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FÊTES ET LITTÉRATURE EN ARAGON ORALE

Collection Recherches et Documents dirigée par D. Rolland avec 1. Chassin et P. Ragon

- Espagne

BESSIÈRE Bernard, La culture espagnole. Les mutations de l'après-Franquisme (1975-1992), 1992.

LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVIIIe-XXe siècles (préface de Guy Hermet), 1993. KÜSS Danièle, Guillén Jorge, Les lumières et la Lumière (préface de Claude Couffon), 1994. TODD I TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995. PLESSIER Ghislaine, Ignacio Zuloaga et ses amisfrançais, 1995. SICOT Bernard, Quête de Luis Cemuda, 1995. ARMINGOL Martin, Mémoires d'un exilé espagnol insoumis, 1995. SALEM SZKLO Gilda, Une pensée juive au Brésil. Moacyr Scliar, 1995.

<9L'Harmattan,

1996

ISBN: 2-7384-4290-0

Jeanine FRIBOURG

FÊTES ET LITTERA TURE. ORALE EN ARAGON
,
Préface de Geneviève CALAME-GRIAULE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal-Québec H2Y lK9

Photographies de Jeanine FRIBOURG (Tous droits réservés)

PREFACE
Ce livre vivant et chaleureux nous plonge au coeur de l'Espagne rurale en liesse. Dans le "désert" des Monegros, région difficile et relativement peu peuplée, située en dehors des zones touristiques et donc restée fidèle à sa propre image régionale entre tradition et modernité, la fête du Saint Patron est "la Fête" par excellence, celle qui permet au groupe d'affirmer son identité et de mesurer sa cohésion. L'atmosphère joyeuse, tumultueuse et haute en couleurs de ces réjouissances éclate à toutes les pages de la description à la fois minutieuse et pleine de vie qu'en donne Jeanine Fribourg. Cette étude est un modèle d'ethnographie participante, réalisée dans des conditions souvent difficiles pour un chercheur travaillant seul. On sent à chaque instant que l'ethnologue a vraiment été adoptée par les gens qu'elle étudiait, au point d'être intégrée au groupe, dont la langue et la culture lui sont d'ailleurs depuis longtemps familières. Jeanine Fribourg est en effet bien connue pour ses travaux sur l'Espagne, et notamment sur les fêtes, auxquelles elle avait déjà consacré plusieurs publications. Après les avoir observé en milieu urbain, elle a voulu poursuivre son enquête en milieu rural et a mené un travail de terrain entre 1975 et 1985 dans quatre villages de l'Aragon choisis comme termes de référence. L'aboutissement de cette enquête a été un monumental travail présenté pour le doctorat d'Etat en 1994 et dont le lecteur trouvera ici l'essentiel. L'intérêt de cet ouvrage et le plaisir qu'on éprouve à sa lecture viennent d'abord de la description très complète du cadre de la tête et du déroulement des manifestations: les acteurs et le public, les cavalcades et les repas, les processions et les danses qui remplissent ces journées et ces nuits pratiquement sans interruption, l'apogée de la fête étant le fameux dance, cette production typiquement aragonaise unissant musique, danses de bâtons et d'épées, théâtre populaire ("Moros y Cristianos"), poésie chants, propos satiriques (dichos), tout cela est dépeint dans des pages à la fois rigoureuses et suggestives. Sans oublier les excès de toutes sortes qui, comme partout, font de la fête un monde à l'envers propice à tous les défoulements collectifs. Mais l'originalité du travail réside encore ailleurs. Car Jeanine Fribourg n'est pas seulement une ethnologue, elle est aussi une ethnolinguiste convaincue pour qui l'étude des phénomènes socioculturels est inséparable de celle des discours qui les accompagnent et de la langue dans laquelle ils sont exprimés. Pour l'ethnolinguiste en effet, la langue est révélatrice non seulement de la vision du monde d'une société, mais de ses modes de vie et de ses valeurs culturelles. Cette discipline a mis du temps à s'imposer en France. Si, dans le premier tiers du siècle, d'éminents spécialistes de l'ethnologie 7

comme des sciences du langage semblaient trouver naturel, à l'instar de leurs collègues américains, d'associer l'étude de la langue à celle de la culture et de la société, sans d'ailleurs éprouver le besoin d'employer un terme particulier pour définir leurs relations, les générations suivantes ont vu se creuser un fossé de spécialisation qui a provoqué plus d'une rupture, et c'est seulement depuis une trentaine d'années que les travaux se réclamant de l'ethnolinguistique (terme généralement admis bien que discuté par certains) ont trouvé peu à peu leur place dans la recherche française. Or parmi les pionniers de l'introduction en France de ces méthodes, Jeanine Fribourg occupe une place importante. Le présent livre se veut une sorte de manifeste en faveur de cette discipline; c'est pourquoi l'auteur consacre son Avant-propos à une prise de position théorique et à un utile rappel de son histoire. Pour l'ethnolinguistique, la littérature orale offre un champ privilégié de productions codifiées véhiculées par le langage et transmises par la tradition. Si l'étude du contexte linguistique est indispensable pour apprécier les valeurs stylistiques et les recherches esthétiques de ces productions, restituer les textes dans leur intégralité implique de considérer chacun d'eux comme un message unique et original, produit dans un contexte culturel particulier dans lequel il faut le replacer pour en comprendre tout le sens. C'est précisément la démarche que suit ici Jeanine Fribourg. Elle démontre en effet que dans ce tourbillon de réjouissances collectives, la littérature orale, cet "écho d'un vécu commun", est au coeur de la rete et que tout s'organise autour d'elle. Ces productions orales sont de différentes sortes. Elles peuvent être traditionnelles et reprises en principe sans changement d'une année sur l'autre. Ce sera dans ce contexte les dialogues des "Moros y Cristianos" et les chansons traditionnelles ou jotas. Mais elles peuvent aussi être renouvelées chaque année sur des thèmes récurrents comme les dichos du Mayoral (maître berger), véritable chronique malicieuse de la vie du village attendue avec une grande impatience par le public. Dans certains textes, des parties sont fixes et d'autres libres, comme dans la pastorada, dialogue entre le Mayoral et son Rabadan ou petit berger. Au cours de toutes ses années d'enquête, Jeanine Fribourg a collecté un imposant corpus dont de nombreux exemples sont cités dans le courant de l'ouvrage. Ces textes, comme il se doit, font l'objet d'une étude formelle et sont analysés du point de vue des procédés stylistiques (structure, systèmes formulaires, modes de délivrance, images, recherche de sonorités, etc.). Cette analyse permet de montrer comment, par l'intermédiaire d'une forme particulière en relation avec les valeurs expressives d'une langue donnée, les messages passent et sont reçus par les auditeurs. Quant à l'étude du contenu, elle a pour souci de "retrouver, à travers ce qui est dit, une image de la société, image 8

qui nous renseigne sur son mode de vie, ses valeurs culturelles, ses aspirations set ses craintes". Les thèmes récurrents qui sont exploités et renouvelés chaque année dans les différents genres oraux de la rete constituent pour le groupe des villageois l'expression de leur identité profonde et. de leur spécificité régionale. Ils y trouvent le reflet à la fois de leur histoire, de leurs préoccupations bien actuelles et de leurs valeurs culturelles de toujours. Dans ces villages aragonais, la rete patronale est donc essentielle car elle résume dans ses manifestations tout le vécu du groupe et remplit toutes les fonctions qui définissent la "vraie" rete : divertissement, catharsis, défoulement, sentiment d'une cohésion sociale, affirmation d'une identité, tous ces éléments étant exaltés et condensés dans une littérature orale qui est le pivot de la rete .et le miroir de la vie sociale. Un signe poétique et parfumé exprime cette "unanimité du village dans la rete" : le brin de basilic, plante porte-bonheur, souvent associée à l'amour dans les pays méditerranéens, que chacun arbore à la boutonnière, à la main ou au corsage, et dont une jota fait l'emblème des agriculteurs: Je vous ferai mes adieux comme le font les agriculteurs avec un petit bouquet de basilic et un autre de fleurs.

