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Grammaire du berbère

De
287 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296350502
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G"RAMMAIRE

DU BERBERE

L'Harmattan, 1997 ISDN: 2-7384-5919-6

@

FATIMA

SADIQI
DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

PROFESSEUR

G'RAMMAIRE

DU

BERBERE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AUTRES

OUVRAGES

DEJA PUBLIES

PAR L'AUTEUR

STUDIES IN BERBER Neumann.

SYNTAX

(1986). Allemagne: Konigshaussen et

INTRODUCTION TO MODERN LINGUISTICS (1992). collaboration avec Moha Ennaji). Casablanca: Afrique-Orient.

(En

APPLICATIONS OF MODERN LINGUISTICS (1994). (En collaboration avec Moha Ennaji). Casablanca: Afrique-Orient

Je dédie ce livre en hommage solennel à la mémoire de ma soeur Malika disparue trop tôt

REMERCIEMENTS

Je voudrais exprimer ma gratitude à toutes les personnes qui m'ont aidé à mener à bien cet ouvrage. Tout d'abord, je suis redevable aux linguistes suivants d'avoir accepté de lire ou de discuter soit des chapitres soit la totalité du livre: Ahmed Akouaou (Faculté des Lettres 1, Fès), Meftaha Ameur (Faculté des Lettres 1, Fès), Thami Benkirane (Faculté des Lettres 1, Fès), Mohjédine Benlakhdar (Faculté des Lettres 1, Fès), Ahmed Boukous (Faculté des Lettres, Rabat), Fouad Brigui (Faculté des Lettres 1, Fès), El Houssaine El Moujahid (Institut des Etudes Africaines, Rabat), Moha Ennaji (Faculté des Lettres 1, Fès), Jalil Idrissi (Faculté des Lettres 1, Fès), Ali Sabia (Faculté des Lettres, Oujda), Jilali Saib (Faculté des Lettres, Rabat), Miloud Taifi (Faculté des Lettres 1, Fès) et Abderrahim Youssi (Faculté des Lettres, Rabat). Qu'ils trouvent tous ici l'expression de ma sincère et profonde reconnaissance. Je tiens aussi à remercier tous les membres du Groupe de Recherche et d'Etudes Linguistiques (G.R.E.L.) de Fès qui m'ont éclairé sur beaucoup de points ayant trait à la grammaire du berbère. Par ailleurs, j'ai une dette symbolique envers toute une génération d'étudiants des départements de langue et littérature anglaises, françaises et arabes de la Faculté des Lettres 1, Fès, avec qui j'ai eu, au long des années, des discussions fructueuses sur des aspects divers de la grammaire du berbère. Mes remerciements les plus vifs et les plus chaleureux vont à mon mari Moha, aussi bien pour son apport académique que pour son encouragement, à mes fils Tariq, Rachid et Yassine, ainsi qu'à ma famille pour toute l'aide morale qu'ils m'ont toujours si généreusement apportée. Enfin, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour mon professeur feu David Kilby dont les enseignements ont fortement marqué l'intérêt que je porte à la linguistique en général et à la grammaire du berbère en particulier.

SOMMAIRE

Préface. Avant

................ ... ... ................... ...................... .. ........... -propos. ..................... ......................... ................ ... .

page page

15 17

Aperçu sociolinguistique
Chapitre
O.

page 21
.. .... ...................... ... ................ page 29

1:

Phonologie.

Introduction.

.................. ............... ........... ............. ......

1. Les phonèmes du dialecte berbère Aït Hassan............. 1.1. Les consonnes..........................................................
1. 1.1. Les phonèmes
superposées.

primaires

(de base)

......... ... ..... ........

page page page page page page page page page page page page page page page page page page page page page page page page page

29 30 32 32 42 42 43 45 46 47 51 53 53 55 56 60 61 62 63 63 64 64 65 73 77

1.1.2. Les phonèmes secondaires: articulations
.... .......... ......... ............... .. ............ ......

- L'emphase.................................................................. - La tension...................................................................
La labialisation .... ... .. ........ .. ....... ....... ..... ........... ......... .

1.2.
2.

La distribution des consonnes dans les mots...............
Les voyelles
Les supra segmentaux

......... ....... .............. ....... .......
.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

1.2. 1. La distribution des voyelles dans les mots..............
2. 1. L'accent.. ... ............... .. ..... ... ........ ... .. .......... ....... .......

2.2. La pause..................................................................
2.3. L'intonation. ............................................................

3. Les processus phonologiques .......................................
3 . 1. L'assimilation. ... ... ...... ... ........ ................ ......... .........

3.2. La dissimilation.......................................................
3 .3 . L' i nserti 0 n ..... ..... .... .. ..... ............. .. ............. ........ ......

3.4. La substitution......................................................... 3.5. La réduplication.......................................................
3 .6. L'effacement. ............ ......... ..... ................ .......... .......

