HISTOIRE DU MULTIPARTISME AU CONGO-BRAZZAVILLE

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Dans ce premier volume, l'auteur parcours la période des balbutiements politiques congolais (1940-1960) ; il décrit la liquidation du multipartisme dès l'indépendance. Après plus de décennies de monopartisme, l'année 1991 démarre l'ère " du changement " : tenue de Conférence Nationale, " fin d'un système ", et retour à la démocratie dans toutes ses affres. Mais la transition n'a pas ouvert la marche en avant ; au contraire, c'est une "marche à rebours " qui a débutée…
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296403642
Nombre de pages : 320
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Collection

Etudes Africaines

Gaston-Jonas KOUVIBIDILA

HISTOIRE DU MUL TIP ARTISME AU CONGO-BRAZZA VILLE

Volume I

La marche à rebours
1940-1991

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

NOTE BIOGRAPHIQUE Journaliste, sociologue, Gaston-Jonas Kouvibidila est docteur en Sciences de l'Information et de la Communication puis en Histoire moderne et contemporaine (Université de Bordeaux 3). Ancien directeur du Quotidien national d'information Mwéti, il a ensuite occupé les fonctions de directeur général de la Presse écrite du Congo. Il réside actuellement en France.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384 - 8689- 4

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A mes parents Dimouini lonas et N'Souela Anne, A mes frères et sœurs, A mon épouse et à mes enfants. A mon neveu Totokolo lean-Paul A ma sœur Badienga Berthe V ous auxquels les armes folles et aveugles Des « Zoulous» et « Cocoyes », Des « Cobras », Des « Ninjas », Des Angolais, Des Rwandais, Et d'autres mercenaires, Ont lâchement ôté la vie avant la fleur de l'âge

A tous les compatriotes Disparus dans l'hystérie des fous Du Pouvoir et de l'Argent.

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REMERCIEMENTS

L'idée d'écrire cet ouvrage a été partagée par un frère et collègue: Hubert Ntoualani Madouaba, après avoir réalisé, tous les deux, l'unique numéro du journal lnfos Plus. Ce journal retraçait les péripéties que le pays venait de connaître en 1992 et 1993. Le fait que cette actualité brutale devenait progressivement brumeuse parce que non écrite, nous révoltait. Nous avons donc voulu aller au-delà des sept tableaux que nous avons peints. Au moment où le projet commençait à prendre forme, Hubert Ntoualani Madouaba est décédé. C'est donc avec une grande tristesse que je lui rends hommage. Je remercie les journalistes Kengué Di Boutandou et Jean Béai Akoundzé pour leur précieuse aide. Il en est de même pour les agents qui ont travaillé avec moi à l'ancienne Direction générale de la Presse écrite (DGPE). Que les hommes politiques qui ont bien voulu apporter leur témoignage, trouvent dans ces mots toute ma reconnaissance. Je n'oublierai pas le directeur de la société Textot de Grenoble pour son aide technique. Mes remerciements et ma gratitude à Madame Dominique Beaudufe. Ses conseils et son aide technique ont été et sont très précieux. Que toutes les personnes qui ne sont pas citées, sachent que leurs contributions multiformes ont également été appréciées.

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« De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de luimême il ne le connaît pas toujours. » Jean-Jacques Rousseau

« L'injustice appelle l'injustice; la violence engendre la violence. » Lacordaire, Pensées.

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A VANT -PROPOS

La rédaction de cet ouvrage s'est imposée depuis le début des années 1990. Toutefois, à cause des pesanteurs politiques, sa mise en chantier a été lente et hésitante. Fallait-il renoncer à l'écrire? Fallait-il privilégier la peur au détriment du devoir de l'intellectuel face à l' histoire? La réponse était bien évidemment non! Et cela a contribué à faire sauter tous les verrous. D'autant que l'historien congolais, Théophile Obenga, a écrit en 1998 dans son ouvrage, l'histoire sanglante du Congo-Brazzaville, quelque chose qui sonnait déjà, pour les intellectuels, comme un appel pour assistance à pays en danger: «Dans une société close comme le Congo, écrire pour faire réfléchir (. ..) devient par conséquent un devoir impérieux. La mémoire est en effet un devoir. L'historien doit prendre le risque de vivifier la mémoire collective, afin que les gens apprennent à avoir de la hauteur sur les événements. Il est assez dangereux pour la conscience nationale congolaise de constamment refouler l'histoire politique violente et sanglante du pays (.. .), dans le subconscient collectif ». Il est tout autant dangereux d'occulter la vérité au motif qu'on provoquerait l'ire ou l'irascibilité des acteurs politiques irrévérencieux vis-à-vis de la population au nom de laquelle ils prétendent parler. Ce travail contribue à briser ce tabou, quand bien même les idées et les comportements de nombre d'acteurs politiques, sinon de tous, sont encore dominés par la rencoeur. Et pour cause: la mutation idéelle ou idéologique qui semble s'être opérée, brutalement, en eux au début des années 1990 n'est que factice, sujet à beaucoup de débordements, même les plus insoupçonnés. 9