Geneviève Calame- Griaule

A LOUIS

Je remercie chaleureusement les professeurs et amis: Geneviève Calame Griaule qui m'a dirigée dans ce travail avec une affectueuse patience, et Philippe Laburthe- Tolra qui m'a encouragée à terminer et à présenter cette thèse. Je tiens à exprimer toute ma gratitude à tous mes informateurs des quatre villages des "Monegros" : Je pense en tout premier lieu à ceux qui ne sont plus et qui auraient été heureux de voir que le temps passé avec moi s'est concrétisé par quelque chose: Antonio Susin, l'ancien Mayoral, qui m'a expliqué ses "dichos", Antolin Murillo de Perdiguera qui m'a donné beaucoup d'informations sur la vie d'autrefois, et Benito Cavero de Sena qui m'a immédiatement fait confiance et donné son amitié. Leur disparition m'a vraiment affectée. Mes amis dans ces villages sont si nombreux que je ne pourrai pas les citer tous; d'avance je leur demande pardon, qu'ils sachent combien j'ai été sensible à leur accueil et à leur aide. Cependant, je tiens à remercier particulièrement: - à Lecmena, Jesus Murillo (ancien maire du village) et sa nièce Pilarin, Antonio Jimenez et sa femme Mercedès et Mercedès Solanas qui m'ont beaucoup parlé du "dance" de leur village et m'ont donné envie de faire plus tard une recherche sur la littérature orale, Juan Francisco Lopez, alors curé de Lecmena, qui m'a aidé à reconstituer le "dance" de ce village. - à Sena, les deux pharmaciennes Consuelo et Carmen, Pili Monter, mais surtout Josefina y Conchita Cavero qui sont devenues pour moi de vraies. amies. Si les gens de Sena m'offrirent un "cachirulo", un foulard, avec brodé dessus "A Jeanine los de Sena", à mon tour je dis" à tous ceux de Sena, merci". - à Lanaja, le secrétaire de Mairie, Jose Villagrasa et sa famille, Macario Andreu, fervent "danzante" , et la famille du berger Gregorio Borbon, chez qui je logeais pendant mon enquête à Lanaja et qui ont facilité mon travail. à Sarmena enfin où j'ai passé le plus de temps puisqu'il était le village principal étudié, je remercie: - les maires A.Torres Asin et A.Martinez Valls qui m'a fait l'honneur de me demander pour les fêtes de 1990 d'être "Pregonera" (de faire le discours d'ouverture des Fêtes), geste qui m'a beaucoup touchée dans la mesure où il symbolisait mon intégration au village. - mes amis Pilarin et Juan Manuel Basols, Emilia Loste, qui m'ont entourée de leur chaleureuse amitié et auprès de qui je trouvais réconfort et détente après de dures journées d'enquête. - Manuel Berdùn Torres, fervent admirateur du "dance" et, de ce fait, à même de me donner de nombreux renseignements.

-

- Domingo Lana et Martin Blecua, qui firent les "dichos" quand A.Susin tomba malade. le "danzante" Tito Torres, qui m'expliqua patiemment quelques "mudanzas", en particulier le "salto de cuadros". - Pilar Pons et sa famille qui non seulement m'ont précisé les textes des "jotas" entendues pendant les tëtes, mais m'aidèrent à acheter des objets intéressant le Musée de l'homme.

-

laissa très gentiment filmer de son balcon. - Pedro Mir qui me donna des renseignements sur la "gaïta" aragonalse. etenfin: - les propriétaires de la Résidence "El Romea" où j'avais ma chambre, et qui, eux aussi, aplanirent les difficultés matérielles que je pouvais rencontrer. Il serait beaucoup trop long d'énumérer tous ceux qui, à Sarmena m'aidèrent d'une façon ou d'une autre, ou qui tout simplement me saluaient d'un "hola. Yanin!" (bonjour, Jeanine!), comme s'ils me connaissaient depuis toujours. Enfin je tiens à remercier aussi, bien que ne résidant pas dans un des quatre villages, mes amis José Cruz et Jesus Murillo, et Gonzalo et Carmen Herrando chez qui j'ai été hébergée pendant quelque temps, et surtout leur fille Mari-Carmen qui m'accompagnait chaque fois qu'elle le pouvait, me servant de "ayudante", d'assistante, et qui m'aidait à porter une partie de mon matériel (caméra, magnétophone etc...). Mes remerciements vont aussi au L.A.C.I.T.O. et au C.S.I.c. de Madrid qui m'aidèrent, en partie, à financer mes missions.

- Marisa Barrieras qui, dès le début de mon enquête, me

SOMMAIRE

Préface Introduction Aperçu historique et géographique
Première partie DESCRIPTION DES FETES Chapitre I : Le cadre festif Chapitre Il : Les principaux acteurs de la fête : Les acteurs participant aux fêtes certains jours seulement: le Saint Patron les Autorités la Reine des fêtes et ses Dames d'honneur les acteurs du "dance" les "joteros" les "cabezudos" les majorettes Les acteurs de tous les jours de la fête : les "peiias" le public Chapitre III : Les préliminaires de la fête : Les organisateurs L'élection de la Reine des fêtes Les préparatifs des "peiias" Chapitre IV: Les manifestations proprement dites: Les formes d'ouverture de la fête Les manifestations autres que le "dance" : les manifestations à jour fixe: - le concours des "peiias" - le jour du Saint Patron les manifestations à jour mobile: - les spectacles de "jotas" - l'hommage aux anciens - les repas en commun - les "corridas" ou les "vaquillas" les manifestations diverses Le "dance" : défmition du "dance" origines du "dance" évolution des "dances" étudiés les parties constitutives du "dance" le déroulement du "dance" de Sariiiena Les formes de fermeture de la fête : Conclusion

7 17 29 49 51 55 55 55 57 57 58 72 73 73 74 74 76 81 81 84 84 87 87 89 89 89 90 90 91 92 93 97 99 100 100 102 103 104 106 112 112

-

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Deuxième partie ETUDE FORMELLE Chapitre I : La structure Chapitre II : Le système formulaire Chapitre.III: Les modes de délivrance des textes Chapitre IV : La variabilité due à l'énonciation

117 121 127 137 159 169 173 181 181 183 194 195 197 201 202 205 223 223 236 249
251

Troisième partie LE CONTENU DU CORPUS Chapitre I : Le village Chapitre II : La vie au village: Les faits-divers locaux Les activités masculines Les activités féminines Les activités mixtes Le monde des jeunes Le monde des vieux La politique Les loisirs Chapitre III : Les thèmes traditionnels de la littérature orale: Les valeurs culturelles partagées La femme Conclusion
Quatrième partie ROLES DES FETES ET DE LA LITTERATURE Le besoin de se distraire La cohésion et l'identité du groupe Tradition et modernité ORALE

