//img.uscri.be/pth/b2c71670c4b2b11c62d506d9ae967e2008de225e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Histoire du Chili de la conquête à nos jours

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 97
EAN13 : 9782296324817
Signaler un abus

Histoire du Chili de la conquête à nos jours

Collection Horizons Amériques Latines Dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin et Pierre Ragon

LECAILLON J .-F., Résistances indiennes en Amériques, 1989. ABBAD Y LASIERRA I., Porto Rico, (1493-1778 J. Histoire géographique, civile et naturelle de l'île, 1989. MINAUDIERJ.-P., Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1992. ROINA T C., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992. LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique. Les illusions d'un grand dessein, 1994. BALLESTEROS Rosas L., Lafemme écrivain dans la société latinoaméricaine, 1994. MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1996.

(Q L 'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4593-4

Marie-Noëlle SARGET

Histoire du Chili

de la conquête à nos jours
Il1ustration de couverture: Jenny Lopez Gaëte

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques ~1ontréal (Qc) - Canada H2Y lK9

INTRODUCTION

Le Chili - en aymara, "le lieu où finit la terre" -, est doté d'une étrange géographie: du Pérou à l'extrême sud, il couvre 750 000 km2, s'étend sur 4330 km, et ne dépasse jamais 362 kilomètres de large, bande de terre en équilibre précaire entre la Cordillère des Andes et l'Océan Pacifique, lesquels atteignent parfois respectivement 6000 mètres de haut et 8000 mètres de profondeur. Il possède en outre des territoires ,antarctiques, d'une surface d'environ 1 250 000 km2, et des îles au large des côtes, comme l'île de Juan Fernandez ou l'île de Pâques. Sa situation géologique et géographique en fait un lieu de tremblements de terre, mais lui permet également de disposer d'une variété exceptionnelle de climats et de végétations, qui s'échelonnent du désert d'Atacama, au Nord, aux zones antarctiques recouvertes de glaces, en passant par les vastes étendues tempérées des plaines centrales. Le Chili est actuellement peuplé de treize millions d'habitants dont quatre vivent dans la capitale, Santiago. Le Chili est un pays relativement peu connu des touristes. Il est vrai que les événements survenus dans le pays depuis les années 70, tandis qu'un tourisme de masse déferlait sur l'Amérique latine, étaient peu propices à ce genre d'activité. Il y a encore quelques années, il n'existait pas en France de guide touristique du pays et celui que l'on trouvait sur place, en espagnol, était à la fois rudimentaire et austère. Le Chili dispose pourtant de multiples attraits, en raison de la grande beauté de ses paysages, et de l'intérêt de ses particularismes culturels et historiques. L'image du Chili à l'extérieur a été longtemps celle d'une démocratie politique. L'époque antérieure aux années 60 est en fait fort peu et mal connue à l'étranger, où l'on reprend volontiers l'idée que son passé aurait été "exemplaire" en Amérique latine, et caractérisé par une démocratie quasi permanente. Il va sans dire qu'un examen un peu minutieux mène à des constatations nuancées de ce point de vue. 7

Cependant, si l' histoire politique chilienne des trente dernières années a bénéficié d'un certain intérêt de la part du public français, ce n'est pas un hasard. En effet, on ne peut que constater la grande proximité politique de ce pays par rapport à ceux de l'Europe du sud: France, Espagne, Italie. Car ce qui singularise le Chili par rapport au reste de l'Amérique latine est précisément ce qui le rapproche de ces derniers: le développement de l'extraction minière a généré une classe ouvrière et des organisations syndicales et politiques imprégnées des mêmes idéologies proudhoniennes, anarcho-syndicalistes et marxistes ~ elles se structurent selon des clivages comparables à ceux des organisations européennes de même type et sont affiliées aux mêmes internationales. Mais on y trouve aussi un Parti radical, un Front Populaire qui se constitue en 1938, des démocrates-chrétiens nourris de la pensée de Jacques Maritain et d'Emmanuel Mounier ~ et, plus tard, le programme de l'Unité Populaire préfigurera singulièrement ce que sera le programme commun de la gauche en France. Curieux Chili, si loin de l'Europe et si proche d'elle par sa culture politique... L'objectif minimal de ce livre est de mettre à la disposition du public français un ouvrage retraçant clairement et simplement les principales étapes de l' histoire de ce pays, en mettant en valeur les événements et les personnages qui ont joué un rôle déterminant. Il doit permettre à celui qui souhaite développer ses connaissances générales sur le Chili d'obtenir rapidement les informations recherchées. Si ce seul but est atteint, ce livre trouve sa justification. Mais nous avons, à travers cette histoire de cinq siècles, également cherché à mettre en évidence les constantes, les caractères originaux, qui marquent la construction d'une nation et lui donnent sa spécificité, constituent son identité. Ecrire l' histoire du Chili n'a pas toujours été chose facile. En français n'existait pas, à ce jour, d' histoire de ce pays, et en espagnol, la majorité des grands historiens, souvent très marqués par leur idéologie politique, s'arrêtent en pratique à 1925 ou aux années 30, ne consacrant qu'un bref chapitre aux périodes ultérieures. Cette carence se retrouve jusque dans les manuels scolaires. Elle a, en grande partie, été à l'origine de notre choix en faveur de la période la plus contemporaine. A l' heure où le Chili entre dans la modernité, nous espérons par cet ouvrage contribuer à faire connaître davantage l' histoire de ce pays attachant, d'autant plus riche pour nous d'enseignements que sont testées tour à tour au Chili depuis les années 60 toutes les idéologies qui ont animé les débats intellectuels de l'Occident.

PARTIEI
APERCU SUR lA PERIODE COLONIALE ET l'INDEPENDANCE

~,~,

. ,
'-.

20.

B ( tZ' I \

.
......

~ ~
C '" ..

258

I

} ,,..1
tit C ...

-, . .,. ., " ; o e o ," c : z -. c
:t
C

i ' '" I

30. I. Ch

s u

. ,

À

. 35.

45.

50.

55.

