FIGURES ET PARADOXES DE L'HISTOIRE AU BURUNDI, AU CONGO ET AU RWANDA (2 Volumes)

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Cette publication s’efforce d’entretenir le dialogue entre intellectuels du « Nord » (Belgique) et du « Sud » (Afrique Centrale) autour des questions historiques, culturelles et littéraires. Congo-Meuse dirige tout particulièrement son regard sur l’Histoire. On trouvera des contributions qui concernent aussi bien un peintre du temps de l’Etat Indépendant du Congo que divers aspects de la figure de Patrice Lumumba. Sont également évoqués et analysés les parcours de figures ecclésiastiques marquantes puis le mobutisme ainsi que des éléments sur la situation actuelle au Kivu et dans la région des Grands Lacs.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300569
Nombre de pages : 366
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CONGO-MEUSE

Figures et paradoxes de l'Histoire au Burundi, au Congo et au Rwanda
VOLUME 1

CONGO-MEUSE
SERIE BIENNALE DES ARCHIVES ET MUSEE DE LA LITTERATURE ET DU CENTRE D'ETUDE DES LITTERATURES BELGE ET CONGOLAISE DE LANGUE FRANÇAISE AVEC LA COLLABORATION DE LA DELEGATION WALLONIE-BRUXELLES A KINSHASA

COMITE DE REDACTION Directeurs: Marc Quaghebeur et Bibiane Tshibola Secrétaires de rédaction: Jean-Claude Kangomba et Amélie Schmitz Conseiller éditorial: Yves De Bruyn Conseiller: Antoine Tshitungu Kongolo Conseil de patronage scientifique: Cristina Robalo Cordeiro, Sabine Cornelis, Franz De Haes, Ana Gonzalez-Salvador, Julien Kilanga Musinde, Mukala Kadima-Nzuji, Laura Lopez-Morales, Lye Mudaba Yoka, Valentin Yves Mudimbe, Anne Neuschafer, Ngal Mbwil a Mpaang, Isidore Ndaywel è Nziem, Pius Ngandu Nkashama, Fidèle Petelo Nginamau, Liana Nissin, Clémentine Nzuji-Faïk, Joséphine Shaje Tshiluila, Célina Scheinowitz, Anna Soncini, Gyorgyi Mate, Agnieszka Pantkowska CORRESPONDANCE Pour les pays autres que le Congo: Archives et Musée de la Littérature (Marc Quaghebeur) - Bibliothèque royale de Belgique - 4, bd de l'Empereur - 1000 Bruxelles - Belgique www.aml.cfwb.be-courriel:aml@cfwb.be Pour le Congo: Centre Wallonie- Bruxelles de Kinshasa, 21, avenue de l'Equateur, B. P. 12143, Kinshasa-Gombe, République démocratique du Congo DIFFUSION INTERNATIONALE L'Harmattan: 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique -75005 Paris - France diffusion.harmattan@wanadoo.fr - www.editions-harmattan.fr Possibilité de commander les tomes précédemment parus dans la série CongoMeuse et de passer des ordres permanents @ AML (Belgique) et CELIBECO (Congo), 2002 ISSN 1375-7016 Tomes 4-5 Publication membre de l'Association des revues culturelles et scientifiques (ARSC - www.arsc.be) Publié avec l'aide de la Communauté française de Belgique et de son Commissariat général aux Relations internationales

CONGO-MEUSE

Figures et paradoxes de l'Histoire au Burundi, au Congo et au Rwanda
VOLUME 1

Sous la direction de Marc Quaghebeur Avec la collaboration de Jean-Claude Kangomba et d'Amélie Schmitz

Archives et Musée de la Littérature / CELIBECO 2002
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3126-0

AVANT-PROPOS
Marc Quaghebeur

Congo-Meuse, publication qui sera désormais coéditée avec L'Harmattan et deviendra une série, poursuit son travail d'investigation à propos de l'Afrique centrale. Elle s'efforce d'élargir sa plate-forme de dialogue entre intellectuels du «Nord» et du «Sud» autour des questions historiques, culturelles et littéraires. Avec une couverture qui inverse le jeu des couleurs et se rapproche du contraste mis en œuvre dans les publications Papier blanc, encre noire, notre revue affine par ailleurs son graphisme et espère plus que jamais devenir, à côté de la collection Documents pour l'Histoire des Francophonies - telle que détaillée à la fin du deuxième volume -, un carrefour de recherches et de points de vue sur l'Afrique centrale. La ruse de l'iguane ne supplante pas pour autant la sagesse de la girafe. Les deux nouveaux volumes paraissent alors qu'au Salon de Genève, le «salon du livre, des périodiques et de la presse », le numéro de la revue suisse Ecriture, intitulé Afriques, est présent, lequel rassemble entr' autres un bon nombre de textes de création ou de témoignages sur le Burundi, le Congo et le Rwanda. Ceux-ci constituent comme un pendant plus pulsionnel à ces deux livraisons de notre série Congo-Meuse qui marquent, nous semblet-il, une évolution par rapport aux précédentes. D'une part, les travaux qu'elles rassemblent concernent plus clairement l'histoire, ses acteurs et ses commentateurs, particulièrement au Congo mais avec des avancées du côté du Burundi et du Rwanda - pays pour lesquels nous regrettons que certaines de nos demandes de collaboration n'aient pas été suivies d'effets. D'autre part, l'ampleur et la minutie de nombre de contributions permettent de plonger assez profondément au cœur de faits, de questions, ou de destins essentiels. Ces études de fonds alternent avec des témoignages ou des interventions que nous publions en italiques. Moins marqués que les autres contributions par la volonté d'exhaustivité, ils nous

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Marc Quaghebeur

paraissent importants puisqu'ils complexifient non seulement le jeu des voix et des renvois mais aussi parce qu'ils enregistrent des souvenirs et permettent de mesurer la complexité des destins. Les rencontres entre le prince Louis Rwagasore, Joseph Biroli et Thomas Kanza qu'évoque Jacques Franck nous rappellent ainsi des moments que peu de gens aujourd'hui peuvent imaginer. Enfin, avec les quelques lettres échangées entre un des premiers écrivains coloniaux, Léopold Courouble 1, et le grand diffuseur de la littérature coloniale et des arts indigènes que fut Gaston-Denys Périer, nous commençons la diffusion de documents d'archives inédits. Autre manière de contribuer à l'histoire... Dès les premières manifestations du projet Papier blanc, encre noire, cette hantise s'est trouvée au cœur de nos préoccupations. La mise à disposition de traces ne peut que se révéler utile dans des contextes où l'on a surtout eu pour souci de les détruire, de les laisser pourrir ou de les occulter. La matière que nous présentons ici, matière considérable, est groupée selon cinq chapitres. Ceux-ci permettent à la fois de suivre, le plus fidèlement possible, le fil chronologique et de faire alterner - et dialoguer - matières culturelles et politiques. Nous avons toutefois regroupé en un seul bloc les travaux consacrés aux intellectuels et écrivains africains - la perspective d'analyse de textes n'étant pas «littéraire» au sens strict, et ceux-ci comportant toujours ouvertement des visées sociétales. De même, nous n'avons pas procédé à une ségrégation entre œuvres provenant d'ecclésiastiques ou de laïcs car les faits ne cessent de les lier ou de les voir cohabiter à travers l'engendrement des histoires. En revanche, comme expliqué ci-dessus, nous avons cru préférable de regrouper dans la section consacrée aux écrivains et intellectuels africains, dussent ceux-ci avoir œuvré du temps de la domination coloniale, les contributions qui concernent Stefano Kaoze, Ruffin-Pierre Mujinga, Alexis Kagame ou Lomami Tchibamba, parce qu'ils nous semble que ceux-ci ont tous, peu ou
1 Voir Marc Quaghebeur, «Des textes sous le boisseau », in Marc Quaghebeur (dir.), Papier blanc, encre noire. Cent ans de littérature francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), Bruxelles, Labor, «Archives du Futur », 1992, pp. VII-XCIV.

Avant-propos.

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prou, posé des jalons ou marqué des étapes par rapport à la constitution de consciences africaines modernes. L'on voit donc se succéder - et alterner - des contributions consacrées à des figures culturelles marquantes, mais parfois oubliées, du processus colonial. Ainsi, le peintre Edouard Manduau qui permit à Léopold II de se faire une idée des paysages et des réalités de son «empire» ; des écrivains et acteurs de moments différents du processus colonial tels Jean-Marie Jadot ou Joseph Esser. Les études se consacrent ensuite à des acteurs majeurs des indépendances avec une attention toute spéciale à la figure de Patrice Lumumba qu'éclairent trois contributions complémentaires. Cette section comporte en outre une approche de la figure de Moïse Tshombe par rapport à laquelle bien du travail serait à engranger. Nous avons cru judicieux d'insérer dans cette section l'article transversal consacré aux prélats du Katanga. Il apporte des éclaircissements sur d'autres aspects de l' histoire de la province cuprifère, montre les ruptures et les continuités propres à l'Eglise catholique, en aval et en amont de l'indépendance. Nous regrettons en revanche de n'avoir pas obtenu de contribution novatrice sur la figure du cardinal Malula. Les articles consacrés aux œuvres d'intellectuels et d'écrivains africains - sans distinction de genre ou de statut - ouvrent le second tome. Elles montrent, entr'autres choses, l'impact qu'avaient et que continuent d'avoir les formulations et fictions liées aux discours et aux messages religieux. Et cela, aussi bien pour la relecture des apports et des ambiguïtés du passé sous la plume des professeurs Shaje ou Petelo que pour les dynamiques actuelles qu'évoquent par exemple Kasereka Kavwahirehi. La dégradation et la corruption des régimes issus des indépendances comme la situation tragique dans la région des Grands Lacs sont évoquées ensuite sans complaisance. Elles le sont parfois au gré d'analyses et de propos qui surprendront ou choqueront peut-être certains - y compris certains des spécialistes belges de l'Afrique centrale auxquels nous serons bien sûr heureux d'offrir l'occasion de répondre. Une revue d'études doit également être un lieu d'où faire surgir le débat. Les propos d'un Jean-Claude Kangomba, d'un Anicet Mobe ou d'un Justin Bisanswa nous

