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GEOSTRATEGIE DE LA MER DE CHINE MERIDIONALE

De
407 pages
L'Asie du Sud-Est, région aux terres morcelées et dispersées dans un espace à dominante océanique, dispose d'une situation géographique exceptionnelle entre les océans Pacifique et Indien. Deux aspects en font en particulier une zone d'intérêt majeur pour la sécurité internationale : les communications maritimes et la délimitation des espaces océaniques en mer de Chine méridionale. C'est à l'analyse de ces deux aspects essentiels de la géostratégie de l'Asie du Sud-Est qu'est consacré cet ouvrage.
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GÉOSTRATÉGIE DE LA MER DE CHINE MÉRIDIONALE
et des bassins maritimes adjacents

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8598-7

Éric DÉNÉCÉ

GÉOSTRATÉGIE

DE LA MER DE CHINE MÉRIDIONALE

et des bassins maritimes adjacents

Préface de Hervé Coutau-Bégarie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

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PRÉFACE

La géographie militaire et navale a été un exercice fort pratiqué avant 1914. Chez toutes les grandes puissances, les officiers se consacraient à des travaux géographiques qui nous paraissent aujourd'hui bien arides, mais qui reflétaient les conceptions alors dominantes dans la science géographique. Ils firent faire de réels progrès à la géographie, tout en influençant, de manière notable, les conceptions stratégiques et les plans d'opération. Après la Première Guerre mondiale, le genre a décliné, victime de ses propres excès, mais aussi du triomphe de la technique, qui a éclipsé le milieu comme facteur déterminant de la tactique et de la stratégie. La tentative de régénération par la géopolitique n'a pas laissé un bon souvenir et a entraîné un discrédit durable qui s'est étendu à la géostratégie, dont les praticiens sont restés rares. Ce n'est qu'à partir des années 1980 que s'est amorcée une réaction contre une pensée trop exclusivement technique et que le facteur géographique a été remis en honneur par des auteurs comme Colin S. Gray, renouant avec la grande tradition de Mahan. Depuis, on peut recenser un certain nombre de travaux consacrés à la géostratégie maritime, mais la plupart d'entre eux sont, en fait, des analyses de puissance qui ne placent pas le cadre géographique au c~eur de leur problématique. C'est ce qui fait tout l'intérêt du livre d'Eric Denécé, qui a abordé la question, délicate entre toutes, de la mer de Chine méridionale avec ses détroits, ses archipels, ses hauts-fonds, qui engendrent autant de polémiques toujours susceptibles de dégénérer en crises. La plupart des commentateurs ont entendu parler du problème des Paracels ou des revendications sur les Spratleys. Mais ils s'en tiennent à quelques considérations générales, découragés par la multitude d'îlots et de revendications. Eric Denécé a procédé à l'inverse, recensant tous les détroits et détaillant cette extraordinaire poussière insulaire qui ne se limite pas aux Paracels et aux Spratleys. Bien des zones maritimes ont suscité des conflits de revendications; aucune n'a généré un tel entrelac de conflits, de revendications et d'occupations qui ne mettent pas aux prises deux protagonistes mais parfois trois ou même quatre lorsqu'on fait intervenir les deux Chines - de Pékin et de Taïwan. Éric Denécé, après avoir procédé à ce recensement nécessaire, et auquel aucun analyste n'avait procédé avec tant de minutie, dépasse de la géographie physique pour entrer dans le domaine plus délicat de la géographie économique et politique. Il montre comment le pétrole offshore vient encore compliquer un dossier qui était, au départ, essentiellement symbolique. Il fait également intervenir les considérations stratégiques, avec l'immense problème des lignes de communications

maritimes qui doivent emprunter des détroits juridiquement considérés comme intemattonaux, mais qui restent néanmoins à la merci des sautes d'humeur de l'Etat riverain. La fermeture temporaire du détroit de la Sonde par les Indonésiens en 1988, à l'occasion de manoeuvres, bien que très limitée dans le temps, avait une portée symbolique forte et l'événement n'avait pas manqué d'être remarqué. Ces inquiétudes sont à mettre en relation avec la montée progressive des forces navales des riverains, et notamment du premier d'entre eux, la Chine (continentale), dont l'immense et vieille marine côtière est en train d'être renforcée par des unités plus modernes et plus océaniques, encore en petit nombre mais qui montrent que le tournant est pris. La question principale est de savoir combien de temps il faudra pour que la puissance maritime chinoise ne soit plus seulement virtuelle. Les progrès accomplis ne doivent pas dissimuler l'ampleur du retard et la faiblesse du noyau océanique. L'émergence d'une doctrine de haute mer, bien décrite par John Wilson Lewis dans son classique China's Strategic Sea Power, ne doit pas faire illusion: il s'agit d'un plaidoyer de la marine à l'intention du pouvoir politique, au mieux d'une politique déclaratoire, en aucun cas une stratégie opérationnelle. Ce constat vaut également pour les autres marines riveraines. Les marines d'Asie du Sud-Est, qui n'étaient que des forces de police côtières il y a vingt ans, sont devenues beaucoup plus respectables, avec un noyau de bâtiments hauturiers qui les met à même d'appuyer concrètement les revendications sur telle ou telle île. Mais, là aussi, les rêves grandioses du début des années 1980 se sont heurtés à l'implacable logique humaine et financière: on n'improvise pas une marine, encore moins une marine moderne qui coûte extrêmement cher. La récente crise financière qui a frappé l'Extrême-Orient va encore contribuer à ralentir des programmes qui avaient déjà été discrètement revus à,la baisse. De tous ces bouleversements, Eric Denécé fait un tableau bien documenté et bien présenté. Le lecteur de langue française (puisqu'il en reste encore quelques-uns), intéressé par les questions navales (espèce encore plus rare), disposera ainsi d'une synthèse aisément accessible et riche en informations pour déchiffrer le panorama stratégique d'une région qu'il ne faudrait pas négliger à nouveau après l'engouement parfois irraisonné des années 1980. La crise financière est sérieuse, mais elle n'a pas durablement interrompu une dynamique de croissance spectaculaire. En outre, les événements politiques peuvent se charger de prendre le relais de l'économie pour ramener l'attention vers cette partie du monde, les événements en cours en Indonésie en donnant un avantgoût particulièrement significatif. C'est dire combien le livre d'Éric Denécé vient à son heure et mérite une lecture attentive.

Hervé ,Coutau- Bégarie , Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes Président de l'Institut de Stratégie Comparée

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AVERTISSEMENT
De la transcription des noms de lieux et des noms propres

Pour le non spécialiste, la toponymie de l'Asie du Sud-Est s'avère extrêmement complexe et souvent confuse. La plupart des lieux ont en effet porté successivement - et portent encore - des noms différents qui leur ont été attribués à diverses époques de l'Histoire, par les géographes

et les navigateurs de toutes origines, par les différents pays ayant dominé
ou s'étant partagé la région et, plus tard, par les Etats devenus indépendants. Soumis parfois à un délicat dilemme dans le choix de l'appellation d'un lieu géographique, nous avons opté, de manière sanS doute arbitraire, pour un seul vocable, transcrit dans sa graphie la plus fréquemment utilisée. C'est la raison pour laquelle les archipels et les îles de la mer de Chine méridionale seront, selon les cas, désignés sous leur appellation française ou anglaise. Toutefois nous avons dressé en annexe un tableau des différentes appellations historiques et nationales des îlots disputés. En ce qui concerne la transcription des noms chinois, n'étant pas sinologue, nous avons adopté dans la majeure partie des cas la romanisation Wade-Giles, plus proche de notre prononciation que le "pinyin" officiel (où Pékin est devenu Beijing, Mao Tse Toung, Mao Zedong et Canton, Guandong ). Cependant, certaines~ romanisations traditionnelles en français ou en anglais - système de l'Ecole Française d'Extrême-Orient ou système Needham - ont été conservées lorsque l'habitude l'exigeait. Enfin, suivant un usage réPandu, la marque d'aspiration de certaines consonnes a été supprimée dans les noms géographiques qui en comportent (Taiping pour T'ai-P'ing par exemple).
~

INTRODUCTION L'importance renouvelée des espaces océaniques

"Limite de territoire assigné aux peuples des premiers âges, puis espace infini offert aux projets insensés, engendrés par des rêves de puissance et de gloire, agora où se confrontèrent les cultures et théâtre géopolitique où se défient encore les nations, voie de liberté et d'émancipation aussi bien que d'esclavage et d'exil, terrain d'aventure des pillards comme des marchands, des migrants destructeurs et des explorateurs généreux, déesse nourricière mais avide de vie, la mer exerce sa fascination sur l'homme depuis plus de mille ans "1. Quelles que soient les époques, la mer a toujours occupé une place importante dans la vie des hommes. Espace international exempt de population et ouvert à tous, immensité sans relief ni frontières offrant de multiples routes permettant d'éviter les aléas de la météorologie ou l'hostilité des hommes: telles sont les caractéristiques permanentes du milieu marin. Les continents, aussi vastes soient-ils, ne sont que d'immenses îles situées au milieu d'une masse océanique qui couvre plus de 70% de la surface du globe. Cependant, l'intérêt économique porté à la mer est demeuré longtemps marginal, parce que les moyens dont disposait l'humanité pour affronter l'immensité et les fureurs de l'océan, ou pour explorer ses profondeurs hostiles, étaient dérisoires à côté de ce qu'ils sont aujourd'hui. Les échanges commerciaux entre les continents, pour précieux qu'ils aient toujours été, sont restés faibles en volume jusqu'à une date récente. Les ressources que l'homme tirait des mers se réduisaient à la pêche et à la récolte du sel. Mais si beaucoup de riverains de l'océan ont vécu en lui tournant le dos, il n'en est plus ainsi aujourd'hui. La mutation économique qui s'est opérée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale a considérablement accru le rôle des océans dans les activités humaines. Elle a confirmé leur importance au niveau des communications à travers la croissance continue du commerce international. Elle leur a également conféré un rôle nouveau de réservoir de ressources naturelles, qu'il s'agisse de celles des mers, des fonds marins ou du sous-sol océanique. En conséquence, les rivalités maritimes entre les nations s'articulent désormais autour de deux enjeux majeurs, les flux
1 F. Bellec, Tentation de la haute mer, Seghers, Paris, 1992, p. 15.

et les ressources, et les rapports des États avec la mer se s'évaluent désormais sous leurs aspects économiques. Les espaces maritimes ont en premier lieu une fonction essentielle de communication. Dans un monde où les échanges conditionnent de plus en plus la vie des nations, la mer demeure le moyen de transport le plus commode, le moins cher et le plus utilisé. L'océan est le vecteur principal du commerce international et l~ lieu géométrique où convergent les grands flux de ravitaillement des Etats industriels. Le XXe siècle a ainsi donné lieu à une véritable explosion du commerce maritime. L'accroissement du trafic océanique, continu depuis le début du siècle, est allé en s'accélérant depuis la dernière guerre. Ce trafic était de 508 millions de tonnes en 1949, d'un milliard de tonnes en 1960 et de 3,7 milliards de tonnes en 1979. Le tonnage transporté a été ainsi multiplié par plus de trois entre les années 1960 et 1980. La crise pétrolière a certes brisé ce rythme, mais n'a pas réellement inversé la tendance: le trafic maritime a encore augmenté de 30% au cours des anné~s 1990, chiffre qui illustre la dépendance sans cesse grandissante des Etats à l'égard de l'horizon marin. En effet, les tendances foncières de l'économie contemporaine sont de plus en plus intimement liées à la navigation marchande, en particulier pour le transport des matières premières énergétiques. Il existe d'ailleurs une corrélation directe entre la puissance industrielle et commerciale de la plupart des pays développés et leur aptitude à participer aux échanges maritimes internationaux: "l'autarcie continentaliste est le grave privilège des pays sousdéveloppés "1.