Les populations indiennes du Chili

CHAPITRE

I

lA DECOUVERTE ET lA CONQUETE DU TERRITOIRE: INDIENS ET CONQUISTADORS

Plusieurs peuples indigènes occupaient le territoire chilien avant l'arrivée des Espagnols. Au Nord vivait sur les côtes un peuple de pêcheurs, les Changos, tandis qu'à l'intérieur des terres et plus au Sud se trouvaient des peuples d'éleveurs et d'agriculteurs, les Atacamenos, les Diaguitas et les Picunches ; ils élevaient des lamas, des alpagas et des guanacos, et cultivaient la pomme de terre, la coca, les haricots et le maïs. Diaguitas et Picunches se distinguaient par leurs céramiques. Au Sud du Rio Bio-Bio se trouvaient d'autres cultivateurs, les Mapuches, ou Araucans, les Huiliches et les Cuncos. D'autres peuples, nomades et chasseurs, tels les Patagons, les Pehuenches, les Tehuelches et les Onas, vivaient de part et d'autre des Andes, tandis que les Chonos, les Yaganes et les Alaculufes se consacraient à la pêche dans les îles australes. La domination inca sur les indiens du Chili s'étendait approximativement jusqu'au Bio-Bio et consistait principalement au versement d'un impôt en or ; elle se manifestait par la présence de garnisons d' hommes en armes et de colonies d'artisans et d'agriculteurs venus des autres parties de l'empire. Au sud du Rio Bio-Bio, les Mapuches avaient réussi à conserver leur indépendance. Ce peuple, qui vivait par ailleurs sur le plan matériel à peu près comme ses voisins, se distinguait par son organisation sociale. Les familles - polygames - étaient regroupées en tribus qui avaient chacune un prêtre et un chef militaire élu, ou toqui, du nom de la hache qui symbolisait sa fonction. Chaque tribu était autonome, et l'assemblée des hommes décidait de la paix ou de la guerre. Les familles pratiquaient le culte des ancêtres fondateurs de leur lignage et respectaient les mêmes interdits; les Il

Mapuches pratiquaient la magie et croyaient dans la vie de l'âme après la mort. Mais l'originalité principale de ce peuple résidait dans son éducation et son organisation militaires, qui ne sont pas sans rappeler l'éducation spartiate: le maniement des armes était enseigné dès l'enfance à l'enfant mâle. La guerre était précédée de la consultation des devins et de l'élection des chefs militaires. Les armes utilisées étaient la flèche, la fronde, la lance, et la massue. La victoire se célébrait par des beuveries et le sacrifice des prisonniers dont le coeur, supposé transmettre la force et le courage de son possesseur, était mangé. Ce peuple guerrier devait opposer aux Espagnols la résistance la plus forte que ces derniers aient rencontrée sur le continent américain. Le premier occidental à découvrir le sud du Chili fut, en 1520, Hernando de Magallanes - Magellan-, qui, au sortir du détroit qui porte son nom, découvrit l'océan pacifique et les terres les plus australes du Chili, avant de se diriger vers l'Asie. Diégo de Almagro lui succéda. Associé de Francisco Pizarro dans la conquête du Pérou, ses rivalités avec ce dernier l'avaient poussé à entreprendre celle du Chili après la chute de l'empire inca et de sa capitale, Cuzco. A la tête d'une armée de cinq cents hommes et de plusieurs milliers d'indiens, il arriva au Chili par l'Alti piano bolivien, en Mars 1536, après une marche éprouvante et de lourdes pertes en hommes. Il explora la vallée de l'Aconcagua et la baie de Quintera, tandis que le capitaine Juan de Saavedra découvrait celle de Valparaiso ~ ~ais le premier contact avec les Araucans - le combat de Reinohuelen - décida les Espagnols, déçus par ailleurs par le peu d'or et d'argent que semblait recéler le pays, à rebrousser chemin par le désert d'Atacama. De retour au Pérou, Almagro entra en conflit avec Pizarro, qui le fit condamner à la peine du garrot et décapiter en 1538. Pedro de Valdivia, au nom de Pizarro, entreprit de poursuivre la conquête des territoires découverts par Almagro. Mais la réputation du pays était telle - pauvreté et indiens hostiles - que le corps expéditionnaire se réduisit à environ 150 soldats et quelques milliers d'indiens péruviens. Passant par les déserts, il atteignit la vallée de Copiapo et fonda d'abord les villes de Santiago deI Nuevo Extremo (1541) et de La Serena (1544) puis, après avoir obtenu des renforts du Pérou, Concepcion, La Impérial, Valdivia, Villarica, Los Confines et Santiago deI Estero (1553). C'est à cette date que les Mapuches, sous la direction de Lautaro, parvinrent à détruire le fort de Tucapel et à s'emparer de 12

Valdivia qui fut tué dans le combat. Reconnaissant son courage, les chefs indiens se partagèrent son coeur. La ville de Concepcion et quelques forts durent être abandonnés jusqu'à l'arrivée d'un nouveau gouverneur du Chili, Hurtado de Mendoza. Deux nouvelles villes furent alors fondées, Osorno et Cafiete. En 1561, la conquête est considérée comme terminée. A cette date, les principales villes ont été édifiées. Santiago, comme la plupart des villes chiliennes, fut construite à partir d'un plan en damier autour d'une place d'armes, entourée de la maison du gouverneur, de l'église, du Palais de justice, de la prison et du local du cabildo, ou conseil municipal. Mais la plupart des villes chiliennes n'étaient alors que des places fortes, dominées par la vie militaire. L'implantation des Espagnols restait difficile: il leur fallut faire face aux tremblements de terre et aux épidémies, mais aussi aux attaques des ennemis de l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande, par corsaires interposés. Francis Drake s'attaqua ainsi à Valparaiso, La Serena et Arica, et le hollandais Cordès à l'île de Chiloé. Enfin, les luttes contre les Mapuches ne devaient pas cesser; des chefs brillants, Lautaro puis Caupolican, se succédèrent à la tête des troupes araucanes. Tous deux furent suppliciés et tués par les Espagnols mais Alonzo Diaz et Pelantaro prirent la relève à la fin du siècle. Après la victoire mapuche de Curalaba, toutes les villes du sud du Bio-Bio durent être abandonnées.

tS.

».

f E. R U

21-

,

C,.,

f], .. R C

10.

I
\

i

U.

...

.5.

JO.

Sse

Le Chili colonial (1776)

CHAPITRE

II

L'ORGANISATION ET ADMINISTRATIVE

POLITIQUE DE lA COLONIE

I

- Politique et administration

A la tête de l'organisation politique et administrative de la colonie se trouve le roi d'Espagne, Philippe II, jusqu'à la fin du XVIème siècle. Il est assisté pour tout ce qui touche aux affaires d'Amérique par le Conseil des Indes, créé par Charles Quint en 1524. Cet organisme intervient dans de multiples domaines de la vie coloniale, dans les affaires militaires et économiques aussi bien que religieuses ~ il propose au monarque les nominations aux postes les plus élevés de l'administration du Nouveau Monde, surveille les fonctionnaires, prépare les projets de lois, contrôle les impôts et les comptes, comme les charges ecclésiastiques. Le représentant du pouvoir royal au Chili est le gouverneur, ou capitaine général, qui a pour supérieur hiérarchique le vice-roi du Pérou, mais peut se référer directement au roi. Le gouverneur reste en charge entre trois et cinq ans ~il est le chef de l'armée dans la colonie, mais administre aussi la justice civile et militaire, nomme les fonctionnaires, dirige l'administration, désigne les membres des conseils municipaux, intervient au nom du roi dans les nominations religieuses, et répartit terres et indiens. Ces pouvoirs sont limités à la fois par la possibilité offerte à ses administrés qui s'estimeraient lésés par ses décisions d'en appeler directement au roi ou au viceroi du Pérou, et par le contrôle auquel il doit se soumettre en fin de mandat, le " juicio de residencia".

