FONDATION DE LA SOCIOLOGIE AMÉRICAINE

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" Le paysan Polonais en Europe et en Amérique " de William Isaac Thomas et Florian Znaniecki est un des ouvrages fondateurs de la sociologie américaine et plus particulièrement de l'École de Chicago. Cette édition en français rassemble la Note Méthodologique, et les trois chapitres où est élaboré le concept de désorganisation sociale qui va être utilisé de 1915 à 1935, pendant l'âge d'or du département de sociologie de l'Université de Chicago.
Publié le : dimanche 1 octobre 2000
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EAN13 : 9782296419131
Nombre de pages : 353
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FONDATION DE LA SOCIOLOGIE AMERICAINE
MORCEAUX CHOISIS

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9524-9

William Isaac Thomas et Florian Znaniecki

FONDATION DE LA SOCIOLOGIE AMÉRICAINE
MORCEAUX CHOISIS

Préface de Suzie Guth

Traduit de l'américain par Jacques Destrade, Suzie Guth, Jean-Marc Leveratto, Alain Quemin, Cherry Schrecker, Hanne Troest-Petersen. Coordination: Suzie Guth

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

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Préface Suzie Guth

PREFACE

Le Polish Peasant in Europe and An1erica (deux mille deux cent cinquante pages dans sa première édition) a découragé plus d'un lecteur, non seulement par sa longueur, mais aussi par son coût, qui, lors de sa première livraison, était fort élevé. En 1918, l'ouvrage, vendu par souscription, était essentiellement destiné aux acheteurs institutionnels. La première édition, tirée à mille cinq cent exemplaires, fut épuisée en 1926, une seconde édition en deux volumes de mille cinq cent exemplaires à dix dollars fut lancée en 1927. L'ouvrage n'a donc jamais été un succès de librairie comme le sera bien plus tard l'œuvre de jeunesse de William Foote Whyte, Street Corner Society. Cette confidentialité relative, jointe à la masse de données disparates que renferment les cinq volumes (ou les deux volumes, selon l'édition) va entretenir, semble-t-il, l'aura de cet ouvrage, de ses auteurs, et contribuer à asseoir le mythe fondateur de la sociologie américaine à Chicago. Malgré son énormité, - l'ouvrage n'a cette dimension qu'en raison des matériaux qui sont présentés (plus de mille cent pages de données quasiment
brutes, sans compter les nombreux cas présentés dans le texte)

- il ne

France 2. Thomas indique souvent que les Polonais soit sont doux
comme des moutons (les propriétaires fonciers les appelaient d'ailleurs les bêtes), soit manifestent leur volonté de puissance d'une manière

suscite pas la lassitude, l'ennui, l'exaspération que peut engendrer la lecture de l'ouvrage de Pareto, de moitié moins important; ce ne sera pas le « monstre» comme il fut quelquefois appelé. C'est qu'en effet, le Paysan Polonais en Europe et en An1érique est une mine de données empiriques, d'exemples, de cas, et peut être lu dans l'ordre que l'on souhaite. L'autobiographie de Wladeck n'est pas liée aux liasses de correspondance, bien qu'elle cherche à donner un exemple précis de cette désorganisation sociale, à la fois personnelle et familiale, que les migrations en Prusse et en Amérique portent à leur paroxysme. L'ouvrage correspondait à une commande sociale et fut subventionné par une donation de mademoiselle Culver, qui accorda cinquante mille dollars à ce travail et qui finança aussi assez largement l'université de Chicag01. Mademoiselle Culver était l'héritière de monsieur Hull qui avait doté Hull House de Chicago, première forme de centre social, le premier settlen1ent house qui servira de modèle aux autres. Le choix de l'étude des Polonais ne fut pas lié à une quelconque préférence, bien que William Isaac Thomas parlât l'allemand et que nombre de Polonais fussent, avant 1914, Prussiens, Westphaliens, membres de la double monarchie austro-hongroise. Leur réputation à Chicago sera celle d'un peuple incompréhensible. Janine Pont y, dans un ouvrage extrêmement documenté, affirme qu'elle est semblable en

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totalement irréfléchie et inadéquate, en somme le complexe de Caliban

et de Prospero à l'européenne tel qu'il fut décrit par Octave Mannoni 3
lors de son séjour à Madagascar. Dix-huit ans après la publication de l'ouvrage, Willam Isaac Thomas et Florian Znaniecki sont invités à participer à une présentation critique de leur ouvrage par Herbert Blumer et à prendre la parole en 1938 devant le Conseil de la Recherche en Sciences Sociales 4. Thomas indique d'emblée que l'ouvrage est fondé sur une sociologie empirique au jour le jour, Znaniecki pense quant à lui avoir démontré qu'il s'agissait d'un empirisme méthodique raisonné; cette appréciation contrastée des deux auteurs reflète peut-être les tempéraments ainsi que les hasards heureux, la découverte des rubriques de la Gazeta Swiateczna (Gazette des Loisirs), mais aussi des hasards malheureux (la perte par un informateur d'un tiers de la documentation). Le recueil des données fut d'autant plus systématique qu'il devait donner, par interprétation (Verstehen) le contexte d'un processus, d'une action en cours, d'une attitude, d'une valeur sous-jacente, d'un usage, d'une coutume. Le matériau doit à partir de différentes situations conférer l'insight à l'observateur extérieur lui faire saisir de l'intérieur la signification d'une conduite, d'une interaction avec des tiers. C'est la raison pour laquelle ces données sont qualifiées de nlatériallX hllnlains par excellence par Thomas en ce jour d'hommage critique. Faisant référence à des études de cas en suédois et en yiddish, Thomas déclare: « Je pense que ces documents sont tout à fait supérieurs aux seules histoires de vie» 5. C'est pour cette raison que nous présenterons au lecteur français plusieurs types de matériaux empiriques, d'une part deux liasses contrastées de lettres de membres polonais de deux familles et d'autre part les cas illustrant sa théorie des motivations et lui donnant sens. Car si certaines théories sont devenues aujourd'hui obsolètes, au moins dans leurs formulation, l'empirisme méthodique demeure la méthode majeure de la sociologie et de l'anthropologie. Comme nous l'avons indiqué, l'ouvrage reste l'opus magnum pour les membres du département de sociologie de l'université de Chicago, bien qu'aucun texte de Thomas ne figure dans le premier manuel de sociologie, appelé aussi la Bible Verte. Qui a lu attentivement ces mille pages de lettres divisées en cinquante séries et qui ne sont commentées qu'en introduction? Ce courrier acquiert aujourd'hui une autre valeur, celle de document témoin de la période précédant la première guerre mondiale en Europe Centrale. Il reflète la sociabilité familiale d'un monde considéré comme traditionnel où, comme dans la France de l'ancien régime, les seize fê-

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Il

tes chrétiennes étaient chômées au lieu des six de la république française 6. Le ton assez formel de ce courrier nous rappelle, s'il en était besoin, les lettres de nos grands parents, qui eux aussi vivaient dans ces attitudes et dans ces rôles familiaux. On ne peut que se réjouir de trouver aujourd'hui encore ce matériau brut, non travaillé, simplement rangé selon différents genres. Il est ici prêt à l'emploi pour toute analyse sémiologique ou structurale ou simplement thématique. Pourquoi avoir choisi deux séries complètes, alors qu'il eût été peut-être préférable que le lecteur se fasse une opinion sur la base d'un échantillon plus vaste de correspondance? Eli Zaretsky dans une version abrégée du Polish Peasant in Europe and Anlerica, parue en 1984, présente un bouquet de lettres, un échantillon choisi dans huit séries des familles Wroblewski, Kozlowski, Markiewicz, Sekowski, Raczkowski, Borkowski, Porzycki, Jasinski (p. 98-188) 7. Cet éventail très large offre l'avantage de montrer des situations très différentes ainsi que la désintégration sociale très variable aux Etats-Unis, mais il a l'inconvénient de n'offrir qu'un bref aperçu des processus sociaux et des interactions sociales. Zaresky montre l'extrême diversité de la correspondance, mais il occulte l'élément essentiel des relations sociales: le travail du temps qui finalise en quelque sorte l'intention de l'acteur. C'est la raison pour laquelle nous avons préféré présenter in extenso la correspondance de deux familles, celle des Wroblewski et celle des Sekowski. La première appartient à la petite noblesse paysanne 8, mais vit de la même manière que les paysans désargentés des alentours, et le principal correspondant, Waléry, est un jardinier. Cette famille, plus proche de celles décrites par Thomas Hardy, ne hante pas les châteaux et les manoirs, mais fréquente les voisins du village et célèbre à sa manière naissance, mariage et enterrement, tout en s'endettant à chaque cérémonie. Son domaine est comme celui des autres, éparpillé en une quarantaine de petites parcelles. Les Wroblewski seraient plutôt sur la pente descendante, celle de la dilution familiale en Pologne et en Amérique et celle de l'appauvrissement, dans la mesure où le patrimoine familial ne s'est pas transmis de père en fils. Les Sekowski au contraire travaillent dans un château près de la frontière de la Prusse, ils manifestent une volonté délibérée d'ascension sociale, de mobilité sociale que ce soit par l'émigration temporaire en Prusse ou par l'émigration américaine. L'argent de l'immigration représente pour eux une source explicite de revenus. Rappelons que l'émigration saisonnière en Prusse ou en Westphalie fut la source principale du changement selon Thomas et Znaniecki et le premier mouvement de population dans les Polognes. Il est paradoxal de constater qu'à une vingtaine d'années

