Henry James ou le fluide sacré de la fiction

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Placé d'emblée sous le haut patronage de cet Apollon vainqueur du serpent Python en qui Henry James reconnaissait obscurément son double onirique, cet ouvrage, a été concu comme un état des lieux de la recherche jamesienne, un lien entre ces chercheurs qui traquent le(s) secret(s) du master. De fait, si les méthodes divergent, les résultats, eux convergent : se dégagent ici les lignes de force d'une critique qui s'est penchée sur les aspects majeurs de l'oeuvre : L'étranger, Une comédie humaine, La question de l'écriture, L'art de la scène, Le fantastique, Traduire Henry James.
Publié le : mercredi 1 avril 1998
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EAN13 : 9782296357952
Nombre de pages : 288
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MAQUETTE

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Edith AH-PET -DELACROIX, Marie-Pierre RIVIÈRE, Sabine T ANGAPRIGANIN MAQUETTE DE COUVERTURE : Bernard REMY

@ SERVICE DES PUBLlCATIONS LABORATOIRE APPLIQUÉE DE ET RECHERCHE EN TRAITEMENT CARTOGRAPHIE DE L'IMAGE HUMAINES

FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION Campus universitaire du Moufia 15, avenue René Cassin BP7151 - 97 715 Saint-Denis Messag cedex 9 phone: 02-62-93-85-85 copie: 02-62-93-85-00

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~

@ L'Harmattan,

1998

7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris
La loi du Il mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est jJlicite.

ISBN:

2-7384-6315-0

FACULTÉ

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

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textes réunis par Sophie Geoffroy-Menoux

Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Université de La Réunion

-

Collection « Américana »

Cet ouvrage a été publié grâce au concours

du Conseil Général et du Conseil Régional

de La Réunion

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)-CANADA H2Y lK9

DANS LA MÊME COLLECTION

GEOFFROY-MENOUX, L'Harmattan, ROMERA ROZAS, L'Harmattan,

Sophie, collection Ricardo, collection

Miroirs d'Outre-Monde.
« Américana », 1996.

Henry James et la création fantastique.

Paris:

L'univers hUlnoristique
« Américana»,

de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares.

Paris:

1996.

TARDIEU, l-P.,

L'Église et les Noirs au Pérou, XVIe

et )(Vlle

siècles,

2 tomes, Paris:
'

L'Harmattan,

1993.
TERRAMORSI,

Bernard, Le mauvais rêve américain:
aux États-Unis. Paris: L' Harmattan,

les Origines du Fantastique et le Fantastique
collection « Américana», 1994.

des Origines

TERRAMORSI, Bernard, Henry James ou le sens des profondeurs. Paris: L'Harmattan, 1996.

Essai sur les nouvelles

fantastiques.

Illustrations de couverture et de 4e de couverture: Eugène Delacroix, Apollon vainqueur Python, 1850-51, Musée du Louvre, Plafond de la Galerie d'Apollon (détail).

du serpent

Remerciements

Je tiens à rendre hommage à tous ceux qui ont rendu possible cette publication, des contributeurs aux « petites mains» du service des Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines: Marie-Pierre Rivière et Sabine Tangapriganin, et au responsable du Laboratoire de Cartographie Appliquée et Traitement de l'Image, Bernard Rémy. J'ai une pensée toute particulière pour Bernard Terramorsi, qui fut à l'origine du projet, et pour le CRLH qui, avec cet ouvrage, aura permis la publication de trois études sur Henry James en deux ans.

Sophie Geoffroy-Menoux

Avant-propos

lacé d'emblée sous le haut patronage de cet Apollon vainqueur du serpent Python en qui Henry James reconnaissait obscurément son double onirique, cet ouvrage, dont l'important volume témoigne de ['intérêt suscité par l'œuvre du grand écrivain que fut Henry James, a été conçu comme un état des lieux de la recherche jamesienne, un lien entre ces chercheurs qui traquent le(s) secret(s) du Master. De fait, si les méthodes divergent, les résultats, eux, convergent: se dégagent ici les lignes de force d'une critique qui privilégie (pour des raisons historiques, épistémologiques, ou idéologiques ?) les questions de l'enfance, du mariage, de la guerre, du voyage, du fantastique, de l'intertextualité, de la musique, du théâtre, et autres questions formelles, alors qu'aux États-Unis, la critique, hantée par les problèmes éthiques, a privilégié la question des mœurs, de la sexualité, et des rapports de James aux minorités. Mais des deux côtés de l'Atlantique, tous reconnaissent la nature paradoxale de l'œuvre, monument érigé à l'absence, et fondé sur la division, et le vide. L'articulation de l'ouvrage en six parties correspond aux différents axes d'analyse ou thèmes choisis par quelques-uns des plus éminents spécialistes de Henry James. Dans la première partie, Georges-MichelSarotte analysel'éternel « observer» que fut Henry James, dès avant l'exil « étranger» à son propre pays divisé depuis la Guerre de Sécession par « une fracture en relation d'homologie structurelle à sa propre division ». La division Nord-Sud, doublée par l'opposition masculin-féminin, se reproduit dans ses relations à l'Europe, en particulier à l'Italie, et Françoise Dupeyron-Lafay nous montre

~

comment « la discontinuité temporellese superposeà la discontinuité territoriale». C'est donc dans un cloître « commeceux d'Italie» qu'a lieu le ravissementdu hérosdissident par
la « sensation océanique» (Sophie Bridier). La deuxième partie évoque «une comédie humaine» dont les contributeurs soulignent les faux-semblants. Pour Philip Stambovsky, le roman Les Ambassadeurs met à nu la double consciousness de Strether, dont la psychosocial construction of character a dû dépasser la perte sous ses trois modes: deprivation, division and abandon. A propos de La coupe d'or, Philippe Chardin conclut au refoulement de conflits

qui émergent « quand affleure le lien adultère» fantomatique, dans un roman dont Geneviève Laigle remet également en question les motivations « morales» du « sacrifice
héroïque ». Dans un tel cercle de famille, l'enfant, loin de correspondre aux topoi de la littérature enfantine utilisée, voire parodiée par Henry James (Anne-Laure Séveno), est « objet et centre de haines» à cause de « ce qu'il sait », situation dont il s'affranchit grâce à sa «dimension intérieure, lieu [... ] vide [... ] du quant-à-soi où se fonde le sujet» (Serge Meitinger).

8

Avant-propos Dans la troisiènze partie, (la « question de l'écriture»), Alain Geoffroy détecte

l'existence d'un « manque essentiel» que viendrait combler l'écriture: fictions « trouées» à la dynamique « vortextuelle ». Nelly Valtat souligne aussi la surcharge tautologique du texte qui fait exister ce nlanque et qui renvoie le lecteur au piège de son attente. C'est que

l'écriture jamesienne est

«

une écriture du retournement» (Evelyne Labbé)qui « tourne

autour du mênle noyau fantasmatique (la négation du corps) suggestif de l'infini de l'abînle derrière lafinitude des surfaces ». Dans la quatrième partie, «l'art de la scène », l'étude des liens transartistiques débouche sur celle des relations de spécularité et des formes et limites de la représentation:

selon Lida lncollingo, les « effets de théâtre» tendent à une « spectacularisationdu privé»
voire à une « mise en abyme» des codes; Hubert Teyssandier analyse la mise en abyme de la représentation (picturale, dramatique, romanesque) à travers l'exemple du portrait par Sir Joshua Reynolds de Mrs Siddons as Tragic Muse dans Ie roman La muse tragique.

Jean-Yves Mondon analyse « les pathologiesdu secret dans "The Figure in the Carpet" ».
Sophie Geoffroy-Menoux montre comment la représentation et l'absence sont liées par la
technique musicale de la fugue

-

le pli étant lié au dépli, et au repli, à l'infini

-

principe

de composition idéal pour ces textes de l'aphanie qui sont autant d'épiphanies. Dans la cinquiènze partie
(<< le fantastique

»), GU1enhaëlPonnau propose également

une réflexionmusicalesur « la voix du passéet le prix du sang» dans la nouvelle « O'lven
Wingrave » et son adaptation opératique par Benjamin Britten. La musique silencieuse de la

présencehante aussi Le tour d'écrou,

«

chant païen» d'après Céline Aubertin, et pour

Roger Bozzetto, le secret, «occulté» ou « impensable» est impossible à avouer. Bernard Terramorsi, quant à lui, analyse les textes fantastiques et notamment la métaphore incongrue du tigre tapi dans la jungle. Les traductrices (sixième partie) insistent à leur tour sur le « système d'énonciation elliptique» qui fait « disparaître le référent comme pour insister sur le facteur-absence» dans les textes autobiographiques (Christine Raguet-Bouvart), et l'architecture rigoureuse mais paradoxale du roman exposée dans les Préfaces (Marie-Françoise Cachin). Enfin, le Master se profile en filigrane derrière le premier Maître, Prosper Mérimée, dans un essai inédit en français, où, derrière l'admiration mêlée de conlpassion et peut-être

de mépris pour un père spirituel qui eut le tort de « vivre », l'on entend malgré l'humour
caustique les accents nostalgiques d'une remémoration narcissique du temps de l'éveil de la vocation artistique. Gageons que les jeunes chercheurs trouveront ici quelques pistes à suivre...

