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Guerre d'Algérie 1959-1960

De
168 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 181
EAN13 : 9782296289383
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Henry Descombin

Guerre d'Algérie 1959-60

Le Cinquième
ou
«

Bureau

Le Théorème du pqisson.

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris.

1994 ISBN: 2-7384-2524-0

@ L'Harmattan,

w

Si les musulmans et les chrétiens me prê-

taient l'oreille, je ferais cesser leurs divergences et ils deviendraient frères à l'intérieur et à l'extérieur ". Abd-el-Kader (1807-1883)
w Non, décidément, n'allez pas là-bas si vous vous sentez le cœur tiède, et si votre âme est une bête pauvre! Mais, pour ceux qui connaissent les déchirures du oui et du non, de midi et des minuits, de la révolte et de l'amour, pour ceux enfin qui aiment les bûchers devant la mer, il y a, là-bas, une flamme qui les attend"

Albert Camus (mort le 4 janvier 1%0)

À Hugues, Paul et Balbine. À tous mes amis du Sig et et d'Oran.

Ouverture numéro 1

Les Français entretiennent d'étranges relations avec l'Histoire. Leurs universitaires inventent la Nouvelle Histoire qui conquiert le monde des sciences humaines, leurs classes cultivées conservent l'art de gloser sur les soubresauts du temps avec beaucoup de brillant et fort peu de connaissances, et leur grand public raffole des feuilletons en costumes d'époque. Toutes les époques étant bonnes à condition d'être soumises à une autocensure d'autant plus subtile qu'on ne sait jamais ce qu'elle va choisir de livrer en pâture ou bien de garder à la Bastille. Parce qu'il s'agit de la gloire et de l'honneur de la France à travers son passé. On peut se moquer des hommes qui font l'histoire, on ne plaisante pas avec l'Histoire qui forge les mythes. D'où les liens équivoques, les liaisons dangereuses recouvrant les hontes et les fiertés nationales qui, après tout, ne regardent que nous. Mais comme tout le monde nous regarde... D'aucuns diraient qu'une lecture globale de nos blessures des deux derniers siècles donne la traduction de notre comportement collectif en connotation d'héritage avec nos dissensions politiques. D'autres n'en finiront pas d'analyser l'irrationnel de la nation qui a produit Descartes pour mieux jouir de Cagliostro. Lieux communs... Ainsi pourrait-on situer le lieu commun qui pointe la transparence américaine sur les pages réputées noires aux Etats-Unis telles que le Viet-Nam ou le Watergate, et l'opacité française qui occulte certains secrets de polichinelle comme les mutineries de.. 1917 ou la guerre d'Algérie. On n'avait donc encore rien dit sur l'Algérie alors que nous pensions avoir tout entendu. Cela dans les deux camps ennemis en France même puisqu'il y existait le dilemme obligatoire, la dualité nécessaire à nos drames nationaux qui

