HISTOIRE DE LA MER ROUGE DE LESSEPS A NOS JOURS

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Suite de la première publication "De Moïse à Bonaparte", cet ouvrage couvre la lutte d'influence franco-britannique en Egypte pour le contrôle de la route des Indes, la Première Guerre Mondiale, les conséquences de la chute de l'Empire Ottoman, la colonisation européenne et la période contemporaine avec ce qu'elle compte de bouleversements. Il analyse par là-même l'influence prévisible de cette région sur le monde occidental.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296349216
Nombre de pages : 576
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HISTOIRE DE LA MER ROUGE

De Lesseps à nos jours

DU MÊME AUTEUR

La situation sur la côte africaine du golfe d'Aden au milieu du XIX' siècle, Revue française d'histoire d'Outre-Mer, tome LXXIX, n0294, pp. 87 à 114. Le meurtre d'Henry Lambert, agent consulaire de France à Aden (18551865), Journal of the Royal Asiatic Society, Cambridge, vol. 2, part. 2, 1992, pp. 175 à 190. Aux origines de l'implantation française à Djibouti, vie et mort d'Henri Lambert, consul de France à Aden - 1859, L'Harmattan, coll. "Racines du Présent", 1992. Histoire moderne des Somalis, les Gaulois de l'Afrique, L'Harmattan, coll. "Racines du présent", 1994. Histoire de la Mer Rouge de l'antiquité à nos jours tome 1 : De Moïse à Bonaparte, Éditions Perrin, 1995, tome 2 : De Lesseps à nos jours, L'Harmattan, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5854-8

Roger JOINT DA GUENET

HISTOIRE DE LA MER ROUGE
-----------------De Lesseps à nos jours

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École- Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Nous remercions notre ami Jean Chesnaux, Ministre plénipotentiaire ~er), pour ses conseils lors de la rédaction de ce second tome de 1Histoire de la mer Rouge et sa relecture attentive de l'ensemble.

Marie-Diane et Alexandre afin que le rêve continue!

A Fra11Çoise

1
Introduction
The christian riles and the aryan smiles And the aryan weareth him down And the end of the fight Is a tombstone white With the epitaph drear "A foollies here Who tried to hurry the east" Richard Kipling

Le XIXèmesiècle se leva sur une situation nouvelle en mer Rouge. Pour la première fois depuis l'occupation romaine une natIon eurQpéenne, la France révolutionnaire et régicide, ayant pris le pouvoir en Egypte par la force des armes, en fut chassée de la même façon J?ar une autre nation, également européenne, l'Angleterre. ,Domame pratiquement exclusif ae peuples en majorité musulmans, l'Egypte se trouva soudain confrontée aux deux plus puissantes nations chretiennes d'alors. La porte nord de la mer Rouge bascula ainsi d'un coup dans le conflit opposant l'Europe à la France. La réaction des Bntanniques, craignant à juste titre cette avancée française sur la route des Indes, se manifesta par l'éviction des Français en septembre 1801 et un regain d'intérêt pour la mer Rouge jusqu'alors plutôt secondaire dans leurs préoccupations. Le progrès technologique la leur rendit d'ailleurs rapidement vitale, car SI la machine à vapeur apporta un immense progrès à la propulsion des navires elle créa aussi l'Impérieuse nécessite de bases de ravitaillement. L'occupation d'Aden en 1839 remplit cette condition pour les Britanniques, tout en verrouillant solidement la navigation au sud de la mer Rouge.

D'un statut de quasi mer intérieure, celle-ci passa à celui de lieu de passage obligé entre la mer Méditerranée et l'océan Indien, voyageurs et marchandIses transitant maintenant par l'Egypte. Avec le percement du canal de Suez, elle devint, par la volonté de la France, le trait d'union entre l'Europe et l'Orient, malgré l'opposition de la Grande-Bretagne qui retira pourtant le plus grand profit de cette transformation. D'autres pays, tels l'Arabie, l'Éthiopie, le Soudan, le Yémen et la S9malie furent, dans un premier temps, moins brutalement atteints que l'Egypte par ces facteurs exogènes. Ils durent pourtant subir les intrusions d'Européens chrétiens: voyageurs, explorateurs, commerçants, voire religieux et cette pression continue, rarement désintéressée, fut unanimement ressentie comme une gêne, comme une contrainte. On s'en accommoda wu-fois par intérêt, mais on l'admit rarement. Bien que musulmane, IEgypte apporta également dans ces régions sa part de bouleversements en menant - officiellement au nom de la Porte ottomane - une politique d'expansion en mer Rouge de 1811 à 1838 sous couvert de la lutte contre les Wahhabites. La présence des nations européennes modifia profondément la mer Rouge lorsque commencèrent les implantations territoriales. La Grande-Bretagne initia le processus colonial en occupant Aden en 1839, la France acheta Obock en 1862 et J'Italie initia son emprise sur l'Erythrée à partir de 1868. La fin du XIXemesiècle vit l'accé,lération de ce mouvement: interveqtion militaire des Britanniques en Ethiopie en 1868; occupation de l'Egypte en 1882; création de Djibouti par les Français en 1884; occupatIon du Somaliland par les Britanniques la même année. ~l se termina néanmoins par l'arrêt brutal des visées italiennes sur l'Ethiopie après la sanglante défaite d'Adoua en 1896. Le premier conflit mondial eut pour conséquence l'écroulement de l'empire Ottoman et la mise sous tutelle européenne d'une ~rande partIe de ses anciennes possessions. Le second coilflit mondial sUIvitde peu l'occupation italienne de l'Ethiopie en 1935. Malgré la reconquête, les conditIons étaient déjà établies du rejet des puissances ~trangères des rives de la mer Rouge et le signal en fut donné par l'Egypte en 1956. Considérée comme un enjeu important durant la guerre froide, la mer Rouge vit se dérouler bien des drames et ses peuples riverains eurent à subir bien des souffrances dont les conséquences sont encore visibles de nos jours.

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Carte politique

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Carte physique de la mer Rouge 8

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La mer Rouge de 1800 à 1855

La situation en mer Rouge durant cette période fut marquée par quelques volontés politiques saillantes: L'Égy}?te,province Ottomane, se considérait volontiers comme l'liéntière de la Sublime Porte en ces régions. Par ses conquêtes, elle s'établit jusque en 1840 sur les deux rives de la mer Rouge non sans que cet expansionnisme ne provoquât une sourde mquiétude chez les Bntanniques. La France se posa en champion du projet de percement du canal de Suez. Cet événement déterminant du siècle, appelé à bouleverser la géopolitique de la région, exacerba l'antagonisme &anco-britanmque latent. L'Angleterre, pour sauvegarder des intérêts qu'elle considérait menacés, prit pied à Aden au débouché de la mer Rouge et exerça son contrôle sur la côte nord de la Somalie, tout en gardant un œil sur les îles jalo~t la route de Suez à Aden. Elle accrut son influence en Egypte, tant pour y sauvegarder ses intérêts économiques et stratégiques, que pour conserver le contrôle de la route des Indes. Jouant un Jeu subtil, l'Angleterre favorisa alternativement la tutelle ottomane e~ l'autonomie égyptienne afin de mieux contenir l'influence Egyptienne hors de la mer Rouge. Elle réduisit finalement l'E~ypte à son seul territoire d'origine. Elle s'opposa de meme à l'influence &ançaise, en toute occasion, la Jugeant contraire à ses intérêts.

. . .

Quant à l'Éthiopie, elle vit un temps s'opposer les Anglais qui soutenaient l'usurpateur Théodore et l'é~lise copte et les Français qui, tout comme les Italiens, soutenaient Dejai Négoussié, le "rebelle" du Tigré, protecteur des missions catholiques.

.

2.1

L'Égypte 2.1.1 Situation intérieure

L'Égy.pte, au début du XIXèmesiècle, était dans une situation très particulière. Occupée par les troupes de Bonaparte puis par les Anglais commandés par le Genéral Hutchinson elle devait revenir aux Turcs, avec l'accord de la France, selon les clauses du traité d'Amiens signé le 25 mars 1802. Les Anglais avaient un moment songé à demeurer en Égypte, mais ils y renoncèrent. Il est vrai que la situation intérieure créée par l'opposition des Turcs et des Mamelouks - sans parler des mercenaIres Albanais - devait inciter à la prudence; mais il y avait aussi la vigilance du Premier Consul qui, dés le 10 septembre 1802, dépêcha sur place son propre aide de camE' le Colonel Sébastiani futur ambassadeur à Constantinople, pour s assurer du respect des clauses de la paix d'Amiensl. L'évacuation des Anglais fut chose faite le 11 mars 1803. Koshrew Pacha, représentant de la Sublime Porte, se maintint au pouvoir à peine trois mois, renversé par une révolte des Albanais. Ces mercenaires à la solde des Turcs portèrent au pouvoir leur chef Taher Pacha puis l'assassinèrent et le remplacèrent par son second, Méhémet Aly, qu'ils proclamèrent Pacha le 12 mai 18052. Placés devant le fait accompli, les Turcs s'inclinèrent et investirent Méhémet Aly3 dans ses fonptlons en 1806. L'échec de la tentative anglaise d'occupation de l'Egypte en 1807, motivée par l'alliance fTanco-turque et la,guerre turco-russe, ne fit que confirmer son pouvoir comme vice-roi d'Egypte4. Soupçonné par l'Anglais d'être favorable aux Français il le sera dans bien des occasions et cette situation entretiendra durant tout son rè~ne, qui ne prendra fin qu'en 1848, une durable et réciproque mefiance entre la France et l'Angleterre.

IG. HANOTAux,

Histoire de la Nation Égyptienne,

Tome VI, L'Égypte

de 1801 à 1882. C. ROux,

Plon,

1936, pp.1-12. 2Ibid., pp.13-24. 3Méhémet est le nom turc d'origine. C'est Nasser qui le transforma 4Ibid., p.24-26.

en "Mohamed" pour fuire plus arabe.

10

2.1.2

L'expansionnisme

de Méhémet Aly

A la demande de la Porte, Méhémet Aly entreprit ses premières incursions en Arabie afin de délivrer les Lieux Saints de l'occupation des Wahhabitesl. C'est en 1744 que commença l'aventure des Wahhabites qui connurent un fabuleux destin, au ~oint de dominer actuellement la ~éninsule arabique. Cette année-la un prédicateur musulman, un 'Soufi" imprégné de chiïsme en Iran, $lu nom de Mohamed ibn Abdallah WahhalY conclut en 1744 avec l'Emir de Derrayeh, Mohamed ibn Saoud, un pacte scellant l'alliance de la religion et de la puissance militaire des tribus arabes pour une rigueur musulmane retrouvée. Le 21 avril 1802 son successeur, Abdelaziz ibn Saoud, envahit l'Irak. Il prit Kerbala, la ville Sainte des chiites' et la brûla. Il envahit Médine en 1804, profanant la tombe du Prophète et abattant les coupoles, volant biJoux et reliques. La terreur fut telle que tous les habItants de Médine s'enfuirent. La Mecque tomba en leur pouvoir en 1806 et ils la saccagèrent. Djeddah subit peu après le même sort. Les Unificateurs, comme se nomment les Saoudiens Wahhabites, contrôlaient une grande partie de l'Arabie, deux des villes saintes de l'Islam et la côte orientale de la mer Rouge. A Istanbul, les Turcs s'émurent, tout comme les nations européennes inquiètes de l'expansion incontrôlée des Wahhabites4. A la demande du Sultan turc Mahmoud II, qui accéda au trône en 1808, Méhémet Aly mena de septembre 1811 à décembre 1819 plusieurs campagnes qui aboutirent a l'anéantissement du pouvoir temporel des Wahhabites et à la "libération" des Lieux Saints musulmans. Abdelaziz ibn Saoud s'enfuit dans le Nedj. Il y mourut, en 1814 et son successeur, Abdallah ibn Saoud reprit l'offensive. Les EgyPtiens revinrent en 1816 et le poursuivirent chez lui. Derrayeh, capItale du Nedj en Arabie centrale, fut rasée en 1818 et le territoire évacu&. Son armée occupait maintenant l'Arabie Pétrée, le Madian et l'Hedjaz, contrôlant toute la partie nord-est de la côte orientale de la mer Rouge, du Sinaï et du golfe d'Akkaba jusqu'au sud de La Mecque aux environs du 20eme parallèle. Il nomma des gouverneurs égyptiens à Yambo, Djeddah,
IOn désigne également les Wahhabites sous le tenue d'Unificateurs. 2Mohamed ibn Abdallah Wahhab, mort en 1792, était le fils d'un Cadi, d'un juge religieux. Il naquit à Ouayna dans la province centrale d'Arabie, le Nedj, en 1703. Il étudia à Médine, puis à Bassora et à Bagdad. Il résida à Isfàhan autour de 1736. Il mourut en 1792. 'C'est à Kerbala, sur la route de Damas vers la Mésopotamie, que Hussein fut tué en 6S0 par des émissaires de Yazid, le Calife Omeyyade de Damas. Hussein était le troisième fils d'Ali, le gendre de Mahomet assassiné en 660, et il s'était révolté contre le Calife. Il incarne pour les Chiites la légitimité de la lignée du Prophète. 4Notons toutefois que les sécessions de type nationaliste ou confessionnel, de nature à briser l'empire Ottoman, ne furent pas pour déplaire parfois aux Occidentaux. 5Abdallah ibn Saoud, prisonnier de Méhémet Ali fut transféré à Constantinople ISIS. et décapité le 17 décembre

11

Médine et La Mecque. Son fils aîné, Ibrahim Pacha, fut officiellement nommé pacha de Djeddah par la Porte; il n'hésita pas à envoyer des

expéditionsau Yémenet jusqu'au golfe Persique!.