4. La syllabe...................................................................
5. 6. Les règles phonologiques ............... .............. ... ... ........ . Conclusion. .... ... .. ............ .................... ... ................ .....

Notes Chapitre 2: O. Introduction Morphologie

page 78 page 79 page 79

1. La racine et le schème 2. La classe verbale 2.1. Les schèmes verbaux 2.2. Les morphèmes flexionnels verbaux
2.2. 1. L'aspect. ........... ... ............. .............. ...... .. ..... .........

page page page page
page

80 82 82 83
84

- L'accompli
- L'inaccompli 2.2.3. L'accord. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . ... . . . .. . . .

page 85
page page 86 87

- La forme participiale /i

nJ

page 88
page 91

2.3.1.

a + V ..... ............ ............. ........ .. ............... .. .

2.2.4. Le passif 2.3. Les morphèmes dérivationnels verbaux
Les formes causatives .. ...... ... ........... ... ...... ....... .....

page 91 page 94
page 94

2.3.2. Les formes réciproques
2.3.3. Les formes récipro-causatives . ... .. ........... ..... ........ .

page 97
page 99

2.4. La classe prépositionnelle 2.5. La classe adverbiale 3. La classe nominale 3. 1. Les noms simples 3.1.1. Les noms propres 3.1.2. Les noms communs 3.2. La structure interne des noms 3.2. 1. La racine de base 3.2.2. Les morphèmes flexionnels nominaux - Le nombre -Le genre - La flexion de l'état 3.3. Les noms dérivés: les noms verbaux 3.4. Les noms composés 3.5. Les déterminants du nom 3.5.1. Les déterminants adjectivaux 3.5.2. Les déterminants nominaux 3.5.3. Les déterminants pronominaux 3.5.4. Les déterminants adverbiaux 3.5.5. Les déterminants prépositionnels 3.6. Les pronoms 3.6.1. Les pronoms personnels - Les pronoms personnels indépendants - Les pronoms personnels dépendants ou affixes - Les pronoms personnels dépendants sujets Les pronoms personnels dépendants objets directs
,

-

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101 104 107 107 107 108 108 108 109 109 112 112 115 121 124 125 127 127 129 129 130 130 130 132 132 133

personnels dépendants objets indirects... - Les pronoms personnels compléments de prépositions 3.6.2. Les pronoms personnels possessifs indépendants .. - Les pronoms personnels possessifs dépendants.......... 3.6.3 . Les pronoms démonstratifs................................... 3.6.4. Les pronoms réfléchis........................................... 3.6.5. Les pronoms quantitatifs....................................... 3.6.6. Les pronoms indéfinis...........................................
4. Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . ... . . . . . . . . . . .

- Les pronoms

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page

136 137 137 138 138 141 142 142 143
144

Notes.

............. ... ........ .. .......... ... ................ ................ ........

Chapitre 3:
O. Introduction.

Syntaxe
....... ..... ...... .................. ... .. ... ............. ......

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1. Les phrases simples....................................................
1.1. La notion de suie t . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . ... . . . . . . . . . .

1.2. La nature du prédicat............................................... 1.2. 1. Les phrases verbales.............................................

- Les phrases à copules................................................
1.2.2. Les phrases non-verbales............................. 1.3. Les types de phrases simples.................................... 1.3.1. Les phrases interrogatives..................................... 1.3.2. Les phrases négatives............................................ 1.3.3. Les phrases impératives........................................ 2. Les phrases complexes................................................ 2. 1. Les phrases subordonnées........................................ 2. 1.1. Les phrases relatives............................................. - Les relatives restrictives............................................. - Les relatives non-restrictives ou appositives............... - Les relatives libres..................................................... 2.1.2. Les complétives....................................................
Les complémentiseurs ........... .. ........... .. ......... .... . . . . . . .

.

- Les complétives déclaratives...................................... - Les complétives interrogatives................................... - Les complétives à valeur modale............................... - La montée................................................................. 2.1.3. Les adverbiales.....................................................
Les . mkan . ku subordonnants adverbiaux. ... .. .............. .......... ...... ... .. ................... ............ ... .................. ......... ....... .. ......... ... .. .............. ................ ... .... ............ ........... ...

. s gma . urta

....... ... ............. ... ......... ... ................ .. ... ......... ...... .. ... ........ .. .............. .............. ................... .. ......... ...