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s'inspirent de la tragédie classique depuis Racine jusqu'à Pétain en passant par la Lorraine et l'Affaire Dreyfus. Laquelle demeure le modèle exemplaire. On avait pourtant beaucoup disserté sur l'Algérie. Et, nous semblait-il, on avait essentiellement répété. Des choses qui, pour être souvent très vraies, perspicaces, importantes, n'en étaient pas moins toujours les mêmes. Les vérités graves doivent être martelées, mais les vérités trop répétitives finissent toujours par fatiguer. Nous avions été des gens très fatigués. Nous sentions bien depuis quelque temps une sorte de frémissement sur le sujet, une espèce de prélude à des expéditions sur le motif. Comme si cette guerre allait devenir à la mode au fur et à mesure qu'on approchait du trentième anniversaire de l'indépendance. Je crois que nous attendions l'événement avec un mélange d'impatience et d'appréhension. Et en effet, coup sur coup durant l'hiver 91-92, le cinéma français nous déroule trois films sur l'Indochine, la télévision française nous délivre une série d'émissions sur l'Algérie avec documents authentiques et débats contradictoires. Le tout bien fait, bien ficelé. Avec une recherche honnête d'authenticité qui avait au moins le mérite d'atteindre les créneaux horaires de grande écoute. Sans rien apporter de très nouveau apparemment, sauf quelques rencontres spectaculaires et forcément tronquées, ce qui n'était déjà pas si mal. Il faut quand même réaliser que le clou sur l'Algérie était encore le film d'Yves Courrière, datant de 1972, Courrière dont l'œuvre cinématographique et historique n'a jamais été dépassée. Dommage. Enfin... Mais voici que nous découvrons un phénomène étonnant. Contrairement à ce que nous avions toujours pensé, les anciens combattants de cette guerre n'en auraient paraît-il jamais voulu parler. Ils auraient gardé, eux les appelés, eux les premiers concernés, un silence écrasant depuis trente ans... Etait-ce possible? Notre entourage aurait-il agi logiquement en nous accusant, mes amis et moi, de nous comporter en bavards rabâcheurs, en raseurs impénitents ? À force de voir, d'écouter, de lire, j'éprouvai une sorte de vague-à-l'âme qui ressemblait à une espèce de mauvaise conscience de plus en plus agressive. En même temps, de manière irrésistible, se déclenchait en moi la cascade rafraÎchissante des associations d'idées.

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La gifle des images et des mots jetés dans la figure ne réveillait pas une mémoire disparue. Rien de cette mémoire ancienne ne m'a jamais quitté. Rien de l'Algérie ne s'est dissous dans les souvenirs qu'on veut oublier. Mais il m'est apparu que tout ce passé me renvoyait en amont de la période algérienne. j'appartiens à la génération de la guerre 39-45. Nous avons été élevés dans le culte de la France et de l'Empire, la vénération des hommes qui avaient précédé ou défié le désastre, les Psichari comme les Leclerc. Qui donc ne nous parlait pas de grandeur, de Lyautey à De Gaulle? Qui ne nous vantait pas le sacrifice et l'héroïsme de l'Armée? Depuis les battus de 40, qu'enfants nous avons réprouvés, jusqu'aux vaincus de Dien-Bien-Phu dont j'étais de ceux qui partageaient la honte injuste, nous n'avons cessé de rêver sur l'honneur et l'idéal. Combien de regrets refoulés derrière notre mépris affiché des Années Cinquante? Il faut se rappeler que nous avions assisté aux palinodies des adultes oscillant sans vergogne de la collaboration à la résistance, nous avions subi leurs discours moralisateurs en observant une France rabougrie, une Europe suicidée, et nous avions choisi la jouissance de la vie au jour le jour sous toutes ses formes et dans tous ses plaisirs. D'où l'attitude équivoque par rapport à l'Algérie que beaucoup de jeunes hommes avaient tendance à arborer. Scepticisme et attentisme drapés dans les couleurs plus ou moins hostiles des oppositions politiques de la métropole, avec au fond d'eux-mêmes l'espoir inavoué de retrouver l'Afrique et l'Armée françaises de leurs fantasmes d'antan... Il est vrai que nous ne sommes pas partis là-bas volontairement. Mais nous sommes arrivés souvent pleins de bonne volonté et regorgeant d'une curiosité prête à se laisser apprivoiser. Et il est vrai que nous sommes tous revenus, tous sans exception, imprégnés d'une insondable déception... Quels que fussent les noms véritables et les visages très différents de cette déception, elle est exactement à l'origine du syndrome de la guerre d'Algérie pour nous qui l'avons vécue, elle explique à la fois notre silence ou notre logorrhée. Les gens qui ont provoqué une telle réaction dans toute la jeunesse de leur époque n'en mesureront jamais complètement ni le poids ni les conséquences.

