonner des contrôles médicaux pour
réduire les risques de maladies vénériennes. C'est en
Angleterre que le silence est rompu pour la première fois par
Josephine Butler, membre de l'aristocratie anglaise qui mène
à partir de 1864 une campagne contre la régulation de la
prostitution qu'elle considère comme immorale. Elle pense
que le gouvernement doit se préoccuper des causes sociales
et économiques de la prostitution et fonde en 1875 le
«Ladies National association » (LNA), ainsi qu'une
Association internationale abolitionniste pour lutter contre la
prostitution 41 .
A la fin du XIX' siècle un trafic international de
prostituées s'organise. Les trafiquants utilisent des moyens
douteux et oeuvrent souvent dans la clandestinité. Des
annonces d'emploi de gouvernantes, cuisinières ou femmes
de ménage publiées dans les journaux, des promesses de
mariage et autres ruses servent d'appât, et certaines femmes
sont même kidnappées. L'organisation de Josphine Butler
constitue des comités nationaux contre la traite des blanches
dans toutes les capitales européennes, en Égypte, au Canada,
Etats-Unis, Amérique du Sud et Afrique du Sud.
La « traite des blanches » en milieu juif
En Russie et dans les pays d'Europe de l'Est, où les
persécutions ont fait fuir depuis 1881 des centaines de
milliers de Juifs, de nombreuses femmes juives, réduites à la
misère, cherchent aussi par tous les moyens à émigrer. Elles
sont des proies faciles pour des trafiquants malhonnêtes, Juifs
eux-mêmes, qui les traquent dans les gares et les ports où
41. Edward J. Bristow, Prostitution and Prejudice, Oxford, Clarendon
Press, 1982, pp. 36-38.
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