Certains esprits moins enclins au changement souhaité par l'ensemble des Congolais, sont mus par l'exacerbation de la peur, inhibant ainsi les intellectuels qui auraient dû immortaliser notre vécu socio-politique et restituer la vérité plurielle, souvent déformée par la mémoire collective, les esprits tortueux et certains étrangers qui ne quittent pas leur masque culturel. Les intellectuels congolais feraient ainsi œuvre utile et contribueraient à pérenniser une histoire qui ne se vit pas deux fois. Une histoire chaque fois différente et plus brutale! Ainsi, la société congolaise ne serait plus perçue comme une perpétuelle somme de légendes ou d'approximations. Une question se pose cependant: comment peut-on expliquer le retour au multipartisme qui a mis un terme - du moins momentanément - au régime monolithique congolais? De cette question découle une autre: le multipartisme pré et post indépendance est-il différent? Peut-on par ailleurs faire abstraction du contexte international qui a bouleversé la donne politique mondiale au cours des années 1980 ? Non bien entendu! On sait que ces quinze dernières années ont été marquées par le recul du marxisme-léninisme. Après la naissance de cette théorie, un monde bipolaire va naître. Pendant des dizaines de décennies, deux blocs politico-idéologiques vont s'affronter farouchement: les blocs de l'Ouest et de l'Est, avec pour chefs de file les USA et l'URSS. Cette période sera émaillée d'intolérance politique et d'affrontements multiformes. A la balkanisation de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique succédera la création des zones d'influence idéologique où chacune des deux superpuissances a un droit de regard, voire un droit de paternité. L'Organisation du traité de l'atlantique nord (OTAN) et le Pacte de Varsovie naissent. Ils se regardent en chiens de faïence. Ils renforcent leurs équipements militaires au motif de vouloir assurer la protection de leurs intérêts stratégiques, ainsi que ceux de leurs alliés. Cela engendre une longue guerre froide. Les deux superpuissances se battent par pays interposés, dans tous les continents. En Afrique, cette bataille donne naissance à deux groupes de pays antagoniques: les modérés et les progressistes, soutenus et

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entretenus par leurs maîtres à penser européens, américains et asiatiques. Au Congo-Brazzaville, l'émergence et le développement des idées de gauche chez les intellectuels expliquent le choix de l'idéologie marxiste au lendemain du soulèvement populaire des 13, 14 et 15 août 1963: les «Trois glorieuses» ou la fameuse « révolution» congolaise. Plus loin de là, l'arrivée de Ronald Reagan à la tête des USA, au début des années 1980 est un autre moment où les deux superpuissances passent à côté d'une troisième grande crise militaire. Anticommuniste, le Président Reagan n'hésite pas à engloutir des milliards de dollars dans la guerre des Etoiles. Pour dominer le monde! Il entretient des guérillas en Afrique, en Amérique Latine et en Asie. Il envoie ses marines partout où les Soviétiques tentent de s'imposer. La peur de perdre son rang de superpuissance entraîne l'URSS dans ce jeu onéreux dominé par les Américains. De part et d'autre, les positions se radicalisent. Les deux superpuissances entraînent dans leur sillage des chefs d'Etat marionnettes qui sacrifient leurs concitoyens, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud. Mais grande est la surprise lorsque arrive, en mars 1985, à la tête de l'Union soviétique et du PCUS, un homme dont le réalisme et les idées vont plutôt dans le sens du dégel, de la remise en cause du statu quo. Il s'agit de Mikhaël Gorbatchev. Très vite, cet homme commence à intriguer. Ses propos tranchent avec la langue de bois des durs du socialisme soviétique. Une transparence commence à naître dans plusieurs domaines. Lentement, on s'achemine vers la dédramatisation de la coopération entre l'URSS et les USA, et entre l'Est et l'Ouest. Cependant, la modération de ton et le changement de cap du dirigeant soviétique ne sont pas fortuits. C'est plutôt la conséquence d'un constat amer fait au niveau de l'économie et de la politique de défense de son pays: les conditions de vie des populations se dégradent dangereusement tandis que le budget de la défense et de l'entretien des armées dans les pays de la Il

Démocratie populaire et autres pays «amis» est en constante augmentation; l'économie du pays fait une chute libre, ce qui explique l'inéluctable baisse de performances. Tous ces problèmes conduisent Gorbatchev à changer de cap. L'arrêt de la course aux armements nucléaires est une bouffée d'oxygène pour l'Union soviétique. Le pays peut désormais s'atteler au redressement et à la modernisation de l'économie très malade. Gorbatchev conçoit la perestroïka et la glasnost comme des remèdes miracles qui peuvent sauver le pays. C'est également la boule qui libère un vent soufflant d'Est en Ouest et d'Est au Sud. Ce vent balaye le brouillard qui enveloppait les peuples opprimés, dégage le voile qui empêchait de voir la différence de l'un, et perce la membrane qui ne permettait pas d'entendre l'autre. D'après Gorbatchev, la perestroïka est un «complet renouvellement de tous les aspects de la vie soviétique; c'est donner au socialisme les formes les plus avancées de l'organisation de la société; c'est la manifestation complète de la nature humaniste de notre système dans ses aspects cruciaux - économique, social, politique et moral» 1. Cela signifie donc changement des méthodes de travail et de production, dans la vérité (glasnost), afin d'améliorer les conditions de vie des soviétiques. Cela signifie aussi rejet de l'immobilisme idéologique, sans toutefois se départir du socialisme. Gorbatchev précise que Lénine en son temps ne voyait pas la restructuration sans l'introduction d'une véritable dose de démocratie qui suppose: transparence; reconnaissance de la différence de l'autre et de son apport; débat; discipline et développement. Si la perestroïka est d'abord perçue comme une restructuration à l'intérieur des frontières de l'URSS, à l'extérieur, notamment dans les pays membres du Pacte de Varsovie, c'est plus qu'une restructuration. C'est une mise en cause de tout le système idéologique. C'est la fin de la politique interventionniste. « Le cadre entier des relations politiques entre pays socialistes doit être strictement fondé sur l'indépendance
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Mikhaïl Gorbatchev, Perestroïka, Flammarion, Paris, 1987, p. 44.