En outre, la mer joue un rôle toujours plus marquant en matière de mouvements militaires et la libre disposition des espaces maritimes reste indispensable à toute opération de projection de forces. Comme la guerre du Golfe nous l'a rappelé, même si les médias ont abondamment montré les images spectaculaires du pont aérien, 90% des moyens matériels et de la logistique de la coalition ont transité par voie maritime. Cette double vocation n'est pas nouvelle, mais l'actualité ne cesse de la mettre en relief. La mer est devenue en second lieu un espace nourricier et un réservoir de matières premières exceptionnels, grâce aux progrès de la technologie moderne, qui rendent accessibles une part toujours plus grande de ses immenses ressources biologiques et minérales. La pêche reste pour de nombreux pays la principale source de protéines. Les gisements de pétrole et de gaz naturel, la concentration des nodules polymétalliques au fond des océans - même si leur exploitation est repoussée d'année en année pour des raisons de coût - les minéraux et les éléments chimiques dissous dans l'eau de mer, représentent pour l'humanité une manne quasi inépuisable. Toutes ces richesses ne peuvent laisser indifférentes les nations modernes, d'autant que la population mondiale approche aujourd'hui huit milliards d'individus et que les ressources d'origine terrestre risquent de se révéler insuffisantes pour satisfaire les besoins de
1 A. Vigarié, "De l'Indus à l'Amour, l'Asie en développement et la mer", Revue Marine Marchande, Paris, 1982, p. 47. 10

l'humanité1. Logiquement, les perspectives ouvertes par la découverte de ces nouvelles richesses sous-marines ont déclenché un mouvement génér~lisé d'appropriation des espaces océaniques, source de litiges entre Etats maritimes et de revendications pour ceux n'ayant qu'un accès limité voire aucun accès - aux ressources maritimes. Les intérêts et les enjeux nés de ces réalités se sont traduits en conflits juridiques. D'autant que la troisième Conférence des Nations Unies sur le droit de la mer, en reconnaissant aux États riverains le droit d'exploiter souverainement les ressources des fonds marins jusqu'à 200 nautiques de leurs côtes, a introduit un changement majeur dans les usages et dans le droit maritime international. Le tiers des espaces maritimes se voit concerné par ces nouvelles règles juridiques, ce qui engendre de nombreux problèmes de délimitation des zones économiques exclusives, en particulier au voisinage des îles. Les bouleversements profonds que traversent les relations internationales, le rôle accru des océans dans les activités humaines et la diversification des enjeux qu'a fait naître le nouveau droit de la mer défini en 1982, permettent de mettre en lumière une mutation fondamentale de la géostratégie contemporaine: auparavant espace périphérique, l'océan est devenu le centre des enjeux. Les mers s'affirment comme des espaces privilégiés de la compétition stratégique et économique et apparaissent comme des zones de conflit identiques aux continents voisins. Cette mutation a provoqué l'apparition de nouvelles menaces sur l'horizon marin depuis le début des années 1980. Les enjeux en sont la maîtrise des routes maritimes du commerce et de l'énergie et la délimitation des ~spaces océaniques, clé du contrôle des ressources sousmarines. Aucun Etat maritime ne peut donc se désintéresser de la liberté de la navigation, qui conditionne à la fois la sécurité de ses approvisionnements et la liberté de choisir ses partenaires commerciaux, ni de la protection des richesses de sa zone économique et de ses approches océaniques. Ces enjeux imposent de porter un regard nouveau sur les théâtres maritimes. Nous avons choisi de consacrer le présent ouvrage à l'un d'entre eux, celui de la mer de Chine méridionale et des bassins maritimes d'Asie du Sud-Est. Longtemps le Sud-Est asiatique n'a retenu l'attention des analystes occidentaux que par les événements qui survenaient dans sa partie continentale: guerres d'Indochine puis du Viêt-nam; conflit cambodgien; guérillas révolutionnaires, religie~uses ou ethniques; tensions frontalières; instabilité politique des Etats ... Les aspects maritimes n'apparaissaient alors que secondaires. C'est l'implantation des bases navales soviétiques au Viêt-nam, au milieu des années 1980, qui provoqua une prise de conscience des enjeux maritimes de la région. Depuis cette date plusieurs événements politiques en ont renforcé l'acuité: fin de la bipolarité stratégique; retraits russe et américain de la
1 H. Labrousse, Droit de la mer : problèmes économiques et stratégiques, Les cahiers de la FEDN, 2e trimestre 1977, pp. 35 à 50. Il

région; disparition des guérillas endémiques affectant ces pays depuis les années 1950 ; résolution (imparfaite) de la crise cambodgienne; affirmation des ambitions régionales chinoises et adhésion du Viêt-nam à l'ASEANl. De plus, l'évolution générale de l'économie mondiale a renforcé ce phénomène: dépendance accrue des grandes puissances visà-vis du pétrole du golfe Persique; croissance continue du commerce maritime international; affirmation de l'aire Asie/Pacifique comme principale zone d'échange économique mondiale; entrée en vigueur du nouveau droit de la mer; développement économique rapide des pays de la région, des activités maritimes locales et découverte d'hydrocarbures en mer de Chine méridionale. Ces différentes évolutions ont favorisé l'affirmation, lente mais irrémédiable, du fait naval dans cette aire géopoli tique. Région originale, aux terres morcelées et dispersées dans un espace à dominante maritime, l'Asie du Sud-Est dispose d'une situation exceptionnelle entre deux océans - Pacifique et Indien - et deux continents - Asie et Australie. Elle n'échappe pas à cette tendance qui fait des mers des espaces privilégiés de la compétition stratégique, mais aussi économique et scientifique. Au contraire, la géopolitique et le droit de la mer ont trouvé en Asie du Sud-Est un champ d'application privilégié. La région présente en effet toutes les caractéristiques d'une zone maritime à haut risque. Rien n'y manque: mers semi-fermées et détroits stratégiques, importance des voies de navigation pour l'économie mondiale, richesses supposées ou vérifiées de l'océan et du sous-sol, conflits de délimitation concernant les zones économiques exclusives et le plateau continental, îles au statut incertain et à la souveraineté disputée, piraterie endémique et trafics illicites, mais aussi antagonismes séculaires et rivalités régionales ou internationales... La géographie et l'histoire se sont conjuguées pour créer des litiges nombreux et complexes2. Deux aspects en font en particulier une zone d'intérêt majeur pour la sécurité internationale: le contrôle des communications maritimes entre le Pacifique et l'océan Indien et la délimitation des espaces océaniques en mer de Chine méridionale. C'est à l'explicitation de leurs enjeux que nous allons consacrer les pages qui suivent. Toutefois, ceux-ci ne sauraient être traités sérieusement sans qu'ait lieu, au préalable, une étude approfondie du cadre humain et surtout physique dans lequel ils prennent place. Car la géographie demeure l'un des déterminants fondamentaux de la géopolitique. Malgré la multiplication récente de travaux sur la région, force est de constater que les spécialistes de la géostratégie apparaissent moins coutumiers ou moins prolixes dans le domaine naval que terrestre. Certes, ces dernières années, principalement à l'étranger, différentes publications, recherches, thèses et articles sont venus combler le déficit d'intérêt pour le sujet. Toutefois, quelle que soit la qualité de ces travaux, aucun ne s'est
1 Association of South East Asia Nations. 2 H. Coutau-Bégarie, Géostratégie du Pacifique, IFRI, Economica, 1987, p. 227. 12

véritablement livré à une présentation et à une analyse des conditions physiques du théâtre de la mer de Chine méridionale et des bassins m.aritimes adjacents. Par ailleurs, bien que la situation ait évolué depuis une dizaine d'annéesl, l'Asie du Sud-Est demeure l'une des régions du monde les moins étudiées en France. Lorsqu'il cherche à se documenter sur le sujet, le chercheur mesure les véritables lacunes des études géostratégiques sur ce théâtre, ainsi que l'absence de fondements géographiques sérieux à la quasi-totalité de ces analyses, malgré la multiplication de travaux consacrés aux archipels. Cela réduit d'autant leur portée, voire leur bienfondé. C'est pourquoi il nous est apparu indispensable de disposer, avant toute analyse, d'une description approfondie du cadre des enjeux, tant dans ces aspects toponymiques, géomorphologiques, océanographiques que météorologiques. Nous avons ainsi choisi de nous livrer à la tâche astreignante, mais indispensable, de définir précisément cet espace géographique. A cet effet, nous avons adopté l'approche éprouvée qui est celle de la présentation des théâtres maritimes en vigueur dans la Marine Nationale, laquelle insiste, en préalable à l'analyse géopolitique et à la description des forces en présence, sur l'étude des éléments physiques et climatiques qu'il est indispensable de connaître avant l'établissement de tout plan d'opération. Une fois défini ce dont l'on parle et précisé ce qui fait l'objet des différends, il devient plus facile de formuler des hypothèses ou des jugements en connaissance de cause. Nous pourrons alors aborder successivement les deux enjeux des rivalités maritimes et politiques dans cette région du monde: le contrôle des communications maritimes et les rivalités pour la délimitation des espaces océaniques en mer de Chine méridionale. Le contrôle des communications maritimes est la plus ancienne fonction du Sud-Est asiatique. Cependant, l'accroissement des échanges internationaux par voie de mer a considérablement accru l'importance de la région, qui représente aujourd'hui l'un des principaux carrefours mondiaux de la circulation maritime. Les pays dont les approvisionnements ou les projections de force sont tributaires de la traversée de la zone, reconnaissent comme capitale la liberté de circulation dans les détroits du Sud-Est asiatique et demeulent extrêmement vigilants au respect de celle-ci. D'autant que les Etats riverains des détroit ont cherché, par le passé, à la contrôler ou à la restreindre et que de tous les théâtres maritimes, l'Asie du Sud-Est est celui qui se prête le mieux à des actions d'interdiction de la navigation, malgré la grande variété des itinéraires possibles. Par ailleurs, depuis une vingtaine d'années, la découverte d'hydrocarbures et les potentialités que laissent espérer ces premiers gisements, ont consacré la mer de Chine méridionale comme l'un des espaces les plus convoités du monde. D'où l'apparition récente de
1 Voir notamment les travaux de H. Coutau-Bégarie, Labrousse. 13 F. Joyaux, J.-P. Gomane et H.

problèmes concernant la délimitation des espaces océaniques. Car celleci est parsemée d'archipels qui sont autant de terres susceptibles de servir

de bases à des revendications maritimes. Les disputes sur ces îles,
réclamées en totalité ou en partie, par sept Etats (République populaire de Chine, Taïwan, Viêt-nam, Malaysia, Indonésie, Philippines, Brunei), reviennent périodiquement sous les projecteurs de l'actualité. Malgré l'entrée en vigueur de, la Convention des Nations Unies de 1982 sur le droit de la mer, celui-ci demeure encore imprécis quant au régime juridique des terres insulaires. Ces litiges mal maîtrisés pourraient facilement dégénérer en confrontations navales ou en conflit pour le contrôle de zones d'un intérêt économique pourtant largement incertain. Après réflexion, il nous apparu opportun de procéder à une présentation successive des deux sujets, dans la mesure où leurs origines, leurs implications et leurs conséquences régionales et internationales ne sont pas les mêmes et qu'elles produiraient, comme nous allons chercher à le démontrer, des effets différents. Le premier concerne en effet l'ensemble des mers de l'Asie du Sud-Est, les deux océans contigus et les grands acteurs internationaux; il a un indéniable retentissement international. Le second connaît un développement géographique moins large, puisqu'il ne concerne que la mer de Chine méridionale et ses riverains, et son impact demeure essentiellement régional. Mais nous chercherons également à évaluer comment l'un, l'autre ou ces deux sujets pourraient influer sur la paix, la stabilité et les équilibres - stratégiques et régionaux - dans cette partie du monde. Le père de la géopolitique allemande, le général Karl Haushofer insistait sur la nécessité de sérieuses études de géographie physique et humaine des océans et de leurs rivages, avant d'entreprendre toute réflexion à finalité géopolitiquel. Certains en France s'y sont déjà livrés, en particulier Hervé Coutau-Bégarie à travers différents ouvrages. Tel est notre objectif et la lignée dans laquelle nous souhaitons inscrire cet ouvrage. Apporter sur un théâtre océanique défini, des éléments concrets et des faits susceptibles d'éclairer une meilleure compréhension des enjeux régionaux et des tensions entre acteurs. Elle espère ainsi combler une lacune et a modestement pour ambition d'explorer certaines hypothèses, d'apporter quelques réponses et d'offrir aux chercheurs de différentes disciplines, une base de travail concrète et factuelle, pour de futures réflexions sur le sujet.
~

1 Karl Haushofer, Geopolitik des Pazifischen Gzeans. Studien über die Wechselbeziehungen zwischen Geographie und Geschichte, Heidelberg, Kurt Wowinckel Verlag, 3e édition, 1938, p. 35. 14

PREMIÈRE PARTIE
" LE THEATRE A.