CJftJphie

dfeoffroy-otténoux
Décembre 1997

CRLH,

ef2 'étrâflg-er

Frères et cousins: Henry James et la guerre de Sécession

Georges-MicJzel

Sarotte

UnÎ'oersité de Paris X

Cela n'avait peut-être été que par raillerie, mais son rejet de la carrière avait évidemment soulevé la question de la plume blanche, je veux dire de son courage. Henry James, « Owen Wingrave »

Peut-on refuser de faire la guerre pour des raisons honorables? Peut-on être courageux tout en refusant de porter l'unifonne ? Le courage est-il toujours lié à l'héroïsme militaire? Y a-t-il plusieurs fonnes de courage? Publiée en 1893, lorsque Henry James avait déjà cinquante ans, et près de trente après la guerre de Sécession à laquelle il ne participa pas, la nouvelle «Owen Wingrave » semble vouloir répondre à ces questions. Le protagoniste (le « héros» ?) de l'histoire, Owen Wingrave, est un « grand jeune homme sportif» dont le « beau visage» reflète une « douceur inquiète ». La nouvelle se passe en Angleterre. Membre d'une famiBe aristocratique, où l'on est officier de père en fils (son propre père est mort au service du pays), J'extraordinairement beau Owen prépare le concours d'entrée à l'école militaire de Sandhurst. Soudain il est pris de doute sur sa vocation. A son ami intime, Lechmere, jeune homme banal à tous points de vue, mais bien adapté à son milieu

et décrit comme « petit, costaud et en général sans génie» (273) 1, Owen parle de

« la barbarie imbécile de la guerre », et il se plaint amèrement « que l'on n'ait pas inventé quelque chose de plus intelligent» pour résoudre les différends entre les hommes; il est « décidé à montrer, de la seule façon à sa portée, que lui, en tout cas, n'était pas un aussi prim itif crétin» (285). Il évoque « l'immense malheur de la guerre» (286), tandis qu'au contraire Lechmere défend le « tempérament militaire» comme « le plus noble tempérament du monde» ; pour lui, il n'y a « rien de plus splendide que le cran et l'héroïsme» (287). Autour d'Owen les ,réactions sont diverses: Spencer Coyle, son moniteur, finit par le comprendre: il sait que son élève n'est pas un lâche, et son épouse, qui décrit Owen comme « le plus beau garçon qu'ils aient jamais reçu chez eux» (284), trouve qu'Owen est « trop bien pour devenir un horrible soldat; c'était noble de sa part de souffrir pour ses convictions, et n'était-il pas aussi valeureux qu'un jeune héros, bien qu'il fût aussi pâle qu'un martyr chrétien? » (292-293). Au contraire, le grand-père du
I.
Les numéros entre parenthèses dans le corps de l'article renvoient aux éditions figurant dans la bibliographie. Toutes les traductions sont de moi.

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Georges-Michel

jeune homme, Sir Philip Wingrave l'a « traité de tous les noms» (294), mais Owen se défend: « Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas ça du tout! » (295). De même, Kate Julian, son amie d'enfance, le méprise et l'évite désormais: « Il s'agissait, en fait, d'une famille de soldats, et en tout cas, c'était une demoiselle dont l'idéal viril (sans aucun doute les demoiselles ont toujours eu leur idéal viril) était le guerrier ceint de son baudrier» (309). Cette « vilaine fille », comme l'appelle Mrs Coyle (317), va pousser Owen à dormir dans la chambre hantée de la demeure des Wingrave où était mystérieusement mort leur ancêtre qui, dans un accès de colère, avait tué son fils en le frappant à la tête. Owen sera trouvé mort « à l'endroit même où son aïeul avait été découvert. Tel un jeune soldat sur le terrain conquis» (319). On peut considérer cette nouvelle comme un débat intérieur. Le James de cinquante ans oppose les tenants de l'héroïsme militaire (Sir Philip Wingrave, Kate Julian) aux modérés (Lechmere et Spencer Coyle qui continuent de respecter Owen et cherchent à le comprendre), et surtout aux farouches défenseurs d'une autre forme de courage (Mrs Coyle et Owen). Le moniteur admire la « résistance» du « jeune fanatique» (292) et l'encourage même à « lutter jusqu'au bout », car Owen est « un vrai soldat» (297). En faisant d'Owen un jeune et magnifique sportif au visage sensible, James a voulu montrer qu'un certain idéal viril n'est pas incompatible avec l'objection de conscience. Le refus de porter l'uniforme n'est pas synonyme de lâcheté, ni de peur de la mort. Owen Wingrave « gagne sa tombe» dans l'honneur. Né le 15 avril 1843, Henry James avait exactement dix-huit ans lorsque, après l'attaque de Fort Sumter, le 12 avril, Lincoln lança son premier appel aux volontaires, le 15 avril 1861. Ni Henry ni William, son aîné d'un an, ne participèrent à la guerre de Sécession, contrairement à leurs deux cadets, Garth Wilkinson (Wilky) et Robertson, nés respectivement en 1845 et 1846. Prirent part également aux combats, dans l'armée de l'Union, deux cousins des fils James, William Temple et Gus Barker qui retiendra plus tard notre attention; ils y perdirent tous deux la vie. Les deux frères James ne revinrent pas indemnes: Wilky fut grièvement blessé au flanc, ainsi qu'à la cheville, et Robertson souffrit d'une grave insolation. Ils servirent tous deux comme officiers, Wilky dans le 54th Massachusetts, le premier régiment noir (les officiers étant, bien sûr, tous blancs). Les biographes se sont efforcés d'expliquer pourquoi Henry ne fut pas. volontaire. Si l'on en juge par les lettres de Henry James père, c'est lui qui retint les deux aînés; mais selon certains biographes il est clair que ces deux intellectuels qu'étaient déjà William et Henry ne brûlaient guère de s'illustrer par des actions d'éclat sur les champs de bataille. En outre, Leon Edel affirme que Henry avait dès longtemps adopté une attitude de passivité quasi féminine envers son frère aîné et qu'il n'éprouvait, par conséquent, aucun désir de rivalité guerrière avec tous ses frères américains, nordistes ou sudistes2. James a longuement évoqué la blessure qu'il subit à Newport, le jour même, affirme-t-il, de l'attaque de Fort Sumter, alors qu'il luttait bravement comme pompier volontaire, contre un incendie qui s'était déclaré dans une grange. Leon Edel a, en fait, établi de manière convaincante que cet accident ne se produisit que six mois après l'attaque du fort et trois mois après la première bataille de Bull Run. C'est dans Notes d'un fils et d'un frère (Notes of a Son and Brother), le second volume de son autobiographie écrit en 1914, une cinquantaine d'années plus tard, que James revient sur cette blessure. Il l'évoque de manière si cryptique et
2. Voir l'ouvrage de Leon Ede1, 141-154; celui de F.W. Dupee, 39-42; de S. Gorley Putt, 34~36: et enfin celui de Maxwell Geismar, 397-400.

Frères

et cousins: Henry Jan'leset la guerre de Sécession

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hyperbolique que nombre de commentateurs (Edel, 148) ont cru qu'il suggérait une émasculation. Cela lui permettait de faire d'une pierre deux coups: justifier sa non-participation à la guerre, et, d'autre part, expliquer son célibat, situation toujours suspecte après le retentissant procès d'Oscar Wilde en 1895. Dans ce célèbre passage James identifie sa propre blessure - probablement, selon Edel, « une hernie discale, une sacro-coxalgie, ou une élongation musculaire» (154) -, à celle de son pays:
Je veux dire que j'avais l'impression d'une douleur immense et générale, et il y avait des moments où j'aurais eu du mal à savoir si elle venait surtout de mon malheureux organisme encore si jeune et si prometteur, mais qui avait subi une atteinte particulière, ou bien du corps social qui l'entourait, corps déchiré de miIJe blessures et qui me faisait J'honneur d'une sorte de tragique compagnonnage (4 15).