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Marc Quaghebeur

paraissent dégager les éléments d'un discours en partie neuf, et spécifiquement africain, sur des questions cruciales. Tout en regrettant bien sûr que des sujets ou des figures essentiels n'aient pas fait l'objet de travaux susceptibles d'en renouveler l'approche ou de lever des tabous toujours prégnants, nous pensons que ces deux volumes apportent aux chercheurs, pour les cent vingt années écoulées, des matériaux d'étude et d'analyse tout en ouvrant des perspectives pour l'avenir. En clôturant ces livraisons par l'article sur la subalteméité de Valentin-Yves Mudimbe, que nous remercions d'avoir autorisé à publier une nouvelle fois cette étude parue, initialement, dans Francophonie et dialogue de cultures. Mélanges offerts à Fernando Lambert, nous entendons non seulement lui rendre hommage, à l'occasion de son soixantième anniversaire 1 mais aussi attirer l'attention des uns et des autres sur des débats qui ont cours aux Amériques et ne manqueront pas de retentir sur nos propres champs de réflexions. Ce faisant, c'est, une fois encore, à une forme de débat historique que Congo-Meuse ouvre ses portes. Notre conviction est bien entendu que les recherches consacrées à l'Afrique centrale ne constituent en rien un sujet subalterne.

1 Dans la collection «Documents pour l'histoire des francophonies », les Archives et Musée de la littérature vont publier en 2002 L'Afrique au miroir des littératures. Nomen est omen? Mélanges offerts à Valentin Yves Mudimbe, rassemblés par Mukala Kadima-Nzuji et Sélom Komlan Gbanou, BruxellesParis, AML Editions-L'Harmattan.

A. L'ORDRE COLONIAL

EDOUARD MANDUAU ET SON TABLEAU LA CIVILISATION AU CONGO (1884-1885)
Sabine Cornelis

[... ] dès avant la proclamation du 1erjuillet 1885, aussi bien que leurs émules anglo-saxons, nos Valcke, nos Coquilhat, nos Manduau et nos Brunfaut s'étaient mis à «croquer» scènes et paysages, types et curiosités dont pourraient s'inspirer, pour illustrer leurs livres, les Belloguet, les Ronner, les Léon Abry et les Amédées Lynen. Ces premières annotations plastiques dues à d'aimables amateurs promettaient un contact de toute fécondité entre la peinture belge et le sujet africain.
Joseph -Marie J adot

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Flâner au Musée royal de l'Afrique centrale procure au visiteur des impressions aussi diverses que divergentes. Le plus souvent, celui-ci grave dans sa mémoire les souvenirs d'un bâtiment monumental, de fauves empaillés ainsi que d'une collection exceptionnelle d'art africain. TI admire la richesse des marbres, s'amuse ou s'indigne de l'atmosphère surannée des salles. S'il s'arrête dans un des espaces consacrés à l'Histoire, il finira par fixer son regard sur un tableau, bien peu remarquable par le style ou par la taille, mais très étonnant sur le plan du contenu. Le cadre, en bois foncé, porte l'inscription La Civilisation au Congo 2 (Fig. 1). Cette peinture représente un Africain agenouillé et entravé à un poteau auquel un personnage en uniforme administre des coups de chicotte. Un seul Occidental figure sur le tableau. Situé derrière le personnage que l'on frappe, il semble prendre des notes. D'où

1 Joseph-Marie Jadot, «Art vivant et Congo », in La Revue coloniale belge, n° 61, 15 avril 1948, p. 244. 2 Huile sur toile, 45 x 60,5 cm, signé en bas à droite, MRAC, n° inv. 56.90, A 770. La description qui précède se rapporte à l'agencement et au contenu des salles d'exposition du musée tels qu'ils se présentent au mois d'octobre 2001.

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Sabine Cornelis

vient ce tableau, qui est son auteur et dans quel contexte faut-il

l'inscrire?

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L'Association Internationale

du Congo

La Civilisation au Congo est une image très forte qui nous vient en droite ligne de l'Association Internationale du Congo (AIC). Pour nous remémorer les faits qui ont précédé la création de cet organisme, il faut nous reporter en 1878, lorsque le journaliste et explorateur anglo-américain Henry Morton Stanley regagne l'Europe, épuisé par sa récente traversée de l'Afrique de Bagamoyo à la côte atlantique. Malgré sa grande fatigue, Stanley rencontre des émissaires du Roi Léopold II qui le prient de se rendre à Bruxelles pour une entrevue. Dans un premier temps, l'explorateur refuse l'offre du Roi, puis il finit par se rendre à Bruxelles où un organisme, le Comité d'Etudes du Haut-Congo (CEHC), le charge d'établir une ligne de stations le long du fleuve, de même qu'un réseau de communications par voies terrestre et fluviale. Stanley s'embarque en janvier 1879 pour Zanzibar afin d'y recruter du personnel. Il arrive à l'embouchure du Congo au mois d'août 1879. Après la faillite de l'un de ses principaux actionnaires, le CEHC est dissout. Le nouvel organisme qui lui succède porte le nom d'Association Internationale du Congo (AIC). L'AIC est entièrement contrôlée par Léopold II qui en assure le financement et dirige toutes les opérations en Afrique par l'entremise du colonel Strauch. L'AIC, ses agents européens, son personnel africain et ses stations pourraient être considérés comme une sorte de répétition générale avant l'apothéose: la création de l'Etat Indépendant du Congo par le Roi Léopold II en 1885. Comme on le sait, la fondation de cet Etat de type européen au cœur de l'Afrique changera le cours de l'histoire politique, économique, sociale et culturelle d'un immense territoire situé dans le bassin du Congo. A
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L'étude qui suit est extraite du premier chapitre de ma thèse de doctorat intitulée Regards d'artistes. La palette et la plume au Congo. 1880-1914, Université Catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve, Faculté de Philosophie et Lettres, Département d'Archéologie et d'Histoire de l'art, 1994-1995. Elle paraît ici sous une forme quelque peu remaniée.

Edouard

Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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long terme, elle transformera aussi la position de la Belgique en Europe et dans le monde 1. De 1879 à 1884, Stanley se trouve donc à la tête d'une expédition qu'il doit mener, le long du fleuve Congo, jusqu'au lieu dit Stanley Falls. Pour ce faire, il dispose de moyens très limités et d'un personnel relativement restreint 2. Les tâches qui sont assignées au personnel, tant africain qu'européen, sont énormes. Il s'agit d'ouvrir des routes, c' est-à -dire d'élargir des chemins existants ou de créer des passages pour y tirer des bateaux et les amener à l'endroit où le fleuve est navigable. Il faut construire des stations et y vivre dans des bâtisses de fortune. Pour réaliser ces tâches, il est indispensable d'éviter les conflits avec les villageois des environs et, bientôt, de nouvelles instructions parviennent de Bruxelles afin que les dignitaires locaux signent des traités en vertu desquels ils cèdent leurs droits souverains à l'Association Internationale du Congo. A tout cela s'ajoute une consigne impérative: récolter le plus d'ivoire possible, car il devient crucial de rentabiliser l'entreprise. Les stations du Bas-fleuve et du Stanley-Pool forment des petites communautés en vase clos où les hommes de Léopold II manquent de distractions une fois leur travail achevé. Les conversations finissent par se tarir ou par dégénérer en disputes. Certains s'adonnent à la boisson. Les uns dessinent, font des aquarelles ou se lancent dans des collections d'insectes ou d'oiseaux pour éviter le désœuvrement. Les autres se livrent à la lecture, du moins lorsqu'ils disposent de livres ou de journaux, car
A lire avec un esprit critique: Henry Morton Stanley, The Congo and the Founding of its Free State, 2 vol., London, Sampson Low, Marston, Searle & Rivington, 1885. Jean Stengers, Congo. Mythes et Réalités. 100 ans d'Histoire, Paris, Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989 ; Le Centenaire de l'Etat Indépendant du Congo, Bruxelles, Académie royale des Sciences d'Outre-Mer, 1988. Sabine Comelis, «Stanley au service de Léopold II. La fondation de l'Etat Indépendant du Congo 1878-1885 », in Henry Morton Stanley, Explorateur au service du roi, Tervuren, Musé royal de l'Afrique centrale, 1991 (Annales du Musée royal de l'Afrique centrale, Sciences historiques, n° 15), pp. 41-60. 2 Le personnel africain se compose de Krooboys, de Cabindas, de Zanzibarites et de Haoussas. Le personnel occidental est essentiellement européen, avec une forte proportion d'Anglais et de Belges. E. Vandewoude, «Recrutering van Afrikaans hulppersoneel in Zanzibar (1878-1885) », in Le Centenaire de l'Etat Indépendant du Congo, op. cit., pp. 217-263.
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Sabine Comelis