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d'intervalle, une vocation de sociologue s'est affinnée par deux fois en

Prusse sur des problèmes et des méthodes empiriques 9.
Rappelons pour mémoire que la carrière de Max Weber commença véritablement grâce à son action militante et sociologique pour le Verein für Sozialpolitik. L'enquête, menée dans la plus grande partie du Reich allemand - à l'Est comme à l'Ouest -, fondée sur un questionnaire rempli non par les intéressés, mais par les propriétaires fonciers pour la première enquête et par les pasteurs, pour la seconde, est remarquable à plus d'un titre: - elle élabore une véritable comparaison, notamment sur les variations du patriarcat mais aussi sur les relations entre maîtres et serviteurs, - elle cherche à mettre en évidence les ressources des différents agents agricoles et ce faisant, elle élabore une sorte de typologie des travailleurs du monde rural avec de nombreuses références au régime latifundiaire de la Rome antique. Voici comment Weber envisage en conclusion l'évolution du monde rural en Prusse orientale et en Poméranie.10 « C'est pourquoi les lnsleute allenlands, SlÎrs d'eux-nlênles, doivent, là où ils existent encore, s'effacer devant les ouvriers migrants russopolonais,. les Konl0rniks polonais ne connaissent pas ce risque grâce à leur niveau de vie inférieur,. en revanche, les travailleurs libres sont chassés du pays par l 'inlnligration provenant de l'Est,. et finalenlent, conlme le montre la conlparaison des salaires dans la haute vallée de la Vistule entre 1873 et aujourd'hui, le niveall des salaires s'est tassé. Ce processus se développe égalenlent, lentenlent nlais sûrement, là où le systènle patriarcal existe encore: en Haute Ponléranie et en Prusse orientale. Le résultat est avant tout un recul constant de la gernlanité (Deustchtunl). A l'Est, le niveau de con~~'cience e l'ordre (Stand) des d ouvriers agricoles et leur niveau alinlentaire vont tout sinlplement de pair avec la gernlanité ». En conclusion de son allocution, Weber dira: « La dynastie des rois de Prusse n'est pas appelée à régner sur un prolétariat rural sans patrie et sur un peuple de nligrants slaves à côté de paysans parcellaires polonais et de latifundia dépeuplées, ce à quoi l'évolution actuelle conduira si l'on n'intervient pas,. au contraire elle doit régner sur des paysans allenland5 à côté d'un ordre de grands propriétaires employant des ouvriers ayant conscience de leurs perspective d'avenir dans l'accession à une existence indépendante dans leur patrie». Weber veut montrer que le remplacement d'une main d'œuvre par une autre modifie l'ordre salarial mais aussi, plus globalement, la culture de

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la Marche, du Brandebourg, de la Prusse orientale etc. L'auteur évoque la fin de certaines relations d'interdépendance ou de domination en raison des nouvelles prestations sociales (pension, maladie et vieillesse - nous sommes en 1882). Ainsi l'ouvrier agricole devient indépendant du seigneur en raison des prestations sociales, l'individualisme genne, l'aspiration à être chez soi apparaît comme une possibilité envisageable, même si l'exploitation n'est pas viable. Cette conduite montre la fin du patriarcat prussien et une forme de rationalité chez le salarié agricole, même si sa conduite économique n'est pas raisonnable sur le plan économique. En somme, la venue des ouvriers agricoles polonais à l'Est de l'Elbe a transformé la relation ouvrier agricole - métayer, elle a conduit à la ruine des métayers allemands sans faire la fortune des Polonais. Le salariat agricole devient dans son organisation en caserne (à deux étages) comparable au salariat industriel. En 1896, Weber reprend ce thème à propos du monde de la Rome antique, il trace un véritable parallèle pour montrer l'émancipation progressive du non-libre. Il est paradoxal de constater que le changement social à l'Est de l'Elbe (bien que les enquêtes du Verein aient aussi porté sur le reste de l'Allemagne rurale et même sur l'Alsace-Lorraine 11 pour laquelle Weber n'a dénombré que deux réponses) fut pour les trois fondateurs de l'épistémologie et de la méthode sociologique le terrain où s'est élaborée la discipline. L'un a considéré que le mouvement migratoire était néfaste à l'Allemagne, alors que les deux autres ont vu en lui la matrice du changement culturel, en Pologne d'une part et en Amérique d'autre part. On peut dire sans se tromper que la Pologne a séduit en raison de son Territoire sans non112. Thomas fut explicite à ce sujet: l'absence d'Etat national, la réputation chicagoane des Polonais, la subvention de Madame Culver avaient joué en faveur de leur étude. Nous pouvons d'ailleurs considérer qu'il s'agit four Weber et pour Thomas de stratégies de carrière protestantes 1 . L'orientation philanthropique des fonds de Thomas n'est plus à démontrer, par contre l'affiliation à la société évangélique de Max Weber, moins commentée en français, si ce n'est dans l'excellent article de Michael Pollak14, appartient aussi à la veine philanthropique allemande, comme le montre Elly Reuss-Knapp dans ses souvenirs 15. Eléonore Knapp, fille du professeur Knapp, spécialiste des paysans de Prusse, recteur de l'université de Strasbourg, était une AltDeusche, née à Strasbourg. Elle évoque dans ses souvenirs la figure du pasteur Neuman, dont l'influence lui semblait immense à l'époque et

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notamment à Strasbourg. Voici ce qu'elle dit de son arrivée à Strasbourg: « L 'hiver suivant Neun1an vint à Strasbourg et je l'entendis parler en public pour la pren1ièrefois. L'in1pression qu'il fit était d'une force indescripti ble ». Albert Schweitzer appartenait à ce cercle, mais aussi Max Weber, qui cherchait auprès du père d'Eléonore Knapp une confirmation de ses idées sur l'évolution du paysannat en Prusse et à l'est de l'Elbe ainsi qu'un encouragement dans la carrière universitaire. Pour Michael Pollak, il s'agit là d'un sujet rentable qui va, en cette période de pénurie de postes, ouvrir la carrière universitaire à Max Weber. En d'autres termes, les problèmes politiques et sociaux posés par les mouvements de travailleurs agricoles sur les marches de l'Europe Centrale, mais aussi dans leurs migrations transatlantiques, ont constitué pour les cercles de réflexion protestants le point d'appui d'une définition d'une politique, qu'elle soit municipale ou qu'elle soit nationale. Max Weber ainsi que William Isaac Thomas en furent les instigateurs; pour le premier, les études menées, les conférences données au cœur du Reich, furent les prémisses d'une carrière universitaire, pour le second, elles en furent le chant du cygne et n'ouvrirent une caITière académique qu'à son jeune collaborateur polonais, Florian Znaniecki.

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1. Une œuvre duelle.
La traduction des morceaux choisis du Polish Peasant in Europe and in America pose de multiples problèmes liés à la grande variété des auteurs: paysans polonais, universitaire contractuel polonais, américain de souche. Le style, l'appareil critique montrent à l'évidence ce que l'hommage de 1938 avait déjà révélé, ce que confirmera le recueil de morceaux choisis publié avec la collaboration de Robert Biersted dans la collection dirigée par Morris Janowitz: la part importante qu'a pris Znaniecki. Dans cet ouvrage publié en 1969, la note méthodologique du Paysan polonais lui est totalement attribuée. D'après Thomas, ces règles de la méthode seraient le fruit d'une collaboration et d'une discussion, juste avant la publication des deux premiers volumes. Voici ce que Thomas déclare: « C'était une conlbinaison de propositions que j'avais faites pendant plusieurs années pour un cours sur les «attitudes sociales» et un
certain nonlbre de points de vue
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que Znaniecki avait exposés dans un

ouvrage en polonais sur les «valeurs». C'était dans le genre d'un essai. Bien sûr, notre enquête a eu une certaine influence, nlais ce n'était pas seulenlent la résultante de celle-ci et ses recomnlandations n'étaient pas systénlatiquenlent illustrées par des données. C'était conlnle si nous avions fait ce que nous pouvions avec les données, et puis, en attendant, nous avions élaboré une série d'hypothèses qui devaient être testées dans les études ultérieures sur les nationalités et les cultures ». Plus loin, Thomas poursuit: «Je suis d'accord avec notre séparation des attitudes et des valeurs ». Nous pouvons en conclure que les idées, principalement de psychologie sociale, sont bien celles de Thomas, par contre le débat épistémologique et le débat méthodologique reflètent le point de vue, et surtout le style de Znaniecki. En d'autres termes, c'est Znaniecki qui est l'auteur de la note, ses références philosophiques, son style à la fois plus académique, mais aussi sa syntaxe plus gennanique le montrent. Il avoue d'ailleurs qu'à cette époque son anglais écrit était suffisant mais que son oral reflétait son origine étrangère: «Je savais lire et écrire en anglais avant d'arriver ici (il évoque les Etats-Unis), c'est pourquoi j'ai conlnlencé à publier dans cette langue après six nl0is. Je parlais la langue avec plus de problènles et avec un accent étranger assez prononcé qui après quelques nl0is s'est atténué,. ainsi, au bout de deux ans et denli, je pouvais non seulenlent faire des sénlinaires à l'université nlais aussi donner
plusieurs conférences publiques»
17.

