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GABRIEL PAÏTA, TÉMOIGNAGE KANAK

De
288 pages
Gabriel Païta fut durant un demi-siècle le témoin privilégié d'une vie politique locale singulièrement mouvementée. Il vécut les aléas de l'évolution institutionnelle de l'archipel, l'autonomie confisquée, l'émergence du nationalisme, la revendication des terres coutumières, l'éclosion des convictions indépendantistes et la montée des périls. " Encyclopédie vivante " de l'histoire contemporaine de la Nouvelle-Calédonie, il est de surcroît un conteur au talent rare, profondément enraciné dans le pays mélanésien.
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Gabriel Païta : témoignage Kanak

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8189-2

Récit autobiographique de Gabriel Païta, recueilli, mis enforme et annoté par

Jérôme Cazaumayou et Thomas de Deckker

Gabriel Paita : témoignage Kanak
D 'Opao au pays de la Nouvelle-Calédonie

1929-1999

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Mondes Océaniens dirigée par Paul de Deckker
Les sciences humaines ont contribué à la perception des réalités passées et présentes des communautés et des sociétés du Pacifique Sud. Le croisement des approches - sociale, culturelle, politique, historique, juridique ou économique - doit conduire à un nouvel effort théorique et méthodologique. Il permettra d'affiner l'analyse de sociétés traditionnelles de l'Océanie, confrontées aux mutations engendrées de l'extérieur ou induites de l'intérieur. Cette collection accueille des ouvrages et des essais traitant des archipels du Grand Océan dans cette logique et cette perspective.

Déjà parus
Hamid MOKADDEM, L'échec scolaire calédonien, 1999. Jean-Marie LAMBERT, La nouvelle politique indigène en NouvelleCalédonie, 1999. Paul de DECKKER et Laurence KUNTZ, La bataille de la coutume. Ses enjeux pour le Pacifique, 1998.

Avertissement
L'histoire contemporaine est souvent considérée par les chercheurs comme un terrain qui recèle bien des embûches. L'étude que nous avons souhaité entreprendre nous a fait pénétrer au cœur du combat nationaliste kanak. Couvrant un demi-siècle d'histoire calédonienne, elle traite notamment des «événements» de la décennie mille neuf cent quatre-vingt. Et, parce que nombre d'incompréhensions subsistent en Nouvelle-Calédonie, où la lutte politique fut particulièrement rude dans un passé très récent, elle nous a naturellement valu quelques mises en garde. Ne serait-elle pas susceptible de réveiller des souvenirs douloureux, et de faire grincer les dents de tel ou tel témoin de l'époque? Qu'importe, puisqu'elle fut conduite sans aucun esprit polémique, ni une quelconque intention maligne. Après l'Europe, l'Amérique, l'Afrique ou l'Asie, l'histoire doitelle être utilisée aujourd'hui, dans le Pacifique insulaire, comme un instrument de la vengeance des peuples? Nous ne le souhaitons pas, préférant faire nôtre l'idée émise en 1954 par K. Jaspers dans Origine et sens de l'histoire: «L'histoire n'est essentielle que parce qu'elle permet à l'homme de se souvenir, et par là de conserver ce qui fut, pour en faire un élément constitutif de ce qui va venir ».

1. Cazaumayou et T. de Deckker

Introduction
Nouvelle-Calédonie. Lundi 22 juin 1998, neuf heures du matin. Nous empruntons le chemin asphalté qui, s'éloignant de la route territoriale n° 1 à quelques dizaines de kilomètres au nord de Nouméa, conduit au cœur de la vallée de Saint-Laurent, au pied du col de la Pirogue. Là nous attend, comme convenu, Gabriel Païta, qui entre précisément ce jour-là dans sa soixanteneuvième année.

Né dans l'entre-deux-guerres, au fin fond de l'empire colonial français, Gabriel Païta parvint au seuil du troisième millénaire au terme d'un périple peu banal. Fils du clan Kambwa, l'enfant kanak passa sa prime enfance au sein de la tribu de Saint-Laurent (aire coutumière Djubea-Kapone, district de Païta). Le code de l'indigénat régissait alors la vie quotidienne des ressortissants autochtones de la colonie. Puis, à l'âge de dix ans, sa destinée fut prise en mains par les pères maristes, qui l'accueillirent à l'école SainteMarie de Païta. Deux ans plus tard, il quitta les siens pour effectuer un long séjour à l'école Saint-Tarcissius de Canala. En 1942, les OI's du général Patch, entrés en guerre contre les troupes de l'Empire du Soleil Levant, débarquèrent dans la petite bourgade de la Côte Est, qui vécut alors à l'heure américaine. Quelques années plus tard, Gabriel retraversa la chaîne en sens inverse et s'installa, avec ses condisciples, au séminaire Saint-Léon de Païta. Devenu un jeune homme, il enseigna quelque temps à la mission de Tié puis, renonçant à la soutane, il fut affecté, au terme de ses études, à l'école Saint-Joseph d'Ouvéa. Là-bas, il épousa Gertrude Nahiet, unefille de la tribu de Gossanah. C'est alors qu'il séjournait au sanatorium du mont Mou, où il fut admis en 1957 pour soigner une sévère affection, que sa vie prit un nouveau tournant. Littéralement poussé dans cette voie par les anciens des tribus du district, il entra alors en politique, un peu comme on entrait en religion. On verra, en effet, que le dévouement et la fidélité à ses convictions ne furent pas les rnqindres qualités de celui qui devint, cette année-là, le benjamin de l'Assemblée territoriale de la Nouvelle-Calédonie.