ceux-ci représentent un poids supplémentaire dans les bagages. Les maladies harcèlent les agents de l'AIC qui souffrent de paludisme ou d'hématurie. Certains en meurent 1. Lesre lations avec les habitants de la région sont ambiguës. Elles se caractérisent en tout cas par une ségrégation entre la population étrangère et les autochtones dans les stations de l'AIC. C'est dans cet univers rude, isolé et souvent brutal, que va pénétrer un jeune «lieutenant au long cours» 2. Il se nomme Edouard Manduau. Edouard Manduau Quelques mois avant le départ définitif de Stanley vers l'Europe, le lieutenant de la marine marchande Edouard Manduau (1855-1937) (Fig. 4) débarque à Borna en avril 1884 puis se rend à Léopoldville pour se mettre sous les ordres du capitaine Edmond Hanssens 3. Après avoir participé à l'exploration de la rivière Gordon Bennett, il revient à Léopoldville où il est affecté au montage des bateaux et aux travaux de réparation. Il crée un poste de surveillance à Kalina, en face de Brazzaville, la station créée par Pierre Savorgnan sur la rive Nord du Congo. Il accompagne ensuite Hanssens sur le Haut-Congo jusqu'à Bolobo et s'occupe du poste de Kimpoko, en amont du Stanley Pool, fondé par un autre agent de l'AIC, Charles Callewaert (1855-1945) 4. Parce qu'il souffre de fièvre et de rhumatisme articulaire, Edouard Manduau quitte le Congo pour rentrer en Belgique en mars 1885 5.
Sabine Comelis, Regards d'artistes. La palette et la plume au Congo. 18801914, op. cit., chapitre I. Le Mouvement géographique, 20 avril 1884, p. 1. A. Engels, «Notice biographique », in Biographie coloniale belge, I, Bruxelles, Institut royal colonial belge, 1948, col.479-492. Nous devons aussi à Edouard Manduau un tracé de chemin de fer dont il dresse une carte en juillet 1884. MRAC, archives Manduau, inv. 56.90.244 - en trois parties. M. Coosemans, «Notice biographique sur Edouard Manduau », in Biographie coloniale belge, II, Bruxelles, Institut royal colonial belge, 1951, col. 664-666. Dans sa notice biographique, M. Coosemans note encore que Manduau obtint la place de dessinateur au Mouvement géographique en 1898 et qu'il exposa le premier panorama du Congo au Musée de Tervuren en 1899. Les archives du

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Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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A l'instar de ses compagnons, Manduau trouve le temps de peindre et de dessiner au cours de l'année passée au service de l'Association Internationale du Congo. S'il faut en croire les documents conservés dans les archives du Musée royal de l'Afrique centrale, il aurait rapporté de son voyage septante toiles roulées, ce qui constitue un corpus iconographique tout à fait remarquable qui nous renseigne sur un contexte particulièrement intéressant. Ce corpus servira d'ancrage pour aborder deux aspects du parcours de Manduau. Son œuvre peint, en premier lieu, que Bruxelles découvrira grâce à une exposition, L'Exposition du Congo. Celle-ci se tient l'année même de l'Exposition universelle d'Anvers et précède d'une décennie la plus gigantesque opération de propagande montée par Léopold II: l'Exposition coloniale de 1897. Le second volet du présent article porte sur le sens du tableau La Civilisation au Congo et sur son lien avec Le Moniteur du Congo, ce journal au discours incisif, qui porte la contestation au sein de la propagande naissante. L'œuvre peint d'Edouard Manduau

Le Musée royal de l'Afrique centrale possède à la fois des archives et des œuvres d'Edouard Manduau 1. Cette collection comporte notamment une dizaine de peintures à l'huile réalisées au Congo, plusieurs dessins ainsi que des aquarelles, mais aussi des photographies de terrain et une trentaine de peintures à l'huile. Ce sont essentiellement des paysages, un reportage iconographique en quelque sorte, et quelques portraits dont ceux de Bomba, Femme
Musée royal de l'Afrique centrale ne contiennent aucun élément relatif à une exposition de Manduau en 1899. La presse ne répercute pas l'événement. Je songe notamment au Petit Bleu qui signale les expositions d'art et contient une rubrique A Travers la Ville. Je pense que M. Coosemans a pu confondre avec l'exposition de peintures de Léon Dardenne qui eut lieu au Musée en septembre 1899. En ce qui concerne Manduau, voir aussi Sabine Cornelis, «Regards d'artistes belges sur les peuples du Congo (1880-1940) », in Pascal Blanchard (dir.), L'Autre et Nous. «Scènes et Types », Paris, Achac, Syros, 1995, pp. 191-196. 1 MRAC, inv. A 768-778, A 1720, A 1740, A 1741, A 1742, A 1743, A 1753, A 1761, A 1762. Ces documents proviennent de la famille Manduau.

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de la station de Kalina Pointe,. onze ans, descendue des Falls par Stanley. Déc. 1884 1. Puisque Edouard Manduau ne peint pas en professionnel mais plutôt en dilettante, il va de soi que ses peintures n'offrent pas toutes le même intérêt sur le plan qualitatif. L'Embarcation sur le fleuve, La Forge à Léopoldville, La Station de Loukoula Kalina Point, voire La Civilisation au Congo forment un premier groupe, très intéressant des points de vue historique et documentaire, mais peu travaillé au point de vue de l'esthétique. En revanche, certains tableaux comme Végétation des bords du Haut-Congo trahissent la retouche, par souci, sans doute, de les rendre plus agréables au public. L'ensemble de la collection du Musée royal de l'Afrique centrale permet de reconstituer les paysages aux endroits où s'implante l'Association Internationale du Congo. Elle nous apporte aussi des images des tâches quotidiennes auxquelles sont astreints les « agents» européens 2. L'Embarcation sur le fleuve 3 (Fig. 2), par exemple, représente un canot occupé par des rameurs africains dans lequel quelques agents de l'AIC ont pris place. Le courant semble très violent. A l'arrière-plan, une chaîne de montagnes constitue le décor. Cette scène transposée en couleurs sur la toile, ce canot qui lutte contre les rapides, nous permet de visualiser l'ampleur des obstacles naturels qui entravèrent la progression de l'expédition Stanley dans la région des Monts de Cristal. Le procédé photographique de l'époque n'aurait pas permis de capter une scène aussi rapide. La Forge à Léopoldville, qui date de septembre 1884, montre un épisode de la vie quotidienne: voici comment, avec des moyens de fortune, le personnel de l' AIC parvenait à s'organiser au BasCongo en 1884. Les agents de l'AIC effectuent les réparations avec le matériel dont ils disposent sur place. Une forge s'avère donc
1 Cette légende accompagne la photographie du portrait, MRAC, fiches photo inv. 66.1.998 et 999. 2 Parmi les aquarelles et les dessins figure un carnet qui contient des vues prises par l'artiste au cours de son voyage autour du monde en 1876 (MRAC, n° inv. A 1740). Les esquisses au crayon représentent des paysages et des bateaux. Bien que ce tour du monde soit antérieur au séjour congolais de Manduau, quelques pages du carnet concernent l'Afrique. 3 MRAC, inv. A 773.

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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nécessaire afin de travailler les pièces défectueuses. Quant aux maisons construites pour les Européens, nous les devinons dans

une vue de Léopoldville prise en juillet 1884 1 de même que dans
La Station de Loukoula Kalina Point 2, qui représente le poste créé par Manduau à la pointe de Kalina. Enfin, que pourrions nous dire à l'artiste à propos de son tableau Végétation des bords du Haut-Congo (Fig. 3) ? Edouard Manduau a conçu la composition de manière à suggérer la luxuriance de la végétation et la supériorité de la nature sur l'homme au sein de la forêt équatoriale. Le peintre a travaillé l'ensemble avec fougue et la matière picturale est posée en couche épaisse. Ce tableau a probablement été retouché par le peintre Edouard-Henri Navez 3. Cette évocation de la forêt tropicale, sans être une grande réussite picturale, suggère l'atmosphère que décrivent la plupart des auteurs de l'époque lorsqu'ils abordent leur expérience dans ce milieu végétal particulier, qu'il s'agisse de notes personnelles ou de la publication de récits de voyages. A titre d'exemple, les lianes entrelacées, passant d'une branche à l'autre, font penser à la description qu'en fait l'un des membres de l'expédition du HautCongo lorsqu'il note dans son carnet:

Les forêts sont particulièrement belles en Afrique, les arbres y sont très élevés et des lianes retombent en festons de leurs sommets et
produisent un fouillis impénétrable à I'homme. 4

Nous soulignerons par ailleurs que, parmi les différentes constituantes du paysage congolais, la forêt tropicale a laissé une impression très vive aux artistes, aux peintres comme aux

1 MRAC, inv. A 1743. 2 MRAC, inv. A 771. 3 MRAC, inv. A 769. Edouard-Henri Navez (Gand 1842 - Bruxelles ?). Notice biographique in Le Dictionnaire des peintres belges du XIve siècle à nos jours depuis les premiers maîtres des anciens Pays-Bas méridionaux de la Principauté de Liège jusqu'aux artistes contemporains, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1995, p. 768. 4 MRAC, inv. A 769 ; MRAC, archives Orban, inv. RG 644, carnet 1, p. 29.