. sg

N if ma

... ......... ......... ....... ... ........ ...... ......... .............

page

190

. .

a jLiR arasrag

......................................................................... ....... ........ .. ....... .......... ................... .......... ....... ... ......... ......... .. .. ..... ............. ... ..... .............. ........... .

page page page

191 192 1 93

. ard

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page 193
page pa gel page page page page 194 95 195 197 198 199

. waXa . . marafad marBana

. awr imiq
. asku . ajda . mkda . (sa )zun . kra
. b la

page 200
page page page page page 201 202 203 204 204

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . g . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . .. . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . s . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .
............... ... ........... ............ ........... ............. .. ... ......
~

. ajda g ma 2.2. Les phrases coordonnées 2.2.1. La coordination d'addition 2.2.2. La coordination de choix 2.2.3. La coordination de contraste - Aspects syntaxiques des phrases coordonnées 2.3. Les phrases clivées ..~
2.4. Les phrases ergatives

page 205
page 206

:

page page . page page page page
page

207 207 211 213 214 215
229

- Les implications pragmatiques des phrases clivées
. ....... ...... ... .......... ... .... .. .......... .

page 226
page 230
page 23 1

3. Conclusion
Notes. .................... ............ ........ ... ...... .... .. ......... ........ .. .. ...

Chapitre 4:
O. Introduction.

Sémantique
...............................................................

page 233 page page page page page page page 233 234 238 238 239 240 241

1. La lexicographie berbère............................................. 2. La lexicologie berbère................................................. 2.1. La dimension dénotative.......................................... 2.2. La dimension connotative........................................ 2.3. La dimension syntagmatique...................................
2.4. La dimension paradigmatique . ............. .... .. ....... ..... ..

2.4.1. La synonymie.......................................................
2.4.2. L'homonymie. .......................................................

2.4.3. La polysémie........................................................
2.4.4. 2.4. 5. L 'hyponymie L' antonymi e ... ............. ............... ..... ..... ..... ........... .. .............. ............. ..... ... ......... ............

2.4.6. L'incompatibilité................................................... 3. Les emprunts.............................................................. - L.influence du berbère sur l'arabe marocain.............. 4. Le sens des phrases..................................................... 5. Les expressions idiomatiques ou idiomes................... 6. Les serments............................................................... 7. Les proverbes............................................................. 8. Les devinettes............................................................. 9. Conclusion..................................................................
Notes. . .. ........... ............. .... ........ ........................................

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266

Références bibliographiques Index

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PREFACE

Rçaliser une grammaire de quelque langue que ce soit est une tâche peu aisée car elle expose de fait à un ensemble de contraintes théoriques et méthodologiques. Produire la grammaire d'une langue dans le but d'en expliciter les structures est a priori l'objectif visé par tout grammairien, mais encore lui faut-il délimiter son objectif: veut-il décrire les structures de la langue et/ou tenter de théoriser à partir des données de cette langue? En outre, le grammairien est confronté à la nature même de l'objet de son entreprise: composer un ouvrage de grammaire destiné au linguiste intéressé en premier lieu par les données de la langue à décrire ou confectionner un manuel d'apprentissage de la langue? Comment arriver à réaliser les deux objectifs concomitamment? Enfin, en raison de la complexité de la tâche, l'ouvrage en question doit-il comporter un composant unique de la grammaire ou englober ses différents niveaux et aspects dans le dessein de présenter la grammaire dans son ensemble? A ces problèmes généraux s'ajoutent d'autres qui tiennent à la langue amazighe sui generis. En effet, il convient tout d'abord de prendre des décisions quant au système graphique à adopter pour transcrire les données car les pratiques sont diverses dans le domaine amazighe. Un autre problème majeur se pose, il concerne la variété à décrire: l'amazighe général? un dialecte particulier? un parler spécifique? Un fait d'expérience: quelle que soit l'option du grammairien, il y a inévitablement une part d'arbitraire dans sa décision. La moins hasardeuse des décisions consiste assurément à décrire le parler que l'on connaît le mieux, en attendant que la linguistique amazighe enregistre une accumulation de travaux qui permettent de se lancer dans la confection d'une grammaire pan-amazighe. Toutes ces questions et d'autres encore ne sont pas venues à bout de la détermination du Professeur Fatima Sadiqi. A partir de son parler, elle a pu avec beaucoup de maîtrise produire une grammaire qui se distingue qualitativement des ouvrages existants, grâce à sa compétence en matière de linguistique moderne et à son expérience dans le domaine de l'enseignement. Il faut savoir gré à l'auteur d'avoir pris l'initiative de réaliser cet ouvrage à un moment où l'enseignement de l'amazighe semble être à l'ordre du jour.
Professeur Ahmed Boukous Faculté des Lettres, Rabat