15

Dans les provinces, l'administration repose sur les corregidores, qui disposent de fonctions militaires et civiles. Le cabildo est chargé de l'administration urbaine, sur le modèle de ce qui existait en Castille depuis le Moyen-Age. Lors de leur fondation les membres des cabildos des villes chiliennes furent nommés par les gouverneurs, mais à la fin de chaque année les membres en place choisissaient leurs successeurs. Ultérieurement, certaines charges alcalde (maire), alfarez real (gonfalonier), fiel ejecutor (il fixe les prix) et alguacil mayor (chef de la gendarmerie) - furent vendues aux enchères et occupées durablement. A Santiago le premier cabildo du Chili, fondé par Valdivia, se compose de deux alcaldes et de six regidores (échevins),ainsi que d'autres membres occupant des fonctions spécialisées. Etre membre du cabildo suppose de résider dans la ville et en pratique, de faire partie des notables. En période de crise, le cabildo peut être "ouvert" et réunit en une assemblée la plupart des citoyens éminents. Le cabildo remplit de multiples fonctions: il organise, en formant des milices, la défense armée des villes contre les indiens ou les corsaires; les alcaldes sont aussi des juges de première instance en matière civile et pénale et le cabildo a toujours une prison située à proximité du lieu où il se réunit; il veille à la propreté et à la salubrité des villes ainsi qu'à la santé publique. Il a également des fonctions économiques: il fixe les tarifs des services rendus par les médecins et les artisans ainsi que le montant des taxes, contrôle les prix des produits de première nécessité et les prix établis par les commerçants, veille à ce que les exportations ne nuisent pas à l'approvisionnement local, commandite les travaux publics et octroie les concessions minières. Il encaisse régulièrement des impôts sur la propriété mais peut en lever d'autres à titre exceptionnel. Enfin, il administre terres et biens communaux. Les ressources financières des villes chiliennes sont toujours exigües par rapport à leurs besoins. Et la colonie procure peu de richesses à la Couronne d'Espagne. Les impôts engrangés par la real hacienda, organisme chargé de les encaisser au profit de la Couronne, sont pourtant nombreux: le quinto real représente 20 % du produit des mines d'or, 1'almojarifazgo pèse sur les importations et les exportations, l' alcabala sur les ventes et les transports de biens mobiliers et immobiliers, les bulles sur la consommation de viande certains jours; le diezmo ecclesiastico est un prélèvement de 10 % sur des ventes de produits de l'agriculture et de l'élevage, en principe destiné à subvenir aux besoins de l'Eglise, mais encaissé comme les autres impôts par le pouvoir 16

royal. D'autres contributions peuvent être réclamées selon les circonstances; leur montant est alors fixé par le gouverneur en fonction des capacités supposées de chaque contribuable. Mais du fait des guerres araucanes, la colonie coûte toujours davantage qu'elle ne rapporte, si bien que le roi doit ordonner aux caisses de Potosi de fournir chaque année au Chili à partir de l'année 1600 une aide annuelle d'un montant de 300 000 pesos or, le real situado, qui permet d'entretenir une armée de 2000 hommes. La justice rendue au niveau du cabildo peut être contestée en appel auprès de la real audiencia, puis auprès du Conseil des Indes pour des préjudices importants. Les reales audiencias, ou cours royales, composées de quatre auditeurs nommés par le roi, et présidées par le gouverneur, sont l'instance judiciaire la plus haute en matière civile et criminelle. En outre, elles doivent examiner la validité des règlements et ordonnances du vice-roi et du gouverneur et en cas de désaccord avec ces derniers, rendre compte au souverain. Des tribunaux spécialisés fonctionnent par ailleurs; ils concernent les impôts, les mines, les affaires écclésiastiques, militaires et commerciales. En outre, le tribunal de l'inquisition, institué par Philippe II à Lima, est représenté au Chili par un commissariat général totalement autonome par rapport aux instances politiques et administratives locales. Il a condamné 218 personnes. Les tortures les plus variées accompagnent les aveux des victimes. Les tribunaux doivent appliquer les lois castillanes, auxquelles s'ajoutent les nombreuses lois édictées par le Conseil des Indes pour faire face aux spécificités des colonies. D'inspiration généreuse, celles-ci ont le plus souvent visé à protéger les indiens des nombreux abus dont ils sont victimes de la part des colons; mais l'éloignement rendant les contrôles difficiles, elles sont peu suivies d'effet, malgré la création d'un . poste de protecteur des Indiens. Les jugement rendus par les différents tribunaux sont dans l'ensemble extrêmement sévères. La torture est fréquente, et la peine capitale, qui est donnée sur la place publique, s'accompagne de supplices divers dont les plus fréquents sont le billot (ou bastonnade), la potence, les chaînes, le pilori et le rouleau.

17

II

- L'Eglise

Parallèles aux pouvoirs politiques et administratifs de la colonie mais en relation étroite avec eux, les pouvoirs de l'Eglise catholique et des institutions qui dépendent d'elle sont considérables. De fait, l'Eglise et la Couronne, animées d'un commun idéal, agissent de concert et se légitiment l'une l'autre: en effet, tandis que le pouvoir royal est supposé tenir son autorité de Dieu, le Pape a octroyé aux rois d'Espagne par la Bulle Inter Caetera de 1493 le Patronato, qui leur permet de choisir et de proposer au Pape les ecclésiastiques destinés à aller aux Indes et de donner leur avis sur l'ensemble des affaires religieuses du continent américain. La tutelle royale se fait encore plus lourde avec l'avènement des Bourbons sur le trône d'Espagne, et l'influence du despotisme éclairé sur ces derniers au Xlllème siècle. Toute fondation de ville s'accompagne ainsi de l'érection d'une église ou d'une cathédrale comme à Santiago. Le Chili est administrativement divisé en deux évêchés, Santiago et La Impérial, transféré plus tard à Concepcion, dont dépendent les paroisses des autres villes. L'Inquisition peut pourchasser les hérétiques, tièdes et judaïsants, et les autorités religieuses menacer les autorités civiles d'excommunion. Le clergé régulier l'emporte en richesse et en prestige sur le clergé séculier: les ordres monastiques les plus représentés sont d'abord les Dominicains, les Franciscains et les Mercédaires ~ viennent ensuite les Augustins et les Jésuites. Il y a en outre des cofrad(as, ou associations pieuses de laïcs, comme celle de NotreDame de Lorette, où se retrouvent les membres de l'aristocratie, ou celle de l'Enfant Jésus, qui s'adresse plus particulièrement aux indiens. Eglises et couvents étaient si nombreux à Santiago que l'on appelle la ville "La Rome des Indes". Les ordres religieux disposent de grandes propriétés, issues de legs de fidèles ou de concessions royales, sur lesquelles travaillent plusieurs milliers d'esclaves indiens ou noirs (2000 chez les seuls Jésuites vers la moitié du XVlllème siècle, d'après Luis Vitale). A l'époque, cet ordre est propriétaire de 59 haciendas où sont produits les meilleurs vins, fruits, viande salée et blé de la colonie, avec des rendements supérieurs à ceux obtenus par les créoles, grâce à une meilleure organisation du travail et à l'utilisation de techniques