Après la guerre, les deux frères cadets mèneront une triste vie qui ira s'effilochant, tandis que les deux non-combattants, William et Henry, connaîtront le succès et la célébrité. Tout de suite après la guerre de Sécession James écrivit trois nouvelles mettant en scène des volontaires nordistes: « Histoire d'une année» (<< The Story of a Year»), 1865; «Le pauvre Richard» (<<Poor Richard»), 1867; et « Une affaire vraiment extraordinaire» (<< Most Extraordinary Case»), 1868. A Dans « Histoire d'une année », nouvelle écrite alors que James n'a que vingtdeux ans, la mère de John (Jack) Ford, lieutenant de l'armée de l'Union, blessé sur un champ de bataille du Sud, interdit à Lizzie, la fiancée de Jack de l'accompagner pour le soigner. Le narrateur fait alors un commentaire qui pourrait expliquer la non-participation de Henry à la guerre et qui, vu la proximité des événements, peut sembler plus près de la réalité que ce qui est suggéré dans « Owen Wingrave » :
En fait, c'était un soulagement de se voir refuser toute responsabilité. Comme tous les faibles, eIJe était contente de sortir du courant de la vie, maintenant qu'il avait commencé à s'accélérer. Dans les moments de crise, on écarte tacitement ce genre de personnes, et elles y consentent tout aussi tacitement. Les âmes sensibles trouvent même une certaine jouissance contemplative à rester sur la rive paisible (à côté du bétail qui rumine) et à regarder les tourbiIJons du fleuve impétueux, jouissance qui fait oublier la perte de dignité.

On perçoit déjà là le « travestissement mental» dont parle Edel : James paraît s'identifier à ses héroïnes. Pendant que son fiancé se bat, Lizzie se divertit, fréquente Robert Bruce, un non-combattant. Sur son lit de mort Jack la libère de sa promesse: « Ton cœur a trouvé son vrai gardien; aussi allons-nous être tous les trois heureux. Dis-lui que je le respecte. Dis-lui aussi que Dieu le bénit. Serre-lui la main de ma part» (97). Celui qui va à la guerre meurt et perd I'héroïne du récit. Cependant la bénédiction de Jack au mariage de Robert et Lizzie indique une £orte de participation sans frais à leur union, participation soulignée par la poignée de main que les deux hommes échangent par l'intermédiaire de Lizzie; et Jack sera aussi « heureux» que les deux autres. Gertrude, I'héroïne de « Le pauvre Richard» a trois soupirant. Richard, vingtquatre ans, le plus beau d'entre eux, n'est pas militaire au début du récit. « Passionné », mais « indolent », « indécis », « indiscipliné» et « inculte» (194) ; agriculteur, il s'occupe mal de ses terres. Le capitaine Severn, vingt-huit ans, professeur de mathématiques, s'engage dès le début des hostilités. Enfin, le major Luttrel est officier d'active. Richard, le non-combattant, se sent diminué par le brio des deux officiers. Le favori de Gertrude, le capitaine Severn, est tué au front, et le major se révèle être le méchant de l'histoire: il s'arrange pour contrecarrer l'union de Severn et de Gertrude dont il convoite la fortune. Richard finit par s'engager;

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Georges~Michel

Sarotte

s'il participe à beaucoup de combats, « il n'a aucune cicatrice à montrer» (257). Aucun des trois combattants n'aura Gertrude, le trophée. Alors, à quoi sert de passer le test suprême de la virilité et de risquer sa vie? Le colonel Ferdinand Mason, héros d'« Une affaire vraiment extraordinaire », revient très malade de la guerre: « le mal était tenace et virulent» (329). Si, lui aussi, s'est beaucoup battu, au côté des Volontaires, (comme le lieutenant Ford et le capitaine Severn), à sa grande déception, pas plus que le pauvre Richard, il n'a subi aucune « blessure grave» (331). La « guerre haïe» (335) étant désormais finie, le voilà en convalescence chez sa tante, où il tombe amoureux de Caroline Hofmann dont l'idéal viril, comme celui de Kate Julian (<< Owen Wingrave »), est guerrier. Elle admire beaucoup Ferdinand, «le héros de cent combats» (337). Ferdinand est soigné par le Dr Horace Knight, un jeune homme blond myope qu'il a connu sur le champ de bataille. Ferdinand se croit indigne de Caroline. Pour gagner son cœur, il eût fallu être en pleine forme: « Avoir été brisé, même au service de son pays ne lui servira à rien. Qu'est-ce que cela peut bien lui faire à elle? Elle a besoin d'un homme qui a défendu sa patrie sans se briser: un être complet, intact, bien trempé, invulnérable» (346). Il n'est donc pas jaloux de George Stapleton, autre soupirant de Caroline, qui n'a pas fait la guerre: « Ferdinand n'était pas inquiet, car il avait vu et discuté avec Mr George Stapleton, jeune homme très beau, très bon, très intelligent, très riche, et peu susceptible, selon lui, d'être apprécié par Miss Hofmann» (On ne nous dit pas pourquoi, mais on devine). En d'autres termes, un homme doit prouver sa virilité à la guerre, mais il ne doit pas en revenir émasculé. S'il se laisse mourir en apprenant les fiançailles de Caroline et du médecin, Ferdinand participe à leur union en léguant à Horace « une somme considérable» (366). Dans ces trois nouvelles, écrites très peu de temps après la guerre, les trois officiers nordistes amoureux et aimés de I'héroïne meurent: est-ce par esprit de revanche de la part du jeune Henry qui, d'autre part, a bien fait de ne pas s'engager? Et ses frères l'ont échappé belle qui auraient pu (auraient dû ?) périr; d'autant plus que le retour du capitaine Severn blessé (<< pauvre Richard ») est Le calqué sur celui de Wilky à Newport, en août 1863. Ajoutons que ces trois héros échappent au mariage grâce à la mort et que deux participent indirectement à l'union de la femme aimée et du rival. On pense aux thèses d'Eve Kosofsky Sedgwick ou à celles de René Girard affirmant que la femme ne sert parfois que d'intermédiaire entre deux hommes3. Christopher Newman, le protagoniste de L'Américain (The American), un des premiers romans de James, publié en 1876, est un ancien combattant nordiste parvenu au grade de général avant de faire fortune dans les affaires. S'il s'est couvert de gloire au front, selon le narrateur omniscient: « ses quatre années dans l'armée lui avait laissé un sentiment d'amertume, de colère et de gâchis» (20). Dans la New YorkEdition (révisée de 1907 à 1917), lorsqu'un ami lui parle de la guerre, Newman déclare: « Tu me rappelles un souvenir désagréable» (14). Newman a donc été un courageux et glorieux combattant, mais il semble quelque peu sceptique sur le bien-fondé de cette guerre qui avait laissé à l'auteur un souvenir désagréable à plus d'un titre. Quant à Isabel Archer, l'héroïne de Le portrait d'une dame (The Portrait of a Lady, 1880), elle évoque ainsi Caspar Goodwood, l'un de ses virils galants, trop jeune à l'époque de la guerre pour songer à s'engager: « Cela lui plaisait de croire qu'il eût pu traverser sur un
3.
Cf. René Girar<L A,fensonge romantique et vérité romane.\'lJue. Paris :Bernard Grasset. 1961 Sedgwick, Between Males: EnglÎsh Literature and Nlale HOn1osocial Desire. New York Press. 1985.

Frères

et cousins:

Hennj Janzes et la guerre de Sécession

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coursier au grand galop le tourbillon d'une glorieuse guerre, telle la guerre civile qui avait assombri son enfance consciente et l'adolescence de Caspar» (116). L'ambiguïté d'Isabel reflète celle de James: la guerre est un admirable test de virilité et de noblesse, mais elle assombrit la conscience. Tous les guerriers de Jamès jusqu'à Les Bostonniennes (The Bostonians) (1885) sont des officiers de l'armée de l'Union. Un petit garçon et quelques autres (A Small Boy and Others), le premier volume de l'autobiographie de James, publié en 1913, nous renseigne rétrospectivement sur ce que le Sud signifiait pour lui avant qu'il ne s'y rende en 1905, à l'âge de soixante-deux ans. En 1853, une famille originaire du Kentucky s'installa à New York, à Washington Square, où habitaient alors les James. Pour le petit Henry, alors âgé de dix ans, les Norcom étaient entourés d'une« aura sudiste». n évoque leur «plus forte intensité» (141), leur grâce, leur aspect exotique, leur manière de parler: « Le svelte Eugene, avec son teint pâle, ses cheveux raides et ses yeux noirs hantaient mon imagination... Je chérissais l'idée qu'il était sans doute devenu un magnifique et valeureux avaleur de feu» (On pense à l'idéal viril de Kate Julian, Caroline Hofmann et Isabel Archer). Les sentiments qui se dégagent de La scène américaine (The American Scene) où se trouve le récit du voyage de James dans le Sud, c'est la pitié et la nostalgie. En 1905, l'époque de la Reconstruction est bien terminée (depuis 1877), les « carpet-baggers» ont quitté le pays, mais la ségrégation est, eUe, bien installée (depuis les années 1880). Envers les Noirs l'attitude de James est condescendante et paternaliste: il mentionne un groupe de « Noirs en haillons» qui « se prélassaient au soleil» (375), tandis qu'il consacre quelques lignes au fils d'un ancien combattant blanc dont il respecte l'intransigeance, la mentalité d'invaincu, tout en voyant les limites de ce « vaillant» et « très beau Virginien » (387). Mais il admire aussi l'essai de l'intellectuel noir W. E. B.Dubois, Les âmes du peuple noir (The Souls of Black Folk). D'autre part, quelques phrases éclairent la vision qu'il avait du Sud avant ce voyage tardif: « J'avais attaché une valeur mystique au nom même de Virginie» (370) ; « tout ce que j'avais misé sur ma théorie de la poésie latente du Sud» (369), etc. Il trouve le projet des confédérés « pitoyable dans sa folie» (371), « étrange, pittoresque, innocent surtout», et en fin de compte, « naïvement pervers» (374) ; « tandis que l'ancien régime était masculin, farouche et moustachu, le nouveau est, tout au plus, une sorte de lionne malade qui a si visiblement perdu ses dents et ses griffes qu'on peut se promener autour d'elle avec condescendance» ; il est frappé par « l'étrange féminisation du Sud» (417). Les Bostonniennes (1886) est un classique sur le féminisme, un classique controversé. L'histoire se passe dans le Nord des États-Unis, vers la fin des années 1870, moins d'une. quinzaine d'années, par conséquent, après la guerre de Sécession. Olive Chancellor, féministe célibataire de la bonne société bostonnienne, invite son lointain cousin du Mississippi « par les femmes» (43) à lui rendre visite à Boston. Basil Ransom, le cousin (dont le nom rappelle celui des N'Orcom), vit désormais à New York où il tente de gagner sa vie comme avocat (Mr Norcom était également avocat). Si Olive l'invite, c'est que, bien que ses deux frères à elle soient morts à la guerre, dans le camp nordiste, et que Basil ait été l'ennemi, un combattant de l'armée sudiste, elle obéit au vœu de sa mère, décédée tout récemment, de se réconcilier avec la branche sudiste de la famille" Célibataire de moins de trente ans, Olive déteste tous les hommes, comme une classe ennemie, comme une race ennemie. Basil, lui, a laissé dans le Sud une mère et deux sœurs ruinées par la guerre et il est monté dans le Nord pour gagner « le domaine des hommes» (43). Conservateur extrémiste, opposé à toute réforme et notamment à