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absolue. L'indépendance de chaque parti et le droit à décider des choix affrontés par son pays », écrit Gorbatchev. Cette ouverture laissée par Gorbatchev entraîne de profondes mutations en Europe de l'Est; mutations auxquelles il ne s'attendait pas. Du moins pas avec autant d'ampleur. En Europe de l'Est, écrit André Fontaine (Le Monde: Mutations à l'Est, Numéro spécial, novembre 1990), «une maille qui lâche, et c'est tout le tissu qui file». Après avoir soufflé sur les pays du Pacte de Varsovie, le vent de la perestroïka revient sur l'Union soviétique, son épicentre. Peu à peu, l'URSS se disloque. Les différentes Républiques prennent leurs distances vis-à-vis de la Russie et de Moscou. Toutes les Républiques slaves demandent l'indépendance, considérant la Russie comme une puissance d'occupation. En Afrique, la situation est différente. Si le changement préoccupe tout le monde, tout le monde ne s'en préoccupe pas de la même manière. Certains observateurs qui créent le néologisme d' «Africastroïka» estiment que l'Afrique peut revendiquer la paternité de «sa» perestroïka. Ils pensent que lorsque ces «transes frénétiques» commencent à gagner l'Afrique noire, l'Europe centrale est encore quasi tranquille. Quand, au début, les fonctionnaires, les étudiants et enfin tout le corps social du Bénin réclament une nouvelle manière de voir et de faire entre leur pays et l'URSS, on ne peut établir, écrit le journaliste Pierre Larousse!, qu'une identité idéologique, pas une identité de situation. «C'est bien après, lorsque au Niger, en Côte-d'Ivoire, au Gabon, au Zaïre et dans bien d'autres pays, on se mit à exiger un peu de tout avant de tout exiger qu'on parla du débarquement de la perestroïka en Afrique. Donc originellement, la perestroïka africaine n'a que peu à voir avec les «goliatheries » de Gorbatchev» 2. D'autres attribuent cette grande effervescence politique uniquement à la perestroïka de Gorbatchev. D'autres encore affirment, à juste titre, que ce

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2 Ibid.

Cf. Le Fanion Développement n° 001, mars-avril 1991

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mouvement est à l'origine de profondes cnses socioéconomico-idéologiques internes au continent. Si en effet l'Afrique prétend avoir recouvré une parcelle de responsabilité politique au travers de ce qu'on appelle

abusivement « indépendances», il va sans dire que ce continent
est resté et reste encore un vaste ghetto. Les conditions socioéconomiques y sont tout simplement indescriptibles. Tous les analystes s'accordent pour dire que l'Afrique est en voie de sous-développement. Il suffit d'y aller pour s'en convaincre. Chaque année qui passe est un nouveau pas vers l'Etat néant. Malgré les prétendus plans quinquennaux ou triennaux de développement. Cette situation est la conjonction de plusieurs faits. Les Africains en sont, eux-mêmes, directement et indirectement responsables. Ils sont égoïstes, cupides, voleurs de l'argent public, démagogues, despotes, intolérants, etc. A cela il faut ajouter l'implication des puissances étrangères dans la spoliation des matières premières. Cela passe nécessairement par le contrôle du pouvoir politique et de tous les leviers économiques, grâce à une corruption et à une criminalité bien organisées. Les dirigeants africains deviennent ainsi des complices du recul économique de leurs pays. Pire, des marionnettes! La signature des accords militaires en trompe-l' œil depuis l'accession à ces « libertés surveillées» au début des années 1960, permet à certains pays du Nord si ce n'est à tous, de mettre le continent à feu et à sang, au nom des intérêts économiques. Le néo-pillage systématique et sans pitié, méthodiquement et savamment organisé, fait des pays africains des pays de plus en plus pauvres, croulant sous une dette insurmontable et des pays riches des pays de plus en plus riches et calculateurs. La misère sociale sous-tend particulièrement ce grand bouillonnement sur le vieux continent. Les hommes politiques en sont responsables, en parfaite intelligence avec leurs « amis» et « maîtres» des pays industrialisés. Des « amis» qui passent pour être des donneurs de leçons de démocratie et d'économie tout en étant des sous-marins torpilleurs. Il va de soi que le vent venu de l'Est est un véritable tremplin, une 14

raison inespérée pour les Africains qui dénoncent ces marchés idéologiques et économiques de dupes depuis longtemps. Les Africains démocrates, du moins ceux qui le revendiquent, se mobilisent en faveur de la conjoncture internationale plutôt propice autour des intérêts rapprochés et à venir du continent; devant des expériences peu concluantes du monopartisme, dans la défense des droits de l'homme et les libertés fondamentales, notamment la promotion économique, la protection sociale et la prise en compte des perspectives crédibles pour la jeunesse montante. Cependant, si l'Afrique s'ouvre aux changements démocratiques au début des années 1990, cela se fait dans un ordre dispersé, contrairement à ce qu'on a constaté à l'Est de l'Europe. Evidemment, selon que les dirigeants africains sont sensibles ou non à ce discours presque révolutionnaire, selon qu'ils sont plus ou moins impliqués dans des relations mafieuses avec des marchands du crime et du bluff, selon qu'ils sont plus ou moins acculés par des populations exaspérées, ils vont progressivement être classés dans plusieurs groupes: ceux qui acceptent le jugement du peuple, admettant que la roue de l'histoire tourne; ceux qui constituent le groupe dit du refus, les indécrottables dictateurs et bergers des intérêts des maîtres à penser; ceux qui jouent au chat et à la souris, les équilibristes, les manœuvriers qui basculent d'un groupe à l'autre, et enfin ceux qui disent « oui» et se rétractent parce que manipulés. Dans le groupe de tête on trouve le Bénin, la Guinée Bissau, le Cap Vert, le Gabon, le Congo et le Zaïre. Le Gabon et le Zaïre vont ensuite, grâce à des manœuvres politiciennes, manipuler le mouvement d'ouverture qui n'atteint pas finalement ses objectifs, même si on y tient des Conférences nationales. Dans le deuxième groupe, le front du refus, on trouve le Kénya, le Maroc, le Cameroun, le Burkina. Les progrès n'y sont pas significatifs. Cependant, plusieurs pays de ce groupe passent, avec plus ou moins d'hésitation et de manipulation, dans le premier. Il s'agit du Togo, du Mali, de la Mauritanie, de la Tunisie. Le Cameroun en proie à des manifestations sanglantes, tente désespérément d'inscrire son nom dans la liste du premier groupe. Sans succès! Seuls le Mali