254 263 283 291 299 315 321 325

Conclusion Bibliographie Lexique Index Index des noms propres

INTRODUCTION
Nombreux sont les ethnologues et sociologues, tant français qu'anglo-saxons, qui ont souligné l'importance de .ce fait social qu'est la langue; tous ont insisté sur le fait que la langue étaitun lieu privilégié pour saisir une grande partie des aspects socioculturels d'une société, qu'elle était, comme l'a dit Sapir, "le guide symbolique de la culture" (1968 : 135). Les linguistes de leur côté ont vu que l'acte de communication devait souvent, pour plus de rigueur scientifique, être étudié "en situation" et non "hors situation". Autrement dit, on cherchera à connaître la signification d'un fait linguistique en tenant compte des faits sociaux culturels. Ces deux approches des faits de langues, relèvent de ce qu'on appelle aujourd'hui l'ethnolinguistique,. et un des domaines privilégié de cette discipline, qui réclament une analyse conjointe et de l'ethnologie et de la linguistique, est la littérature populaire, communémment appelée littérature orale. F.Boas a été un des premiers à souligner l'importance de la littérature orale pour l'ethnologue; il y a, disait-il, "un rapport étroit entre la littérature orale et la vie quotidienne des gens, (..) ces incidents de la vie quotidienne qui leur paraissent importants réapparaîtront accessoirement dans une histoire, ou encore en formeront l'intrigue. La plupart des allusions que font les gens à leur mode de vie reflèteront très exactement leurs habitudes" (cité in Kardiner 1966 : 200). Il était convaincu que "ce que les gens révèlent d'eux-mêmes dans leur vocabulaire est l'indication la plus exacte de leurs motivations et de leurs pensées" (id.). Toutefois, pour bien comprendre cette littérature orale, il faut" une grande familiarité avec le contexte culturel de la commuauté étudiée" (B.Pottier 1970 : Il). C'est en ethnolinguiste que j'ai étudié quatre villages du Désert des Monegros en Aragon à travers la littérature orale qui s'exprime pendant les fëtes; celles-ci sont en effet, en Espagne, de "vraies" fëtes, celles où l'on peut "s'éclater", dire ou faire en toute impunité tout ce qu'on ne pourrait pas dire ou faire pendant la vie nonnale. Cette littérature est dite, comme nous le verrons, par une ou des personnes de la communauté, dans et pour la communauté ellemême et sur des sujets qui la concernent; et c'est en cela qu'on peut comme F.Boas, considérer cette littérature comme une véritable "autobiographie"de la société. LE SUJET L'étude des fëtes a toujours présenté pour moi un très grand intérêt. Comme je l'ai déjà écrit, "la fête est tout d'abord un phénomène social total", puisque c'est pendant les fëtes que l'on peut 17

saisir la culture du groupe étudié, que l'on peut voir quels sont ses goûts, quelles sont les valeurs socioculturelles auxquelles il est attaché, son comportement, son mode de vie, etc... "Les fêtes seraient en quelque sorte des résumés, on pourrait presque dire des "concentrés" de la vie sociale" (lFribourg 1980 : Il). Si de nombreux auteurs (R.Caillois, RCox, lF Isambert, etc..) ont souligné la décadence des fêtes dans nos sociétés occidentales, l'Espagne reste un pays où la fête garde tout son sens, aussi bien dans les villes que dans les villages. Toutes les caractéristiques que R.Caillois attribue à la fête se retrouvent: "De jadis ou d'aujourd'hui. la fite se d~finit toujours par la danse, le chant, l'ingestion de nourriture, la beuverie... .les fites opposent une explosion intermittente à une terne continuité. une frénésie exaltante à la répétition quotidienne des mêmes préoccupations matérielles. le souffle puissant de l'effervescence aux calmes travaux où chacun s'affaire à l'écart, la fièvre de ces instants culminants au tranquille labeur des phases atones de son existence" (R.Caillois 1950 : 124, 125-6). Si cela est vrai pour les villes, cela l'est encore davantage dans les villages où, comme nous le verrons, la vie est si dure dans cette région des Monegros que la fête, la vraie, la grande, la "Fiesta Mayor", celle du Saint Patron, est attendue dans ces villages espagnols comme une nécessité. L'étude des fêtes est loin d'être de tout repos et demande une grande résistance physique; aussi, voulant me reposer un peu de cette effervescence festive, j'avais décidé d'étudier la littérature orale qui se dit pendant les fêtes des villages. En effet, lors d'une enquête pour une RCP, "Les Communautés méditerranéennes", j'avais fait une monographie du village de Lecmena, en Aragon. C'est alors que j'appris l'existence de toute une littérature propre à ces fêtes villageoises aragonaises, et en particulier du "dance", sorte de petite pièce originale qui se donne le jour de la fête du Saint Patron. Je décidais donc d'étudier la littérature orale qui s'exprime en toute liberté pendant ces fët:es.Je n'étais pas encore à l'époque, vers 1975, assez expérimentée pour me rendre compte combien le contexte situationnel est inséparable de toute cette littérature et je pensais qu'il suffisait d'avoir les corpus et de travailler dessus. Mais mon regretté maître Roger Bastide m'a fort heureusement mise en garde. n ne voulait pas me voir abandonner l'étude des fët:es elles-mêmes, me démontrant combien ce serait une erreur de ne pas étudier cette littérature orale dans son contexte situationnel. C'est pourquoi ce travail s'intitule "Fêtes et littérature orale". Et c'est ainsi que, grâce à ma double formation d'ethnologue et de linguiste, je me suis de plus en plus orientée vers l'ethnolinguistique. Je croyais avoir fait une erreur en commençant mon étude des fët:es en Espagne par les fët:es d'une grande ville, Saragosse, qui furent le sujet de ma thèse de 3ème cycle; je pensais que j'aurais. dû 18

me limiter à un village. Or, quand, ce premier travail terminé, je me suis mise à étudier les fêtes de quatre villages aragonais, je me suis rendu compte que cela n'avait pas été une erreur. Si j'avais commencé par l'étude des fêtes villageoises, me serais-je aperçue que certaines manifestations étaient imitées de l'urbain? J'aurais pu penser qu'elles faisaient partie de la tradition festive des villages. On pourra m'objecter qu'il s'agit d'un pays à écriture, qu'il ya des archives, etc.. Or justement, il n'y a pas d'archives dans ces villages, elles ont été en grande partie brûlées lors de la guerre civile particulièrement violente dans cette région. Quant à la mémoire des gens, on sait qu'elle est peu sûre, surtout lorsqu'on essaie d'avoir une date précise pour tel ou tel phénomène: certains diront que "c'est récent", d'autres "c'est traditionnel", pour d'autres les réponses varieront entre ces deux extrêmes. Comment pallier ce manque de documentation? On peut, comme l'ont fait Leplay ou Redfield, revenir respectivement 10ans et 20 ans après sur le même terrain, et voir les changements qui se sont opérés pendant ce laps de temps. Mais on constate alors la diffusion de certains traits culturels, c'est-à-dire le processus d'acculturation achevé et non en cours. Or je suis restée plus de 20 ans sur le même terrain pour, entre autres, les raisons suivantes: après mon étude des fêtes de la capitale, je voulais voir comment se déroulaient les fêtes des villages et comprendre pourquoi les ruraux venaient grossir le public des fêtes urbaines; d'autre part, parmi mes nombreux informateurs de Saragosse, certains étaient d'anciens ruraux et pouvaient m'introduire dans les villages (où tout étranger n'inspire a priori aucune confiance), ce qui a facilité mon enquête. C'est cette très longue période de travail sur le même terrain qui m'a permis d'observer ce processus d'acculturation ville-campagne, de voir les changements qui sty produisaient, d'en vérifier la chronologie. Les fêtes qui font l'objet de ce travail sont celles de quatre villages aragonais de la partie de l'Aragon dite "désert des Monegros"; j'en ferai une présentation historique et géographique dans les chapitres suivants. Le choix de ces villages a été déterminé par les raisons suivantes: 1°) j'ai déjà travaillé en Aragon, notamment pour l'étude des fêtes de Saragosse; 2°) les fêtes de ces quatre villages - Sarmena, Lecmena, Lanaja et Sena - se déroulent respectivement à partir du 1er septembre, 8 septembre, 20 septembre et 1er octobre, et durent de 4 à 8 jours environ, ce qui était compatible avec mes obligations universitaires; 3°) on n'y parle pas un dialecte, mais le castillan, langue qui m'est familière, même s'il s'agit d'un castillan mêlé de quelques mots aragonais (il existe un, ou plutôt des dialectes aragonais dans les montagnes du Haut Aragon, mais dans les "Monegros" il n'en reste

