Formation de la classe ouvrière en Afrique Noire - L'exemple du Burkina Faso

De
Publié par

Publié le : mardi 27 mars 2012
Lecture(s) : 201
Tags :
EAN13 : 9782296169142
Nombre de pages : 208
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

FORMATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE EN AFRIQUE NOIRE
L'exemple du Burkina

Collection

«

Logiques sociales»

dirigée par Dominique Desjeux
Ouvrages parus dans la collection :
josé Arocena, Le drotioppemenJ par l'iniûatit.. Iocak. Le cas français. 1987, 227 pages. Brigitte Brébant, La PauVTeti, un deshn r 1984, 284 pages. jean-Pierre Boutinet (sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985,406 pages. Claude Courchay, Histoire du Point Mu/Jwuse, L'angoisse et le flou de l'enfance, 1986,212 p. Pierre Cousin, jean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, AsPirations religifflses des jeu,lts Iydt1lS. 1985, 172 pages. Michel Debout, Gérard Clavairo1y, Le Désordre médU:al. 1986, 160 pages. jacques Denantes, Les jeunes et l'emf1loi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérit.e, 1987, 136 p. Majhemout Diop, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal, 1985. François Dupuy et jean-Claude Thoenig, La Loi du marché: l'électroménager en France, aux Etats-Unis et au japon, 1986,264 pages. Franco Foshi, Europe, quel avenir r Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins, 1986. Claude Giraud, BureauCTahe et changement, Le cas de l'administrahon des tilicommunil:aho1lS, préface de . R. Boudon, 1987,262 p. Pierre Grou, L'aventure économique de l'australof1iWque allx multinahonaks. Essai sur l'évolution économique, 1987, 159 p. Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985,304 pages. Monique Hirsckhorn, Max Weber et la ..ociolofU!fraRfaise, préface de Julien Freund, 1988, 229 p. jost Krippendorf, Les vacances et après r Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages, 1987,239 p. Pierre Lantz, L'argent, la mort. 1988. Christian Leray, Brésil, le défi des communaulis, 1986, 170 p. Dominique Lhuilier, Les palil:iers au quotidien, une psychologue dans la police, préface de M. Grimaud, 1987, 187 p. D. Martin et P. Royer, L'inltTvention institutionnelle en travail social, 1988, 192 p. jean-Ferdinand Mbah, La recherc/U! en sciences sociales au Gabon, 1987, 189 p. J.A. Mbembe, Les Jeunes et l'ordre poli6que en Afrique Noire. 1985, 256 pages. Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. P. Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F. de Chassey, La transihon professionnelk, jeunes de 16 à 18 ans et stages d'insertion sociale et professionnelle: une évolution économique. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Louis Moreau de Bellaing, La misère blanc/U!, le mode de vie des exclus, 1988, 168 p. Gérard Namer, La Commémorationen France de 1945 à nasjours, 1987,213 p. Paul N'da, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique Noire, 1987,222 p. André Ortolland, Comment prévoir le crime, 1988, 204 p. J.L. Panné et !,. Vallon, L'entrt/Jrise sociale, le pari autogestionnaire de SolidarnoSè. 1986, 356 pages. jean Peneff, Ecoles f1Ilbliques, écoles privées dans l'Ouest, 1900-1950, 1987,272 p. jean-G. Padio1eau, L'Ordre social, principes d'analyse sociologique. 1986,222 pages. Michel Pençon, DésaTTois ouvriers familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales, 1987, 184 p. Louis Pinto, Les philosof1hies entre le lycée et l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France aujourd'hui, 1987,229 p. Alain de Romefort, Promouvoir l'emploi. Convivialité et partenariat, 1988, 181 p. jean-Claude Thœnig, L'Ère des œchnocrates, 1987. G. Vermes, France, pays multilingne. T.1 : Les langues de France: un enjeu historique et social, 1987, 208 p.; T.2: Pratique des langues en France, 1987,214 p. Geneviève Vermes, (sous la dir. de): Vingt-cinq communautés linguti6ques en France: T.1 : Langues régionales et langues non territorialisées, 1988,422 p.; T.2: Les langues immigrées, 1988,

342 p.

.

Serge Watcher, Etat, décentralisa60n et territoire. Bernard Zarlw, Les Artisans, gens de métier, gens de parade, 1987, 187 p.