,

En 1820, il informa les Anglais de son intention d'envahir l'Ethiopie par le Sennar; il entreprit la conquête de la Nubie s'emparant successivement du Dongola, du Sennar et du Kordofan. En 1822 il fonda Khartoum et en 1830 il y installa un gouverneur égyptien. Maître de la partie nord de la côte occidentale de la mer Rouge où il fonda Kassala, il occupa Souakim. Après accord de la Porte, qui lui concéda à bail, il prit possession de Massaouah. En 1821 il tenta même d'occuper Berbera2. Méhémet Aiy contrôlait toute la mer Rouge et ce ne fut pas sans provoquer l'inquiétude des Britanniques3. A ce stade, il semblait ne plus vouloir modérer son expansionnisme. En 1822, il passa même un accord secret avec le Sultan de Lahedj pour s'emparer d'Aden4 où les Anglais avaient reqouvelé en 1802 leur traité de commerce. Le vice-roi d'Egypte connaissait l'antériorité des revendications é~)'Ptiennes en mer Rouge, plus ou moins justifiées d'ailleurs, et il n Ignorait pas que beaucoup de populations n'avaient aucun "protecteur' . Aussi, la tent~tion d'intervenir demeura-t-elle forte pour me

l'Egyptedurant tout le XIX

siècles:

"La totalité, de la côte depuis Suez jusqu'à Musa Dongola (21°N) faisait partie du Pachalik d'Egypte depuis le 15éme siècle, alors qu'au sud du 21éme (parallèle) le Sultan de l'Empire Ottoman, dont le Gouvernement était connu sous le nom de la Porte, considérait sienne la côte jusqu'à Zeila (11°20'N). Les différents Chefs Dankalis dont les districts touchaient la côte étaient pratiquement indépendants à la fois de la Porte et de l'Abyssinie". 6

!

Ibid., pp. 96-10

1.

2J. DORES SE, Histoire sommaire de la Corne orientale de l'Mique, 3Ibid., pp.I01-105. 4 Ibid. SEt même au delà comme cela sera le cas au Yémen au XXO siècle.

Paris, 1971, p.254.

6"The whole coast ITom Suez to Musa Dongola (21 "N) had been in the Pashalik of Egypt ever since the fifteen centUlY, while south of21° the Sultan of the Ottoman Empire, whose Government was known as the Porte, claimed the coast as fur as Zeila (11 °20'N). The various Danakil chiefs whose districts touched the coast were pratically independent (Abyssinia), 1920, p.22. both of the Porte and of Abyssinia." Foreign Office Handbook

12

MOHAMED ALY (D'après une gravure sur acier de Couder).

13

IBRAHIM PACHA (D'après un portt"ait de Champmartin, extrait de Voyageurs et icrivains français en Egypt~, par J.-1\I. Carré). 14

Campagne d'Arabie de Méhémet Aly

15

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De 1823 à 1827 Méhémet Aly fut aux prises avec la grave crise suscitée par son intervention en Grèce, à la demande de la Porte. C'est seulement cinq années après la défaite navale de Navarin qu'il entreprit, et pour son propre compte dorénavant, la conquête de la Syrie allant jusqu'à menacer la Turquie en Anatolie. En 1835 il poursUIvit son plan de mainmise sur la totalité des rivages de la mer Rouge e)1entrant dans rAssir, le nord du Yémen. La résistance fut vive et les Egyptiens durent prendre Hodeidah et Moka par voie de mer et poursuivre à partIr de ces têtes de pont d'aventureuses campagnes vers l'est et le sud. Ces expéditions, coûteuses et incertames, se prolongèrent jusqu'en 1838 date à laquelle Méhémet Aly retira ses troupes d'Arabie deux années avant que d'être sommé d'évacuer la Syrie'. Après le départ des troupes égyptiennes toute l'Arabie - et particulièrement le rivage oriental de la mer Rouge - retomba aux mains des tribus arabes et des chefs locaux2. Les Turcs ne reprendront pied dans les principaux ports, Hodeidah et Moka gu'en 1854/553. Sur la côte occidentale, après avoir enfin SOUInlS Taka, Méhémet le Aly poursuivit sa route vers la mer Rouge en occupant Souakim et Massaouah pour lesquels il accepta de payer au Sultan un droit de fermage annuel4. Il tenta en vain de prendre Arkiko5. Quant à Massaouah, abandonnée par le successeur de Méhémet Aly en 1848, elle passera à nouveau aux mains des Turcs qui devront faire face à une violente opposition des tribus Dankali6.

2.2 L'Angleterre Les craintes de l'Angleterre en mer Rouge vinrent de l'Égypte, dont elle s'efforya de freiner l'expansion par un jeu subtil avec la Turquie, mais aUSSI de la France dont l'Implantation fut particulièrement redoutée. Les Anglais surveillaient la mer Rouge afin d'y éviter la présence d'une autre puissance qui serait un danger pour leurs communications avec l'Inde. Seule la France les inquiétait vraiment, plus par le souvenir de sa valeur militaire d'antan que par sa puissance réelle. L'avènement
I Ibid., pp.I56-159. %id., p.224. 3SIMONIN, L.L. "Voyages de M. Henri LAMBERT", Tour du Monde, 2° semestre 1862, pp.67-68. 4H. DEHERAIN, Le Soudan égyptien de Méhémet Ali à Ismaël Pacha, PARIS, Plon, 1936, p.459. ILa Porte occupera Arkiko en 1847 sur l'intervention de Degoutin, Consul de France à Massaouah. en 1844 Ibid., p.254. 6En octobre 1855, les Turcs sont assiégés dans la ville, Cf. SIMONIN, op.cit., p.68.

17

~--

de .la na~i~ation à vapeur et l'usage plu~ intensif qu'ils firent de cette VOlemantnne accentua encore ce rIsque a leurs yeux. Le paroxysme sera atteint à deux reprises. En 1840, lorsque l'Angleterre somma Méhémet AIy d'évacuer la Syrie afin de sauver la Turquie et que la France, seule à soutenir celui-ci, fut sur le point de s'implanter en mer Rouge à Amphila où à Edd. A partir de 1855 enfin, lorsque le projet françaIs du canal de Suez donna corps à toutes ses craintes.

2.2.1

La route des Indes

La méfianc~ naquit chez les Britanniques avec l'expédition de Bonaparte en Egypte. La prédominance des Anglais était assurée dans le sous-continent indien, la France et le Portugal n'y conserva,nt que des territoires symboliques. Une expédition française venant d'Egypte par la mer Rouge pouvait, à juste titre, être considérée comme un grave danger potentiel. L'A1;lgleterre, qui disposait depuis 1775 d'un accord commercial avec l'Egypte, pouvait librement faire transiter ses marchandises entre Port Saïd et Suez. Pourtant, elle ne donnait pas de caution officielle à cette pratique!. Il semble même qu'elle y fut plutôt opposée, tout en laissant faire les entreprises privées profitant de cette facilité. Sans doute jugeait-elle préférable la route du cap de Bonne-Espérance et la sécurité du large aux aléas des transbordements à terre. Pour interdIre la sortie de la mer Rouge aux Français elle décida, en 1799, de prendre possession de l'île de Périm, position stratégique capitale dans le détroit de Bab el Mandeb. La mission anglaise partie de Bombay, sous la conduite de l'Amiral Pophen, jugea l'îlot trop Insalubre et préfera se rendre à Aden pour conclure avec le sultan local un traité commercial destiné également "à le protéger contre les Français". Dès 1802, à la faveur de l'envoi de cette flotte en mer Rouge, une reconnaissance vers le Tigré fut lancée par Lord Valentia2 et son secrétaire Henry Salt à partir de Massaouah. Elle permit l'installation des premiers mIssionnaires anglicans. Une nouvelle expédition dirigée de 1809 à 1810 par ce dernier ne put aller jusqu'à Gondar, mais parvint à contacter Walda Sélassié le chef du Tigré, pour tenter d'établir des échangescommerciauxrégulier~.
!ElIe ne le fera qu'en 1856 en affinnant, par la bouche de Lord Palmerston, son irréductible opposition au projet de canal.. 2Le Vicomte George Valentia publia ses souvenirs de voyages à Londres en 1809: "Voyages and travels to India, Ceylan, The Red Sea, Abyssinia, and Egypte, in the years 1802, 1803, 1804, 1805 and 1806".4 William Miller.
3

vol.

G. Annesley, Vicomte Valentia, Voyages and travels to India, Ceylan, the Red Sea, Abyssinia and Egypt
Londres, 1809, cité par Malecot, op.cit., p.8.

(1802-1806),

18

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-

2.2.2

Le danger égyptien

Les sujets d'inquiétude de l'~gleterre ne vinrent pas que de la courte presence de la France en Egypte et de l'influence qu'elle y avait acquise. L'expansionnisme de Méhémet Aly en fut aUSSIresponsable pour une large part. Certes, en 1819, elle le complimenta pour ses victoires en Arabie contre les Wahhabites) mais, étant elle-même en contact belliqueux sur le golfe Persique avec ces mêmes tribus, on ne peut lui reprocher de ne pas avoir souhaité se trouver en face d'un Méhémet Aly victorieux si avancé sur la ro~te des Indes2... En 1820 la pénétration égyptienne en Ethiopie, bien qu'annoncée à Salt, devenu le Consul Général britannique au Caire, ne pouvait laisser les Anglais indifférents. Les tentatives sur Berbera en 1821 et. Aden en 1822 montrèrent nettement une volonté d'encerclement des rives de la mer Rouge. La conquête du Yémen du sud, pour partielle et temporaire qu'elle rut, inquiéta les Anglais. Londres allait réagir, habilement, en s'installant à Aden en 18~9, à un moment critique ou Français et Britanniques s'opposaient en Egypte sur la politique envers Méhémet Aly. 2.2.3 L'avènement de la navigation à vapeur Les progrès de la navigation à vapeur changèrent l'appréciation de la notion de temps. A l'acceptation passive d'inéluctables délais d'acheminement par les voiliers contournant le cap de BonneEspérance, auxquels on se soumettait faute de mieux, succéda une politique volontariste de réduction maximale du temps de parcours. Les Anglais cherchèrent d'abord à en gagner en utilisant la vaveur sur ce même trajet, puis à en gagner encore 'plus en empruntant l'Itinéraire Angleterre-Inde le plus court, celui qUI Easse par la mer Rouge et l'isthme de Suez. D'évidence, les lourds voiliers de charge continuèrent longtemps par la route du cap, le trajet par la mer Rouge étant plutôt réservé aux voyageurs et aux messageries. Dès 1829, l'Angleterre s'avança sur cette voie. Le tI;acé d'un projet de chemin de fer du Caire à Suez fut présenté aux Egyptiens et fit l'objet d'une concession à la société anglaise Gallway. Cette liaison ferroviaire était destinée à faciliter le transbordement des voyageurs et des marchandises entre les deux points terminaux des Steamers venant d'Angleterre et des Indes. Les premiers rails arrivèrent en Egypte, mais le projet fut suspendu sur avis défavorable du Consul GénéraI britannique à Alexandrie, également Agent Général de l'East India
.

lDès 1804, les tribus Wahhabites

d'Abdallah

ibn Saoud dévastèrent

Médine et s'emparèrent

de La Mecque en

1806 et ensuite Djeddah. Méhémet Aly les en chassa en 1813, mais les Saoudiens reprirent Médine en 1825. 2G. HANOTAux, Histoire de la Nation Égyptienne, Tome VI, L'Égypte de 1801 à 1882, C. ROux, Plon, 1936, p.l 0 1.

19

Company'. Le gouvernement de Bombay était pourtant convaincu, puisque la même année fut prise la décision d'organiser une liaison de ce type entre Bombay et Suez. Faut-il en conclure que la Société Gallway ne lui convenait pas, ou bien que ses tarifs eussent été trop élevés, ou son indépendance trop grande, au point de compromettre la sienne? Les coûts du transport par bateau à va~ur et des opérations de transit furent, semble-t-il, jugés excessifs pour les lourds chargements dont s'accommodaient fort bien les voiliers. Dès 1833, malgré l'absence de chemin de fer, un service régulier de bateaux à vapeur relia l'Angleterre au Caire, puis Suez à Bombay. On transborda les voyageurs et les marchandises entre Suez et Le Caire, en palanquins et à dos de chameaux d'abord, puis par voitures à chevaux et mules après la construction de la route carrossable2. La même année le Lieutenant de Vaisseau Waghorn obtint de Méhémet Aly un Firman lui r.ermettant d'organiser un service postal entre Alexandrie et Suez; la malle des Indes" relia ainsi directement l'Angleterre à sa colonie3. Les Britanniques, satisfaits d'une situation qu'ils contrôlaient entièrement, ne pouvaient donc que s'opposer à la réalisation du canal. Le projet de liaison ferroviaire refit toutefois surface et S,tephenson obtint en 1851 d'Abbas Pacha, le nouveau vice-roi d'Egypte, la concession d'un chemin de fer entre Alexandrie et Cafte el Zayat. Ce sera, dès lors, le principal argument britannique contre le projet ftançais. . Le consul de France en Egypte, qui l'avait très bien compris, s'émut et écrivit à ce sujet:
"L'Angleterre n'avait que le passage dans un défilé dont on lui livre aujourd'hui les portes avec les clefs. Le chemin de fer du Caire à Suez ne pourra manquer de devenir bientôt le complément nécessaire de celui d'Alexandrie... L'influence de l'Angleterre est toute-puissante en ce moment et menace de se changer en protectorat." 4

Le gouvernement britannique fit de gros efforts, à partir de 1852, pour développer la navigation à vapeur. Il fut servi en cela par le développement industriel de l'Angleterre, supérieur à celui des autres nations, et notamment de la France; Privilège fut accordé à la P and 0 (Compagnie Orientale et Péninsulaire), pour la correspondance avec l'Inde et la Chine, assorti d'une subvention libérale, à la condition que l'Angleterre et l'Australie fussent reliées par une ligne de bateaux à vapeur.