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guère que quelques particularités prosodiques, phonétiques ou morphologiques, et quelques termes lexicaux propres à la région); 4°) il s'agit d'une contrée absolument à l'écart de tout tourisme, tant espagnol qu'étranger. Lors des fêtes d'autres villages de la région, si elles ont lieu en Juillet ou Août, quelques urbains s'y rendent, alors qu'ils n'ont aucune attache avec ces villages, simplement pour se distraire. Mais ce n'est pas le cas des villages étudiés, tout simplement parce que les fêtes n'ont pas lieu pendant une période de vacances. D'autre part, le désert des Monegros a une connotation sinistre et est de ce fait peu fréquenté par les personnes qui n'ont pas un motif bien défini de s'y trouver; de sorte que les fêtes de ces villages sont destinées uniquement aux habitants ou ressortissants du

village et, à la rigueur, à ceux des villages voisins. Toutes les festivités, qu'elles soient religieuses ou profanes, sont organisées par les habitants du village et pour eux-mêmes. On n'y trouve aucune trace de complaisance touristique. Dans la mesure où les "dances" se ressemblent fort d'un village à l'autre, au moins dans leurs parties conventionnelles (les deux premières parties), on pourrait se demander pourquoi j'ai travaillé sur quatre villages. En fait l'objet essentiel de mon étude a été le village de Sarmena, mais je ferai référence aussi aux trois autres villages, qui en sont voisins, pour, en premier lieu, voir ce qui est commun à tous ces villages et, en second lieu, suivre l'évolution de ce "dance", car il n'est pas représenté exactement de la même manière partout puisque son évolution a différé d'un village à l'autre: a) à Sariiiena, le "dance" est complet. Mais on note une évolution : les deux premières parties ont diminué d'importance par rapport à ce qui se disait avant la Guerre civile, avant 1936. D'autre part les "motadas" (critiques faites à chaque "danzante") ont disparu pendant quelques années puis sont réapparues. b) à Leciiiena, le "dance" n'était plus représenté lors de mon enquête, mais il a repris en 1981, après une interruption de plus de vingt-cinq ans. D'autre part, la structure de ce "dance" diffère de celui des autres villages et il n'y a pas de "Moros y Cristianos". c) à Lanaja, il ne restait plus, au début de mon enquête, que la partie dansée du "dance", avec d'ailleurs, contrairement aux autres villages, la participation de jeunes filles. Or ma présence dans la région, et surtout mon intérêt pour le "dance" de Sarmena, a provoqué une sorte de rivalité, d'émulation (ce qui est fréquent entre villages voisins) et a poussé les "danzantes" de ce village à récupérer leur "dance" dans sa quasi-intégralité. Sachant que je possédais le texte de leur "dance" (recueilli par R.Arco y Garay et publié en 1943), un "danzante" de Lanaja m'en demanda une photocopie. Ce que je fis immédiatement. Puis les "danzantes" sollicitèrent mes conseils et me demandèrent ce que je pensais du "dance". Depuis, il

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ne manque plus au "dance" de Lanaja, pour être complet, que "Moros y Cristianos". d) à Sena, le processus a été semblable.. Il ne restait que les danses de bâtons et d'épées et les "motadas". Mais mon intérêt pour le "dance" joint au désir des érudits locaux de promouvoir leur folklore ont fait que depuis 1977 le "dance" est complet à la grande satisfaction des gens du village. LA METHODE Ma méthode est basée sur l'observation participante. Mon insertion dans ce milieu rural, où je ne connaissais personne, n'a pas été facile la première année. Mais, au bout de quelque temps, j'étais arrivée à vaincre leur méfiance, à créer, comme le disait J.Segui (in Dinguirard : 1976: 24) "un climat de sympathie, de compréhension et d'amitié.. facteur moral qui conditionne en grande partie la spontanéité et l'authenticité des résultats".. et surtout quand on est "en mesure de s'adresser aux gens dans leur propre langue, tous les obstacles s'aplanissent". Effectivement j'ai trouvé auprès de tout le monde une très grande amabilité, et même un certain enthousiasme pour l'étude que je me proposais de faire. Une fois passée l'effervescence des fêtes, j'ai pu bavarder avec l'ancien "Mayoral", avec quelques "danzantes", (qui, comme nous le verrons, sont des personnages importants des fêtes), avec les patrons du café, etc.. .Dans les autres villages, j'étais arrivée à loger chez l'habitant, ce qui a rendu le contact un peu plus facile. A Sena surtout, la présence d'un érudit, originaire du village où il revenait pour les fêtes, m'a facilité les contacts car il comprenait ce que je voulais faire et a tout de suite cherché à aplanir les difficultés. Dés l'année suivante, il en a été tout autrement, lorsqu'on a vu que j'étais revenue, que je filmais, prenais des photos, que je parlais avec les quelques connaissances faites l'année précédente. Leurs fêtes présentaient donç un intérêt pour quelqu'un d'étranger à la région? Le berger de Lanaja, chez qui je logeais dans ce village, content de me revoir, me dit ce vieux dicton: "No preguntes al arriero si esta contento, pero mira si vuelve" ("Ne demande pas au muletier s'il est content, mais vois s'il revient"). Et j'étais revenue! A partir de ce moment, j'ai été totalement acceptée et cela a été "l'immersion totale" dans le pays, "la plongée dans le puits" (M.Godelier 1985 : 148). Je me suis fait dans ces villages de vrais amis, et tout le monde, même si certains ne comprenaient pas toujours ce que je cherchais, faisait l'impossible pour m'aider. Leur confiance et leur chaleureuse amitiétn'ont rendu moins pénibles les conditions de l'enquête (climat, bruit, absence de confort dans les premiers temps, travail intense, etc..) et m'ont apporté d'excellents souvenIrs. 21