DES ENJEUX

CHAPITRE I LE CADRE HISTORIQUE ET GÉOPOLITIQUE

DÉLIMITATION ET DÉNOMINATION GÉOSTRATÉGIQUE D'ASIE DU SUD-EST

DE

L'ESPACE

En raison de leur éloignement et de la prédominance de la colonisation française en Mrique, l'Asie en général et l'Extrême-Orient en particulier, n'ont jamais été des espaces familiers pour nos compatriotes, malgré notre occupation de l'Indochine et hormis quelques rares et célèbres exceptions. Après la chute de Dien Bien Phu, la région ne suscita plus guère qu'un intérêt limité dans les milieux politiques, économiques ou universitaires. Il faudra attendre le milieu des années 1980, lorsqu'il fut compris que la zone Pacifiquel allait devenir le premier espace économique mondial, pour que l'Hexagone se redécouvrît un intérêt pour ces régions. Signe de ce faible intérêt, un certain nombre d'approximations et de confusions dans l'emploi des termes servant à désigner les différentes parties de cette aire géographique demeurent: depuis les journalistes évoquant "les quatre dragons d'Asie du Sud-Est" (Singapour, Hongkong, Taïwan, Corée du Sud) - zone à laquelle seul Singapour appartient - au commentateur présentant Mahathir Mohamad, Premi~r ministre de Malarsia, comme" le chef du gouvernement d'un petit Etat du Pacifique" , les exemples abondent. C'est pourquoi, il n'est pas superflu de présenter chacune des composantes de ce vaste espace géographique Le terme Extrême-Orient, souvent employé, demeure imprécis, puisqu'il désigne davantage une direction cardinale qu'un espace géographique. Pour les Européens il recouvre tous les pays situés au-delà du Moyen-Orient et de l'Inde. "Cette appellation est étroitement liée à notre expansion coloniale. Elle est donc strictement européenne et résulte plus de l'histoire de l'Europe que de la situation géographique des pays d'Asie "3.
1 Le Pacifique, nouveau centre du nwnde ?, Institut du Pacifique, Collection Stratégies, Berger-Levrault, 1983. 2 Commentaire relevé dans la presse radiophonique à l'occasion du défilé du 14 juillet 1997 auquel assistait Mr Mahathir. 3 F. Joyaux, Géopolitique de l'Extrême Orient, tome 1, Espace et politiques, Éditions Complexe, 1991, p. 16.

L'expression d'Asie orientale correspond beaucoup mieux à la réalité géographique d'un ensemble allant, du nord au sud, du Kamtchatka à 1imor et englobant des entités aussi diverses que la Communauté des Etats Indépendants (CEI), la Chine, le Japon et le Sud-Est asiatique. "Les Britanniques, qui comme les autres Européens utilisaient normalement l'appellation de Far East (...) adoptèrent assez tôt, sous l'influence américaine, l'expression Est Asia. (...) Ce dernier terme, pour les Américains, désignait en fait ('Asie du Nord-Est (Chine, Corée, Japon), seule zone dans laquelle les Etats-Unis étaient politiquement actifs (au milieu du XIXe siècle). Puis, quand ils se rendirent maîtres des Philippines (1898) et se donnèrent une politique en Indochine et en Insulinde (essentiellement après 1945), se généralisa l'expression de Southeast Asia. En contrepartie se répandit l'expression Northeast Asia pour désigner la région jusque là appelée East Asia "1. L'appellation d'Asie méridionale, ou Asie du Sud, désigne la frange sud du continent asiatique s'étendant du Pakistan au golfe du Bengale. Elle correspond géographiquement au sous-continent indien, regroupant d'ouest en est: le Pakistan, la République Indienne, le Népal, le Bhoutan, le Sri Lanka et le Bangladesh. Elle n'est pas systématiquement, selon les auteurs, inclue dans la notion d'Extrême-Orient. Notons que les géographes unissent traditionnellement l'Asie du Sud et l'Asie du Sud-Est sous le terme générique d'Asie des moussons. L'Océanie est la région qui englobe toutes les terres non reliées à l'Asie. C'est un ensemble géographique qui comprend un continent, l'Australie, et une série d'îles: Nouvelle-Guinée, Nouvelle-Zélande, îles de Micronésie et de Mélanésie, archipels polynésiens. L'expression AsielPacifique2 est apparue au cours des années 1960 et inclut dans un même ensemble les pays d'Asie et d'Océanie. Elle associe deux espaces que la "sphère de coprospérité" japonaise avait opposés: l'Asie jaune et le Pacifique blanc. Les deux ensembles se complètent désormais harmonieusement et l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont désormais qualifiées d'Asie blanche3. L'Asie du Sud-Est fut longtemps désignée sous les appellations simultanées ou successives d'Inde mineure et d'Inde transgangétique par les auteurs anciens4 ou, plus tard, d'Inde extérieure et même de Greater India par les savants indiens5. Ces différentes appellations manifestaient bien l'influence diffuse et continue de la tradition culturelle du monde
1 F. Joyaux, Géopolitique de l'Extrême Orient, tome 1, op. cil., p. 17. 2 Dont la signification est différente de celle de "zone Pacifique", laquelle désigne l'ensemble des riverains asiatiques, océaniens et américains de cet océan. 3 F. Joyaux, Géopolitique de l'Extrême Orient, tome 1, op.cil., p. 20. 4 En 1666, la carte de F. de Witt porte les inscriptions "d'Inde extragangétique" et de "Couchinchina". Il situe déjà un zone dangereuse en mer de Chine méridionale, les "Pracels" . 5 J. Boisselier, "L'archéologie du Sud-Est asiatique", in L'archéologie, découverte des civilisations disparues, Larousse, 1969, p. 310 et J.-P. Gomane et E. Denécé, Les pays de l'ASEAN en tant que gardiens des détroits insulindiens, CHEAM, 1987, p. 3. 18

indien. L'expression Asie du Sud-Est proprement dite est relativement récente, d'origine anglo-saxonne et militaire. Elle est apparue au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque fut créé en 1943 le Southeast Asia Command, confié à Lord Mountbatten, en vue de reconquérir les possessions coloniales françaises, bri tanniques, néerlandaises et américaines occupées par les Japonais. Ce fut la première fois que l'on considéra la région comme une entité homogène, car on y distinguait jusqu'à lors trois ensembles distincts: l'Indochine, l'Insulinde et les Philippines. Le terme d'Indochine a été forgé vers 1820 par le géographe français Conrad Malte-Brun, afin de désigner les territoires se trouvant entre les deux masses physiques et humaines que sont l'Inde et la Chine, ainsi que pour caractériser les populations des pays situés dans cet espace intermédiaire, où se combinent les influences de ces deux mondes1. L'Indochine est un ensemble continental, massif, s'étendant entre le golfe du Bengale et le golfe du Tonkin. Elle se caractérise par l'alternance de chaînes montagneuses, rayonnant à partir de l'extrémité orientale du massif himalayen, et de plaines plus au moins vastes, en relation avec les bassins des grands fleuves. L'Indochine comprend la Birmanie2, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Viêt-nam. C'est selon cette définition de Malte-Brun que nous emploierons le terme d'Indochine. La colonisation française a compliqué la toponymie et a introduit une double confusion en désignant sous le vocable d'Indochine ses possessions coloniales dans la région (Viêt-nam, Laos, Cambodge) et en appelant "guerre d'Indochine" les combats qu'elle livra contre les communistes viêt-minh au Tonkin, en Annam et en Cochinchine, lesquels s'étendirent parfois au Laos et au Cambodge3. Or, il convient de bien distinguer ce qui est l'Indochine géographique de l'Indochine française, laquelle n'occupa qu'une partie de l'entité considérée. D'une part, nous avons trop souvent assimilé, en France, cette région à celle de nos possessions dans la péninsule indochinoise. D'autre part, la confusion a permis au Viêt-nam indépendant de jouer sur cet abus de langage pour justifier l'extension de son influence sur l'ensemble de la péninsule, au détriment de ses deux voisins. L'Insulinde est un vaste ensemble insulaire, aux terres morcelées et dispersées, avec des îles aux reliefs élevés, le plus souvent d'origine volcanique, qui s'étendent depuis la mer d'Andaman jusqu'à la NouvelleGuinée. Cet espace correspond aux anciennes possessions britanniqyes et néerlandaises en Asie du Sud-Est et relève aujourd'hui de quatre Etats: Malaysia, Singapour, Brunei et Indonésie. Les limites de l'Insulinde sont assez imprécises. On y rattache la péninsule malaise pourtant reliée au continent asiatique. Les raisons en sont politiques, puisque cette

1 Y. Lacoste, "Merde Chine ou merde l'Asie du Sud-Est ?," Hérodote, na 21,1981, p. 3. 2 Qui porte, depuis 1988, le nom de Myanmar. 3 Car les mouvements communistes anti-français au Laos et au Cambodge, furent essentiellement des créations du Viêt-minh. 19

péninsule correspond à la partie occidentale de l'État de Malaysia!, par ailleurs présent dans l'île de Bornéo. Mais l'explication en est aussi géographique, puisque cet espace péninsulaire est beaucoup plus tourné vers la mer que vers le continent, au nord. Il convient donc de placer la frontière entre Insulinde et Indochine dans l'isthme de Kraa, en Thaïlande. En effet, les populations de l'extrême sud de ce pays implantées dans le nord de la péninsule - sont ethniquement et religieusement plus proches des populations malaises que thaïlandaises2. A l'est, la frontière entre l'Insulinde et l'Océanie est tout aussi approximative. Il faut la voir dans la mer Banda et dans la mer des Moluques. La confusion est due ici à l'appartenance de la moitié occidentale de l'île de Nouvelle-Guinée - Irian Jaya - à l'Indonésie. En fait, cette île ne relève pas de l'espace insulindien, puisqu'elle n'est pas affectée par les manifestations tectoniques ayant procédé au modèle actuel du Sud-Est asiatique3. L'Indonésie est donc présente à la fois en Insulinde et en Océanie, au même titre que la Thaïlande s'étend à la fois en Indochine et en Insulinde. C'est aux confins de l'archipel philippin que se situent les dernières approximations frontalières de l'Insulinde. On y rencontre une remarquable homogénéité du milieu et des hommes entre le nord de Bornéo et les Philippines méridionales. La distinction s'effectue ici en fonction de l'histoire et l'on prend comme ligne de
1 Face à des noms d'un usage peu fréquent, il convient d'être clair quant au vocabulaire employé: Péninsule malaise ou presqu'île de Malacca: ensemble géographique appartenant au socle de la Sonde et s'étendant depuis l'isthme de Kraa, en Thaïlande, jusqu'à l'île de Singapour, et baigné à l'ouest par le détroit de Malacca, à l'est par la mer de Chine méridionale et au sud par le détroit de Singapour. La péninsule malaise est partagée entre deux États: Thaïlande et Malaysia. M a Iais: adjectif déterminant tout ce qui se rapporte à l'ethnie, à la race, à la culture et à la civilisation malaises. L'aire ethno-culturelle malaise s'étend de l'isthme de Kraa, en Thaïlande, jusqu'à la mer des Moluques, formant un vaste ensemble englobant la Malaysia, Singapour, Brunéi, l'Indonésie et les Philippines, lesquelles marquent la limite avec l'aire du Pacifique. Malaysia: entité politique créée en 1963 par la réunion de la Malaisie, de Singapour, de Sarawak et du Sabah. Singapour quittera cet ensemble en 1965. Le terme de Malaysia est intraduisible. L'adjectif s'y rapportant est malaysien. Malaisie ou Malaysia occidentale: termes désignant la partie de l'État de Malaysia située sur la péninsule malaise. L'adjectif s'y rapportant est malaisien. Malaya: terme anglais désignant la Malaisie, c'est-à-dire la partie de la péninsule ayant fait partie de l'empire colonial britannique. L'adjectif correspondant est malayan. Malaysia orientale: terme désignant la partie de l'État de Malaysia se situant sur l'île de Bornéo. La Malaysia orientale se compose des États de Sarawak et de Sabah (ex NorthBorneo). L'île de Bornéo est donc partagée entre trois États souverains: la Malaysia (Sabah et Sarawak), le Brunéi et l'Indonésie (Kalimantan). 2 Dans son article "Mer de Chine ou mer de l'Asie du Sud-Est ?" (op.ciL), Yves Lacoste propose le rattachement de la Malaisie à l'Insulinde et non à l'Indochine. 3 Ces réflexions ne sont que des observations géographiques dans l'absolu. Elles ne visent en aucun cas à justifier l'extension du territoire de l'un de ces États au détriment de ses voisins. L'intangibilité des frontières légales dans le Sud-Est asiatique ne saurait être remise en question. 20