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À ce point de réflexion, j'ai admis que mon sentiment de mauvaise conscience venait du fait que je n'avais finalement pas assez parlé, que je n'avais pas tenu certaine promesse faite jadis à moi-même. Quant à l'agressivité, je n'avais pour en trouver la destination que l'embarras du choix... Alors j'ai sorti de son trou la boîte à malices. La boîte aux archives qui contient les souvenirs matériels, objets inanimés qui ont une âme, documents, cartes, photos, lettres, colifichets fanés et rubans jaunis de la grande tradition. Parmi ces malices gisait la chose qui m'attendait puisque je l'avais fabriquée dans ce but unique: m'attendre. En 1960, du 1er janvier de la nouvelle année jusqu'au 24 avril anniversaire de mes 29 ans sur le bateau du retour en métropole, j'ai tenu un Journal. Cela ne m'était jamais arrivé auparavant, cela ne m'est plus jamais arrivé ensuite. Mais celui-là, ce Journal-là, je l'ai scrupuleusement tenu. Et je le tiens solidement par la barbichette. Rira bien de nous deux qui rira le premier. Quatre mois de ma vie déposés à l'encre bleue sur les feuilles vert pâle d'un agenda relié en spirales métalliques. Deux fascicules séparés, chacun emmitouflé de celluloïd, il y avait une couverture que j'ai perdue, probablement en plastique simili-cuir de couleur plus foncée. Le texte est relativement dense afin de justifier l'entreprise. Certaines pages sont néanmoins peu loquaces, douze centimètres de hauteur sur sept de largeur par jour, il n'était pas question de délayage et le choix du format n'était certainement pas neutre! L'ensemble est lisible en général, peu compréhensible assez souvent, pour la très mauvaise raison que j'ai utilisé un jargon, des abréviations, des allusions, le code courant du milieu fermé où j'évoluais à ce moment-là et que je ne comprends plus... Mais le plus inattendu, ce fut d'abord le manque d'intérêt total de ce que j'avais l'impression de trouver là-dedans. On eût dit les comptes d'un épicier de Balzac qui aurait aligné, de la même calligraphie, les événements importants et les tâches routinières. A un point tel que c'était exagéré, trop minutieux pour être vrai. Je compris très vite que ces pages concentraient la banalisation de l'extraordinaire, l'urgence que j'éprouvais dans ces jours de printemps mille neuf cent soixante à reprendre une vie ordinaire, et l'angoisse que cette vie trop attendue provoquerait de plus en plus. Je voyais le réel intérêt de ce Journal. Je ne me deman-

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dais pas si le moment était venu de m'en servir. Trente ans après l'avoir écrit, je voulais qu'il paye sa dette et trouve la paix. Parce que, en vérité, au delà de 1960 et de l'Algérie, ce qui se jouait en ces jours-là, ce qui s'étalait en rouge vif à fleur de peau sur ce journal de pacotille, c'était de manière éclatante, banale mais terrifiante, mon espoir de vivre toute une vie entière qui valût la peine d'avoir traversé quand même certains déserts pour atteindre des vallées heureuses. Et si je projetais mes désirs sur l'avenir, il s'agissait toujours de cueillir les fruits de la passion ou rien. En 1992, à 61 ans, j'avais rencontré l'absolue nécessité de partir à la recherche du temps, de mon temps perdu ou retrouvé. Pour m'en débarrasser une fois pour toutes. Et mon journal de 1960 ne serait qu'un aide-mémoire. Rien de plus. Il aiderait ma mémoire dans son travail de restitution subjectif. Evidemment subjectif. Très évidemment subjectif comme tout ce qui relève de la mémoire personnelle quand il s'agit d'un passé lointain et important. La vie est comme la guerre, faite de quelques minutes exaltantes ou tragiques pour combien d'heures inodores et sans saveur... Pourquoi ne pas savourer l'éminence d'un moment que j'imaginais depuis trente ans? Seul ou presque seul à la terrasse d'un café du boulevard, en face de l'église Saint-Germain-des-Prés, à côté de la statue de Diderot, en cet endroit où mes habitudes appellent la foule, le bruit, mes amis proches, lointains, perdus, fidèles, en ce lieu qui m'autorise toutes les mélancolies complaisantes, toutes les rages fécondes et les décisions folles, j'ai pris la simple décision d'écrire ce petit livre. Qui ne serait ni un essai ni un roman mais une histoire vraie. Oserais-je prononcer le mot de témoignage? Pourquoi pas? Tant qu'à prendre une histoire de guerre pour prétexte, autant choisir de témoigner. Le témoignage ici pourrait porter sur une institution étrange de la guerre d'Algérie, un rouage de l'Armée française que beaucoup de gens ont encensé ou dénoncé sans bien le connaître. Je veux parler du Cinquième Bureau dit d'Action Psychologique. J'en fus par hasard un témoin et un acteur. Loin de moi la prétention et la compétence qui m'amèneraient à vouloir faire œuvre d'historien. Mais foin des bouquins d'anciens combattants qui ne s'avouent pas tentés par le récit d'une histoire!