15

AVANT-PROPOS

Un vieux adage arabe dit: "la langue est la maison de l'Etre". En effet, quelle autre faculté est plus profondément humaine que celle de faire usage d'une langue? L'acquisition d'une langue maternelle par le cerveau humain n'est autre que l'acquisition subconsciente du fonctionnement grammatical de cette langue. A ce niveau, toutes les langues naturelles se valent en ce qu'elles possèdent toutes cette vitalité, créativité et complexité que seules la vitalité, la créativité et la complexité du cerveau hun1ain peuvent expliquer. Ainsi, les études grammaticales d'une langue sont aussi bien dictées par le souci d'élucider la structure de cette langue que par le souci d'élucider les mécanismes psychologiques liés à son acquisition. Sur les plans psychologique et social, la symbolique que véhicule la langue maternelle fait partie de ce qui forme une personne. Boukous (1997: 42) dit à ce propos: [La langue maternelle) représente l'un des facteurs constitutifs de l'identité première, définit l'individu l!t le groupe dans leur essence et leur singularité, inaugure leur vision du monde, façonne leur personnalité de base et construit l'ego dans ce qu'il a de spécifique. Ainsi, les traits personnels, psychologiques, sociaux, culturels ou politiques que véhicule une langue sont si profondément tissés à l'intérieur des êtres humains qui en font usage qu'il est parfois difficile de se détacher de ce tissu linguistique et d'en parler objectivement. Connaître une langue et apprendre à l'apprécier est primordial pour l'épanouissement des individus et des nations. C'est dans cette perspective et dans une tentative de rendre un modeste hommage à ma langue maternelle que l'idée d'écrire une grammaire du berbère m'est venue. En effet, l'une des raisons d'être de cet ouvrage réside dans le plaisir qu'il m'a donné. La langue berbère émane d'une des plus anciennes civilisations de l'humanité et fait partie intégrante aussi bien du passé que du présent de l'Afrique du Nord. Du point de vue historique, les découvertes anthropologiques récentes démontrent que l'origine du peuple berbère remonte aux premières formations des sociétés humaines, comme l'affirme Hanouz (1968: Il):

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De récentes découvertes anthropologiques permettent maintenant de mieux expliquer l'origine et la provenance du peuple berbère. A la lumière de ces découvertes, il semble que ce peuple pourrait être considéré comme la souche d'où se seraient détachés les rameaux humains qui forment, actuellement, les diverses races blanches du Globe. Des anthropologistes éminents s'accordent, en effet, pour placer le berceau de l'humanité en Afrique.

Comme toutes les langues naturelles, le berbère a sa propre grammaire. Les règles et les aspects gram~aticaux du berbère sont intériorisés par les locuteUl"snatifs de cette langue. Ces aspects et leur fonctionnement sont extériorisés et rendus explicites par le grammairien dans le but de normaliser la langue.
Deux raisons principales ont motivé la rédaction de ce livre: D'une part, la documentation sur la grammaire du berbère est plutôt rare. Les écrits disponibles ne sont pas nombreux et se ramènent à des introductions très générales qui datent de la période coloniale ou à des thèses universitaires qui restent souvent inaccessibles au grand public. Il y a donc une lacune à combler dans ce domaine. D'autre part, dire que le berbère est une langue quasiment orale rend la postulation d'une "grammaire" difficile à envisager pour le non-linguiste. Toutefois, il est aujourd'hui insensé de dire qu'une langue n'a pas de grammaire. Une langue est, par définition, un système grammatical. Bien que souffrant d'un manque de tradition écrite, le berbère tire sa vitalité d'une pratique quotidienne, il s'agit d'une langue en exercice qui dispose de registres aussi bien poétiques qu'artistiques. En se proposant de présenter les différentes structures linguistiques qui constituent la grammaire berbère, ce livre s'inscrit dans la lignée des études dialectologiques sur cette langue. Le présent ouvrage a trois buts essentiels: (1) une introduction aux composantes grammaticales du berbère, (2) une contribution aux travaux qui visent à adapter le berbère aux analyses informatiques modernes, et (3) une présentation des principaux critères à prendre en considération dans l'enseignement éventuel de cette langue. Le livre s'adresse donc à un large public qui couvre les étudiants et les chercheurs désireux de connaître ou d'approfondir leur connaissance sur le berbère, les linguistes nationaux et étrangers qui s'intéressent aux langues chamito-sémitiques, les pédagogues qui pensent enseigner ou comparer les structures de base du berbère et les personnes qui s'intéressent au patrimoine linguistique du Maroc ou qui voudraient connaître le berbère pour des fins contrastives ou par simple curiosité.

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Les descriptions qui ressortent de ce livre s'appliquent directement au parler d'Aït Hassan (région de Marrakech). Partant de l'hypothèse que la structuration grammaticale (morpho-syntaxique) est sous-jacente à tous les parlers berbères, les descriptions effectuées dans cet ouvrage peuvent être appliquées, d'une façon générale bien sûr, à l'ensemble des parlers berbères~ les différences de surface étant généralement d'ordre phonologique (sons) et lexical (vocabulaire). En effet, l'apparente diversité des dialectes berbères cache une unité grammaticale étonnante. Le but escompté de ce livte est de mettre ce constat en évidence. Le mot "berbère" sera utilisé pour désigner la langue. L'étude présentée dans cet ouvrage couvre les quatre aspects majeurs de la grammaire berbère dans son sens le plus large: (1) la phonologie (les sons), (2) la morphologie (les mots), (3) la syntaxe (les phrases) et (4) la sémantique (le sens). Ces aspects ne constituent pas des domaines autonomes~ il exite des interdépendances importantes entre eux. Ainsi, ce livre porte sur le fonctionnement phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique des éléments dont l'interaction et l'interdépendance constituent la grammaire du berbère.