partage, la frontière entre les anciennes possessions coloniales hollandaises, britanniques et espagnoles dans la région. Les Philippines représentent ainsi le troisième ensemble de l'espace sud-est asiatique. On ne les intègre pas à l'Insulinde, car elles relèvent culturellement du domaine pacifique et sont plutôt soumises à l'influence du continent chinois, tout proche, qu'à l'Inde plus éloignée. L'archipel philippin est d'ailleurs historiquement resté à l'écart des deux grands courants religieux qui ont affecté l'Asie du Sud-Est: l'hindouisme et le bouddhisme. Enfin, on trouve employé parfois le terme d'Australasie. L'appellation Australasie, quelque peu tombée en désuétude, connaît aujourd'hui une certaine résurgence, mais elle reste imprécise: Yves Lacoste la réduit au monde archipélagique qu'on appelait autrefois Insulinde et qui est aujourd'hui communément appelé Asie du Sud-Est, alors que William L. Dowdy et Russel B. Trood rassemblent sous ce vocable l'Asie du Sud-Est et l'Australie "1. En réali té, ce terme ne désigne aucun espace géographique homogène. On y inclut en général les terres asiatiques de l'hémisphère sud et les îles s'étendant jusqu'au continent australien. Aussi proposons-nous, pour plus de clarté, une nouvelle division de l'espace sud-est asiatique, plus directement liée aux conditions géographiques et au rapport à l'élément marin. D'une part, l'Asie du SudEst continentale, s'inscrivant dans le triangle Inde/Chine/isthme de Kraa. Il n'y a là rien de nouveau puisqu'il s'agit de l'Indochine ainsi définie dès 1820. D'autre part, l'Asie du Sud-Est insulaire, s'étendant de Sumatra à Ténimber et de Timor à Luzon. Nous désignerons cet ensemble sous le terme d'lnsulasie : il correspondra à l'espace insulindien, augmenté de l'archipel philippin. Pour des raisons politiques nous rattacherons Irian Jaya à l 'Insulasie, bien que nous ayons vu qu'elle relève géographiquement de l'Océanie. Un dernier point reste à éclaircir: faut-il, comme le proposent certains géographes2 et un grand nombre d'économistes, rattacher Hongkong, Macao et Taïwan à l'Asie du Sud-Est? Hongkong, qui vient de réintégrer la République populaire de Chine, Macao - qui le fera l'an prochain - et Taïwan sont trois entités qui relèvent du monde chinois et dont le pôle d'attraction historique et culturel a toujours été l'Empire du milieu. Taïwan, au même titre que la province de Shanghai, la Mandchourie et la Corée, a longtemps été une possession japonaise et son histoire le différencie clairement du Sud-Est asiatique. Certes, la définition du Bureau Hydrographique International de Monaco, qui donne comme limite nord de la mer de Chine méridionale "une ligne partant de la pointe nord de l'île de Formose (Fuki Kaku) et passant par Turnabout Island, continuant par la pointe sud de Haï-Tan Island (250 25' N), puis

1 H. Coutau-Bégarie, Géostratégie de l'océan Indien, FEDN bibliothèque Economica, 1993, p. 296. 2 Y. Lacoste, "Mer de Chine ou mer de l'Asie du Sud-Est ?", op.cit., p. 6. 21

stratégique,

vers l'ouest le long du parallèle 25° 24' N jusqu'à la côte de Fukien"l, introduit une confusion quant au rattachement de Taïwan. Mais nous ne saurions retenir cette classification. En effet, "comment l'île de Taiwan, province chinoise restée sous contrôle nationaliste, pourrait-elle appartenir à un autre ensemble que l'Asie du Nord-Est? La décision prise par les alliés en 1945 de détacher l'île de l'Empire japonais et de la rattacher à la Chine, la volonté constamment affichée, depuis 1949, par les gouvernements de Pé~in et de Taipeh de refaire l'unité chinoise, le fait que le Japon et les Etats-Unis aient toujours, depuis lors, traité le problème dans le cadre de leurs relations avec la Chine continentale, ont puissamment contribué à ce rattachement"2. François Joyaux propose ainsi de fixer plus précisément "la latitude de 21 °30' nord comme ligne géopolitique séparant l'Asie du No.,rd-Est de l'Asie du Sud-Est, car c'est la latitude qu'avaient retenus les Etats-Unis en 1954 comme limite septentrionale de compétence de l'Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE). Partant du point où la frontière viêtnamienne aboutit à la mer, dans le golfe du Tonkin, elle laisse Hongkong et Taïwan au nord, les Philippines au sud"3. Nous retiendrons donc la ligne du 2ie parallèle nord, comme limite septentrionale de l'Asie du Sud-Est. Au delà de cette limite s'étend l'Asie du Nord-Est qui comprend la République populaire de Chine, Hongkong, Macao, Taïwan, le Japon, la Corée du Sud, la Corée du Nord ainsi que l'Extrême-Orient russe et la République de Mongolie extérieure.

LES AIRES CULTURELLES

ET mSTORIQUES

L'Asie du Sud-Est, bassin de civilisations multiples L'Asie du Sud-Est bénéficie d'une situation exceptionnelle, aux confins de l'océan Pacifique et de l'océan Indien, du continent asiatique et de l'archipel océanien. La région fut très tôt un important carrefour de circulation terrestre grâce à de larges vallées fluviales, et maritime, grâce au système climatique de la mousson. L'alternance des vents, du nord-est en hiver et du sud-ouest en été, bien connue des marins, fut et demeure largement utilisée par eux. La région se révéla vite favorable à l'implantation humaine, grâce à ses plaines côtières et à ses vastes bassins deltaïques, propices à la mise en valeur du sol. L'espace centré autour de la mer de Chine méridionale devint naturellement le réceptacle de mouvements migratoires en provenance de l'Asie orientale. Ainsi se déversèrent dans la région de nombreux groupes humains, d'une
1 Limites des océans et des mers, publication spéciale n° 23, août 1928, pp. 15-17 et carte. 2 F. Joyaux, Géopolitique de l'Extrême Orient, tome 1, op.cil., pp. 143-144. 3 Ibid., p. 48. 22

incroyable diversité de races, de langues, de cultures et de religions. Les anthropologues la considère d'ailleurs comme un véritable musée ethnographique. Ces migrations ont donné naissance à des organisations sociales complexes qui parvinrent rapidement à un stade technique évolué, notamment en ce qui concerne les pratiques cultural~s, dont la riziculture inondée1. Cependant, les limites des Etats ont considérablement varié aux cours des siècles. La majorité de ceux qui existent aujourd'hui sont de formation plus ou moins récente, certains ayant complètement disparu (Champa), d'autres s'étant, au contraire, maintenus, en dépit de vicissitudes séculaires (Cambodge). L'Asie du Sud-Est s'affirme ainsi comme un espace exemplaire de brassage culturel et présente, malgré un caractère composite, de nombreux traits communs.
Les premiers peuplements de la région

Sans tenir compte ici de la préhistoire proprement dite, dont l'étude n'a guère dépassé, en Asie, le stade préliminaire de l'exploration, on observe que "presque partout, le néolithique tardif a persisté jusqu'au début de l'ère chrétienne, la culture mégalithique appartenant déjà à l'âge des métaux, où la métallurgie du fer semble apparaître presque en même temps que celle du bronze"2. Bien que la présence de l'homme soit très ancienne en Asie du Sud-Est, l'occupation effective des territoires ne s'est effectuée qu'à une époque relativement tardive, les îles de l'Insulinde faisant partie des grandes terres équatoriales restées vierges très longtemps. Dès la protohistoire, deux groupes humains principaux vont s'installer dans la région. D'Asie centrale et de Chine du sud arrivent les Proto-indochinois, tandis que des migrations océaniques amènent dans les espaces insulaires des groupes appartenant à diverses ethnies malayopolynésiennes ou austronésiennes. La première vague, celle des Protomalais proprement dite, eut lieu plusieurs siècles avant notre ère, puis une seconde vague de peuplement, celle des Deutero-malais, arriva juste avant l'ère chrétienne. Ces populations se livrèrent à une occupation plus dense de l'espace et développèrent leurs relations au sein de l'archipel insulindien. Lors de l'arrivée des populations modernes, toutes allochtones3, qui s'implanteront successivement en Asie du Sud-Est à partir des Ville et IXe siècles, ces divers groupes indigènes se réfugieront dans les zones montagneuses ou dans la profondeur des forêts. Ils constituent encore aujourd'hui, dans tous les pays de la région, des minorités ethniques en voie de disparition, mais qui ne sont pas sans

1 J.-P. Gomane et E. Denécé, Les pays de l'ASEAN en tant que gardiens des détroits insulindiens, Centre des Hautes Études sur l'Afrique et l'Asie Modernes (CHEAM), 1987, p. 17. 2 J. Boisselier, "L'archéologie du Sud-Est asiatique", op.cit., p. 311. 3 A l'exception des populations môns et khmères. 23

poser problème aux gouvernements de ces paysl. Le rôle prédominant de l'Inde et de la Chine Coincée entre les deux ensembles immenses de la Chine et de l'Inde, l'Asie du Sud-Est s'est longtemps estompée derrière le double voisinage de ces géants et a subi, depuis ses origines, l'ascendant civilisateur de ses voisins, dont les influences, successives ou combinées, ont prédominé durant plus d'un millénaire. La Chine des Han (202 avant JC - 220 après JC) établit très tôt des relations commerciales avec l'océan Indien (Arakan, Tenasserim) par mer et par portage, et, progressant jusqu'au delta du fleuve rouge y fonde le Nan Yue, berceau du futur Viêt-nam2. L'Occident n'eut connaissance de cette présence chinoise que lorsque les missionnaires européens s'intéressèrent à ce pays. Si l'influence de la Chine a marqué profondément le Viêt-nam à travers une occupation qui a duré près d'un millénaire3, elle se fit beaucoup moins sentir dans le reste de la région. C'est principalement par le commerce, par quelques incursions guerrières épisodiques et surtout par une immigration massive et continue - de populations en provenance des régions côtières et méridionales de l'Empire chinois - que celui-ci a marqué l'Asie du Sud-Est de son empreinte. L'Empereur a toujours exercé sa suzeraineté au-delà de..ses frontières, sur l'ensemble des pays voisins. Les souverains des Etats considérés comme périphériques versaient un tribut périodique à la cour de Chine et leurs velléités d'affranchissement étaient rudement châtiées4. Ces pratiques ont des conséquences qui se font sentir jusqu'à aujourd'hui. La traditionnelle prééminence de Pékin explique que, dans l'inconscient collectif des populations et de certains dirigeants de la région, la prétention de la Chine à châtier un voisin trop turbulent revête un caractère naturel. Les contreparties à cette crainte révérencielle éprouvée à l'égard de Pékin sont les persécutions dont font l'objet, de temps à autre, les Chinois d'outre-mer, lesquelles sont provoquées par le rôle important qu'ils jouent dans l'économie des pays d'accueiI5. Du début de l'ère chrétienne jusqu'au XVe siècle, l'Asie du Sud-Est se trouve sous l'influence de l'Inde et de sa civilisation. Les premiers contacts paraissent s'établir au moment où le commerce romain connaît une fugitive extension, attestée par de rares découvertes effectuées dans le bassin inférieur de la Chao Phraya, dans le Transbassac et à proximité