Non seulement la note méthodologique est son œuvre, mais aussi la traduction des textes polonais, les notes de bas de page, et peut-être

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certaines introductions portant sur la culture polonaise. La totalité de l' œuvre fut dactylographiée par Madame Znaniecki, une juriste américaine que Florian Znaniecki avait épousé après la mort accidentelle de sa femme à Chicago. Nous nous trouvons donc devant une œuvre composite comportant mille pages de matériaux bruts, des chapitres entiers reflétant le point de vue quelquefois conjugué des deux auteurs, et d'autres fondés sur leur argumentation individuelle. Nous sommes, en raison de la diversité des styles, des sujets, des auteurs, devant une œuvre extrêmement composite, où l'on veut donner à voir, à comprendre, tout en prenant presque explicitement le parti du paysan-noble contre celui du régisseur d'une terre noble. Les traducteurs auraient pu moderniser les propos épistémologiques, faire plus vrai en ce qui concerne le parler d'un paysan slave, cependant, dans ce dernier cas il y aurait eu véritablement la recréation d'un modèle disparu. Nous avons cherché à maintenir le côté populaire des lettres mais sans créer un style. L'art épistolaire de cette époque traite essentiellement des événements familiaux: naissances, mariages et morts. La relation qu'entretient Walery Wroblewski avec ses frères lorsqu'ils s'installent dans une ferme, lorsqu'on lui envoie du maïs doux pour en faire du pop corn est tout à fait exceptionnelle. Enfin le lecteur trouvera dans le texte sur la désorganisation sociale, une sociologie déjà constructiviste dans une certaine mesure, qui préfigure, comme le mentionne Herbert Blumer, l'inter-actionnisme symbolique

ultérieur. Après la publication de l'ouvrage, interrogé par écrit

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en

1938, Znaniecki regrette d'avoir traité implicitement de la norme, celle de la stabilité sociale et de n'avoir pas compris qu'il n'y avait ni commencement, ni stabilité véritable dans le monde social, alors que chacun agit comme si cet état avait un jour existé, comme si les mythes d'origine avaient une réalité autre que celle de donner du sens au temps. 2. Pologne et Polonia. Avant 1918, il n'existe pas de citoyens polonais, ils sont russes, prussiens, autrichiens. D'après la spécialiste des études polonaises, Janine Pont y, les conditions démographiques de la Pologne au début du siècle sont celles du Tiers-Monde: fort accroissement de la population dans le monde rural, accompagné d'un abaissement de la mortalité. Cette situation démographique entraîne son lot de conséquences sur le domaine foncier, sur la distribution des richesses. L'extrême morcellement de l'exploitation familiale - nous en aurons un exemple avec le cas de Walery Wroblewski - lié au partage des terres, la dispersion des

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parcelles rendent cette agriculture peu apte à produire des surplus, si tant est qu'elle arrive à entretenir les familles qui travaillent les terres. A côté des ces arpents de terres, nous trouvons des domaines seigneuriaux de type latifundiaire qui emploient jusqu'à un millier de salariés. Véritables entreprises agricoles, ces domaines, souvent en exploitation indirecte, créent une société rurale d'une tout autre nature que la précédente. Cet univers sera illustré dans l'ouvrage par la famille Sekowski. Chacun comprendra à la lecture des notes de bas de page que les gens du château n'avaient pas la sympathie de l'auteur: c'était le monde dans lequel Florian Znaniecki avait passé toute son enfance et le début de son adolescence. L'immigration polonaise est issue essentiellement de la Galicie orientale (capitale Lemberg - Lwow - ou occidentale - Cracovie) sous domination austro-hongroise. C'est la terre polonaise qui offre le plus de libertés publiques: l'empereur François-Joseph I lui ayant accordé une constitution, elle dispose d'une Diète et le polonais est la langue

officielle.Comparés aux Prussiens et aux Russes

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les Galiciens sont

privilégiés, les Polonais prussiens disposent de moins de libertés publiques, mais ils sont plus scolarisés en langue allemande. Le recrutement de la main d'œuvre saisonnière dans l'agriculture prussienne et à l'Est de l'Elbe avait fait craindre, comme l'écrivait le jeune Max Weber, la polonisation de la Prusse. Des mesures de gennanisation seront prises à la fin du XIxo siècle ainsi qu'au début du siècle suivant. A partir de 1899 (décret du 25 janvier 1899 de la police des mines), l'embauche des ouvriers mineurs ne se fera que s'ils pratiquent la langue de Goethe, et en 1908 l'allemand devient obligatoire dans les associations polonaises. Malgré ces mesures de germanisation, trois cent mille Polonais de Galicie et cinquante mille Ukrainiens se sont rendus en 1907 en Allemagne, le recrutement étant à cette époque industriel pour la Ruhr et la Haute Silésie et agricole ailleurs. «En 1910, en additionnant homnles, femnles et enfants et en appliquant les critères polonais de dénombrenlent, ils seraient 497 471. Les statistiques prussiennes ne reconnaissent à la nlênle date que 254 000 car elles classent à part les « bilingues» soit 281 00020». En Westphalie, ils représentent dix pour cent des habitants. Ainsi donc, il s'agit d'un mouvement massif de migration en Europe; elle a un caractère transitoire, car chacun pensait effectuer un séjour limité, mais la guerre va cristalliser les situations et rendre définitif ce qui ne l'avait pas été initialement. Nous verrons dans la biographie de Florian Znaniecki comment la deuxième guerre mondiale va instaurer pour lui et sa famille la rupture définitive entre l'ancien monde et le nouveau monde.

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L'ouvrage princeps évoque des cas galiciens, russes mais l'essentiel

de la correspondanceillustre des cas issus du Royaume du Congrès 21.
Dans la Russie polonaise, ce n'est qu'à partir de l'abolition du selVage en 1861 et donc du travail non-libre, du partage des communaux que

l'on voit apparaître une petite paysannerie 22.
Le recueil des données a lieu pendant l'industrialisation de la Pologne du Congrès. Varsovie était un centre ferroviaire qui reliait la Russie à l'Ouest. Lodz devint un centre textile. A la fin du siècle, le produit industriel est décuplé, l'essor urbain accompagne cette industrialisation et contribue à créer dans cette partie du monde un prolétariat slave qui

va se diriger, entre autres, vers le nouveau monde 23. Le choix de
l'immigrant polonais par Thomas fut celui d'une population en transition, dont on pensait que l'absence d'Etat national allait la conduire à pas de géants vers l'acculturation, vers le changement social. Or, la polonité a résisté, non sans mal, à ces inclusions séculaires dans des espaces nationaux différents. Aux Etats-Unis d'Amérique, elle s'est transformée en une Polonia, une petite Pologne, longuement décrite par les deux auteurs. Selon Eli Zaretsky, l'offre la plus importante de travail en maind'œuvre non qualifiée à Chicago se rencontre aux abattoirs de la ville. Le travail y est déjà en n1iettes : alors qu'un boucher européen acquiert son art de parer la viande après un long apprentissage, le manœuvre américain se contente d'effectuer une seule opération d'un travail sur chaîne. Paul de Rousiers note dans son ouvrage de 1892 que quatre n1illions et den1ide porcs, plus deux n1illions et den1i de bœufs y ont été abattus dans l'espace d'une seule année (n1ars 1889 à mars 1890) 24. Voici comment les ouvriers trouvaient de l'embauche: «Nous allions aux abattoirs. Les hon1n1eset lesfen1n1esy entraient par n1illiers autant qu'on puisse en juger. Nous avons été envoyés à l'entrée d'un des grands abattoirs. Il y avait une foule d'environ deux cents hommes qui attendaient de l'en1ballche. Ils avaient l'air affamés et ils avaient l 'œil fixé sur la porte. Enfin lInpolicier d'un genre nouveau est sorti et a désigné les hon1n1es lIn par un. Chacun s'est avancé précipitan1n1ent. Vingt trois ont été pris... Je n1e souviens l'un d'entre eux s'est assis et
s'est n1is à pleurer, à côté de n10i sur une pile de planches... »?J

Voici ce que disait le voyageur français cité plus haut de ceux qui étaient arrivés à entrer dans ces usines à découpage uniques en leur genre: « ...En retour des horreurs dont on est tén1oin, on adn1ire la dextérité des ouvriers qui découpent le~~~ quartiers, séparent le lard, parent le

jan1bon

,.