1

Ibid p. .69 et 70.
et 239.

2Ibid., pp.70 3Ibid., p.70. 4Ibid., p. 247.

20

Ce fut chose faite le 4 août 1852 lorsque le Chusan, parti de Southampton le 15 mai, entra dans le port de Sydney après soixantecinq jours de navigation et dix jours de transbordement des malles et des I!assagers à Ceylan et Singapour. La P and 0 disposait alors de 33 batiments à vapeur, jaugeant 39 400 tonneaux et d'une puissance totale de Il 930 chevaux. De Southampton à Alexandrie, elle alignait trois bateaux de 2000 tonneaux, de Suez à Calcutta cinq bâtiments de 1 400 à 2 000 tonneaux. D'Aden à Bombay, avec prolongement sur la Chine, elle avait 5 bateaux de 1 000 à 1 200 tonneaux. Aucune marine au monde ne disposait d'une flotte à vapeur comparable à celle de cette entreprise commerciale privéel:
"En 1852, quand le Gouvernement ~nglais renonça à faire exécuter le service de la malle de l'Inde par des navires de l'Etat et le confia à la Compagnie Péninsulaire et Orientale, celle-ci mit en service de puissants bateaux à aubes, l'Euxene, le Sultan, le Valetta, le Vectis, de 1 100 et de 700 tonneaux, qui, avec une force encore inusitée de 420 et 400 chevaux, atteignirent la vitesse inconnue aussi de 15 noeuds aux essais. "2. ---------------------------------------------------"La compagnie des Services Maritimes des Messageries Nationales, fondée le 19 janvier 1852, ne possédait le 24 mai 1852 qu'un vapeur, le Périclés de 60 m. de long et 300 chevaux3... malgré les lancements de 1854 (3 bâtiments de plus de 1000 tonneaux) et de 1856-1857 (2 bâtiments également de plus de 1000 tonneaux)."4

----------------------------------------------"La vitesse des paquebots anglais de la malle des Indes (15 noeuds) n'était ,,5 atteinte en 1869 par aucun des bâtiments de la grande Compagnie.

IAnnuaire des deux Mondes, 1852-1853, Paris, 15 septembre 1853, p.364. 2p. MASSON, Encyclopédie départementale des Bouches du Rhône, Tome IX "Le commerce" 1922, p.370 'Ibid., p.368. 4Ibid., p.370. 5 Ibid., p.3 72.

, Marseille

21

ABBAS PACHA (D'après 22 une gravure de la Bibliothèque Nationale).

Jamais peut être les grands facteurs de puissance de la GrandeBretagne ne se vérifièrent autant: "Suprématie absolue dans tous les océans, dans tout l'Atlantique, dans tout le Pacifique, dans tout l'océan Indien et les mers voisines, la Méditerranée, la mer Rouge, etc. "Suprématie commerciale et industrielle, textile et constructions navales, . "Suprématie absolue de la marine marchande anglaise, "Suprématie financière constante, centralisation financière du 2.2.4 L'implantation britannique à Aden

. . . monde à Londres, suprématiebancaireabsolue."1

La liaison maritime par bateau à vapeur de Suez à Bombay obligeait à un point de ravitaillement en charbOn à mi-course. Les Britanniques établITent un dépôt à Makulla, sur la côte de l'Hadramaout, très à l'est d'Aden. Le vapeur Hugh Lindsay, construit en Inde, y transporta le combustible. Les deux Steamers, le Bénarès et le Palinure, firent les premières traversées. Makulla ne s'avéra pas très pratique et les Anglais cherchèrent un autre lieu. Aden convenait bien. La Grande-Bretagne avait signé en 1802 un second traité de commerce avec le sultan de Lahedj et celui-ci consentit en 1829 à la création d'un dépôt de charbon sur l'îlot de la baie de Tamhrid, et accepta la présence de soldats anglais. La ligne régulière fut ouverte la même année. Le vapeur Hugh Lindsay relia Suez à Bombay en 1 mois et 3 jours2. Malheureusement, Aden manquait de main-d'oeuvre pour la manutention du charbon et les Anglais s'y sentaient à l'étroit, aussi cherchèrent-ils un autre emplacement. Les Fartaquins, sur la côte de l'Hadramaout, étaient rentrés en possession de l'île de Socotora après l'éviction des Portugais. Leur Sultan fut sollicité en 1833 par le Lieutenant Weelsted qui lui en offtit 10 000 $, mais sans succès3. On explora en 1835 les environs d'Aden; le Lieutenant de Vaisseau Haines - qui fut le premier résident britannique à Aden - en effectua le relevé hydro~raphique, sans découvrir de lieu propice. A l'évidence il ne restaIt qu Aden, à condition d'en être maître et de pouvoir y faire venir la mam-d'oeuvre nécessaire.
I Conférence de Sir Alfted Zimmern, Professeur à l'Université d'Oxford, fuite à Paris le 19 mars 1939, sous Cf: Les Empires coloniaux, l'égide de la Société des Anciens élèves de l'École libre des Sciences Politiques. PARIS, P.U.F., 1939, pp.87-88. 2R. COUPLAND. East africa and its invaders. LONDON 1956, p. 464. 3Ibid, p.465.

23

Les Anglais ont-ils alors sollicité l'intercession de Méhémet AIy auprès du Sultan de Lahedj, afin que leur soit concédé un dépôt de charbon sur le continent et non plus dans la rade d'Aden? Il semblerait qu'il en fut ainsi, Lqrd Auckland Gouverneur Général des Indes, ayant écrit au Vice-roi d'Egypte pour le remercier de son intervention en ce sens. Mais ce dernier comprit vite qu'il avait été joué et qu'il ne s'agissait pas d'un simple dépôt de charbon!... Un incident devait fournir aux Anglais un prétexte pour s'emparer d'Aden. En janvier 1836, un bateau de pèlerins indiens de Madras, le Deria Dowla, qui se dirigeait vers La Mecque vint s'échouer à Sei1an à l'est d'Aden. Passagers et équipage furent massacrés. Le Captain Haines obtint du Sultan une compensation de 12 000 thalers. Un accord fut conclu selon lequel le Sultan de Lahedj recevrait un tribut annuel de 8 000 thalers contre - selon les Anglais - la cession du territoire d'Aden. Très vite, il y eu divergence d'interprétation. Le Sultan, ayant sans doute réalisé le danger tout comme Méhémet AIy, refusa de livrer son territoire et le 16 Janvier 1839 Haines revint avec deux navires de guerre, le Volga et le Cruizer. La ville fut enlevée d'assaut par les 700 hommes de troupes britanniques commandés par le Major Baillie. Il y eut 15 tués ou blessés2. 2.2.5 Recherche de la suprématie en mer Rouge

La mer Rouge était maintenant traversée par des lignes régulières de bateaux à vapeur, ce qui imposait au Royaume-Uni la mise en place de dispositifs de surveillance: Sécurité de la navigation, car ce n'est pas une mer facile sauf à emprunter uniquement la partie centrale, ce qui fut d'abord le cas. Sécurité militaire aussi, par la constitution de zones stratégiques réservées en des points occupes ou surveillés. Le tout inspiré par une volonté politique puissante au plan international, associée à une rigueur permanente dans les actIons locales, sans préjudice d'une souplesse d'adaptation remarquable.

. .

la. HANOTAux, Histoire de la Nation Égyptienne, Torne VI, L'Égvpte de 1801 à 1882, C. ROux, Plon,
1936,
2

p.159.

COUPLAND,
PlayJàir.

op.cit., p.466 et SIMONIN,

op.cit., p.972 et Mf. étr., Mémoires et Documents,

Afiique-Mer

Rouge-Aden, N°l, Russel à Ministre, pp.l24-125, informations reprises par Russel dans une étude du
capitaine

24

2.2.6

Les Îles Mousha et le traité Moresby

Le Révérend Krapf, missionnaire protestant au Tigré qui avait vu arriver les Lazaristes d'un mauvais oeil, avait en effet quelque raison de Sapeto en 1839 lors du retour d'Antoine d'Abbadie -,avaient pris une réelle influence sur Oubié, particulièrement le futur Evêque qui avait obtenu l'expulsion de tous les missionnaires protestants. Ceux-ci se réfugièrent au Choa, où Sahlé Sélassié les accueillit avec bienveillance. Lorsque Rochet arriva, grand bavard et quelque peu fanfaron, il effraya Krapf par de grandiloquent~ discours sur la constitution de forces armées destinées "à rendre l'Ethiopie française". Ces .¥9~tions transmises à Aden rar Krapf vinren~ compléter la publicIte faIte par le Journal des debats du 23 mal 1840 Sur la constitution de la "Société Nanto-Bordelaise" et ses ambitions de s'installer à Zeila, sur la voie du Choa. La tension entre la France et l'Angleterre était extrême en Europe, à cause du conflit entre Méhémet AIy et la Turquie. Lord Palmerston décidait de passer outre l'opposition de la France et dès avril 1840 il en informait les Turcs. Au moment même où s'enchaînaient les événements précités, l'Angleterre préparait la Conférence de Londres où avec la Russie l'Autriche et la Prusse, mais sans la France, elle allait présenter un diktat à Méhémet AIy: évacuer la Syrie dans, un délai de vingt jours sous peine d'être dépossédé de tout, même de l'Egypte. Devant l'immmence d'un éventuel conflit, il était compréhensible que Londres prît des précautions en mer Rouge. Le Secret committee de l'East India Company fit savoir à Haines le 2 juillet 1840 qu'il convenait d'agir pour empêcher l'installation des Français à Zeila ou Tadjoura. Il y envoya donc deux bâtiments, le Sesostris avec le Captain Moresby et l'Euphrate sous le commandement du Lieutenant Barker. Pour les négociations, les Anglais se firent aider par AIi Sherrnarke1 de Zeila. Shermarke était alors âgé de 64 ans et depuis le sauvetage de la Mary Ann en 1829, il était reconnu I?arBombay et Aden comme "un fidèle allié" et le "Protecteur des (\nglals"2. Moresby décida d'acheter les Iles Mousha, au 1ar~e du cap Djibouti et de faire signer à Mohamed-Mohamed, le "Sultan' de Tadjoura, un traité de commerce et d'alliance lui interdisant d'en contracter de semblables avec d'autres nations. Ce traité, connu sous le nom de "Traité Moresby", fut signé avec ce chef Dankali le 19 août. Il était

s'inquiéter. Les Abbés Justin de Jacobis et Montuori - qUI rejoignirent

lPour l'histoire

de Shermarke

et son rôle sur la côte sud du golfe d'Aden et notamment

l'assassinat

d'Henry de R. Joint

Lambert, le consul de France à Aden, voir: "Aux origines de l'implantation ftançaise à Djibouti" Daguenet, publié aux éditions L 'Harmattan en 1992. 2IOR-LIP&S/9, vol.32, Lnt Cruttenden à captain Haines, para.24, p.72, 7 avril 1852.

25

traIte avec aucune autre pUIssance.I

cla~ ,sur ce point: le Sultap. "S'enffage à ne contracter aucun lien ou

L'Angleterre, qui voulait prévenir une possible installation fTançaise, pensait alors avoir verrouillé à son profit les deux rives du golfe 3'Aden. En fait, le traité et la cession de ces îles restèrent sans suite, même lorsqu'Henri Lambert négocia la cession de Tadjoura avec Aboubeker en 1858, ni lors de la signature à Paris en 1862 de l'acte de cession du territoire d'Obock, ni à aucun moment après l'arrivée de Lagarde. L'étrange attitude de l'Angleterre, toujours prompte à faire valoir ses droits en d'autres circonstances, valait réflexion. On peut maintenant affirmer que si le traité Moresby n'a pas été appliqué, c'est que les Anglais eux-mêmes ne croyaient pas en sa validité. Rappelons d'abord les circonstances de ces négociations: C'est le Captain Haines, Gouverneur d'Aden qu~ sur ordre de l'East India Company, dépêcha le Captain Moresby et le Lieutenant Barker pour mener à bien les négociations. Il s'agissait d'interdire l'installation éventuelle s;les FrançaIs en bloquant la côte. Ce fut chose faite par l'achat des Iles Mousha et, quelques jours après, au cours d'un second voyage en catastrophe de Barker à Tadjoura par l'acquisition de deux îlots: . Le premier est situé à l'entrée du Ghoubet KharabZ: "Avec les marées un terrible courant entre ou sort, brisant sur l'îlot surgi au milieu de la passe et grondant sur les récifs en un tumulte de vagues et de tourbillons"). Le second est situé devant Zeila.

.