Jean-Bernard

OUEDRAOGO

FORMATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE EN AFRIQUE NOIRE
L'exemple du Burkina
Prix de thèse 1989

Préface de Michel VERRET

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(*) Cet ouvrage est une version allégée d'une thèse de doctorat (nouveau régime) de sociologie soutenue en novembre 1987 à l'université de Nantes.

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-0292-5

1989

Préface

On connaît peut-être moins qu'on ne pense les ouvriers d'Europe, si riches déjà d'histoire et de mémoire. Qu'en sera-t-il alors des ouvriers africains tout neufs, surgis ici et là sur les points d'industrialisation si dispersés de ce continent tout juste en train de se déPaysanner ? Aussi aura-t-on gré au jeune chercheur burkinabè, égaré par le hasard des affectations universitaires sur les bords de la Loire, d'être retourné chez lui - mais c'était son pays - étudier sur le terrain - mais c'était là qu'elle était - cette classe tout juste en train de naître. Où? A la sosu * à Banfora, en Comoë, dans la suite des espacesplantations, usines, villages, quartiers - où tout s'enchaîne de sa vie, du travail au ménage et des luttes aux fêtes. Mais aussi, où tout l'enchaîne,' marché, caPital, État, car vous risquez bien là d'être au point de superposition cumulée de toutes déPendances. Beau pari de totalisation, si l'on songe surtout à la manière dont chacun de ces espaces sera interrogé à son tour dans autant de questionnements qu'il y aura de pratiques, sous autant de regards qu'il y aura d'acteurs. Car nul, ni nulle ne sera oublié(e), de l'ouvrier des champs à l'ouvrier d'usine, du directeur au contremaître, du syndicaliste au policier, du locataire au propriétaire. Mais aussi bien de l'éPouse à la jeune fille, ou de l'emPloyée à la lycéenne. Car en cepays tout ce monde se parle encore, et parle à l'enquêteur, s'il le reconnaît sien. Et comment ne le reconnaîtrait-il pas, celui qui tant se tait et si bien écoute: le coupeur de cannes et le mécano, l'aîné et le cadet, le Mossi et le Gouin...

* sosu:

Société sucrière de Haute- Volta. 7

Que de cet apprentissage intellectuel où le chercheur s'est instruit auprès de son peuPle, nous ayons nous aussi à nous instruire, chacun le mesurera à la lecture de ce beau texte, qui nous emmène, aidé par l'image, au plus profond des têtes et des cœurs. Car si l'économie, la technologie, la géographie, le droit sont ici discrètement requis (sans parler de toutes procédures savantes de la sociologie, dûment contrôlées et relativisées), pour confirmer les études désormais convergentes sur les processus de mobilisation du caPital et la main-d'œuvre dans les complexes agro-industrieLs ,. sur les combinaisons de l'économie «formelle» et de l'économie «informelle»,. sur les transferts des savoir-faire des petits métiers aux savoirs usiniers, etc., c'est dans l'observation et l'écoute des hommes en situations concrètes, de la mise au travail à l'entrée en lutte, de l'installation urbaine aux aménagements résidentiels, de la désintégration villageoise à l'intégration urbaine, qu'éclatent la profondeur de pensée, la finesse de jugement et l'esprit de générosité de l'auteur. Résistances à la rationalité d'usine, à son exigence disciplinaire, à son style anonyme d'autorité: lefil en est ici suivi, au plus près tout à la fois des mots et des choses,sur les enjeux de l'absence, de la rétention d'effort de la flânerie à prétexte rituel, de la récupération du produit et de l'outillage, en autant de petites saynètes qu'il y aura de grands récits émus pour le geste de l'émeute et de la grève. On y verra émerger cette conscience fière où l'ouvrier exprime dans la verve inimitable de son langage: «Je suis fatigué de votre grondement », « Travail trop suffocant pour moi », «Je
me permets en tant qu'homme légitime de déPoser cette note de démission », sa requête indéracinable de dignité. Non moins polémique parfois, car la criaillerie ici est reine, mais la reine est bon enfant, et l'élaboration des modèles résidentiels s'inscrit clairement dans le dégradé de l'inscription spatiale du centre urbain à des périphéries de plus en plus ouvrières, puis des banlieues de plus en plus paysannes. La transformation des modèles d'habitat, où la logique de la case ronde en grappes ouvertes sur les espaces communautaires cède peu à peu le pas à la logique de clôture sur le carré parcellaire avec intériorisation et privatisation des espaces d'échange, est aussi présente. Se forment parallèlement, sur des modulations rythmiques magnifiquement décrites ici (ville de jour, ville de nuit), des régimes de sociabilité composés ou alternatifs, dont la conscience ouvrière sortira renforcée, ou non, car rien ici n'est univoque, ni prédictible, et l'on sait gré à l'auteur de s'être précisément dépris de toute déduction a priori pour suivre seulement les chemins du réel. Conscience? Le mot est grand. On dirait mieux sans doute identité, et peut-être même identités, car, dans ce microcosme quasi exPérimental, où les volontés conjuguées du grand caPital international et du nouvel Etat national ont produit, de « déguerpissements en appels urbains», tout le 8