chacunfait presque toujours la n1ên1e chose et presque tou-

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jours une petite chose,. c'est la division du travail poussée à l'extrême. Je me souviens tout spécialement d'un grand nègre vigoureux et bestial, qui, armé d'une hache énornle, passe toute sa journée à couper des jambons sur un quartier qu'on lui présente,. trois mouvements lui suffisent et la précision de son coup d'œil est nlerveilleuse : c'est un artiste d'un genre particulier. On me disait d'ailleurs dans les bureaux que presque tous les ouvriers étaient gens habiles et spéciaux, mais quelle différence avec le dernier de nos garçons bouchers! » Comme l'explique l'auteur, la majeure partie du bœuf des packing houses sert non pas aux conseIVes mais au commerce de semi-gros. Le dressed beef ou bœuf paré, permet de faire l'économie d'un boucher et de ses aides, sans oublier, bien entendu que la viande de bœuf à l'anglaise est moins différenciée en ses morceaux que la française. TIs'agit donc d'une division du travail dans la chaîne alimentaire qui préfigure celle qui va s'établir dans la construction automobile chez Ford. L'immigrant polonais trouve ici une embauche, il est payé huit fois
plus qu'en Pologne... Certes, il va aussi être employé dans l'industrie tout comme en France - dans les mines de charbon, dans la sidérurgie,

ainsi que sur les docks de déchargement. Le travail d'abattage de la viande sur pied est un pis-aller. Le chemineau Wladeck cherche d'abord du travail dans son art: la boulangerie, et ce n'est qu'après avoir fait des recherches infructueuses qu'il se fera engager aux abattoirs de Chicago 26. La plupart des immigrants polonais restent en Amérique, ils font venir leur femme, surtout à partir de 1910. Avec elles, ils vont s'installer, acheter une maison, fonder un quartier qui progressivement va devenir une nouvelle Pologne. Aux alentours des abattoirs se trouve Packingtown, qui rassemble des hommes de toutes les nationalités, qui vont s'organiser pour revendiquer un salaire minimum garanti, appuyés par l'organisation des bouchers, les Anlalganlated Meatcutters. D'après l'informateur de Zaretsky 27, cette manifestation a soudé le voisinage. Le préfacier de l'édition abrégée de The Polish Peasant in Europe and Anlerica s'étonne de l'absence de toute référence au syndicalisme de la viande de Packingtown. Les Polonais étaient au cœur du mouvement, ils ne demandaient pas seulement des salaires plus élevés, mais s'interrogeaient sur la manière de demeurer Polonais aux EtatsUnis. Le conflit social comporte donc deux composantes distinctes, l'une est une volonté d'amélioration de l'état social, l'autre est plus existentielle et s'interroge sur le devenir collectif du groupe par rapport à ses origines, par rapport à son futur.

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La scotomisation de l'appartenance à une classe sociale ou à une condition sociale dans les études sur les migrations est une donnée qui est encore courante aujourd'hui. Tout se passe comme si la socialisation primaire recouvrait tous les apprentissages, fussent-ils industriels. Les travaux déjà qualifiés de culturels à l'époque accordent à celle-ci une trop forte homogénéité, c'est une donnée trop englobante qui gomme l'appartenance à une classe sociale, à un groupe statutaire, à un groupe professionnel. En somme, l'étude de l'émigration a trop souvent ignoré la morphologie sociale, ou plutôt ne l'a conçue que d'une manière trop sommaire, le concept de communauté recouvrant presque totalement celui de l'appartenance sociale. TI est probable que Znaniecki soit à l'origine de cette absence d'attention portée aux différences sociales chez l'immigrant polonais aux Etats-Unis. Il l'avoue lui-même dans son autobiographie: il a été déçu par les Polono-américains, il pensait exercer sur eux un magistère intellectuel, il s'est aperçu qu'ils n'en avaient nul besoin et qu'ils avaient surtout acquis les traits péjoratifs qu'associent généralement

les Européens aux Américains,c'est-à-dire une mentalité matérialiste 28.
Znaniecki reconnaît plus loin, qu'il n'avait pas beaucoup de contacts avec ses compatriotes. Son point de vue reflète celui de l'intellectuel européen, tel que Henry James l'avait déjà illustré dans son roman Les Européens. La recherche d'une vie intellectuelle comparable à celle qu'il avait connue dans une Europe encore aristocratique sur les rives du lac Léman, à Zurich et à Paris, le conduisit à un certain désenchantement américain, à une trop grande exaltation de la vie culturelle en Europe. Il n'avait pas conscience que celle-ci avait été façonnée dans ses idéaux par les valeurs aristocratiques de la légèreté, de la grâce, du don. En d'autres termes, n'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait en Amérique, il va proj eter sur le vieux continent ses désirs, son idéal de soi, ses ambitions. Bien qu'il ait souhaité se rapprocher du peuple, le peuple polonais américain ne correspondait pas à la représentation qu'il s'en faisait. 3. Sociologie des recueils de correspondance. Nous avons choisi ces liasses en raison de l'opposition des statuts sociaux, les uns sont des paysans nobles désargentés, les autres sont les serviteurs d'un manoir, les premiers semblent vivre une forme de déclin social alors que les seconds cherchent par tous les moyens, y compris la migration, l'ascension sociale; Walery Wroblewski est englué dans son problème d'héritage, alors que Sekowski cherche par une stratégie familiale globale à tirer parti de toutes les situations. Le hobe-

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reau reste arc-bouté à sa terre, le serviteur vise par ses attaches familiales à modifier la situation à son avantage, à émigrer en Amérique. 3.1. Une sociologie de la dépendance. Pourvoyeur principal de la dépendance familiale, le vieux Wroblewski est présenté sous des traits essentiellement négatifs. TIdonne et reprend la fenne qu'il avait confiée à Feliks, il ne lui offre pas le couvert, il est avare. Il est égoïste, il ne pense qu'à lui, il refuse de connaître la dépendance du vieillard et il continue de travailler. En d'autres termes le vieillard, qui est à la source de la répartition foncière, refuse de léguer tous ses biens et de devenir l'objet d'une contre-dépendance, celle du père recueilli par le fils aîné. Pourtant, il cherche à léguer sa ferme (lettre n023). Ensuite, il rétribue son fils Feliks au détriment des autres, il vend un champ trois cents roubles pour acquitter une dette de Waléry qui semble au bord du gouffre. TIdonne à ses fils (oralement) des champs à ensemencer: Waléry accepte et Jozef refuse. Le remariage du père est vécu d'emblée comme un refus de la contre-dépendance. Or le système patriarcal rural européen, avec sa division sexuelle stricte du travail, pousse le veuf à se remarier dans les plus brefs délais. L'intérieur de la maison ne peut être un travail d'homme. En d'autres termes le veuvage engendre pour chaque sexe la nécessité de retrouver un compagnon ou une compagne pour répondre à la dépendance sociale du veuf ou de la veuve (pour que les enfants soient propres, pour que le ménage soit fait dans le cas de Waléry). Ainsi le remariage est plus le fait de l'acceptation d'une fonction sociale, d'un manque social, que l'union de deux êtres. Waléry lui aussi épouse une ménagère sans beauté, mais avec deux machines à coudre' Que le fils et le père se soient trouvés dans des situations comparables et qu'ils aient pris l'un et l'autre la même décision à quelques années d'intervalle - à savoir se remarier - n'affecte en rien la compréhension qu'ils ont l'un de l'autre. Le processus de distanciation familiale les a éloignés et cet éloignement, bien que haï par Walery, ne fait que s'amplifier: on ne se voit plus, on ne sait plus rien l'un de l'autre, on déteste cette situation tout en détestant l'autre pour en être arrivé là. Walery vit cette inimitié avec le père comme étant profondément amorale et hors de l'Eglise, comme étant unique dans le village; ne demande-t-il pas d'une manière rhétorique et ironique s'il existe une autre famille semblable à la leur? TIen va de même pour son frère Feliks qui doit reprendre la ferme, il se retrouve dans une situation d'avoir et de non-avoir, comme l'affirme