Le "Sultan" de Tadjoura se trouvait ainsi pratiquement sous tutelle britannique. Pour formaliser ces accords, trois documents furent rédigés: l.Le traité proprement dit, concrétisant l'accord commercial et la mise sous tutelle britannique des relations de Tadjoura avec d'autres nations et qui ne mentionne pas les cessions territoriales. Dans son rapport du 24 août 1840, le Captain Moresby s'en expliqua: "The sale is not mentioned in the treaty but drawn out separately according to
mahomedan form".
4

I

"Engaged

not to enter into a~

Bond or Trea(V with any other Power."

Map of Afiica by treaty. E. de large, il n'émerge que de

HERTSLE Vol!. 3rd edition, LONDON, 1909, pp.408,629,630. 2Refuge d'oiseaux de mer de quelques 200 mètres de long sur une quarantaine quelques mètres.
4

'H. de Montreid, Le drame éthiopien, PARIS, Grasset, 1935, p.ll. Cette affirmation fut mise en doute par les successeurs de Haines. Cf: IOR-L/PS/9 Anderson, 8 novembre 1955, para.88, pp. 409-438.

vo1.34, Coghlan

à

26

2.La cession des îles Mousha pour 1 100 G.C. (Gold crowns, Couronnes d'or) et trente-deux sacs de riz, fut signée le 19 août 1840 dans un acte séparé. 3.La cession des îlots fut signée le 27 août. Adoptant un point de vue strictement europ"éen, Moresby et Barker ne mirent pas en doute, a priori, que les Iles Mousha fussent la propriété du "Sultan" de Tadjoura. Toutefois, le doute vint et se traduisit par un certain embarras dans le rapport de Moresby à Haines du 24 aout 1840:
"The Sultan of Tadjourah paysannually from 12 to 16 hundred German crowns to the inhabitants of Zeilah called head money; when l mentioned that this showed that they were tributary to Zeilah, the Sultan and head men said no! It was a very old standing custom, and that they were perfectly independant." I

Le Lieutenant Barker eut aussi des soupçons et il en fit mention sur la note en date du 25 août 1840 accompagnant le plan de la Baie de Tadjoura:
"We were given to understand that though Tadjourah was an independant state, still it paid a head tax upon all slaves sold, to the Sultan of Zeilah, in other respects Tadjoura is tributary to no one and this tax which is levied by the Sultan of Zeilah, appears to be a remnant of an old custom, when Zeilah was the principal city on the ,,2 coast.

Le fait sera entièrement confirmé au capitaine de Vaisseau F1euriot de Langle en 1861. Recevant une lettre d'Ahmed, le Pacha d'Hodeidah, lui rappelant que Tadjoura s'était soumis au droit de douane envers Zeila, il s'en ouvrira à Aboubeker Ibrahim, le "Chef des Marchands". Celui-ci lui expliquera que lorsque les Imams de Sana possédaient encore le Yémen, ils envoyèrent quelques soldats à Tadjoura qui furent massacrés et le Gouverneur de Moka, dont dépendait alors Zeila, envoya des forces sur Tadjoura pour se venger. Les habitants promirent de payer à l'Imam de Sana, à l'époque des foires, comme rente perpétuelle 1/2 Thaler par paire de (illisIble) 3/4par tête d'esclave et un Tlialer par Fizarela d'ivoire. Le Dola de Zeila fut chargé de collecter ces droits. Ils furent régulièrement payés mais jamais la Turquie n'exerça de droits politiques sur Tadjoura3. La Turquie ne protestera pas pour la cession des îles Mousha à l'Angleterre, alors qu'elle le fera pour la prise de possession de Périm par l'Angleterre et d'Obock par la France, comme le rappellera fort à propos en 1862 le Ministre Drouyn de Lhuys à M. de Moustier, ambassadeur de France en Turquie:
lIbid., para.82. 2Ibid., para. 83. 3 Arch. Nat, Marine 884/764,

C.V. Fleuriot de Langle à Ministre de la Marine, Aden le 23 avril1861,

p.S3 \.

27

"Obock est séparé de Zeila par l'état de Tadjourah, qui est complètement indépendant et dont le souverain a cédé aux Anglais l'île de Mouskha, sans que la Porte se soit cru en droit d'élever de réclamation.,,1

La question que se 'posaient les Anglais peut se résumer ainsi: Verser tribut à un territOIre, qui fait de même aux Turcs, n'est-ce pas le signe d'une reconnaissance implicite de dépendance? La situation de Tadjoura, pour l'historien, est parfaitement claire et les preuves surabondantes: le territoire est inâépendant et se gouverne seul. On confond là une sorte d'amende à perpétuité versée par Tadjoura à Zeila à l'intention des Yéménites, avec le fermage des droits de douane que cette dernière cité paye au Pacha turc d'Hoâeidah. La question seraIt plutôt de savoir à qui aJ?partenaient les îles Mousha ? la réponse est claire: à personne! InhabItées, situées en face du cap Djibouti alors totalement désert, elles ne présentaient aucun intérêt pour les Somalis ou les Dankali. Le Sultan de Tadjoura a joué un bon tour aux Anglais en leur vendant des terres dont il n'avait pas l'usage et pour lesquelles la question de propriété ne s'était jamais posée... Les Anglais, en 1840, considérèrent le "Sultan" de Tadjoura comme l'adjoint d'Hakab Ghalib Ibn Ismail, maître de Zeila2. Barker ne dit-il pas: "The Sheikh of Zeilah is appointed by the Dola (Government) of Mocha'~ ce qui est exact sauf que le Sheikh n'est en fait que le fermier des douanes choisi parmi les soumissionnaires. Ce qUI ajoute à la confusion c'est que la même famille conserve ce droit - sans doute estelle la plus riche - et que le "Sultan" de Zeila, peu désireux de partager avec quiconque, demanda le secret de la transaction...
"And captain Moresby in his letter to captain Haines dated 4th september 1840 states that the chief of Zeilah family for years have possessed Zeilah under the Governor of Mocha to whom he pays a yearly sum; he wished one not to make known at Mocha that he had entered into treaty with us till the absence of Sheriff Hoosain", a tributary of Mahomet Ali Pacha of Egypt."4

Il semble donc que le Cheikh de Zeila ait été mêlé à la vente par l'évidente nécessité, pour le Cheikh de Tadjoura, de .parta~er la somme afin d'éviter un conflit. Sans doute, Shermarke servIt-il d mtermédiaire et eut-il une part de la transaction. Le problème se posera de façon
lM. étr. Corresp. Pol. Turquie, Vo1.356, octobre-décembre signifier 1862, Drouyn de Lhuys à de Moutier, 18

décembre 1862, p.298. 2Ce nom, cité par Coghlan

en 1855, pourrait

qu'en 1840 Sherrnarke

n'était encore qu'un riche

marchand. IJ cohabitait avec le Sultan de la fumille Durcib, les véritables titulaires du droit de fèrrnage des douanes. On sait qu'il élimina cette fumille par un rapport du Lieutenant Cruttenden au Captain Haines, Ref: IOR-L/P&S/9, voI.32, para.33, p.76, 7 avrilI852., Ie "Sultan de Zeila" Ibid., para.87.

, Ibid., para.84.
28

'Ibid., para 85.

identique durant la "guerre du guano" de l'île Burnt (ou Man) en 1858'. Les habitants des villages de Mail et de Bender Djedeed exigeront le partage. C'est l'ignorance de ces moeurs locales qui a troublé les Anglais. W. Coghlan, le gouverneur d'Aden, tirera avec philosophie en 1855 la leçon de cette affaire:
"On the whole it appears to me that captains Haines and Moresb~ were deceived by the ruler of Tajourra who was a mere farmer of his Goverment , and who sold to the Britishs what did not belong to him; nevertheless, our object (namely to prevent the French purchasing the same places) was probably effected as well as if ,,3 the sale had been valid.

Car tel était bien l'enjeu: empêcher les Français de s'installer à Tadjoura. Le but fut attemt puisqu'à l'époque, la France ne pouvant aVOIrTadjoura, acheta Edd4:
"One of the head men at Tajourra mentionned to us, that shortly after the cession of the islands to us, the French wessel of war which then visited Tajourra had offered $ 25,000 for them, and captain Haines reports to Government that M. Combe is annoncing to him that the French Government had purchase ELBB (EDD), remarked that Tajourra would be a preferable place for a commercial town, ,,5 but that part of the coast was entirely under our command.

Le gouverneur se déclarait alors mal à l'aise, devant l'éventualité d'affi'onter la Turquie sur le problème des lIes Mousha:
"Any attempt at present to assert our rights to the islands in the bay of Tajourra would involve me in unpleasant relations with the Turkishs authorities; and though the strong hand here, and a powerfull voice in Turkish Councils at Constantinople, would no doubt, enable us to carry the point, it would not be worth while to employ such means, and it would only agitate a question, which there is no occasion at ,,6 present to open.

Lors d'une rencontre plutôt brève et &aîche entre le sultan Mohamed-Mohamed de Tadjoura et le gouverneur Coghlan sur la plage, le 24 octobre 1855, ce dernier posera à nouveau la question:

'Voir "La situation sur la côte aITicaine du golfe d'Aden vers 1855; R. Joint Daguenet, DEA, IHPOM, Université d'Aix en Provence, 1990. 2 Coghlan se trompe. C'est le Dola de Zeila qui était fermier des douanes, le Cheikh de Tadjoura étant parfàitement indépendant. 3 Ibid., para.90. 4L'acte de cession d'Edd à la Société Nanto-Bordelaise sera signé le 12 septembre 1840 pour la somme de 100 000 Francs. Il est exact que Combes eut préféré Zeila où Tadjoura. sIbid., para.91, Citation lettre captain Haines N°l du 10janvier 1841. 6Ibid., para.92.

29

"I enquired about the sale of the Mussabh Island, this chief bring the very man who sold them. He admitted the transaction which he said was valid. It was no secret to the Pascha ofHodeidahd, and was well known to everyone.,,1

Telles sont les raisons pour lesquelles l'Angleterre ne fit jamais valoir ses droits sur les îles Mousha, ni l'interdiction pour Tadjoura de traiter avec une autre puissance. Si le but avait été atteint en 1840 en écartant Combes, le traité eut pu encore être utilisé contre la France lorsque Lambert proposa l'achat d'Obock. Il n'en fut rien. Toutefois le successeur de Coghlan à Aden, R.W. Honner - qui venait de prendre son poste et sans doute mal informé - croira pouvoir, le 23 mai 1862, rappeler cet argument contre les Français:
"There is another point to be considered, the right of France to purchase Obokh. The Dankalie coast is an integral portion of the Turkish Dominions, and the revenues of its Chief ports are annually farmed out by the Pasha of Yémen. On every OCC!!f:on where we have tried to induce the Chiefs to abolish the slave trade the answer has invariably been: We are Turkish subjects, ifyou have any representations to make on that point, we refer you to the Turkish Govemmene. "Such being the case, how can they alienate to another power, a portion of their ,,3 Sovereign dominions.

Il ne sera pas suivi par Bombay, chacun y sachant parfaitement que la côte n'appartenait pas à la Porte et que le seul "Chief Port" concerné était Zeila. 2.3 La France 2.3.1. La politique française en mer Rouge La France fit preuve, durant cette période, d'une absence totale d'objectifs politigues ou économiques en mer Rouge. Les initiatives de quelques FrançaIs ne furent pas determinantes. Nous avions, en Egypte, un certain capital de popularité hérité de l'expédition de Bonaparte et que des compatriotes s'employèrent à conserver. Mais c'est d'instruire, de construire, de soignyr que s'occupaient les nombreux ressortissants &ançais résidants en Egypte; d'anciens officiers napoléoniens y furent couramment appelés comme conseillers militaires. Tous y exercèrent une réelle influence à titre individuel, mais sans négoce ni profits appréciables pour la France.

'Ibid., para.94. 2Ceci est parfàitement

exact, mais il ne s'agissait que de l'habile double langage des gens de Tadjoura, 23 mai 1862.

qui

n'aimaient guère les Anglais... 310R: L/P&S/9, Vo1.39, Honner à Bombay, para.10, pp.373-379,

30

Sans doute l'intérêt de la région, vu de Paris, semblait-il faible; les possessions françaises aux Indes étaient infiniment plus modestes que celles des Britanniques et la mer Rouge n'est pas l'Eldorado. Pour que Paris s'intéressât à cette voie stratégIque, il eût fallu à la France des ambitions territoriales qu'elle n'avait pas. De surcroît sa production industrielle étant inférieure à celle du Royaume-Uni, elle n'éprouvait pas encore l'impérieuse nécessité de trouver des débouchés à ses produits. La France n'avait pas la tradition mercantile de sa voisine d'outre-Manche qui la pousse à rechercher le profit pour ses marchands et pour le Royaume, donc à s'implanter, commercer, assurer la livraison des marchandises et laJ'rotection de la navigation. Ce puissant aiguillon pour une politique efficace et rentable manquait à la France. Ellfin, depuis 1830, l'Algérie plus proche occupait Paris en priorité. C'est pourquoi la mer Rouge et l'Océan Indien restèrent longtemps, pour la France de cette époque, le domaine des actions isolées sans soutien digne de ce nom, toujours peu coûteuses et peu compromettantes pour les gouvernements qui craignaient de voir se froncer le sourcil anglais... Le besoin de main-d'œuvre pour les plantations de la Réunion provoqua néanmoins un regain d'intérêt. 2.3.2. L'antagonisme Les différences de comportement Il y eut une différence fondamentale de comportement entre la France et l'Angleterre en mer Rouge et en Afrique Orientale, durant cette période. La Grande-Bretagne poursuivait avant tout des buts économiques, associés à des comportements politiques. Ses préoccupations furent en permanence de nature commerciale et ses actions tendaient plus à proté~er le libre commerce local pour y introduire ses ~ropres produits qu'à s emparer de territoires inutiles. Solidement installee aux Indes elle ne commença vraiment à s'intéresser à ces régions que lorsque la mise en place des liaisons par bateaux à vapeur lui imposa la nécessité de disposer de dépôts de charbon sur la route des Indes. Ce fut la principale raison de l'implantation à Aden, jointe à l'indéniable avantage de permettre la surveillance de la mer Rouge après l'ouverture du canal de Suez. Dans ce but, les Anglais iront jusqu'à occuper et fortifier l'îlot de Périm, dans le détroit de Bab el Mandeb, en 1858. Au retour d'un voyage d'ins1?ection en janvier 1860 le Brigadier Coghlan, gouverneur d'Aden, insIstera sur ce point: franco-britannique

31

"I would strongly recommend that it is put in a state of defence without delay. No effectual steps have yet been taken to that end, the only work now on hand being the Lighthouse, an additionnaI tank, and a condenser.