dégradé de la prolétarisation dans les attaches persistantes à la terre, au village, à la parentèle, tout le nuancier de l'ouvriérisation, du manœuvre agricole à l'ouvrier d'entretien, et toutes les combinaisons résidentielles et associatives, sans parler des mixages matrimoniaux, on serait bien emPêché de reconnaître les francs tracés des figures de classe auxquelles l'Occident (ou seulement sa sociologie? ...) nous ont habitués (car il reste à savoir si le réel sy coulait si bien...). D'autant qu'ici les nations se forment en même temps, ou Plus vite même que les classes, dans les clivages étatiques, que les clivages religieux, inter-classistes et interétatiques, des grandes confessions universelles viennent brouiller et compliquer encore. On n'en sera que Plus attentif, en cette efflorescence communautaire, où le sentiment de classe pourrait trouver si aisément à s'effacer, à cette décompression des solidarités ethniques résidentielles et matrimoniales au profit de réseaux de classe ouvriers, voire de réseaux ouvriers sosu ; à ce transfert des hiérarchies d'âge aux hiérarchies d'ancienneté de classe ou d'entreprise, sinon même aux nouvelles égalités de classe inter-âges; à cette superposition aux sociabilités de quartier inter.classistes (mais déjà la ségrégation spatiale les dénoue) de sociabilités de classe intra ou interurbaines; à cette unification thématique, sinon organisationnelle, des résistances et luttes d'usine sur un discours syndical de classes, si nominal fut.il encore. Car il y a bien là les prémices, sinon d'une identité et d'une conscience de classe, du moins d'une identification et d'une «conscientisation ». Fragiles encore, mobiles et Périssables? Mais le sont-elles moins dans les classes précarisées des centres en crise? Les classes naissent, vivent et meurent. Et il arrive qu'elles naissent ici quand d'autres meurent là... Ici, pour l'heure, quelque chose naît, sous le nom d'ouvriers, sinon sous le concept de classe. Comme l'indexation, à tout le moins, d'une identité nouvelle et d'une neuve fierté. Car les deux choses vont ensemble, Jean-Bernard Ouedraogo, le fier africain, le sait bien, qui nous le fait si bien entendre et comprendre.

Michel Verret,
CNRS.LERSCO.

9

Remerciements

Nous tenons à remercier ici Messieurs Guy Belloncle, Jacques Fierrain, Guy Lassere, Emmanuel Terray et Michel Verret, membres du jury.

Introduction

Les sociétés africaines subissent, cela a été souvent répété, des transformations profondes et irréversibles; les anciennes structures sociales au contact des logiques étrangères et dominatrices sont contraintes au changement. Une des conséquences de ce processus de mutation-recomposition est de provoquer la formation de couches et classes sociales nouvelles. Reste cependant à

trouver le meilleur point de vue pour reconnaitre les « propriétés
émergentes» de la société naissante. L'unité de production capitaliste - hommes et capitalparce qu'elle traduit une étape avancée de cette évolution sociale, nous permet de suivre une large part des modalités concrètes de la nouvelle socialisation. C'est à l'interrogation de cette histoire que nous invitons le

lecteur à la

«

sosu », complexe agro-industriel implanté au pied

de la falaise de Banfora à une quinzaine de kilomètres de la ville du même nom, située dans le sud-ouest du Burkina-Faso, afin d'y remonter la chaine ouvrière. Car l'enquête, selon l'expression de

A. Leroi-Gourhan la vie forgé au
«

I, «

suit le trajet des hommes ».

Et bien plus que des concepts, nous y avons appris un sens de

ras de la réalité la plus concrète ».

