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GUERRE ET PAIX DANS LORIENT MÉDITERRANÉEN

172 pages
Ce volume regroupe des contributions ayant trait plus spécialement à la Méditerranée orientale. Deux s’intéressent à la Grèce ancienne, deux autres sont consacrées à des contrées méditerranéennes (Malte et le monde slave), deux portent sur le monde musulman (arabe et turc). D’autres études viennent compléter ce travail : l’une d’entre elles traduit l’influence de l’Orient sur l’Occident en histoire de l’Art ; l’autre est une réflexion juridique. Sont ainsi montrées à la fois l’influence de l’Antiquité et l’existence d’une culture méditerranéenne.
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ln mrzmoril1m ){lan 6aud{lm{lt

d'autres qui n'étaient pas historiens du droit, Jean Gaudemet était devenu un mythe. Tous le citaient en exemple et, secrètement, tous espéraient bien, une fois parvenus à son âge, posséder la même vivacité physique et intellectuelle. Lorsque nombreux nous avons décidé, à quelques-uns (nous n'étions pas à

J

EANGAUDEMET EST DECEDE.La nouvelle est à peine croyable. Pour tous les historiens du droit français, beaucoup d'étrangers et pour tant

à cette époque-là),

de fonder Méditerranées,

je me suis adressé

notre maître. Après lui avoir expliqué quels étaient nos buts, je lui ai demandé s'il accepterait de cautionner notre entreprise au moyen de l'immense prestige attaché à son nom. Et il a accepté. Je devrais écrire: bien sûr, il a accepté. L'originalité de notre démarche, notre audace, lui ont plu d'emblée. Même si tout le travail restait à faire, avec un patronage comme le sien nous nous sentions moins seuls. A chaque nôtres. fois que nos réunions se sont tenues à Nanterre, il était des Il a réfléchi avec nous sur la politique de développement à mener pour

l'association et pour la revue. Il nous a éclairés de ses conseils. Lors d'une de nos rencontres parisiennes, il a, sur le thème de la citoyenneté, animé une présidence de séance avec son talent coutumier. Relater la carrière de Jean Gaudemet relève presque de la gageure. Il a tant écrit. Ses ouvrages et articles sont de si grande qualité que tout, chez lui, est important. Il nous a fait l'honneur de rédiger à notre intention un article

intitulé « Moyen Age chrétien et Antiquité. Mariage et vie conjugale. Le droit et
les mœurs familières. (Ive-VIlle siècle) )). Il Y a livré une part des notions Il a prolongé ce pont entre Antiquité qui lui étaient l'étude que lui et Moyen Age à travers avec l'aisance

du mariage, avec sa rigueur coutumière et, aussi, donnait tant de savoir au service de tant de réflexion.

Le lien qui m'unissait à lui était de nature privilégiée. Il avait été le maître de mon maître et c'est de cette manière que j'avais fait sa rencontre. Lorsque la mort nous a eu ravi Romuald Szramkiewicz, nous nous sommes retrouvés seuls, lui, le maître du défunt et moi, l'élève. N'ayant plus de mots,

je l'ai regardé et lui ai murmuré: « Qu'allons-nous devenir, maintenant qu'il )) n'est plus là ? Avec tendresse, il a simplement répondu: « Il reste le grandpère et le petit-fils Aujourd'hui, le grand-père me quitte, lui aussi.
)).