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sa femme, il n'est pas maître chez lui et ne dispose pas des aliments. La dépendance envers le père est amplifiée par cette situation où les fruits du travail ne sont pas justement récompensés, aux dires de Feliksova et de son beau-frère. De plus Feliks qui a quitté son travail en Russie se trouve ainsi totalement dépendant de son père. TI impute aussi cette situation à Walery qui l'a encouragé à revenir au pays. Pour régler la situation le père fait unilatéralement une donation à son fils, sans en informer les autres membres de la famille. La famille polonaise Wroblewski est, comme toutes ces familles dispersées, dépendante des frères émigrés en Amérique. Cette situation se retrouve dans toutes les lettres du Polish Peasant in Europe and in America. Les pourvoyeurs en argent, en billets de transport transatlantique, en donations charitables sont unilatéralement les membres de la famille qui ont émigré. Il existe une sorte d'automaticité entre les demandes qui sont formulées par chaque membre de la famille et la réponse qui est attendue. L'oncle d'Amérique existe bel et bien pour ceux qui sont restés en Pologne et qui attendent de la part de leurs frères, maris, beaux-frères et cousins, une aide dans toutes les circonstances de la vie. La Polonia américaine se présente comme un vaste réseau d'aide financière, de moyens de transports et joue le rôle de cet Eden que certains auteurs de romans vont chercher à caractériser. Ainsi la dépendance mutuelle, père-enfants (même si ces derniers sont pères de famille), frère aîné-frère puîné, frère émigré et frère resté en Pologne, mari et femme, beau-frère et belle-fille, forme un vaste ensemble de relations révélant le don et le contre-don, où la masse monétaire devrait aller dans un sens et les hommes et les femmes dans l'autre. Il convient d'ajouter que ces transferts de dollars transformés en roubles, pour les deux cas qui nous occupent, contribuent d'une part à monétariser le groupe social d'origine et d'autre part à valoriser la devise américaine qui vaut deux fois plus que la monnaie de la Pologne russe! Or, la monétarisation n'est pas un phénomène seulement financier, c'est, comme l'avait déjà observé Georg Simmel dans la Philosophie de l'argent, l'introduction de la quantité et de la valeur pour les personnes. L'immigré américain peut non seulement exhiber son bas de laine (songeons aux époux qui thésaurisent pour atteindre les mille dollars), mais il peut aussi apporter en dot une certaine valeur et devenir ainsi un parti désirable, en tous les cas plus désirable (aux yeux des jeunes filles) qu'un Polonais de Pologne. Ainsi, l'introduction d'un capital ou de sommes d'argent, qui en temps ordinaire ne circulaient pas, modifie le marché foncier et immobilier mais aussi le marché matrimonial. Les cousins d'Amérique sont dans une situation où d'une

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part, ils deviennent dans l'esprit de leurs correspondants les pourvoyeurs principaux de la famille et où d'autre part, leur réussite toute relative leur interdit d'échouer, de tomber malade, d'être dans la misère. Cette interprétation unilatérale de la situation contribue probablement à creuser le fossé entre les pourvoyeurs de la dépendance et les dépendants. 3. 2. L'analyse en termes de désorganisation sociale. La désorganisation sociale serait ainsi le passage d'un ordre familial à un autre, non celui d'un ordre à un désordre mais celui d'un type d'autorité dominant fondé sur la filiation patrilinéaire à un autre fondé sur l'alliance, le côté des femmes qui évidemment a touj ours existé et qui prend dans cette :configuration une importance accrue. L'on peut reprocher aux créateurs de ce recueil de correspondance d'avoir eu à l'esprit, comme nombre de leurs contemporains, un modèle familial idéal, celui qui doit être et non celui qui se fait et se défait. L'homme doit avoir un fils pour perpétuer la logique patriarcale, mais cette situation est loin d'être réalisée dans toutes les familles. TI nous semble que les sociologues et ethnologues contemporains ont, malgré la diversité du matériel recueilli, sous-estimé les variations en composition de la cellule familiale, oublié qu'elle était la cellule la plus différenciée de tous les groupes humains, comme l'avait justement noté Simmel. Ainsi en segmentarisant la famille, pour reprendre l'expression durkheimienne, sociologues et ethnologues sont partis d'un présupposé qui les a conduits à accorder une influence prépondérante à des pratiques familiales, alors que celles-ci sont dépendantes de la composition des familles (toutes les sœurs n'ont pas de filles, tous les frères n'ont pas de fils et toutes les sœurs n'ont pas de frère susceptible de devenir l'oncle utérin). Si l'œuvre polono-américaine est attachante pour le lecteur européen par l'abondance des matériaux concrets qui font si souvent défaut dans les travaux analogues du vieux continent, elle exprime cette vitalité par le foisonnement des processus sociaux, analysés ou mentionnés, souvent liés aux institutions de la société (églises, familles, châteaux). L'interprétation des processus sociaux, souvent savante (en règle générale en notes de bas de page), semble les ranger davantage dans les catégories de la magie, des mœurs, de l'état d'esprit, des usages, de la croyance religieuse, en accordant à la solidarité, à l'amour des valeurs positives et à l'avarice présumée du père, au refus de se rencontrer, au secret, des valeurs négatives. En d'autres termes, en faisant usage du système normatif reconstruit de la société indigène, en accordant au

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secret une valence négative, à l'entraide une valeur positive, on anive à une addition d'interprétations normatives. L'interprétation personnelle de l'acteur éclaire les processus sociaux et conduit à une situation nouvelle, qui devient elle-même interprétative de la suite de l'action. Or, si cette interprétation du point de vue de l'acteur indigène est amplifiée par celle du critique ou de l'analyste, nous aboutissons à une vision finaliste et figée de la société. Les processus sociaux n'ont, comme l'affirmera plus tard Znaniecki, ni fin, ni début. Ils constituent des médiations entre l'individu et les autres ainsi qu'avec les institutions sociales, ils remplissent ces rôles plus ou moins parfaitement car ils ne sont pas l'action sociale en elle-même, mais ce q~i y conduit. Comme l'affirment les auteurs du Paysan Polonais, les sociétés se construisent et se reconstruisent, il en va de même à l'échelle interindividuelle et familiale. C'est en effet dans le groupe dont la sécabilité est prévue et annoncée que l'on recherche l'origine de la désorganisation sociale alors que la segmentation est la finalité de ce groupe, comme Durkheim l'avait parfaitement montré. En d'autres termes les processus de socialisation de la perte d'un membre de la famille - les lettres en sont une manifestation - forment certes un rite de réparation symbolique, un lien intellectuel entre les deux continents, mais ils constituent aussi un processus où l'on fait comme si l'on était toujours ensemble, comme si l'on devait se retrouver un jour, alors que chaque correspondant sait d'une certaine manière que cette pensée est illusoire. D'ailleurs, lorsque les frères Wroblewski évoquent leur retour par le biais de la galette ou de l'étoile de Noël, l'aîné leur conseille d'attendre. Feindre la solidarité et l'union, représenter celle-ci lors de cérémonies ou de fêtes fait aussi partie du j eu social. Ainsi la socialité de la désorganisation sociale telle qu'elle nous est montrée dans les lettres de la liasse Wroblewski est limitée à des individus, elle n'est plus cette socialité englobante qui nécessite des salutations envers chaque membre du groupe susceptible de lire la lettre. Nous observons la transformation lente d'une relation holistique qui devient graduellement individuelle, non que tel soit l' objectif, mais tel devient le destin des familles séparées par un océan. Ces microséparations (ignorance de la belle-sœur, des nièces et neveux) contribuent à rompre le fil qui liait la famille et sa parentèle, elles imposent un modèle nouveau, celui d'un groupe plus autarcique ou plus autonome. Après tout, même si l'on demande conseil à son père en Pologne en ce qui concerne un achat en Floride, le temps que la réponse paternelle arrive, la décision peut avoir été prise en toute indépendance.

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25 implicite des classes sociales.

3. 3. Une sociologie

« Latifundia perdire Italiam » 29. Cette assertion qui symbolise à elle seule la chute des structures agraires de l'Empire Romain pouvait, aux yeux de Max Weber, s'appliquer parfaitement au monde agraire à l'Est de l'Elbe, domaine de la grande propriété et de la colonisation intérieure de cent mille à cent vingt mille mi-Russes, mi-Polonais (selon ses termes). TIa mis en évidence les problèmes de la grande exploitation montrant que les relations maître-serviteur tendent à perdurer, que le manque de bras entraîne l'appel à une main d'œuvre saisonnière allemande et étrangère qui va dépenser ailleurs ses gains saisonniers sans enrichir le terroir. Il oppose cette forme de propriété à la petite et moyenne propriété deil'Allemagne rhénane où maîtres et ouvriers partagent la même table et ont des rapports d'égaux quasi familiaux (un ensemble de questions ~ portait précisément sur le maintien du système patriarcal). En Silésie « ...la grande exploitation nl0derne a créé un prolétariat rural face auquel se dresse un ordre très puissant d'enlployeurs qui aspirent à nlaintenir la gestion patriarcale, malgré la dissolution de la communauté d'intérêt et la réorganisation de toutes les relations sociales par l'écononlie nl0nétaire ».31 Les conclusions de Thomas et Znaniecki sur la grande propriété ne sont pas tout à fait de la même teneur, mais s'apparentent cependant par leur pessimisme à celles de Weber. En effet la liasse de correspondance Sekows/d concerne une famille d'employés d'un château et serait, selon les auteurs, révélatrice de ces catégories sociales intermédiaires, qui vivent dans le monde rural, mais fréquentent l'aristocratie et l'abondance. Autant le regard est éclairé en ce qui concerne le monde paysan et plus particulièrement Wroblewski, autant le regard est critique en ce qui concerne ceux du château. En effet, l'influence du château est négative à tous égards, non seulement les employés savent qu'ils sont éloignés de l'aristocratie par une distance infranchissable, mais ils établissent entre eux une hiérarchie des plus strictes, du régisseur principal jusqu'à la posylka célibataire (servante qui aide le parobek) et qui inlplique six ou nlênle sept échelons de la hiérarchie sociale. La famille Sekowski présente dans l'appareil critique les traits déplaisants suivants: - le père invite son fils en Amérique, à bout de ressources, à accepter une profonde hunliliation, nlais il ne faut pas y faire attention (note 8). Il s'agit de lui faire comprendre qu'il peut aller mendier. -le père souhaite que tous ses enfants soient employés (filles et fils), même si la mère a besoin d'aide.

