Guerres maronites

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296298927
Nombre de pages : 204
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Ré~gina SNEÏFER-PERRI

GUERRES MARONITES
(1975-1990)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3035-X

A Pascal, à Fadi.

Pour la première fois depuis la fin de la guerre du Liban, un livre ouvre des dossiers secrets sur les conflits inter-chrétiens. Mieux, il montre comment les maronites se sont livrés une guerre dans la guerre. Guerres maronites présente des documents exclusifs sur la politique des Forces libanaises et du parti kataëb et trace le portrait des principaux auteurs du théâtre d'ombre. Bachir et Amine Gemayel, Elie Hobeika, Karim Pakradouni, Michel Aoun et Samir Geagea. Au moment où les maronites du Liban semblent victimes de la paix libano-syrienne, Régina Sneïfer-Perri retrace leur itinéraire, explique leurs alliances et lève une partie du voile sur ces personnages souvent mystérieux. Un livre à lire pour vraiment comprendre la guerre du Liban.

Remerciements

Ce livre doit beaucoup à Pascal qui m'a donné la possibilité de faire des études dans des conditions adéquates. Sa lecture et ses conseils m'ont grandement éclairée. Je suis particulièrement reconnaissante à Stéphane Yérasimos, professeur à l'université Paris VIII, qui m'a apporté ses critiques précieuses. Ce livre fait partie d'un mémoire de D.E.A. en géopolitique, rédigé sous sa direction. Qu'il soit remercié. Je n'oublie pas de remercier sincèrement mes parents et tous les amis libanais qui m'ont encouragée et m'ont facilité les contacts au Liban.

Le Liban

D'après le livre d'Amine Gemayel, le Liban: construire l'avenir

INTRODUCTION

Le 13 octobre 1990, Michel Aoun quitte le palais présidentiel du Baabda pour se réfugier à l'ambassade de France. La guerre du Liban, commencée quinze ans plus tôt, sur fond de présence palestinienne s'achève par un conflit inter-chrétien. Qui sont ces chrétiens du Liban partagés entre Rome et Byzance, Occident et Orient, ville et montagne? Onze communautés chrétiennes, onze représentations géopolitiques différentes d'un pays qui n'a pas eu le temps de devenir une Nation. Le Liban accède à l'indépendance en 1943 grâce à la volonté occidentale de bâtir un rempart chrétien face au monde arabomusulman. Il restera, jusqu'à l'implosion, entre les mains d'une seule de ses communautés: les maronites. Communauté ou clan? Qui sont ces chefs de familles devenus chefs de guerre plus cruels envers leurs frères qu'envers leurs ennemis désignés? A travers la chronologie précise de ces conflits, souvent occultés par l'intervention, dans cette guerre, des puissances étrangères, il existe une lecture particulière de l' histoire des chrétiens du Liban. Les milices, les politiques, les clercs, les « affairistes », les actifs, les spectateurs, tous, à un niveau ou à un
.

autre, acteurs de l'ombre ou de la lumière, sont les protagonistesde
cette autre guerre. Le 22 octobre 1989, les députés libanais réunis à Taëf, en

Arabie Saoudite, signent le « Document d'entente nationale» qui
marque la défaite politique des maronites. Au terme de cet accord, le président de la République - maronite selon le Pacte national de 1943 et chef de l'exécutif selon la Constitution de 1926 - « cesse