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écrivains, et cela aussi bien pendant la période qui a précédé la colonisation que durant la période coloniale proprement dite 1. Comme beaucoup de peintres, Manduau prend quelques croquis sur le terrain, puis il peint probablement en un lieu plus propice à la concentration, comme par exemple une station de l'AIC, en s'inspirant de ses esquisses ou photographies. Edouard Manduau s'adonne en effet également à la photographie avec succès. En comparant trois images: une peinture à l'huile représentant la l'encre du même sujet qui figure dans un des carnets de Manduau 3 et la photographie de la station prise sous un angle identique 4, nous pouvons nous faire une idée de sa méthode de travail 5.
1 Sabine Cornelis, «Croquis congolais: de BuIs à Vaucleroy, quelques regards d'artistes belges sur le Congo (1898-1930) », in Pierre Halen et Janos Riesz (éd.), Images de l'Afrique et du Congo/Zaïre dans les lettres françaises de Belgique et alentour. Actes du colloque international de Louvain-la-Neuve (46 février 1993), Bruxelles, Kinshasa, Textyles-Editions, Editions du Trottoir, 1993, pp. 113-130. 2 Photo MRAC. 3 Croquis dans le «camet P », archives Manduau, MRAC, inv. 56.90.217. 4 Léopoldville, vue prise des jardins et de la rive du Stanley Pool, photo MRAC. Du reste le Musée royal de l'Afrique centrale possède une belle collection de plaques de verre provenant d'Edouard Manduau. Elle se compose de vues du Congo et de peintures. Voir Edouard Manduau, «La Photographie au Congo », in Le Moniteur du Congo, 30 août 1885 : « Il y a quelques semaines à peine, dans un cercle bien connu de Bruxelles, une discussion s'élevait à propos de la possibilité et la non-possibilité de faire de la photographie au Congo; M. W., un savant, prétendait que l'eau de ce fleuve, par suite des matières calcaires et autres qu'elle contenait, ne pouvait servir au développement des plaques photographiques. D'après cela, M.W. concluait sinon à l'impossibilité, tout au moins à la grande difficulté d'obtenir de bons résultats. Ajoutons que plusieurs explorateurs ont eu des déboires avec leur photographie, surtout à cause du développement, mais que cela ne décourage en rien les futurs voyageurs. L'expérience nous a démontré qu'on pouvait obtenir au Congo des clichés aussi beaux qu'en tout autre pays ». Manduau recommande d'éviter l'eau du fleuve et de lui préférer l'eau des rivières. Cet extrait nous permet d'apprécier la difficulté que représente encore la photographie à cette époque, dans des conditions pour le moins précaires. 5 Enfin, Edouard Manduau révèle un élément de sa vie intime dans le dessin intitulé Un rêve (MRAC, photo inv. 66.1.1020) exécuté au Stanley Pool en 1884. Il se représente en train de rêver. A son chevet veille une femme africaine derrière laquelle figure l'évocation d'un paysage africain et d'un orage. Sur la partie supérieure du dessin, trois Européennes semblent discuter.

station de Léopoldville (Kintamo) en août 1884 2, le croquis à

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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L'Exposition

du Congo

Edouard Manduau semble être le premier peintre amateur à avoir organisé une exposition de peintures sur le thème du Congo en Belgique et, plus particulièrement, à Bruxelles. Une partie des « soixante-dix» toiles roulées qu'il a rapportées d'Afrique ont été retouchées par un peintre professionnel. Elles ont ensuite été montrées à L'Exposition du Congo dans les salles du premier étage de l'Alhambra National 1. Remarquons que L'Exposition du Congo est une exposition mixte, c'est-à-dire qu'elle combine des peintures, des photographies et des objets ethnographiques. Parallèlement à cette exposition privée, se déroule l'Exposition officielle du Congo, soit la participation du Congo à l'Exposition universelle d'Anvers, inaugurée le 2 mai 1885 2. A Anvers, la Société royale de Géographie prend en charge les collections scientifiques concernant l'ethnographie, la géologie, la faune et la flore, les cartes et plans et les vues des stations 3. Elle présente son exposition, qu'elle qualifie de «purement ethnographique» dans l'exacte copie du sanitarium de Borna 4. L'exposiSans doute peut-on interpréter cette scène comme le rêve d'un homme éprouvant la nostalgie de son pays natal? Ce rêve permet peut-être à Edouard Manduau d'unir au sein d'une même image des femmes qui lui sont proches, en Afrique et en Europe? Ou alors désire-t-il établir une comparaison entre la femme africaine et la femme européenne? MRAC, archives Manduau, affiche de l'exposition, inv. 56.90.251. R. Comeli, Anvers et l'Exposition Universelle de 1885, Anvers, 1886, p. 362. De Panoramische Droom. Antwerpen en de Wereldtentoonstellingen. 1885. 1894. 1930, Antwerpen, Antwerpen Bouwcentrum, 1993. Le Mouvement géographique, 13 juillet 1884 ; 3 mai 1885 ; 9 août 1885 ; Le Moniteur du Congo, 26 juillet 1885. « Un pavillon construit sur le plan du sanitarium [sanitarium est le nom qui fut donné par le Dr Aliart, le créateur de cette station sanitaire Cf A. Duchesne « Premier centre médical de l'Afrique noire: le « sanitarium »du docteur Allart à Borna (1883) », in Le Centenaire de l'Etat Indépendant du Congo. Recueil d'études, ARSOM, Bruxelles, 1988, pp. 313-322] de Borna s'élève dans les jardins de l'exposition et donnera une idée des habitations envoyées pour nos compatriotes en Afrique. Nous y réunirons un grand nombre d'objets curieux propres à faire connaître les mœurs et les usages des peuples du Congo» ; «Les Congolans à Anvers », in Bulletin de la Société royale de Géographie d'Anvers, X, 1885, p. 35. La façade portait l'inscription: «Société royale de Géographie d'Anvers. Congo. Hommage offert par la ville d'Anvers à Sa

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tion remporte un vif succès et les visiteurs se pressent au sanitarium afin d'admirer les collections ethnographiques 1. A l'intérieur se trouvent quatre salles contenant des animaux empaillés, des maquettes de bateaux, dont celle du « Stanley», des cartes géographiques, des vues de Borna, de Banana et de Vivi, les portraits de Massala (peint à l'huile) et de Stanley, des dents d'éléphant et d'hippopotames, ainsi que des objets ethnographiques 2. Parmi ces objets figure un « grand fétiche de guerre» en bois dont Alexandre Delcommune s'était emparé au Bas-Congo en

1878 3 et une calebasse représentant la fondation de la station de
Philippeville (Niadi-K wilu) 1.
Majesté le Roi », H. Wauwermans, «Exposition du Congo organisée par la Société royale de Géographie d'Anvers, rapport du Comité d'organisation », in Bulletin de la Société royale de Géographie d'Anvers, X, 1885, pp. 172-180. L'argent encore disponible après l'exposition devait être utilisé afin d'acquérir des objets ethnographiques «pour le musée que la ville d'Anvers se dispose à créer en souvenir de l'exposition », ibidem. 1 H. Wauwermans, op. cit. ; «Une foule compacte stationne devant la porte donnant accès à ce pavillon », in Le Moniteur du Congo, 30 août 1885. 2 «Exposition universelle d'Anvers. Le Sanitarium de Borna », in Le Moniteur du Congo, 13 septembre 1885. Massala est un personnage particulièrement intéressant sur lequel il faudrait revenir dans des publications ultérieures. Voir par exemple Zana Aziza Etambala, «Antwerpen en de Kolonie : van 1885 tot ca 1920 », in De Panoramische Droom, op. cil., pp. 172-184 et «ln het land van de Banoko. De geschiedenis van de Kongolese/Zaïrese aanwezigheid in België van 1885 tot heden », in Steunpunt Migrantent-Cahiers n° 7, Rooger Instituut voor de Arbeid, KU Leuven, Leuven, 1993. Dans cette dernière référence, Etambala publie un extrait du Moniteur du Congo (8, 19 juillet 1885) où le journal émet des critiques à l'encontre de Léopold II pour avoir reçu Massala et sa suite à Laeken. Dans cet extrait, Le Moniteur du Congo se montre en effet très dénigrant envers Massala et sa suite, à l'inverse du journal La Réforme (voir plus loin). Voir aussi: François Bontinck, «Massala et la fondation de Vivi. I. Les Premiers Mois, II. L'Essor et le Déclin », in ZaïreAfrique, n° 202, février 1986, pp. 107-123 et n° 203, mars 1986, pp. 163-181. 3 «Parmi les centaines de fétiches que nous avons vus à Anvers, le plus important mérite une mention spéciale. Il a nom Makoïe et jouissait sur le BasCongo, dans les environs de Borna, d'une réputation considérable », cf «Le Congo à l'Exposition d'Anvers. Extrait du Rapport des classes 82 et 83 du IXe groupe présenté par M. A. Geelhand, membre adhérent », in Bulletin de la Société royale de Géographie d'Anvers, X, 1885, p. 400. Cet objet fut d'abord expédié par Delcommune au petit musée de l'Association à Bruxelles, puis, après quelques tribulations, ce prestigieux nkondi a fini par entrer dans les collections du Musée du Congo, aujourd'hui Musée royal de l'Afrique

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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Un « village nègre» est reconstitué aux abords de l'exposition. Douze «Congolans» sont conviés à s'y rendre, parmi lesquels Massala, dignitaire des environs de Vivi, qui avait été portraituré en 1881 par Charles Callewaert dans son carnet Types de l'Afrique Equatoriale 1881-1883 2. La
« Congolans