1 J.-P. Gomane et E. Denécé, op.cil., p. 18. 2 J. Boisselier, op.cil., p. 311. 3 Le Viêt-nam était partie intégrante de l'Empire chinois et demeura longtemps une de ses dépendances. Au XVe siècle encore, Yung Ho, l'empereur chinois de la dynastie Ming, occupait la majeure partie du Viêt-nam. 4 J.-P. Gomane et E. Denécé, op.cil., p. 20. 5 Ibid., p. 21. 24

de Hanoï1. Ses causes semblent diverses: entreprises commerciales et missionnaires, émigration d'éléments cultivés... Royaumes bouddhiques et hindouistes vont dès lors exercer tour à tour leur influence sur la région. La pénétration indienne, ne revêtit jamais la forme d'une quelconque colonisation. Elle se cantonna le plus souvent au domaine social et culturel: valeurs esthétiques, systèmes linguistiques, structures politiques et surtout doctrines religieuses. L'hindouisme se répandit pacifiquement, absorbant les croyances animistes auxquelles il se superposa, dans un syncrétisme parfois étonnant. Puis vers le IVe siècle, le bouddhisme s'introduisit progressivement et se heurta, parfois violemment, à l'hindouisme. Cette culture indienne, sans cesse abreuvée aux sources, se répandit peu à peu dans toute l'Asie du Sud-Est, donnant naissance à des royaumes dits hindouisés, soit que les dynasties locales aient été gagnées à la culture indienne, soit que les dynasties indiennes s'y soient installées. Le centre géographique de ces organisations politiques se déplaça autour des rives sud-ouest de la mer de Chine méridionale, en raison de la nature thalassocratique des régimes. La région connut donc successivement la domination: - du royaume de Fou-Nan, du 1er au VIe siècle, dont le centre politique se situait au Cambodge; - du royaume de Chen-La, aux VIle et VIlle siècles, dont le centre se trouvait dans la région du moyen-Mékong, également au Cambodge; - du royaume de Sri Vijaya, thalassocratie qui régna sur les détroits et sur l'archipel malais du VIlle au XIVe siècle; - de l'empire javanais de Mojopahit, qui domina la péninsule et l'archipel malais aux XIVe et XVe siècles et qui unifia Java, conquit Sumatra et s'étendit jusqu'en Malaisie, englobant les Moluques et une partie de Bornéo. Avec sa disparition en 1450, ce fut la fin des grands royaumes indiens. En fait l'influence indienne connut un recul à partir de la fin du Xe siècle, avec la progression du futur Viêt-nam vers le sud, le long de la côte orientale de la péninsule, progression s'accompagnant de la lente élimination du royaume indianisé du Champa. Mais ce sont surtout les progrès de l'Islam qui allaient marquer l'arrêt et le déclin de l'influence indienne. La pénétration de l'Islam Dès le XIIIe siècle, l'Islam se propagea pacifiquement en Indonésie par le biais de marchands et de navigateurs originaires de l'Hadramaout (Yémen) et du Sind (Pakistan). A partir du XIVe siècle, naquirent plusieurs sultanats, dont ceux d'Aceh, au nord de Sumatra, et de Malacca. Ce fut le signal de l'islamisation lente mais progressive de la péninsule, mais aussi de l'Insulinde et du sud des Philippines. A la fin du XVe siècle tous les principaux ports de Java et de Sumatra étaient musulmans. Au
1 J. Boisselier, op.cit., p. 311. 25

XVIe siècle, l'ensemble de ce qui est aujourd'hui l'Indonésie était islamisé, à l'exception des Batak de Sumatra, des Torajas de Sulawesi (Célèbes) et de Bali1. Ce mouvement religieux eut dans la région un caractère assez original. En effet, si les dispositions essentielles de la foi musulmane furent très généralement adoptées., en revanche tout l'environnement culturel et juridique, lié à la civilisation du monde arabe, dut composer avec des cultures locales solidement implantées: la personnalité de ces régions était déjà trop affirmée pour que la nouvelle religion puisse faire table rase du passé. Il y eut donc en certains lieux des attitudes de compromis alors qu'en d'autres, l'Islam ne put pénétrer: c'est le cas de l'île de Bali, où de vieilles croyances se sont maintenues jusqu'à nos jours, et des contrées précédemment gagnées au bouddhisme cinghalais royaumes thaïs et birmans, Cambodge - lesquelles furent en mesure de résister à la poussée musulmane2. Dans les régions converties à J'islam, les caractères essentiels du monde hindouiste sont encore nettement perceptibles. En effet, la plupart des références littéraires ou théâtrales, les croyances populaires, les pratiques de la vie quotidienne sont antérieures aux XIVe ou XVe siècles et relèvent de la tradition hindouiste voire même animiste. Si l'Islam malais - nom donné à l'ensemble de la communauté musulmane d'Asie du Sud-Est - constitue une branche authentique de la communauté islamique mondiale, il n'en garde pas moins des traits tout à fait spécifiques3. Malgré ces nécessaires adaptations, l'Islam a rencontré dans la région un succès indéniable. L'Indonésie est aujourd'hui le premier pays musulman au monde; 85% de ses 200 millions d'habitants adhérant à l'Islam. Deux autres Etats de la région reconnaissent également l'Islam comme religion officielle, la Malaysia et le sultanat de Brunei, et de fortes minorités islamiques existent dans le sud de la Thaïlande et dans l'île de Mindanao, aux Philippines.
L'arrivée des Européens et l'influence occidentale

En 1511, avec la prise de Malacca par les Portugais, s'ouvrit pour tout le Sud-Est asiatique - à l'exception de l'actuelle Thaïlande qui, toutefois, ne resta pas fermée aux influences occidentales - une ère coloniale qui ne prit fin qu'après la Seconde Guerre mondiale. Cette entrée en scène des puissances occidentales bouleversa d'une manière irréversible l'histoire des sociétés locales. Les premiers, les Portugais fondèrent un comptoir à Malacca en 1522. A la fin du XVIe siècle, les Hollandais arrivèrent à leur tour: la compagnie des Indes orientales fut fondée en 1602 et développa son emprise commerciale sur la région. Dans le même
1 Bali est l'exemple le plus connu de cette fidélité à une tradition culturelle pré-islamique, profondément influencée par l'hindouisme. 2 J.-P. Gomane et E. Denécé, op.cil., p. 22. 3 Ibid., pp. 22-23. 26

temps, les Espagnols s'installèrent aux Philippines. La domination espagnole sur l'archipel dura trois siècles, caractérisée par une volonté d'acculturation, fondée sur la conversion au christianisme. Une telle situation provoqua des révoltes quasi perma!lentes qui furent encouragées, à la fin du XIXe siècle, par les Etats-Unis, lesquels,.. succédèrent à l'Espagne en 1898 comme tuteur de l'archipel. Ce remplacement ne déboucha cependant pas immédiatement sur l'indépendance, la puissance de tutelle ménageant une longue période de transition de près d'un demi-siècle. Il n'en reste pas moins que ce double parrainage contribua à donner aux Philippines un caractère extrêmement original. Ce pays apparaît ainsi comme le plus occidentalisé et le plus culturellement métissé, au moins dans les îles du nord et en milieu urbain1. La présence hollandaise en Indonésie, pourtant presque aussi longue, ne laissa pas une empreinte aussi profonde en raison du maintien de cadres sociaux et administratifs autochtones. Il faut y joindre l'indifférence du colonisateur pour tout prosélytisme religieux. Dans le même temps, pendant une période allant de 140 à 170 ans selon les lieux, une autorité britannique, aussi effective que discrète, s'exerça sur la péninsule malaise et sur le nord-est de l'île de Bornéo. Le système colonial anglais eut l'habileté de s'appuyer sur les structures politicoreligieuses des sultanats traditionnels, habilement maintenus et surveillés. Le cas de Singapour, colonie de la Couronne, terre d'élection des migrations chinoises, fut évidemment très différent2. La Thaïlande, sous le nom de Siam avant 1938, subit une imprégnation multiple mais assez superficielle de la part de nombreux pays rivaux, en particulier de la France et de la Grande-Bretagne, puis de la par! du Japon entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, enfin des Etats-Unis après cette dernière. Grâce à une attitude très souple, voire tortueuse, ce pays sut sauvegarder une indépendance plus ou moins formelle et une personnalité nationale marquée, cristallisée autour de la monarchie et de la religion bouddhique, d'ailleurs intimement solidaires3. Le bilan de cette présence occidentale, qui se manifesta selon des modalités extrêmement diverses, est loin d'être négatif. Sur le plan des réalisations matérielles, elle s'est traduite par la variété et l'étendue des infrastructures industrielles, commerciales, sociales, éducatives et de transport, même si certaines existaient avant l'arrivée des Européens. En revanche, ceux-ci ont apporté, à des degrés divers des perturbations politiques et économiques, mais plus encore sociales et culturelles, car ils ont imposé, de manière plus ou moins coercitive, leurs propres modèles de société. Ces influences diverses ont toutes survécu, plus ou moins profondément, à l'époque coloniale et se font sentir encore aujourd'hui. L'épisode colonial a revêtu une importance fondamentale quant à la mise en place des structures étatiques actuelles des pays de la région. Mais grâce au riche héritage culturel et spirituel, acquis des civilisations
1 J.-P. Gomane et E. Denécé, op.cit., pp. 23-24. 2 Ibid., p. 24. 3 Ibid., pp. 25-26. 27

antérieures, cette région a su sauvegarder sa personnalité profondel. L'influence ambiguë. du Japon De 1941 à 1945, toute la région connut l'occupation japonaise. L'influence de Tokyo ,fut capitale pour ce qui est de l'émancipation de la tutelle européenne. Elle joua un rôle beaucoup plus important que n'ont bien voulu le reconnaître, plus tard, certains acteurs régionaux devenus les figures marquantes des mouvements nationaux d'indépendance, qui furent soucieux de prendre leurs distances d'avec Tokyo, avec qui ils s'étaient souvent compromis. Heureusement, par sa maladresse et sa brutalité, ainsi que par ses exigences économiques démesurées, l'occupant gâcha, dans tous les pays, les chances d'y voir se réaliser le rêve d'une véritable "sphère de coprospérité de la Grande Asie Orientale". Toutefois, la notion d'indépendance germa en ces régions, dès les derniers mois de 1941 et avec la défaite des Occidentaux disparut le mythe de la supériorité de l'homme blanc2. Même après la laborieuse revanche de 1945, le vide politique provoqué par cette éclipse de l'Occident créa une situation irréversible et l'épreuve de la guerre encouragea la poursuite des orientations nationalistes que celle-ci avait suscitée dès son déclenchement3. Ainsi, dès l'issue du conflit naquirent dans toute l'Asie du Sud-Est des mouvements d'essence nationaliste et en l'espace de deux décennies, la quasi-totalité des États de la région acquirent leur indépendance4 L'atT:armation progressive d'une identité régionale A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, parfois même avant d'acquérir leur indépendance, un certain nombre de pays de la région eurent l'occasion de collaborer dans diverses organisations, plus ou moins éphémères, visant à promouvoir diverses formes de coopération

régionale, soit très générales, soit très précises:

