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Ibaydi

232 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 49
EAN13 : 9782296338371
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Ibaydi
le détachement bleu

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5300-7

Abdessalam Idriss

Ibaydi
le détachement bleu

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva

Dernières parutions: N° 103 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 104 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°I05 Sami AI-Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalenl. N°106 Anouar Benmalek, L'amour loup. N°l07 Mohed Altrad, Badawi. N°108 Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N°109 Lena Barakat, Le chagrin de l'Arabie heureuse. N° 110 Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixiènle heure). N° 111 Henri-Michel Boccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, La secrète. N°113 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. N°115 Fatima Bakhaï, Un oued, pour la mémoire. N°116 Mohammed El Hassani, Lafraude. N° 117 Habib Mazini, La vie en laisse. N° 118 Jeanne Benguigui, Le déménagement. N° 119 Ghita El Khayat, Les sept jardins. N°120 Ahmed Triqui, Délos... ou la voix ambiguë. N°121 Nordine Zaimi, Le tombeau de lafolie. N°122 Nordine Zaimi, Contes des vies rusées. N°123 Sabrina Kherbiche, Les yeux ternes. N°124 Fatima Bakhaï, Dounia. N°125 Leïla Barakat, Pourquoi pleure l'Euphrate... ? N° 126 Selmi Lotfi, Une voix dans la nuit. N° 127 Yasmine Benmehdi, Les rênes du destin. N°128 Nadia Chafik, Filles dit vent. N°129 Ahmed Ismaili, Le train de l'apocalypse. N° 130 Claire Gebeyli, Cantate pour l'oiseau nlort. N° 131 Albert Bensoussan, L 'œil de la sultane. N°132 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 133 Lotfi Selmi, Le testament. N° 134 Gebran Tarazi, Le pressoir à olives. N° 135 Max Guedj, Le cerveau argentin. N° 136 Rachid Chebli, Au-delà de Jabal Tarik. N° 137 Mouloud Achour, A perte de nlots.

à ma mère, à ceux qui m'ont guidé, aux détenteurs de tradition orale, aux chameliers.

De l'errance des chemins, la terre reçut les paroles.
NORDINE TIDAFI.

Errez, à vos côtés viendront se fixer les ailes de l'augure.
ANDRE BRETON.

Quoique je ne sois rien à l'égard des oiseaux du chemin, j'en fais mention, et voilà tout. A la fin la poussière de cette caravane viendra jusqu'à moi, et, de ces êtres qui sont partis, l'amour m'arrivera.
FARID-UD-DIN 'ATIAR.

Au temps de Gama

- Ibaydi

-

Nuage de sable. Une land-rover bâchée cahote. L'aiguille du compteur ne marche plus. Crachat des cyJindres d'un moteur à explosion. Brinquebale. série 3. Succès d'estime, Baji reçoit le surnom de 109. C'est la longueur du châssis, inscrite sur une petite plaque métallique jaune fixée prés du levier de vitesse. Le nom de famille de Baji : Vent d'Est. Le véhicule peut bien sombrer dans le néant, il possède un' terrain d'essai illimité, taillé dans le roc. Fatigué, il bute sur une protubérance. Heurté de plein fouet, le conducteur gît inconscient dans les limbes de la douleur. Les membres engourdis, il danse avec le rêve mutilé. Prodige indomptable. Insoumis. Le choc amorti, la tôle se redresse. Rivets et peinture s'estompent. Miroir intact, le rétroviseur est déréglé. Des feuilles de thé et de la semoule se répandent sur le sable. Malgré la violence soudaine de l'accident, indemne, la vie est sauye: Une foi aveugle entraîne Baji vers l'histoire qui se répète, fertile, dépouillée, irrémédiable. Naguère un cri. Ne t'arrête donc jamais de courir à toute vitesse en travers du désert. Si ton imagination te joue des tours, ne t'en inquiète pas. Elle mérite un détour à travers les âges. Avec ou sans chronologie. Avec ou sans logique. C'est égal. Tu peux toujours temporiser. Débrayer, fteiner ou accélérer. Il

- Ibaydi Ton épée tazghrayt posée sur le tableau de bord, tu ne risques rien. Ou si peu. Car tout passe. Syntaxe d'hier et d'aujourd'hui Fantasque présent ou génie loufoque de l'absence, substantiels, les pleurs et le bonheur s'y égrènent. En Ahaggar. Cheval ailé, chamelle éloignée. Voyageur émérite, à ses dépens, Baji réapprend l'incurable ivresse de l'élan. Barbe en broussaille, frondeur, il reste digne. Ses épaules fragiles tremblent. Mouvements furtifs. Regard perdu. TI sait pertinemment qu'au-delà des mémoires, l'essentiel demeure au fond des coeurs. Brûlure ou sève vivifiante. TIse déconnecte. D'instinct, persistance partagée. Avec les yeux de l'enfant d'un autre âge, Goma monopolise son attention. - Quelle naïveté! Pommettes saillantes, amaigri, confiance accordée, front haut, très vite, il se laisse deviner, sans aucun artifice, paré d'une solide expérience. Selon la tradition historique, dernier de la lignée des Imanen, le sultan Goma aurait régné sur l'Ahaggar et les A]ers, il y a plus de trois siècles. Baji imagine que Goma eut pour petit-fils EJhassan. La nuit entière, il ne fait que se laisser emporter. La pénombre chamelle des chacals rôdeurs souligne l'intensité de ses exigences. D'un pas isolé, il préfigure ses marques. TIfoule au pied l'ironie sarcastique de ses réflexions. Son coeur bat. TI respire. En mal d'existence, il finit par ouvrir les yeux. Aidé par une vue perçante, il dépasse le troublant mirage de l'obstacle. Baji a-t-il repris conscience? Dans son coma, le flou laisse place au melVei11eux.Une suite de faits héroïques et étonnants qui défilent. Pour Baji, la vie de Goma n'est que suprême dédain noué aux passions d'une existence passagère.