1. LEROI-GOURHAN (A.), préface brouillard, Paris, éd. Galilée, 1979.

à C. Pétonnet,

On est tous rktns le

11

LOCALISATION

DE L'USINE ET DE LA VILLE

~"NFOQ.A
Iitl1~ '/5'0.00 ()

13

I
L'ÉMERGENCE DU SALARIAT

« Dans la conquête militaire, les coloniaux étaient officiers, mais les indigènes, soldats. Dans les travaux publics, les uns étaient ingénieurs, les autres, ouvriers. Dans l'économie nouvelle, qui est, en définitive, le producteur et le consommateur?

"L'indigène" ?

»

R. Delavignette, Le service africain, (Ed. Gallimard, Paris, 1946).

A. -

OUVRIERS À LA SOSU

Nous ne considérons dans ce paragraphe que les travailleurs dits « permanents », distinguant de ceux-ci les ouvriers saisonniers villageois. Sans doute, tous ces ouvriers participent-ils du même processus de formation d'un marché burkinabè du travail, mais le degré auquel la reproduction s'effectue sur le marché est différent, comme sont différents le degré de séparation d'avec les moyens de subsistance et d'intégration au système de travail capitaliste et la forme d'exploitation qui y correspond. Les ouvriers actuels de la sosu sont des ouvriers de l'industrie moderne, mais ouvriers dans un pays agricole arriéré; un pays 15

où, si la rationalité capitaliste tend à s'imposer dans l'instauration de cette «formule générale» de Marx, le procès de travail industriel reste largement minoritaire. D'où cette question fondamentale: quels sont les mécanismes qui permirent de dégager, des formations économiques et sociales pré-capitalistes, une force de travail « libre» pour constituer un si abondant marché du travail?

I. -

Origines coloniales du travail

du marché

«Nos parents ont posé la route du train, nous, nous fabriquons du sucre I. » Cette continuité historique n'est pas évidemment et explicitement perçue par tous les «sosu moogo », mais cet ouvrier exprime ce dont il est difficile de ne pas convenir aujourd'hui: la naissance de la force de travail « libre» apparaît comme une des conséquences essentielles de la domination et de l'exploitation coloniales. Certes, dans les sociétés africaines précoloniales, des prélèvements importants et réguliers de surtravail ont eu lieu; des réquisitions de paysans travailleurs au profit de couches exploiteuses ainsi que de nombreuses formes de servitude y ont existé. Cependant, aucune de ces formes d'exploitation du travail n'a subverti les sociétés africaines ni impulsé la forme salariale, comme le développement capitaliste du salariat « libre» 2. Ce phénomène nouveau est le produit de la rencontre de nombreux facteurs, le résultat d'un développement historique. Trois formes principales de l'exploitation coloniale ont permis la création de ce marché de la force de travail « libre» : nécessaire, de l'impôt payable en francs français très rares à une époque où la monnaie fiduciaire n'avait pas encore remplacé les cauries dans les échanges marchands. Ces prélèvements décimèrent les revenus paysans et contribuèrent à la croissance des échanges marchands, ce qui devait pousser les paysans à la recherche du numéraire.

-

Premièrement,

l'introduction,

avec

toute

la coercition

1. Entretien avec un ouvrier mécanicien, 6<catégorie (1984). 2.Voir M. DIOP, Etude sur le salariat - Sénégal, Niger, Soudan, Mali, . 1884-196 - I. «Etudes maliennes », n° 14, 1975. 16