Fatima Sadiqi Faculté des Lettres 1, Fès

19

APERÇU

SOCIOLINGUISTIQUE

Pour mieux comprendre la situation sociolinguistique actuelle du berbère en Afrique du Nord, et plus précisément au Maroc, il est important de commencer par considérer le volet historique de cette langue. Les berbères sont les premiers habitants de l'Afrique du Nord (voir Ayache 1964, Julien 1972, Pascon 1977 et Laroui 1977, parmi d'autres). Les royaumes berbères couvraient les territoires allant de l'Egypte jusqu'au sud marocain. De nombreuses civilisations berbères se sont succédées en Afrique du Nord jusqu'au septième siècle après Jésus Christ. L'identité berbère est donc plurimillénaire et, par conséquent, constitue une composante de base de l'histoire de toute l'Afrique du Nord. Les travaux anthropologiques, archéologiques, sociologiques et linguistiques démontrent cette réalité. L'arrivée de la première vague des arabes musulmans pendant le premier siècle de l'Hégire a constitué un tournant décisif dans l'histoire de la civilisation berbère sur tous les plans, notamment les plans religieux, culturel et linguistique. Les arabes ont introduit une nouvelle religion, l'Islam" une nouvelle langue, l'arabe, et une nouvelle culture, la culture arabo-musulmane. Les royaumes et dynasties berbères ne se sont pas éteints avec l'installation des arabes en Afrique du Nord. Pendant toute la période qui sépare l'arrivée des arabes et le Moyen Age, beaucoup de dynasties berbères ont pris le pouvoir dans cette partie du monde. Trois d'entre elles méritent d'être citées: (1) les Berghouatas, (2) les Almohades et (3) les Almoravides. Pendant les règnes de ces dynasties, le berbère était utilisé dans tous les domaines, y compris les cours royales. Cette langue était écrite en lettres arabes jusqu'au douxième siècle. D'après Chaker (1984), il y avait des textes juridiques, scientifiques et théologiques rédigés en berbère pendant cette période. En outre, le Coran a été traduit en berbère pendant cette période. Cependant, le véhicule officiel écrit des monarques berbères a toujours été l'arabe classique. Au long des siècles, le contact berbère-arabe a progressivement donné lieu à une forme de civilisation et culture hybrides. Cette civilisation a atteint aujourd'hui un tel degré de fusion qu'il est parfois difficile de qualifier quelques uns de ses aspects de purement berbères ou de purement arabes. En outre, des tribus berbères, comme les Ben Yazgha et les Doukkala, ont été complètem~nt arabisées, et des tribus arabes, comme les AÏt Seghrouchen, ont été complètement berbérisées. Mais durant des

21

siècles, certaines tribus berbères sont restées intactes dans les régions montagneuses du Grand Atlas et du Rif. Le processus de l'islamisation et, par conséquent, de l'arabisation dans le sens linguistique du terme, a engendré la propagation du bilinguisme berbère-arabe. Ce type de bilinguisme est le résultat de deux facteurs essentiels: d'une part, la propagation de l'arabe dialectal qui s'est infiltré en Afrique du Nord par l'intermédiaire des soldats pendant le huitième siècle, et d'autre part, l'arrivée au douxième siècle d'arabes musulmans qui ont apporté avec eux une culture de "haute société", un type d'arabe dit "classique" ou "standard" et de "bonnes normes" d'apprentissage littéraire et coranique. L'interpénétration la plus importante des cultures berbère et arabe a eu lieu pendant les onzième, douxième et treizième siècles et était, de part sa nature, vouée à imprégner d'une façon définitive les sociétés nord africaines. Aujourd'hui, le bilinguisme berbère-arabe est l'un des traits les plus caractérisants de cette région du monde (voir Elbiad 1985 pour plus de détails sur ce point). Cette situation est rendue plus complexe avec l'arrivée des français au dix-neuvième et vinghtième siècles. Cette arrivée a naturellement occasionné la propagation de la langue fra~çaise dans cette région. L'espagnol et l'anglais se sont ajoutés et le résultat est l'émergence d'une situation multilingue des plus complexes mais aussi des plus
intéressantes.