16

Georges-Michel

Sarotte

l'émancipation des femmes, Basil considère tous les réformateurs comme des « carpet-baggers» ; il reproche aux féministes d'avoir fait cause commune avec les abolitionnistes: aujourd'hui elles veulent libérer les femmes comme jadis elles avaient contribué à l'émancipation desN oirs. (Cependant, Basil n'avait pas été partisan de l'esclavage). A ses yeux, les féministes ont déformé la nature de l'éternel féminin fait de douceur et de réserve. La pomme de discorde entre Basil Ransom et Olive Chancellor sera une jolie et féminine jeune fille, Verena Tarrant; Basil tombe amoureux d'elle, tandis qu'Olive semble en faire autant. L'intrigue du roman repose sur la lutte que se livrent les deux cousins pour conquérir Verena. C'est finalement Basil, l'ancien guerrier sudiste, qui vaincra Olive, la nordiste. Bel homme brun au magnétisme animal, « presque africain », Basil nous est présenté comme un parangon de virilité et de noblesse. Cependant il est simultanément quelque peu féminisé. Ses yeux sont «sombres, profonds, incandescents» ; il parle « un dialecte charmant» (6), prononçant « very» « avec la curieuse douceur féminine avec laquelle les hommes du Sud énoncent cet adverbe» (8). La scène américaine nous montrera le Sud, jadis hyper-masculin, aujourd'hui féminisé; dans Les Bostonniennes, roman écrit une vingtaine d'années avant le voyage de James, le Sud, que l'on ne voit jamais, se réduit, d'une part, à Basil Ransom, à la fois hyper-viril et féminin et, d'autre part, à sa mère et à ses sœurs restées au pays; dans le texte anglais le Sud est personnifié au féminin (<< her») : « ne rien dire sur la terre sudiste, ne pas la toucher avec des mains vulgaires, la laisser tranquille avec ses blessures et ses souvenirs, ne parler sur la place du marché ni de ses ennuis ni de ses espoirs », pense Basil au milieu de réformateurs nordistes (44). Dans ce « récit très américain », selon la description qu'avait fait James de son nouveau projet de roman dans ses Carnets de notes (Notebooks) (47), on peut dire que le Sud remplace l'Europe raffinée où se trouvait le cœur de l'auteur. D'ailleurs, La scène américaine évoquera cette identification de l'Europe, son pays d'adoption, au Sud imaginaire (365). Charles Anderson nous rappel1e qu'« après la guerre de Sécession les romans populaires faisaient généralement sonner la note de la réconciliation entre le Nord et le Sud; en insistant sur les différences géographiques, James allait à l'encontre de la tendance générale et produisait un roman plus réaliste» 4 (21). En fait, non seulement l'esprit de réconciliation est présent dans Les Bostonniennes, mais cet aspect me paraît fondamental5. Une scène est cruciale à cet égard: celle du Memorial Hall à Harvard. A l'insu d'Olive, Basil, fait la cour à Verena en lui assénant ses idées sur ce qui constitue, selon lui, l'essence de la féminité et en vitupérant le féminisme et le réformisme. Les deux jeunes gens se promènent sur le campus masculin (Radcliffe n'est pas encore fondé.) Ils pénètrent dans le Memorial Hall, monument néo-gothique érigé pour commémorer le sacrifice des étudiants tombés au champ d'honneur dans l'armée de l'Union. A l'intérieur de ce temple dédié à « la jeunesse, à la virilité et à la générosité », ému par les plaques évoquant des « batailles sudistes oubliées », Basil « était capable d'être un ennemi magnanime et il oublia désormais toute la question des camps et des partis », « le monument s'incurvait au-dessus des amis aussi bien que des ennemis, au-dessus des victimes de la défaite comme des fils de la victoire» (245-246).
4. 5.
Charles Anderson, « Introduction» à l'édition de The Bos/anions (Penguin Classics). Voir le personnage sympathique, ridicule et amusant de Miss Birdseye, une ancierme militante abolitionniste qui s'était jadis rendue dans le Sud, au péril de sa vie, pour apporter la Bible aux esclaves. Basil l'aime beaucoup, et au Cap Cod, juste avant sa mort, elle croit que Verena a converti le jeune homme au féminisme: « Maintenant qu'elle semblait vraiment partir, tout ce qu'elle ressentait c'était un désir de réconcilier et d'harmoniser» (386).

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Situé exactement au milieu du roman, ce passage met en scène la paix des braves, la réconciliation du Nord et du Sud, ou plus précisément de leurs guerriers. Tandis que la guerre entre Basil, le tenant sudiste de la virilité traditionnelle, et Olive, la féministe nordiste, continue de faire rage, les anciens combattants se réconcilient ici. Dans ladiégèse l'enjeu de la lutte c' est Verena, liée, dès son apparition, à l'Ouest, notamment à Topeka et Saint-Louis, deux hauts lieux symboliques en ce qui concerne la position de l'Ouest vis à vis de l'esclavage et de la guerre de Sécession6. En ce sens, Verena incarne l'Ouest convoité aussi bien par la Fédération que par les Confédérés. Dans Les Bostonniennes, c'est le Sud qui l'emporte. A cet égard, la scène la plus importante du roman c'est celle du dénouement où le Music Hall de Boston s'oppose au Memorial Hall. Verena doit y prononcer le discours qu'elle a longtemps répété avec Olive et qui marquera, sans nul doute, le début d'une brillante carrière de porte-parole de la cause féministe. Tous les protagonistes du roman sont rassemblés, tout Boston est dans la salle. Mais Basil est décidé à kidnapper la jeune fille avant qu'elle puisse faire son entrée. Les principaux réformateurs et féministes sont assis sur la scène où Verena doit se produire. Aujourd'hui démoli, le Music Hall de Boston était bien connu de James. Selon LeonEdel :
Un important moment [...] fut lorsqu'il se rendit, le jour de l'an 1863, au milieu de la foule en mouvement, au Music Hall de Boston, oÙ une multitude en liesse fêtait la Proclamation d'Emancipation de Lincoln avec un enthousiasme fort peu bostonnien. Sur la scène, parmi beaucoup d'autres, se trouvait le vieil ami de la famille, le grand et mince Mr Emerson, lisant son Hymne de Boston d'une voix sonore, dès longtemps familière. « Celui qui fait lui-même son travail libère un esclave », avait jadis écrit Emerson, et, ce jour-là, il avait mis cette pensée en vers: « Paie la rançon au propriétaire Remplis le sac à ras bords Qui est le propriétaire? L'esclave est le propriétaire Et l'a toujours été. C'est à lui qu'il faut rendre l'or! »

er C'est en plein hiver, le 1 janvier 1863, qu'a lieu la scène décrite par Edel. Dans Les Bostonniennes, la scène du Music Hall se passe pendant la deuxième quinzaine de novembre; mais le narrateur déclare que c'est le début de l'hiver, comme si le souvenir de 1863 restait présent dans l'esprit de l'auteur (412). er Le 1 janvier 1863, sur la scène du Music Hall, c'est Emers.on, le réformateur de Concord, qui lut un texte « d'une voix sonore» ; dans le roman, c'est Verena qui er 1863, c'est la Proclamation d'Emancipation Emerson, l'émancipation des Noirs,

doit chanter l'émancipation des femmes de sa voix mélodieuse. Le 1 janvier Les Bostonniennes à celle des femmes; si le 1 janvier 1863 Lincoln n'était pas
présent sur scène, on peut dire qu'il l'était par la pensée. Enfin, il faut noter que I'hymne utilise le mot « ransom» (<< rançon») dans un contexte positif; si le nom de Ransom rappelle sans doute celui de la famille sudiste admirée, les Norcom, il provient bien plus directement, me semble-t-il, de cet hymne d'Emerson qui reste probablement associé, dans l'esprit de l'auteur, au Music Hall de Boston et à l'émancipation des Noirs. Lorsqu'il pénètre dans le Music Hall, Basil aperçoit sur la scène les sièges où doivent prendre place Olive et ses comparses réformateurs; l'auditoire est pour lui un repère de « carpet-baggers », et « il y eut deux ou trois moments pendant
6.
Le site de Topeka fut choisi en 1854 par un groupe de colons anti-esclavagistes. Avant la guerre de Sécession Topeka fut le siège de plusieurs conflits entre les intérêts des esclavagi.stes et ceux des partisans du « Free Soil» sur le territoire du Kansas dont Topeka était la capitale provisoire.