- En deuxième lieu, l'imposition, très précoce, par l'administration coloniale d'une fourniture de la main-d'œuvre pour les travaux publics et privés des conquérants. Des jeunes gens devaient alors, par milliers, quitter leur famille pour travailler, partout dans les territoires conquis (essentiellement pour. la construction de voies ferrées en Côte-d'Ivoire et au Sénégal). Selon R. Delavignette, de 1920 à 1930, près de 189 000 hommes ont dû partir travailler dans les chantiers coloniaux. D'autres étaient recrutés pour l'armée coloniale. Beaucoup ne reviendront pas de ces voyages lointains; nansara tournde di mosse : « le travail de l'homme blanc mange les gens", dit un dicton populaire en pays mossi, un des plus touchés. Ces recrutements massifs concernaient surtout des couches sociales déjà exploitées des sociétés anciennes; « lorsqu'il s'agissait de recruter massivement des manœuvres destinés aux chantiers de construction, les chefs (...) adressaient aux réquisitions les défavorisés du milieu traditionnel: esclaves, insoumis, humbles ou handicapés de toute espèces 3 ". On peut voir là une certaine continuité sociale de l'exploitation. Il est vrai que tous ne seront pas ouvriers, ni tous toujours exploités.
le but de fournir la métropole colonialiste en matières premières; l'obligation était de réserver une part des terrains de culture et du temps de travail cultural à ces cultures de rapport. Cette introduction, en même temps qu'elle satisfaisait les besoins des industries métropolitaines, perturbait le système de production d'auto-suffisance précolonial, réduisant la part des produits vivriers, et induisait le recours progressif, mais décisif, à l'échange et à la recherche du numéraire. Il a fallu néanmoins des relais institutionnels pour drainer la main-d'œuvre. En 1950 est fondé le SIAMO(Syndicat interprofessionnel pour l'acheminement de la main-d'œuvre) qui devait canaliser jusqu'en 1959 quelque 163000 travailleurs. Interdit en 1960, la «convention relative aux conditions d'engagement et d'emploi des travailleurs voltaïques en Côte-d'Ivoire ", signée le 9 mars 1960, qui le remplace, acheminera, entre 1961 et 1971, 45 190 travailleurs. Mais, le mouvement migratoire est beaucoup plus important et déborde les réglementations institutionnelles. Une enquête de 1961 estimait à 90000 le nombre de Mossi à
3. Catherine 1985, p. 280. COQUERy-VIDROVITCH, Afrique Noire, Paris, Payot,

-

Troisièmement,

l'imposition

des cultures

de rapport

dans

17

l'étranger.

Une nouvelle enquête

menée en 1972-1983 indique

que plus de 230000 travailleurs mossi avaient émigré 4.
Poussée massivement hors des zones rurales, la force de travail, séparée du mode de production précapitaliste, se voit peu à peu installée dans les villes, dénuée de tout sauf, justement, de sa force, seul bien qu'elle soit encore en mesure de vendre. Ces mouvements de la force de travail, relativement anciens, d'abord inscrits dans la politique coloniale générale, ont aujourd'hui acquis une dynamique autonome et continue. Au cours du recensement de 1975, on a dénombré 235 778 hommes et 98937 femrbes émigrés, soit une augmentation respective de 153 % et 453 % par rapport aux chiffres de 1960-1961. Cette même enquête révèle une poussée importante des migrations internes, à peu près un tiers du nombre des émigrés à l'étranger. Les «sosu moogo» s'inscrivent dans le cadre de cette transformation première, plus que jamais à l'ordre du jour au sein de la formation sociale burkinabè.

II. -

Villes étapes, étapes de vie

Même lorsqu'il travaille dans la campagne comme ceux de Bérégadougou, le prolétaire industriel est surtout aujourd'hui un homme de la ville; plus souvent nouveau citadin qu'ancien, puisque plus de 60 % des enquêtés viennent de la campagne. L'origine rurale est majoritaire. L'exode rural s'oriente vers la première ville importante. Cependant, nous observons, comme un signe du temps, que déjà 35 % des interrogés sont issus directement de la ville. Le prolétariat indusriel tend dès maintenant à l'autorecrutement, en «reproduction de classe endogène », mais aussi à partir des individus issus des couches petites bourgeoises non consolidées et que le déclassement conduit à la condition ouvrière. Citons le cas de ce fils de commissaire de police travaillant actuellement en usine. Cette première expérience de mobilité géographique et sociale est réalisée à l'âge de jeunesse; plus de 55 % des ouvriers interrogés ont quitté pour la première fois le village d'origine pour la ville entre 15 et 25 ans: au moment où la vie des individus n'est pas encore trop intégrée dans la structure gérontocratique des sociétés anciennes, où elle ménage aussi la plus grande
4. C. JOLY et A. ÛUEDRAOGO, Migration, reproduction de la force de travail et déficit ,vivrier: les Mossis de Haute-Volta, Mémoire de maîtrise de sciences économiques. 18

aspiration à ces sociabilités nouvelles, dont l'exode rural a justement manifesté l'existence et l'attrait, à un âge aussi où la force de travail conserve toutes ses potentialités physiques. Dernière étape urbaine, il s'en faut que Banfora soit la première étape; ils sont près de 16,4 % à être venus à Banfora en seconde étape et plus de 26 % après plusieurs étapes antérieures, car, autant que la ville, le migrant cherche l'emploi de la ville. S'il ne le trouve pas dans la première ville d'accueil, il cherche dans une autre. L'itinéraire de migration interurbaine se trouve

ordonné par l'évolution du

«

cours du travail ».