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et le Niger y parviennent. Pour combien de temps! Les pays du Maghreb ne bougent pas. L'Algérie choisit une démarche autre que celle qui conduit à la démocratie intégrale. L'autre raison qui expliquerait le bouillonnement africain, c'est le sommet France-Afrique de La Baule, en France, en juin 1990. A ce grand cercle d'amis et de complices, le Président français, François Mitterrand, invite les chefs d'Etat africains à s'engager dans la voie de la démocratisation de leurs régimes, seule issue, selon lui, qui peut favoriser le développement économique de leurs pays. L'impasse est naturellement faite sur le diktat des pays riches, leurs interventions permanentes, multiformes et souterraines 1. Quoi qu'il en soit, ce sommet qui n'intervient que lorsque l'Afrique est déjà en ébullition, fait dire tout de même à nombre d'observateurs et de spécialistes en sciences po qu'il a prédéterminé l'ouverture démocratique dans les pays africains. S'il peut être considéré comme un tremplin pas au même niveau que la perstroïka en tout cas -, il est cependant exagéré de voir les choses ainsi. Il est de notoriété publique que dans la quasi-totalité des pays où la soif de liberté est de plus en plus grande, le mouvement n'est pas parti d'en haut mais plutôt d'en bas, c'est à dire des peuples. Or, l'aspiration de ces peuples n'est pas l'aspiration à un modèle, moins à une voie2. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle plusieurs régimes vont vaciller. D'autres vont s'écrouler. Pour un temps, malheureusement! Telle est la situation en Afrique. Ce bouillonnement va engendrer une actualité politique brûlante retracée, jusqu'ici, à travers des études sociologiques, psychologiques et politicoéconomiques. Au plan spécifiquement historique, un grand travail reste à faire. C'est l'objectif de cet ouvrage, consacré aux deux expériences du multipartisme du Congo-Brazzaville. Ce pays a déjà connu les avantages et les affres de ce système de gestion

1 Lire François-Xavier Verschave, La Françafrique - Le plus long scandale de la République, Stock, Paris, 1998. 2 Cf. Jeune Afrique Economie, n° 132.

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politique avant l'indépendance. Près de trente ans plus tard, les Congolais ont à nouveau été confrontés à cette dure réalité. Le problème que pose cet ouvrage est de savoir s'il y a eu, au cours de cette nouvelle expérience, un remake ou au contraire une rupture fonctionnelle par rapport à la première expérience. Les mêmes revendications ont-elles produit les mêmes effets? Plusieurs questions en découlent. A-t-on négocié avec doigté le retour à un système politique paradoxalement qualifié d'atypique et de diabolique, au prétexte qu'il a sécrété le venin tueur entre 1956 et 1959? Près de quarante ans après la première expérience, la haine tribale a-telle disparu? Comment le Congo, premier pays à avoir créé un parti unique marxiste-léniniste en Afrique - en pleine guerre froide -, et contradictoirement membre du peloton de tête dans ce mouvement de retour à la démocratie au début des années 1990, a-t-il pu se défaire de l'idéologie qui sous-tendait son action politique? Les acteurs sont-ils les mêmes? Ont-ils avancé les mêmes arguments qu'il y a quelques décennies? Les Congolais ont-ils été rattrapés par leur passé? Qu'est-ce qui a pu les décider à jouer en quelque sorte leur va-tout qui ressemble à une marche à rebours? Pour quels résultats? Pour combien de temps? Causes endogènes ou influences extérieures? Cet ouvrage essaie de répondre progressivement à ces questions en retraçant l'histoire immédiate du Congo. Cependant, il ne prend pas en compte la période du monopartisme enjambée par les deux expériences du multipartisme.

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I. PREMIERE EXPERIENCE DU MUL TIPARTISME

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I. LES PREMIERS BALBUTIEMENTS POLITIQUES ENTRE 1940 ET 1960

Au début de la décennie 1940-1950, un événement important va bouleverser la vie des Africains dans les colonies françaises. Il favorisera le développement du nationalisme. Il s'agit de «l'introduction des libertés et du régime représentatif dans les anciens fiefs d'administration directe» 1. L'Afrique équatoriale française (AEF) est gouvernée par Félix Eboué, Français d'origine antillaise. Dans une circulaire du 8 novembre 1941, ce Gouverneur définit «une nouvelle optique dans laquelle il proclame la nécessité d'associer plus étroitement (...) les autochtones à la vie politique et de mettre debout les anciennes structures traditionnelles que le début de la colonisation avait déboulonnées de leurs assises millénaires »2.

Cette circulaire est mise en application dès 1942, avec la
création des chefferies, des communes indigènes contrôlées par des Congolais investis pour la première fois d'une responsabilité administrative. Appelés «notables évolués », ils sont sélectionnés - parmi des cadres moyens rapidement formés pour servir de commis aux écritures dans l'administration
1 Bouche Denise, Histoire de la Colonisation française, Tome second, Fayard, Paris, 1991. 2 Cf. Document inédit, non signé, évoquant la vie et le début de la carrière politique de Fulbert Youlou.