---------------------------------------------------"I scarcely see the necessity of making Perim a first class fortress, since it may be taken for granted that in the event of hostilities a strong naval force would be kept at of near the island. Nevertheless it appears highly desirable that the place should be secured against any sudden attack, and be capable as well of affording a safe haven for the shipping, as for cooperating with them in the defence of the Straits.,,1

'IOR-LIPSIP/37, Frorn Brigadier Coghlan Political résident Aden to H.L. Anderson, Secretary to Government ofIndia Bombay, 13 février 1860, para.25-26, pp. 452-454.

32

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Plan détaillé de Bab el Manded

33

Le soutien de la France à Méhémet Aly En soutenant Méhémet Aly contre la Turquie, la France se distingua des autres nations européennes, Angleterre en tête, qui ne songeaient qu'à rétablir un Empire décadent dans des prérogatives et sur des territoires aux'l.uels il ne pouvait manifestçment plus prétendre. Il était clair qu'une nation nouvelle émergeait en Egypte l'histoire le prouvera - qui était tout à fait capable de prendre son sort en main. La France s'en trouvera isolée, les autres nations ne désirant que le rétablissement du statu quo antel. L'Angleterre, souçieuse de ses seuls intérêts, ne vit que des inconvénients dans une Egypte indépendante. Son chef montrait parfois une certaine préférence pour la France et le jeu consistant à jouer Istanbul contre Le Caire et inversement lui serait dès lors interdit. Quant à la Turquie, elle ne pouvait que tomber du côté de ceux qui lui offiaient de regagner son unité perdue. La France sera trompee à la fois par l'Angleterre et la Turquie2. Elle réagira très maladroitement lors de la ffilssion Cellier et se trouvera au bord d'une guerre européenne3. L'arrivée au pouvoir de Thiers n'empêchera pas le traité de Londres du 15 juillet 1840 qui écartera la France du règlement turco-égyptien. De nouveau, on frôlera le conflit et Thiers démissionnera. La France et l'Angleterre se rapprocheront un moment lors de la guerre de Crimée contre la Russie. Mais la mort, le 13 juillet 1854, d'Abbas Pacha qui était très favorable aux thèses anglaises précipitera les événements.

-

2.3.3. Rôle des voyageurs français
, Les voyageurs français qui s'intéressèrent à la mer Rouge et à l'Ethiopie durant cette période furent moins d'une douzaine". Certains agirent de leur propre initiative, d'autres bénéficièrent parfois de concours officiels. Tous plus ou moins intéressés et plus ou moins sincèrement convaincus de leurs actions, ils eurent s;éneralement entre

eux et avec les représentants
IG. HANOTAux, 1936, p.l81. 2lbid, p.182. 'rbid, pp.l83-186-188-197. Histoire de la Nation Égyptienne,

consulaires

:français

-

pas toujours
Plon,

Tome VI, L'ÉIMJtede

1801 à 1882, C. ROux,

"Nous renvoyons le lecteur plus particulièrement intéressé par cette période à l'ouvrage très complet que notre ami et ancien collègue Georges Malecot y consacra en 1972: "Les voyageurs ftançais et les relations entre la France et l'Abyssinie de 1835 à 1870", PARIS, Librairie orientaliste Paul Geuthner. Sauf indication contraire, la plupart des éléments de ce chapitre lui sont empruntés. Toutefois ceux concernant H. Lambert qui y figurent sont très insuffisants et parfois erronés et pour ce cas particulier nous renvoyons à l'ouvrage: "Aux origines de l'implantation ftançaise en mer Rouge", Vie et mort d'Henri Lambert, Aden-1859, de R. Joint Daguenet, paru en 1992 aux Éditions l'Harmattan. Consul de France à

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d'ailleurs bien choisis des rapports marqués rar un manque d'objectivité notoire. Tous manifestèrent un grand déSIr de connaître et de faire connat"tre cette région, mais aucun n'aboutit réellement à un projet commercial ou à une implantation territoriale viable. Un seul, Henri Lambert, vit son projet se réaliser à Oboc\<: près sa mort. D'une a façon générale, tous furent bien accueillis par l'Egypte et redoutés par l'Angleterre. Frédéric Cailliaud Le Nantai& Frédéric Cailliaud, un autodidacte féru de minéralogie, débarqua en Egxgte en 1815. Méhémet Aly lui confia l'exploration des antiques mines d émeraudes du Djebel Zabarah, sur les bords de la mer Rouge. Illes retrouva, ainsi que les outils abandonnés par les mineurs égyptiens depuis des siècles. Il rapporta des pierres précieuses au Caire, ce qu~ lui v,alut une lettre élogieuse de l'explorateur Henri Salt, consul anglaiS en Egypte. Il rentra en France en 1819 et communiqua la correspondance précitée à l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres qui en donna lecture à ses membres le 19 mars. Le duc, de Cazes, Ministre de l'intérieur, lui confia une mission officielle en Egypte en compagnie de l'Aspirant de Marine Letorzec. Tous deux explorèrent d'abord les oasis du désert libyen puis intriguèrent pour être admis dans la suite d'Ismaël Pacha, le fils de Méhémet Aly, dans une expédition en Haute-Nubie en 1820. Il n'était pas le seul européen à le faire puisque deux Anglais, George Waddington et Bernard Handury, etaient également du voyagel. Cailliaud et Letorzec se mêlèrent intimement à l'expédition. Ils prirent des noms turcs: Mourad Effendi pour l'un et Abdallah el Faquir pour l'autre. Ils se rasèrent la tête et se laissèrent pousser la barbe. Vêtus en "Osmalis" ils n'attirère~tmepas l'attention. Les deux hommes

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dressèrent une carte au 500000

du cours du Nil. Ils explorèrent

l'ancienne Napata au Djebel Barka! et Cailliaud découvrit par hasard à Assour les rumes de Méroé:
"M. Cailliaud marchait à deux jours en avant de l'armée égyptienne, sans escorte, lorsqu'à sa grande surprise, il découvrit une immense quantité de pyramides. Bruce et Burckhardt avaient passé à une demi-lieue des monuments sans les apercevoir. Le voyageur s'empressa de monter sur l'une des plus grandes pyramides pour reconnaître les autres vestiges de l'ancienne Méroé."2

Cailliaud ayant remonté le Nil Blanc par Méroé et la sixième cataracte gagna le confluent des deux Nils où Ismaël établit son camp. Après le retour de l'expédition au Caire, Caillaud fut reçu par Ismaël
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H. DEHERAIN,
p.454.

Le Soudan égyptien de Méhémet Ali à Ismaël Pacha, PAIDS, Plon, 1936, p.451.

2Ibid.,

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Pacha le jour de son départ pour la France le 18 février 1822. Celui-ci lui donna l'assurance qu'il reprendrait lui-même l'exploration: "Je vous conduirai moi-même aux sources du fleuve blanc" lui confia-t-il'. Cailliaud publia à compte d'auteur - et à grands ttais - un récit de ses voyages en quatre volumes et deux atlas qui parurent entre 1823 et 1827.
Le Marseillais Rifant

Jean-Jacques Rifaut, originairç de Marseille, était un négociant qui parcourut durant treize années l'Egypte et la Nubie. Il publia en 1830 un ouvrage destiné aux voyageurs et dans lequel il décrivit les bords de la mer Rouge2. Combes et la Compagnie Nanto-Bordelaise Jean Alexandre Edmond Combes, un Saint Simonien e)lthousiaste de vingt-et-un ans natif de Toulouse, s'embarqua pour l'Egypte le 7 àoût 1833 à Marseille avec son ami Tamisier. Il remonta le Nil jusqu'à Khartoum, fondée dix années plus tôt. Il parcourut ensuite l'Arabie et rentra en France. Au cours d'un second voyage en 1835 les deux amis visitèrent les deux rives de la mer Rouge et pénétrèrent chez les Gallas. Ils gagnèrent le Choa et parvinrent en Abyssinie. De retour en France en 1837 ils publièrent un ouvrage3 et furent admis à présenter un rapport à l'Institut. Combes, en 1839, essaya d'intéresser le Président du Conseil, le comte Molé, à un projet en mer Rouge. Soutenu par un groupe d'armateurs de Nantes et par le duc d'Orléans le projet, présenté le 25 septembre 1839, prévoyait l'achat de Zeila pour une rétrocession à la France. La réponse fut différée dans l'attente d'un voya~e d'exploration sur les côtes de la Corne de l'Attique, mais le princIpe en fut admis. Un navire de commerce, l'Ankober sous les ordres du capitaine Broquant, fut chargé d'effectuer cette mission pour la "Compagnie Nanto-Bordelaise" créée à cette occasion. Combes débarqua à Alexandrie le 14 novembre 1839 avec son cousin, un médecin nommé Pucheneau, et Laurès un naturaliste. Cochelet, consul, à Alexandrie, les présenta à Méhémet Aly. Combes découvrit que l'Egypte ayant conquis le Yémen Zeila, dépendant du Pacha d'Hodeidah, lui était en quelque sorte subordonnée. Il proposa alors Tadjoura, mais il apprit que les Anglais l'avaient acheté4. Ayant rencontré Lefebvre à Kosseir, il savait qu'Oubié lui avait offert Amphila
'H. DEHERAIN, Le Soudan égyptien de Méhémet Ali à Ismaël Pacha, PARIS, Plon, 1936, p.471. 2Tableau de l'Égypte, de la Nubie et des lieux circonvoisins ou Itinéraire à l'usage des voyageurs qui visitent cette contrée, par J.1. Rifàult, de Marseille. Cité par P. MASSON, in: Marseille et la colonisation ftançaise, Marseille 1906, p.421. 3Yoyage en Abyssinie, dans le pays de Gallas, de Choa et d'Ifàt, précédé d'une excursion dans l'Arabie Heureuse et accompagné d'une carte de ces divers contrées (1835-1837). 4Cf supra: Le traité Moresby.