18

plus efficientes. Les Jésuites sont en outre propriétaires de tanneries, de fabriques de vaisselle, de meubles, de tissus, de moulins, etc. Ils possèdent également des magasins où sont vendus leurs produits, et contrôlent une partie du commerce des zones les plus reculées, comme Chiloë. Les religieux accordent une grande importance à leur mission d'évangélisation des indiens. S'ils ont souvent plus de succès auprès des métis qu'avec les Araucans, ils s'emploient néanmoins avec persévérance à défendre les indiens des abus dont ils sont victimes de la part des créoles et des Espagnols, et plaident auprès de ces derniers pour l'abandon de la guerre et de la violence au profit de méthodes de persuasion plus douces et présentant l'avantage d'être moins coûteuses en vies humaines tant des Espagnols que de la main d'oeuvre potentielle que représentent les indiens. Mais l'influence des religieux s'adresse aussi à toute la population à travers l'enseignement, dont ils ont un quasi monopole; en effet, outre le sentiment répandu que toute étude qui n'est pas en accord avec les préceptes de l'Eglise peut représenter un danger pour la société, l'enseignement non dispensé par les religieux mis en place par les cabildos n'existe que pour les premières lettres. Les Dominicains fondent les premières écoles privées à la fin du XVlème siècle, et chaque évêché a un séminaire. A un niveau plus élevé, Dominicains et Jésuites enseignent dans les escuelas de gramatica la grammaire, la rhétorique et la philosophie. D'autres collèges sont fondés au XVllème siècle par les Franciscains, les Mercédaires et les Augustins, et un enseignement technique est dispensé à Santiago par l'académie San Luis. Dominicains et Jésuites sont chargés de l'enseignement supérieur dans les universités pontificales où l'on apprend principalement la philosophie et la théologie en vue du titre de docteur et du sacerdoce, mais guère les sciences physiques. Les Jésuites enseignent en outre le latin, la philosophie et la théologie au pensionnat de Saint François Xavier, et au collège Maximo de San Miguel. Mais les étudiants se destinant au droit doivent aller à Lima. L'éducation des filles leur est donnée dans les couvents des religieuses, où on leur apprend à lire, à écrire et à compter, un peu de musique et les arts ménagers. L'enseignement est jugé pour elles si démoralisant qu'un prêtre refuse d'absoudre en confession une enfant du péché que constitue le fait d'apprendre le français! (Galdames). Il est en pratique réservé aux enfants créoles et espagnols dont les familles sont relativement 19

aisées, car il faut payer les livres et la scolarité; les enfants du peuple et des indiens en sont exclus de fait, mais un collège est cependant ouvert à Chillan en 1697 afin d'éduquer en castillan les fils des caciques.

III

- Gouverneurs,

Indiens et Corsaires

Les institutions politiques, administratives et religieuses sont les structures à partir desquelles doit se consolider et se développer la colonie. Elle demeure toutefois longtemps fragilisée à la fois par des éléments d'ordre interne, tels que la qualité défectueuse des autorités locales, et par des menaces externes, la résistance persistante des indiens et les attaques des corsaires. En effet, tandis que les gouverneurs du XVlème siècle sont avant tout des militaires préoccupés de mener la guerre contre les Araucans, leurs successeurs au XVllème siècle, nommés par des monarques affaiblis, se caractérisent surtout par leur désir de s'enrichir grâce à leur fonction au détriment des colons et des indiens. C'est le cas notamment d'Antonio de Acuna y Cabrera et de Francisco de Menendez, surnommé "Barrabas", coupable de nombreux abus et violences. D'autres gouverneurs, tels que Diego Gonzalez Montero, José de Garro, Tomas Marin au Juan Henriquez, se montrent plus capables, mais ce dernier se révéle aussi intéressé que ses prédécesseurs en revendant à son profit comme esclaves les indiens capturés dans les guerres araucanes à des propriétaires fonciers. La justice laisse également à désirer; les procès s'étirent en longueur, et les lois à appliquer restent confuses. Le cas de Catalina de los Rios, "la Quintala", est devenu légendaire: issue d'une très riche et influente famille créole, elle s'était rendue coupable de plusieurs dizaines d'assassinats tant sur les membres de sa propre famille que sur ceux qui travaillaient pour elle; incarcérée seulement à la fin de sa vie, elle ne fut condamnée qu'à payer des indemnités aux familles pauvres de ses victimes, qui ne purent les toucher qu'après sa mort. L'accession avec Philippe V de la dynastie des Bourbons au trône d'Espagne en 1700 améliore la qualité du personnel administratif de la péninsule, et, par voie de conséquence, dans la colonie. Au cours du XVlllème siècle, les gouverneurs se montrent dans l'ensemble dignes des responsabilités qui leur sont confiées, honnêtes, compétents et dévoués à la Couronne. Ils s'emploient 20