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coloniale - au cours d'une épreuve où sont testées leurs qualités de « civisme, d'intelligence et de probité ». Informés de leurs droits et de leur position dans l'administration, ces «évolués» exigent beaucoup plus que les promesses d'égalité et d'accès aux cadres supérieurs avec lesquelles on pensait les séduire. Certains font les premiers pas en politique dans les Groupes d'études communistes (GEC) établis en 1944-1945 dans les capitales des pays de l'Afrique équatoriale française (AEF) et de l'Afrique occidentale française (AOF). L'administration tolère même la formation des cercles d'études marxistes un peu partout dans les colonies. A l'occasion des campagnes électorales, ces « évolués» s'efforcent d'encadrer les paysans et diffusent également leurs revendications vis-à-vis du pouvoir colonial. Du 28 janvier au 8 février 1944, Brazzaville, capitale de l'Afrique Equatoriale Française (AEF) et du Moyen Congo, accueille une conférence des Gouverneurs des territoires africains, plus connue sous le nom de «Conférence de Brazzaville ». C'est une fresque historique qui symbolise la valorisation du Congolais en particulier et des Africains francophones en général. Plus tard, l'ivoirien Félix HouphouetBoigny va jouer un rôle non moins significatif dans l'engagement politico-syndical des Africains. A la faveur des premières mesures de liberté, HouphouetBoigny regroupe en effet, dès 1944, les planteurs de cacao de son pays dans un syndicat agricole d'où sortira, fin 1945, le Parti démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI). D'aucuns pensent que Houphouet-Boigny se bat non pas au nom d'un idéal politique africain, mais plutôt pour défendre ses intérêts de riche agriculteur contre l'administration coloniale. Fidèle à la France, il est élu député à l'Assemblée constituante en octobre 1945. Il sera constamment réélu. En septembre 1946, Houphouet-Boigny obtient l'appui des autres députés africains pour lancer un appel en faveur d'un grand rassemblement africain. Un congrès constitutif réunissant huit cents délégués venus de plusieurs colonies africaines se tient à Bamako (Mali) du 19 au 21 octobre 1946. L'Ivoirien Houphouet-Boigny, Gabriel d'Arbousier, le Congolais Félix

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Tchicaya et les autres congressistes décident de créer le Rassemblement démocratique africain (RDA). Ce parti panafricain veut favoriser l'unité politique des partis locaux et leur coordination au sein des territoires. Félix HouphouetBoigny en est le Président. Félix Tchicaya est le premier viceprésident. Le RDA sera affilié au Parti communiste français (PCF) . La cristallisation de ces idées politiques au sein du RDA montre -au-delà des revendications spécifiques locales- que les populations autochtones n'ont pas toujours accepté la barbarie et les méthodes administratives pratiquées par les colons, uniquement mus par des intérêts économiques. Elles l'ont montré un peu partout à travers des mouvements de résistance, moins organisés certes, du fait de la précarité de leurs moyens. Pour autant, ce réveil inquiète les colons. Ainsi, pour tenter d'enrayer ces mouvements de révolte traduisant une réelle prise de conscience politique des indigènes, la France élabore des lois draconiennes, prolongement du "Code de l'indigénat" ou loi du 28 juin 18811. Selon Denise Bouche, cette loi a pour objet «de conférer aux administrateurs des communes mixtes la répression par voie disciplinaire des infractions spéciales à l'indigénat ». Ces infractions vont des peines de simple police du code français, des rixes, querelles, négligences à payer l'impôt, jusqu'au refus d'obéissance, etc. La répression sauvage et sanglante qui s'en est suivie n'a pas découragé les autochtones, bien au contraire. Au Moyen-Congo, les premiers balbutiements d'une revendication politique nationale partent de l'action d'André Grenard Matsoua. Il est l'un des précurseurs en Afrique. Il crée à Paris, le 17 juillet 1926, une association dénommée 1'«Amicale des Originaires du Moyen-Congo ». Il y «lance le mouvement de revendication des droits de l'homme par les Noirs soumis au régime de l'indigénat, en Afrique Equatoriale Française, et à leur propre profit »2. Matsoua est arrêté à Paris
1 Bouche Denise, Histoire de la Colonisation française, op. cil. p. 119. 2 Alexis Gabou, Chronologie Politique Congolaise, Nouvelles Pespectives Editions, Paris, 1999, p. 23.

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en 1929. Il est transféré au Congo et jugé à Brazzaville un an plus tard, malgré les protestations de ses fidèles. Condamné à mort, il est d'abord détenu à Brazzaville avant d'être déporté au Tchad, le 15 septembre 1930. Il réussit à s'évader le 12 septembre 1935 et regagne Paris en passant par la Congo-belge. L'action de son association est le premier symbole intellectuellement construit, à partir duquel d'autres Africains et lui, vont commencer à défendre leurs intérêts. Sur place au Moyen-Congo, l'Amicale prend racines dans le Pool, région natale de Matsoua. Selon Alexis Gabou, le Gouverneur Général Edouard Renard, en poste à Brazzaville de juillet 1934 à mars 1935, «autorise l'Amicale à exercer ouvertement son activité associative », malgré les revendications incessantes des matsouanistes consécutives à la déportation de leur leader. Ce ne sera pas pour longtemps, car Edouard Renard est remplacé par Reste. Ce dernier rétablit l'interdiction de l'Amicale. Alexis Gabou précise: « Il impose l'adhésion obligatoire des administrés indigènes
aux Sociétés Indigènes de Prévoyance (S.I.P.), qui collectent les cotisations obligatoires. Eclate alors, dans la région du Pool, le n'zingou wafranca tatou, (la guerre des trois francs traduction de l'auteur), qui met aux prises l'administration et particulièrement l'administrateur de Butaffoco avec le peuple de la région du Pool. Le peuple refuse d'adhérer au S.I.P. et de payer la cotisation obligatoire (. ..) L'administration coloniale fait subir au peuple un véritable terrorisme: sacs, pillages et incendies des villages, massacres, incestes forcés et publics, crémation à vif des êtres humains. »1

Dès lors, les revendications de l'égalité individuelle entre colons et colonisés puis les droits de l'homme, placées au centre

de l'action de l'Amicale, se transforment,à la fin de 1937, « en
exigence de l'indépendance immédiate ». Mais entre 1938 et 1939, des crises internes multiformes et délations sur leurs activités secrètes exposent les dirigeants locaux de l'association aux représailles de l'administration coloniale. Tous ces problèmes vont sonner le glas de l'Amicale dont les actions faiblissent progressivement.
1 Alexis Gabou, Chronologie Politique Congolaise, op. cit. p. 25.