Dès lors, et durant quarante ans, Gabriel Pai1afut un observateur privilégié, et très souvent un acteur passionné, de la vie politique calédonienne, à une période où celle-ci traversait une histoire particulièrement mouvementée, comme en témoignent les étapes sltccessives de son parcours: l'Union calédonienne (UC) et l'Union des indigènes calédoniens amis de la liberté dans l'ordre (UlCALO).. l'Assemblée territoriale, où il siégea sans discontinuité durant plus d'un quart de siècle .. l'entrée en vigueur des dispositions décentralisatrices de la loi-cadre.. les bureaux de la rédaction de l'Avenir calédonien, le joumal du parti.. les toumées électorales sur la Grande Terre, dans l'archipel des Loyauté, et jusqu'aux îles Bélep .. les épisodes troublés des années 1958 et 1962.. les lois lacquinot et Billotte, puis la valse des statuts appliqués dans ce territoire d'outre-mer.. Mai 68 à Paris, puis la révolte de la jeunesse mélanésienne à Nouméa.. les «Foulards rouges».. la fièvre du nickel, suivie de l'afflux sur le Caillou de tous ces Français de métropole ou de Wallis et Futuna venus profiter de l'aubaine.. le festival Mélanésia 2000.. le nationalisme émergent, la revendication des terres coutumières, et la primauté des clans kanak affirmée au congrès d'Azareu.. la naissance du Front indépendantiste, la violence politique, les premiers morts et les barrages sur les routes.. le dialogue amorcé à Nainville-les-Roches.. les audiences au Palais de l'Elysée, les missions à Bruxelles, les voyages en France et à Washington.. la création du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) et de la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC), puis celle du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) .. le refus de la

violence, la rupture avec l'UC et la fondation du Parti fédéral d'Opao ..
quatre années de haine et d'affrontements, d'un bout à l'autre de l'archipel.. les dramatiques événements des 22 avril et 5 mai 1988, à Fayaoué et à Gossanah.. la signature inattendue des accords de Matignon et la paix retrouvée, qui ne purent cependant empêcher trois nouvelles victimes de tomber à Ouvéa un an plus tard.. la grande case du Conseil consultatif coutumier du territoire.. d'ultimes négociations politiques, au rythme souvent chaotique, entre indépendantistes et «loyalistes».. et, finalement, la conclusion in extreuùs de l'accord de Nouméa qui, le 5 mai 1998, permit aux diverses communautés attachées à la terre calédonienne d'entrevoir de nouvelles perspectives d'avenir... Chemin faisant, Gabriel Pana croisa tous ceux qui participèrent, chacun à leur façon, à l'histoire du pays: lean-Pierre Alfa, Luc Amoura, Apollinaire Ataba, Pétro et Charles Attiti, Eugène Ayawa, losé Barbançon, Gaston Bellouma, Michel Bernast, Eymard Bouanaoue, Kowi Bouillant, Gervais Bourdinat, Edouard Bresson, François Burck, lean-Paul Caillard,

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Roland Caron. Raymond Charlemagne. Georges Chatenay. Joseph Cherika, Jacques Chirac, Alain Christnacht, Gérald Cortot. Numa Daly. Michel Darmancier, Pierre et Maguitte Declercq, Jean-Pierre Deteix. Paul Dijoud. Pierre Frogier, Max Frouin. Charles de Gaulle, André Gopéa. François et Paul Griscelli, Jean Guiart, René Henin. Gopé et Jacques Iékawé. Paul Katrei Jewine, Léopold Joredié, Michel Kauma. Berger Kawa. Raymond Koindredi, Daniel Laborde, Henri et Jacques Lafleur, Roger Laroque. Thierry Lataste, Jean Leborgne, Maurice Lenormand. Bernard Lepeu, Jean Lèques. Didier Leroux, Simon Loueckhotte. François Luneau. Eloi Machoro, Michel Matouda, François Mitterand, Gabriel Mussot, Georges Nagle. Amédée et Similien Nahiet, Nidoish Naisseline, Paul Napoarera, Kiolet Nea Galet, Paul Néaoutyine. Emile Nechero, Edmond Nekiriai. Willy Nemia. François Néoeré, Christian Nucci. Armand Ohlen, Florindo Paladini, Auguste Parawi-Reybas, Laurent Pechoux, Edouard Pentecost, Roch et Scholastique Pidjot, Edgard Pisani, Elie Poigoune, Olivier Stirn, Louis Tamai; Cézelin Tchoeaoua. André Thean-Hiouen. Marc Tivollier, JeanMarie Tjibaou. Fote Trolue, Dick Ukeiwé, Yann Céléné Uregei, Franck Wahuzue. Théophile Wakolo Pouye. Roch Wamytan, Djubelly Wéa, Doui Matayo Wetta, Yeiwéné Yeiwéné... La liste est éloquente. Au bout du compte, Gabriel Païta reçut manifestement plus de coups qu'il ne récolta les privilèges et la gloire. Et il paya au prix fort le libre choix de la concorde et de la tolérance qu'il effectua dès 1984. Tout cela ne valaitil pas la peine d'être raconté? Les pages qui suivent furent le fruit d'un travail entrepris à l'Université française du Pacifique, dans le cadre du diplôme d'études approfondies d'anthropologie «Cultures et sociétés dans le Pacifique insulaire - Dynamismes et mutations ». Le voyage mouvementé de Gabriel Païta à travers sept décennies d'histoire calédonienne - nous en fûmes très

vite persuadés - méritait assurément d'être raconté. Mais l'essentiel, nous

sembla-t-il, était ailleurs. Nous avions découvert, en cours d'année, la richesse de la littérature historique en Nouvelle-Calédonie, et l'abondance de chroniques et de documents relatifs au passé, ancien ou récent, de ce pays. Cependant, contrairement aux bibliothèques de la vieille Europe, nulle trace ici de mémoires personnelles ou de récits autobiographiques. S'agissant de l'histoire contemporaine, et plus précisément de la seconde moitié du vingtième siècle, les chercheurs ne disposaient d'aucun écrit rédigé de la main même d'un des grands témoins de l'époque. Pour quelques-uns d'entre eux, qui s'étaient tus à jamais, il était déjà trop tard. Pour d'autres. il était encore temps d'agir avant qu'ils ne disparaissent à leur tour. Au fond, ne