Avec sa génération vide se creuse,

disparition,

c'est

non

seulement symbolisait

un

des

derniers

de sa Le

qui s'en va, mais une certaine parce que Jean Gaudemet

idée de l'Université

qui s'estompe.

avec rigueur

et solidité

l'Université française: sa notoriété lui conférait une dimension quasi mythologique, les remises en question qu'il faisait de lui-même montraient aussi ce qu'était un vrai maître. Sans se renier, il a su s'adapter aux changements d'un siècle qui n'en fut point avare. Il était ce que nous rêvons d'être: infrangible et intelligent. Jacques

BOUINEAU

Mridit!ZrraDri!Z$
Revue de l'association N° 29

Méditerranées

-

2001

6uçzrrçz çzt paiX

dan~ l'Oriçznt m~ditçzrran~çzn

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

HONGRŒ

ITAUE

L'illustration de couverture est extraite de l'HypnerotornaLhia Poliphili (le songe de Poliphile) l, ouvrage de Francisco Colonna, écrit en 1467 et imprimé par le Vénitien Alde Manuce en 1499.
@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-2127.-3

1 Curieuse fantaisie allégorique, en un mélange de latin et d'italien (avec des passages en grec et en hébreu) ; l'ouvrage, illustré de belles gravures sur bois d'un artiste inconnu, est considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs livres illustrés de la Renaissance.

Membres d'honneur: Guillaume CARDASCIA

(professeur émérite d'Histoire du Droit - Université Paris II - Assas)

Directeur de publication: Jacques BOUINEAU (coordonateur de la filière française de Droit de l'Université du Caire) Comité de lecture Hassan ABD ELHAMID

(professeur d'Histoire et de Philosophie du Droit
Chams du Caire) Claude ANDRAULT
(professeur Ivan BILIARSKY d'Histoire de l'Art

-

Université

AÜ1

- Université

de Poitiers)

(maître de conférences d'Histoire du Droit

- Université

de Varna)

Jean-Marie CARBASSE (professeur d'Histoire du Droit - Université de Montpellier I) Pierangelo CATALANO (professeur de Droit romain - Université La Sapienza de Rome) Jean-Marie DEMALDENT (professeur de Sciences Politiques - Université Paris X - Nanterre) Jean DURLIAT (professeur d'Histoire médiévale - Université de Toulouse-le-Mirail) Jean-Louis GAZZANIGA (prêtre, agrégé de Droit) Gérard GUYON (professeur d'Histoire du Droit - Université Montesquieu - Bordeaux IV) Andréas HELMIS
(professeur d'Histoire du Droit

-

Université

d'Athènes)

Sophie LAFONT (professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes) Bernadette MENU

(directeur de recherche au C.N.R.S
Cemil OKTAY (professeur Marie-Luce PAVIA de Sciences Politiques

- Montpellier)
d'Istanbul) I) de Montpellier

- Université

(professeur de Droit Public

- Université

Secrétaire de rédaction: Solange SEGALA (maître de conférences d'Histoire du Droit

- Université

de La Rochelle)

pOrZm~
~ur un rochçzr d~~çzrt,l'çzffroidçz18 n8turçz,
'r)ont 1'8ridçz ~ommçzt ~çzmblçz touchçzr lçz~ ciçzuX, Circ~, pâlçz, intçzrditçz, çzt 18 mort d8n~ lçz~ yçzuX, plçzur8it ~8 funçz~tçz 8vçznturçz. ka ~çz~ yçzux, çzrr8nt ~ur lçz~ flot~, 'r)'tlly~~çz fugitif ~çzmb18içznt ~uivrçz18 tr8Cçz.