de Lincoln qui était célébrée par constamment comparée dans er

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lesquels il eut le même sentiment, se dit-il, qu'un jeune homme qui attendait dans un lieu public, ayant décidé, pour une raison personnelle, de décharger son pistolet sur un roi ou un président» (414). On comprend donc que Basil est en train de revivre l'assassinat du président Lincoln par John Wilkes Booth, pendant que le président regardait Notre cousin américain (Our American Cousin) au Ford's Theater de Washington, au cri de«Le Sud est vengé! » (Booth avait vingt-sept ans, Basil en a moins de trente). Booth avait d'abord songé à enlever le président; empêcher Verena de parler signifierait pour le Mississippien une victoire personnelle: « Il se sentait presque capabl~ de la kidnapper» (382). Si à l'exact milieu du récit .Basil a conclu la paix des braves avec les combattants morts, sa tâche présente est gigantesque: il s'agit de rendre à la femme de l'Ouest (l'avenir de l'Amérique, si le Sud représente le glorieux passé et le nord le triste présent) sa vraie nature. Il s'agit d'assassiner Olive (spectatrice de théâtre comme Lincoln), de la tuer psychiquement ;mission qui sera couronnée de succès. Tôt ou tard, le narrateur de ce roman satirique se moque de tous les personnages. Il s'amuse beaucoup du conservatisme suranné de Basil, des « superstitions» du Sud, mais sans entrer dans les détails, je dirai avec Charles Anderson que « le traitement favorable de Ransom domine» (25).Cependant, Olive n'est pas présentée sous un jour entièrement défavorable: elle possède de la dignité, du bon goût, beaucoup de réserve. A la fin du roman eUe est plusieurs fois comparée à une héroïne de tragédie « cherchant la mort » (431); son amour pour Verena (qui surgit dans sa vie après toute une série d'autres tentatives pour contracter une « union des âmes» avec plusieurs jeunes filles du peuple, union contrecarrée par l'éternel « Charlie », le nom générique de leur petit ami) est une passion pitoyable; peut-être lesbienne (le narrateur reste vague à ce sujet), Olive Chancellor est vouée, vu son éducation et l'époque, à une perpétuelle frustration. Si, par rapport à James, les valeureux combattants, et notamment Basil Ransom, incarnent l'idéal du moi ou, mieux, l'Autre, avatars des jeunes guerriers bronzés qu'il évoque dans ses mémoires, OIive Chancellor me paraît être une projection réaliste de l'auteur. Comme James, Olive est de Boston (c'est là que se trouvait la maison familiale des James) ; comme lui, deux de ses frères se sont engagés dans l'armée de l'Union: ceux d'Olive sont morts, comme les héros des nouvelles étudiées plus haut; ceux de James ont été grièvement blessés et, en 1885, un des deux est déjà décédé; les parents d'Olive viennent de disparaître comme ceux de James, en 1882 ; enfin elle est, elle aussi, sexuellement ambiguë. (Voir, entre autres, la biographie de LeonEdel). L'ambivalence du narrateur vis à vis de ses deux protagonistes me semble donc venir en partie de cette double projection, idéaliste et réaliste: il y a admiration pour le héros sudiste et projection sur une femme nordiste en deuil aux tendances homosexuelles. Après ce long détour on peut mieux répondre à la question première: pourquoi Henry James ne s'est-il pas engagé dans l'armée de l'Union? Lâcheté physique ?Faiblesse de nature comme Lizzie (<<Histoire d'une année») ou objection de conscience comme Owen Wingrave ?Et pourquoi a-t-il dans son autobiographie orgueilleusement identifié sa blessure (malgré son ironie à ce propos: une « affaire infiniment petite en comparaison », 414), cette blessure « horrible et obscure », à celle du pays déchiré? A la lumière de La scène américaine et surtout des Bostonniennes, on peut ajouter, me semble-t-il, un élément de réponse supplémentaire. En 1861 (et dans les décennies qui suivirent), il est à peu près certain que James était bien davantage attiré sentimentalement par le Sud que par le Nord des États-Unis. Pour un futur romancier (et on pense à ce qu'il dit, dès 1879, dans son Hawthorne sur les États-

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Unis: pays pratiquement sans nom, sans passé, sans ruines ni vieux monuments; terre stérile pour l'imagination), le Sud, comme l'Europe, possédait, croyait-il, les traditions ancestrales, le mystère poétique, le côté « chevaleresque» dont il est tant question dans Les Bostonniennes. S'il connaissait l'Europe, il ne faisait qu'imaginer le Sud et l'attrait n'en était que plus puissant. Je serais donc tenté de dire que si le jeune Henry avait dû s'engager dans un camp, ç'aurait été dans celui des Confédérés; mais sans aller aussi loin, je pense que plutôt que de se battre contre la « meil1euremoitié » (comme on dit en anglais) de son pays, contre 1'« autre moitié» de son moi (rappelons-nous bien le lien qu'il établit spontanément entre le pays divisé et lui-même, et sa propre blessure se trouve au milieu de son corps), James préféra s'abstenir ou fut victime d'une sorte de paralysie psychique. Peut-être, en définitive, la mort de certains héros nordistes dans son œuvre est-elle le châtiment infligé à ceux qui ont porté les armes contre le Sud. Et si le Sud et l'Europe se mêlaient dans l'esprit du jeune James, on comprend que la punition de Christopher Newman (L'Américain), l'ex-général de l'armée du Nord qui réside désormais à Paris, sera d'être rejeté par l'aristocratique famille des Bellegarde (nom guerrier symbolique) lorsqu'il tentera d'épouser Claire de Cintré. L'hypothèse de la paralysie psychique n'exclut pas celle d'une passivité féminine, pareil1e à celle de Lizzie dans « Histoire d'une année », qui aurait empêché James de rivaliser avec ses frères et ses cousins guerriers (ceux du Nord et du Sud). Et c'est ici qu'il faut revenir à Gus Barker qui, on le sait, mourut à la guerre. Une anecdote racontée par James dans Notes d'un fils et d'un frère me paraît particulièrement révélatrice. William, qui faisait tout mieux que Henry, apprenait à peindre et à dessiner dans le studio de Wil1iamMorris Hunt à Newport. Les deux frères ont tous les deux moins de vingt ans; Henry décide d' imiter son aîné et se met à l' œuvre. Un matin il découvre
Le jeune corps, viril et magnifique, de notre cousin Gus Barker [...] perché sur un piédestal et dépouillé de tout vêtement [...] C'était là ma première vision personnelle de « la vraie vie », en train de poser sur un piédestal [...] et je me rappelle fort bien l'effondrement devant cette scène de tout intime désir de rivalité, car je fus bien forcé de reconnaître sur-le-champ que, même si je passais des mois à bricoler sur des moules en plâtre, je ne pourrais jamais approcher, même de très loin, un tel angle d'attaque. La témérité de mon frère m'éblouissait particulièrement et m'ôta toute présomption ~puisque dessiner c'était cela et rien d'autre [...] et puisque le corps parfait et sportif de notre sympathique parent incarnait la vérité vivante, le plus grand hommage que je pusse rendre à tout ce mystère c'était de ranger mon crayon.