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d'être le maître de l'exécutif. Il n'est même plus un arbitre. Son rôle devient plus formel que réel)>>. Les maronites perdent avec cet accord le poste central de l'État, les prérogatives politiques qu'ils détenaient depuis 1943 et surtout les « garanties» accordées lors de la création du Liban en 1920. Cette défaite politique n'est pas le fruit du hasard. Elle est avant tout le résultat d'un affaiblissement de la communauté chrétienne et surtout maronite, dû à l'absence de solidarité et aux conflits internes qui ont secoué cette communauté jusqu'au sein de son Église. La dernière onde de choc, la plus violente, fut celle de la guerre entre l'armée libanaise du général Michel Aoun et les milices chrétiennes de Samir Geagea, le 31 janvier 1990. Elle dessina une nouvelle ligne de démarcation au Liban, au sein même du « réduit chrétien» . Pour connaître les racines de ces conflits, il faut se rappeler qu'au Liban coexistent, à défaut de cohabiter, dix-sept communautés religieuses, sur une superficie virtuelle de 10 452 km2 (une fois et demie le département français de la Loire). La géographie du pays est variée. Une bande côtière étroite avec des villes riches, peuplées principalement de commerçants, souvent ceinturées de « banlieues-confessions» récemment urbanisées, et tournant le dos à des chaînes montagneuses dont les sommets peuvent atteindre 3 000 mètres. Toutes ces populations, des villes ou de la montagne, riches ou pauvres, chrétiennes ou musulmanes, se sont retrouvées dans un seul État créé en 1920 : le Liban. Chacune y apportait son héritage, c'est-à-dire un mode de vie particulier, des alliances, des fortunes diverses, quelquefois même des allégeances. La guerre du Liban est assurément une guerre complexe. Complexe en raison de l'hétérogénéité de la société libanaise, mais aussi en raison des subtilités du jeu régional et international dans cette région du monde. Sur le théâtre libanais, la géopolitique interne s'est, de tout temps, confondue avec la géopolitique externe. La guerre du Liban ne peut s'expliquer par une série de clichés: chrétiens minoritaires menacés par l'intégrisme musulman ou, à l'inverse, chrétiens «isolationnistes» «assiégés» par des
1. MAÏLA Joseph., « Le Document d'entente nationale: un commentaire », in : Les Cahiers de l'Orient, n° 16-17, pp. 157-158.
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musulmans présentés comme les défenseurs de l'arabisme. A chaque époque du conflit, ces clichés ont évolué, mais ils sont demeurés aussi schématiques les uns que les autres: chrétiens proIsraéliens contre musulmans pro-Palestiniens ou pro-Syriens. Au demeurant ces images simplistes n'ont pas résisté longtemps à l'épreuve des faits. Inspirées par les composantes interconfessionnelles de la société, elles ont vite fait de disparaître dans la tourmente des premiers conflits intra-confessionnels. Ainsi, parmi les défenseurs de la cause arabe et de l'arabisme, nombreux furent ceux qui s'étonnèrent des batailles sanglantes entre les « frères» Palestiniens et Libanais. « Dans l'autre camp », ils furent aussi nombreux à s'émouvoir des massacres et des luttes entre chrétiens. Quelles sont les causes de ces drames? C'est ce que nous allons tenter de comprendre.

Il

PREMIÈRE

PARTIE

LES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES DU LIBAN

Onze communautés chrétiennes, reconnues légalement ou de facto, vivent sur le sol libanais. Elles sont, dans leur presque totalité, les héritières directes et lointaines de l'ancienne chrétienté proche-orientale. Ces communautés sont les suivantes: 1) 2) 3) 4) 5) 6) 7) 8) 9) 10) Il ) La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté La communauté maronite, grecque orthodoxe, grecque catholique (melkite), arménienne'orthodoxe (grégorienne), arménienne catholique, syriaque orthodoxe, syriaque catholique, orientale nestorienne, chaldéenne, latine, protestante.

On peut répartir ces communautés en deux groupes principaux: les Églises orientales catholiques soumises à l'autorité de Rome et les Églises dites « orthodoxes» qui rejettent l'autorité du SaintSiège. Des différences d'ordre historique, théologique, ethnique ou culturel ont créé des clivages entre les deux familles mais aussi au sein d'une même famille. Géographiquement réparties sur l'ensemble du territoire dans des « régions-confessions », leur espace géographique a subi de profonds bouleversements démographiques pendant la guerre. Les chrétiens déplacés, surtout ceux du Chouf et du Liban-Sud, se sont retranchés dans les régions où les chrétiens avaient une forte présence politique et militaire, vers le centre du pays en direction du «réduit chrétien », noyau montagneux ouvert sur la mer et 15

s'étendant jusqu'à la partie est de Beyrouth, ou bien vers la zone tampon au sud contrôlée par l'ALS (l'Armée du Liban-Sud) 1. Cependant, la présence chrétienne, toujours minoritaire dans la Békaa et la périphérie du Nord, n'a pas subi d'énormes changements en dépit des événements. Tout au long de la guerre, ces chrétiens ont gardé avec la Syrie de bonnes relations de voisinage. Relations qualifiées par le centre chrétien d'imposées pour cause de « faiblesse» ou de « collaboration».