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Si d'une part les films et les émissions que j'évoquais tout à l'heure présentaient l'avantage et le mérite de décliner le discours à peu près complet de tous les protagonistes de la guerre d'Algérie, théorie et praxis, verbe et action, ce qui me libérait d'un travail exténuant, si d'autre part je voyais un certain intérêt à évoquer B5 et surtout un plaisir certain à raconter la véritable histoire de Fraternité, notre film à nous, j'étais incapable de prévoir jusqu'où cette entreprise cathartique me conduirait, quels en seraient les méandres et vers quelles conclusions peut-être bizarres il faudrait me laisser entraîner... Mais les subodorer, n'était-ce pas déjà les souhaiter? Et, sans l'ensemble des paramètres connus et inconnus, où serait le plaisir? N'exagérons pas. Un livre de plus ou de moins, une petite histoire noyée dans la grande... Bien sûr, mais celle-là fut la nôtre. Ouvrons donc le livre et racontons l'histoire. Elle deviendra ce qu'elle voudra, nous verrons cela aux résultats. Comme on disait sur le pas de tir à l'instruction. Aux résultats! Qui en jugera? Ceux qui s'en serviront éventuellement pour d'autres constructions plus élaborées, lui donnant aujourd'hui une quelconque utilité? Pourquoi pas... ?

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1 1972
«

S'en va-t-en guerre»

«

Cela commence par un départ dans une gare de triage. Les

gendarmes nous survetllent de loin car il faut protéger le moral des populations laborieuses. Longues heures d'attente. Les autres jouent aux cartes, mangent, écrivent des lettres qu'ils jetteront plus tard à la Joliette. Je suis couché sur un talus, la tête contre le sac où j'ai empilé tout ce que je possède. Je n'ai rien d'autre au monde. Je n'ai besoin de rien de plus. Pas de lettre à écrire, Pas de visage à ménager. Je suis libre comme jamais je ne serai libre. Parfaitement libre dans cette gare de triage où sont mélangés ceux qui seront morts et ceux qui resteront vivants. Je suis disponible pour tous les pays neufs. Toutes les chaleurs d'été. Toutes les gue1Tes des hommes. Amertume des jours lesplus refusés. Joie et souffrance entrelacées.

La rafale dufusil-mitrailleur, qui soudain fige le sourire d'un village, écrit dans le ciel un poème de sang.

Une énorme clameur. Des milliers et des milliers de voix hurlent sous le soleil du 13 mai. La ville blanche oscille entre la mer et le Forum, la plage et la patrie. Un chant s'élève qui submerge les haut-parleurs et les slogans. C'est nous les Africains. Puis des hommes s'interpellent en arabe, en français avec un accent d'anisette et de piment. Le bruit diminue. Alger s'éloigne. Un camion roule dans la plaine, les tôles du blindage s'entrechoquent. Il s'a1Tête.Cigales. Des pas sur ta route. La campagne, l'été.