D'autre part, ma connaissance de la langue espagnole m'a doublement été utile: - d'une part pour mener directement mon enquête (il me paraît difficile de travailler sur le terrain sans pouvoir parler couramment avec les habitants) et pour écouter tout ce qui se disait autour de moi. Même si mes informateurs notaient un accent, ils oubliaient que j'étais française, et ceux qui ne le savaient pas, pensaient que j'étais d'une autre région de l'Espagne. - d'autre part, pour être comprise et acceptée. Pouvoir communiquer aisément a été un facteur d'intégration: très naturellement, par exemple, on me gardait aux repas, je n'étais pas une personne avec qui il fallait se mettre en frais, mais une personne amie comme n'importe quelle personne amie du village. Et on sait combien un repas partagé est riche en informations. Mes entretiens avaient lieu surtout le soir, à leur retour chez eux. Lorsqu'ils me demandaient de amer avec eux, la soirée était longue et encore plus fructueuse. Les voir longuement, et chez eux, permettait de mieux les connaître et d'éviter des erreurs de jugement. Je donnerai en exemple ma surprise quand, tout au début de mon enquête, j'entendais des hommes dire des blasphèmes comme "[me cago en Dias.!", "...en la Virgen.!" ou "...en la hostia.!" ("je chie sur Dieu!" ou "...sur la Vierge!" ou "...sur l'hostie!") etc... car on blasphème beaucoup en Espagne, et particulièrement dans cette région. Or ces expressions blasphémiques ont perdu totalement leur sens dénotatif et se chargent de la signification que le locuteur veut leur donner en fonction de la situation; elles peuvent exprimer la surprise, la colère, l'amusement, etc..., elles peuvent même n'être qu'un moyen pour maintenir la conversation, le contact. Grâce à des séjours prolongés, lors de soirées amicales et chaleureuses, j'apprenais beaucoup et sur leurs valeurs culturelles et sur la langue elle même. J'ai offert à mes informateurs certains de mes travaux édités, pour leur inspirer confiance en leur montrant à quoi servait mon enquête. Ce fut le cas, en premier lieu, de ma thèse de 3ème cycle sur les fêtes de Saragosse, que j'ai offerte à mes principaux informateurs..., y compris à ceux qui ne savaient pas le français. J'ai donné mes articles à ceux qui m'avaient aidée, sans d'ailleurs me préoccuper s'il y avait des choses qui risquaient de leur déplaire. Mais en fait, ils en ont été contents. D'autre part, j'ai fait en avril 1983 une conférence à Saragosse à un congrés d'anthropologie: j'ai été très émue en voyant dans la salle quelques-uns de mes informateurs. Cela a été très profitable parce que, comme j'avais passé des diapositives, un jeune homme du village de Lanaja m'a dit: )"e suis content d'être venu parce que maintenant j'ai compris ce que tu étudies". Et dans une lettre où il se référait à cette conférence, il m'écrivit: "...quand je t'ai écoutée à Saragosse. je suis resté étonné. vraiment. parce je croyais que tu allais t'en tenir au folklore. 22

Mais cette vision générale des fêtes m'a beaucoup appris et. je le répète. j'en ai été surpris". Ils s'imaginaient queje n'étudiais que le passé. Aussi chaque fois ils me disaient: "Avant. on avait cela. on faisait cela.. fl. Ils ne se rendaient pas compte que j'étudiais la façon dont ils vivent de nos jours. Quand ils ont vu les diapositives sur le repas en commun que l'on fait actuellement dans le village de Lanajalors de la fête du Saint Patron, ils ont réalisé que ce qui m'intéressait n'était pas uniquement le passé mais aussi le présent, et ils m'ont mieux aidée par la suite. Au fil des années, en me voyant revenir chaque année, les liens d'amitié se sont renforcés, les habitants de chaque village me connaissaient bien et me saluaient lorsqu'ils me croisaient d'un ",Hola/" fort sympathique. J'ai eu droit à des interviews de la radio locale (Radio Huesca), à des articles dans les journaux locaux sur mes activités, et à un hommage lors de la fête du village de Sena en 1985 : après quelques paroles aimables, on m'a remis un "cachirulo" sur lequel était brodé: "à Jeanine. los de Sena" ("à Jeanine, les habitants de Sena"). J'ai même été choisie comme "pregonera" pour faire le discours d'ouverture des fêtes de Sariiiena en 1989, ce qui fut pour moi un grand honneur car ne sont généralement choisies pour cet acte que des personnalités issues du pays. C'était me considérer non plus en étrangère mais comme l'un des leurs. J'ai donné toutes ces précisions pour souligner le terrain conquis entre l'attitude méfiante du premier contact et la confiance et l'espoir mis en moi à la fin de mon enquête. J'espère qu'à mon tour j'ai su leur manifester ma gratitude pour le temps qu'ils perdaient avec moi et pour toutes leurs attentions à mon égard. Ce qui est certain, c'est que j'ai pu constater l'influence de l'ethnologue sur son terrain; j'en donne un exemple plus loin lorsque je décris mon corpus, à propos du "dance" de Lanaja, reconstitué grâce à moi. De sorte que, par ma présence dans la région, les fêtes sont actuellement différentes de celles que j'ai vues en arrivant. L'enquête s'est déroulée entre 1975 et 1985, soit dans les premières années au moment des fêtes, soit par la suite en dehors des fêtes (comme je l'avais fait lors de mon enquête sur les fêtes de Saragosse), car il était nécessaire de comparer le rythme de vie quotidien et le rythme de vie festif. Mais ceci était surtout indispensable pour d'autres raisons plus importantes: une partie de la littérature recueillie, si elle est claire, transparente pour les habitants du village à qui elle s'adresse, est quelquefois très obscure, voireincompréhensible, pour tout étranger au village. Cette "grande familiarité culturelle" préconisée, comme je l'ai rappelé dans l'Avant-propos, par B.Pottier (1970 : Il) est nécessaire pour comprendre à quoi font référence les faits mentionnés dans cette littérature populaire. C'est pourquoi, malgré ma connaissance chaque année plus grande des 23

habitants du village, de leurs habitudes, du mode de vie et de pensée des habitants des "Monegros", j'avais besoin des éclaircissements de mes informateurs pour de nombreux passages de cette littérature (et sans doute en reste-t-il encore qui sont insuffisamment éclaircis!). Il me fallait donc revenir chaque année sur le terrain à des moments où les personnes étaient plus disponibles, avaient plus de temps à me consacrer que pendant la période des tètes où tout le monde vit sur un rythme intense. D'autre part, je pouvais à ces moments là avoir accès aux Archives de la Mairie, chose absolument impossible pendant la période festive (je précise à nouveau que, sauf cas exceptionnel, je n'ai pu consulter d'archives antérieures à 1939 puisqu'elles ont été brûlées durant la Guerre civile). En plus de l'observation participante, j'ai effectué une enquête par questionnaire. Celle-ci s'est révélée plus difficile à réaliser que les enquêtes faites dans la ville de Saragosse, les gens des villages ayant une certaine méfiance ou manifestant une certaine incompréhension pour ce genre d'investigation. Cette enquête a cependant pu être menée à bien grâce à la bonne volonté et à l'amabilité de certains informateurs comme la secrétaire de la Mairie, les "danzantes", des commerçants, qui ont aidé les personnes interrogées à répondre au questionnaire. Bien entendu, ce questionnaire était anonyme pour permettre d'y répondre en toute franchise. J'ai également essayé de retrouver le plus possible de programmes de tètes des années antérieures à mon enquête. Toutes ces données on fait l'objet d'une eXploitation statistique d'une part des réponses au questionnaire et d'autre part du contenu du corpus.