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une démarche anthropologique, au sens où il semblait y avoir quelque urgence à collecter un ténwignage brut avant qu'il ne soit définitivement perdu? D'autres, plus qualifiés que nous, exploiteraient cette déposition plus tard. A cet intérêt premier, s'en ajouta un second. Nous trouvâmes, en effet, un nwtif supplémentaire de tenter cette aventure en prenant la mesure des évidentes qualités de notre « grand témoin ». Son âge l'avait conduit à entrer de plain-pied dans la vie active à l'heure où précisément s'animait la scène politique en Nouvelle-Calédonie. Il avait parfois connu les feux de la rampe, mais il avait égalemem travaillé en coulisses ou dans l'ombre des grandes vedettes du théâtre local. En un mot, il avait connu à la fois la grande et la petite histoire de l'archipel. En outre, Gabriel PaiYa détenait, à nos yeux, un atout déterminant, une vertu que d'autres ne possédaient pas: il était un enfant du Caillou, non pas un fils d'adoption mais bel et bien un homme enraciné dans le pays kanak et nourri, dès l'enfance, de la mémoire de son clan. A sa dimension politique s'ajoutait, par conséquent, une dimension humaine et culturelle à nulle autre pareille. Roch Pidjot, Michel Kauma, Jean-Marie Tjibaou, Doui Matayo Wetta, Maurice Nenou et quelques autres, dont le ténwignage eut été précieux, n'étaient plus là. D'autres acteurs de ce temps n'étaient pas en mesure, faute d'y avoir activement pris part, de rendre compte du combat nationaliste kanak tel qu'il avait été vécu au sein même du nwuvement autonomiste ou indépendantiste calédonien. D'autres, enfin, en dépit de leur attachement incontestable à cette terre, restaient et resteraient toujours étrangers au peuple qui demandait la reconnaissance de ses droits de primogéniture. L'idée de recueillir les souvenirs de Gabriel Païta, ilfaut le préciser ici, ne vint pas de nous, qui nous sommes contentés d'accepter la proposition émise par le professeur Paul de Deckker devant ses étudiants. Le concours du centre universitaire de Nouméa fut sollicité par le grand chef Bergé Kawa, président du Conseil consultatif coutumier du territoire, Franck Wahuzue, son attaché de cabinet, et Guy Agniel, maître de conférences en droit public, pour rédiger la biographie de Gabriel PaiYa, «encyclopédie vivante» de l'histoire récente de la Nouvelle-Calédonie. Il n'y avait pas de temps à perdre, lui fut-il encore indiqué à ce moment-là, et Paul de Deckker nous sug~éra de nous inspirer des mémoires du grand chef apache Geroninw... Sans doute nous jugea-t-il suffisamment motivés pour nous confier cette tâche, car il nous introduisit dès le mois de juin 1998 auprès de Gabriel Pai1a, qui nous reçut à Nouville, dans son bureau du Conseil

s'agissait-il pas d'entreprendre

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S.M. Darett, Mémoires de Geronimo, Editions La Découverte, Paris, 1995, 174 p.

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coutumier. Quelques jours plus tard, nous nous rendîmes à un premier rendez-vous, fixé à la tribu de Saint-Laurent. Lors de cet entretien, Gabriel Païta tint à nous prévenir, en paraphrasant un auteur célèbre en Nouvelle-Calédonii, que nous étions ici «au pays du non-dit ». Les Kanak n'aiment pas dévoiler leurs sentiments, traduisit-il... Quelques temps auparavant, lors d'une rencontre destinée à donner le coup d'envoi à la rédaction de ses mémoires, il nous avait cependant expliqué que ce projet devait aboutir. Car les jeunes ignorent beaucoup trop de choses, précisa-t-il ce jour-là. Par la suite, conscient de faire œuvre de pionnier, mais aussi de s'exposer aux critiques que sa démarche lui attireraient immanquablement, Gabriel Païta nous dit à maintes reprises qu'ilfallait impérativement parler. Quoi qu'il en coûte... Il fallait témoigner, répétait-il, y compris de ce qu'il était encore convenu de taire pudiquement en Nouvelle-Calédonie. La chose exigeait du courage, et il fit la preuve qu'il n'en manquait pas. Mais, nous disait-il fréquemment en riant, n'ai-je pas le cuir tanné par tous les coups déjà reçus durant ma carrière politique? En l'écoutant parler, nous prîmes progressivement conscience des réticences qui se manifesteraient inévitablement, un jour ou l'autre, à la lecture de son récit. Certains, qui suivirent notre travail, firent valoir que toute chose n'était pas bonne à dire à Nouméa. Quelques épisodes particulièrement douloureux de la vie locale devaient être écartés, expliquèrent-ils, car les plaies n'étaient pas encore cicatrisées... Et nous avions entendu José Barbançon exposer publiquement les difficultés rencontrées par les auteurs de manuels scolaires chargés d'écrire l'histoire contemporaine de la Nouvelle-Calédonie. Treize ans après la mort de Machoro, affirmait-il en 1998, l'évocation du leader indépendantiste kanak dans les ouvrages destinés aux lycéens du Caillou restait un sujet de controverse. Nous avions également présente à l'esprit une pertinente intervention du professeur Pierre Verin exposant que l'étude de l'histoire inachevée, celle dont les témoins vivent encore, condamne malgré lui l'écrivain à une approche idéologique de son sujet. Il cita, pour l'exemple, le mythe de la Résistance qui, en tant que fondement de démarches politiques toujours en vigueur en France, interdisait encore aux chercheurs, cinquante ans après les faits, de rétablir en toute sérénité certaines vérités historiques. Enfin, d'aucuns nous firent observer qu'ils avaient connaissance, à propos de tel ou tel événement, d'une version toute autre que celle que nous
2 Louis-José Barbançon, Le Pays du non-dit. Regards sur la Nouvelle-Calédonie, Dif. L'Harmattan, 1991, 132 p.