à fonder des villes nouvelles, à construire des églises et l'université de San Felipe (Manso de Velazco et Ortiz), améliorent la police (Amat), réglementent le commerce (Jauregui)' et bâtissent des édifices publics (Benavides). Ambrosio O'Higgins, le plus connu d'entre eux, un ingénieur d'origine irlandaise, fonde de nombreux centres miniers, agricoles (Linares et Parral) et maritimes; il développe le réseau routier et parvient à améliorer sensiblement les relations avec les indiens. Comme nombre de ses prédécesseurs, il est nommé ensuite, en remerciement de ses services, vice-roi à Lima. Ses successeurs, Aviles et Guzman, dédient leurs efforts à la modernisation de l'enseignement, au développement de l'assistance publique (hopital, orphelinat), et à l'érection de nouveaux bâtiments publics et d'églises. Mais il ne suffit pas aux gouverneurs de développer la colonie. Il leur faut aussi, constamment, la défendre, et à la veille de l'Indépendance, la question indienne n'est toujours pas résolue: non seulement les Araucans n'ont pas abandonné la lutte, mais ils ont fait de grands progrès militaires, tant sur le plan de l'armement que sur celui de l'organisation: ils ont perfectionné la lance, inventé contre les cavaliers le lasso et le garrot court, qui affole le cheval, appris à se protéger des arquebusiers avec des palissades en bois, puis à utiliser les armes prises à l'ennemi. Ils savent aussi tirer A le meilleur parti de la topographie et de la végétation, alliant guerre de mouvement et guerre de guérilla, et mettent sur pied des services de renseignements à l'aide de ceux des leurs ou d'autres tribus que les Espagnols emploient à leur service. Du côté espagnol, une armée de métier répartie entre les trois armes (artillerie, cavalerie, infanterie) encadre progressivement les milices. Les rapports entre indiens et colons ne s'améliorent pas au XVIIème siècle. Même en temps de paix, les Espagnols attaquent les indiens pour en faire des esclaves et les utiliser comme main d'oeuvre dans l'agriculture, et s'emparent de leurs récoltes, de leurs terres et de leurs femmes, à la suite, parfois, d'un jugement en bonne et due forme les déclarant coupables de rebellion et condamnés à ces châtiments. Les caciques sont en général exécutés et suppliciés, et leurs familles brutalisées, voire brûlées vives dans leur habitation. Les doigts de pieds des prisonniers sont ensuite fréquemment coupés, pour éviter leur fuite. Des religieux se sont émus de ces exactions. Dès le XVIème siècle, un dominicain, Gil Gonzalez, émet l'idée que les indiens, luttant après tout pour une cause juste, leur liberté, ne doivent pas 21

être mis à mort. Mais ses recommandations restent sans effet jusqu'à ce qu'un Jésuite, Luis de Valdivia, explique que la violence dont ils sont l'objet ne fait que pousser les indiens à la rebellion; il demande qu'on les laisse en liberté, tandis que les missionnaires se chargeront de leur apprendre l'Evangile dans leur langue. Il se rend à Lima, et parvient à convaincre le vice-roi du bien fondé de ses thèses: la limite de la domination espagnole est fixée au BioBio, on relâche les prisonniers, et le service pçrsonnel auquel sont astreints les indiens est supprimé. C'est l'époque de la guerre dite "défensive", qui prend fin plus tard, en 1726, après le massacre de trois missionnaires, à la grande satisfaction des exploitants agricoles furieux de l'émancipation de leur main d'oeuvre servile. En 1741, le gouverneur Francisco de Zuniga tente, à son tour, de conclure un accord avec les Araucans, mais ce dernier dure moins d'un an. Les exactions contre les Indiens reprennent, et une terrible insurrection des Mapuches alliés aux Picunches du centre se produit en 1655, dévastant la région située entre le Bio-Bio et le Maule. Celle-ci ne prend fin qu'avec l'assassinat du métis Alejo, ex-soldat de l'armée royale, qui dirige les luttes indiennes. La situation s'améliore cependant progressivement au XVlllème siècle; la population métisse ayant augmenté suffisamment pour satisfaire aux besoins de main d'oeuvre des colons, la Couronne peut, en 1681, interdire l'esclavage des Araucans: l'une des causes de la guerre disparaît. Les Espagnols se décident par ailleurs à consolider la zone centrale au Nord du BioBio par la construction d'une ligne de forts capable de résister aux attaques indigènes. Ils renoncent à pénétrer sur leur territoire par les armes au profit de tactiques plus subtiles, qui porteront leurs fruits à plus long terme: la pénétration des commerçants et des missionnaires, la réunion de "parlements" où des accords de paix et d'amitié sont conclus entre les gouverneurs et les caciques, la nomination même, en 1774, d"'ambassadeurs" mapuches à ~antiago, contribuent à améliorer peu à peu les relations entre les communautés. Le XVlIlème siècle ne connaît que deux soulèvements généralisés en 1723 et 1766, le dernier, éclatant à la suite d'une tentative espagnole de franchir le Bio-Bio et d'établir des villes en territoire indien. Les Espagnols réagissent en s'efforçant de stimuler les rivalités indiennes, et en recourant à de nouveaux "parlements" en 1774 et en 1793, date à laquelle le gouverneur Ambrosio O'Higgins aboutit à un accord relativement durable. A la fin du XVlllème siècle, Araucans, Huiliches et Pehuenches ne sont toujours pas soumis.

22

Pirates et corsaires menaçent également la colonie depuis le XVlllème siècle, et contestent de fait le monopole que les Espagnols prétendent exercer sur le commerce dans le Pacifique. Pour ces derniers, très catholiques, ils représentent, plus encore qu'un danger physique, 1'hérésie protestante et un châtiment divin, que l'on espère écarter par la prière. D'ennemies au XVlème siècle, l'Espagne et l'Angleterre sont plutôt devenues alliées au siècle suivant. Mais les corsaires anglais cèdent la place aux pirates (1). Bartholomé Sharp, le plus célèbre à l'époque, parvient jusqu'à Coquimbo et incendie La Serena en 1680. La même ville est à nouveau attaquée six ans plus tard par Davis, aidé de marins français. Au XVlllème siècle, la guerre reprend entre les deux pays, et l'Angleterre arme de nouveaux corsaires, parmi lesquels Guillermo Dampier ~ l'un de ses hommes, Alexandre Selkirk, abandonné sur l'île de Juan Fernandez par ses compagnons, inspira à Daniel Defoe son célèbre roman Les aventures de Robinson Crusoêo. Plus tard, à partir de 1740, l'escadre de Lord Anson fait de la même île une base de départ contre les navires marchands qui circulent entre le Pérou et le Chili. Les expéditions hollandaises ont des mobiles plus variés, et mêlent parfois assez curieusement actes de piraterie et découvertes scientifiques. Elles sont souvent patronnées par de grandes entreprises commerciales. Ainsi, la Compagnie de Magallanes envoie-t-elle une expédition dirigée par Balthazar de Cordes, qui prétend s'emparer de l'île de Chiloë ~ elle est, après de durs combats, difficilement repoussée par les Espagnols. La Compagnie des Indes orientales, avec Le Maire et Schouten, ouvre ensuite la route du Cap Horn (1616), et l'expédition de reconnaissance de Jacob L'Hermitte en Terre de Feu et dans les archipels du sud du Chili lui permet d'établir des cartes de ces régions (1623). Une autre compagnie hollandaise envoie en 1643 Enrique Brouwer à Chiloë, où la ville de Castro est incendiée, et à Valdivia où les Hollandais tentèrent sans succès de faire alliance avec les indiens contre les Espagnols. A la suite de cela, Valdivia est fortifiée, et sa sécurité confiée directement à la vice-royauté. Subissant dès l'origine et de façon quasi continuelle les attaques des indiens ou des pirates, la colonie vit dans un climat de crainte. Beaucoup de villes sont d'abord des garnisons, et les Espagnols envoyés au Chili sont surtout des militaires. Les activités économiques et intellectuelles en souffrent, et l'évidente pauvreté