- littérature orale uniquement - le "dance" : - Sariiiena :

J'ai pu ainsi constituer le corpus suivant (environ 6000 vers) : festive:

Texte complet du "dance" (1977) "Dichos" (1978 et 1979 *) - Leciiiena : Texte complet du "dance" reconstitué à partir des informations recueillies auprès d'anciens acteurs du "dance" Texte du "dance" représenté (1981) - Lanaja : 24

- Sena:

"Parafo del Rebadan" (1939) "Dichos" (1946, 1949, 1954, 1961, 1962, 1963, 1965, 1966, 1969, 1970,1971,1972,1975,1976 à 1983, 1985) "Pastorada" (1976 à 1979, 1982) "Moros y Cristianos" (1976, 1982) "Motadas" (1978, 1979)

"Oichos" (1983, 1984, 1985) Sena et Lanaja : Textes du "dance" publiés par Arco y Garay les slogans: recueillis dans la rue

- Sariiiena,

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littérature orale permanente (mais de production plus intense pendant les fëtes) : - les "jotas" : plus de 200 : la plupart entendues au cours de
spectacles pendant les fëtes ou recueillies auprès de chanteurs ou au cours de réunions amicales.

-

Mon corpus étant constitué, j'ai relevé les principaux thèmes, et les ai étudiés selon deux critères, formel et sémantique. Partant du contenu manifeste de mon corpus, j'ai basé mon analyse sur la comparaison avec les témoignages obtenus au cours de mes enquêtes, afin d'en mesurer le degré de vérité, sa conformité (ou sa nonconformité) avec le réel. Pour chaque thème j'ai recherché comment il était vécu et quelles étaient les croyances, les opinions ou les explications qui s'y rattachaient, quelles en étaient les constantes, ou tout du moins la fréquence, la fréquence étant pertinente. Il me semble bon de donner dès maintenant un rapide aperçu des différents genres de littérature orale que j'ai rencontrés dans ces fëtes de villages, genres sur lesquels je reviendrai plus longuement. Je souligne cependant que la plus grande partie de mon corpus ne semble pas entrer dans ce qu'on a tendance à inclure dans la littérature orale. Certains genres, comme le mythe, le conte, l'épopée, la légende, la fable, les chansons, les dictons et les proverbes font incontestablement partie de ce qu'on appelle littérature orale. Tous ces genres - qui demanderaient d'ailleurs à être redéfinis selon les cultures et les langues - en ont toutes les caractéristiques analysées cidessus: oralité (même s'il s'agit d'un oral écrit), transmissibilité de génération en génération, anonymat, et obéissance à certaines formes et à certaines règles de performance. Mais certaines oeuvres, à qui manquerait une de ces caractéristiques, font-elles partie de la littérature orale? Autrement dit, les "dichos" qui constituent la partie la plus importante de mon corpus, font-ils partie de ce que l'on a coutume d'appeler littérature orale? S'ils obéissent à certaines conditions, à certaines règles, on sait toutefois qui en est l'auteur (le Mayoral), et ils ne sont pas transmis de génération en génération. Ces "dichos" relatent des faits quotidiens, dans une forme donnée, à une époque donnée et dans des circonstances données, ils circulent entre les individus d'une communauté, puis disparaissent. Il arrive que par la suite on se souvienne de quelques passages, mais l'ensemble est vite oublié. Cette littérature populaire est essentiellement 25

une littérature "d'actualité" ou "de circonstances". Il pourrait sembler, du fait qu'elle parle de faits de la vie quotidienne, qu'elle n'entre pas dans ce qu'on entend habituellement par littérature orale. Mais en réalité ce qui est actuel, c'est l'exemple, le cas particulier; mais il se rattache à un thème qui, lui, est traditionnel. La répétition des thèmes qui reviennent d'année en année est significative, car elle révèle l'importance des préoccupations de la population, ou ce qui l'amuse. C'est ainsi que le thème de la condition des agriculteurs et de leurs travaux dans les champs est un des plus fréquents parmi ceux rencontrés. En d'autres termes cette littérature orale d'actualité a bien les caractéristiques de la littérature orale proprement dite; mais ce qui se transmet de génération en génération, ce n'est pas le texte lui-même, mais les thèmes (comme nous le verrons en analysant les "dichos") les circonstances dans lesquelles elle est dite (en l'occurrence les fëtes du village) et les formes employées pour s'exprimer (le "romance"). Si bien que j'ai dans mon corpus deux sortes de littérature orale: - une littérature orale traditionnelle, qui, en principe, doit se transmettre telle quelle: ce sera dans ce travailla partie du "dance" "Moros y Cristianos" et les chansons traditionnelles, les "jotas"; - une littérature orale libre, d'actualité: certaines parties du "dance" (les "dichos" et "motadas") et les slogans; - et une littérature mixte, c'est-à-dire où certains passages sont fixes et d'autres libres: dans le "dance" la "pastorada", et certaines chansons "récupérées". Mon corpus est donc constitué par les parties parlées du "dance", les "jotas"et quelques slogans - le "dance" et les "jotas" étant ce que je considère comme le plus important dans cette littérature populaire festive. l) les" jotas" sont les chansons populaires par excellence de cette région (le terme de "jota" désigne à la fois une danse et une chanson; je me réfère ici à la chanson). Ce qui est intéressant, c'est que la "jota" a l'avantage d'être un chant bien structuré, structure à laquelle la mémoire s'accroche et qui facilite la création de nouvelles "jotas" et de variantes car, souvent, c'est l'air qui est conservé avec même un vers d'une ancienne "jota", ce qui facilite l'expression de ce que le peuple veut dire. Je reviendrai sur ce procédé. Pour tout désir de s'exprimer, que ce soit pour complimenter ou pour traduire des préoccupations de toutes sortes, les "jotas" servent de moules dans lesquels les paroles s'insèrent facilement. C'est pourquoi cette littérature populaire est si riche en informations sur le mode de vie des gens de cette région, sur leur idéologie, sur les problèmes qui les préoccupent, sur leur sensibilité, etc... Les "jotas" se chantent pratiquement dans tout l'Aragon (mais également dans d'autres régions d'Espagne, mais celles de l'Aragon sont les plus renommées). 26

2) le "dance" , comme on le verra plus loin est une sorte de représentation théâtrale populaire qui se donne le jour même de la rete du Saint Patron, devant son effigie sur la place du village, représentation à laquelle concourent la danse, des évocations du passé historique et de la vie pastorale, ainsi que des évocations et des critiques des événements survenus dans le village depuis la rete précédente. N. B. Dans le texte, les renvois au corpus sont effectués entre parenthèses en mentionnant l'élément (jota, dichos", etc..) l'année et le numéro du vers: exemple ("dichos" Lanaja 1978. : 47); cependant l'élément du corpus n'est pas précisé s'il s'agit des "dichos" de Sarmena. *** Relevant de l'ethnolinguistique, ce travail devra tenir "compte aussi bien de la forme que du contenu et du contexte" (G.Calame Griaule 1990 : p.119). Je me propose en premier lieu de tenir compte du contexte, c'est à dire "de l'environnement naturel. la culture matérielle. l'organisation sociale et religieuse. mais aussi la vision du monde. qui est l'interprétation par le groupe humain de la réalité qui l'entoure" (id. p.120). Il me paraît nécessaire de commencer par une présentation géographique et historique, car le milieu naturel, le passé, la religion.. .ont une influence sur les textes de littérature orale recueillis et permettront de mieux en comprendre certaines parties. Je décrirai ensuite le déroulement des retes du Saint Patron de Sarmena, telles que j'ai pu les observer depuis le début de mon enquête, en les comparant à celles des trois autres villages, et le cas échéant à celles de la capitale aragonaise. Car si la ville adopte pour ses retes certains traits culturels des ruraux (comme les chants et les danses), les modèles culturels urbains se diffusent davantage dans les retes rurales, notamment du fait du prestige qu'a la ville pour les ruraux. Je ferai ensuite une étude formelle de cette littérature, car il existe des "patterns", des modes de délivrance propres à chaque société, et nous verrons que ces textes ont une structure et un style caractéristiques de ces villages. Le texte recueilli par Ricardo deI Arco y Garay en 1943 m'a servi de texte de référence pour étudier les variations de cette littérature conventionnelle (certaines parties du "dance"), qui en principe aurait dû rester inchangée. Après une analyse du contenu de cette littérature, expression du mode de vie des gens de ces villages et des valeurs culturelles auxquelles ils sont attachés, j'essayerai de préciser les rôles que ces retes et cette littérature jouent dans la société et les significations profondes qui s'en dégagent. 27

Ma conclusion portera d'une part sur l'aspect ethnologique de ces fêtes et d'autre part sur la part de vérité de cette littérature, car celle-ci, même si elle est "d'actualité", ne donne pas forcément "l'image" exacte de la société.