Les maronites C'est la communauté chrétienne la plus importante sur la scène libanaise, non seulement parce qu'elle est la plus nombreuse mais aussi parce qu'elle a longtemps exercé le pouvoir. Chassés par les Byzantins de la vallée de l'Oronte et d'autres régions du nord de la Syrie 2, les maronites ont rejoint au xème siècle leurs coreligionnaires du Mont-Liban où ils ont trouvé refuge. Enracinés dans la partie nord de cette chaîne montagneuse depuis le sixième siècle (jabal (montagne) Akkar, jubet Bcharré, bilad al-Batroun et bilad Jbayl), ils se sont étendus progressivement vers le sud grâce à des bonnes relations avec les émirs druzes 3 au seizième siècle. Ils se sont développés à jabal Kesrouan, jabal el-Barouk etjabal Jezzine. Retranchés dans les montagnes libanaises, « ils constituèrent un État assez indépendant, qui arrêta l'invasion arabe. Ils optèrent dans leurs montagnes, pour une organisation féodale forte, en vivant longtemps dans un isolement quasi total 4». «Les maronites, pour s'être charnellement identifiés à la Montagne libanaise, s'y sont établis en Nation 5».

]. Une milice locale créée par Israël en 1978 et financée par l'État hébreu. 2. SALIBI (Kamal), Une maison aux nombreuses demeures, éd. Naufal, Paris 1989,270 pages. pp. 156-157. 3. Ibid., pp. 168-169. 4. D'après J'article de P. Abbé NAAMAN Boulos, Le maronitisme: un mode de vie dans ses constantes et variables, cité in : Haliyat , n° 39. S.DE BAR (Luc Henri), Les communautés confessionnelles du Liban, éd. les civilisations, Paris 1983, p.97. 16

Au dix-neuvième siècle, la Montagne, « déjà trop peuplée, qui
subissait le contrecoup de la fabrication de soies artificielles» l, a connu les premières vagues importantes d'exode. Un exode interne vers Beyrouth et un exode externe vers les Amériques, l'Europe et l'Égypte. Implantés tardivement dans les villes côtières et dans la capitale, «ils s'installèrent à proximité du port et des centres d'affaires sur lesquels régnaient alors en maîtres les grecs orthodoxes 2». Mais cet exode n'affecta guère le Mont-Liban qui resta le centre fort des maronites. Du point de vue religieux, les maronites constituent un groupe catholique de rite syriaque. Unis formellement avec Rome depuis 1180, les maronites entretenaient des relations spéciales avec l'Europe occidentale, surtout avec Rome et Paris. L'ouverture du Collège maronite de Rome en 1582 consolida ces relations. Au demeurant, c'est cette ouverture sur l'Occident, leur organisation en une Église solidement constituée, leur importance numérique au Mont-Liban et surtout l'échec économique de la Montagne qui ont poussé les maronites à profiter du mandat français pour réclamer en 1919, via le Patriarche Elias Hoyek 3, la création de l'État du Grand-Liban. D'après Michael Davie, Docteur en géographie, l'Église maronite cherchait, à travers ce projet territorial, à «étendre le territoire des maronites afin d'augmenter les ressources et de résorber la crise démographique des paysans. Les tenants de cette idéologie expansionniste réclamaient la plaine côtière, la plaine de la Békaa, les plateaux limitrophes de la Palestine. Beyrouth et son port étaient des enjeux tout particuliers: centre commercial régional, c'était un port de première importance, le terminus de lignes de chemins de fer, un centre urbain au rayonnement levantin» 4. Sur ce point, il faut signaler que les maronites, à qui les Français avaient confié le gouvernement et l'administration au Liban après 1920, furent fortement influencés par les idées des missionnaires jésuites au Liban.