23

de la colonie décourage souvent les soldats qui désertent malgré les châtiments auxquels ils s'exposent. Ce passé militaire constitue un élément très important dans la formation de l'identité nationale: si les valeurs d'ordre et de discipline pénétrent profondément la société chilienne, les combats héroïques et brutaux des conquistadores, des pirates et des indiens hantent encore, là plus qu'ailleurs, les rêves des enfants chiliens d' aujourd 'hui.

(;()\/EI t N /\J)()]\ l)]])j{() l)E W\Ll )IV I A
, ", ' ,~~ v

Pedro de Valdivia, conquérant et premier gouverneur du Chili (d'après Alonzo Ovalle, Historica relacion del Reino de Chile, 1646)

CHAPITRE III

lA VIE ECONOMIQUE, SOCIALE ET CULTURELLE

I

- La vie

économique

1 - Encomiendas, mercedes de tierras et esclaves Après la conquête, la vie économique s'organise à partir des "encomiendas" et des" mercedes de tierras". A la fondation d'une ville, le Capitaine rémunère ses meilleurs soldats en leur octroyant en encomienda un groupe d'indigènes qui doivent désormais travailler pour eux; en échange, ils ont le devoir de les évangéliser et de les protéger. L' encomienda est octroyée pour "une vie" ou deux, c'est-à-dire au soldat et à ses descendants immédiats, mais elle peut parfois durer beaucoup plus longtemps. Au XVlème siècle, beaucoup d'indigènes travaillent en encomienda à laver de l'or. Les plus nombreuses se trouvent à Osorno et Concepcion. La dureté du traitement auquel les indigènes sont soumis conduisit la Couronne à légiférer pour adoucir leur sort: en 1588, leur age est limité, des tours de travail (ou mita) sont établis, et ceux qui sont dans les mines ont droit à un sixième de l'extraction. Les mercedes de tierras ou repartimientos sont des attributions de terres qui accompagnent souvent les encomiendas dans les zones agricoles. La concession peut concerner des terres plus ou moins étendues suivant leur distance par rapport à la ville et leur fonction, I ' hacienda céréalière étant souvent plus réduite que l' estancia, destinée à l'élevage. L'exploitation doit maintenir son unité dans le 25

temps par l'institution des "majorats", sorte de droit d'aînesse spécifique en vertu duquel elle ne doit pas être divisée, mais transmise intégralement à 1'héritier mâle le plus âgé. A côté de ces formes de propriété existent la propriété communale, et la propriété indigène. Les terres peuvent, par ailleurs, être travaillées non par des indiens soumis à l' encomienda, mais par des indiens réduits en esclavage à la suite des guerres, voire d'expéditions en territoire indien dont le seul but est de faire des prisonniers susceptibles de devenir des esclaves. Ces derniers sont libérés par décision royale en 1683. Dès le XVlème siècle, on emploie, en outre, des esclaves noirs, fort appréciés pour leur intelligence et leur ardeur au travail, jugées supérieures à celles des indigènes. 2 - Les activités commerciales et industrielles Comme dans les autres colonies espagnoles, la métropole se réserve le monopole du commerce avec le Chili, et lui interdit d'échanger des produits avec tout autre pays. En Espagne, ce commerce passe obligatoirement par le port de Séville, sur le Guadalquivir, où il est organisé et contrôlé par la Casa de Contratacion, qui fait office, dans ses différents départements, à la fois de douane, de tribunal de commerce, de bureau d'émigration, de centre d'études géographiques et d'école navale, d'amirauté, de magasin central et de marché. Une fois par an en principe, lorsque corsaires et pirates ne provoquent pas de retards, elle envoie aux Amériques deux expéditions, l'une vers le Mexique, l'autre à Porto Bello, à Panama, où sont chargés et déchargés les produits échangés avec ses colonies d'Amérique du Sud. L'éloignement de Portobello par rapport au Chili rendant les relations directes longues et difficiles, les Chiliens doivent passer par Callao et les intermédiaires péruviens pour accéder aux produits venus d'Espagne, et lui vendre les siens. Pour le plus grand profit des Péruviens: plus encore que les autres colonies, le Chili est contraint d'acheter cher, et de vendre bon marché. Au XVlème siècle, la production et l'exportation principale du Chili sont l'or qui provient des lavoirs de La Serena, Marga-Marga (près de Valparaiso), Concepcion et Valdivia. La production baisse dès la fin de ce siècle. Par ailleurs, aux cultures indiennes s'ajoutent, importés d'Europe, un grand nombre d'arbres fruitiers, de cultures maraîchères et d'animaux domestiques, qui n'ont pas de mal à s'acclimater dans ce pays qui dispose de sols fertiles et 26

d'importantes zones climatiques tempérées. Le Chili peut donc bientôt exporter du suif, des cuirs, de la viande séchée (ou charqui), de l'eau de vie, du vin, des fruits secs et des pommes, du bois et du chanvre, vers Lima et Potosi, ville enrichie par la production d'argent, qui constitue à l'époque un marché très important. De Lima, il importe en échange des marchandises européennes, en particulier des armes, des vêtements, des meubles et des articles de luxe, du sucre et du riz. Au XVllème siècle se développent surtout les cultures des céréales et notamment de blé, exporté en grande partie au Pérou, en particulier après le tremblement de terre de 1687 qui détruisit les installations d'un grand nombre d'haciendas de la région de Lima. L'ensemble des productions agricoles ainsi que l'élevage continuent de se développer, mais le chanvre, transformé en cordages, ainsi que la production de suif et de cuir connaissent un essor particulièrement important; la viande est salée et transformée en charqui. Le travail du cuir et la transformation de la laine se font souvent de façon artisanale sur place dans 1' hacienda, mais on compte aussi au début du XVllème siècle, d' après Villalobos, 409 artisans officiels à Santiago, dont 124 charpentiers, 100 tanneurs, 81 cordonniers et 33 tailleurs. Le développement de ces activités ainsi que l'extraction croissantes de l'argent et du cuivre ne parviennent cependant pas à enrichir le pays suffisamment pour qu'il puisse assurer la lourde charge que représentent les dépenses militaires, et la Couronne doit y pallier par le versement régulier du real situado. Au siècle suivant, les entraves aux activités commerciales des colonies espagnoles sont réduites, à la fois par les assouplissements apportés par la métropole elle-même, et par le développement de la contrebande. En effet, l'attaque de Puerto-Bello par les Anglais en 1739 oblige l'Espagne à ouvrir la route du Cap Horn et à autoriser Cadix puis d'autres ports espagnols au commerce libre avec les Indes en 1778. Au Chili, Valdivia, Talcahuano, Valparaiso et Coquimbo peuvent désormais recevoir directement les navires autorisés. L'Espagne ayant par ailleurs fait appel à des marins français pour l'aider à préserver ses possessions des attaques anglaises, ceux-ci en profitent pour se livrer à la contrebande lors de leurs escales dans les ports chiliens; après l'indépendance des Etats-Unis en 1776, les marins américains en font autant sous prétexte de chasse à la baleine, notamment avec le port de Talcahuano, où arrivent également des marchandises anglaises. Ces dernières parviennent aussi au Chili en contrebande par BuenosAires, où sont expédiés cuirs, argent et cuivre en échange de maté