D'un point de vue synchronique ou actuel, les sociétés de l'Afrique du Nord sont multilingues. Quatre langues essentielles se partagent le champ linguistique dans cette région du monde: (1) l'arabe standard1, (2) l'arabe dialectal, (3) le berbère et (4) le français. Les trois premières langues sont des langues nationales, alors que le français est une langue étrangère. A part ces quatre langues, l'anglais et l'espagnol sont aussi utilisées en Afrique du Nord, mais leur statut social n'est pas aussi avantageux que celui du français. Notons, cependant, qu'il y a une nette montée de l'anglais dans le Maghreb surtout dans le domaine de l'enseignement (voir Sadiqi 1991). Bien que l'arabe standard, l'arabe dialectal, le berbère et le français intéragissent dans la vie quotidienne des citoyens, leur emploi est souvent dicté par les propriétés sociolinguistiques qui leur sont propres. En d'autres termes, chacune de ces quatre langues a une valeur sociolinguistique déterminée qui émane de la nature des domaines dans lesquels elle est utilisée, ainsi que des fonctions qu'elle assure. Ceci s'explique par le fait que la coexistence de plusieurs langues dans une société donnée ,fait que généralement chacun des groupes parlants ces langues déploie des stratégies bien définies pour gagner le plus de valeurs matérielles et symboliques possibles (voir Bourdieu 1982 et Boukous 1995).

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En Mrique du Nord, il y a d'abord deux langues standards qui sont utilisées dans des domaines symboliquement et socialement prestigieux: l'arabe standard et le français. L'arabe standard est la langue normalisée, la langue officielle, la langue de la religion, la langue du pouvoir (exécutif, législatif et juridique), la langue de l'enseignement et la langue des médias. Parmi ces domaines, c'est le domaine religieux qui donne plus à l'arabe standard son statut prestigieux. Les nord africains (berbères et arabes) sont musulmans et, par conséquent, considèrent l'arabe comme étant la langue sacrée et le véhicule de l'Islam. De ce fait, l'arabe standard est ipso facto la lingua franca par excellence dans tout Ie monde arabo-musulman. Bien que le français soit une langue étrangère, il est considéré comme une langue "seconde" et, de ce fait, relègue l'anglais et l'espagnol au niveau des langues purement étrangères. Le français véhicule la modernité, l'ouverture, le savoir et le savoir-faire. Les valeurs symboliques et sociales associées à ces aspects du français sont souvent valorisées et engendrent une

attitude plutôt positive envers cette langue bien que les séquelles de la colonisation soient toujours plus ou moins ressenties dans les sociétés maghrébines (voir Ennaji 1991). En plus des deux langues standarisées, il y a deux langues maternelles en Mrique du Nord: l'arabe dialectal et le berbère. L'arabe dialectal varie d'un pays à un autre et parfois d'une région à une autre dans un même pays, mais partout dans le monde arabe, il est en situation diglossique avec l'arabe standard: alors que ce dernier est utilisé dans les domaines-clés, l'arabe dialectal est utilisé dans les domaines informels et transactionnels, ainsi que dans les médias "populaires".
Quant au berbère, il est parlé dans l'aire géographique qui s'étend de l'Oasis de Siwa et d'Augilia en Egypte jusqu'au sud marocain, mais c'est en Mrique du Nord, plus précisément en Algérie, et surtout au Maroc, que se trouve la plus grande communauté ber~rophone. En effet, c'est le Maroc qui compte le plus grand nombre de berbérophones dans le monde. Les autochtones de ce pays parlent le berbère qui continue à survivre malgré la succession des civilisations punique, romaine, vandale, byzantine et arabe. La survie actuelle du berbère est essentiellement due à la force et au dynamisme qui caractérisent les langues maternelles. La population berbère n'est pas concentrée dans une zone bien déterminée~ elle s'agglomère dans des zones discontinues. On peut cependant isoler quatre groupes majeurs: (1) le Maroc qui compte le plus grand nombre de berbérophones (50% de la population d'après Boukous