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Les idées et les actions inspirées par André Grenard Matsoua, autodidacte, qualifiées de subversives, dérangent la France. Celle-ci va s'employer à les étouffer par tous les moyens. Les arrestations et déportations succèdent aux emprisonnements. Les hommes d'Etat parisiens, férus des idées coloniales et, considérant les Noirs comme des moins que rien, auront finalement raison de Matsoua. Il est à nouveau arrêté à Paris, en mai 1940, parce qu'il est considéré comme responsable des troubles que connaît la région du Pool. Transféré au Congo et condamné à mort en février 1941, il mourra dans des conditions inconnues à la prison fédérale de Mayama, entre le 12 et le 13 décembre 1941. La dysenterie bacillaire que l'administration présente comme cause de son décès ne convainc pas les adeptes de Matsoua. Pendant longtemps d'ailleurs, ils ne croiront pas à sa mort d'où la naissance du mythe Matsoua. L'une des faiblesses de cet homme a été d'opposer à la logique militaire et économicofinancière des colons français, de simples mots, des idées, de l'humanisme. Pure fiction à l'époque, et aujourd'hui encore! Se proclamant du matsouanisme, mouvement «mysticopolitico-religieux », les adeptes de Matsoua se complaisent désormais dans un messianisme anachronique. Ils pensent que leur leader reviendra un jour. Le 26 août 1940, à l'initiative du gouverneur Félix Eboué, la colonie du Moyen-Congo rallie la France Libre. Brazzaville en devient la capitale. La fin de la seconde guerre mondiale va ouvrir de très larges perspectives aux ressortissants des territoires d'outre-mer: nouvelles formes de vie et de pensée. Tels sont les principes définis par la nouvelle Charte de l'Union française qui accorde un peu plus de liberté et de droits civiques aux Congolais, notamment la possibilité d'élire un député qui doit aller siéger en France. L'activisme des militants de la conscience noire - pour une libération à terme - et les contradictions de plus en plus perceptibles dans les milieux français à propos du «débat sur

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1 l'intérêt des colonies» font que les visées colonialistes, du moins la version originelle de cette entreprise, perd progressivement son importance. Cette évolution, bien que positive, accélère la division du mouvement créé par Matsoua. D'un côté, les conservateurs (Corbeaux), minoritaires mais intransigeants, refusent systématiquement d'intégrer ou de reconnaître le système politique établi par les colons, même avec des Congolais formés à leur école politique. De l'autre, les modérés (majoritaires) s'opposent à l'utopie de leurs frères. Les premiers militent pour la déchéance politique des Blancs et de leurs représentants locaux. Ils essayent de résister, mais ils n'y parviennent pas. Finalement, envers et contre les matsouanistes, la libéralisation du système colonial se poursuit, particulièrement après la Conférence de Brazzaville de 1944. Félix Tchicaya élu député aux élections législatives du 21 novembre 1945, il est le premier à aller défendre les intérêts du Moyen-Congo à l'Assemblée constituante à Paris. Il jouit d'un prestige considérable au point qu'il est baptisé «vainqueur du travail forcé» à l'issue de son premier voyage en France. Lors des élections suivantes, d'autres élus dont Lounda, Dadet et Pierre Goura iront également siéger dans les Assemblées métropolitaines. A cette époque, deux hommes dominent le paysage politique congolais: le député Félix Tchicaya (instituteur) qui contrôle la partie côtière et méridionale et Jacques Opangault (greffier au Palais de justice), leader des régions septentrionales du pays. La région du Pool semble échapper à l'un et à l'autre, tant elle est encore hantée par l'esprit de Matsoua que ses habitants croient encore en vie. La domination philosophique ou idéologique des matsouanistes empêche nombre de ressortissants de cette région de s'engager politiquement aux côtés des deux leaders qui s'affirment déjà au Sud et au Nord. Par ailleurs, les contradictions entre les différents courants du matsouanisme au Pool, souvent pour des problèmes de leadership et de revendications matérielles individuelles, ne favorisent pas
1 Pluchon Pierre, Histoire de la colonisation française, Fayard, Paris, 1991.

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l'expansion de leurs idées dans le reste du pays. Non pas parce que le mouvement est exempt d'éléments susceptibles de fédérer d'autres compatriotes ou de susciter d'autres courants d'idées, mais parce que l'esprit grégaire, autosuffisant aux allures autarciques, saupoudré d'un comportement félon, fait que le pays se réduit à la région. Pour autant, le Pool ne s'emmure pas totalement, non sans conditions. Alexis Gabou écrit: «Félix Tchicaya et ses partisans locaux suscitent et gardent l'appui des électeurs du Pool, en donnant l'assurance que le député congolais est en relation avec Matsoua, dont on 1 dit qu'il est toujours installé à Paris» . L'émergence du multipartisme au Congo, remonte donc à «l'établissement des libertés publiques» par la France. Cependant, l'intégration du Moyen-Congo dans la République française, en qualité de territoire d'Outre-mer, l'empêche encore de se transformer en solidarité nationale. Jusque-là, les éléments constitutifs de l'état ne sont pas réunis. Seul le territoire est délimité. Profitant de la liberté d'association et de réunion reconnue, y compris le droit de grève, quelques Congolais s'engagent dans la création des partis. La clientèle politique est composée des colons français et des autochtones. Le peuple lari lui, continue à exprimer la confiance en son chef spirituel Matsoua. Ainsi, à partir de 1945, le vote "bihissi" (les os de Matsoua) symbolisant le boycott du pouvoir colonial, permet à Félix Tchicaya de se faire élire constamment à l'Assemblée Nationale française. A la fin de 1946, deux principaux partis sont créés: le Parti progressiste congolais (PPC) par Félix Tchicaya, affilié au Parti communiste français (PCF), section congolaise du Rassemblement démocratique africain (RDA) et la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO), dirigée par Jacques Opangault. Ces deux partis ainsi que d'autres, plus petits, créés par les colons, vont commencer à tisser la trame de la première expérience du pluralisme politique au Congo. Ils recrutent particulièrement leurs militants, respectivement, dans les
1