1. Ibid. p. 108. 2. Ibid p. 108. 3. SALIBI K., op. cit. p.30. 4.DA VIE (Michael), Maître de Conférences Associé, Bilan des Travaux et Synthèse, Université François Rabelais, Faculté de Droit,. d'Économie et de Sciences Sociales, Département de Géographie, Tours, janvier 1993, p. 330. 17

Identifiés à la Montagne libanaise dans leurs débuts, ils finirent par se considérer comme la « raison d'être du Liban ». Antoine Messara, universitaire et Docteur en Sciences politiques, constate qu'il découle de cette confusion entre l'histoire du Liban et

l'histoire de la Montagne « une vision segmentairede l'histoire du
pays et une tendance à privilégier certaines communautés au détriment d'autres dans leur participation à l'édification nationale et, par suite, dans l'appréciation de leur «libanisme ». La perception géographique de l'histoire du Liban se situe au cœur du problème de méthodologie de l'histoire du Liban I». D'ailleurs, dans leur langage, les maronites continuent à confondre maronites et Libanais et maronites et chrétiens du Liban. Gardant leurs complexes de montagnards et la « peur» de leur milieu « hostile », les maronites exprimèrent cette peur par des termes-clés durant la guerre: garantir la liberté des chrétiens du Liban et leur sécurité, refuser la « dhimmitude », vivre dignement, défendre la présence des chrétiens au Moyen-Orient. ... Tout en brandissant la bannière du libanisme, les maronites ont

souvent rejeté le nationalisme arabe, synonyme, selon eux,
d'Islam. Leur origine arabe fut d'ailleurs contestée par un nombre important d'intellectuels maronites. Certains essaient de prouver historiquement que les maronites du Liban descendent directement des Phéniciens et d'autres avancent la thèse d'une Montagnerefuge des chrétiens de la région face à la conquête islamique en 634. «(...) C'est ainsi qu'au cours des deux siècles suivant la conquête arabe, ces réfugiés-résistants se dirigèrent de Mésopotamie, de Syrie et de Palestine vers des zones encore libres (...) où ils se regroupèrent pour conserver leur liberté (.. .). Des syriaques, des assyriens, des syriens araméens, grecs, des chrétiens de toutes les confessions de la «mosaïque orientale », s'acheminèrent donc vers la zone libanaise. Mais l'essentiel de ces groupes était les maronites (.. .). Un foyer national chrétien est né dans cette Montagne libanaise qui refusait de se plier à l'envahisseur 2». Cette tendance chez les maronites n'échappa pas à Israël et en particulier à David Ben Gourion, ancien chef de gouvernement israélien, qui participa à la création de l'État hébreu. Il déclara en
1. MESSARA (Antoine Nasri), Le modèle politique libanais et sa survie, publications de l'Université libanaise, Beyrouth 1983, p.214. 2. PHARES Walid, Le peuple chrétien du Liban: 13 siècles de luttes, Liban 1982, pp. 30. 18

,-,

1954 : « C'est peut-être le moment de créer un État chrétien dans notre voisinage (...). Notre but ne sera pas atteint sans une redéfinition des frontières du Liban. Mais si nous pouvions trouver au Liban des hommes ou des émigrés libanais qui puissent mobiliser pour la création d'un État maronite, des frontières élargies et une importante population musulmane ne leur seraient plus utiles» 1. Les maronites ont eu une réaction de défense qui s'est traduite par la militarisation du parti Kataëb 2, à majorité maronite, et la mise sur pied des «Forces libanaises ». «Comme celles-ci percevaient le danger que les Palestiniens au Liban faisaient courir à la présence chrétienne au Levant, il y a eu une concordance de vues, à un moment bien précis de l'histoire entre Israël et les forces chrétiennes. Israël était menacé dans son ghetto par les « terroristes» qui vouaient à la destruction de la « seule démocratie du Moyen-Orient qui lutte pour l'Occident », tandis que les maronites défendent « leur Montagne, leur patrimoine, leurs liens avec l'Occident contre les étrangerset les gauchistes» 3. Shimon Shiffer, journaliste politique à Tel-Aviv, révèle dans son livre « Opération boule de neige» que « Georges Edouane, l'un des premiers à frapper à la porte de l'Ambassade [d'Israël à Paris], se présenta comme le leader du Tanzime 4. Viennent après lui, les représentants des grandes familles chrétiennes, des Églises et des ordres religieux du Nord et du Sud-Liban» 5. Georges Edouane est maronite et les grandes familles concernées, d'après cet ouvrage, étaient les familles Gemayel et Chamoun, maronites elles aussi. Il faut rappeler ici que l'État libanais et l'État d'Israël étaient en situation d'armistice et que ces entretiens avec l'État hébreu sont sévèrement condamnés par le Code pénal libanais. Paradoxalement, les manœuvres des maronites avec des puissances étrangères ne furent pas limitées à Israël. Ils composèrent avec la Syrie. Le premier juin 1976, les premières unités régulières de l'armée syrienne pénétrèrent au Liban à l'appel du parti Kataëb, présidé par un maronite, avec l'espoir qu'elles
I . Article publié dans Le Monde diplomatique, sep. 1982 : Un vieux rêve israélien : fût-ce un simple major. 2. Cf. Parti Kataëb. 3. Article publié in : Haliyat n° 41, Espace géographique et stratégie militaire. 4. Cf. AI-Tanzime. 5. SHIFFER Shimon, Opération boule de neige, éd. J.C. Lattes, Paris 1984,312 pages, p. 27.