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rapportions. Ils la tenaient, eux aussi, de témoins directs des faits relatés. L'objection était, certes, recevable, mais, à la réflexion, nous décidâmes qu'il n'était pas possible d'en tenir compte. Il y avait à cela deux raisons majeures. La première, d'un point de vue purement pratique, est que cela nous aurait conduits à pousser plus loin nos investigations, donc à sortir du cadre de ce travail et, accessoirement, à dépasser très certainement les délais qui nous étaient impartis - une simple année universitaire- pour le mener à bien. La seconde, au plan scientifique, est que la recherche de témoignages contradictoires nous aurait fatalement amenés, sans doute à notre insu, à trahir la pensée du narrateur. En introduisant plus ou moins consciemment dans le récit certaines nuances ou variations par rapport au matériau brut recueilli, n'aurions-nous pas dévié de la ligne que nous nous étions fixée et, par conséquent, failli à notre mission? Ces réflexions, qui donnèrent lieu à de longs débats entre nous, nous permirent logiquement de mieux cerner notre sujet, et d'en délimiter plus précisément les contours. Nous en vînmes progressivement à la conclusion que notre travail consisterait exclusivement, modeste contribution à l'histoire de ce pays, à coucher sur le papier les souvenirs de Gabriel Païta tels que lui-même entendait les raconter, avec ses propres mots, avec son cœur, mais également pour des raisons sur lesquelles nous refusions d'épiloguer. Nous fûmes deux étudiants de l'Université française du Pacifique attelés durant neufmois à la même tâche, ce qui, évidemment, n'alla pas sans poser un problème de méthodologie. Le premier achevait des études de droit, et le second possédait une formation et une culture plus littéraires. L'ampleur de la besogne impliquait évidemment de se partager le travail, et cela se fit, à vrai dire, de manière très spontanée. L'un se préoccupa de mettre en forme le récit de Gabriel Païta, tandis que l'autre se chargea de réunir une abondante documentation, de rechercher dans différentes bibliothèques publiques ou privées les documents auxquels nous renvoyait le narrateur, de procéder aux vérifications d'usage, de rédiger une indispensable chronologie, d'établir un index détaillé des noms cités, et de faire la synthèse de tous le matériel juridique nécessaire à la clarté et à la précision du texte. Il fallut, en préalable, approfondir nos connaissances sur l' histoire politique contemporaine de la Nouvelle-Calédonie. Cette exigence nous imposa donc de consulter, voire de lire intégralement, et souvent le crayon à la main, la plupart des livres énumérés dans la bibliographie présentée dans cet ouvrage. Puis nous réalisâmes une série d'interviews, enregistrés à SaintLaurent entre juin et novembre 1998, à l'occasion d'une douzaine de séances qui durèrent rarement moins de trois heures chacune. Installé sur la terrasse

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de sa maison, Gabriel Païta s'entretenait fréquemment avec nous au milieu de quelques-uns de ses petits-enfants. Il nous sembla, certains jours, qu'il s'adressait à eux... A plusieurs reprises, l'un de ses fils, ou parfois un ami de passage, s'asseyait discrètement à portée de voix pour écouter « le vieux ». Ces contacts devinrent vite empreints de simplicité et de chaleur, et nous fûmes très souvent conviés par notre hôte à partager son repas. Munis de nos bandes magnétiques - près d'une quarantaine d'heures d'enregistrement, au total - et des dizaines de feuillets manuscrits rédigés au fil du discours, nous rentrions alors à Nouméa pour transcrire le matériau recueilli, d'abord sous sa forme brute. Nous procédions, dans un second temps, à toutes les vérifications nécessaires, passant les noms, les dates ou les faits rapportés au crible de notre documentation. Venait, enfin, l'heure de la rédaction du récit proprement dit, et c'est alors que surgirent les véritables difficultés.

Retranscrire, avec fidélité et rigueur, les mémoires de Gabriel Païta relève, en effet, de ce que Jean-Claude Riod appelle « l'histoire du temps présent ». Car la mise en forme du récit autobiographique d'un homme public, a fortiori d'un responsable politique, soulève incontestablement des problèmes identiques. sur la forme et sur le fond, à ceux que rencontre l'historien confronté au présent plutôt qu'au passé. Jean-Claude Rioux. s'exprimant à l'occasion d'une conférence donnée à Nouméa à l'automne 1998, décrivit le «rapport de l'historien au monde qui l'entoure» en identifiant préalablement les objections couramment exprimées en la matière: le chercheur ne peut clore son sujet. appelé à connaître des développements ultérieurs.. trop proche de nous, l'histoire du temps présent n'offre aucun recul, et devrait donc être le terrain privilégié des sociologues.. au demeurant, le poids des engagements politiques ou des préjugés idéologiques rend illusoire une quelconque démarche scientifique. Autant d'obstacles qui, selon certains. rabaisseraient l'historien au rang de journaliste.. . Nous n'avons pas manqué. en effet, de mesurer au fil des semaines toute la difficulté de l'exercice entrepris. Aussi avions-nous convenu, avant même de s'engager sur ce terrain miné, de nous en tenir à une seule et unique idée10rce: la plume serait au service du verbe, et non l'inverse. Nous n'entendions pas tirer parti des souvenirs de Gabriel Païta pour réaliser une étude universitaire portant sur l'histoire politique contemporaine de la Nouvelle-Calédonie, mais nous voulions plutôt consigner, dans sa forme brute et certainement inachevée, ce qu'il entendait léguer à la postérité. Il s'agirait, autrement dit, d'écrire aussi fidèlement que
3 Inspecteur général de l'Education nationale. l-C. Rioux est directeur de la revue Vingtième Siècle. 9