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- il est reproché au père son côté donneur de leçon, propre à ceux du château qui veulent se montrer supérieurs aux autres en toutes les matières (photographies, achat de terres en Floride etc.). -l'avarice et l'égoïsme du père qui n'a pas donné de dot à ses filles et qui se plaint d'un cadeau de son beau-fils. - l'opposition très nette entre les hommes et les femmes. Frania mariée à un Polono-Américain évoque le respect qu'elle doit à son époux en Pologne. En 1915, les parents Sekowski écrivent à leur fille Mania qui se marie: « De jeune fille tu vas devenir une femme mariée, tu étais une personne libre, tu vas devenir l'esclave de ton mari et du destin, tu étais une fille gaie et vivante, tu vas devenir triste, car il n y a pas de vrai bonheur en ce monde, il n'existe qu'après la mort et seulement pour ceux qui sont élus. Ce nlonde est une vallée de larnles, rien n'existe que la crainte, la souffrance et toutes sortes de maux que nous devons endurer patienlnlent pour mériter le vrai
bonheur» .
Kazia Kacperska, fille de Sekowski écrit à sa sœur pour la mettre en garde: « Je suis devenue une victime innocente, car je croyais qu'il m 'ainlaitpar inclination personnelle, alors que nla nlère cherchait à le convaincre en lefaisant boireforce verres d'alcool». (296) Dans les cas présentés dans cette liasse, le malheur des femmes est considéré comme conjugal alors que le malheur des hommes vient de la maladie et de la misère qui s'ensuit, de l'absence de ressources. Walery Wroblewski se plaignait de la maladie de sa femme et de sa belle-fille, du manque de travail à l'intérieur de son foyer. Le fils de Sekowski, Adam, malade et sans emploi, est invité à aller mendier pour se tirer d'affaire... « Cela nl0ntre que l'épistolier est influencé en ce donlaine par sa position servile », écrit Znaniecki. Nous pouvons conclure qu'en cas de malheur et en l'absence de tout revenu, il reste à la famille Wroblewski la solidarité familiale quoiqu'en dise l'aîné des frères. Le père peut vendre un champ, les frères peuvent envoyer de l'argent, alors que pour le fils Sekowski il ne reste en Amérique que la mendicité. Nous voyons dans ce cas de figure que la chute d'un membre de la famille peut aller bien plus loin que précédemment; à l'inverse, la volonté d'ascension sociale du père Sekowski est elle aussi remarquable: il fustige les uns et les autres pour qu'ils aillent en Prusse, pour qu'ils migrent en Amérique. Mais tous demandent à leurs parents installés aux Etats Unis le billet salvateur contre remboursement en travail et en argent.

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4. La formation de l'objet. C'est Znaniecki qui souhaita rédiger une introduction méthodologique à l'ouvrage. Comme il avait suivi à Paris les cours de Bergson et de Durkheim, il va se positionner par rapport à ces auteurs. Les discussions et le travail avec Thomas, les matériaux dont ils vont faire usage - qui orienteront à la fois leurs finalités mais aussi les chaînes de causalité - vont transformer l' objet sociologique de type durkheimien en un objet que l'on pourrait qualifier de psychosocial, qui allie jugement individuel et jugement collectif. Thomas et Znaniecki s'opposent explicitement à la conception durkheimienne32.Selon eux la société et donc les phénomènes sociaux ne peuvent être appréhendés en dehors de l'activité individuelle. Cette position est très clairement exprimée dans un autre volume du même ouvrage. « Dans l'interaction continuelle entre l'individu et son environnenlent nous ne pouvons dire ni que l'individu est le produit de son nlilieu, ni que c'est lui qui produit ce nlilieu ,. ou plutôt nous pouvons dire qu'il s'agit des deux. Car il est vrai que l'individu ne peut se constituer que sous l'influence de son environnenlent, nlais d'un autre côté, au cours de son développement il nlodifie cet environnement par lefait de définir les situations et de les résoudre selon ses désirs et sa
disposition »33.

Leur explication sociologique se fonde sur deux types de données qui sont complémentaires. Ce sont premièrement les valeurs sociales ou simplement les valeurs qui comprennent toute donnée ayant un contenu empirique accessible aux membres du groupe social et une
signification qui en fait

- ou

pourrait

en faire

- l'objet

d'une activité.

Deuxièmement, les attitudes sont la manière dont la conscience individuelle transforme ces mêmes objets en possibilité d'action. Les situations sociales combinent l'activité individuelle avec les conditions matérielles qui l'entourent. L'objet de la sociologie doit nécessairement être composé de l'un et de l'autre, d'où le principe méthodologique fondamental: «La cause d'une valeur ou d'une attitude n'est jamais seulenlent une attitude ou une valeur, mais toujours la combinaison d'une attitude et d'une valeur ». Cependant pour les besoins de l'analyse les attitudes doivent être subordonnées aux valeurs plus précisément, le domaine de la sociologie serait l'étude des règles sociales dans leur rapport avec les attitudes individuelles. Les auteurs définissent la situation destinée à l'analyse comme un ensenlble de valeurs et d'attitudes auxquel5 l'individu ou le groupe se réfère dans un proces-

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sus d'activité, en fonction duquel cette activité est planifiée et ses ré-

sultats estimés 34
Trois sortes de données sont impliquées: les conditions objectives (les valeurs), les attitudes préexistantes ainsi que la définition la plus immédiate de la situation établie par les acteurs. Un deuxième point de divergence concerne la construction de l'objet et réside dans I'historicité et la façon de situer dans le temps les phénomènes sociaux observés. Thomas et Znaniecki expriment leur intention non de concevoir une esquisse générale de l'évolution sociale, mais de constituer un système de lois du devenir social. Ils considèrent que les valeurs sociales et les attitudes qui leur correspondent font partie intégrante d'un processus dynamique de changement auxquels participent des éléments sociaux ainsi que des éléments individuels, analysés en termes d'activité sociale. Dans ce cadre les définitions, les déterminations philosophiques de fond et les esquisses d'évolution ne serviraient que comme des facteurs utiles à l'analyse. L'objectif est de fournir des lois précises aptes à décrire et à analyser le changement social. Ces lois seraient formulées à partir de faits précis empiriquement vérifiés et vérifiables. Durkheim fait preuve d'une vigilance comparable à l'égard des théories de l'évolution bien qu'elles soient pour lui intrinsèques à la société; il ne nie pas le changement, celui-ci est plus clairement examiné dans De la division du travail social, mais les faits sociaux qu'il examine sont traités comme des éléments immuables, leur existence est quasi universelle, contrairement aux situations personnelles ou aux caractéristiques particulières propres à une société dans une phase de son développement historique. La différence essentielle est de nature téléologique, et elle est déjà manifeste entre Durkheim et ses collaborateurs. Pour Thomas et Znaniecki, la discipline est surtout pragmatique, leur somme polono-américaine montre à l'envi le gradient existant entre la Pologne du Congrès au XXo siècle, et l'Amérique urbaine du Middle West. Pour les immigrés polonais venant d'une société où dominent des formes de cohésion sociale entre l'aristocratie et le paysannat, où persistent des formes traditionnelles d'organisation communautaire, l'arrivée dans le Nouveau Monde provoque un décalage entre les valeurs nouvelles et les attitudes traditionnelles. L'assistance sociale et les moyens coercitifs se révèlant aléatoires et inopérants, il est donc nécessaire de créer une science sociale qui ait une utilité pratique et qui devienne, grâce à l'élaboration d'une théorie sociale, le fondement d'une technique d'intervention sociale rationnelle et efficace. Il convient donc de toute urgence d'observer des situations nouvelles qui seront à la base de

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données sociales fiables en vue de la résolution des problèmes sociaux. La recherche en science sociale n'est au fond qu'une manière de régler une dette contractée envers la société qui fournit des données empiriques, le remboursement de la dette profite à la fois à la société, puisqu'elle apporte des données applicables à la pratique sociale et à la science elle-même: l'applicabilité des résultats étant la preuve ultime de la validité scientifique. Dans la Note méthodologique, les auteurs fournissent de nombreuses situations liées au travail social ou aux pratiques judiciaires: ils s'interrogent par exemple sur le fait que malgré le serment fait devant la cour de justice, les immigrés polonais mentent au tribunal. Ce mensonge est expliqué par une loi sociologique encore en genèse que l'on pourrait formuler ainsi: «l'action en justice, associée à une attitude
radicale de conflit, a pour conséquence de faux ténloignages » as.