Société royale de Géographie d'Anvers » le 1erjuin 1885. Brunfaut et Callewaert,

reçoit les notamment,

sont présents pour les accueillir. Massala produit un grand effet sur le public 3. Un comité de dames patronnesses organise des ventes de photographies et même de bustes de Massala afin d'offrir une «pacotille », c'est-à-dire un lot de perles, d'étoffes, de couteaux et de divers produits européens à chacun des Africains. Ceux-ci emmènent en outre des images européennes au pays: Je ne puis oublier non plus M. Félu, peintre, et M. Dupuis, sculpteur, qui ont mis leur talent à la disposition du comité et ont l'un et l'autre
centrale. Il y est conservé à la section d'ethnographie où il porte le numéro d'inventaire 7943. 1 « Le Congo à l'Exposition d'Anvers », op. cit., p. 401 : «Certaines calebasses sont ainsi recouvertes d'illustrations très curieuses. Une de ces calebasses, qui figurait à l'exposition d'Anvers, représente la fondation de la station de Philippeville. On y voit fort distinctement le blanc qui arrive, porté dans un hamac par deux nègres; les Zanzibarites qui l'escortent, le fusil sur l'épaule; les porteurs qui suivent chargés de ballots d'étoffe; les ouvriers qui coupent les arbres qui doivent fournir les matériaux destinés à la construction de l'habitation, etc., etc. ». 2 MRAC, inv. A 3145. 3 «Les Congolans à Anvers », in Bulletin de la Société royale de Géographie d'Anvers, X, 1885, p. 32. «En vous présentant ces indigènes du Congo, nous n'avons pas l'intention de satisfaire une vaine curiosité. Ils méritent plus de respect [... ]. En venant à nous désarmés, désireux d'entrer dans la voie de la civilisation, affrontant l'inconnu, dans un climat aussi meurtrier pour eux que l'est celui de leur pays pour nos compatriotes, je n'hésite pas à dire que ces sauvages font un acte de courage au moins égal à celui de nos voyageurs lorsqu'ils débarquent avec des armes perfectionnées en Afrique », idem, p. 36 ; « Réception officielle des Congobelges à Anvers », in Le Moniteur du Congo, 5 juin 1885. Voir aussi les articles parus dans La Réforme, assez respectueux envers les Africains et tout particulièrement envers Massala: G. L., «Exposition universelle d'Anvers. Visite au Pavillon de l'Association Africain », in La Réforme, 1er juillet 1885 ; G. L., idem (suite et fin), in La Réforme, 2 juillet 1885; G. L., «Exposition universelle d'Anvers. VII. Belgique-Congo », in La Réforme, 18 juillet 1885.

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reproduit l'image de Massala qui a été vendue au profit des nègres et que nos hôtes ont emportée en Afrique comme un spécimen des arts européens. 1 La présence des agents européens de l'AIC au Congo, parmi lesquels se trouvent des artistes plus ou moins amateurs ou professionnels, provoque notamment une rencontre entre les arts étrangers et les arts locaux. Les populations du Congo se familiarisent avec les arts graphiques occidentaux, tandis que des «agents-imagiers» comme Edouard Manduau ou Charles Callewaert découvrent l'existence d'une peinture autochtone. En sus des images déjà produites sur place, les habitants des régions d'où sont originaires les « Congolans » d'Anvers auront donc, au retour de ceux-ci, une occasion supplémentaire de voir de l'art figuratif européen et, plus précisément dans ce cas-ci, le portrait. Pour en revenir à L'Exposition du Congo qui se tient à Bruxelles, Le Moniteur du Congo annonce l'exposition en ces termes: Alhambra National (salles du premier étage) Boulevard de la Senne, Bruxelles. Exposition du Congo. Soixante-dix magnifiques toiles peintes d'après nature par M. Ed. Manduau, ex-agent de l'Association Internationale africaine en collaboration avec M. Ed. Navez, artistepeintre. Cette Exposition, la plus intéressante et la plus complète qui ait été faite jusqu'à ce jour sur le Nouvel Etat libre comprend: la vue des stations de l'Association Internationale. Le cours du fleuve avec ses cataractes. Brazzaville et le Gordon Bennett. Les portraits d'un grand nombre de chefs indigènes. Les armes, fétiches, instruments de musique, ustensiles, tissus, etc., etc., en usage chez les nègres de l'Afrique centrale. Photographies du Haut-Congo, dessins et aquarelles de tous les points de la côte occidentale d'Afrique. L'Exposition est ouverte tous les jours de 10h du matin à 5h de
relevée. Prix d'entrée: 50 cents

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Le vendredi 1 Fr. 2

La présence d'une exposition de tableaux, d'aquarelles et de dessins dans une salle de théâtre pourrait étonner, mais n'est pas un
1

H. Wauwermans,op. cit., p. 177 ; Le Moniteurdu Congo, 13 septembre 1885.

Le paragraphe suivant s'inspire d'un texte que j'ai écrit pour le catalogue de l'exposition Afrika Sana. La peinture congolaise d'hier et d'aujourd'hui, Monaco, Francis Kasasa, 2000. Le texte s'intitule «Peintures murales, peintures sur papier: le cheminement des premiers peintres congolais contemporains (1880-1940) », pp. 11-13. 2 Le Moniteur du Congo, 27 septembre1885.

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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cas exceptionnel. L'Alhambra National avait été créé en 1846 sous le nom de « Théâtre du Cirque» car il accueillait à ses débuts des cirques et des spectacles forains. Entre 1854 et 1859, il porta le nom de Théâtre du cirque national et reçut des opérettes et des opéras lorsque La Monnaie dut fermer ses portes suite à un incendie (1855). Il changea plusieurs fois de noms, portant un moment celui de Théâtre flamand (Vlaamse Schouwburg) vers 1864-1867 et entre 1874 et 1887. Il était situé Boulevard de la Senne, près de la place de Brouckère. Or, comme le fait remarquer Lionel Renieu, auteur d'une étude sur l'histoire des théâtres de Bruxelles, les panoramas connurent à certains moments un tel succès qu'on n'hésitait pas à en installer dans un théâtre, s'il était inoccupé 1. L'Exposition du Congo ne peut être considérée comme un panorama dans le sens strict du terme puisqu'il ne s'agit pas d'une toile monumentale, accrochée dans un espace circulaire et présentée sous un éclairage adéquat de façon à donner au

spectateur l'illusion de se trouver au cœur du paysage 2. Le but
d'Edouard Manduau est toutefois de montrer un aperçu complet des paysages, des «types ethniques », des objets et des parures qu'il a observés au Congo. L'esprit de l'exposition est donc proche du panorama dans sa volonté d'informer et de présenter une vision «panoramique» du Congo par l'artiste. Les réactions de la presse: le Congo et les sensibilités impressionnistes La presse publie peu de commentaires. Le grand critique d'art Lucien Solvay 3 présente la première exposition de peintures consacrées au Congo dans le quotidien La Gazette, sous le titre Congo-Artiste:

1 Lionel Renieu, Histoire des théâtres de Bruxelles depuis leur origine jusqu'à ce jour, Paris, Duchartre et Van Buggenhoudt, deux volumes, 1928, pp. 33, 9798,107,111,119,121,151,162-163,399-469. 2 Sehsucht. Das Panorama aIs Massenunterhaltung des 19. Jahrhunderts, Basel, Frankfurt am Main, Stroemfeld, Roter Stem, 1993. 3 Lucien Solvay, Une Vie de Journaliste, Bruxelles, Office de publicité, 1934.

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Le Congo vient de faire sa première apparition dans le domaine de l'art! Un peintre paysagiste - Cette race est sans pitié! - fatigué sans doute de la monotonie des bords du canal de Willebroek, des Trois Fontaines, d'Anseremme ou de Genk, est allé planter bravement son chevalet sous les tropiques. Et, avec la même candeur qu'un autre mettrait à exposer au Cercle ou à la salle Janssens ses souvenirs de vacances en Ardenne, il expose au premier étage de l'Alhambra ses souvenirs du Congo. Ce peintre, c'est M. Manduau, ex-agent de l'Association africaine. M. Manduau est revenu de voyage, il a déroulé ses toiles, il les a mises dans des cadres - et voilà. Résultat: «Soixante-dix magnifiques toiles », dit le prospectus, - toutes «peintes d'après nature» avec la collaboration, ajoute-t-on cependant, de M. Ed. Navez. M. Ed. Navez a retouché, par-ci, par là. Le Congo revu et corrigé par Schaerbeek... Qu'importe? Les deux pays se tiennent par tant de liens! 1

Lucien Solvay, qui s'intéresse à la peinture postimpressionniste, s'interroge sur la lumière au Congo. C'est la première fois que l'on soulève ce problème dans l'art belge:
En général, il ne paraît pas y avoir beaucoup d'ombre au Congo. Si l'on en croit Monsieur Manduau ; on y gagne, en revanche, au point de vue des larges horizons, dont les artistes sont très friands, et des effets de soleil, que les luministes modernes affectionnent particulièrement. 2 Dans l'article de La Gazette surgissent certains clichés qui circulent aussi dans la littérature de l'époque. Lucien Solvay s'exclame, par exemple, à propos des femmes africaines: Les femmes ne sont pas belles, oh non! Il faut qu'on en prenne son parti. 3

En sus du physique, Lucien Solvay critique les Africains qui copient la façon de s'habiller des Blancs. Autrement dit pour un

1 Lucien Solvay, «Congo-Artiste », in La Gazette, 24 septembre 1885. A l'époque, on confond fréquemment AlA (Association internationale africaine), du côté oriental, et AIC (Association internationale du Congo) qui correspond à une implantation du côté occidental. Les deux organismes sont à peu près contemporains. 2 Ibidem. 3 Ibidem.