A. Gabou, Chronologie politique congolaise, op. cit. p. Il.

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ethnies ViIi de la côte atlantique et Mbochi de la cuvette congolaise (Nord du pays). Aux élections territoriales du Moyen-Congo, en 1947, 15 sièges sont gagnés par le PPC de Félix Tchicaya et 9 par la Section locale indigène de la SFIO. Au Pool, les modérés du mouvement matsouaniste tentent de construire une vie politique ou de s'en intéresser sans totalement rejeter le matsouanisme. L'abbé Fulbert Youlou est encore inconnu. Ordonné prêtre le 9 juin 1946, à 29 ans, il n'exerce pas son ministère pendant longtemps, il est vraisemblablement attiré par la politique. Il se présente donc pour la première fois aux élections législatives territoriales en 1947. Il échoue. En 1949 il n'est pas candidat. Il se contente de soutenir, en 1951, un inconnu, le médecin Hyacinthe Samba Delhot, originaire de la même région. que lui. Ce dernier échoue également pour n'avoir pas pris en compte le non moins significatif électorat matsouniste. Il faut noter que le droit de vote s'est entre temps déplacé du strict milieu des instruits à la quasi -totalité des citoyens possédant une carte d'identité française. Les Congolais vont poursuivre l'apprentissage de la démocratie tant à l'Assemblée territoriale créée entre temps à Pointe-Noire, au Grand conseil de l'AEF que dans les Assemblées métropolitaines (Assemblée nationale, Conseil de la République et Assemblée de l'Union française). En 1951, le ralliement du député Félix Tchicaya au Gouvernement français et à ses représentants locaux, lui vaut la défection des quelques électeurs du Pool qui votaient jusque-là pour le PPC. Suite à de violents remous politiques, la Chambre des députés est dissoute à Paris en 1955. Des élections législatives anticipées sont organisées tant en métropole que dans les territoires d'outre-mer. Au Congo, L'abbé Fulbert Youlou qui a tiré les leçons de son échec de 1947 et de celui de Samba Delhot en 1951, se présente au scrutin du 2 janvier 1956. Mais il commet une autre erreur: il n'est pas soutenu par un parti politique, même s'il est persuadé que ses frères Lari et Kongo voteront en sa faveur. Pour autant, le Pool n'est pas le Congo. De plus, son implication dans la vie politique ne plaît pas du

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tout au Vatican, mais Youlou ne peut plus revenir sur sa décision, quelles que puissent être les sanctions du Pape. De toute façon, il y a bien longtemps que ce prêtre atypique n'est plus en odeur de sainteté avec le clergé. Au cours de ces législatives, il est donc parrainé par le conseil coutumier des chefs traditionnels Kongo, ainsi que l'écrit Achille Kissita 1. Mais malgré ce soutien, Fulbert Youlou échoue encore. Une fois de plus, c'est Félix Tchicaya qui est élu. Désorganisés et sans parti, les partisans de Fulbert Youlou n'acceptent pas cette énième victoire du dirigeant du Parti progressiste congolais (PPC), estimant que le scrutin a été entaché d'irrégularités. En d'autres termes, ils reprochent à Félix Tchicaya d'avoir organisé la fraude. Le manque de culture démocratique et le désir de vouloir gagner, à tout prix, font qu'ils s'en prennent aux militants du PPC et à leurs biens. Des maisons et des magasins sont détruits et pillés à Brazzaville, Pointe-Noire et Dolisie. Les églises ne sont pas non plus épargnées, particulièrement dans le quartier Bacongo, fief de l'abbé F. Youlou. C'est la première crise sanglante du pays. Après cette effervescence, et pour canaliser cette masse humaine qui n'en fait qu'à sa tête, le prêtre devenu homme politique crée, le 27 mai 1956 - après quelques contacts à Paris lors d'un voyage fortement apprécié par les siens - un parti qu'il nomme: Union démocratique pour la défense des intérêts africains (UDDIA). Youlou n'est pas très loin du chemin balisé par A.-G. Matsoua. Cependant, son parti se rattache, du point de vue des idées politiques, au RDA de Félix Houphouet-Boigny : transcendance de l'homme noir et envolée de celui-ci vers des cimes où s'affirmera sa personnalité propre. Le parti du Centrafricain Barthélémy Boganda, le Mouvement pour l'évolution sociale de l'Afrique noire (MESAN), a les mêmes objectifs.