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feraient taire la résistance palestinienne. Seul Raymond Eddé, leader du Bloc national, maronite modéré, déclara: « Le Liban, par le comportement criminel de certains dirigeants chrétiens, vient de
passer sous mandat syrien
1».

Forts de leur situation, les maronites développèrent dans le Liban contemporain, des partis et des formations politiques qui dominèrent la scène politique. Cette domination s'est affirmée pendant la guerre. «C'est avec la guerre et la militarisation en résultant, que le « maronitisme traditionnel », jusque-là dirigé par des notables et des parlementaires tels Béchara EI-Khoury, Fouad Chehab ou Raymond Eddé, devint un « maronitisme de partis », sous l'égide de Camille Chamoun ou Pierre Gemayel, puis avec une génération de combattants, le «maronitisme militaire» de Bachir Gemayel, Michel Aoun ou Samir Geagea. Au nom du changement et du renouvellement, c'est aux chefs en treillis que les notables civils laissèrent la haute-main sur la communauté 2». Défenseurs acharnés de l'État où ils détiennent les postes-clés 3, les maronites militarisés ne surent pas défendre cet Etat, jugé par les autres communautés comme l'expression du maronitisme politique. Leurs formations politiques devinr~nt un genre de « gouvernement de l'ombre» ou un Etat dans l'Etat qui partageait avec celui-ci, à part la charge de la défense de la communauté chrétienne, le prélèvement des impôts sur les résidents des zones contrôlées et la taxation de larges secteurs de production, la police, les tribunaux, les services secrets, les syndicats mais aussi le social et les relations extérieures.

1. ln : Le Monde, 24 janvier 1976. 2. PAKRADOUNI Karim, Le piège, éd. Grasset-FMA 1991, 314 pages, p.226. 3. Il s'agit de la présidence de la République, 30 sièges au Parlement et le nombre le plus élevé de portefeuiUes au sein des cabinets ministériels, du Commandement en chef de l'armée et de la fonction publique, du tiers des postes de la première catégorie d'ambassadeurs, directeurs généraux et directeurs. A Baabda, la direction générale de la présidence de la République, des affaires étrangères, les ambassades, du Saint-Siège et de Paris; à l'Intérieur, la direction générale de la Sécurité et le poste d'administrateur du Liban-Sud; à la Justice, les charges de procureur général du Mont-Liban, de président de la Cour de cassation « tribunal militaire », de premier président près de la Cour d'appel de Beyrouth, de président de la Cour d'appel du Liban-Nord, ainsi que quelques présidences de Chambres, puis le poste de bâtonnier de l'Ordre des avocats et de président du Conseil supérieur de la magistrature; à la Défense tout l'état-major du 2ème bureau; à l'Information, la direction générale du ministère; aux Finances, Je poste de gouverneur de la Banque du Liban.... 20

N'est-ce pas Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises I, qui déclarait en janvier 1978 : « Chaque département de l'État libanais doit avoir son répondant à l'intérieur du secrétariat général du parti Kataëb, pour qu'il puisse faire le contrepoids des décisions qui sont prises en politique étrangère, financière, militaire etc., et afin que nous puissions vraiment établir ce contrôle sur l'État et pouvoir, éventuellement, par notre propre politique déterminer la politique