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Occidental du 1ge siècle un Africain dans son milieu « primitif» a fière allure; s'il adopte des vêtements occidentaux, il est ridicule: Les rois et les chefs non plus ne sont pas beaux, surtout depuis qu'ils ont tâté de la civilisation. Ainsi, nous les voyons tous, très fiers, les uns coiffés d'un gibus monstre campé sur l'oreille, d'autres armés d'une pipe énorme. Ils ne savent pas que c'est très mal porté, ces chose-là, dans les Cours et que se faire photographier ou peindre dans cette tenue là n'est pas fait pour rehausser beaucoup le prestige du commandement. 1 Dans son article, Lucien Solvay prédit que l'exemple d'Edouard Manduau sera suivi par d'autres peintres. Il voit en lui le fondateur de l'Ecole du Congo: L'exemple de M. Manduau sera suivi probablement. Les sujets deviennent si rares! Les sites pittoresques de nos contrées ont été tant de fois exploités ! Voilà une mine nouvelle toute trouvée. Jadis, Hippolyte Boulenger fonda l'école de Tervueren ; M. Manduau aura eu l'honneur de fonder l'école du Congo. 2

Quelle a pu être la réaction de Léopold II envers L'Exposition du Congo dont il n'ignorait probablement pas l'existence? TI est possible que Léopold II se soit intéressé à Edouard Manduau, mais à quel titre? Les toiles du Congo procuraient au public belge une image concrète de ce qui se réalisait dans le cadre de l'AIC, comme, par exemple, les premières stations - Manyanga,
Isangila, Kalina Point

-

et une image

agréable

des paysages

africains. Par contre, il serait étonnant que le souverain n'ait pas réagi à l'exposition d'un tableau tel que La Civilisation au Congo, ou qu'il ait ignoré la participation d'Edouard Manduau au Moniteur du Congo.
1 Ibidem.

2 Ibidem. Notons enfin que Robert Manduau a rédigé une notice biographique sur son père, Edouard. Il y note qu'Edouard Manduau fut félicité par Léopold II: «Monsieur Manduau, peintre de talent, profite de son séjour au Congo pour croquer et peindre sur place des scènes, vues et paysages qui devaient par la suite constituer les éléments de la première exposition de peinture coloniale (1885), retenir l'attention de sa Majesté le Roi Léopold II et valoir à son auteur les félicitations du Souverain et le titre, attribué par le grand critique Lucien Solvay, de fondateur de l'école de peinture au Congo» (MRAC, archives Manduau, inv. 56.90. Notice biographique).

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La Civilisation au Congo a-t-il été exposé? En tous cas, il ne figure pas sur la liste des œuvres publiée dans Le Moniteur du Congo. Le Mouvement géographique, qui soutient l' œuvre royale, ne fait aucune mention de L'Exposition du Congo. On y décrit plutôt l'Exposition universelle d'Anvers. Paradoxalement, le journal La Réforme ne répercute pas non plus L'Exposition du Congo. Or cet organe de la démocratie libérale, opposé à l'entreprise léopoldienne en Afrique, consacre des articles au pavillon de l'Association africaine à l'Exposition universelle d'Anvers (1885) 1. La Réforme contient une rubrique Musique, Arts, Théâtres qui annonce les programmes de l'Alhambra National, mais n'y mentionne pas l'exposition de Manduau. Sa consultation nous apprend pourtant qu'une certaine mode «Congo» semble de mise dans les théâtres. Ainsi, l'Eden-Théâtre présente un Ballet du Congo 2 et le Théâtre de La Monnaie affiche la représentation d'un opéra intitulé L'Africaine 3. Enfin, La Réforme mentionne la parution du premier numéro du Moniteur du Congo 4. Le Moniteur du Congo contient également un article sur L'Exposition du Congo, écrit sous le pseudonyme de K. Rabin 5. L'auteur de l'article reproche aux deux artistes, Manduau et Navez, le choix de la salle, car il trouve que le local n'est pas adapté à une exposition de peintures. A titre d'anecdote, il remarque qu'un Africain, - « un magnifique nègre qu'on dit être le beau-frère de Massala» - s'occupe des tickets. A l'instar du critique Lucien Solvay dans La Gazette, il prévoit que le Congo
1

2

3 4 5

G. L., «Exposition universelle d'Anvers. Visite au Pavillon de l'Association africaine », in La Réforme, 1/7/1885 et suite in La Réforme, 2/7/1885 ; G.L., «Exposition universelle d'Anvers, VII, Belgique Congo », in La Réforme, 18 juillet 1885. « Mise en scène très riche et spectacle essentiellement moral démontrant que la civilisation est une belle chose. L'intrigue est la suivante: un Blanc arrive au pays des Noirs et doit être supplicié par les "sauvages", mais, à ce moment, apparaît une aurore boréale [... ] au milieu de laquelle s'écussonne la tête du roi des Belges. On entend la Brabançonne et les bourreaux en meurent, puis ressuscitent "[... ] pour danser la bamboula" », in La Réforme, 12 août 1885. La Réforme, 23 septembre 1885 La Réforme, 29 mai 1885. K. Rabin, «Exposition de tableaux & études de MM. Navez et Manduau », in Le Moniteur du Congo, 27 septembre 1885.

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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un

deviendra, à l'égal d'autres pays comme l'Italie lieu de prédilection pour la peinture:

ou l'Algérie,

N'ayant pas voyagé au Congo, je me garderai bien de discuter les questions politiques et économiques que le nouvel Etat a soulevées, mais en artiste peintre, il me sera permis de constater qu'il n'y a pas lieu pour l'art de regretter les résultats de la conférence de Berlin. Tout artiste qui se respectera devra bientôt, sous peine de passer pour un cancre, faire son tour au Congo, aussi bien que l'on a été à Rome, à Dresde, à Munich, tout comme on a portraituré la Hollande, la Suisse, Ie Tyrol, l'Auvergne, l'Espagne, l'Italie, l'Algérie. 1

Comme le chroniqueur est lui-même peintre, il dresse une liste des œuvres exposées 2, accompagnées de ses commentaires. Les critiques formulées à l'égard de la technique et de la composition indiquent que Manduau est un amateur. N'oublions pas que ces toiles sont censées avoir été brossées sur place dans des conditions difficiles. Dans le tableau intitulé Issanghila par exemple, l'avantplan est qualifié de «sommaire ». Le critique va plus loin et explique que «[...] cette dernière remarque s'applique à presque tous les tableaux de MM. Manduau et Navez ; c'est évidemment là une négligence qu'ils devront rectifier dans la suite» 3. L'accent est mis sur la difficulté à maîtriser la lumière et les couleurs du paysage congolais. Dans Vue de Banana 4, K. Rabin écrit:
Les toits des factoreries et huttes sont d'une lumière éclatante; ce blanc donne mal aux yeux tant le soleil est intense; le ciel néanmoins reste sombre et l'eau du fleuve roule des vagues noirâtres; il Y a là un contresens de peinture. Dans Grande île du Stanley Pool, l'auteur, qui ne connaît pas la forêt tropicale, s'étonne de l'usage de la couleur:

K. Rabin, op. cit. En ce qui concerne la conférence africaine de Berlin (novembre 1884 - février 1885), nous renvoyons le lecteur à la publication de Jean Stengers, Congo. Mythes et réalités. 100 ans d'histoire, Paris, Louvain-IaNeuve, Duculot, 1989, pp. 79-89. 2 Idem. 3 Idem. 4 Il s'agit peut-être du tableau reproduit sur la fiche MRAC, inv. 56.56.467.

1

28.

Sabine Comelis

C'est une bonne étude d'arbres; les racines et le tronc sont remarquableset travailléspar une main nerveuse; les verts sont moins bons et d'une crudité qui n'existe pas dans la nature. Ces deux remarques prouvent que l'auteur de l'article voit les peintures de Manduau d'un point de vue occidental. Ce qui lui paraît un « contresens de peinture» est probablement la réalité au Congo telle que Manduau s'est efforcé de la reproduire avec la plus grande fidélité. De même lorsque le critique note que les verts utilisés par Manduau et Navez n'existent pas dans la nature. L'auteur n'a aucune expérience de la forêt tropicale. Ces textes traduisent une sorte d'incompréhension entre un public sensible à la peinture de paysage impressionniste et les œuvres rapportées du Congo. Ailleurs, par contre, dans Paysage de la rive sud, le peintre s'extasie devant une « coloration magnifique» et déclare:
On sent la chaleur tropicale dans les reflets métalliques du soleil sur cette terre brûlée. 1

Un deuxième article, intitulé Exposition du Congo à l'Alhambra et rédigé sous le pseudonyme « Zaïre », paraît dans Le Moniteur du Congo la semaine suivante 2. «Zaïre» fournit des détails sur l'environnement ethnographique en montrant un intérêt particulier pour les objets exposés, d'autant plus que, contrairement à l'exposition d'Anvers, ceux-ci ne sont pas enfermés dans des vitrines, mais «[...] sans façon étalés sur une grande table, ou accrochés au mur ». Il met aussi en avant la reproduction grandeur nature d'une porte de «chimbèque » du Haut-Congo et note à ce sujet: [...] les peintures qui ornent cette porte offrent beaucoup d'analogie
avec les décorations égyptiennes.

L'auteur de l'article nous apprend aussi que, dans l'exposition, figurent des portraits des chefs Galiema, Dilemba et Makoko de même que des aquarelles qui « retracent tout le cours du Congo ». TI
1 Enfin, en évoquant le tableau Baleinière remontant les rapides, l'auteur de l'article a ce mot: « [... ] ce pays doit être horriblement beau» (K. Rabin, op. cit.). Peut-être s'agit-il de la toile conservée au MRAC, inv. A 773 ? 2 Le Moniteur du Congo, 4 octobre 1885.