possible le récit entendu de la bouche même de Gabriel Païta, sans en altérer le ton, les subtilités ou les nuances... Le temps de l'exploitation scientifique de ce témoignage oral viendrait plus tard, et il reviendrait à d'autres. Confrontés à des choix de méthode, nous avons donc décidé de ne pas bouleverser le fil du récit, ni de traduire en histoire linéaire lm discours qui se développait «en boucle », selon le mot de certains de nos critiques bénévoles. Cela nous conduisit, bien évidemment, à introduire, çà 011là, quelques artifices de style, afin, notamment, de permettre au lectellr peu familier de la géographie politique locale de s'y retrollver plus aisément. Nous n'avons rien voulll retrancher des paroles enregistrées, pas plus qlle nous avons souhaité compléter le récit du narrateur par des épisodes de l'histoire calédonienne qll 'il n'avait pas abordés. Nous avons, d'ailleurs, été particulièrement avares en questions, afin de laisser le conteur donner libre cours à ses souvenirs. Cette sélectivité de la mémoire opérée naturellement, et paifois inconsciemment, par le cœur et par le cerveau du témoin que nous écoutions ne serait-elle pas notre meilleure garantie d'une narration révélatrice de l'homme et du pays? Les contours du cadre socioculturel de cette biographie ne s'esquisseraient-ils pas ainsi d'eux-mêmes? Enfin, nous n'avons pas voulu écrire la moindre phrase qui n'ait reçu, au préalable, l'imprimatur de Gabriel Pana, à qui nous avons systématiquement soumis nos manuscrits successifs. Il faut préciser ici que les corrections qu'il apporta à notre texte furent, à notre grande surprise, d'une rareté tout à fait exceptionnelle. Notre intervention fut donc strictement limitée. Simple travail d'écriture, pourrait-on dire... Pourtant, ce ne sera certainement pas l'avis de ceux qui eurent l'occasion de converser longuement avec Gabriel Pana, qui connaissent sa fantastique mémoire,. son sens du détail, son souci de la précision, sa prolixité, son humour mais aussi ses rages contenues, et son goût prononcé pour les jolies formules. La tfiche qui fut la nôtre consista essentiellement, conformément à la règle que nous nous étions fixée, à vérifier méthodiquement la véracité des faits historiques rapportés, et à introduire dans le texte les précisions géographiques, historiques, politiques, juridiques, sociologiques ou culturelles nécessaires pour rendre la parole de l'auteur accessible au public le moins averti. Par ailleurs, nous réalisâmes très tôt, en parcourant notre copie, qu'il ne serait pas superflu de regrouper une partie des informations les plus utiles en fin d'ouvrage, dans des documents faciles à consulter. Nous décidâmes donc d'ajouter au récit des annexes qui viseraient à clarifier, sous une forme synthétique ou analytique, les aspects les plus complexes de l'histoire politique calédonienne. Nous rédigedmes une chronologie, pour laquelle il fallut opérer une sélection

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rigoureuse des événements les plus significatifs des changements politiques et institutionnels survenus en Nouvelle-Calédonie depuis la naissance de Gabriel Païta. Nous tentâmes ensuite de résumer l'évolution statutaire du territoire, vaste sujet s'il en est. Nous dressâmes également un tableau permettant au lecteur de s'y retrouver aisément parmi les innombrables partis politiques créés, dissous ou rebaptisés en Nouvelle-Calédonie depuis l'après-guerre, ainsi qu'un index sélectif des principaux personnages cités dans le texte, assorti, pour chacun d'entre eux, d'une notice biographique
succincte4.

Si donc, pour les raisons indiquées précédemment, notre intervention fut strictement limitée, alors nous ne serions pas à l'abri des reproches. Quel cas ferions-nous, en effet, de la nécessaire liberté du chercheur scientifique, dont le prix des travaux est d'abord fondé sur son droit reconnu à l'investigation libre et à l'analyse critique? Pouvions-nous prétendre écrire une page d'histoire sur la foi d'un seul et unique témoignage, émanant, qui plus est, d'un homme ayant exeréé des responsabilités dans la conduite des affaires publiques? Le témoin n'aurait-il pas tenté, à notre insu, de justifier, a posteriori, ses choix et sa conduite? Notre informateur n'aurait-il pas cherché, consciemment ou non, à valoriser l'action de son clan et de son groupe, ou à exagérer son propre rôle dans l'histoire? C'est, bien évidemment, une hypothèse qui ne peut être écartée. A cette objection majeure, dont nous ne nions pas la pertinence, nous tenterons d'opposer deux types de réponse. Malgré ses imperfections, la collecte d'informations effectuée à l'occasion de nos entretiens avec Gabriel Pai1a ne nous paraît pas inutile, loin de là. Elle apporte, çà ou là, un éclairage instructif sur tel ou tel épisode de ce champ encore en friche que constitue l'histoire de la NouvelleCalédonie dans la seconde moitié du vingtième siècle. Le récit de notre témoin méritait, par conséquent, d'être recueilli en l'état avant d'être exploité, car il est pour les chercheurs - c'.est du moins notre sentiment - un matériau d'analyse inestimable du fait de sa rareté. Par ailleurs, et nous empruntons encore une fois l'argument à Jean-Claude Rioux, « l'historien du temps présent» n'agit pas tant pour faire le récit du passé, autrement dit pour jigerl'histoire, que pour montrer l'effet du temps sur le cours de la vie des sociétés humaines. Dans cette optique, n'avons-nous pas tout simplement rempli notre mission en retraçant le parcours d'un enfant mélanésien
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Cet index se compose d'une sélection de quelque 90 personnages choisis panni les

400 noms évoqués par Gabriel Païta dans son récit.

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parvenu, à l'âge d'homme, au cœur du pouvoir politique? La déposition brute du militant ne montre-t-elle pas comment évolua, en l'espace de deux générations, le mouvement nationaliste kanak? N'indique-t-elle pas pourquoi, et selon quels cheminements, «l'indigène calédonien, ami de la liberté dans l'ordre» devint parfois un rebelle? D'un point de vue scientifique, ensuite, le présent ouvrage ne doit être considéré que comme une tâche inachevée, une œuvre à l'ambition limitée. 1/ constitue, plus précisément, la première étape d'une démarche à laquelle il faudrait, selon nous, consacrer deux ou trois années supplémentaires de recherche. 1/ nous semble, en effet, qu'il ne s'agit là que de travaux préparatoires à un vaste chantier, qui pourrait être ouvert dans le cadre d'une thèse de doctorat. D'aucuns observeront que l'histoire de Gabriel Païta pourrait s'arrêter là. Faut-il nécessairement aller plus loin, au risque de rompre le charme émanant de la bouche du conteur, et celui-ci n'a-t-il pas livré intégralement le message qu'il souhaitait transmettre aux générations futures? Nous considérons, quant à nous, que nous avons respecté le contrat moral qui nous liait à lui jusqu'à présent, en appliquant strictement et librement les règles déontologiques que nous nous étions nous-mêmes imposées. Viendra donc l'heure où les mémoires de l'homme public, rédigées de sa main ou par un porte-plume, ne lui appartiendront plus tout à fait. Dès lors, les historiens s'estimeront libres d'en disposer, notamment pour en effectuer l'examen critique et les mettre ensuite en perspective.
Il Y aurait lieu, à cet égard, d'analyser par voie épistémologique les propos de Gabriel Païta, mais sans doute de répondre, au préalable, à trois exigences complémentaires.