27

du Paraguay, de laine et de jambon de Mendoza. Enfin, le Chili peut commercer avec l'Asie par l'intermédiaire de la Compagnie des Philippines, qui est autorisée à y faire escale; elle y apporte des produits importés de l'Inde et de la Chine tels que des meubles, de la porcelaine ou de la soie. Les activités commerciales sont par ailleurs favorisées par la fondation en 1743 de la Casa de Moneda, où le Chili peut frapper sa propre monnaie d'or et d'argent, et la création d'un Tribunal de Commerce à Santiago. Enfin, les impôts sur les activités commerciales sont sensiblement allégés, les douanes réorganisées, et le service du courrier, mieux contrôlé, devient plus efficace. A la fin du XVIIIème siècle, le commerce avec le Pérou ne constitue plus qu'un cinquième environ de la valeur totale du commerce extérieur, avec un million de pesos; les principales exportations du Chili sont le blé, le suif, le cuivre en barres et le vin, tandis qu'il importe surtout du sucre et du tabac, des toiles, de la flanelle et du sel. D'Espagne, le Chili importe de la quincaillerie, du fil de fer et des outils, de la soie et des cotonnades, des tissus, du papier, et de la toile; il y expédie principalement du cuivre en barres. Le développement des exportations de blé vers le Pérou favorise à la fois la hausse des prix et l'augmentation de la production de cette céréale, au point qu'elle entraîne une certaine modernisation de 1' hacienda, et l'utilisation de nouveaux types de main d' oeuvre destinée à mettre en valeur des terres jusque là en friche: les peones, salariés, et les inquilinos, autorisés à cultiver un lopin de terre de qualité souvent médiocre dont l' hacienda commercialise les produits. La culture de la vigne, les productions maraîchères et l'exploitation des bovins demeurent par ailleurs importantes, de même que le suif, le cuir, le charqui ou la laine pour les produits de l'élevage. Et la pêche constitue peu à peu une nouvelle ressource. Mais au XVIIlème siècle se développent surtout les productions minières. Aux lavoirs d'or succèdent en effet les mines d'or et d'argent du Norte Chico, autour de Copiapo, dont la production ne cesse de croître jusqu'à l'Indépendance. La production et les exportations de cuivre se développent par ailleurs considérablement au cours de cette période. Si l'évolution vers la liberté commerciale favorise sans doute l'essor des produits bruts du sol et du sous-sol le plus souvent exportés, il n'en est pas de même pour les activités industrielles et artisanales. En effet, les besoins locaux ont progressivement 28

engendré sur place des fabrications locales dans des domaines multiples et variés, tels que les uniformes militaires, les tissus, les courroies de cuir, les cloches, les pièces pour les canons, les balles, les tonneaux, et la création d'orfèvreries, de fonderies, de petits chantiers navals, de fromageries, etc. Ce début de développement industriel souffre de la chute des prix due à une concurrence étrangère devenue considérable et, si l'on en croit Luis Vitale, entre en crise dès la fin du XVIIIème siècle.

II

- Société

et vie culturelle

1 - Classes et races A la veille de l'Indépendance, hiérarchies sociales et raciales demeurent étroitement liées, et l'ascension sociale est largement conditionnée par la couleur de la peau. Un faible métissage et une éducation à l'espagnole permettent toutefois d'intégrer la haute société. En haut de cette hiérarchie se trouve l'aristocratie blanche ou discrètement métissée, constituée de strates différentes d'Espagnols qui se sont mêlées au fil du temps. D'abord viennent les conquérants du Chili, issus le plus souvent de familles nobles espagnoles ~ au cours des siècles suivants, de nombreux capitaines sont anoblis à la suite de leurs faits d'armes dans les guerres indiennes. Cette noblesse d'origine militaire est rapidement influente dans les cabildos. Puis au XVIIIème siècle, le développement du commerce favorise la venue d'une nouvelle aristocratie d'origine basque, castillane et navarraise, désireuse de faire fortune en se consacrant à des activités économiques. L'aristocratie créole aspire rapidement à remplir les postes administratifs et les charges ecclésiastiques les plus élevés. Elle dispose - avec le clergé - des meilleures estancias, des haciendas et des encomiendas, et est extrêmement influente. Les Espagnols résidant au Chili avec leur famille en tant que fonctionnaires au service de la Couronne constituent un groupe distinct - auquel peuvent se joindre quelques riches négociants -, placé en haut de la hiérarchie sociale par le fait qu'il dispose des pouvoirs publics. Les descendants d'Espagnols d'origine plus modeste se consacrent surtout à des emplois administratifs subalternes. Plus métissés sont les propriétaires de commerces de détail, de petites 29