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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note également les croquis du transport d'une section du bateau Stanley à «Tschimbon River », d'une vue de Léopoldville et d'un dessin du chef du Pool et de sa femme. Ensuite vient une liste d'objets tels «guitares du Congo », nattes tressées, poteries, collections de couteaux, lances, boucliers et pagaies de l'Aruwimi, et enfin des «fétiches» qui «grimacent et font des gestes quasi obscènes sur la muraille », la «garde robe complète d'une femme congolaise» ainsi que la panoplie habituelle de souvenirs destinés à entretenir la nostalgie: tambours, pipes, tabac, dents d'hippopotames, paniers, minerais de cuivre du Quilou, oiseaux empaillés ainsi que «des centaines de photographies ». A l'en croire, l'exposition attire du monde et est une réussite quoiqu'elle fut montée avec peu de moyens. Dix-sept ans plus tard, en 1912, le premier directeur du nouveau Musée du Congo, Alphonse de Hauleville, portera le même jugement que «Zaïre» sur des statuettes et autres objets réceptacles de pouvoir exposés au musée de Tervuren «où l'exagération de certains détails génésiques constitue un spectacle répugnant et obscène », écrit-il 1. Ces réflexions reflètent l'esprit du temps. Les objets ethnographiques dont il est question plus haut sont considérés comme curieux, voire impressionnants, mais on ne les trouve ni « beaux », ni « convenables ». Compte tenu de la description que nous laisse «Zaïre », L'Exposition du Congo de Manduau présente donc plus d'un point commun avec l'exposition d'Anvers. En raison du succès dont semblait jouir l'exposition, il était intéressant de dépouiller, par curiosité, la revue L'Art Moderne de 1885. Cette importante Revue critique des arts et de la littérature compte, dans son comité de rédaction, Octave Maus, qui préside aux destinées des XX, l'un des plus célèbres groupes artistiques belges du 1ge siècle, et Edmond

1 Manduau note «Tchumbu river» sur le petit croquis figurant dans un de ses carnets, MRAC, archives Manduau, inv. 56.90.216. La citation de Alphonse de Hauleville est publiée in Sabine Comelis, «Le Musée du Congo belge, vitrine de l'action coloniale (1910-1930) », in Actes du colloque organisé par le musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie et le Centre GeorgesPompidou, 3-6 juin 1998, Paris, Musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie, Maisonneuve et Larose, 2000, pp. 71-86, spécialement p. 75.

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Picard qui publiera En Congolie en 1896. Il s'agit d'une revue sensible au renouveau dans l'art et la littérature. En dépit du caractère modeste de l'exposition de Manduau et du fait que ce dernier travaille en dilettante, le thème de l'exposition, nouveau et exotique, aurait pu susciter l'intérêt de la revue. La faible qualité des œuvres de Manduau sur le plan esthétique de même que le caractère assez confidentiel de l'exposition expliquent peut-être pourquoi L'Exposition du Congo n'y fait l'objet d'aucun commentaire.
La Civilisation au Congo et Le Moniteur ou la chicotte et la chaîne du Congo

La Civilisation au Congo trouve probablement son origine dans un carnet de notes où Manduau a croqué la scène primitive à l'encre. L'esquisse diffère de la toile. La victime est agenouillée devant l'un des piliers soutenant la toiture d'une bâtisse. Elle est également maintenue par deux Africains, mais les personnages Européens et Africains - qui assistent à la punition sont plus nombreux 1. L'artiste a donc simplifié la scène dans sa composition définitive, de façon à mettre en évidence la victime, l'Africain en uniforme qui administre la chicotte et l'Européen qui a vraisemblablement ordonné la punition. Le carnet contient également un croquis qui illustre la punition de la chaîne. Les deux types de punition, la chicotte et la chaîne, peints dans les croquis de Manduau et dépeints dans les textes extraits du Moniteur du Congo qui vont suivre, sont restés en usage à travers toute l'histoire de l'Etat Indépendant du Congo. Ces moyens de coercition furent critiqués par la presse, notamment au cours de sa campagne contre le régime du caoutchouc, le fameux red rubber ou «caoutchouc rouge ». Du reste, le régime belge continua à faire usage de la chicotte. La mémoire collective en a gardé un souvenir si vivace qu'une icône célèbre de la peinture populaire congolaise contemporaine représente la peine de la chicotte sous le titre

1

MRAC, archives Manduau, carnet« P », inv. 56.90.217.

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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Colonie-Belge 1885-1959, 1959 étant la date à laquelle la chicotte fut finalement abolie 1. Henry Morton Stanley, que Le Moniteur du Congo n'épargne pas dans ses colonnes puisqu'il dénonce ses procédés brutaux et son manque d'humanité, reconnaît dans son journal Congo 18781882 qu'il utilise la chaîne 2 :
chains, make neck collars and link the prisoners together. 3

I had no other recourse than to make use (up?) on the light boat

Quant à Camille Coquilhat, désigné comme adjoint à Léopoldville en janvier 1883 pour s'occuper du service des vivres, il évoque également la punition de la chicotte au sujet de laquelle il conclut:

1 Le professeur Jean-Luc Vellut me fait remarquer que les agents de l'AIC ont repris à leur compte des brutalités qui furent probablement héritées de la «culture esclavagiste» et qu'ils ont trouvées sur place. L'hypocrisie résidait dans le contraste entre la «civilisation» que les Européens étaient censés apporter et les méthodes appliquées par les «civilisateurs» (Lettre de JeanLuc Vellut à l'auteur, 22 août 2001). Au sujet de la dénonciation des brutalités occasionnées par le régime du caoutchouc, voir: Daniel Vangroenweghe, Du sang sur les lianes. Léopold Il et son Congo, Bruxelles, Didier Hatier, 1986 ; Sabine Cornelis, Croquis congolais, op. cit. ; Jules Marchal, L'Etat libre du Congo: Paradis perdu. L'histoire du Congo, 1876-1900 (2 vol.), Borgloon, Editions Paula Bellings, 1996; Adam Hochschild, Les Fantômes du roi Léopold. Un holocauste oublié, Paris, Belfond, 1998. En ce qui concerne le thème de la chicotte dans la peinture populaire congolaise, voir par exemple Johannes Fabian, Remembering the Present. Painting and Popular History in Zaïre, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1996 et Bogumil Jewsiewicki (dir.), A Congo Chronicle. Patrice Lumumba in Urban Art, New York, New York Museum for African Arts, 1999. 2 Voir par exemple le premier numéro du Moniteur du Congo qui contient un article intitulé «Stanley au point de vue humanitaire », pp.2-3. Archives Henry Morton Stanley, MRAC, journal Congo 1878-1882, février 1882, p. 436. 3 «Je n'avais d'autre recours que d'utiliser de légères chaînes de bateaux, de faire des colliers de cou et de lier les prisonniers ensemble ». Plus tard, en 1898, le bourgmestre de Bruxelles, Charles BuIs, évoque lui aussi la chaîne et la chicotte. Il remarque que, si les chaînes sont légères et les travaux peu pénibles, ce moyen de coercition a des conséquences dramatiques pour les Africains qui ne le supportent pas, cf Charles BuIs, Croquis congolais, Bruxelles, G. Balat, 1899, pp. 12, 41.

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Dans ces pays vierges, où l'homme blanc doit obtenir de grands résultats avec des moyens infimes, l'abolition de ces peines [sic] serait une absurdité et un danger. 1

La Civilisation au Congo peut certainement être considéré comme le tableau le plus engagé d'Edouard Manduau. Il s'agit aussi de l'image la plus « subversive» rapportée par un membre de l'Association Internationale du Congo. Reproduit en gravure, La Civilisation au Congo sert d'illustration pour la couverture du second numéro du Moniteur du Congo accompagné de cette légende:
La civilisation en Afrique centrale. La chicotte. La chicotte est une lanière de peau d'hippopotame tordue et séchée. Elle est le juge de paix à l'égard des noirs de toutes les stations de l'Association Internationale du Congo. Notre gravure représente le juge de paix en fonctions. 2

Le journal hebdomadaire Le Moniteur du Congo fut édité entre le 27 mai et le Il octobre 1885 par« une phalange d'explorateurs libres », comme se plaît à les appeler un des chroniqueurs. Parmi ces anciens agents de l'Association Internationale du Congo figure Edouard Manduau. L'administration et la rédaction du journal avaient leur siège chaussée d'Ixelles, à Bruxelles, au numéro 12, puis au numéro 49. Le Moniteur du Congo prend le contre-pied du Mouvement géographique qui, sous la direction du géographe et critique d'art Alphonse-Jules Wauters, est le principal outil de propagande de l' œuvre léopoldienne. Le Moniteur du Congo entreprend de faire connaître au public belge la « vérité» sur ce qui se passe au Congo: Nous ne sommes ni journalistes ni pamphlétaires; nous avons tous visité le Congo, nous en avons rapporté des impressions vives et douloureuses. Nous les livrons à nos concitoyens sous la forme d'un journal, qui paraîtra aussi longtemps qu'il le faudra pour dévoiler
1 Camille Coquilhat, Sur le Haut-Congo, Paris, 1. Lebègue, 1888, p. 101. 2 Le Moniteur du Congo,5 juin 1885. Cette page de couverture est reproduite in Luc Vints, Kongo made in Belgium. Beeld van een kolonie in film en propaganda, Leuven, Kritak, 1984, p. 15. Au sujet du Moniteur du Congo et de cette couverture, voir aussi Françoise De Moor et Jean-Pierre Jacquemin, « Notre Congo/Onze Kongo », in La Propagande coloniale belge: fragments pour une étude critique, Bruxelles, CEC, 2000, p. 22.