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1995), (2) l'Algérie où 25% de la population est berbère d'après Chaker (1990), (3) les populations touaregs des pays sud-sahariens du Niger, Mali et Lybie et qui s'élévent à 1 million et (4) des populations éparpillées en petits groupes en Tunisie (environ 100.000), en Mauritanie (environ 10.000) et à Siwa en Egypte (environ 30.000) d'après Chaker (1990). Au Maroc, il y a trois groupes dialectaux majeurs: le tachelhit, le tamazight et le tarifit. Ces groupes dialectaux comprennent des" sousdialectes" . Le tachelhit est parlé dans les zones du Haut Atlas situées au sud-est du Maroc. Cette zone s'étend de la côte d'Ifni dans le sud jusqu'à la région d'Agadir en allant vers le nord et la région de Drâa en allant vers l'est, y compris la vallée du Sous. Le tamazight est parlé au nord de la zone où le tachelhit est parlé. Cette zone comprend le Moyen Atlas ainsi que les vallées qui l'entourent et qui sont situées en plein centre du Maroc. Quant au tarifit, il est parlé dans les zones montagneuses du Rif situées au nord-est du Maroc, ainsi que dans les vallées adjacentes. En Algérie, il y a quatre groupes dialectaux majeurs: (1) le kabyle, le shawiya, le touareg et le mzab. Le kabyle est parlé dans toute la région de la Kabylie, surtout autour de Tizi-Ouzou et de Bougie. Le shawiya est parlé au nord de Constantine par les populations de l'Aurès. Quant au touareg, il est parlé dans l'extrême sud algérien et le mzab dans la région de Ghardaya par les Ibadhits. En Tunisie, le berbère est parlé dans l'extrême sud du pays, aux alentours de Djerba à l'ouest de Matmata et à l'est de Gahfsa (voir Chaker 1984 pour plus de détails sur ce point). De part leur distribution géographique, les berbères semblent donc s'agglomérer dans les zones rurales. Cette situation est nettement perçue au Maroc, par exemple. Cependant, l'émigration à l'intérieur et à l'extérieur des pays du Maghreb en général fait que, de plus en plus, les berbères vivent dans les zones urbaines. Sur le plan linguistique, le berbère appartient à la famille afroasiatique. Notons que malgré une diversité interdialectale plus ou moins accentuée, les parlers berbères appartiennent à une même unité linguistique de base.

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Les parlers berbères se limitent au code oral. Il a été noté par de nombreux auteurs, notamment Boukous (1979), Chafik (1982) et Chaker (1984), que les berbères utilisaient jadis une écriture basée sur l'alphabet berbère appelé "tifinagh". D'après Chaker (1984), le tifinagh est actuellement utilisé par les populations de la Kabylie. Le berbère n'est pas encore sujet à un projet officiel de standardisation. Quand il y a besoin d'écrire le berbère, il est écrit en caractères arabes ou latins ou alors transcrit à l'aide de l'A.P.I. (Alphabet Phonétique International), notamment dans les recherches et les études académiques. Le fait que le berbère ne soit pas écrit rend la tâche du linguiste berbérisant difficile. Les langues écrites sont plus sujettes à la norme. Cependant, à travers les âges, le berbère n'a jamais cessé de faire l'objet d'importantes études historiques, anthropologiques, sociologiques et, plus récemment, linguistiques. Il reste certes beaucoup à faire dans le domaine des études berbères, notamment dans la géographie linguistique, la dialectologie, la grammaire et surtout au niveau de l'acquisition de la langue. Ce dernier axe est directement lié aux ramifications théoriques qu'une étude du berbère peut élucider. Sur le plan culturel, le terme "berbère" est fortement associé à la langue berbère~ mais qui dit "langue" dit aussi "culture". Le statut et le rôle du berbère' en Afrique du Nord n'est pas lié à son écriture ou à sa standardisation, mais plutôt à son aspect culturel. Le berbère, en tant que langue et culture, est une composante essentielle de la personnalité du nord africain. Cette partie du monde se caractérise par une diversité culturelle et linguistique qui s'est, avec le temps, homogénéisée et reconnue explicitement ou implicitement. Les costumes, les traditions, les dessins sur tapis, les chansons, les danses, surtout ahwas et ahidus (danses collectives et mixtes), les proverbes, les contes, etc. constituent des aspects quotidiens de la culture berbère. Certains de ces aspects sont figés et transmis de génération en génération tels quels: par exemple, les dessins sur tapis qui représentent souvent les lettres de l'alphabet berbère tifinagh. D'autres aspects semblent évoluer lentement, comme les rythmes et les paroles des chansons. Du point de vue social, les berbères en Afrique du Nord n'appartiennent pas à une classe sociale déterminée~ il y a des berbères riches, aisés~ comme il y a des berbères pauvres. On peut dire la même chose de l'éducation: il y a des berbères éduqués, peu éduqués, comme il y a des berbères analphabètes. La tolérance sociale du berbère se reflète dans la place que les parlers berbères se font attribuer dans les médias audio-visuels comme la radio et la télévision, en plus des médias écrits.