ellçz croit voir çzncor ~on vo18gçz h~ro~ ; et, cçzttçzil1u~ion ~oul8gçz8nt ~8 di~grâcçz, ellçzlçz r8ppçzllçz çzncçz~mot~, CJu'intçzrrompçznt cçznt foi~ ~çz~plçzur~ çzt~çz~~8nglot~ : Cruçzl 8utflur dçz~ troublfl~ dfl mon êmfl, CJufl18 piti~ rflt8rdfl un PflU tfl~ p8~ ; Tournfl un momflnt tfl~ YflUX~ur Cfl~ c1imat~, et, ~i cçzn'çz~t pour p8rt8gçzr m8 flammfl, 'R.çzviçzn~ moin$ pour hâtçzr mon tr~p8~... du C'çz~t 8in~i qu'çzn rçzgrçzt~~8 doulçzur ~çzd~c18rçz. Mai~ biçzntôt, dçz~on 8rt çzmploY8nt lçz~çzcour~, pour r8ppçzlçzr l'objçzt dfl $çz~tri~tçz~ 8mour~ el1çz invoquçz à gr8nd~ cri~ tou~ lçz~diçzux du T~n8rçz, kçz~ parquçz~, N~m~~i~, Cçzrb~rçz,phl~g~ton, et l'inflçzXiblfl11~catfl, çztl'horriblfl ~lflcton. ~ur un 8utçzl ~8nglant 1'8ffrçzux bûchçzr ~'811umçz; 1>8foudrçz d~vor8ntçz 8u~~itôt Ifl con~umfl ; Mil1fl noirçz~ V8pçzur$ ob$curci$~flnt lçzjour; kçz$ 8$trfl~ dfl 18 nuit intçzrrompflnt Iflur cour~çz, kçz$ flçzuvçz$~tonn~~ rçzmontçznt vçzr~ lçzur $OUrCfl,

et pluton m~mçztrçzmblçz çzn~on ob$cur ~~jour.
Jçz8n-~8pti~tçz 'R.ou~~fl8U

CIrei (c8nt8tçz)

~omm8jrlZ
Jacques Bouin eau
Éditorial.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

11

Anne Coulié Guerre et paix dans les mondes grecs à l'époque classique Maria Youni Ennemis ou amis : traités entre poleis de l'antiquité grecque Ivan Biliarsky Un cosmopolitisme entre la beauté et la sainteté
Simon Mercieca Le récit de la guerre de Troie par Homère et la chronique du siège de Malte de 1565 par Francesco Balbi da CoreggiD : quelques observatiDns sur un héritage socioculturel commun

15 29 39

51

Hassan Abd Elhamid La notion de «( Djihâd

»

dans les textes classiques

de l'Islam

63

Jean-Marie Demaldent Sur la conquête ottomane, avant la prise de Constantinople Claude Andrault-Schmitt L'imitatiDn des apôtres et le martyre au combat
Marc Nicod Le testament Comptes rendus du militaire (de l'enlèvement des Sabines à Verdun)

93 117
151 161

éditorial

méditerranéenne. Telle est notre démarche générale, telle retrouve ici, à travers des contributions qui portent pour la plupart elles, mais non exclusivement, sur la Méditerranée orientale.

L

E LECfEUR TROUVERA DANS CE VOLUMEquelques établir l'influence de l'Antiquité et la

études

destinées culture

à

réalité

d'une

elle se d'entre

La guerre se présente comme l'état naturel des choses. Telle était la conviction des anciens Grecs, nous rappellent Anne Coulié et Maria Youni. La paix n'existe donc pour ainsi dire qu'en mythe, à l'âge d'or, ou bien par opposition à la guerre; de fait, la première fonne de classement des citoyens dépendait Christ Athènes de leur participation évoluent. ne connaît à la guerre. que les choses C'est au IVrne siècle avant JésusEn effet, durant le siècle de son apogée,

la paix qu'un an sur trois. Mais ceci ne signifie pas que la

Grèce soit ravagée en pennanence ni sa population décimée: les guerres sont saisonnières et les morts peu nombreux. Du moins en va-t-il ainsi jusqu'à la Guerre du Péloponnèse, date à laquelle la conception de la guerre se modifie (Sparte veut asphyxier Athènes) et où, par effet de conséquence, on voit émerger une réflexion sur la paix et, à tenne, se dégager un idéal panhellénique, les Barbares où Xénophon pour maintenir et Platon, par exemple, prônent la paix entre les Grecs. terminologiques du qui à la 11 la guerre contre

Ivan Biliarsky et conceptuelles monde. L'auteur paix, de lumière.

propose une réflexion sur les différences

qui séparent la vision chrétienne de la vision païenne commence par réfléchir sur les mots grecs et paléoslaves
» vient

désignent le monde et note que l'origine du mot « monde
Or le Seigneur est évidemment

de la notion de
assimilé

toujours

Jacques Bouineau

lumière,

par opposition

au malin, qui est ténébreux.