La première - car il y a naturellement urgence en la matière consisterait à identifier et à interroger, avant qu'ils ne disparaissent avec leurs souvenirs, les acteurs encore vivants de cette tranche d'histoire que nous a racontée Gabriel Païta. Nous songeons, entre autres, à Maurice Lenormand, à Michel Bernast, à Yann Céléné Uregei, à Jean-Pierre AiJa, à Jean Lèques, à François Burck, à Jacques Lafleur et à tant d'autres témoins, présents en Nouvelle-Calédonie. Une seconde tâche, corollaire de la précédente, devrait bien évidemment consister à confronter ces témoignages entre eux, puis à les passer au crible des archives territoriales ou nationales existantes. Une telle démarche aurait pour objectif de s'efforcer de dégager le «noyau dur» commun à toutes les versions recueillies, fondement d'une reconstitution historique scientifiquement rigoureuse.

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Enfin, une troisième préoccupation pourrait consister à se prémunir contre une critique adressée de manière récu"ente à la méthode employée jusqu'ici. La biographie, écrit en substance Pie"e Bourdieu dans De l'Usage de la biographie, n'a de sens que si l'on reconstruit d'abord la «surface sociale» du groupe auquel appartient le sujet. Il reproche principalement à l'historien, qui se contenterait de cette approche, de dOlmer une importance exagérée au récit de la vie d'un individu relevant de « l'élite », par rapport à la description de « l'espace mental» du peuple ou de la commrmauté dont il est issu. Il y a là matière à discussion, car d'autres penchent, au contraire, pour l'idée que le cours de l'histoire doit autant, sinon plus, aux qualités intrinsèques de certains hommes d'exception qu'à l'influence supposée des « univers sociaux» dans lesquels ils évoluent. Mais, plutôt que de vouloir trancher ce débat de spécialistes, nous pourrions nous contenter à notre niveau, par seul souci de compréhension objective d'une époque, de chercher à savoir en quoi et dans quelle mesure Gabriel Païta est représentatif de la communauté mélanésienne de Nouvelle-Calédonie. Il conviendrait, à cet effet, de diversifier les sources d'information, en croisant notamment les témoignages des « élites» avec ceux des hommes et des femmes qui furent spectateurs ou acteurs des événements relatés. Une enquête sur l'opinion des « gens ordinaires », qui collecterait tout particulièrement l'avis de ceux qui vécurent au contact de notre «grand témoin », serait indéniablement de nature à donner un supplément d'âme et un sens plus profond à son récit. Il reste qu'un dirigeant kanak vient d'accepter librement de confier ce qu'il savait de son pays afin que l'histoire soit écrite, et qu'il rompt ainsi avec la culture de l'oralité de son peuple, mais également avec une tradition politique bien établie en Nouvelle-Calédonie. Faut-ü y voir

un signe?
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La tâche accomplie n'aurait évidemment pu être menée à bien sans les encouragements de nos familles respectives ni le soutien de l'université, qui manifesta un vif intérêt pour ce projet transdisciplinaire, en considérant que l'autobiographie de Gabriel Païta, à l'instar des mémoires de Geronimo, serait une contribution innovante et intelligente à l'histoire et à la science politique. Traçant des points d'ancrage pour l'avenir, elle serait, de surcroît, susceptible d'amorcer d'autres tentatives d'écriture, et donc d'enrichir la mémoire écrite de la Nouvelle-Calédonie. L'achèvement de cet ouvrage doit enfin beaucoup à l'aide précieuse que nous ont apportée certains amis. Qu'ils en soient ici remerciés.

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Avant-propos
La plupart des auteurs ont pris l'habitude de rappeler que James Cook découvrit la Grande Terre le 4 septembre 1774, quelque trois mille ans après qu'elle fût peuplée par les Austronésiens, puis d'effectuer aussitôt un bond de près d'un siècle pour commencer directement leur récit par la journée du 24 septembre 1853, date à laquelle l'amiral Febvrier-Despointes proclama, au nom de l'empereur Napoléon ill, la prise de possession de la NouvelleCalédonie par la France. Mais pour Gabriel Païta, l'an I de l'histoire coloniale du pays débuta presque dix ans plus tôt, le 1erjanvier 1844. Ce jour-là, Le Bucéphale, qui avait débarqué les premiers missionnaires catholiques sur la côte en décembre, était à l'ancre au large de Balade. Et le lieutenant de vaisseau Julien Laferrière obtint des chefs kanak du pays Hoot Ma Waap, tout au nord de la Grande Terre, qu'ils acceptent un traité de protectorat par lequel ils reconnaissaient la souveraineté de Louis-Philippe, roi des Français. Connue grâce aux travaux de Joël Dauphiné, l'histoire vaut la peine d'être contée 1.. . Le 20 décembre 1843, la gabare Le Bucéphale, en provenance de Tahiti, pénètra dans le lagon calédonien et mouilla son ancre dans le havre de Balade. Selon les instructions qu'il reçut du contre-amiral Dupetit-Thouars avant son départ, Julien Laferrière favorisa l'installation à terre des missionnaires maristes qu'il avait pris à son

1 Joël Dauphiné, «Du nouveau sur la première prise de possession de la NouvelleCalédonie par la France (1843-1846) », in La France et le Pacifique, étude sous la direction de Paul De Deckk:er et de Pierre-Yves Toullelan, Société française d'histoire d'Outre-Mer, Paris, 1990, pp. 111-130.