Toute autre semble être la position d'E. Durkheim; pour les commentateurs américains Robert Nisbet36et Lewis Coser, le fondateur de L'Année Sociologique est un conservateur. Si cette remarque peut s'appliquer à bien des aspects de sa vie, tant privée que publique, il serait cependant erroné de ne voir en lui que le tenant de l'ordre moral, du nationalisme et du sociologisme. Le souci de réforme sociale, la nécessité de la cohésion sociale et d'une nouvelle forme de solidarité sont manifestes dans l'œuvre publiée de son vivant mais plus encore dans les ouvrages ou leçons posthumes. Réconcilier la morale professionnelle et l'Etat, faire connaître les socialistes du XVIIIo et du XIXO siècle, mais se refuser à tout embrigadement dans un mouvement en isme, partager les mêmes vues et influencer Jean Jaurès, son ami de l'Ecole Normale, autant d'éléments qui militent pour la réforme. Il est cependant resté très sceptique à l'égard des grands bouleversements et considère qu'aucune réforme économique ne permettrait de reconstruire comme par miracle un tissu social qui se délite. Le changement de la société dans son ensemble lui parait tout aussi impossible car pour lui, et l'exemple de la révolution française le montre, une société nouvelle ne naît pas là où meurt l'ancien régime. Le refus de l'engagement partisan, le refus des changements radicaux et définitifs cautionnent en quelque sorte le profil conservateur du père de la sociologie française, mais ces mêmes éléments sont aussi le fruit de la réflexion d'un réformisme réaliste. Annie Kriegel 37 dans la préface de l'ouvrage Le Socialisnle propose de considérer E. Durkheim comme un socialiste de la chaire, c'est-à-dire comme un réformiste rationaliste.

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5. La méthode sociologique. TIfaut d'abord accumuler les données objectives, scientifiquement établies pour fonder l'analyse des faits sociaux. Tous les faits doivent être examinés au préalable mais il convient de les rassembler d'abord en fonction d'un caractère extérieur commun. Durkheim suggère de ne jamais prendre pour objet de recherches qu'un groupe de phénomènes préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur sont communs et de conlprendre dans la même recherche tous ceux qui répondent à cette définition 38. Ainsi la première étape consiste dans le recueil des données ou des choses. Durkheim pose ensuite, comme l'observe Jean-Michel Berthelot 39 que si le savant ne doit pas partir des idées nlais des choses, une fois établi qu'il y a bien un ordre des choses qu'il puisse étudier (chapitre 1), il lui faut préciser comment il définira les faits sur lesquels il travaillera (chapitre 2), et conlment il les classera (chapitre 4). Ces deux opérations liminaires à l'explication scientifique nécessitent non seulement de l'intuition, mais aussi une logique. A l'approche inductive Durkheim oppose clairement l'approche expérimentale, désignant bien par là son rationalisme scientifique comme un rationalisme expérimental 40. La science sociale est pour les deux auteurs du Paysan Polonais une science nonl0thétique; son objectif, élaborer des lois, déterminer les causalités de la vie sociale applicables à toutes les sociétés et à toutes les époques, subordonne l'ensemble des processus de la méthode. L'idéal scientifique serait celui qui vient d'être énoncé, mais Znaniecki pense plus modestement qu'il est moins hasardeux de présumer qu'une loi donnée ne s'applique que dans certaines conditions sociales précises que de penser qu'on peut l'étendre à toutes les sociétés. Le fait social est considéré comme étant essentiellement un schème d'action, celui-ci pouvant comprendre soit une action réelle, soit une situation dans laquelle se déroule l'action, soit une interprétation de celle-ci; ainsi l'objet de la science nomothétique se confond avec sa modalité. En somme, les choses sont des choses en contexte, interprétées par le sujet mais aussi par le sociologue. Nous allons suivre l'exemple donné par Thomas et Znaniecki (que nous avons déjà évoqué), pour comprendre le schème d'action, mais aussi la théorie ou la causalité qui en découle. Rappelons qu'il s'agit d'une femme polonaise qui dépose plainte contre une de ses compatriotes, car elle attend depuis longtemps le remboursement de plusieurs prêts. Les témoins mentent, et les auteurs s'interrogent sur ce mensonge. Ils suggèrent comme loi intermédiaire

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celle qui associerait au mensonge l'intérêt personnel. Pour les deux auteurs cette motivation pour le mensonge devant la cour de justice ne peut venir que d'un tertius gaudens, c'est l'attitude de la personne qui justifie cette raison pratique. La science sociale doit donc se développer en étant constamment confrontée à la pratique et à l'aspect concret des situations, alors que la théorie est générale et abstraite. Comment reconnaître dans la vie concrète les questions traitées par les lois de la science sociale? L'activité humaine est considérée comme la résolution d'une situation, qui implique trois éléments: -les données objectives qui concernent le sujet, celles qui concernent le groupe, et les déterminants sociaux, religieux, économiques, en d'autres termes non pas la base morphologique au sens durkheimien mais les valeurs, - le second élément porte sur les attitudes, - le troisième correspond à la définition de la situation soit intra-subjective, soit inter-subjective. La situation pourrait être caractérisée comme un moment de l'action, où doit s'accomplir un acte de volonté. Le choix implique l'éventail des possibles ainsi que les valeurs et les attitudes qui les sous-tendent, qui sont celles de l'individu et du groupe en interaction. Le processus est dynamique et rétroactif en ce sens que toute solution trouvée suscite une nouvelle définition de la situation pour l'individu. Aucune action n'étant véritablement nouvelle, sauf celle du jeune enfant, c'est en somme, une résultante, qui est à la fois la matrice initiale et la matrice finale et entre l'une et l'autre se situe l'action sociale. Thomas et Znaniecki esquissent une sociologie du jugement et de la décision en traçant un schème actionniste qui englobe les éléments connus du sujet et ceux connus du groupe, les éléments perçus et l'interprétation personnelle qui se réfère souvent plutôt à l'interprétation qu'en donne l'observateur. On voit en effet dans les exemples évoqués par les auteurs une confusion fréquente entre la vérité ou la décision du sujet agissant et celle de l'observateur, comme si l'une et l'autre étaient totalement identiques. Les deux auteurs donnent un exemple de cette théorie des actes: un mari apprend que sa femme le trompe. Nous voyons apparaître un quatrième élément explicatif de l'appréhension sociale: l'institution matrimoniale. C'est en référence à celle-ci, à ce qu'en pense l'entourage habituel du conjoint bafoué, mais aussi en fonction de ses désirs ou de ses sentiments, que la situation va être analysée. Elle englobe donc un ensemble d'interprétations, d'attitudes, de valeurs extrêmement divergentes; l'action sociale consistera en un ordonnancement de celle-ci. Une valeur ou une attitude

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particulièrement fortes vont subordonner les autres valeurs et les autres attitudes qui de ce fait deviendront secondaires. Dans l'exemple cité, le mari quitte la femme; ce faisant, il élabore une nouvelle attitude à l'égard du mariage, mais aussi à l'égard des femmes, et redéfinit aussi son propre moi. Pour reprendre les termes employés par C. Dubar, dans le cas concret cité, le sujet élabore une transaction mettant en œuvre son parcours biographique, le monde environnant et l'institution matrimoniale. A partir d'un exemple plus explicite, bien qu'il ne soit pas interprété dans l'ouvrage princeps, nous pouvons suivre une définition de la situation qui va au fur et à mesure se préciser et se confirmer. La série de lettres Wroblewski, la plus remarquable de l'ouvrage, met en scène l'aîné et ses frères d'Amérique; le personnage principal de cette communication épistolaire étant le père. Le frère aîné Waléry informe ses frère du remariage de leur père, il indique qu'il s'est opposé à ce remariage par crainte d'être déshérité. «NOIlS vozll()ns que notre père nous couche tous, pour toujours, sur son testanlent et qu'on s'en tienne là» (Lettre du 10 novembre 1907). Le 31 mars 1909 Waléry informe ses frères que sa femme Anna Wroblewska est morte à quarante-six ans. «Maintenant je parle de non'"epère, de la façon dont il s'est bien débarrassé de nozls tous. QZland nla fenlnle était nlalade, ni lui, ni sa Klunlusia ne sont venus, bien que le prêtre soit passé deux fois avec le Saint Sacrenlent. TOI,IS gens du village nl 'ont denlandé des nouveles lles, nlais pas lui. Et ni l 'lin ni l'autre ne sont venus pour lesfunérailles et pour l'enterrenlent, bien que je le leur ai denlandé. Ça, c'est un bon père! Il nous a renié, nlais il a renoncé à Dieu aZlssi,parce qu'il n'est pas venu l 'honorer lors du sacrenlent le plus sacré. Il a dit qu'il n'avait pas su. Mais qui peut le croire? Le village tout entier savait et lui seul ne savait pas ». Le décès de la femme de Waléry consacre en quelque sorte la rupture déjà annoncée en 1907, mais l'aîné espérait encore pouvoir se considérer, avec ses frères, comme des héritiers présomptifs. 1909 confirme les craintes déjà exprimées et justifie a posteriori l'opposition de l'aîné, qui, vu les nombreux enfants de la nouvelle épouse, craignait que ne soit dilapidé l'héritage paternel. La confirmation de la perte du patrimoine familial va de pair avec des relations qui ne cessent de se distendre, le fils n'est pas invité au mariage du père, le père ne vient pas à l'enterrement de la femme de son aîné. Le père est plus éloigné du fils que ne le sont les villageois, mais pour Waléry, le père est encore allé plus loin: en renonçant à Dieu il s'est mis en quelque sorte hors de la communauté. Ainsi, l'attitude envers la troisième femme du père, cette sale garce, voleuse d'héritage, va se muer petit à