En soulignant quelques mots : « corps viril », « perché », « angle d'attaque », « témérité », « corps parfait et athlétique », « vérité vivante », « ranger mon crayon », on perce aisément « tout ce mystère », on déchiffre facilement le rébus, de cette renonciation à la virilité guerrière ici présente sous la double forme de Gus et de William (qui, ironiquement, ne participa pas à la guerre) et concrétisée p&rle dessin doublement viril (sport et attaque) ; virilité qui reste perchée sur son piédestal. Que James en soit conscient ou non, l'expression « intime désir de rivalité» se rapporte aussi bien au talent de William qu'à la beauté virile de Gus. « Ranger mon crayon» est une métaphore transparente, presque vulgaire, qui exprime la renonciation au pénis. On pense à nouveau à la blessure évoquant une possible émasculation. Après la mort de Gus, James conservera le dessin que William avait fait de lui 7.
7.
Les positions respectives de Gus et de Henry se retrouvent dans Les Ambassadeurs (The Ambassadors) où le très passif Strether lève les yeux vers un jeune homme accoudé au balcon du troisième étage d'un immeuble, boulevard Malesherbes, à Paris. Il le prend tout d'abord pour le jeune, beau et viril Chad Newsome (un des avatars tictionnels de Gus Barker), un Chad qui se serait européanisé, « civilisé» (et serait partant devenu plus accessible) (61-64). Voir l'essai de G.-M. Sarotte, Flammarion, 220-227 ~Doubleday, 203-211.

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Les Bostonniennes, roman sur les rapports entre le Sud, le Nord et l'Ouest des États-Unis est l'allégorie fictionnelle de la situation psychique de James, de ses ambiguïtés, de sa déchirure entre ses origines géographiques et son domaine imaginaires. C'est pour cela que le dénoue.ment est lui-même ambigu. Basil emporte Verena loin du Music Hall où Olive connaît la mort psychique, mais la jeune fille est en larmes « sous le capuchon» que Basil a rabattu sur sa tête « pour cacher le visage et l'identité » de Verena. Et le narrateur de conclure par cette prophétie: « Il est à craindre que vu l'union, fort loin d'être brillante, où elle s'apprêtait à entrer, ce n'étaient pas les dernières qu'elle allait verser» (433). La crise n'a été que temporairement résolue. Le Sud, incarné par cet idéal androgyne (guerrier mais avec quelque chose de féminin, ce qui le rend plus accessible), triomphe, mais la catharsis n'est pas définitive. Dans son autobiographie et dans La scène américaine le vieux James reviendra sur la double crise de sa jeunesse, la sienne et celle de son pays; le ton et le vocabulaire indiquent que l'ancien non-combattant ne l'a pas entièrement surmontée malgré l' œuvre gigantesque et la célébrité. La renonciation au crayon ne sera pas vraiment compensée par les succès remportés grâce à la plume.

BIBLIOGRAPHIE

Textes de Henry James cités dans l'article:

TIre Ambassadors, 1903. New York: Signet, 1%0. The Anzerical1, 1876. New York: Signet, 1980 revised ed. New York: Thomas Y. Crowell Co., 1972. TIre Anzerican Scene, 1907. Bloomington: Indiana University Press, 1968. «A Most Extraordinary Case» 1868, The Conlplete Tales of Henry farnes, 1864-1868, Vol. I, ed. Leon Ede!. New York: J. B. Lippincott Co., 1961,321-367. TIre Bostonians, 1885, Ch. Anderson ed. London: Penguin Classics, 1986. Ha'lvthorne. London: Macmillan & Co., 1879. The Notebooks of Henry far1les, ed. F. O. Matthiessen and K. B. Murdock. New York: Oxford University Press, 1961. Notes of a Son and Brother, 1914, ill Autobiography. Princeton: Princeton University Press, 1983, 239-544.
«

Owen Wingrave », 1893, « TIre Altar of tIre Dead », « The Beast ill tIreJUllgle », « The Birthplace»

and Other Tales. London: Macmillan & Co., 1909, 269-319. « Poor Richard », 1867, ill TIre COl1lplete Tales, 191-258. TIre Portrait of a Lady, 1880. London: Penguin, 1966. A Snzall Boy alld Others, 1913, ill Autobiography, 3-236.
«

TIre Stan} of a Year », 1865, in TIre Conlplete Tales, 49-98.

8.

James avait d'abord fait de Basil un homme de l'Ouest. On voit tout ce que le roman aurait perdu en portée socio-historique s'il avait persisté dans son idée. Cf. la lettre à son éditeur, J. R. Osgood, reproduite dans ses Notehooks ,46-47.

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et cousins: Henry James et la guerre de Sécession

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Ouvrages critiques cités:

DUPEE, F. W., Hennj Jantes, 1951. New York: William Morrow, 1974. EDEL, Leon, Tire Life o/Hennj Jantes, Vol. I, 1953-1972. London: Penguin, 1975. GEISMAR, Maxwell, Hennj Jantes and the Jacobitesl 1962. New York: Hill & Wang, 1965. GIRARD, René, Mensonge ronlantique et vérité ronlanesque. Paris: Bernard Grasset, 1961. PUTT, S. Gorley, Hennj Jantes: A Reader's Guide, 1966. Ithaca, NY : Cornell University Press, 1967. SAROTTE, Georges-Michel, Conl1ue un frère, conl11le lill anlant. Paris: Flammarion, 1976; Like a Brother, Like a Lover, Tr. Richard Miller. New York: Doubleday, Anchor Books, 1978. SEDGWICK, Eve Kosofsky, Behveen Men: English Literature and Male Honlosocial Desire. New York: Columbia University Press, 1985.

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Venise, Florence et Rome: du voyage au roman
Du vécu à Italian Hours, de Italian Hours à lafiction: les Italies de Henn} James dans Roderick Hudson, The Portrait of a Lady, Daisy Miller, The Aspern Papers

Françoise Dupeyron-Lafay Uni'versité de Lille III

L'amour de Henry James pour l'Italie n'est un secret pour personne! Il passa la majorité de la période 1855-1860 en Europe, en compagnie de ses parents, puis découvrit l'Italie seul en 1869. Entre cette date et 1887, il y revint huit fois: notamment d'octobre 1873 à juin 1874, puis d'octobre à décembre 1877, de mars à mai 1880, enfin de décembre 1886 à juillet 1887. A la suite de ces voyages parurent Roderick Hudson (1875), Daisy Miller (1878), The Portrait of a Lady (1881), et The Aspern Papers (1888), sans compter« The Madonna of the Future» (1873), « Adina », et « The Last of the Valerii», (1874). Après « The Solution» (1889), James n'écrira plus rien sur l'Italie entre 1890 et 1900, reprenant par la suite le thème italien dans The Wings of the Dove (1902). Pourtant, l'Italie continua à être pour lui la quintessence de l'Europe et de ses valeurs: formes et variété sociale, beauté, art, poids du passé. ItalianHoursl, publié en 1909, mais reposant sur des notes et des écrits de voyage situés entre 1872 et 190~, est le témoignage artistique, mais non fictionnel, de ces multiples voyages et de cette histoire d'amour de toute une vie. Il s'agit d'un travail de raffinage à partir de l'expérience brute de James, dont le résultat final, très travaillé, représente une sorte d'étape intermédiaire entre le vécu et le roman. Je souhaiterais donc montrer quels liens existent entre le vécu, sous sa forme raffinée, tel qu'il nous est parvenu dans Italian Hours, et la fiction. En d'autres termes, quel rapport existe-t-il entre la Venise de Italian Hours, et celle de The Aspern Papers, entre la Rome de Italian Hours, et celle de Roderick Hudson, de Daisy Miller, ou de The Portrait of a Lady? Qu'en est-il de Florence, bien que sa présence dans la fiction et dans Italian Hours soit plus discrète?
I. 2. New York: The Ecco Press, 1991 (1987). Par ordre d'apparition, les sections suivantes de Italian Hours sont consacrées à Venise: « Venice» (1882), « The Grand Canal » (1892), et « VenÎCe: an Early Impression » (1872); Florence apparaît dans « Italy Revisited » (1877), « The Autumn in Florence» (1873), et « Florentine NoIes » (sans date) ~enfin, les écrits slIr Rome, «A Roman Holiday», « Roman Rides », « Roman Neighhourhood~ », « The Afier-Sea.wm in Rome », « From a Roman NOlehook », datent de 1873, sauf « A Few Other Roman Neighbourhoods», de 1909.

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Les ouvrages de C. Maves3 et d'A. Holder4 expliquent pourquoi James s'est tourné avec tant de constance vers l'Europe et particulièrement l'Italie. Dans son chapitre intitulé « The Quarrel with America », A. Holder montre les griefs de James envers son pays dont il déplore l'absence de raffinement, de variété, de complexité, et de traditions. Utilisant un terme typiquement pictural, il reproche à la civilisation américaine son manque de clair-obscur, peu propice à la création artistique. Hawthorne lui-même, en 1861, dans sa préface à The Marble Faun, évoquait les mêmes carences et les difficultés du romancier à n'utiliser qu'un matériau américain pour composer une « romance» 5 :
Italy as the site of (the narrator's) romance, was chiefly valuable to him as affording a sort of poetic or fairy precinct, where actualities would not be so terribly insisted upon as they are, and must needs be, in America. No author, without a trial, can conceive of the difficulty of writing a romance about a country where there is no shadow, no antiquity, no mystery, no picturesque and gloomy wrong, nor anything but a commonplace prosperity, in broad and simple daylight, as is happily the case with my dear native land [...] Romance and poetry, ivy, lichen, and wallflowers need filin to make them grow6.