Et si le monde chrétien,

dans sa conception de l'espace et du temps, diffère largement du monde païen, il n'en va peut-être pas de même quant à la conception de la sainteté du monde; dans les deux cas, le cosmos est le monde sacré, c'est-à-dire qui s'oppose à l'univers des étrangers. celui

Simon Mercieca se livre à un parallèle entre l' liade et la Chronique de Balbi. Il montre que les deux récits débutent par une description du voyage, que la manière de décrire les scènes de guerre est semblable, comme est semblable identiques le désir des assaillants à penser ou copiés servilement de regagner leur patrie. Ces similitudes ne de si doivent pas conduire relever des nuances: Homère les campe que nous sommes l'un sur l'autre. en présence les victimes en démographe. de deux récits de la guerre, Et pourtant,

En effet, il est possible

ainsi, en ce qui concerne en poète, Balbi les compte

l'impression globale qui reste après cette mise en parallèle est que l'esprit qui anime les deux récits est de la même veine (Balbi, comme Homère, va jusqu'à associer la guerre à d'autres catastrophes naturelles comme les famines ou la peste). Cela tient au fait que Balbi a adapté son récit au mythe de l'Riade, technique ((avant-gardiste» pour reprendre les mots de l'auteur de l'article, unique en tout cas pour l'époque où elle s'est produite, mais témoin à la fois d'une influence de l'Antiquité et d'une culture méditerranéenne. Pour Hassan Abd Elhamid, la notion de Djihâd est une notion religieuse, qui signifie la lutte dans le chemin de Dieu. Elle porte donc en soi un sens à la fois moral, spirituel de l'islam; ainsi variera-t-elle et militaire et se trouve tributaire Quant au discours de l'histoire coranique selon les époques.

au sujet de cette notion, il est amibigu : si, de manière théorique, la paixest préférable à la guerre, de manière empirique, et parce qu'il faut veiller à l'expansion de l'islam, la guerre devient une nécessité. De façon concrète, les relations du monde musulman avec les autres dépendra de l'attitude de ces derniers devant le message de l'islam; plus la résistance sera forte, plus éloignée sera la paix. Et l'auteur spécifique au monde musulman, toute puissance hégémonique de conclure mais traduit que cela n'a peut-être rien de au contraire les relations que Jean-Marie Demaldent militaire et conquérant.

entretient

avec ses voisins.

Au siècle d'or de son existence (1453-1566), nous rappelle que l'Empire ottoman est un empire

L'histoire en commence avec les razzias lancées par les ghazi (nomades) vers les empires occidentaux; les Byzantins, en lutte les uns contre les autres après la défaite de Mantzikert, utilisent des ghazi turcs à leur service. C'est cette histoire 12 que l'auteur s'attache à nous relater, avec un luxe de détails

Éditorial

précieux.

La politique clairement

des Balkans,

cet équilibre toujours

menacé,

transparaît d'alliances, puisque la celui

parlaitement les politiques

au cours de ces lignes. Les retournements rien n'y manque. Même le paradoxe,

contradictoires,

mort de Murad II (1451) signe l'arrivée au pouvoir du parti de la guerre,

de Mehmed II, le futur conquérant de Constantinople, perçu par les populations chrétiennes balkaniques comme une promesse de paix, après des siècles de guerres incessantes. Claude Andrault-Schmitt s'appuie sur l'observation de l'église des templiers de Paulhac pour comprendre la fusion entre le combat des martyrs et le martyr au service de la foi, c'est-à-dire la mutation iconographique qui change les combats en supplices. Elle constate que les commanderies de la Creuse utilisaient la paix en Occident pour soutenir l'effort de guerre Orient, mais qu'à Paulhac, l'heure n'est plus à la représentation narrative en de