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petit en haine du père. « Ça c'est un bon père! » L'ironie dans cette dernière remarque montre la distance que l'on manifeste avec l'auteur de ses jours, avec celui qui doit transmettre le patrimoine. Dans son rôle de Cassandre, Waléry voit au fil du temps se confirmer ses pires craintes, qui au départ n'étaient que présomptions,. Aux données initiales, le partage des terres

- un

des fils a déj à été doté

- s' aj outent

au

fur et à mesure des données subjectives concernant la belle-mère et ses enfants. Les normes chrétiennes de solidarité avec les frères, mais aussi de respect envers les parents, s'inscrivent en contrepoint des conduites parents-enfants. En n'assistant pas à l'enterrement de sa bru, à la délivrance des Saints Sacrements, le père s'est mis (pour le fils aîné) hors du chemin de Dieu, c'est-à-dire hors de la société des hommes. Waléry illustra à sa manière, le théorème de Thomas: «Si les gens considèrent certaines situations con1me réelles, elles sont réelles dans

leurs conséquences 41 »
La dernière partie des morceaux choisis traite de l'argumentation psychologique qui sous-tend les valeurs et les attitudes, en d'autres termes il s'agit du moteur des conduites sociales, de leur orientation à partir de la théorie des motivations (les quatre désirs fondamentaux 4~ élaborée par Thomas dès 1917. Contrairement aux apparences, cette théorie n'est pas freudienne, et il l'affirme lui-même lors du séminaire du comité pour le développement social43 de 1938. Comme il le raconte à Wirth et à Waller, il avait mis au point cette théorie en 1905, alors qu'il ne connaissait pas encore les travaux de Sigmund Freud. TI réutilisera ce schème conatif dans Le Paysan Polonais en Europe et en Amérique; c'est en quelque sorte le fil directeur de la définition de la situation, les raisons du comportement, une explication à la fois a priori et a posteriori. C'est The unadjusted girl qui va donner à cette trame de l'action sa consécration; cet ouvrage fera la réputation de Thomas dans la mesure où d'une part il est abordable (il ne fait que 257 pages) et d'autre part il traite, comme son titre l'indique, de problèmes sociaux; il deviendra de ce fait un ouvrage cité dans les travaux portant sur le travail social et l'on peut dire qu'à partir de cette époque on assiste au couplage de la sociologie et du travail social. La théorie des quatre désirs fondamentaux a introduit une causalité générale et universelle pour ces types opposés que sont les petits bourgeois philistins et ceux qui sont animés par le Wanderlust, par le désir d'évasion et de nouvelles aventures. Il s'agissait en somme d'ajouter aux types simméliens de l'étranger, du pauvre, du mendiant et de l'aventurier, le type opposé, de celui qui ne saurait vivre sans la règle et les modalités du contrôle social: le type du philistin.

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La théorie des désirs fondamentaux a fourni à toute une génération de chercheurs dans le domaine de la délinquance et de la criminalité juvénile des outils psychologiques permettant d'expliquer les conduites et les frasques de ce garçon qui dépouillait les ivrognes en train de cuver leur alcool, que Shaw a immortalisé par la publication de lement employée dans l'explication de la descente aux enfers des jeunes filles employées pour dix cents par les salles de bal comme « professeurs de danse », dont certaines deviennent prostituées occasionnelles, puis prostituées professionnelles. Ce passage d'une situation à une autre, cette transformation dans le statut social est explicitée par le désir de nouvelles expériences, par la volonté de plaire en portant de belles tenues. 'Les Philippins célibataires furent les artisans de ce changement: en acceptant leurs cadeaux, en prenant du plaisir à la cour qu'ils leur faisaient, les jeunes filles franchissaient aussi la barrière raciale (the colour bar) et devenaient des femmes entretenues par des hommes appartenant à des minorités raciales. La fréquentation des Philippins, décrits comme des latin lovers, fut pour certaines femmes l'équivalent d'un enfermement social et racial; elles devinrent des femmes spécialisées dans les groupes minoritaires et disqualifiées pour la majorité blanche. Ne les appelait-on pas des Nigger-lovers? Les professionnelles à dix cents des salles de bal, issues pour certaines de la campagne de l'Illinois et de groupes de migrants de la première génération sont devenues insensiblement par des formes de désirs contrastés - celui de l'aventure et de nouvelles expériences, celui de la reconnaissance par l'apparence, la salle de bal n'est-elle pas le lieu où il
faut s'afficher avec de beaux atours?

l'autobiographie de son héros Stanley 44. Paul Cressey 45 l'a magistra-

- les

compagnes

intéressées

de

jeunes hommes qui eux aussi avaient soif de nouvelles expériences et de reconnaissance. Filles d'un lieu public, certaines d'entre elles sont devenues ce que l'on appelait alors des filles publiques. D'autres sont restées dans le cadre de la moralité de l'époque. Louis Wirth 46 quant à lui considère que les quatre désirs fondamentaux ont eu au moins le mérite de débarrasser les travailleurs sociaux de leur approche moraliste et leur ont permis d'envisager, quel que soit le sens qu'on lui donne, la désorganisation sociale. On voit donc que cet ouvrage, qui peut paraître mineur aujourd'hui, fut en quelque sorte l'instigateur de la reconnaissance académique, grâce à l'appui des cinq volumes du Paysan Polonais. Ainsi l'œuvre mythique et fondatrice s'est trouvé renforcée par un ouvrage qui n'en avait pas le génie, mais qui offrait, par la présentation de cas, une analogie dans la méthode et surtout qui donnait une interprétation nouvelle de la délinquance, de la

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déviance. La déviation et la norme sont au cœur de la création sociologique tant en Amérique qu'en France. Thomas note qu'il ne pense pas que le Polish Peasant in Europe and America ait modifié la manière de traiter les immigrants. L'objectif principal auquel il croyait parvenir, modifier les comportements et faire comprendre le milieu social d'origine de l'immigrant polonais ainsi que sa trajectoire en Amérique, ne fut pas atteint en ce qui concerne l'action sociale. L'illusion était certainement à la mesure de la jeune Amérique et de son credo principal: aller de l'avant. Les sciences sociales bénéficieront indirectement de l'approche Thomas-Znaniecki par l'accent mis sur les attitudes. Ainsi Stouffer et Allport participent à la réunion du Conseil de la Recherche en Sciences Sociales, ils citent Thurstone, inventeur de l'échelle d'attitudes qui porte son nom. Il va de soi que Stouffer, coauteur de l'American Soldier, et AlIport ne partagent pas les mêmes vues que Thomas. Leur compréhension d'une étude porte d'abord sur sa validité, leur analyse est quantitative et probabiliste, néanmoins leurs critiques montrent les points faibles, les confusions, l'illogisme, mais ils ne sont cependant jamais aussi sévères que les auteurs le sont pour eux-mêmes. Si la définition de l'attitude donnée par Thurstone n'a plus grand chose à voir avec celle du Polish Peasant in Europe and Anlerica, la transformation que le concept a subi est peut-être due à l'aspect polysémique, vague, ambigu qu'avait l'attitude dans l'ouvrage magistral. Communauté et désorganisation sociales demeurent des notions, elles aussi, toujours ambiguës, mais toujours renouvelées dans leurs contenus et dans leurs représentations. Faut-il considérer qu'après avoir beaucoup servi, le premier concept doive être rejeté? Faut-il en faire une tradition de la sociologie, un mythe d'origine ou ne faut-il voir dans la communauté qu'une représentation de l'oikoumène particulièrement valorisée, une forme de social sacré? Comme l'observe Florian Znaniecki, l'erreur méthodologique majeure consista à parier sur la stabilité et à observer la désorganisation dans des documents personnels. Mais s'il n'existe aucune stabilité originelle, il faut se contraindre à choisir un ordre dynamique ou des ordres dynamiques au sein desquels destins individuels et collectifs se croisent et se créent. Ainsi, si l'organisation sociale est absente en tant que processus dynamique et interactif de la désorganisation, pour former en somme une théorie de l'équilibre, nous pouvons néanmoins admirer la richesse des processus sociaux mis à notre disposition et regretter la difficulté de l'interprétation à l'aveugle ou au contraire,

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