~

- Dès 1947 se mettait en place la Commission Economique des Nations Unies pour l'Asie et l'Extrêmt;-Orient5, qui changera de nom en 1974 pour devenir la Commission Economique et Sociale des Nations Unies pour l'Asie et le Pacifique6.
1 J.-P. Gomane et E. Denécé, op.cit., pp. 26-27. 2 Les Japonais s'installèrent en Indochine française dès juillet 1941. Britanniques et Néerlandais furent chassés de la région au début de 1942. 3 J.-P. Gomane et E. Denécé, op.cit., pp. 28-29. 4 1946 pour les Philippines, 1949 pour l'Indonésie, 1953 pour le Cambodge, 1954 pour le Viêt-nam et 1957 pour la Malaysia. Le Brunéi, à sa demande, restera britannique jusqu'en 1984. 5 Plus connue sous le sigle ECAFE (Economie Commission for Asia and Far East). 6 Plus connue sous le sigle ESCAP (Economie and Social Commission for Asia and the 28

- La Grande Bretagne, pour sa part, lançait en janvier 1950 le "Plan de Colombo", dont le but était d'activer la coopération économique entre les pays d'Asie du Sud et du Sud-Est membres du çommonwealth et le Royaume-Uni, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud. A côté de ces deux organisations à vocation économique, deux associations à caractère militaire virent le jour au cours des années 1950, expression des préoccupations de sécurité de l'époque. - Le 1er Septembre 1951 fut signé le traité i!lstituant l'alliance militaire entre l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis, dit ANZUS. Le Secrétariat de celle-ci s'installa à San Francisco. - L'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE)!, fut fondée le 8 septembre 1954 à Manille où les représentants de l'Australie, de la France, de la Nouvelle-Zélande, du Pakistan, de la Thaïlande, des Philippines~ du Royaume-Uni" et de ses colonies - Malaysia, Singapour, Brunei, Hongkong - et des Etats-Unis signèrent un pacte de défense collective, dit Pacte de Manille. Le Laos, le Cambodge et le Sud-Viêtnarn, en raison des accords de Genève, ne purent en faire partie, toutefois la protection de ces pays fut inclue dans les missions de l'organisation. Il s'agissait d'un pacte défensif prévoyant essentiellement l'intervention des forces américaines en cas d'agression communiste, directe ou sous forme de subversion. Son Secrétariat général s'installa à Bangkok. Après les regroupements à dominante économique de la fin des années 1940, les alliances stratégiques du début des années 1950, les années 1960 se caractéri sèrent par l'émergence de tentati yes d'associations purement régionales, indépendantes des puissances extérieures. En effet, si après leur indépendance, les pays de la région se considérèrent d'abord comme des nations concurrentes - la colonisation les ayant dotés de structures économiques similaires - ils réalisèrent peu à peu que leur développ"ement était largement dépendant de décisions prises au Japon, aux Etats-Unis ou en Europe. Conscients de leurs faiblesses et des enjeux qu'ils pouvaient représenter, ils songèrent alors à s'unir afin d'accroître leur pouvoir de négociation et de défendre leurs intérêts. - En 1961, trois pays du Sud-Est asiatique prirent l'initiative de créer le premier regroupement à caractère véritablement régional. L'Association de l'Asie du Sud-Est (ASA2), fut fondée le 31 juillet 1961 par la Malaysia, les Philippines et la Thaïlande à Bangkok, annonçant déjà l'ASEAN. Les trois pays fondateurs se fixèrent pour objectif de collaborer entre eux dans les domaines économique, social, culturel, scientifique et administratif. Ils se proposèrent aussi de coordonner leurs activités afin de contribuer d'une manière plus efficace au travail des
Pacific). 1 L'OTASE (SEATO en anglais), créée à l'instigation de l'Américain John Foster Dulles fut dissoute le 30 juin 1977. Cette organisation qui se voulait le pendant de l'OTAN en Asie du Sud-Est, n'en acquit jamais la dimension et demeura un pacte théorique. 2 Association of Southeast Asia. 29

organisations et agences internationales existantes. Toutefois, dès la fin du mois d'avril 1%2, le gouvernement pqilippin entra en conflit avec son partenaire malaysien en revendiquant l'Etat de Sabah, situé sur l'île de Bornéo. En janvier 1963, à Londres, des pourparlers de conciliation échouèrent et l'ASA perdit toute existence pratique. En mars 1966, après le rétablissement des relations entre Kuala-Lumpur et Manille, l'organisation connut ,un certain regain d'activité, mais elle n'eut bientôt plus de raison d'être avec la création de l'ASEAN. Elle décida de fusionner officiellement avec celle-ci, le 30 août 1967. - Un autre regroupement régional vit le jour à Manille, début août 1963. Le Maphilindo, ou "Grande confédération des nations malaises", fut d'abord une suggestion des Philippines, reprise par l'Indonésie, qui souhaitait rassembler tous les pays appartenant à l'aire ethno-culturelle du monde malais. Elle regroupait les trois pays d'ethnie malaise: Malaysia, Philippines, Indonésie (d'où Ma-Phil-Indo). A travers cette union, Manille espérait arracher Djakarta à son flirt avec les pays communistes et les plus radicaux des pays non-alignés. Sukarno visait, pour sa part, à détacher la Malaysia et les Philippines de l'influence occidentale et comptait sur le poids de son pays pour dominer l'ensemble. Alors que l'une des finalités du regroupement était la solution négociée des différents frontaliers entre les trois pays, celle-ci fut la cause même de son échec, quelques mois à peine après sa création. Les Malaysiens, effrayés par les prétentions hégémoniques et socialisantes de l'Indonésie, qui revendiquait la totalité de l'île de Bornéo, firent marche arrière, ce qui provoqua une confrontation armée entre les deux Etats (Konfrontasi)l. Dans le même temps, les Philippines reprirent leur campagne de revendication du Sabah. Le Maphilindo ne fut donc jamais activé et la confrontation entre Malaysiens et Indonésiens ne prendra fin qu'après le renversement de Sukarno, en 1965. Enfin, deux institutions internationales allaient voir le jour vers le milieu des années 1960 : la Banque Asiatique de Développement (BAD) fut créée en 1965 et son siège établi à Manille et un Conseil de l'Asie et du Pacifique fut institué en 1966. Les pays de la région eurent donc de nombreuses occasions de collaborer ou de se retrouver au sein d'instances régionales ou internationales au cours des premières décennies qui firent suite à leur indépendance, même si leurs relations ne furent pas toujours sans problème. Mais contrairement à l'époque coloniale où l~ plupart de ces territoires n'avait aucune relation entre eux, les jeunes Etats issus de la décolonisation prenaient progressivement conscience de leur situation de voisinage, même à travers des contentieux bilatéraux. Ils commençaient à les résoudre pacifiquement, se rendant compte qu'ils avaient des intérêts communs. Bien sûr, il n'était pas encore question d'une véritable et totale
1 L'essentiel des combats consista en des escarmouches frontalières dans la jungle de Bornéo entre les troupes malaysiennes, soutenues par les Britanniques, et l'armée indonésienne. Djakarta lança cependant des raids amphibies de commandos contre la péninsule malaise, mais sans grand effet. 30

solidarité, mais tous ces pays s'engageaient progressivement dans la voie de la coopération. Toutefois, à aucun moment la participation des ,!nciennes colonies françaises, déchirées par des guerres qui, dans les trois Etats allaient voir les communistes l'emporter, ne fut envisagée. Au contraire, à travers la menace qu'elles faisaient peser sur la sécurité r~gionale, elles furent à l'origine du resserrement des liens entre les autres Etats du Sud-Est asiatique. La création de l'ASEANl
Les origines

C'est la guerre du Viêt-nam et ses conséq\!ences régionales - menaces internes et externes contre la sécurité des Etats - qui entraînèrent une convergence d'intérêts et qui furent, du moins à l'origine, le facteur principal de rapprochement entre les pays de la région. En effet, la "théorie des dominos", chère à John Foster Dulles, ne fut pas considérée à la légère par ceux qui craignaient alors d'en être les victimes. Devant l'évolution du conflit qui embrasait le Viêt-nam, puis le Laos et le Cambodge, les cinq futurs membres fondateurs de l'ASEAN2 - en premier lieu la Thaïlande, placée dans la situation géographique la plus dangereuse - s'in"quiétèrent de la pérennité et de l'efficacité de l'engagement des Etats-Unis. En effet, certains indices montraient, dès 19613, que se préparait le retrait dont le président Nixon officialisa le principe en 1969 sous le nom de doctrine de Guam4. Parmi les cinq pays fondateurs de la future association, deux au moins, les Philippines et la Thaïlande, apparaissaient à l'époque comme très directement liés aux Etats-Unis. Deux autres, la Malaysia et Singapour, appartenaient au Commonwealth. Le cinquième, l'Indonésie, venait de changer diamétralement l'orientation de sa diplomatie, suite à la prise du pouvoir par les mili taires sous la direction du général Suharto. Les gouvernements de ces cinq pays, à des titres divers, nourrissaient de sérit;uses inquiétudes sur la stabilité de la région à court terme, lorsque les Etats-Unis réduiraient leur présence militaire. Réalisant qu'ils auraient
1 ANSEA selon la traduction du Quai d'Orsay, ou ANASE selon celle de l'ONU. Nous utiliserons le signe anglais ASEAN (Association of South East Asia Nations) d'un usage plus répandu. 2 Indonésie, Malaysia, Philippines, Singapour, Thaïlande. Brunéi ne rejoindra les cinq États fondateurs de l'ASEAN que lors de son indépendance en 1984. 3 1968 sera effectivement l'année la plus cruciale de la guerre du Viêt-nam en particulier avec l'offensive du Têt. 4 Les États-Unis, sous la pression de leur opinion publique, décidèrent de retirer leurs troupes d'Indochine. Ils se contentèrent dès lors de soutenir leurs alliés en équipant leurs armées, sans s'engager directement (viêtnamisation du conflit). Ils ne maintinrent leur présence militaire en Asie que de manière indirecte et en défendant le continent asiatique contre l'expansionnisme soviétique depuis sa périphérie (Corée du Sud, Japon, Taiwan, Phili ppines, Guam). 31

à coexister avec les pays du camp socialiste en Indochine, ils décidèrent de se rapprocher afin de faire front commun dans cette perspective. Ce fut le Premier ministre malaysien, Tunku Abdul Rahman, qui proposa le premier la création de l'ASEAN lors de la conférence des Premiers ministres du Commonwealth à Londres, en juillet 1966. Il se déclara ardent partisan d'une coopération régionale, dont il ne précisa pas alors les modalités, mais qu'il considérait comme le meilleur moyen pour faire face aux menaces de la ,.Chine - qui soutenait les mouvements insurrectionnels agitant les futurs Etats membres - comme pour renforcer la stabilité et assurer le développement économique des pays de la région. Ainsi donc se virent affirmées les deux préoccupations essentielles qui seront les raisons d'être de l'ASEAN, la sécurité et le développement, et qui étaient seules capables d'inciter ses fondateurs à surmonter leurs différences. La déclaration de Bangkok Suite aux propositions du Premier ministre de Malaysia, une réunion convoquée à l'initiative de la Thaïlande se réunit à Bangkok à l'été 1967. Après trois jours de débats, un texte fut signé par les ministres des cinq pays représentés1~ constituant l'acte de baptême de l'ASEAN. Cette déclaration datée du 8 août 1967, est connue sous le nom de "déclaration de Bangkok". Constituée afin de promouvoir la coopération économique, sociale et culturelle entre les pays membres, l'ASEAN se fixait pour but d'endiguer le communisme en assurant la stabilité économique et sociale de la région. Les accords étaient cependant de portée limitée et l'on évitait de soulever les grands problèmes politiques. En conséquence, les débuts de l'ASEAN furent assez ternes. L'importance des organismes institutionnels prévus par la déclaration de Bangkok était volontairement limitée. Les partenaires étaient alors dans l 'incerti tude sur les chances de développement, voire même de survie d'un tel groupement, car toutes les tentatives précédentes avaient été vouées à une existence éphémère. Même par la suite, lorsque l'association connaîtra une meilleure cohésion, les structures permanentes demeureront extrêmement légères. Seul un Secrétariat général sera créé, d'ailleurs beaucoup plus tard2, avec des attributions volontairement réduites. Ainsi, ce ne sera que neuf ans après la création d~ l'association, à Bali, que se réuniront pour la première fois les chefs d'Etat des cinq pays membres. Ce type de réunion, qui n'était même pas envisagé lors de la création de l'association, se reproduira en 1977, en 1987 et en 1997.