bord2, en cherchant dès son arrivée à gagner, par de multiples cadeaux et de nombreuses marques d'honneur, la confiance des chefs coutumiers de la région. Considérant les bonnes dispositions que ces derniers semblèrent rapidement manifester, il décida, dès le 31 décembre, de provoquer la déclaration de souveraineté souhaitée par sa hiérarchie. Le lendemain, après une messe célébrée à bord du navire en présence de quelques dizaines d'indigènes, le commandant du Bucéphale réunit ses officiers et les principaux chefs de Balade, et parvint à ses fins grâce à l'obligeance du père Viard, qui fit office d'interprète3. L'officier de marine relata lui-même l'événement dans un rapport établi le 7 mai 1844 à l'intention du contre-amiral Dupetit-Thouars:
« ... Je convoquaisdonc MM. les officiers du Bucéphale dans ma chambre, où étaient déjà réunis les chefs d'Opao4. Je leur fis connaître ce dont il s'agissait, en leur recommandant le secret, et voici la marche qui fut suivie dans ces négociations: le R.P. Viard (sans qui, il faut nous hâter de lui rendre cette justice, il nous eut presque été impossible de faire comprendre aux naturels toute l'importance de ces actes, et par conséquent de les signer nous-mêmes en toute conscience) prit le modèle de la déclaration que je désirais obtenir et analysa successivement toutes les clauses qu'elle renfermait, ne passant à un article que lorsque le précédent avait été bien compris, bien examiné, bien commenté et admis par les chefs d'Opao : ainsi, il commença à leur demander s'ils seraient contents d'être alliés avec les français, de manière à ne faire en quelque sorte qu'un seul peuple, ce que le vieux Ouama expliqua aux chefs en joignant ses deux mains et en entrelaçant ses doigts; tous acceptèrent avec joie - Pour que cette union (continua le révérend père) soit plus intime, voulez-vous que le roi des

2 Congrégation religieuse fondée en 1836 par le père Colin, la Société de Marie se vit confier par le pape Grégoire XVI la mission d'évangéliser l'Océanie. A cet effet, le Bucéphale transporta jusqu'en Nouvelle-Calédonie Mgr Guillaume Douarre, évêque in partibus d'Amata, les R.P. Viard et Rougeyron, et les frères Taragnat et Marmoitton. 3 Les contacts avec les Néo-Calédoniens furent facilités par la présence de quelques Ouvéens qui parlaient le wallisien, langue que comprenait le père Viard. 4 Nom alors donné à la Grande Terre par les habitants de l'île d'Ouvéa.

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Français soit votre Père? - E leleis ! E lelei ! Oui bien! répondirent les Alikis6 - Voulez-vous lui obéir comme des enfants obéissent à leur père? - Lelei ! Lelei ! - Alors, il s'engagera à vous défendre contre vos ennemis - Lelei! Lelei ! - Voulez-vous, our votre p sûreté avec les étrangers, regarder comme le vôtre et rendre tapou (sacré) ce pavillon qui est le pavillon français?.. Le Père Viard leur développa dans ce moment un petit pavillon tricolore qu'il avait à la main; mais pour avoir la réponse, il fallut expliquer qu'ayant ce pavillon, si des étrangers, Anglais, Américains ou autres venaient pour leur nuire, ils n'auraient qu'à leur montrer et leur dire: nous sommes français, nous sommes sous ce pavillon; et qu'ils seraient immédiatement respectés, ou que si non, les étrangers coupables se mettraient en guerre avec la France. Oh ! Alors ils s'écrièrent plus fort que jamais Lelei ! Lelei ! Lelei ! « Tout cela bien expliqué, discuté, bien compris, je le répète, nous fùnes demander aux Opao s'ils voulaient écrire ces conventions à S.M. Louis-Philippe rr, roi des Français, et me charger de les lui transmettre: ils ne désiraient pas mieux; alors, on leur dit que les feuilles qui étaient devant eux les contenaient dans les mêmes termes que celles qu'on venait de leur traduire, et que s'ils voulaient les signer, on les aiderait à y apposer leur nom, pour que le roi des Français reconnOt qu'elles venaient d'eux. « Ils parurent très bien comprendre la valeur de cette signature et se montrèrent enchantés de pouvoir écrire leur nom, avec notre secours, il est vrai, mais tenant eux-mêmes la plume... ».

La déclaration de reconnaissance de souveraineté « signée» par les chefs de Balade, et qui est reproduite ici, fut établie en trois exemplaires, l'un d'entre eux ayant été remis entre les mains de Mgr Douarre.
«Nous, Chefs de l'île d'Opao (Nouvelle-Calédonie) : Pakili-Pouma, roi du pays de Koko, Palam, chef du pays de Balade,
S «Lelei» est un mot polynésien. Selon Gabriel Parta, les chefs de Hoot Ma Waap devaient employer une autre expression, traduite ainsi par le père Viard et par les indigènes d'Ouvéa. 6 Laferrière emploie ici le terme qui désigne les membres de la noblesse à Wallis-etFutuna.

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Dolio et Toe, frères du roi de Koko, Goa-Pouma, frère du chef de Balade, et ses frères Tiangou et Oundo, Teneondi- Tombo, roi de kouma et ses frères Chope-Meaou, Ouloi et Ghibat, Au nom du roi de Bondé, ses fils Dounouma- Tehepea, Cohin et Houangheno.

« Par devant le commandant et les officiers de la corvette française Le Bucéphale, déclarons: « que, voulant procurer à nos peuples les avantages de leur réunion avec la France, nous reconnaissons à dater de ce jour la souveraineté pleine et entière de son gouvernement, plaçant nos personnes et notre terre d'Opao (Nouvelle-Calédonie) sous leur haute protection vis-à-vis de toutes les autres puissances étrangères, et adoptons pour nôtre le pavillon français que nous jurons de faire respecter par tous les moyens en notre pouvoir. «Fait à Balade et remis entre les mains du commandant de la corvette Le Bucéphale en présence des témoins ci-dessous dénommés, le 1erjanvier 1844. « Signé: Pakili Pouma, Paiama, Goa Pouma, Dolio Toe, Oualoi, Tiangou Oudo, Teneondi Tombo, Ghibat, Chope Meaou, DounoumaTchapea, Kohin, Huangheno. «Le lieutenant de vaisseau, commandant Le Bucéphale: Julien Laferrière7 ».