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La chaleur colle naturellement au pays. Sans elle, ilparaîtrait défiguré, ilperdrait ce qui fait sa beauté, son émouvante monotonie. On finit par s'attacher au djebel raviné, saigné à blanc dans son argile qui coule, gonfle, bouillonne. Herbes et buisSons rachitiques, flaques de végétation souffreteuse. Succession de plateaux, de ballons nus, coupés de gorges profondes dont les parois friables et glissantes, desséchées de soleil, mènent parfois à un oued caché par d'exubérants jardins repliés sur un mince filet d'eau claire et glacée. Et les douars aux mechtas brunes collées les unes contre les autres, lepetit âne qui trottine avec un énorme fagot sur son dospelé, les haies de cactus énormes, de figuiers de Barbarie. Patrouilles des matins à la douceur précaire, patrouilles des longues soirées repues de lourdeur. Soudain claque une détonation, une autre. Crachotement sec et pressé de la mitraillette. Longue rafale sourde et heurtée du fusil-mitrailleur. Explosions. Un avion ronronne, lancinant d'obstination. Sous le ciel blanc d'être bleu, avec le soleil et l'odeur des pins, en fermant lesyeux on pourrait imaginer la mer des grandes vacances passées. Mais il n JI a pas de mer, plus de grandes vacances, et les lèvres cherchent la dernière goutte d'eau stagnant dans les gourdes brûlantes. Ce soir nous laisSerons vos cadavres comme vous avez laisSé ceux des n6tres. On ne rend pas les honneurs de la guerre dans cette guerre sans honneur. Au sortir d'une journée de fatigue et de peur, d'un seul coup on débarque dans la ville. Sur le boulevard la foule du samedi soir se promène, passant tranquillement devant les cafés pleins de lumière, de musique, de bière fraîche. Et lesfilles aux robes blanches suspendues aux bras des garçons à la mode, et tous les gens en famille et en amis, tous les gens en paix regardent d'un air amusé les hommes sales et lourds. Alors il y a ceux qui étalent leurs gueules et leurs mains noires de crasse, déploient leurs godasses blanches de poussière au milieu des petits souliers vernis, balancent les casques et les armes au milieu des gens en paix et bousculent ces gens en paix parce qu'ils pensent que leur place serait parmi les gens en guerre. Et puis il y a ceux qui trouvent le contraste vivifiant pour l'esprit et se rafraîchisSent en regardant lesfilles. A bout portant. Cette année-là, lesfilles ont des jupes bouffantes, les cinémas donnent les Tricheurs de Carné, dans tous les juke-boxes on entend Paul Anka 14

chanter Diana. Il Y a les Pieds-Noirs. Ils parlent un françats truffé d'expressions et de tournures espagnoles, ponctué d'interjections crachotantes et passe-partout. Le sexe y tient une place prépondérante, dans les mots et dans les gestes comme dans les esprits. Lesjeunes gens sont beaux. Garçons et filles bien bronzés, bien habtllés, bien nourris, orgueil des famtlles. Une fots mariés et casés, ils s'empâtent vite sous le poids de la bonne chère et des marmots. Mats ils conservent longtemps la beauté du diable, quels que soient leur travatl et leur milteu. Milteu clos malgré la bonne franquette apparente. Chacun à sa place et la société pour tous. On ne badine pas avec l'honneur et le temps est de l'argent, ee ne sont pas les poètes qui construtsent les colonies. Le cœur sur la main, les deux pieds sur la terre. Soltdement accrochés sur la terre. Travatl, famtlle, patrie, au rythme d'une sous-préfecture. Vichy-sur-Mer sous le soletl d'Afrique. Et puis tl y a les Arabes. On ne sait pas très bien où ils sont, partout et nulle part. Atlleurs. C'est très agaçant, les Arabes, paree qu 'tly a les bons et les mauvats. On les confond. Du reste ils se ressemblent tous. On ne sait pas non plus ee qu'ilsfont. Ils attendent. Ils ont l'habitude. Stlence. Longue plainte d'un chacal. Des chiens répondent, aboyant tout près. Le stlence retombe. La nuit. L'été, les nuits d'Algérie sont tropfaites pour la guerre. L'abîme du ciel surchargé d'étotles et leparfum de la terre exhalant sa chaleur énervent et grisent les hommes. L'âpreté de ce que leurs mains touchent et l'étrangeté des formes que leurs yeux dtstinguent les rendent cruels. La nuit, les vtllages se barricadent, les postes mtlitaires allument les projecteurs de leurs miradors, le pays se transforme en un immense champ de batatlle trompeusement vide. Il y a des hommes qui se cachent et, pour eux, la route familière devient le terrain découvert qu 'tlfaut traverser, le stllon représente un obstacle contre lequel bute le pied, la vigne est la sonnette d'alarme que déclenche le frôlement du tretllts. La nuit voit la peur et le courage de ceux qui craignent la lumière de la lune et l'aboiement des chiens. La nuit sait la patience de ceux qui attendent, la prudence de ceux qui chassent. La nuit juge.