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et il se rabattit alors sur ce territoire dont Paris, pourtant, ne voulait pas. Au passage à Moka, il bavarda avec Abderassoul, un agent britannique, qui alerta les Anglais. Bombay s'inquiéta ouvertement!. Après une escale à Aden, l'Ankober entra en mer Rouge et longea la cote Dankali. Partout, on fuyait devant les Français, sauf à Edd. Tout heureux, le Commandant Broquant si~na un acte d'achat pour cent mille ITancs. Fresnel, le vice-consul à DJeddah, le transmit à Cochelet à Alexandrie en ajoutant que c'était certamement de l'argent perdu... Une mission de Combes auprès d'Oubié échoua. Ce dernier ne fut pas dupe, sachant 9.u'on ne venait à lui qu'après avoir échoué ailleurs. Les marchandIses françaises ne furent pas appréciées, rien ne fut vendu et l'Ankober repartit pour la France sans fret. Le voyage fut un échec et les gesticulations ultérieures de Combes n'y changèrent rien. De plus De~outin allait encore contribuer à faire échouer l'affaire. Il écrivit à ParIs qu'Edd n'appartenait pas aux sif?;natairesde l'accord. Il prétendit pour cela avoir consulté le Naib d'Arkiko2. Combes rentra en France et, malgré tout, il fut admis dans la carrière consulaire. Le Dr. Aubert et DuCey Louis- Rémy Aubert, Docteur en médecine, compromis lors de la révoJution de 1830, récidiviste en 1834, condamné en 1836, se réfugia en Egypte en 1837 et devint médecin-chef de l'Hôpital Ras el Tin d'Alexandrie. Il fit la cOIllll)issance de Jules-Nicolas Dufey, un commerçant français établi en Egypte. Tous deux cherchèrent à gagner le Choa pour en découvrir les possibilités commerciales que l'explorateur anglais Bruce avait soigneusement occultées dans ses publications. Les deux hommes partirent d'Alexandrie le 12 mars 1837. Ils parvinrent à Massaouah le 9 juin et finirent par rencontrer Oubié à Adoua. Le Ras du Semien les reçut fort bien et conclut un accord commercial avec eux. Dufey quitta alors Aubert pour gagner la France où aucune entreprise ne voulut prendre le risque de commercer avec l'Abyssinie. Par comble de malheur, en traversant la mer Rouge il se fit dérober le double du plan où figurait son itinéraire3. Resté seul, Aubert gagna Gondar et rencontra le Ras Ali. Il partit en~uite pour le Choa le 8 mai et proposa à Sahlé Sélassié de traverser l'Ethiopie par la route des caravanes jusqu'à Zeila. Il fit miroiter au roi du Choa la possibilité d'échanger ses proâuits naturels contre qes fournitures d'armes, comme le faisait Méhémet Aly avec le coton d'Egypte. Aubert quitta Ankober le 6 août et après bien des avatars parvint à Tadjoura le 18 septembre
Abderassoul gagnera également la confiance de Lambert à partir de 1855 et certainement joua le même rôle. 2Ce que l'on ignorait, c'est que Degoutin préparait le rachat de Edd pour lui-même à bas prix et à crédit, pour le revendre aux Pastré de Marseille. 3 Aubert affirmera toujours que ce plan parvint aux Anglais et qu'il les décida à envoyer la mission Harris au Choa en 1840.
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1838, après quarante-trois jours de marche. Un boutre le mena à Moka le 8 octobre. Il longea la côte jusqu'à Hodeidah et traversa la mer Rouge jusqu'à Massaouah. Pourquoi revint-il alors en Arabie? Voulut-il ajouter le commerce du Yémen à celui de l'Abyssinie? Mal lui en prit. A peine arrivé au port de Loheia, il inquiéta tant les marchands arabes qu'ils le firent emprisonner pour espionnage. Enfin libéré, il se retrouva à Loheia complètement épuisé et mourut en 1839. Les frères d'Abbadie Les frères Antoir}eet Arnauld d'Abbadie débarquèrent à Massaouah, en provenance de l'Egypte, le 17 février 1838. Fils d'un émigré français durant la Révolution, leur mère était irlandaise, mais ils avaient fait leurs études à Toulouse. Antoine, l'aîné, y avait étudié le droit et la géologie et il n'était pas sans expérience, venant d'effectuer pour l'Académie des Sciences une mission scientifique de quelques mOISau Brésil. Lefebvre, un ensei~ne de Vaisseau, les accompagnait, mais après une dispute ils se separèrent à Kosseir. Antoine, en allant en Amérique du sud, avait voyagé sur la fré~ate où servait l'Enseigne de Vaisseau Lefebvre. Même le Prince LouIs-Napoléon était à bord, en croisière "politique"'. Les frères Aobadie amenaient avec eux l'Abbé Sapeto qu'ils s'étaient attachés au Caire en tant qu'interprètez. Le 3 mars 1838 le Lazariste s'installa à Adoua, non sans que sa présence n'alarmât les missionnaires protestants, dont Krapf qui renseIgnait régulièrement les Anglais à Aden. A Gondar, Antoine d'Abbadie sentit le besoin de compléter ses équipements. Il laissa son frère et regagna Paris où il demanda au Maréchal Soult que la France désignât un représentant officiel à Massaouah. Il fit la même démarche auprès du Ministère des Affaires Etrangères. Il ne rencontra qu'indifférence chez ses interlocuteurs. Il contacta alors Propaganda Fidae à Rome et obtint que deux Lazaristes, Justin de Jacobis et Montuori, rejoignissent Sapeto en 1839. Utilisant la double nationalité acquise par sa mère Irlandaise il obtint une recommandation de Lord Palmerston auprès de l'lndia Board par l'entremise d'un député irlandais. C'est ainsi qu'un navire anglais protégea son arrivée à Massaouah... Ayant retrouvé son frère, Antoine visita la région des lacs et le pays Galla. S'étant blessé il gagna Aden pour s'y faire soigner, mais éveilla la suspicion du Captain Haines, gouverneur du territoire. Débarquant à Berbera, où l'attendait son frère, il tenta de gagner le Choa, mais Haines avait fait en sorte que le passage leur rut interdit. Après des pérégrinations diverses, leur frère cadet étant venu à Massaouah pour
Le Prince avait tenté le 30 octobre 1836 de fomenter un soulèvement bonapartiste dans la ville de Strasbourg. Conduit à Lorient, il fut embarqué sur ['Andromède en partance pour les mers du sud. zLes fières Abbadie furent donc à l'origine de l'implantation des Lazaristes en Abyssinie.
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les prier de rentrer au chevet de leur mère, ils s'embarquèrent à la fin de 1848 pour la France. . Arnauld revint en Ethiopieen 1853 avec un ami qui fut tué par le cruel Kassa, le futur Empereur Théodore, et il rentra à Paris. Antoine effectuera encore en 1884, avec sft femme et à l'âge de 74 ans, une traversée de la mer Rouge ef de l'Ethiopie. Le rôle des frères Abbadie pour la connaissance de l'Ethiopie dans la France de l'époque fut considérable mais, par leur personnalité, ils suscitèrent de nombreuses réactions défavorables panru ceux qui les connurent en mer Rougel. L'Enseigne de Vaisseau Lefebvre

L'Enseigne de Vaisseau Charlemagne-ThéophileLefebvre, après
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une mission scientifique au Brésil, séjournait au Caire en 1838 à titre privé. Il y connut les frères d'Abbadie et se joignit d'abord à leur expédition puis s'en sépara. Il rentra en France et soumit au roi un mémoire sur l'exploitatIon commerciale de l'Abyssinie. II l'informa que Coffin, un compagnon de Salt, s'était rendu en 1836 à Londres et qu'il venait de rentrer avec guatre mille fusils. Il était convaincu que l'East India Company allaIt s'emparer d'Annesley Bay. Il fit des communicatIOns auprès d'un grand nombre d'autorités. Et il gasna ! Le 31 août 1838 le Ministère du commerce fit savoir à la Marme qu'il verserait à Lefebvre quatre mille Francs sur deux ans. La Marine lui assura sa solde et une indemnité journalière. Les Finances prirent en charge son transport et fournirent deux naturalistes du Jardin des Plantes. Débarquant le 6 juin 1839 à Massaouah, ils retrouvèrent Sapeto à Adoua et furent partout très bien reçus, y compris par Oubié qu'ils virent ensuite. Mais ce dernier visait à travers Lefebvre des buts politiques et il le chargea de porter à Louis-Philippe une offre de traité de commerce. Il accepta et obtint en échange pour la France la Baie d'Amphila. Quelques Abyssins se joignirent à lui et ils rentrèrent en France en avril 1840. A Paris, Lefebvre rencontra le Ministre de la Marine le 5 mai. Thiers lui-même, pourtant en place depuis seulement deux mois, le reçut également le 12, mais se montra réticent. Toute la délégation fut présentée à Louis-Philippe. II semblait à ce point y avoir une convergence d'opinions favorables au J?rojet lorsqu'Arnauld d'Abbadie fit connaître, par une lettre tranSmlse par Fresnel vice-consul à Djeddah, qu'Oubié n'avait pas qualité pour céder Amphila... Ce genre d'affirmation facile, souvent fondée mais invérifiable en Europe, sera toujours l'arme favorite des médisants et des jaloux. Sur ce point, on peut soupçonner les Abbadie qui s'étaient querellés avec Lefebvre par le passé. Tout se bloqua alors a Paris et Lefebvre dût repartir avec des
'n fuut dire que le principal de leurs détracteur fut le fumeux Degoutin, vice-consul à Massaouah, de moralité plus que douteuse. personnage

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subsides certes, des armes, des canons même, des honneurs et une promotion, mais d'accord, point. A Londres on s'émut beaucoup de cette affaire qui fut très mal prise. Bien que Guizot, aux affaires étrangères depuis la démission de Thiers le 29 octobre eut, d'entrée de jeu, rejeté l'offie de cession d'Amphila, Lord Palmerston exigea des explications. Guizot lui répondit qu'il n'était pas intéressé par la proposItion tigréenne. L'Angleterre, utilisant cette réponse à <tesfins de propagande, en divulgua une traduction à tous les Princes Ethiopiens. En leur montrant ainsi qu'ils n'avaient rien à attendre de la France, les Anglais pensaient nuire aux intérêts de celle-ci et l'écarter plus sûrement d'Abyssinie. De retour à Adoua, Lefebvre relança le Ministère du commerce en janvier 1841 et l'assura que ses détracteurs avaient eu grand tort de ne pas croire dans l'avenir de la France à Amphila. Degoutin, consul à Massaouah et calomniateur invétéré, produisit contre Lefebvre un rapport faussement indigné rempli de grossières affabulations. Combes alla même plus loin, en laissant entendre que Lefebvre serait la cause de l'expulsion des Français d'Abyssinie. On comprendra que Lefebvre en fut complètement discrédité à Paris. Au cours d'un passage au Choa, il rencontra Rochet d'Héricourt et se décida à rentrer en France pour se défendre. Avec amertume il compara l'accueil qu'on lui fit avec celui que l'Angleterre réserva à Harris. Il réintégra finalement la marine qui l'affecta à la rédaction de sa relation de voyage publiée de 1845 à 1849. Xavier Rochet, dit d'Héricourt Charles-François-Xavier Rochet né le 11 mai 1801 à Héricourt, dans la Haute-Saône, prit l'habitude de signer en ajoutant à son nom celui de son lieu de naissance séparant les deux, il est vrai, par une virgule qui disparut à l'usage et lm conféra une apparence nobihaire. Obligé d'interrompre ses études à la mort de son père il devint ouvrier tanneur, puis maroquinier et découvrit un procédé nouveau pour teindre les cuirs'. Ille vendit à Tunis, mais il subit un inopportun échec lors de la mise au point. Il s'enfuit en Egypte où il séjourna une

dizaine d'années. Il passa un contrat avec le vice-roi pour fabriquer de
l'indigo synthétique, remplaçant l'indi~o naturel importé du Bengale2 mais la qualité de son produit laissaIt à désirer. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il s'enfuit également du Caire le 22 février 1839 et s'embarqua à Suez le 25. Il séjourna à El Torah, Yambo, Djeddah, Hodeidah et Moka. Dans cette dernière ville, il apprit que de Tadjoura on pouvait gagner l'Abyssinie et s'y rendit le 4 juin.
I La France étant alors l'un des premiers producteurs de colorants minéraux, notamment la céruse et le minium, la recherche de Rochet était donc d'actualité. 2L'indigotier est une plante vivace dont les feuilles contiennent un très beau colorant bJeu, l'indigotine. Aujourd'hui Je produit de synthèse a supprimé cette culture tropicale.

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Il visita la baie, mais attendit deux mois que les premières pluies adoucissent le climat, avant d'emprunter la route des caravanes du Choa. Durant son séjour, il rencontra le Sultan Mohamed-Mohamed auquel il attribua alors environ cinquante ans'. Il se mit en route le 1er août 1839 et arriva le 4 octobre à Angolala où il rencontra Sahlé Sélassié. Bien accueilli, il se mêla à la vie du roi qui tenta de le retenir. Rochet participa à ses voyages et à ses cam:eagnes contre les Gallas. Profitant de la présence de plaignants de la tnbu des Adels, il se joignit à eux porteur d'une lettre pour Louis Philippe et rallia Tadjoura le 9 avril 1840. Il ne put gagner Moka, car Méhémet Aly réquisItionnait toutes les barques accostant dans ce port pour retirer ses troupes du Yémen. Il se rendit à Zeila le 21 avril puis, par Berbera, il gagna Aden le 2 mai. De là il se rendit à Moka où il arriva le 8. Il y rencontra Arnaud d'Abbadie et repartit pour Suez sur un brick de Surate qui fit escale à Hodeidah à cause du mauvais temps. Par Djeddah et Suez, il parvint enfin à Alexandrie où il s'embarqua pour la France en septembre 1840. A Paris, Rochet transmit le message de Sahlé Sélassié accompagné d'un mémoire au gouvernement. Il fut reçu par des ministres, et même par le roi. On savait que Zeila n'avait pu être occupé par Combes, mais on croyait que rachat d'Edd compenserait cela. Les affaires étrangères furent favorables à son retour en Abyssinie. On s'enquit de la nature des cadeaux nécessaires qui lui furent fournis en abondance, notamment de l'armement. L'Académie des sciences lui remit du matériel scientifique d'observation. Sur son insistance, on le décora et il repartit le 1er janvier 1842. . Rochet séjourna de longs mois en Egypte et ne revint à Tadjoura que le 30 mal 1843. Les instructions des Anglais furent suivies et il ne put débarquer. Il gagna alors Moka dans l'intention de s'en remettre au gouverneur. Il y rencontra le fils d'un marchand d'Ambaboo, sur le golfe de Tadjoura. Les deux hommes se connaissaient et ils firent route ensemble jusqu'à cette destination qu'ils attei~nirent le 6 septembre. Il réussit à expédier une lettre à Sahlé SélassIé lequel, en représailles, menaça de garder en otage tous les habitants de Tadjoura au Choa si les Adels refusaient le passage au Français. Rochet eut ainsi la voie libre et la collaboration de tous. Il arriva le 30 octobre 1843 à Angolala où il remit au roi un impressionnant arsenal: 100 fusils, 50 carabines, 50 pistolets, 50 sabres et deux canons. En plus, il apportait de nombreux cadeaux personnels de valeur et des marchandises commandées par le roi2.

'Mohamed-Mohamed vivait toujours vingt années plus tard et rencontra le Gouverneur Coghlan et Henri Lambert. 2Cet argent servira en partie à financer le prêt à Harris que le Gouverneur d'Aden remboursera à Rochet plus tard. Degoutin, le consul ûançais de Massaouah l'ayant appris, cherchera à nuire à Rochet en écrivant aux Aflàires étrangères que Rochet avait vendu les cadeaux de Louis-Philippe. Cf AfI étr. Corr. pol. Massaouah, voU, Degoutin à Ministre, 15 avri11843, p.85, cité par Malecot, op.cit., p.68.