faits d'armes. Et elle en vient à se demander si le type de représentation qu'elle a sous les yeux ne constitue pas l'expression d'un découragement, voire d'un doute religieux, lié aux succès des Turcs et aux échecs des chrétiens, puisque lors du concile de Lyon de 1274, les délégués du Temple sont priés d'agir pour la défense de l'Ordre et de la chrétienté. Marc Nicod rappelle que le testament est connu dès les premiers temps de l'époque romaine. Et que ce soit à en droit romain ou en droit français, le testament du militaire jouit d'un régime dérogatoire; le mineur de plus de seize ans sous les drapeaux peut ainsi disposer de la même quotité que le majeur, alors que s'il n'était pas militaire il ne pourrait disposer que de la moitié. Tant chez Daguesseau que dans le code de 1804, la forme olographe est privilégiée. Toutefois, le souci constant du législateur a été de limiter les risques de dérive qui auraient pu résulter d'une trop grande absence de formes. C'est pourquoi, en droit romain comme en droit français, ce testament d'exception jouit d'une validité limitée dans le temps. Toutes ces contributions, révélatrices de cette culture méditerranéenne née de l'Antiquité, suscite l'esquiver. nous projettent dans un monde où la guerre, inévitable, des productions de l'esprit, destinées à la conjurer à défaut de pouvoir

Jacques

BOUlNEAU

13

6urzrrrz rzt paix dan$ frz$ mondrz$ grrze$

à f~poqurz efa$$iqurz

interruption de l'état de paix, les Grecs l'ont perçue comme l'état naturel des choses. La guerre est la traduction sociale d'un phénomène cosmique. Héraclite, le penseur du mouvement, du flux perpétuel, voit dans la guerre le moteur de l'univers: « Polémos est Père de tout, Roi de tout». Un bon siècle plus tard, Platon réaffirme cette vision du monde en la

C

ONTRAIREMENT NOS USAGES MODERNES où A

la

guerre

est

une

transposant

dans le domaine politique.
les autres largement

«

Ce que la plupart des gens appellent
chaque cité ne cesse dans une guerre sans déclaration» attestée dans la Grèce archaïque et

paix, ce n'est qu'un

mot. En réalité de par la nature,

d'être engagée contre toutes (Lois, 626 a). L'identification, classique, existence Dans symétrique. par la guerre.

du soldat et du citoyen explique que la cité s'affirme et légitime son ce contexte, la guerre et la paix ne forment pas un couple Hortnis dans le mythe, où elle est renvoyée à un âge d'or, la paix elle ne

n'a pas d'existence propre. Elle ne constitue pas un concept autonome, se laisse appréhender que sur fond de guerre.

C'est donc dans son articulation particulière à la guerre que la paix se défmit en Grèce: dans et par rapport à un état de guerre, qui dénature la paix et la réduit à une trêve. Cependant, on constate à la fm du "if et au cours du 15

Anne Coulié

IV siècle avo J.-C., la lente émergence

de l'idée de paix qui semble intimement

liée au changement du statut de la guerre. L'échec de cette aspiration à la paix, le décalage entre l'idéal naissant et la réalité éclaire le cadre politique et mental de la Grèce des cités.

La paix et l'état de guerre
Comment les Grecs pensaient-ils la paix? L'analyse sémantique de la paix offre un premier éclairage sur la mentalité l'époque classique. La sémantique de la paix du champ grecque de

Dans un recueil d'articles qui contribuait, dans les années soixante, au profond renouvellement de la recherche sur la guerre en Grèce ancienne, J. de Romilly analysait le lexique de la paix1. Le terme générique eirènè est rarement employé dans la conclusion d'une paix. Le plus fréquemment utilisé, spondai, désigne les libations qui accompagnaient l'échange des serments et par extension la trêve, assortie de garanties religieuses. On trouve aussi des termes généraux comme récente sumbasis, du dossier homologia confirme et sunthêkai l'absence d'un qui signifient vocabulaire l'accord. La reprise

juridique précis, propre au monde de la guerre2. Le terme anôchè note « l'idée d'arrêt, de suspension mais qui n'est pas propre à des hostilités », celui d'ekecheiria, construit sur la racine du mot main, renvoie concrètement « au fait de se serrer la main L'auteur souligne la terminologie « à la fois variée et
)).