Une fois le drapeau français installé sur les bâtiments de la mission mariste, le Bucéphale appareilla et quitta la Nouvelle-Calédonie... Mais les relations entre la France et le Royaume-Uni s'envenimèrent avec l'affaire Pritchard8 à Tahiti, ce qui poussa le gouvernement français de l'époque à désavouer les initiatives prises dans le Pacifique par l'amiral Duperré, ministre de la Marine et des Colonies, et par le contre-amiral Dupetit-Thouars. Ainsi, le capitaine de corvette Lecomte, commandant La Seine, quitta Brest le 26 août 1845 et atteignit les côtes calédoniennes le 3 juillet 1846. Son arrivée à Balade fut mouvementée, puisque son navire s'échoua sur la
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S George Pritchard. The Agressions of the French in Tahiti and Other Islands in the Pacifie, Auckland~Oxford University Press, 1983, édité par Paul De Deckker.

Ibid.

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barrière de corail. Dès le lendemain, Lecomte reprit possession du drapeau français conservé depuis deux ans par la mission, et il se fit remettre par Mgr Douarre le troisième exemplaire de la déclaration de reconnaissance de souveraineté de 1844. Après avoir été hébergés pendant quelques semaines par les pères maristes, les marins français repartirent en France via l'Australie... Sept ans plus tard, dans un contexte international différent, les Français prirent durablement pied en Nouvelle-Calédonie par la prise de possession proclamée, les 24 et 29 septembre 1853, à Balade et à l'île des Pins.

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Chapitre 1 Fils de Kwindo
Au commencement était le pays d'Opao, raconte Gabriel Païta. «TI s'agit probablement d'un nom d'origine polynésienne, tout comme le mot tanaka, qui signifie "homme" et d'où provient le terme kanak. «Si l'on en croit les récits des anciens, les premiers hominiens d'Opao avaient la peau rouge; ils étaient velus et de petite taille. Dans le Nord, on les appelait les Gorouna ; dans le Sud, on parlait des Tua. Puis vînt un jour le peuple Ti... Venus de la mer, ces grands hommes au corps couvert de tatouages s'établirent dans la région de Ponérihouen, sur la côte orientale de la Grande Terre, et apportèrent ici l'art des pétroglyphes'. Au fil des siècles, les uns et les autres se mélangèrent, et les Tua disparurent progressivement. «Mais ils nous laissèrent en héritage les "rouquins", qu'on croise encore aujourd'hui dans nos tribus, poursuit Gabriel Païta, qui retrouve la mémoire des peuples originels inscrite dans la toponymie locale: Muanungo rappelle ainsi d'anciennes huttes "de la taille d'un pygmée", tandis que Katiramona2 désigne "les bâtisseurs de cases3'" autrement dit le peuple Ti. «Les Ti, ou plus exactement les Tibawe, précise-t-il, c'est "le peuple arrivé par la mer" jusqu'au continent Mou, les terres émergées du Pacifique Ouest. Ba signifie en effet "peuple", et We désigne
I L'origine et la signification des pétroglyphes néo-calédoniens restent un sujet de controverse. Lire à ce propos; Paul Griscelli, Les pétroglyphes calédoniens, Primo occupanti, Publications de la Société d'Etudes Historiques de la Nouvelle-Calédonie, n° 72, Nouméa, 1987, pp. 42-45. 2 Quartier de Dumbéa. 3 Littéralement « maisons en paille ».

"l'eau". C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le patronyme Tjibaou doit être compris comme "l'appel lancé au peuple Ti", puisque l'onomatopée Ou exprime l'idée du son émis en soufflant dans une conque. C'est du moins ainsi que je l'interprète4. De même, Vehou, nom du grand chef Clément Païta, traduit l'idée de "la parole qui enfle et se propage"... ».

Après ce détour - il y en aura bien d'autres

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Gabriel Païta en

vient à la question de l'ancienneté de l'occupation kanak sur cette terre. « Un conteS, dit-il, précise que les dieux Mou et Karikale passaient leur temps à se disputer, jusqu'au jour où le premier, excédé, lança au second: '~e suis fatigué de sentir l'odeur de tes poissons et de tes crabes. Retire-toi !". Et Karikale s'est retiré... Si la tradition orale se souvient d'un temps où la mer arrivait jusqu'au pied du mont Mou6, conclut-il, c'est bien un indice que les hommes occupaient cette terre avant la baisse du niveau des eaux, donc avant l'ère des grandes glaciations... ». Dominée par l'imposant massif du mont Mou, la tribu de SaintLaurent - col de la Pirogue fait partie de l'aire coutumière DjubéaKapone, qui couvre tout le sud de la Nouvelle-Calédonie. A la naissance de Gabriel Païta, elle se composait d'une dizaine de familles7, réparties en trois clans principaux: celui des Kambwa8, qui s'était emparé de la place autrefois et d'où sont issus les chefs; celui
Cette interprétation du nom Tjibaou fut parfois contestée, après que Gabriel Païta l'eut rendue publique au cours d'une émission télévisée. L'intéréssé l'admet mais maintient ses explications. S L'intégralité du conte auquel il est fait ici référence fut publié dans un ouvrage rédigé avec le concours d'Yvonne Païta, mère de Gabriel, qui fut édité par l'Institut de recherches sur les langues et civilisations d'Asie et d'Afrique: Textes en Nràa Drubéa, Publications de l'Institut de recherches sur les langues et civilisations d'Asie et d'Afrique (ILCAA), Tokyo, 1992, pp. 1-6. 6 Le mont Mou se trouve aujourd'hui à une dizaine de kilomètres du bord de mer, sur la commune de Païta. 7 Les familles Ara, Païta, Sapa, Sautron, Hoï (aujourd'hui disparue), lové, Ine, Poindi (qui prit le nom de Komedi en 1953), Omatieri, Kouembo (les oncles maternels de Gabriel Païta) et Pouéremi. 8 En réalité, Kamba, avant que le nom ne soit déformé, le passage d'une culture orale à l'écriture ayant donné lieu à de fréquentes variations orthographiques.
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