Carte de situation des Moregros

APERCU HISTORIQUE

ET GEOGRAPHIQUE

A l'époque actuelle le nom de "Aragon" ne désignait aucune circonscription administrative de l'Espagne jusqu'à ce que se réalise, tout récemment, l'autonomie des régions. Il n'y a pas d'évêché, de circonscription militaire ou de district universitaire qui coïncide avec les limites de ce qu'on appelle couramment l'Aragon. Cependant, les Espagnols sont parfaitement conscients du fait que l'Aragon existe, constitué de trois provinces: celles de Saragosse, de Huesca et de Teruel. Ils sont également conscients du fait qu'il y a quelque chose qui leur est propre dans le caractère de ses habitants, dans leurs coutumes et dans leur mode de vie. L'Aragon a ainsi une personnalité dans la conscience des gens, mais n'en avait pas jusqu'à ces dernières années pour l'administration. Ce n'est qu'en 1983 que cette personnalité a été reconnue officiellement: l'Espagne compte désormais 17 régions, appelées "communautés autonomes", qui disposent chacune d'un organe de gouvernement (ce sont, par ordre alphabétique, l'Andalousie, l'Aragon, les Asturies, les Baléares, les Canaries, le Cantabrique, la Castille-Leon, la Castille-Manche, la Catalogne, l'Estrémadure, la Galice, Madrid, Murcie, la Navarre, le Pays basque, la Rioja, et Valence). I Un bref rappel. historique montrera comment cette personnalité s'est forgée. Et comme notre corpus comporte des allusions à l'histoire, cet aper~u apportera des éléments indispensables pour sa compréhension. Après une occupation de plusieurs siècles par les Romains puis par les Visigoths, la péninsule fut envahie par les Musulmans en 711. C'est au printemps de 714 que les troupes de Musa Ibn Nusayr, débarquées trois ans plus tôt au sud de la péninsule, firent leur entrée à Saragosse. Dans l'ensemble, le pays se soumit sans difficulté, et l'on peut à peine parler de résistance. Saragosse fut, dans les premières décades de l'occupation musulmane, la clé de l'expansion arabe dans le nord-est de la péninsule. Ceci explique les nombreuses traces de l'influence arabe dans la toponymie de cette région. Les conquérants ne furent pas intolérants, au moins au début, car l'essentiel était pour eux de percevoir les tributs sur les chrétiens non convertis (les "mozarabes"). Il y avait un double tribut, un impôt personnel, la "capitaci6n", et un impôt foncier. La résistance à l'occupant était donc marquée non par le refus d'abandonner sa religion, mais par le refus de payer le tribut :c'est par là que se manifestait l'indépendance politique; et cette manifestation est considérée 29

comme suffisamment importante pour que, comme nous le verrons, il en soit fait mention de nos jours dans le dialogue entre maures et chrétiens pendant les fëtes de Sarmena. Le futur Aragon était en fait divisé en deux parties par l'occupation musulmane: le sud, qui était réellement occupé, et les hautes vallées pyrénéennes qui ne l'étaient pas et qui n'étaient visitées par les forces musulmanes que dans des incursions rapides pour percevoir les tributs. Cette séparation en deux parties dura plus de deux siècles, sans grand changement dans la ligne de démarcation d'ailleurs plus ou moins imprécise; les quatre villages étudiés, proches de Saragosse, faisaient partie de la zone occupée. Saragosse était la capitale d'une des provinces de l'Espagne musulmane. La langue officielle était l'arabe, la langue des populations vaincues le latin, mais beaucoup de ces derniers éléments parlèrent de plus en plus l'arabe, ce qui conduisit à un mélange considérable de mots arabes. De sorte que, peu à peu, s'est élaboré le "romance" qui donna le castillan actuel où l'on rencontre deux mille mots d'origine arabe. Les régions montagneuses constituèrent des noyaux chrétiens de résistance à l'envahisseur arabe, résistance favorisée par les luttes internes entre musulmans et aussi par les visées expansionnistes des Francs. Il se trouve que ces expéditions franques, sous le règne de Charlemagne notamment, sont évoquées dans la littérature orale de ces villages. Il faut dire qu'elles avaient d'ailleurs un caractère quelque peu équivoque, car elles n'étaient pas inspirées par le désir de venir en aide aux populations chrétiennes espagnoles opprimées par les Arabes. En particulier, en 778, une grande expédition conduite par Charlemagne en personne, atteignit les murs de Saragosse, mais ne put entrer dans la ville car les chefs arabes n'étaient plus disposés à lui livrer la ville; il fit retraite vers le nord et c'est au passage du col de Roncevaux que la tradition veut que l'arrière-garde de l'empereur, le paladin Roland et les douze pairs, ait été écrasée: les Basques, irrités par la mise à sac de Pampelune, s'étaient alliés à leur tour aux musulmans. Les chrétiens espagnols avaient donc finalement refusé toute aide des Francs contre les Arabes. C'est du royaume chrétien de Léon que la tradition fait partir la Reconquête, avec la victoire de Covadonga (entre Santander et Gijon) remportée en 718 ou 725. Et c'est au lOème siècle que l'on commence à parler de l'Aragon, puisqu'on le trouvait parmi les états chrétiens du nord de l'Espagne, au côté notamment du Léon et de la Navarre. Pendant le 9ème, le 10ème et une partie du Il ème siècle, la population aragonaise, en pleine croissance, va vivre dans un espace réduit (quelques hautes vallées pyrénéennes), sur une terre aride et accidentée, aux prises avec l'ennemi musulman; cette situation ex-