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l'œuvre néfaste que l'on projette [...]. Nous prenons l'engagement d'honneur de ne dire que la vérité,rien que la vérité. 1 Ce journal ainsi que l'équipe qui l'a rédigé restent curieusement à étudier. Tel n'est pas mon but dans cet article. Je me contente d'ouvrir la perspective et de livrer quelques extraits en relation avec Edouard Manduau et La Civilisation au Congo. D'après la teneur des articles, on peut penser que ses rédacteurs appartiennent au milieu anticlérical car les critiques portent abondamment sur les procédés utilisés par les congrégations religieuses pour s'implanter au Congo 2. Le journal attaque en outre l'Association Internationale Africaine, la première tentative de Léopold II par la voie orientale, l' AIC et l'Etat Indépendant du Congo (EIC). On remarque du reste que l'AIA et l'AIC sont souvent confondues. Le cas échéant, le journal n'hésite pas à entretenir une certaine polémique. Les articles sont signés à l'aide de l'initiale d'un prénom et d'un nom imaginaire, le tout correspondant à un jeu de mots comme, par exemple, K. Rabin, A. Trapp ou par d'autres pseudonymes tels «L'Amer », «Zaïre », «Nioka » 3. Ainsi, dès que Léopold II pose la main sur le Congo, Le Moniteur du Congo prévient les Belges contre l'entreprise de leur souverain. Dans ses notes personnelles, Edouard Manduau porte un regard sévère sur certains membres de l'Association. TI souligne l'antagonisme qui règne entre Belges et Anglais, en désapprouvant la conduite de ces derniers 4. Au cours de sa mission au Congo, alors qu'il est en route vers le Stanley Pool, Manduau écrit qu'il traverse un village:
1 «Notre programme », n° 1, 27 mai 1885, p. 1. signé «La Rédaction ». 2 Par exemple «Les Missions religieuses au Congo », in Le Moniteur du Congo, n° 1, 27 mai 1885, pp. 1-2. 3 Nioka, «Amen », in Le Moniteur du Congo, Il octobre 1885, Edouard Manduau signe un article sur la photographie au Congo, in Le Moniteur du Congo, 30 août 1885, M.-Chr. Brugaillère, «Un Journal au service d'une conquête: Le Mouvement géographique (1884-1908) », in Pierre Halen et Janos Riesz, Images de l'Afrique et du Congo/Zaïre dans les lettres belges de langue française et alentour, Bruxelles, Kinshasa, Textyles-Editions et Editions du Trottoir, 1993, pp. 23-35. 4 En effet, l'AIC avait engagé beaucoup de Belges, mais aussi un grand nombre d'Anglais, d'Allemands, etc. Cf MRAC, archives Manduau, camet «P », inv. 56.90.217.

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[...] complètement abandonné les habitants s'étant sauvés dans les forêts à la suite des troubles récents. M. D[anfeld ?][[ayant été maladroitement leur faire la guerre pour des colis disparus a rompu complètement les caravanes entre Manyanga et le St-Pool. 1

Hormis cette remarque, il ne fait aucune allusion à la scène de la chicotte. Il n'évoque pas non plus son activité de peintre, à l'exception d'une seule mention «La peinture en Afrique» sans autre explication 2. En revanche, Le Moniteur du Congo mentionne un épisode qui fait penser à l'illustration de Manduau. Sous le titre Gendarme en Afrique, l'auteur, qui utilise le pseudonyme «capitaine G. Manqué» 3, rapporte l'anecdote suivante au sujet de l'administrateur général à Chas sanga (Grantville), le capitaine Elliott:
Notre chef, désirant se rendre promptement à la station de Rudolphstad, sur la côte avait fait demander aux princes des villages environnants une quinzaine d'hommes pour porter son hamac. Les naturels, alléchés par l'espérance d'un bon salaire, ne se firent pas prier et vinrent en masse. Une discussion s'éleva entre les noirs et le grand chef blanc à propos de ce salaire. Un peu de condescendance et de douceur aurait apaisé le différend; mais le capitaine Elliott ne l'entendait pas de cette oreille. Les porteurs qui avaient élevé des réclamations furent enchaînés sur son ordre à des piliers, et l'infâme chicotte vint leur labourer les chairs. Ce n'était pas assez. M. Elliott fit sonner les soldats et ordre fut donné aux deux capitaines présents de mettre le feu aux villages environnants. Soixante soldats munis de fusils longue portée allèrent durant toute la journée promener le carnage et la désolation chez les nègres. Les supplications des chefs noirs, qui étaient venus se rouler aux pieds du tigre à face humaine ayant nom capitaine Elliott ne purent avoir raison de la colère de ce digne agent de l'Association. Au nom de la civilisation et forcés par nos supérieurs nous avons commis une infamie. Que le sang versé retombe sur eux et leurs complices. Dans un autre numéro, 4 chaîne : «L'Amer» évoque la punition de la

1

2 Idem. 3 Le Moniteur du Congo, 5 juin 1885. 4 «Qui mérite la chaîne », in Le Moniteur du Congo, 2 août 1885.

MRAC,ArchivesManduau,carnet «F », inv. 56.90.218.

Edouard Manduau et La Civilisation au Congo (1884-1885)

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Maintes fois nous nous sommes posé cette question lorsque, sur notre route, nous rencontrions des nègres enchaînés, obligés d'exécuter les plus pénibles travaux sous la surveillance brutale et incessante d'employés barbares; maintes fois nous avons répété cette demande en voyant de quelle façon abominable certains négociants et aussi l'Association Internationale traitent actuellement encore leurs esclaves (que, par crainte des lois sur l'esclavage, l'on désigne sous le nom d'engagés volontaires [sic] ou de servants de cases), et presque toujours après avoir approfondi le mystère de l'enchaînement d'un malheureux, nous avons dû reconnaître que le carcan serait bien mieux à sa place au cou de l'Européen qui le rive, qu'à celui du paria qui le porte.

Conclusion En résumé, le tableau d'Edouard Manduau permet de souligner le discours d'une certaine opposition en contrepoint d'une structure qui se met en place et qui va créer d'efficaces moyens de propagande, parmi lesquels les participations du Congo aux expositions universelles comme celle d'Anvers en 1885 s'avéreront particulièrement sûrs. Ce tableau possède donc une valeur historique exceptionnelle car il est rare de trouver, dans les collections de peinture, d'aquarelles ou de dessins originaux, des images aussi virulentes sur l'entreprise de Léopold II. Les textes du Moniteur du Congo mettent, quant à eux, en garde, dès 1885, le public belge et occidental contre « La Civilisation en Afrique centrale» 1.Il serait tentant de chercher parmi leurs auteurs, qui inaugurent en Belgique la mode des textes appliqués à l'entreprise coloniale signés par des pseudonymes, mode qui perdurera tout au long de la période coloniale, l'un des créateurs des Mystères du Congo déjà étudiés par Marc Quaghebeur. Les deux idéologies sous-jacentes au Moniteur du Congo et aux Mystères du Congo sont toutefois antagonistes puisque cette revue dénonce ce que le premier roman

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Couverture

du Moniteur du Congo, n° 2.

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d'aventures consacré au Congo de Léopold II s'efforcera de rendre . 1 popu IaIre. Pirouette d'un homme qui arrive au terme de son existence, adhésion au nouvel ordre colonial, ou tout simplement, volonté d'être reconnu comme un «pionnier », quoi qu'il en soit, Edouard Manduau prête des tableaux, des dessins et des documents de sa collection personnelle pour des expositions de propagande au cours de l'entre-deux-guerres. Celles-ci sont du reste organisées sous la tutelle de l'Office colonial, un des services du Ministère des Colonies. Manduau participe notamment à l'exposition universelle d'Anvers, en 1930, au Salon des artistes congolais, en 1933, et au Pavillon du Congo, à l'Exposition universelle et internationale de Bruxelles, en 1935. La même année, Edouard Manduau propose à l'autorité coloniale d'acquérir un tableau, une vue de Borna en 1884 afin de l'exposer au Musée Colonial de Tervuren. L'administrateur général des Colonies refuse cette proposition. Finalement, une part appréciable de sa collection aboutira toutefois dans l'institution à laquelle ilIa destinait 2. Si La Civilisation au Congo et Le Moniteur du Congo furent les supports d'un discours réfractaire au climat apologétique qui se mettait en place autour de l'entreprise léopoldienne dès avant la création de l'Etat Indépendant du Congo, le tableau et le journal sont restés dans l'ombre très longtemps. Ils représentent pourtant un temps fort puisqu'il s'agit de la première dénonciation des
1 Marc Quaghebeur, «Des textes sous le boisseau », in M. Quaghebeur (dir.), Papier blanc, encre noire. Cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), Bruxelles, Labor, «Archives du Futur », 1992, T. 1, pp. VII-XCIV et Marc Quaghebeur, «Zwanze et Science à la conquête de l'Empire: Nirep et Les Mystères du Congo », in Pierre Halen et Janos Riesz, op. cit., pp. 205-233. 2 Note du directeur de l'Office colonial intitulée: «Note pour Monsieur l'administrateur général », n° 881, 24 mars 1933, Archives Africaines, fonds Office colonial, OC 414. Lettre de Edouard Manduau à Monsieur Jansen, Ministère des Colonies, Bruxelles, le 16 novembre 1935, Archives Africaines, fonds Office colonial, OC 434. Lettre de l'administrateur général des Colonies à Edouard Manduau, s.1., 28 novembre 1935, Archives Africaines, fonds Office colonial, OC 434. Salon des Artistes congolais. Exposition d'œuvres d'inspiration coloniale, à l'Office colonial, du 21 mars au 5 avril 1933, Bruxelles, 1933.

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