officielle 2».
Avec l'évolution de la guerre, les « traditionalistes» maronites quittèrent la scène politique, pour une raison ou une autre, et cédèrent leur place à une génération d'« extrémistes» qui avait grandi sur un terrain de violence. Une génération qui ne croyait plus àun Liban multiconfessionnel. Ces « extrémistes », héritiers des partis et des milices maronites, développèrent l'idéologie d'un foyer national chrétien et œuvrèrent à instaurer les esquisses et les infrastructures de cet État en attendant le temps opportun de sa proclamation. L'opposition dans les régions contrôlées par les formations politico-militaires maronites était tolérée dans la mesure où elle servait l'intérêt de ces formations. Toute opposition, toute décision prise sans leur accord était réprimée. Les autres communautés chrétiennes virent aussi leur liberté de décision politique limitée. «Ouverts au pluralisme culturel, les maronites refusent le pluralisme politique, affirme Karim

Pakradouni, « pour eux, ce qui est bon pour les maronites est bon
pour tous les autres chrétiens» 3. Les maronites accaparèrent la décision politique en s'imposant comme les seuls représentants de toutes les autres communautés chrétiennes. Le meilleur exemple reste les Conférences du dialogue national à Genève et Lausanne en 1983-1984. Entre les maronites, c'est la loi du plus fort qui régnait. Fascinés par le pouvoir, ils utilisèrent tous les moyens pour y accéder et y rester. Entre eux, ils se livrèrent à des .luttes et à des batailles sanglantes qui dépassèrent parfois par leur violence les batailles avec 1'« ennemi».
I. Cf. Forces libanaises. 2. ln : Magazine, hebdomadaire libanais en langue française, janvier 1978. 3. Entretien personnel le 31 décembre. 1991, Paris. Karim Pakradouni est un arménien orthodoxe, secrétaire général du parti Kataëb, vice-président des Forces libanaises de 1986 à 1989 et proche collaborateur des présidents Elias Sarkis et Bachir Gemayel. 21

L'affaiblissement de la communauté maronite n'épargna pas son Église q~i perdit son pouvoir et son prestige. En pleine décadence, l'Eglise, ciment historique des maronites, s'éloigna progressivement de ses fidèles. Son rôle traditionnel, celui de la défense de cette communauté, était passé aux mains des partis et des milices. En réaction aux conflits au sein de la communauté, le patriarcat maronite se contenta de diffuser des communiqués confus et nuancés. Face au Patriarche qui se détachait de ses fidèles, des moines maronites participèrent à la guerre de façon très active. On a vu des moines porter des armes aux premiers rangs sur les lignes de démarcation, participer à la vie politique comme membre de plein droit du Front libanais 1, s'activer sur le plan idéologique pour donner des assises historiques à la « résistance chrétienne », refuser l'arabité du Liban et acclamer le fédéralisme. Ils étaient les maîtres à penser de cette résistance et ses inspirateurs. Tout ceci contribua incontestablement à l'affaiblissement de l'image du Patriarche maronite. Il faut se rappeler, dit Georges Corm, historien libanais, que « l'ordre des moines fut créé par les civils au Mont-Liban et plus précisément pouvoir du Patriarche 3. » Ce déclin du patriarcat maronite et sa passivité dans la vie publique durant la guerre face à une présence de plus en plus active des moines maronites est dû à plusieurs facteurs: Le patriarcat maronite, « le plus gros propriétaire du pays », réputé riche du fait de son capital foncier, fut inefficace, au moment des crises graves, sur le plan social et humain, au moment où les moines s'occupèrent directement de ces problèmes sociaux et restèrent proches des soucis de leurs fidèles. Le clergé maronite, lié au patriarcat, apparaît comme un « fonctionnaire» de l'Église et le moine comme son « serviteur », dans le sens où les prêtres touchent des rentes ré~ulières ce qui n'est pas le cas des moines. Ceci créa au sein de l'Eglise maronite une lutte de classes: la classe riche, celle du clergé, du Patriarche et des évêques et la classe pauvre, celle des moines. Politiquement, le patriarcat maronite fut inconditionnellement l'allié de 1'État, du président de la République maronite et des

par la famille EI-Khazen à Kesrouan 2 dans le but de contrer le

.

.

.

1. Cf. Front libanais. 2. La famille EI-Khazen joua un rôle prépondérant chez les maronites dans la politique du Mont-Liban aux dix-septième et dix-huitième siècles. 3. Entretien personnel, décembre 1991, Paris. 22

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