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Rochet eu la surprise de trouver sur place une mission anglaise dirigée par le capitaine W.e. Harris. En son absence, à l'incitation de Krapf, le roi avaIt sollicité "l'amitié" des Britanniques et Bombay avait accepté de lui envoyer une mission. Harris débarqua à Tadjoura en mai 1841 mais Sablé Sélassié, un peu inquiet de l'importance des troupes, ne facilita pas son séjour. Les Anglais furent même proprement rançonnés par les prix excessifs des denrées destinées à leur usage. Leur situatIon était telle qu'étant donné les bonnes relations entre les deux hommes, Harris en fut réduit à emprunter de l'argent à Rochet pour survivre! Rochet vit arriver le 20 février 1844 venant d'Adoua un Lefebvre promu Lieutenant de Vaisseau et accompagné du Docteur Petit, praticien établi dans cette dernière ville. Ensemble ils accompagnèrent le roi dans quel<J.ues xpéditions. e Rochet réussIt à obtenir, avec beaucoup de difficultés, la signature d'un "Traité politique et commercial". Retenons-en la clause, peu contraignante, faisant de Louis-Philippe le "protecteur de Jérusalem" donc celui des Abyssins en pèlermage âans cette ville... Plus sérieusement, les marchandises françaises étaient admises au Choa au taux de 3% et les Français pouvaient y commercer et y résider librement. Rochet partit le Il mai 1844 et arriva à Ambaboo épuisé, sachant qu'on cherchait à le tuer pour dévaliser sa caravane. Après vingt jours de repos, il s'embarqua à Zeila pour Aden. Les Anglais lui remboursèrent l'argent prêté à Harris et il repartit pour Berbera puis Moka. Atteint par l'épidémie d~ choléra qui y sévissait, il y resta deux mois et réussit enfin à gagner l'Egypte et s'embarqua pour la France où il arriva mi-1845. Si l'Académie des Sciences et la Société de Géographie lui firent un excellent accueil, son traité ne fut pas ratifié. On argua justement qu'on pouvait difficilement protéger les Abyssins à Jérusalem... Beaucoup plus étrangement, on prit pour prétexte qu'il n'avait pas de pouvoirs officiels alors qu'Harris, lui, en avait. Que ne lui en avait- on donné! Les choses en restèrent là et ni les Anglais ni les. Français ne donnèrent suite à l'établissement de relations commercIales avec un pays dont les routes étaient infestées de brigands.

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Les Français sur le haut-Nil Deux Français, Charles Lambert et Thibautl, ainsi qu'un Suisse Baumgartmer avaient déjà remonté le cours du Nil Blanc jusqu'au village de Kodok, qui allait connaître la célébrité sous le nom de Fachoda2. Méhémet Aly voulut aller plus loin. Il fit exécuter trois expéditions en 1839, 1840 et 1841, toutes destinées à remonter le Nil Blanc au delà de Khartoum. Un Français, 1. d'Arnaud3 y participa, mais le problème des sources du Nil ne fut pas résolu, car la vieillesse, puis la mort de Méhémet Aly, ne permirent .ras la mise sur pied de la quatrième expédition prévue au delà du 4 degré de latitude Nord'. D'autres Français suivirent qui s'établirent sur le Nil Blanc pour y commercer: Poncet à Maia puis à Abou Kouka, Barthélemy à Heileh Batita, Brun-Rollet, Lafar~e puis Malsac à Gaba Chambé. Alexandre Vayssières dit "Le Rat" s établit à Akorber et publia un récit de ses voyages à Paris en 1855.

L'exploration

du Commandant

Guillain

De 1846 à 1848, la France fit procéder à l'exploration des côtes du Bénadir et du golfe d'Aden par le Commandant Guillain, à bord du Ducouëdic. Ce remarquable travail, consigné dans une publication de plusieurs volumes, complété par de nombreuses planches de daguerréotypes, fut la première étude sérieuse et complète de l'époque moderne sur cette région, sa géographie, ses habitants, ses ressources, sa vie sociale et politique La France avait là, enfin, une somme de connaissances de nature à éclairer une réflexion sérieuse sur la région, mais il n'en résulta aucune décision politique.

'Thibaut publia à Paris en 1856 un ouvrage intitulé: Expédition à la recherche des sources du Nil 18391840. 2H. DEHERAIN, Le Soudan égyptien de Méhémet Ali à Ismaël Pacha, PARIS, Plon, 1936, p.471. 'Arnauld n'a jamais rédigé d'ouvrage sur ses voyages. Il n'a laissé que des journaux de route. .C'est Speke qui découvrira le 3 aoùt 1858 le lac Ukeréwé d'où sort le Nil Blanc. Ille baptisera Victoria en hommage à la Reine d'Angleterre.

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L'acquisition d'Edd par les Pastré Degoutin ayant déclaré que l'acte de cession du territoire d'Edd1 n'était pas valable, la Nanto-bordelaise ne put en prendre possession. Mais le vice-consul avait en fait flairé la bonne affaire. Il proposa à cette société de lui racheter ses droits à crédit pour vingt-cinq mille Francs, soit le quart du prix payé. Il doubla ensuite sa mise en les revendant à la société Pastré de Marseille. On peut s'étonner que M. Pastré, longtemps Président de la Chambre de commerce de Marseille, n'ait pas été au courant des déboires de la Nanto- Bordelaise et qu'il ait accepté d'acheter un territoire dont l'acte d'acquisition était officIellement caduc2. Cette Société tenait alors le premier rang à Marseille, mais elle était manifestement peu au fait de la situation en mer Rouge:
"La société Pastré Frères éclipsait toutes les autres par l'importance de ses armements. C'est elle qui possédait, entre 1850 et 1860, tous les géants de la flotte marseillaise, Ie Malabar, de 1 660 tonneaux en 1856; Ie Madras, de 1 236 en 1857; le Scinde, de 1 018 en 1858. Ces bâtiments et d'autres portaient dans l'Océan indien et les mers de Chine le pavillon français"3

M. Pastré avait le projet de collecter le café sur les côtes du Yémen et d'en détourner le commerce vers Suez. Edd eut été bien situé comme base pour le navire affecté à cette tâche, mais l'affaire s'avéra difficile à réaliser et peu rentable. Edd, d'autre part, n'offiant pas vraiment d'intérêt commercial en lui-même, M. Pastré demanda à F. de Lesseps d'en négocier la cession à la France4. Ce dernier écrivit au Prince Napoléon le 24 novembre 1858 pour lui demander de recevoir M. Pastré "propriétaire déçu du territoire de Edd, qu'il désire offrir gracieusement au Gouvemement"5. Ayant reçu M. Pastré, avec d'ailleurs beaucoup de retard, le Prince demanda à la Marine le 14 décembre des renseIgnements sur Edd et notamment un rapport du Caïman datant de 18546 et il informa le Comte Walewski ae l'offre qui lui avait été faite'.

lEdd est situé par 13° 52' de latitude nord, surla côte afi"icaine. à l'ouest de l'île de Zooghur. 2Les archives de la Société Pastré ayant été détruites dans un incendie, il fut impossible de retrouver la trace de cette transaction. 3p. MASSON, Les Bouches du Rhône, Encyclopédie départementale, t. IX, "Le commerce", Marseille 1922. 4M. Pastré fut à ce point déçu qu'il revendit au Président GeflTard de la république haïtienne le petit vapeur qu'il avait affecté à l'achat du café dans les ports du Y émeu.
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Arch.Nat., S.OM., Aix, Séries Géographiques, Océan Indien 17, Ferdinand de Lesseps au Prince Napoléon,
Océan Indien Il, Prince Napoléon à l'Amiral Hamelin, 14

24 novembre 1858. 6Arch.Nat., S.O.M., Aix, Séries Géographiques, décembre 'Ibid. 1858.

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2.3.4. Les initiatives du Maréchal Soult Le Maréchal Soult qui, depuis le 12 mai 1839, cumulait les (onctions de Président du Gouvememept et de Ministre des Affaires Etrangères, commença à s'intéresser à l'Ethiopie et à la mer Rouge. La mission Ferbet et Galinier Il char~ea deux pfficiers d'état-major, les capitaines Ferret et Galinier, d explorer l'Ethiopie septentrionale. Ils quittèrent Marseille le 21 octobre 1839. Au Caire, ils rencontrèrent Lefebvre qui leur prodigua les premiers conseils. Avant que de s'engager plus avant, n'ayant trouvé aucun interprète, ils décidèrent d'apprendre l'Arabe ce qui leur demanda huit longs mois. Ils s'embarquèrent à Suez en août 1840 en compagnie d'un naturaliste ffançais nommé Rouget et de Bell, un Anglais, ancien compagnon de Salt. Au cours d'une escale à El Ouech les deux officiers rencontrèrent Rochet qui leur donna des informations sur le Choa. Le 18 septembre ils arrivèrent à Djeddah où ils rassemblèrent des éléments de cartographie sur l'Hedjaz. Ils s'embarquèrent le 21 octobre pour Massaouah. Le 30 octobre ils prirent contact avec le Naib d'Arkiko et furent autorisés à passer après avoir acquitté un droit symbolique. Ils arrivèrent à Adoua le 10 janvier 1841 et y rencontrèrent Monseigneur de Jacobis et le Père Montuori. Oubiè, comme à l'accoutumée, reçut très bien les deux Français et ils purent explorer le Tigré durant plusieurs mois. La situation intérieure s'étant dégradée, à cause du conflit entre Oubié et le Ras Ali, ils gagnèrent Gondar en janvier 1842 et y rencontrèrent Arnauld d'Abbadie. Devant l'insécurité croissante, les deux hommes se séparèrent et. gagnèrent Massaouah par deux voies différentes. Ils s'y embarquèrent le 20 août 1842. Par Kosseir, ils parvinrent à Alexandrie et débarquèrent à Marseille le 23 janvier 1843. La moisson scientifique, considérable, fut consi~née dans deux tomes publiés en 1847. Leur rapport fut fatal à Edd: 'Lieu mal choisi parce que coupé du Tigré par le pays des Taltals et les commerçants n'osent pas s'y risquer"l. L'ouverture de Consulats en mer Rouge

La mission de Ferret et Galinier n'était pas encore rentrée que déjà le Maréchal Soult songeait à ouvrir des consulats ffançais en mer Rouge. Selon l'usage d'alors on choisit, non pas des fonctionnaires des affaires étrangères, mais des personnes ayant l'expérience du pays ou la recommandation d'un Consul en titre, parfois des commerçants. On
IFerret et Gallinier, Voyage en Abyssinie dans les provinces du Tigré, du Semien et de l'Amhara, Paris, 1847, t.2, pp.452 et suivantes. Cité par MALECOT, op.cit., p.43.

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leur donna le titre de vice-consul, avec de faibles moyens financiersl, ou celui d'agent consulaire sans traitement ni indemnité d'aucune sorte2. . Consulat de Djeddah J;ulgence Fresnel gui avait mené à bien des recherches scientifiques en Egypte et en Arable fut le premier titulaire du poste en 1840. . Consulat de Massaouah Antoine d'Abbadie, connu pour ses travaux sur l'Abyssinie, ne fut pas retenu pour le poste de vIce-consul à Massaouah à cause, dit-on, de l'hostilite de Cochelet, consul ~énéral de France à Alexandrie3. On lui préféra Alexandre Degoutin 'un ancien commis de magasin qui devait la faveur de ce poste à la I?rotection de Cochelet"4. Ce choix se révéla particulièrement néfaste. BIen qu'il déployât une grande activité, il ne possédait ni l'intelligence, ni l'expérience, ni le jugement ni l'honnêteté pour occuper un tel poste. Aucun des voyageurs qu'il reçut, d'ailleurs fort bien, n'échappa à ses critiques et à sa médisance. Il fit le plus grand mal à Lefebvre en laissant croire au ministère que Guebre Mariam, interprète abyssin qui l'accompagnait à Paris, n'étaIt en réalité qu'un cuisinier. A la vérité, étant tombé en disgrâce auprès d'Oubié, à cause de l'échec subi à Paris, l'interprète chercha refuge auprès de Degoutin qui le prit à son service à ce poste modeste pour le dévaloriser. Les frères d'Abbadie n'échappèrent pas non plus à ses basses accusations que le ministère dût relever. On verra sa malhonnêteté foncière dévoilée dans la cession d'Edd aux Pastré. Révoqué en 1848, il quittera Massaouah en janvier 1849, après huit années de séjour dans un très dur climat. Avec Rolland qui lui succéda la même année, la France eut un représentant de grande valeur. Il était le fils de Pierre Rolland, un négociant qui avait depuis longtemps attiré l'attention de la chambre de commerce de Marseille sur le commerce de Mascate et de Zanzibars Dans un rapport aux Affaires étrangères en date du 7 novembre 1840, Rolland écrivit:
"Tôt ou tard, on doit l'espérer, il se construira un canal à Suez, et alors, sans contredit, la mer Rouge sera un des points du monde les plus importants. Dans cette prévision vous voudrez, à coup sûr, Monsieur le Ministre, y assurer à notre pays un établissement commercial et politique convenablement situé. Ne faut-il pas un port de relâche pour nos bâtiments, un endroit pour le charbon de nos bateaux à
lSituation malsaine qui les obligea à user de leur influence dans d'autres domaines. Degoutin avait 4 OOOFpar an à Massaouah et un Anglais 7 200 à Djeddah... 2Ce sera le cas d'Henri Lambert à Aden en 1858. 3Cest l'opinion exprimée par G. Malecot mais elle est plausible, Cochelet semblant A titre d'exemple,

aimer les hommes

médiocres tel Degoutin et se méfier des fortes personnalités. 4LEFEBVRE, Voyage en Abyssinie, 1° partie, p.202, cité par G. MALECOT, op.cit. p.44. sPierre Rolland avait ramené à Marseille Ismaël, un jeune esclave dont il sera question plus loin.