1 Adam Malik (Indonésie), Tun Abdul Razak (Malaysia), Narcisso Ramos (Philippines), Sinnathamby Rajaratnam (Singapour) et Thanat Khoman (Thaïlande). 2 En février 1976 à l'occasion du premier sommet des chefs d'État et de gouvernement des pays de l'ASEAN, à Bali. 32

LES ÉVOLUTIONS DE LA GÉOPOLITIQUE RÉGIONALE
Au cours des trente dernières années, l'Asie du Sud-Est a connu deux bouleversements majeurs qui ont profondément modifié l'équilibre de la sécurité régionale: en premier lieu le retrait américain de la péninsule indochinoise et la victoire des mouvements communistes, au cours de la première moitié des années 1970 ; en second lieu la disparition de l'Union soviétique et la fermeture des bases américaines des Philippines, au début des années 1990. Ces deux événements ont largement contribué à faire évoluer les positions diplomatiques et militaires des différents pays et à faire émerger le sentiment régional. La sécurité de l'ASEAN à l'ère de la rivalité est-ouest A la suite du discours du Président Nixon à Guam, le 25 juillet 1969, préconisant la viêtnamisation de la guerre et le retrait progressif des troupes américaines du sol indochinois, la nécessité de mettre un terme ~ux conflits intrarégionaux s'affirma plus urgente et l'union des cinq Etats devint plus indispensable. Pressés par l'évolution de la situation dans la péninsule indochinoise, les pays de l'ASEAN s'assignèrent alors un but commun: faire de l'Asie du Sud-Est une "zone de paix, de liberté et de neutralité", ce qu'ils officialisèrent à travers la déclaration de Kuala Lumpur du 21 novembre 19711. La première moitié des années 1970, vit par ailleurs se succéder de nombreux événements qui modifièrent la situation stratégique: en 1971 les Britanniques se retiraient de l'est de Suez2 ; l'année suivante le danger chinois s'estompait3 ; en 1973 les Américains quittaient le Sud- Viêt-nam et en 1975 le camp commu9-iste était victorieux au Viêt-nam, au Laos et au Cambodge. Les Etats membres décidèrent alors de renforcer davantage leur solidarité politique et concrétisèrent leur volonté par le traité "d'amitié et de coopération" signé à Bali en 1976. Cependant, l'occupation du Cambodge par les troupes viêtnamiennes en janvier 1979, la riposte chinoise au Tonkin, le soutien inconditionnel de Moscou à Hanoï et l'ouverture de bases soviétiques au Viêt-nam4, non seulement court-circuitèrent l'idée de neutralité de l'Asie du Sud-Est, mais amenèrent les pays de l'ASEAN à prendre des positions divergentes. Si l'ASEAN s'était imposée depuis sa création en 1967, comme un
1 ZOPFAN: zone ofpeace, freedom and neutrality. 2 Mais ils créèrent, en contrepartie, Five Powers Defense Agreement (dit Pacte de défense des cinq nations), regroupant la Malaysia, Singapour, l'Australie, la Nouvelle Zélande et le Royaume Uni. Ce pacte donna longtemps lieu à des exercices aériens bisannuels, ayant le plus souvent lieu en Australie. 3 Voyage de Nixon à Pékin en 1972, ouvrant la voie à l'établissement de relations diplomatiques entre la Chine et les pays de l'ASEAN. 4 Cam Ranh et Da-Nang principalement. 33

ensemble politique homogène, il ne faut pas oublier que l'association regroupait des pays appartenant aux trois grands sous-ensembles qui composent l'Asie du Sud-Est et qui sont, historiquement et géographiquement, tournés vers des horizons différents. La vision du monde et la perception de leurs intérê!s qu'avaient les différents partenaires étaient différentes. Si tous les Etats membres se montraient effectivement préoccupés par la situation régionale et leur sécurité collective, ils continuaient de voir différemment les dangers les menaçant et n'étaient d'accord ni sur leur origine, ni sur leur importance. Singapour et la Thaïlande craignaient avant tout les manifestations de l'expansionnisme soviéto-viêtnamien, auquel Bangkok était directement confronté sur ses frontières orientales, et ces deux États entretenaient d'assez bonnes relations avec Pékin. L'Indonésie et la Malaysia identifiaient la République populaire de Chine comme la principale menace pour leur sécurité et étaient plus modérées que leurs partenaires sur la question cambodgiennel. Les Philippines, qui disposaient d'une protection américaine en raison de la présence des bases de Subic bay et de Clark Field, restaient préoccupées par leurs guérillas internes2. Enfin Brunei souhaitait demeurer protectorat britannique en raison de l'attitude de ses deux grands voisins, l'Indonésie et la Malaysia, qui avaient toujours eu des visées sur son territoire riche en hydrocarbures. Malgré ces divergences, les pays de l'ASEAN firent aussitôt des efforts significatifs afin de se doter de moyens de défense conséquents. Sous prétexte que cette tendance au renforcement de leurs appareils militaires se manifesta simultanément dans tous les pays - Brunei mis à part certains observateurs en déduirent que l'association était en passe de s'affirmer comme une alliance militaire. Cette analyse s'avéra une totale erreur d'appréciation, car l'ASEAN, au même titre que la CEE, demeura toujours une structure purement économique. Ses membres se refusèrent à aborder les problèmes de défense dans son cadre. En matière de politique étrangère, ce n'est que tardivement que les pays de l'ASEAN présentèrent un front diplomatique uni sur quelques problèmes essentiels: le Cambodge, l'Mghani stan, la dénucléarisation du Sud-Est asiatique, voire même la Nouvelle-Calédonie3. Le nouvel ordre international et ses conséquences régionales

Depuis 1989, les données régionales ont de nouveau radicalement changé. Comme dans le reste du monde, l'effondrement brutal de l'Union soviétique a constitué en Asie du Sud-Est un facteur essentiel d'évolution. Les bases soviétiques au Viêt-nam ne sont plus, Hanoï a
1 Djakarta s'affirma très tôt comme l'interlocuteur privilégié de Hanoi au sein de l'ASEAN. 2 Guérilla communiste au nord et mouvement indépendantiste Moro au sud. 3 E. Denécé, "La sécurité des pays de l'ASEAN face à l'évolution du contexte stratégique régional", Actes du colloque du CEPS: Le marché de l'armement de l'ASEAN, Paris, mars 1988. 34

retiré ses troupes du Captbodge et n'est plus menaçant à l'égard de l'ASEAN. En 1992, les Etats-Unis ont fermé leurs bases militaires de Subic bay et Clark Field aux Philippines, et rapatrié vingt-cinq mille hommes. La situation du Cambodge, qui émerge très laborieusement de l'une des périodes les plus tragiques de son histoire - les Khmers rouges semblant désormais appartenir au passé - ne paraît plus susceptible de dégénérer en un affrontement régional. Ces différent~ événements ont rendu possible une évolution des relations entre des Etats antagonistes depuis deux décennies. Ainsi, vingt ans après la conquête du sud par les communistes, le Viêt-nam a rejoint l'ASEAN en 1995 et semble déterminé à s'ouvrir au monde et aux réformes économiques - même s'il n'a pas remis en cause son système politique - espérant ainsi attirer les capitaux de l'ancien adversaire américain. Le Laos et la Birmanie en ont fait autant fin 1997, le Cambodge devant encore assurer sa stabilité intérieure avant d'être accepté. Les grands enjeux posés par l'évolution de l'économie mondiale stimulent par ailleurs aujourd'hui l'évolution de l'association vers une concertation plus fréquente et une cohésion plus ferme. A la fin de 1991, les difficultés de l'Uruguay Round, les appréhensions suscitées par l'annonce de la création de l'ALENAl et la crainte que l'Europe, ne se transforme en forteresse protectionniste ont convaincu les chefs d'Etat de l'ASEAN d'aller plus loin dans la coopération économique. En janvier 1992, au sommet de Singapour, ils se sont engagés à construire une zone de libre échange2, en quinze ans, projet qui commence à prendre forme. Depuis sa création il y a trente ans, l'ASEAN a ainsi acquis une dimension internationale et est devenue, après la CEE, la seconde organisation régionale de coopération au monde. Elle peut s'enorgu~illir d'une belle réussite. Les traces de contentieux, parfois anciens, entre Etats membres, semblent définitivement cicatrisées. L'intégration régionale, malgré quelques aléas, se met en place de manière concrète. Personne ne nie les différentiels de développement ou de démocratie entre les nouveaux venus et les membres fondateurs, ou encore les risques de déstabilisation internes qui pèsent sur Rangoon. Mais de Bangkok à Djakarta, chacun estime que l'intérêt stratégique de l'ASEAN, face aux gesticulations chinoises en mer de Chine méridionale, exige une intégration rapide, même si celle-ci doit perturber les relations politiques harmonieuses avec Washington ou Bruxelles3. Lorsque le Cambodge la rejoi9dra, elle sera la première organisation régionale à réunir la totalité des Etats d'un même espace géopolitique. Mais malgré la disparition ou le règlement de crises et de conflits anciens et l'élargissement de l'ASEAN, l'Asie du Sud-Est est aujourd'hui confrontée à des défis d'une nouvelle nature, lesquels pourraient à terme
1 Association de Libre Échange Nord Américaine, réunissant le Canada, les États-Unis et le Mexique. 2 ASEAN Free Trade Area ou AFf A. 3 F. Guibert, "Les enjeux de sécurité en Asie-Pacifique", Relations internationales et stratégiques, n° 27 (Crises et conflits en Asie), IRIS, Automne 1997, pp. 55-56. 35

venir remettre en cause les acquis de ces dernières années. Ces nouveaux dangers qui menacent l'équilibre de la région ne sont plus liés à la rivalité entre des puissances occidentales. C'est d'une part l~ grave crise économique et financière à laquelle sont confrontés ses Etats depuis la fin de l'année 1997. C'est surtout l'attitude de la Chine populaire qui, en raison de ses revendications exorbitantes sur les espaces maritimes périasiatiques, fait peser un danger sur la liberté des voies de navigation comme sur la sécurité de l'ensemble des riverains de la mer de Chine méridionale. Le contrôle des détroits malais et des archipels de cette mer sont désormais les deux domaines autour desquels peuvent être mesurés les antagonismes régionaux. Les conséquences de la récente crise asiatique Après avoir, au cours de ces vingt dernières années, réussi un décollage économique dont beaucoup doutaient, l'Asie du Sud-Est doit encore évoluer en matière politique et sociale. Dans les différents pays, le développement économique n'a pas mis fin à la persistance de foyers de conflits aussi nombreux qu'irréductibles. La stabilité politique et sociale de chacun des pays n'est pas encore durablement assurée. Lorsque l'on analyse d'assez près les problèmes internes auxquels est confronté l'ASEAN, on comprend que l'avenir de l'association reste fragile. Les menaces de déstabilisation sont liées à quatre facteurs principaux: l'explosion des problèmes sociaux, le fondamentalisme islamique, la subversion communiste et les actions séparatistes. Le principal danger pour la stabilité régionale concerne les inégalités économiques et sociales, car jusqu'à aujourd'hui, la rapidité de l'expansion avait masqué bien des failles. L'Asie du Sud-Est est passée en une génération de la disette et des sociétés rurales à l'industrialisation, à l'urbanisation et à la société de consommation. Dans cette fuite en avant permanente, les structures des syndicats et des partis n'ont pas eu le temps de se consolider. Des conflits sociaux, larvés ou non, éclatent sporadiquement, mais la première génération de travailleurs, souvent venue des campagnes, a d'autres formes d'expression que celles que nous connaissons en Occident. Il suffirait que la crise actuelle dure encore pour que la pression sociale explose. On découvre ainsi que le développement, inégalitaire à l'extrême, n'est maîtrisable que dans le cadre d'une expansion continue. En Indonésie, après plus de 30 ans de croissance continue, assise sur le pétrole et la diffusion des techniques agricoles, l~ baisse des prix des hydrocarbures a alourdi la conjoncture. Dès lors l'Etat, monopolisé par le clan Suharto, a montré ses limites. L'Indonésie est entré en crise: l'autoritarisme du régime, les entrelacs d'intérêts personnels, la corruption et le facteur musulman ont engendré des flambées de violence, illustrant que le pays reste une poudrière. Aux Philippines, cette fragilité est encore plus nette puisque c'est le seul pays d'Asie où des guérillas menacent encore le pouvoir central. Partout ailleurs, la stabilité passe par le succès du développement et réciproquement. Les régimes apparaissent moins fondés sur la légitimité 36