exploitations agricoles ou minières, les majordomes et le personnel d'encadrement de la main d'oeuvre. L'ensemble de ces catégories peut être considéré comme l'embryon d'une classe moyenne encore très peu nombreuse, mais la plupart des auteurs les incluent dans la masse populaire des métis qui constituent les trois quarts de la population, soit environ 500 000 individus à la veille de l'Indépendance. Les premiers métis naissent de l'union des Espagnols, venus sans famille, avec les femmes indiennes. Par la suite, les indiens soumis, puis les esclaves noirs, entrent dans le "melting pot" chilien et donnent naissance à deux catégories nouvelles encore distinctes à l'époque mais peu nombreuses, les zambos, fruits des amours entre indiens et noirs, et les mulâtres, issus de l'union de blancs et de noirs. Excellents soldats dans les guerres araucanes - et parfois aux côtés des Indiens, comme le métis Alonzo Diaz -, les métis s'adonnent souvent dans les villes aux activités artisanales ou aux services domestiques. Dans les campagnes, ils remplacent peu à peu les indiens, dont seuls 3000 restent soumis à l' encomienda au moment de son abolition par le gouverneur Ambrosio O'Higgins en 1791. Les métis sont alors devenus peones ou inquilinos. Les peones, les plus nombreux, sont des salariés dépourvus de terres, misérablement payés, et condamnés au célibat par la précarité de leur emploi qui varie au gré des travaux saisonniers. L'inquilino a l'avantage d'une plus grande stabilité: cultivant une parcelle pour son propre compte, il est aussi pauvrement logé, ce qui lui permet d'avoir une famille; il reçoit un faible salaire pour les travaux réalisés sur I 'hacienda, mais doit donner une partie de sa récolte au propriétaire. Au dessus d'eux, et jouissant d'un grand prestige dans le peuple sont les jinetes, ceux qui s'occupent des travaux nobles liés à l'exploitation des bovins, et parmi eux les huasos, possesseurs d'un bon cheval et de vêtements de meilleure qualité. Tout en bas de l'échelle sociale se trouvent les esclaves et leurs descendants, indiens faits prisonniers au combat et noirs, zambos et mulâtres, tous généralement durement traités et dépourvus de toute protection légale mais jouissant d'une certaine sécurité. Leur nombre ne dépasse pas 20 000. Par ailleurs, environ 100 000 indiens restent encore insoumis.

30

2 - La vie culturelle et sociale Aux XVlème et XVllème siècles, la vie sociale et culturelle est profondément marquée à la fois par l'isolement géographique du pays, et par l'importance des activités militaires dans une vie quotidienne précaire et austère, où la religion ne parvient guère à tempérer la violence des rapports sociaux, à laquelle elle participe aussi. Mais au XVlllème siècle, la diminution des périodes de conflit déclaré avec les Araucans et l'ouverture commerciale du pays apportent un relatif adoucissement des conditions de vie et des moeurs. Paradoxalement, c'est à la dureté de la conquête que l'on doit les premières productions littéraires du pays: les lettres de Pedro de Valdivia, qui témoignent des premiers combats, et surtout La Araucania de Alonso de Ercilla, poème épique où l'auteur célèbre l'héroïsme des combattants et rend hommage au courage des Araucans. L'oeuvre poétique de Pedro de ana, Arauco domado et Historia de Chile d' Alonzo Gongora y Marmolejo datent également du XVlème siècle. Au siècle suivant prédominent les oeuvres d'ecclésiastiques, comme Gaspar de Villaroel (Gobierno EcclesÙistico Pacifico), Diego de Rosales (Historia General del Reino de Chile) et Alonzo de Ovalle (Hist6rica Relaci6n del Reino de Chile), ainsi que d'un capitaine, Francisco de Pineda (Cautiverio Feliz), où l'auteur décrit les moeurs des Araucans. Au XVlllème siècle, l'abbé Juan Molina, le frère Sebastian Diaz et surtout, Manuel de Salas, écrivent également des oeuvres dignes d'intérêt. Dans l'ensemble, ces auteurs férus d 'histoire tendent à exalter les valeurs militaires partagées par l'ensemble des Chiliens, à valoriser la colonie et à la défendre contre ses détracteurs espagnols ou étrangers qui soulignent sa pauvreté et le retard de sa culture. Créateurs de mythes, leur rôle est considérable dans la formation de l'identité nationale. La prédominance des ecclésiastiques dans la littérature se retrouve dans les autres domaines de la vie sociale et culturelle. Grands propriétaires terriens, ils constituent également une élite par leur culture et leurs connaissances dans les domaines scientifiques et techniques: leurs terres sont les mieux cultivées, avec les méthodes les plus modernes, et leur main d'oeuvre est la mieux nourrie. Ils possèdent également les plus grandes bibliothèques du
pays

-

20 000 livres dans celles des seuls jésuites

à la fin du

XVIIIème siècle -. Malgré la censure qu'ils exerçent à l'encontre de nombreux ouvrages, on peut y trouver en sus des oeuvres

31

religieuses de la philosophie, des SCIences, de la littérature, de l 'histoire et de la jurisprudence. Leur place dans l'enseignement permet aux religieux d'agir en faveur de la diffusion de la lecture dès la fin du XVllème siècle; mais la majorité des oeuvres étant en latin, leur public se limite à une élite restreinte, et en espagnol, le choix est faible; à côté de Don Quichotte et des Vies Parallèles de Plutarque, circulent en effet surtout des ouvrages édifiants ou des romans chevaleresques, mais peu de littérature européenne contemporaine, écartée par la censure. Elle entre cependant en contrebande, et circule sous le manteau. L' omni présence de l'Eglise se retrouve dans les fêtes qui rythment l'année; elles s'accompagnent de processions dont les plus importantes sont celle de Corpus, au caractère carnavalesque, à laquelle participent les différents corps de métiers, celle deI Senor de Mayo, qui commémore le tremblement de terre de 1641, et celle de l'apôtre Santiago, qui a lieu dans la capitale, où défilent le cabildo et le gouverneur en grande pompe; d'autres encore concernent la pluie, la peste, ou les inondations. Comme à la messe, quotidienne pour la plupart des fidèles, la participation à ces manifestations est massive. Il existe en outre des festivités populaires dépourvues de tout caractère religieux, comme les corridas ou les combats de coqs, dans le peuple, et les représentations théâtrales ou les concerts privés dans l'aristocratie, qui devient plus raffinée à la fin du XVlllème siècle. On y joue de la harpe, du violon, du piano, on y danse le menuet et la contredanse, d'origine française, tandis que les danses venues d'Espagne comme le fandango ou le boléro sont répandues dans le peuple. On joue aussi à la pelote, aux cartes, aux osselets, aux dés et à la loterie, pour de l'argent. Aux XVlème et XVllème siècles, les arts plastiques sont surtout utilisés à la décoration des églises, de style baroque, qui abritent d'assez importantes collections de peinture retraçant la vie des saints, comme celle qui se trouve encore à Santiago dans l'Eglise de Saint François, ainsi que des calices et d'autres objets issus de l'orfèvrerie locale. Les premières villes, au plan régulier, sont souvent détruites par les indiens ou les tremblements de terre, comme Santiago ou Concepcion. Plus tard, beaucoup seront fondées à la croisée ou le long des routes qui peu à peu sillonent le pays, favorisant le développement du commerce intérieur. AU XVlllème siècle, la capitale s'embellit; des travaux sont réalisés pour permettre de 32