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vapeur, un comptoir fixe d'où notre commerce et notre civilisation puissent se répandre dans ce vaste continent abyssin?"l

La nomination de Rolland donna une petite impulsion au commerce marseillais en mer Rouge. En 1849, la Compagnie de navigation Régis y envoya un Brick, "La Grenouille". Le bâtiment séjourna à Massaouah plusieurs mois, durant lesquels le capitaine Bisson étudia les ressources commerciales de l'arrière-pays abyssin. Rolland, selon l'usage et la nécessité, était agent commercial de la société Pastré Frères, la plus iplportante entreprise commerciale de Marseille, bien introduite en Egypte auprès du vice-roi et qui commençait à s'intéresser à la mer Rouge. On a vu que les Pastré eurent l'idée de monopoliser la production de café a'Arabie par un cabotage destiné à détourner le produit d'Aden. C'est la raison pour laquelle ils achetèrent Edd à Degoutin2. Dès 1849, c'est le même Rolland qui signala pour la première fois au ministère l'importance d'Obock qui fut acheté par la France en 1862 à la suite des négociations menées par Lambert3. 2.4. Actions des autres nations 2.4.1. L'Italie et la Papauté Le Royaume de Sardaigne, avant l'unité italienne en 1860, s'intéressait déjà à la région, comme le Vatican. Le 3 mars 1838, un Lazariste, Paul Giuseppe SaI?eto,4 fonda de sa propre initiative une mission catholique en AbyssinIe. Elle fut très vite reconnue et élevée, le 10 mars 1839, au niveau de Mission de la Congrégation pour la Propagation de la foi (Sacrae congregation de Propaganda Fidae) de Rome'. En 1851 l'Abbé Sapeto rentra en Abyssinie après un séjour en Europe et au Caire. Il avait acquis en AbyssInie de profondes connaissances sur le pays, notamment linguistiques. Un autre Lazariste l'accompagnait, l'Abbé Stella6.
lMASSON, op.cit. p.423. 2Ibid. 3Cf "Aux origines de l'implantation ftançaise en mer Rouge", Vie et mort d'Henri Lambert, Consul de France à Aden-1859, de R. Joint Daguenet, paru en 1992 aux Éditions l'Harmattan. 4Né à Carcare, aux environ de Gênes le 27 avril 1811, Sapeto entra chez les Lazaristes à 18 ans et fit ses premières armes au Liban en 1834. Il rencontrera les ftères Abbadie au Caire et les accompagna en Éthiopie. 'Sacr. Congo de Propaganda Fidae, Memoria Rerum vol. Ill/I 1815-1972, citation de l'ouvrage portugais d'lsidorio Agüdo de VilIapadiem, La Sagrada Congregacion y los problems de la Mision de Ethiopia (18381922), p.341.

6L'Abbé Stella devait s'illustrer en 1854 en obtenant, avec l'aide de Plowden le Consul britannique à Khartoum, la destitution de Khosrey Bey, coupable du massacre de la tribu des Bogos vivant à Keren, sur le

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En 1853 un missionnaire sarde, le Père Léon des Avanchers accompagné d'un Anglais, Thomas Wakefield, explora les côtes de l'Afrique orientale jusqu'au Bénadir1. 2.4.2. L'Allemagne L'Allemagne s'intéressa à la région vers 1844. A cette époque un I)1Ïssionnaireallemand, Johan Krapf, chercha à évan~éliser les Gallas en Ethiopie. Il fut refoulé et tenta une nouvelle pénetration à partir de Mombasa avec l'appui de la Church Missionnary Society et d un autre prêtre dénommé Johan Rebmann. Les deux hommes, durant plusieurs années, firent plutôt oeuvre d'explorateurs notamment dans la région des Monts Kenya et Kilimandjaro. Par leur attitude, ils donnèrent une excellente image de leur pays d'origine.2 2.4.3. Les États-Unis d'Amérique Les Etats-unis commercèrent sur la côte orientale, sans interférer en rien dans les affaires politiques. Ils conclurent un accord de commerce avec le Sultan de Zanzibar en 1836 et obtinrent l'autorisation d'y entretenir un consul.

Wadi Khor Anseba, affiuent du Wadi Khor Baraka qui aboutit à la mer Rouge. Cf: H. DEHERAIN, Le Soudan égyptien de Méhémet Ali à Ismaël Pacha, PARIS, Plon, 1936, p.458. lLes deux hommes remontèrent en partie le cours du fleuve Djouba. Wakefield reprendra ces explorations vers l'intérieur du continent à partir de Mombasa après 1862 avec Charles New, sous l'égide de la United Free Churches Association. 2Krapt; bien en cour auprès du Sultan Saïd de Zanzibar, bénéficiait de sa protection auprès des autorités de Mombasa et de l'intérieur. 11 la perdit en donnant au chef Kimweri de Usumbura le moyen de commercer directement avec les firmes européennes et américaines, ce qui priva Saïd d'importants subsides. Malade, il rentra en Angleterre en 1853 et publia ses mémoires en 1860.

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TRACÉ DU CANAL DE SUEZ

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(D'après

WAGHORN une gravure anglaise)

52

3
L'aventure du canal de Suez: 1855-1869

Le projet de percement du canal de Suez, dont la France se fit le champIon, constItua sans aucun doute l'élé};nentle plus important de l'histoire de la mer Rouge durant le XIXemesiècle. Cet événement déterminant du siècle, auquel les Anglais prêtaient des motivations rien moins qu'économiques, bouleversa la géopolitique de la région et exacerba l'antagonisme franco-britannique latent. Il opposa Français et Britanniques durant une quinzaine d'années, violemment parfois. Les aflfontements eurent lieu en Europe dans les deux capitales, en Turquie où l'ambassadeur de Grande-Bretagne fit pression sur la Porte ottomane et aussi en E~ypte où les Vice-rois furent soumis aux interventions contradictOIres des consuls généraux des deux pays. Aden n'eut, dans cette affaire, qu'un rôle secondaire. Si le canal fut tant combattu par l'Angleterre, c'est qu'il se trouvait trop avancé vers "la nouvelle route des Indes" déjà reconnue comme telle par les Anglais depuis l'avènement de la navigation à vapeur. Son em'placement mettait l'Orient, donc l'empire des Indes, à la portée des natIons européennes et ne 'pouvait que nuire au commerce anglais. Le fait qu'il fut d'inspIration française apportait, à ses yeux, un facteur d'insécurité militaire intolérable. Les prises de positions successives, parfois même contradictoires, ne furent que des opportunités du moment, l'argument saisi semblant de nature à en empêcher la réalisation. Quant aux acteurs Egyptiens, Turcs, Anglais ou Français qui acceptèrent d'aider les Britanmques en cette affaire, ils ne furent que des instruments au service des intérêts britanniques. Ce qui prévalut à terme, ce fut la prise de possession du canal, paré de toutes les vertus lorsqu'il fut devenu bntannique. Il s'agit d'une ultime manifestation impérialiste qui, sou~ certains aspects, n'est pas sans rappeler la guerre du poivre au xvneme siècle alors que Portugais et Arabes se déchiraient pour le commerce de l'Orient. ln fine le profit matériel revint à l'Angleterre sans qu'elle eût fait aucun effort ni participé en rien, bien au contraire, à la réalisation de l'ouvrage. Les quatre millions de livres sterling déboursés en novembre 1876 en valaient déjà trente-trois en bourse en 1905, pour un rapport annuel d'un million de livres, soit vingt-cinq pour cent du capital investi.

3.1.

L'opposition au projet de canal

Le projet français de percer dans l'isthme de Suez un canal qui ouvrirait la mer Rouge, donc la route des Indes la plus directe, à la navigation internationale ne faisait pas l'unanimité. Il ne pouvait que suscIter de la part de l'Angleterre une opposition farouche et elle n'y manqua point, mais l'opposition gagna la Turquie et même certains Français et non des moindres qui furent sceptiques, voire hostiles. 3.1.1. L'opposition de l'Angleterre Nous avons vul que le Lieutenant de vaisseau Waghorn avait obtenu de Méhémet Aly en 1833 un Firman lui permettant d'organiser un service postal entre Alexandrie et Suez: la "malle des Indes", reliant directement l'Angleterre à sa coloniez. Les Britanniques, en fait, ne souhaitaient que rendre Elus pratique, plus rapide et plus confortable ce transit et, pour ce faire, ils n'envisageaIent qu un chemin de fer. On sait que le prerpier projet d'une liaison ferroviaire du Caire à Suez fut présenté aux Egyptiens en 1829 et fit l'objet d'une concession à la société anglaise Gallway, mais qu'il échoua3. On sait que ce projet de liaison ferroviaire connut d'abOrd un premier échec puis refit toutefois surface en 1851 pour un autre projet moins ambitieux reliant Alexandrie et Cafre el Zayat et qui se réalisa effectivement. Ce fut, dès lors, le principal argument britannique contre le projet français. L'Angleterre n'avait donc nul besoin d'un canal. Elle proposa toujours le prolongement de sa voie ferrée jusqu'à Suez et elle s'opposa farouchement au projet de Lesseps, car il eut amené en ces regions d'autres puissances qu'elle n'avait nulle envie d',Yvoir s'implanter. Sans doute avait-elle en mémoire les écrits de Napoleon à Sainte-Hélène:
"Toutes les grandes puissance;s méditerranéennes ainsi que celles des rives de la mer Noire ont intérêt à ce que l'Egypte soit l'alliée de la France. Le canal de Suez, qui unirait les eaux de l'océan Indien à celles de la Méditerranée a déjà été tracé; il suffirait de peu pour le terminer (...). C'est la seule possession qui permettrait à la France de contrebalancer l'énorme puissance maritime de l'Angleterre aux Indes (oo.). Les Anglais ont tremblé de nous voir occuper l'Egypte. Nous devrions montrer ,,4 à l'Europe quel est le véritable moyen de les priver des Indes.

1 Cf: intra, pJ6. 2Ibid., p.70. 3 Ibid.

4LESSEPS, A. de, Moi, Ferdinand de Lesseps Pairs, Orban,

1986, pp. 56-57.

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En effet, le canal profiterait aux nations européennes et pourquoi l'Angleterre le favorIserait-elle, ? Metternich informé en 1842 par Laurin, le consul autrichien en Egypte, fut favorable au projet de caiial, mais déjà son principal souci était l'attitude de l'Angleterre: "Le percement du canal projeté par Mohamed Aly accroîtrait encore l'avidité de l'Angleterre"l. L'opposition des Britanniques ne datait pas de l'arrivée de Lesseps. Elle n'avait cessé tout au long des premières études des saint-simoniens et des travaux de la "Société d'étude du canal de Sue4" fondée en 1846 par Enfantin. Français et Anglais poursuivaient en Egypte depuis de nombreuses années une sourde lutte d'influence, par consuls interposés. En dehors de l'hostilité de principe à ce projet, susceptible de diminuer l'influence prépondérante qu'elle avaIt acquise en, mer Rouge, l'Angleterre admettait mal la présence française en Egypte. Elle la supporta tant qu'elle n'atteignit pas ses principales préoccupations, le commerce et la "nouvelle route aes Indes". Elle lui d.evint proprement intolérable et la rendit sourde et aveugle, imperméable à toute raison lorsqu'il s'agit du projet de canal de Suez: violences verbales, intrigues politIques et diplomatiques, trafic d'influence, pressions, diffamation, rien ne manquera au triste tableau de ce qu'il faut bien appeler la hargne britannique, provoquée par la peur d.e perdre son monopole commercial et stratégique. Pourtant, les milieux économiques britanniques n'y furent pas hostiles2. La Com,Pagnie des Indes et certaines chambres de commerce britanniques se declarèrent même favorables au projet3. Son principal défaut, pour les Britanniques, était d'être français et pour cette raIson il demeura longtemps enlisé. Méhémet Aly ne cessa (l'informer nos représentants ~jplomatiques de ses craintes quant à l'opposition irréductible des An~lais au projet4. Ces derniers voulant "à la question de la communicatIon avec l'Inde une solution qui soit anglaise et non française"s. Un autre élément est à prendre en considération. A un moment où l'Angleterre entendait appliquer la stratégie de Lord Valentia, en bloquant la mer Rouge à Aden et en empêchant toute implantation européeqne sur ses deux rives, elle s'efforçait de jouer la Tprquie contre l'Egypte et vis et versa. Un canal faisant transiter par l'Egypte une très grande partie du trafic maritime commercial entre l'Europe et l'Orient eut été un facteur d'enrichissement pour le vice-roi qui, de ce fait, rut devenu de plus en plus indépendant de la Sublime Porte et eût pu faire échouer le jeU britannique de bascule entre les deux pays.
ILESSEPS, A. de, Moi, Ferdinand de Lesseps, Paris, Orban, 1986, p. 68. cet ancien Ministre de la guerre sous

Il obtiendra sa mise en disponibilité. zDe Lesseps, après l'avoir rencontré en 1856, qualifiera de "maniaque" Napoléon 1°.

3lbid, p. 60.
4Ibid., p. 241. slbid., p. 246.

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