politique que sur la force et la réussite économique. En témoigne également l'idéologie nationaliste et sécuritaire de la plupart des partis au pouvoir: du Pancasila indonésien à la revendication du pouvoir économique contre l'influente communauté chinoise en Malaysia, ces idéologies doivent affronter les divisions ethniques et religieuses. Dans les émeutes anti-chinoises de ces pays, on retrouve aussi l'expression raciste, parfois encouragée d'en haut, des frustrations du développement. L'avenir de l'ASEAN dépend donc en premier lieu de son succès en matière de développement économique et social, lequel demeure le verrou des autres ferments d'implosion. La montée en puissance de l'islam intégriste constitue la seconde menace de déstabilisation régionale ces dernières années, les mouvements religieux ont provoqué plus de victimes que les guérillas communistes. En Malaysia, les fondamentalistes du PAS affichent ouvertement leur admiration pour les expériences iranienne et libyenne. Ils exploitent le mécontentement des jeunes qui rejettent le modèle gouvernemental, peu respectueux à leurs yeux des valeurs coraniques. Le même phénomène existe en Indonésie, où les maux importés de l'Occident (luxe, loisirs, consommation) et soigneusement entretenus par l'élite politique sont sévèrement critiqués. Les intégristes indonésiens, même marginaux, se sont affirmés lors des récents événements comme le pôle le mieux organisé de l'opposition au régime du Président Suharto. Les mouvements communistes constituent la troisième atteinte possible à la stabilité des États de l'association et demeurent une source de déstabilisation pour les gouvernements en place. Actuellement, la force politique des partis communistes des pays membres est inégale. En Indonésie, en Malaysia et à Singapour, la répression se poursuit alors que les activités des PC ne menacent plus guère le pouvoir national. En Thaïlande, le PC thaï, décimé ces dernières années, semble retrouver une certaine aura auprès des jeunes générations et paraît en passe de se reconstituer après une éclipse de plus d'une décennie. Aux Philippines, le parti communiste et sa branche armée, la NAP sont toujours actifs. Les partis communistes de l'ASEAN trouvent donc localement un écho d'une ampleur différente. Mais force est de constater qu'ils sont toujours présents. Enfin, les mouvements séparatistes semble prendre une importance nouvelle aux côtés des trois menaces précédemment énoncées. On les rencontre surtout en Indonésie (Timor et Irian Jaya) où leur résistance se traduit par la lutte armée, et en Malaysia (Sarawak et Sabah) où leur action est encore circonscrite au domaine politique. * La disparition de l'URSS a mis un terme, en Asie, aux conflits locaux générés ou tout au moins entretenus par la rivalité stratégique entre Moscou et Washington. Corollaire de cette évolution, la résolution de la

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question cambodgiennel - Hanoï s'est retiré du Cambodge en 1989 et les accords de Paris ont été signés en 1991 - et le retrait des Soviétiques de leurs bases viêtnamiennes ont fait disparaître les deux sujets privilégiés de convergence entre les pays de J'ASEAN et la Chine. Le contexte régional ayant considérablement changé, les membres de l'association considèrent que Pékin a par là même perdu toute ,raison valable d'être agressif à l'égard de Hanoi-2. Logiquement, les Etats-Unis ont accepté de lever l'embargo commercial contre le Viêt-nam le 3 février 1994 et l'entrée effective de celui-ci dans l'ASEAN a eu lieu le 28 juillet 1995'. Par cet élargissement, les membres de l'association oeuvrent dans le sens d'une plus grande concertation et coopération entre voisins afin, entre autres, que les différends autour des archipels de mer de Chine méridionale ne deviennent pas une nouvelle pomme de discorde régionale. A l'inverse de cette attitude constructive, l'attitude rigide de Pékin recours périodique à des coups de force militaires (mars 1988, juillet 1992, février 1995), législatifs (février 1992) ou économiques (mai 1992)4 - a provoqué la méfiance de l'ASEAN à son égard. Déjà, en 1988 le ministre des Mfaires étrangères de Malaysia, Abu Hassan Omar, avait prévenu: "si la Chine insiste pour étendre sa souveraineté sur l'ensemble de l'archipel, la RPC remplacera le Viêt-nam comme plus grande menace contre la stabilité régionale dans la prochaine décennie "5. Il s'agit presque d'un retour au principe de Kuantan6.

1 Ce fait communément admis est cependant pour le moins inexact: rien n'est toujours réglé au Cambodge. 2 F. Lasserre, "De la stratégie diplomatique au concept de région: représentation historique et conflit en mer de Chine méridionale", Relations internationales et stratégiques, n° 27 (Crises et conflits en Asie), IRIS, Automne 1997, p. 110. 3 Bien qu'annoncée en décembre 1994. 4 F. Lasserre, "De la stratégie diplomatique au concept de région: représentation historique et conflit en mer de Chine méridionale", op.cil., p. 112. 5 International Herald Tribune, 6 juillet 1988. 6 Le principe de Kuantan énoncé le 27 mars 1980 par le Président indonésien Suharto et le Premier ministre malaysien Datuk Hussein Onn, dans le contexte de la crise cambodgienne, nommait explicitement la Chine et l'URSS comme fauteurs de troubles dans la région et les priait de mettre un terme à leurs ingérences. 38

CHAPITRE II LES, ÇARACTÉRISTIQUES PHYSIQUES DU THEATRE MARITIME D'ASIE DU SUD-EST

PRÉSENT ATION DES TERRES ET DES MERS La côte asiatique est frangée d'une guirlande d'archipels qui délimitent une longue succession de mers bordières, depuis la Manche de Tartarie, par 50° de latitude nord, jusqu'à l'équateur. Du nord au sud les navigateurs rencontrent successivement la mer du Japon, la mer Jaune, les mers de Chine orientale et méridionale, la mer de Sulu, la mer des Célèbes et les mers de Java, de Banda et d'Arafura. Cet ensemble insulaire et maritime s'inscrit dans le triangle SumatralKouriles/Nouvelle-Guinée et porte le nom de "grand archipel d'Asie", terme sous lequel les marins l'ont toujours désigné. Ce n'est qu'à l'est de cet ensemble que commence l'immense masse océanique du Pacifique. "L'océan Pacifique est limité, côté asiatique, par les arcs insulaires de l'Asie orientale, des Aléoutiennes à la Nouvelle-Guinée, puis par le détroit de Torrès et par la côte d'Australie. Nous détacherons comme mers secondaires, toutes les mers situées entre les côtes insulaires et les côtes continentales, de la mer de Béring à la mer des Andaman"1. Le Sud-Est asiatique, composante principale de ce grand archipel d'Asie, est un espace fragmenté entre un ensemble continental assez massif, l'Indochine, formé d'une alternance de chaînes montagneuses et de larges vallées fluviales et un vaste ensemble archipélagique aux terres élevées, l'Insulasie2. Ce dernier s'étend sur plus de 5 000 km d'est en ouest, de Sumatra à Irian Jaya et sur près de 4 000 km du nord au sud, entre les îles Bataan et Timor. Ce qui frappe lorsque l'on observe une carte de la région, c'est
1 Camille Valaux, Géographie générale des mers, Librairie Félix Alcan, Paris, 1933, p 35. 2 Néologisme de l'auteur (1986), cf. chapitre 1. Terme désignant la partie insulaire de l'Asie du Sud-Est, par opposition à la partie continentale, qui est l'Indochine. L'lnsulasie comprend la péninsule malaise (Malaysia occidentale et Singapour), l'archipel insulindien (Indonésie, Malaysia orientale, Brunéi) et l'archipel philippin. La frontière géographique entre les deux ensembles se situe dans l'isthme de Kraa, en Thaïlande. L'lnsulasie recouvre ce qu'il est convenu de nommer culturellement le monde malais. Elle est peuplée de près de 300 millions d'habitants.

l'émiettement progressif des terres, depuis le continent asiatique au nordouest, jusqu'aux abords du continent australien au sud-est. Aux terres encore massives de l'Indochine (1 800 000 km2), de la péninsule malaise (190 000 km2), de Sumatra (435 000 km2) et de Bornéo (735 000 km2), succèdent les îles plus étroites et plus découpées de Java (135 000 km2), de Sulawesi (ou Célèbes, 189 000 km2), de Bali (5 600 km2) et des petites îles de la Sonde (dont Timor, la plus étendue, ne couvre que 30 000 km2). On en anive finalement à une poussière d'îles autour de la mer de Banda, où les Moluques ne comptent que 75 000 km2 en une série d'îles, dont beaucoup ne sont que des îlots. Plus au nord, l'archipel philippin dont la superficie couvre 300 000 km29ne compte pas moins de 7 081 îles, dont Luzon et Mindanao, les deux plus étendues, atteignent respectivement 105 000 km2 et 93 000 km21. Explications tectoniques
La répartition des terres

Cette répartition des îles n'est pas désordonnée, mais répond au contraire à une discipline certaine. C'est surtout évident pour le grand arc de la Sonde qui dessine une convexité de Sumatra jusqu'à Timor. Cette disposition arquée, l'orientation des alignements montagneux et la présence des guirlandes insulaires sont caractéristiques de la bordure Pacifique et expriment les grandes phases de plissement ayant affecté l'Insulinde. Ces mouvements tectoniques ont abouti à la formation des arcs et à l'émiettement des îles et ont dessiné deux ensembles géomorphologiques distincts: - L'arc externe, à la tectonique très compliquée, plissé au milieu de l'ère tertiaire, aux époques Miocène et Oligocène2. On le reconnaît dans les îles de Simeuleue, Nias et Mentawei, au large de Sumatra. Puis après une interruption de 2 000 km, il réapparaît dans les îles de Sumba et Timor et se recourbe dans Tenimber, Kei, Ceram, Amboine, Buru et l'est de Sulawesi. - L'arc interne, grossièrement parallèle au premier, se caractérise par des plissements beaucoup plus récents datant des périodes Miocène et Pliopléistocène3. Il s'agit là de la plus grande zone de volcanisme actuel du monde. Cet arc s'étend depuis la Birmanie (chaîne du Pegu Yoma)~ se prolonge dans Sumatra, Java, Bali, Florès, Banda et s'achève à Api au nord de Timor. Alfred Wegener, le théoricien de la dérive des continents, voyait dans les guirlandes de l'Insulinde des terres hachées par l'Asie en dérive vers
1 J. Delvert, "L'Asie du Sud-Est", in Géographie régionale, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1979, p. 261 et C. Robequain, Le monde malais, Payot, 1946, p. 18. 2 Époques de l'ère tertiaire s'étendant de -37 à -25 millions d'années pour l'Oligocène et de -25 à -6 millions d'années pour le Miocène. 3 Pliocène (ère tertiaire) : de -6 à -1,8 millions d'années; Pléistocène (ère quaternaire) : de -1,8 millions d'années à -10 000 ans. 40