1 Kissita Achille, Congo, Trois décennies pour une démocratie introuvable, SED, Brazzaville, 1993, pp. 20-52.

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D'après Martial Sindal, la situation politique de la fin des années 1940 et 1950 va significativement changer à partir de l'application de la loi-cadre dite loi Defferre, adoptée par le Parlement le 23 juin 1956. Cette nouvelle loi «prévoyait la généralisation du suffrage universel et du collège unique; l'élection d'assemblées locales et de conseils de gouvernement dans chacun des territoires »2. Même si le pouvoir exécutif reste aux mains des hauts commissaires français, représentants de la République, cette loi est déjà une étape vers l'indépendance, ce qui a pour finalité de ne pas provoquer, en Afrique noire, une guerre semblable à celle d'Algérie. Pour Denise Bouche, cette loi marque une étape importante dans l'évolution des rapports de la France avec les territoires d'outre-mer. Cette loi institue le suffrage universel des deux sexes et le collège unique partout et pour toutes les élections. Elle prévoit l'extension des pouvoirs délibérants des Assemblées territoriales et la transformation des gouvernements généraux en simples organismes de coordination. Elle promet par ailleurs de favoriser le progrès économique et social. Les territoires d'outre-mer commencent donc à avoir de larges responsabilités dans la gestion de leurs affaires. La création de l'UDDIA précipite le déclin du PPC. Beaucoup de ses membres influents, ainsi que quelques militants du GPES de Pierre Kikhounga-NGot dont le fief est à Dolisie s'inscrivent dans ce nouveau parti. Cela explique aisément la victoire de Youlou aux élections municipales du 18 novembre 1956. A Brazzaville, l'UDDIA arrive en tête, suivie de la SFIO et du PPC à Pointe-Noire. C'est avec le concours de l'Union du Moyen-Congo (UMC), parti représentant les Européens du Moyen-Congo, que l'UDDIA gagne. Cette double victoire porte l'abbé Fulbert Youlou à la mairie de Brazzaville tandis que son ami Tchichelle triomphe à Pointe-Noire et Pierre Goura à Dolisie.
Sinda Martial, Le Messianisme Congolais et ses incidences politiques, Paris, Payot, 1972. 2 Ruscio Alain, La Décolonisation tragique, 1945-1962, Messidor-Editions Sociales, Paris, 1987, pp. 190-191. 1

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Du Il au 13 janvier 1957, les sections africaines de la SFIO tiennent un congrès constitutif. Elles sont transformées en Mouvement Socialiste Africain (MSA) à Conakry (Guinée). Le MSA se substitue à la SFIO. Jacques Opangault est désigné secrétaire général de la section congolaise. Le 2 février, les décrets d'application de la loi cadre sont approuvés par l'Assemblée nationale française. Désormais, chaque territoire élit une Assemblée et contrôle un Conseil de Gouvernement, véritable cabinet ministériel habilité à gérer les affaires intérieures du pays. Le 31 mars 1957, des élections aux Assemblées territoriales ont lieu, en application de la loi Defferre. Ce suffrage contraint les Congolais à dépasser le clivage entre eux-mêmes et les colons français. Toute la clientèle politique rassemblant plusieurs petits partis se regroupe par conséquent autour du MSA et de l'UDDIA. Deux coalitions vont donc s'affronterl à cette occasion: la coalition du MSA, alliée au PPC, au GPES, à l'Union Démocratique Sociale de la Résistance (UDSR) et au Rassemblement du Peuple français (RPF) puis celle de l'UDDIA, alliée à l'UMC et au groupe des dissidents du PPC, animé par Stéphane Tchichelle. Le MSA garde sa base dans la région de la Cuvette. Celle de Tchicaya s'est effondrée sur la côte atlantique et dans le reste de la partie méridionale du pays. Le leadership de cette zone a glissé entre les mains du président de l'UDDIA, natif du Pool. Alexis Gabou pense, en définitive, que les solidarités traditionnelles du Nord et du sud se rassemblent respectivement autour du MSA et de l'UDDIA, excepté les intérêts du GPES (Vallée du Niari), qui intègrent les solidarités traditionnelles du MSA. L'Alliance entre le MSA du nord et le GPES de la Vallée du Niari fait d'ailleurs dire à Létembet Ambily que les partis pré-indépendance n'avaient pas un caractère tribal. D'autant que lui-même, originaire de la région de la Cuvette, militait à l'UDDIA ainsi que beaucoup de natifs de la Vallée du Niari. Toutefois, les originaires du Pool
1 Alexis Gabou : cours de Droit Constitutionnel, 1977. Université de Brazzaville,

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sont moins tournés ou pas du tout vers des partis autres que celui de leur région, c'est à dire l'UDDIA, ce qui explique peutêtre leur chauvinisme et finalement leur violence à l'issue des élections de 1956. Au scrutin de mars 1957, le M.S.A. obtient 23 sièges au Conseil contre 22 à l'UDDIA. Un résultat extrêmement serré qui ne facilite pas la gestion des affaires. Le chef du M.S.A., Jacques Opangault, devient vice-président du Conseil du Gouvernement dont le Gouverneur général, chef du Territoire, en est le Président. En juin 1957, il forme un premier gouvernement d'union dit de la loi cadre:

Gouvernement (Pointe-Noire,

de la Loi-cadre le 6 juin 1957)

Vice-Président du Conseil du Gouvernement, Ministre de l'Administration générale et de l'information Jacques Opangault Ministre de l'Agriculture, de l'Elevage, des Eaux et forêts et de la météorologie Fulbert Youlou Ministre de Affaires économiques, des paysannats et du Plan Simon-Pierre Kikhounga-Ngot Ministre des Affaires sociales Travail-Santé-HabitatService social Stéphane Tchichelle Ministre de l'enseignement, de la jeunesse et des Sports Bernard Mambeké-Boucher Ministre des Affaires financières François Xavier Zakété Ministre du Budget Joseph Vial Ministre de la Fonction publique Jean Nardon Ministre des Travaux publics et de l'Infrastructure aérienne Charles Vandelli Ministre de la Production industrielle, des Mines, des Transports et du tourisme André Kerhervé
(Source :Calixte Baniafouna, VoIurne 2)

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