Ces centres urbains, lieux de développement des activités industrielles et commerciales, centres administratifs également, concentrent, on le sait, la majorité des activités salariées. Le salariat moderne, 1,4 % de la population active du pays, est

relativement modeste. Mais il faut aussi compter avec le. « secteur
non structuré»: prestataires de services, petite production marchande (artisanat de fabrication, transformation des produits de récupération, sous-traitance et tâcheronnage...) transport et petit commerce.

Cet ensemble d'activités dites «non structurées»

5

s'intègre

dans la logique de la formation de la société burkinabè. Car la dispersion de ces espaces économiques maigres quant à leur possibilité d'accumulation ne doit pas faire illusion. Singulièrement précaires, mais durablement, structurelle ment

insérés à la formation sociale dominée, ces espaces de « transition » tendent à évoluer économiquement et socialement dans le
sens que leur donne la capitalisation sur le marché intérieur. Ainsi, dans la construction, les unités de travail évoluent-elles, dans les villes, d'équipes de maçons artisans au système plus regroupé de tâcheron nage et quelquefois à la forme moderne de l'entreprise capitaliste. De même, l'apparition d'une importante unité de production industrielle contribua à changer la structure du prolétariat urbain « informel» ; c'est le cas de Banfora. Ces travailleurs précaires, qui représentent 80 % des citadins (soit 3,75 % de la population active totale), ne considèrent d'ailleurs leur situation actuelle de «petits pompiers» de la misère que comme «transitoire », la confiance demeurant, en 5.
«
(00')

prolétaires sans attache, dont l'existence paraissait à cette époque, au contraire de celle de tous les autres travailleurs, mal assurée. Ainsi les travailleurs des manufactures centrales, devancières des usines, étaient au fond des hors-castes », in Les origines de la classe ouvrière, Paris, Hachette, 1967. 19

J. KUCZYNSKI

faisait

remarquer

qu'au

XVIe siècle,

en Angleterre,

toutes traverses et détours, de rencontrer l'occasion de s'en sortir. Du point de vue macro-sociologique, on dirait que ce « salariat transitoire" a valeur, dans « l'enfance de classe ", d'une sorte de « maternelle" où les ouvriers s'initient peu à peu à l'école du travail industriel. Travail industriel, mais encore rapport dans le travail largement précapitaliste. En général, ces unités de travail recrutent sur une base parentale, formant une grappe soudée par la parenté (et pas seulement par elle) et dirigée par une sorte d'aîné « maître ouvrier ". Notre enquête nous donne la distribution suivante de la population enquêtée par activité professionnelle immédiatement antérieure:

- ouvriers: 53,84 %
agriculteurs: 26,15 % artisans: 12,30 % employés: 6,15 % anciens élèves: l,53 %.

Un faible pourcentage vient directement du système scolaire alors que plus du tiers des ouvriers interrogés est d'origine urbaine, lieu par excellence de la scolarisation. L'essentiel du recrutement reste pourtant encore originaire de l'espace de travail manuel: plus de 80 % des ouvriers enquêtés ont été soit ouvriers, soit artisans ou agriculteurs avant l'intégration dans la grande production capitaliste. Outre le calibrage imposé par la logique de l'exploitation de masse, sur laquelle nous reviendrons plus loin, les laissés pour

compte du système scolaire, les

«

petits instruits"

dévaluent le

travail manuel et placent leurs intérêts professionnels et leurs ambitions sociales dans des emplois plus prestigieux. Une enquête menée par nous en 1980 auprès d'élèves de 6. d'un collège privé de Ouagadougou montrait que moins de 5 % des élèves souhaitaient exercer plus tard des métiers manuels. Par contre, c'est massivement qu'ils ambitionnent de devenir médecins, cadres de l'administration ou de l'armée. L'école est le symbole de l'adhésion à une certaine culture, un mode de vie et une hiérarchie sociale, la hiérarchie dont l'instruit est obligatoirement la cime. Mais le développement du chômage des scolarisés modifie à la baisse les ambitions des uns et des autres et l'on en retrouve un nombre croissant aux portes de l'usine. Nous avons pu suivre dans nos entretiens, à l'échelle 20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.