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Le berbère est plus parlé dans les zones rurales. Dans les milieux urbains, l'emploi quotidien du berbère ne dépasse généralement pas les limites du foyer (voir Sadiqi 1995a). Les sujets discutés en berbère sont des sujets séculaires et traditionnels traitant de problèmes mondains comme l'agriculture. Chez les intellectuels berbères, l'emploi de la langue est étroitement asscocié à l'expression d'une identité, d'un attachement, d'une appartenance à un groupe linguistique, d'une nostalgie et d'un retour aux racines. Les trois aspects historique, linguistique et culturel de la situation du berbère en Afrique du Nord sont en relation d'interdépendance. Premièrement, le berbère n'a pas une forme écrite commune et normalisée car au long des siècles, cette tradition n'a pas été maintenue pour des raisons qui restent, en grande partie, obscures. Cet état de choses est surtout vrai pendant les règnes des dynasties berbères. L'absence d'un livre sacré écrit en berbère pourrait être considéré comme une cause majeure de la non-standardisation de cette langue. Deuxièmement, aujourd'hui, le berbère est surtout parlé dans les zones rurales de l'Afrique du Nord parce que les pouvoirs qui se sont succédé dans cette région du monde s'étaient agglomérés autour des centres urbains et des plaines fertiles, ce qui a considérablement contribué à "dialectaliser" le berbère à l'extrême. Troisièmement, le fait que le berbère ait pu survivre jusqu'à nos jours est dû essentiellement au côté dynamique et. toujours vivant des langues maternelles. Paradoxalement, c'est ce côté "langue maternelle" qui, parfois, suscite des attitudes négatives de la part même de ses usagers!
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Quatrièmement, l'apparente régression du berbè~e a pousséun bon

nombre d'intellectuels à s'intéresser à cette langue. L'étude du berbère (sur tous les plans) constitue un champ académique où l'on peut être objectif et scientifique. De ce point de vue, la langue berbère représente un intérêt très important. Comme l'arabe dialectal, le berbère ne bénéficie pas du prestige de l'arabe standard et du français qui sont des langues vernaculaires dominantes de part leur emploi dans des relations à caractère transactionnel et social et dans des situations de communication formelle et officielle. Notons, par exemple, que l'arabisation et, par conséquent, l'enseignement des matières scientifiques et techniques en langue arabe est une tentative de

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faire gagner à l'arabe standard du terrain dans la.symbolique que véhiculent les domaines prestigieux. Par ailleurs, la place avantageuse du français est essentiellement due au fait qu'il est utilisé dans des domaines scientifiques et techniques, ainsi que dans des sphères culturelles. L'anglais est actuellement en voie de gagner du terrain dans l'enseignement. Quant au berbère, il n'est pas dans une situation avantageuse vu qu'il ne véhicule pas la modernité. D'après Boukous (1995), le berbère a la valeur la plus faible sur le marché linguistique. Un berbérophone est bilingue ou multilingue par nécessité: il emploie le berbère dans son entourage familial, l'arabe dialectal dans la rue et l'arabe standard et/ou le français dans l'exercise de son métier. Les berbères aspirent à apprendre l'arabe dialectal et à le faire apprendre à leurs enfants pour des raisons de communication d'une part et, d'autre part, parce que l'arabe dialectal est une variété de l'arabe standard. Vu cet état de choses, l'attitude envers les langues maternelles tend à être négative (voir Ennaji 1997). Bien que l'arabe dialectal et le berbère ne soient pas standardisées, leur valeur historique et leur vitalité leur procurent un dynamisme intérieur permanent et une facilité extraordinaire d'adaptation. Cependant, vu son affiliation directe à l'arabe standard, l'arabe dialectal a beaucoup plus de prestige que le berbère. Les fonctions sociolinguistiques de l'arabe dialectal le favorisent par rapport au berbère. D'un autre côté, les bouleversements socio-économiques, l'exode rural et l'urbanisation affaiblissent encore plus le berbère. Par conséquent, les berbèr~s sont de plus en plus assimilés aux cultures et aux valeurs des langues' fortes, ce qui rend la connaissance du berbère de plus en plus passive surtout chez les jeunes. Par ailleurs, dans une quête d'identité, nous assistons à un renouvellement du patrimoine berbère parmi l'élite berbère qui essaye de sauvegarder la langue et la culture berbères. A présent, des poèmes, des chansons et des contes sont produits en berbère. Dans cette littérature, essentiellement orale, les conditions socio-économiques ainsi que les valeurs et aspirations des communautés berbères sont décrites. Sur le plan officiel, après le discours Royal du 20 aôut 1994, il y a eu des propositions de méthodes pour enseigner le berbère (voir Boukous 1995). Il ressort de ce bref profil sociolinguistique du berbère que ce que cette langue perd en matière de standardisation, elle le gagne en matière d'autonomie, de vitalité et d'historicité (voir Boukous 1995). Ce sont ces trois aspects qui garantissent le maintien du berbère en tant que langue qui exprime les impulsions et la création de ses usagers.

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Note
1. Les sociolinguistes contemporains considèrent qu'il y a trois types d'arabe: (1) l'arabe classique ou l'arabe du Coran et de la littérature pré-islamique, (2) l'arabe standard ou littéraire, qui est utilisé dans les domaines-clés comme le gouvernment et les médias, et (3) l'arabe dialectal qui varie plus ou moins selon les pays arabes.

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