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ceptionnelle est à l'origine de la formation de la conscience aragonalse. Au llème siècle, l'Aragon sera érigé en royaume, le premier roi étant Ramiro I (1035-1063). Il s'agrandit à l'est; c'est essentiellement une terre de bergers et de petits agriculteurs (ce qui d'ailleurs était encore le cas, jusqu'à ces dernières années des "Monegros"); la frontière sud du royaume n'est protégée que de façon incertaine contre les attaques arabes. C'est à partir de cette position plus défensive qu'offensive que commença en Aragon la Reconquête. Elle fut facilitée par la division du territoire arabe en une multitude de petits royaumes, les "taifas", qui bien souvent étaient rivaux. A la fin du llème siècle, les positions des maures et des chrétiens sont séparées par d'immenses territoires désertiques qui vont de la région des Bardenas, aux confins de la Navarre, à l'ouest, à la région des Monegros à l'est. Ce fut Alphonse 1er le Batailleur (1104-1134), qui se donna pour objectif de libérer Saragosse, ce qui fut fait en 1118. La conquête de Saragosse eut une grande valeur stratégique, elle permettait la domination de toute la plaine, et ainsi le nouveau royaume d'Aragon descendait des pauvres vallées pyrénéennes où il avait pris naissance jusqu'aux rives fertiles du puissant fleuve qu'était l'Ebre. Sarmena ne fut libéré qu'en 1132. Alphonse le Batailleur reconquit peu à peu les places fortes de la région. Qu'était l'Aragon à la fin de ce 12ème siècle où tout le territoire qui constitue actuellement la région avait été peu à peu conquis? Ce vaste territoire où Saragosse, après sa libération en 1118, s'est rapidement imposée comme capitale, pose des problèmes démographiques. Les terres reconquises seront données en récompense aux barons aragonais, mais il faut y fixer assez de chrétiens pour y exercer une domination effective: c'est à cette fin que, par exemple, Alphonse Le Batailleur ramena en 1126 du sud de l'Espagne 14.000 mozarabes (chrétiens non convertis). Mais en fait, pour éviter le dépeuplement des territoires au fur et à mesure de leur Reconquête, la solution. adoptée fut de ne pas expulser les Musulmans, et de les conserver sur place en respectant leurs coutumes et leurs croyances. Ces musulmans qui restèrent ainsi au milieu des chrétiens reçurent le nom de "Mudéjares"; ils se consacraient à l'agriculture, au commerce, aux arts, et c'est ainsi qu'ils contribuèrent à la fusion des cultures chrétienne et musulmane. C'est l'agriculture qui était leur principale occupation. Grâce à cela, le système d'irrigation se conserva tel qu'il était sous la domination arabe; les Musulmans vont continuer à cultiver les meilleures terres, celles des fonds de vallée. La population "mudéjar" a tendance à se réduire dans les villes. Par contre, dans les vallées fertiles des rios Cinca, Alcanadre, Flumen et Isuela, et sur la rive gauche de l'Ebre - c'est-à-direprécisémentdans la région étudiée - la population mudéjar est particulièrement dense, 31

et nombreux sont les centres qui ne sont peuplés que de maures. La population chrétienne se concentrera dans les villes, ou dans les zones frontières dépeuplées par les combats. La population de l'Aragon est donc à cette époque assez disparate 2. Sous quel régime vivait cette population? L'état d'Aragon était essentiellement aristocratique; cependant les relations des citoyens et des collectivités avec leur seigneur étaient régies par des chartes élaborées successivement, les "fueros"; un personnage original, le "Justiciâ de Aragon, veillait à leur respect. L'agriculture était déjà à cette époque, avec l'élevage, la principale ressource de l'Aragon. L'industrie était moins développée que, par exemple, en Catalogne. C'est dans ce contexte que se forgea peu à peu le peuple aragonais. Il n'est pas surprenant que le premier trait de ce peuple soit la "chrétienté". Au milieu de gens d'autres croyances (juifs et musulmans), le christianisme a constitué un élément unificateur des différents noyaux qui s'intègrent au royaume. Le roi est celui des chrétiens, mais aussi celui des Arabes et des juifs; mais les non chrétiens ne sont pas intégrés à la communauté aragonaise, ils sont régis par un statut spécial. Quand les lois parlent d'Aragonais, on entend toujours par là les seuls chrétiens. Cette "chrétienté" aragonaise est illustrée par le grand nombre de monastères qui furent construits à cette époque, dont celui de Sigena, fondé en 1183 près de Sena. Cette conscience des Aragonais de former un groupe différencié a été très tôt renforcée par les premières disputes entre Aragon et Catalogne, disputes qui, de nos jours encore, naissent du moindre sujet de litige entre les deux régions contiguës. Ces conflits entre territoires voisins aideront à la prise de conscience régionale. La Reconquête fut suivie par une expansion aragonaise sur laquelle je ne m'étendrai pas; je rappellerai seulement qu'elle alla très loin en Méditerranée, à Athènes, à Naples, et même jusqu'à Constantinople. L'unité nationale sera réalisée au 16ème siècle: le "Compromiso de Caspe" amorce en 1412 l'unification des royaumes d'Aragon et de Castille, qui s'achèvera avec le mariage en 1469 de Don Ferdinand d'Aragon avec Isabelle I de Castille, qui deviendront en 1479 et jusqu'en 1517 les souverains de l'Espagne, sous le nom de "Rois catholiques". Mais la conscience aragonaise n'en sera pas pour autant annihilée, bien au contraire. Le nouvel état en train de se créer sous le règne des Rois catholiques recueille le traditionnel de chaque individualité régionale 3. Le pouvoir central s'instaure progressivement en Espagne, et l'histoire de l'Aragon, comme celle des autres provinces d'Espagne, va être désormais en grande partie celle de l'antagonisme entre le pouvoir central et celui des régions.

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En 1609 Philippe III (1598-1621) prit une mesure lourde de conséquences pour l'économie du pays: il décréta l'expulsion des "Moriscos", les maures convertis. Ils étaient très nombreux car, contrairement aux juifs (expulsés en 1492), les musulmans s'étaient convertis lorsqu'ils eurent à choisir entre la conversion et l'exil (le décret concernant l'Aragon fut publié le 14 février 1526). Les "Moriscos" étaient surtout des agriculteurs, vivant à la campagne comme vassaux de seigneurs laïcs. Les Espagnols étaient conscients de l'importance vitale de cette main d'oeuvre arabe, mais en même temps les "Moriscos" les exaspéraient: ils ne s'étaient jamais convertis sincèrement au catholicisme, et on les suspectait d'être plus ou moins de connivence avec les Turcs, contre lesquels l'Espagne était en guerre (Il en reste, dans la littérature orale, un amalgame entre Turcs et Maures). Après plusieurs soulèvements durement réprimés, les "Moriscos" durent se regrouper dans trois zones bien différenciées : l'Aragon, le Levant et les montagnes d'Andalousie. La décision d'expulsion prise par Philippe III fut économiquement préjudiciable dans toute l'Espagne. Si je me suis un peu attardée sur cette mesure, c'est qu'elle fut préjudiciable à l'Aragon plus encore qu'aux autres régions. Les "Moriscos" y étaient en effet relativement nombreux, comme en témoignent plusieurs récits de voyageurs étrangers 4 qui tous s'étonnèrent de trouver en Aragon beaucoup plus de. "Moriscos" qu'ailleurs. Au l8ème siècle, l'Aragon perd sa qualité de royaume, la centralisation se renforce. L'occupation napoléonienne fut marquée en Aragon par les deux sièges de Saragosse. Le premier commença en juin 1808, et la journée du 2 juillet est particulièrement célèbre: une jeune fille, Agustina, dite, depuis, "de Aragon", et dont on chante toujours l'exploit, pénétra dans une batterie dont presque tous les servants étaient hors de combat, prit la mèche des mains d'un sergent son fiancé mourant et fit bravement feu à plusieurs reprises sur l'ennemi. Le deuxième siège, qui commença en décembre de cette même année, fut terrible. Le maréchal Lannes, saisi d'effroi par le mélange de courage héroïque et de cruauté écrivait à l'Empereur: "Le siège de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous avons faite jusqu'à présent. Nous sommes obligés de prendre avec la mine ou d'assaut toutes les maisons. Le feu est sur trois ou quatre points de la ville; elle est écrasée de bombes; mais tout cela n'intimide pas nos ennemis. Ces malheureux se d~fendent avec un acharnement dont on ne peut se faire une idée. Enfin, sire, c'est une guerre qui fait horreur". L'Aragon conserve la mémoire des héros populaires de ces deux sièges. Et en Aragon comme dans les autres provinces on vit apparaître les guérilleros qui harcelaient les troupes françaises. Les der-

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