La terminologie de l'ombre et de la lumière, présente chez Hawthorne et chez James, montre « clairement» la supériorité de l'Italie: l'Amérique, trop jeune, trop Iisse, et trop prosaïque, ne peut nourrir l'imagination du romancier, et ne peut dans ce domaine soutenir la comparaison avec la complexité, la richesse picturale, et l'ancienneté de la civilisation italienne. Dans Italian Hours et dans ses romans, l'Italie est plus qu'un simple cadre matériel et James ne se contente pas d'en faire une peinture factuelle; il la « picturalise », elle devient non seulement un tableau mais un espace symbolique et métaphorique. Depuis la Renaissance, l'Italie a été une source féconde d'inspiration pour les Anglo-Saxons. Le voyage vers le Sud était de rigueur dès le dix-huitième siècle. Mais il s'est vite apparenté à un rite de passage. Pénétrer en Italie signifiait franchir une frontière, non seulement géographique, mais culturelle, et surtout psychologique. Depuis l'époque romantique, ce pays, devenu le cadre de drames personnels et intimes, avait acquis la dimension d'un paysage de l'intériorité, au delà de sa réalité matérielle. Aller en Italie ce n'était plus seulement voyager. C'était souvent pour les poètes et les romanciers, accomplir un voyage intérieur. L'Italie réelle devient également une Italie de l'esprit, une version personnalisée, stylis.ée, et raffinée de la réalité. La fiction de Hawthorne ou de James est influencée par cette longue tradition qui poétise Rome ou Venise et leur donne la dimension imaginaire d'un espace de cristallisation. Le voyageur peut trouver dans ce monde lointain et proche à la fois l'antithèse presque mythique de sa propre société. De nombreuses influences antérieures, littéraires, éthico-religieuses, et picturales façonnent le profil de cette Italie imaginaire. Piranèse, Poussin, Claude Lorrain, ou Turner ont fortement marqué James qui, dans ses « Roman Rides» de ltalian Hours, lit à diverses reprises les paysages rencontrés, de façon explicite ou implicite, comme s'il s'agissait des œuvres de Claude Lorrain:
3. 4. 5. 6. Sensuous Pessimism. Italy in the Work of Henry James, London: Bloomington,IndianaUniversityPress, 1973. Three Voyagers in Search of Europe. A Study of Henry James, Ezra Pound, and 1:S. Eliot, Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 1966. Nous indiquerons désormais en italique les citations anglaises lorsqu'elles sont intégrées à un paragraphe en français. N. Hawthorne, The Marble Faun, New York: New American Library, « A Meridian Classic », July 1987, p. VI.

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Soracte [...] rises from its blue horizon like an island from the sea [...] you have seen it often in the mellow backgrounds of Claude; and it has such an irresistibly classic, academic air that while you look at it you begin to take your saddle for a faded old ann-chair in a palace gallery. A month's rides in different directions will show you a dozen prime Claudes [...] [all enjoyment in Rome] effectually prevents pleasure from becoming vulgar, for your sensation rarely begins and ends with itself; it reverberates - it recalls, commemorates, resuscitates something else (167-168).

De la même façon, un couvent bénédictin accroché à un versant montagneux abrupt évoque Salvator Rosa: « [~..] the very ideal of the tradition of that extraordinary in the romantic handed down to us, as the most attaching and inviting spell of Italy, by all the old academic literature of travel and art of the Salvators Rosas and Claudes »7. Dans ses « Roman Rides », James découvre aussi un paysage évocateur de l' Arcadie, et la présence d'un berger donne la touche finale au tableau: « The poor fellow, lying there in rustic weariness and ignorance, little fancied that he was a symbol of old-world meanings to new-world eyes» (169). On voit que les idées préconçues, positives ou non, déterminent le regard porté sur l'Italie. Ce pays est doublement imaginaire, et doublement médiatisé, avant le voyage, et nécessairement pendant et après le voyage: traditions et préjugés, mythologie personnelle, que l'expérience avait le plus souvent confirmée, voire durcie, sont le filtre de la réalité italienne. James, dans Italian Hours, ne peut s'empêcher de donner à ce qu'il voit une coloration sinistre, tout en étant conscient du gauchissement imaginatif auquel il soumet les environs de Rome; le Palais Chigi, bien réel, annonce d'ailleurs le Palais Roccanera de The Portrait of a Lady dont il semble être l'ancêtre:
[...] what self-respecting cherisher of quaintness can forbear to do a little romancing in the shadow of a provincial palazzo? On the face of the matter, I know, there is often no very salient peg to hang romance on [...] But a hundred brooding secrets lurk in this impressive mask, and the Chigi Palace did duty for me in the suggestive twilight as the most haunted of houses8.

Le moine dominicain rencontré par James semble aussi sortir tout droit d'un récit gothique, tant la réalité italienne a été « fictionnalisée » par les générations successives de voyageurs et de romanciers:
[...] he made with his white gown and hood and his cadaverous face, against the dark church background, one of those pictures which, thank the Muses, have not yet been refonned out of Italy. It was the exact illustration [...] of heaven knows how many old romantic and
conventionalliterary Italianisms

-

plays, poems, mysteries

of Udolph09.

Seule l'Europe, et surtout l'Italie, pouvait assouvir l'amour de James pour l'art, les traditions et l'histoire. Le passé, sous forme de ruines et de monuments, est d'ailleurs omniprésent dans ses œuvres, bien que l'écrivain n'en brosse pas un tableau aux contours très précis et ne cite pas explicitement les événements historiques ou les personnages célèbres auxquels on pourrait s'attendre. Comme le montre A. Holder, James appréhende le passé dans sa totalité, tel une force diffuse baignant le Vieux Monde, encore vivante au présent, assurant une continuité. L'histoire et le passé forment une aura; cette atmosphère brumeuse et lourde caractérise la scène européenne et elle en est indissociable. James commença la rédaction de Roderick Hudson à Florence, pendant le printemps 1874, puis continua pendant l'été dans. la Forêt Noire, et enfin, près de Boston, pendant trois mois, à son retour aux États-Unis au début du mois de
7. 8. 9.
« Other Roman Neighbourhood5 », p. 221. « Roman Neighbourhood... », p. 174. « From a Roman Note-Book », p. 200.

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Françoise Dupeyron-Lafay

septembre 1874. Dans sa préface à Roderick Hudson pour l'édition de New York, il parle de sa tentative nostalgique pour recréer l'ambiance italienne à distance, et pour prolonger « l'illusion de l'air doré », insistant sur le travail « d'évocation» auquel il s'est livré:
[...] what I do recall local perfectly is the felt pleasure, during those months

Twenty-Fifth
appropriate FlorencelO.

Street! glow

of trying, on the other side of the world, still to surround
the characters that had combined, to my vision,

and in East with the the previous year in -

Dans les parties de lta/ian Hours consacrées. à Venise, en particulier dans les sections VI et VII de « Venice », et dans « Venice: an Ear/y Impression », James évoque en détail ses découvertes d'œuvres d'art, et ses visites de musées ou de lieux historiques. En revanche, d'une manière plus sensible encore que dans Roderick Hudson où Rome est reconstituée de façon emblématique, les passages descriptifs sont assez rares dans The Aspern Papers; ils ont pour but de reconstruire imaginativement un espace italien stylisé. Il s'agit dele re-présenter, terme à différencier de « représenter », avec ses connotations mimétiques. La finalité de l'écrivain est de rendre l'Italie présente et de l'évoquer en mettant en avant ses qualités les plus symboliques et représentatives, ce qui ne signifie pas que l'optique est nécessairement strictement réaliste et figurative. Entre lta/ian Hours et The Aspern Papers, il y a une adéquation parfaite du mode de représentation, car, dans les deux cas, il s'agit d'une écriture « picturale» qui emprunte de nombreux termes à la peinture, qui met l'accent sur les gradations et les jeux de lumière et de couleur, et sur les qualités esthétiques de Venise, la ville rose:
It is a faint, shimmering, airy, watery pink; the bright sea-light seems to flush with it and the pale whiteish-green of lagoon and canal to drink it in. There is indeed a great deal of very
evident brickwork, which is [...] always exquisitely mild.

Certain mental pictures rise before the collector of memories [...] When I hear, when I see,
the magical name I have written above these pages [...] I simply see a narrow canal in the heart of the city - a patch of green water and a surface of pink wall. The gondola moves slowly [...] The pink of the old wall seems to fill the whole place; it sinks even into the opaque water Il. After the middle of May the whole place was in a glow. The sea took on a thousand shades, but they were only infinite variations of blue, and those rosy walls I just spoke of began to

flush in the thick sunshine. Every gatch of colour [...] began to shine and sparkle
as the painters

say, to « compose» . May in Venice is better than April, but June is best of ail [...] Then Venice is rosier than ever in the morning and more golden than ever as the day descends. She seems to expand and evaporate, to multiply all her reflections and iridescencesl3. The light here is in fact a mighty magician and, with all respect to Titian, Veronese, and Tintoret, the greatest artist of them all. [...] Sea and sky seem to meet half-way, to blend their tones into a soft iridescence, a lustrous compound of wave and cloud [...] 1-1.