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De nouveau, une mitratllette hache le stlence, tirant à petites rafales rageuses. Hurlements de femmes. Un enfant pleure avec beaucoup de brutt, avec lassttude. un gosse a trouvé cettefamtlle égorgée durant la nuit. Etendus sur le dos, les hommes sont altgnés devant la mechta. Vêtements en désordre, gluants de sang, matns crispées sur la terre. La tête renversée en arrière, le menton dressé découvre le cloaque de chatrs, de vetnes, de muscles et de carttlages broyés qut remplace la gorge. Sous les yeux dtlatés, dans chaque bouche la verge est enfoncée. Lesfemmes sont à l'tntérieur, au mtlteu de l'untque ptèce. Elles sont égorgées après avotr été vtolées. A moitté nues, le sexe sanglant béant entre les cutsses largement écartées. La plus jeune a le ventre ouvert et, de ce ventre écarlate sort, avec l'tntestin crevé, le crâne difforme d'un fœtus. Ily a des mouches partout. Un autre gosse a vu trop de choses. Un sotr, un très beau sotr de jutllet, on l'emmène hors de la vtlle. Afin que personne ne le vote durant la traversée de l'avenue princtpale, on leforce à s'allonger dans lefond de l'half-track à côté d'un autre prisonnter, mort celut-là. Les types de l'escorte échangent des saluts sonores avec les copatns tnstallés aux terrasses de café. On arrive dans la campagne, on s'arrête à proxtmité d'un douar. Brutts lotntatns de conversattons, rires de petites filles qut jouent. Le sous-offtcter du 2ème Bureau fatt descendre le gosse et lut ordonne de prendre le cadavre sur son dos. Puts de s'en aller où tl veut, vers le douar où peut-êre habite sa famtlle. Legosse a peur, tl regarde l'homme qut lut parle en tenant sa carabtne à la matn. L'escorte est stlencteuse. Finalement tl obéit, se met en marche avec le cadavre à mottté rigtde qut se balance sur ses épaules. Alors le sous-offtcter porte sa carabtne à la hanche et ttre deux longues rafales. Legosse tombe. Une de ses matns gratte le sol, l'autre cherche les retns. Il gémit. Encore une rafale. Le gosse est tmmobtle, tl se tatt. Le sous-officter marche vers lut et, sans retourner le corps, vtde le reste de son chargeur dans le dos et la tête. Puts tl change de chargeur et donne l'ordre du retour. Dtmanche à mtdt. Oran somnole, le dos tourné au port presque vide. Gruespotntées vers le ctel tnsupportable. La route de la corntche s'en va le long des fleurs. Mers el Kébtr, Atn el Turck, le cap Falcon. La mer tct ronge les rochers, là s'étale sur la plage. Et le soletlplaque les corps sur le sable craquant. La ftlle qut m'accompagne attend sans 16