floue)) chez les historiens connu pour sa rigueur

de l'époque

classique, L'analyse

y compris

chez Thucydide, complétée par

et sa précision.

de la langue,

l'étude de M. Youni, éclaire la difficulté chez les Grecs de penser la paix à l'intérieur d'une sphère autonome et autrement que sous la forme d'une trêve intervenant ponctuellement dans un état de guerres endémiques.

1
2

J. de Romilly,
Paris, 1968, J. N. Corvisier, 91.

« Guerre

et paix entre cités

»,

Problèmes de la guerre en Grèce ancienne,
grecs (490-322), Paris, 1999, pp. 90-

1999 (2e ed.), p. 208. Guerre et société dans les mondes

16

Guerre et paix dans I£s mondes grecs à l'époque classique

2. La paix comme trêve.
L'absence d'un concept autonome pour la penser reflète bien la dégradation effective de la paix en trêve. L'exemple traditionnel d'Athènes qui ne connut permanents, la paix, à l'époque voire ancestraux classique, qu'un an sur trois est éloquent. La guerre fait l'effet d'un fléau cyclique, emprisonnant les cités dans des conflits pour le contrôle

de type religieux ou frontalier

de territoires ou de sanctuaires limitrophes: le site d'Oropos, revendiqué par Athènes, Erétrie et la Béotie, a ainsi changé huit fois de mains de 506 à 3383. A côté de ces querelles bien circonscrites, l'implacable et Sparte, régularité scande des guerres l'histoire des
« la

entre les deux champions première guerre

que sont Athènes (461-446),

relations internationales au v et au IV s.: ce qu'on appelle parfois
du Péloponnèse»

coupée d'une trêve de cinq ans

en 451, se clôt par la paix de Trente ans, une paix de statu quo qui stabilise les relations internationales, en reconnaissant le système d'alliance des deux cités hégémoniques. La paix de Trente ans, réduite à quinze, est rompue en 431 avec le déclenchement d'une nouvelle guerre du Péloponnèse: celle racontée par Thucydide. La paix de Nicias en 421, une paixlarvée, signée pour cinquante ans et qui ne durera que six, consacre là encore le statu quo. La reprise des hostilités en 415 est échelle que les historiens ont comparé fmale d'Athènes et la conclusion de que peu de répit, puisque la guerre hostilités alliances, entre Athènes et Sparte, endémiques, le prélude à une guerre à très grande à une petite guerre mondiale. La défaite la paixen 404 ne laisse au monde grec de Corinthe en 395 voit la reprise des avec il est vrai une force est de constater redistribution la précarité des et la les guerres précédentes.

mais qui prolonge, par bien des aspects,

Face à ces guerres

frilosité des traités de paix, en tout cas au v siècle. Conclus pour un nombre limité d'années (cinquante, trente, voire cinq ou un an) et rarement respectés, ils pouvaient, de plus, faire l'objet de serments renouvelés chaque année, comme nous l'indique Thucydide montrent l'existence le texte du traité de la paix de Nicias retranscrit enfin, de nombreuses entorses floues entre la guerre et la paix. par qui (V, 18. 9). On constate, de frontières

Contrairement au monde romain, les cités grecques ne pratiquent pas « de véritable rite de déclaration de guerre, comme le jet de la lance par les fétiaux »4, ce qui facilite la perméabilité de la guerre et de la paix. De plus, la

3 4

Ibid., p. 112. A. Jacquemin,

Guerre et religion dans le monde grec, Paris, 2000, p. 48. 17