-

began,

Toutefois, on en vient à regretter la luxuriance et la beauté du style de lta/ian Hours (notamment la section IV de « Venice ») car les descriptions de la ville qJle l'on trouve dans The Aspern Papers, tout en reposant sur la même vision et la
10. 11. 12. 13. 14. 15.
Harmondsworth : Penguin Classics, 1986, p. 38. « Venice» (1882),p. 12-13. Op. cit., p. 14. Op. cit., p. 28. « Venice: an Early Impression» (1872), p. 54. The Aspern Papen; ne donne pas à voir en détaille jardin des demoiselles Bordereau, qui est pourtant un enjeu et un prétexte non négligeable dans l'histoire, alors que dans Italian Hours, James s'émerveillait du mariage de l'eau, de la pierre, et de la verdure: « [...] the gardens of Venice would deserve a page to fhemselve.'i. Theyare infinitely more numerous than the arriving stranger can suppmt"e [...] Some of them are exquisite [...] The tangle of plants andflowers crowds over the haltered walls, the greenness makes an arrangement with the rosy sordid hrick. qf all the reflected and liquefied thing.f;' in Venice [...] I think the lapping water /o.wes them most» « The Grand f.'anal », p. 43.

même approche, n'ont plus tout à fait la même richesse15.Cette histoire vénitienne

Venise,

Florence et R011Ie : du 'voyage au ronlal1...

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montre certes la magie et la poésie de la lumière et de l'eau, mais d'une manière plus sobre, stylisée, et plus épurée. L'explication de cette forme de « déperdition» descriptive réside peut-être dans l'ouverture de Italian Hours oÙJames écrit:
It is a great pleasure to write the word; but I am not sure there is not a certain impudence in pretending to add anything to it. Venice has been painted and described many thousands of times, and of all the cities of the world is the easiest to visit without going there [...] There is notoriously nothing more to be said on the subject. Every one has been there, and every one has brought back a collection of photographs [...] I write these lines with the fun consciousness of having no information whatever to offer. I do not pretend to enlighten the reader [...].

Plus encore qu'à Italian Hours (qui n'a d'autre ambition avouée que de donner des impressions de voyage), cette citation semble s'appliquer à The Aspern Papers qui crée une autre Venise puisqu'il n'y a plus rien de nouveau à dire sur l'ancienne, et qui élimine ses attributs traditionnels. Cette nouvelle version littéraire et visuelle de la ville est un travail sur la lumière et la couleur, un peu à la manière impressionniste. De plus, The Aspern Papers, publié en 1888, est en quelque sorte 16 la troisième couche du palimpseste où se superposent au moins quatre strates: « Venice: an Early Impression », de 1872, insiste sur les qualités esthétiques et sur les trésors artistiques de Venise; « Venice », de 1882, est un tableau de la ville où dominent la joie, la beauté, la sérénité, et l'art sous toutes ses formes, et qui n'accorde qu'une place très discrète à la tristesse et à la mélancolie. Les écrits de 1892, « The Grand Canal », mettent plus nettement l'accent sur la décrépitude, le déclin, et la mort. L'un dans l'autre, c'est une vision sereine et nuancée de Venise, sans réelles connotations tragiques, qui se dégage des écrits de 1872 et de 1882. La tonalité plus sinistre et grinçante de The Aspern Papers préfigure certains passages de 1892 dans lesquels la beauté la plus exquise a quelque chose de moribond: Venise est « the most melancholy of cities », « the most beautiful of tombs» 17. Les modèles picturaux de The Aspern Papers restent implicites mais l'on pense immanquablement à Turner, quand la nouvelle décrit la fusion de l'eau, des maisons, des palais et de leurs reflets, tout en harmonie de roses, au moment où le narrateur retranscrit les propos qu'il prête à Jeffrey Aspem : « "[...] see how Venice glows with the advancing summer,. how the sky and the sea and the rosy air and the marble of the palaces all shimmer and melt together" » (Ch. 4, p. 73). La même fusion entre la pierre et l'eau, emblématique de Venise, caractérise le récit de la promenade en gondole de Tina et du narrateur: « She had forgotten the splendour of the great water-way on a clear summer evening, and how the sense offloating between marble palaces and reflected lights disposed the mind to freedom and ease [...] » (Ch. 6, p. 96). Les teintes rosées et la mélancolie dominent la description du palais des demoiselles Bordereau qui semble sorti d'un tableau de Guardi:
The gondola stopped, the old palace was there [...] it had an air not so much of decay as of quiet discouragement [...] But its wide front, with a stone balcony [...] was architectural enough, with the aid of various pilasters and arches; and the stucco with which in the intervals it had long ago been endued was rosy in the April afternoon. It overlooked a clean melancholy rather lonely canal [... ] (Ch.1 , p. 49).

16.

17.

Ce que James écrit à propos de Rome dans «A Few Other Roman Neighbourhoodç » (1909) décrit aussi fidèlement l'expérience vénitienne de l'écrivain: « The impression of Rome was repeatedly to renew it.çe!!"...] [ wa.ç to overlay itse(f again and again with almost heavy thickne.sses of experience, the last of which is, as J write, quitefresh to memory [...] »(p. 216). « The Grand Canal », p. 32.

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Le narrateur est intrigué par le mur d'enceinte du palais, nu, mais suffisamment irrégulier aspérités du plâtre rosi par le temps, saillies de quelques briques, lézardes et brêches - pour « plaire à un peintre », et le palais et son mur sont à cette heure « couverts par l'or du soleil couchant de Venise» (Ch.1, p. 50). Plus tard, quand il est devenu le locataire des Bordereau, il enregistre à la manière d'un peintre les variations de la lumière et de la couleur:
I had always some business of writing in hand [...] while the golden hours elapsed and the plants drank in the light and the inscrutable old palace turned pale and then, as the day waned, began to recover and flush [...] (Ch.4, p. 75).

Lors de ses promenades dans Venise, sur la place Saint Marc qui est aussi présente dans Italian Hours - il décrit la basilique d'une façon nettement picturale qui allie intertexte (échos de Ruskin), notation visuelle, et métaphore:
The great basilica, with its low domes and bristling embroideries, the mystery of its mosaic and sculpture, looked ghostly in the tempered gloom, and the sea-breeze passed between the twin columns of the Piazzetta, the lintels of a door no longer guarded, as gently as if a rich . curtain swayed there (Ch.S, p. 79).

De même que Florence est peu représentée dans Italian Hours, et semble moins « typée» que Venise ou que Rome, elle est aussi assez faiblement présente dans la fiction de James. Elle apparaît très brièvement dans Roderick Hudson, et les chapitres 22 à 26, puis 30 à 35 de The Portrait of a Lady s'y déroulent. Dans « The Autumn in Florence », la comparaison entre Venise et Florence semble suggérer que les villes où il fait bon vivre ne se prêtent pas forcément à un traitement fictionnel, tout comme les peuples heureux n'ont pas d'histoire:
Venice, with her old palaces cracking under the weight of their treasures, is, in her influence, insupportably sad [...] but in one's impression of old Florence the abiding felicity, the sense of saving sanity, of something sound and human, predominates, offering you a medium still conceivable for life. The reason of this is partly, no doubt, the « sympathetic» nature, the temperate joy, of Florentine art in general [...] partly the tenderness of time [...] (274).

The Portrait of a Lady évoque les œuvres du Pérugin au chapitre 23, ainsi que les deux plus importants musées de la ville, les Offices et le Palais Pitti, au chapitre 24. Mais, à l'inverse de Italian Hours, les références à l'art florentin restent toutefois rares, et les peintres cités peu nombreux. Les lieux et les œuvres célèbres (hormis, au chapitre 44, le Ponte Vecchio, la Vierge à l'Enfant du Corrège, et la Vénus de Médicis) ne sont pour la plupart ni nommés, ni décrits. Il s'agit plutôt de montrer, al1usivement, la richesse de l'histoire et de l'art florentins à travers une sorte d'aura artistique ambiante. Les visites d'Isabel et de Ralph sont présentées d'une manière concise et stylisée qui résume le génie des lieux:
[...] she wandered with her cousin through the narrow and sombre Florentine streets, resting a while in the thicker dusk of some historic church [...] She went to the galleries and palaces ~she looked at thepictures and statues that had hitherto been great names to her [...] she felt her heart beat in the presence of immortal genius and knew the sweetness of rising tears in eyes to which faded fresco and darkened marble grew dim 18.

La demeure historique qu'occupe Mrs Touchett, témoigne elle aussi de la persistance du passé:
18. 1he Portrait afa Lady, Ch. 23, p. 297.

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