12

-lbaydi Là, au sommet du pays des Imouhar1 et des Kel 0ulli2, entouré des pays du Chamelier, un berger resserre ses amples vêtements en peau de mouflon. Une ombre passe entre les pierres. Le brillant d'un oeil grimpe sur les éboulis. Zeynabou ne dissimule pas son admiration pour Goma. Zohra, aussi, plus affable, ne manquant aucune occasion de parler de lui. Goma, vieillard ou adolescent, avec toujours cette lueur de jeunesse qui ne s'éteint pas. Une étincelle qui pourrait mettre le feu aux braises du présent. Un sourire illuminé. Une énigme. Des yeux profondément bruns. Sympathie ou charme, suivant l'interlocuteur, sa franchise déstabilise. Folle. EffeIVescente. Ses paroles semblent tomber du ciel, à pic, miel au fond des gorges. Le miel, ce médicament miracle que l'on ramène du Soudan3 dans de tous petits récipients et que l'on consomme avec parcimonie, souvent troqué, dans les régions de Zinder4 et de Kanos, contre de l'armoise, appréciée pour son pouvoir d'éloignement quasi magique de tout mauvais génie ou autre créature malveillante. Au sud du Damergou6, Kano, ville millénaire bâtie sur les collines fertiles où un cavalier arabe tua le monstrueux fauve qui y sévissait. - Bismillahi7 ! - L'armoise, certains la portent sur eux afin d'éloigner les vampires, disent-ils.
1

Imouhar : hommes libres, ainsi se désignent les touareg, au sing.

amahar. 2 Kel Oulli : « les gens des chèvres », bergers éleveurs de caprins des
montagnes du Sahara central.
3

Soudan:

Afrique sub-saharienne et sahélienne. se prononce

soudane. De l'arabe assao~ noir. 4 Zinder : capitale régionale du sud-est du Niger. S Kano : capitale régionale du nord du Nigeria. 6 Damergou: région du sud-est du Niger. 7 Bismillahi : « au nom de Dieu », expression familière utilisée avant
de commencer toute chose et, notamment, pour se protéger.

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-lbaydi Toula louche un peu. Ce léger strabisme la rend mystérieusement attirante, sous une mèche de cheveux tressée. Elle confirme les dires de Dija, de Zohra et de sa cadette, Takanit. Goma a bel et bien grandi au temps où les adultes conservent longtemps leur innocence. Affectif et sensations de la première enfance restent intacts. - Chaque séparation ou départ le fait systématiquement pleurer, remarque Zohra. Mais bien vite, discrètement, il sèche ses larmes. Le jeu l'amuse. TI rit autant qu'autrefois. TI guette. TI traque la providence. Assailli de plaisir. Fébrile, en prenant les devants. TI n'a pratiquement jamais changé. Mêmes inflexions, mêmes hésitations, mêmes enthousiasmes. Seule marque du temps, les cheveux blancs que son chèche ne laisse pourtant jamais voir. Avec Idrissi, son demi-frère, ils partent à la rencontre d'Ali, le chamelier, car deux chamelles avaient chacune enfanté. Afin de pouvoir attraper les chamelons aux jambes cagneuses, Ali doit se cacher derrière leur mère respective. L'un d'eux, visiblement gêné par quelques boutons au ras du cou, secoue nelVeusement la tête. Aghali, fils de son frère, s'enquit chercher une préparation traditionnelle pour le soigner. Ali et Aghali, de même prénom, se distinguent en changeant la prononciation de la première syllabe consonantique ou en qualifiant l'un de plus âgé. TI est coutume d'appeler son neveu du même prénom, elmeghrou. L'oncle maternel, mais souvent, aussi, une autre personne proche, devient parrain, protecteur, compagnon, maître ou confident. Chacun selon son tempérament. Une fois grand, l'enfant prénommé recevra un cadeau de l'oncle. Un meghrou reçoit toujours un cadeau de son meghrou. Entre meghrous ou entre tous, c'est ce jour du premier cadeau que l'amitié est scellée. Rebelle aux distorsions du temps, l'aube se déploie. Une lumière docile entre doucement et envahit, peu à peu, la 14

-Ibaydi khayma. Entouré de tous, Goma évoque le passé ponctué de faits réels, de héros et de formules consacrées. TI ne sombre pas dans l'oubli. Sept sages lui transmirent éducation et connaissance. TIsera un maillon de la chaîne. L'harmonie de quarante sosies l'humanise. La tradition veut que chaque personne possède quarante sosies sur terre. Goutte d'eau dans le désert, un enfant pleure une larme de joie. Quelques minutes, seulement, une fine pluie tombe. Chaque graine, chaque plante, chaque racine se penche pour boire. Quelques heures plus tard, au ras du sol, les plantes poussent. Les feuilles apparaissent suivies de fleurs presque invisibles sous les pattes des jeunes mantes aux yeux multipliés. Ces mantes religieuses déambulent autour des arbustes aux épines bénéfiques. Allongées, vertes et ensoleillées, elles chantent un refrain dansant: « arkad arkad ikerbassen «ihaouenek ikarrassen », « danse, danse, vêtements et tissus au vent «ta khayma de mariée se construit ». Très mobiles, leurs têtes triangulaires, jouent, en suspension, à guetter les insectes. Gare à ce que la femelle ne dévore le mâle après l'accouplement. La mante ne s'est pas revêtue du manteau de l'indifférence. L'eau glacée de la guelta8 d'Issakarrassen9 étanche sa soif Le matin, encore nuit, tandis que les mouflons s'abreuvent, elles dorment. Elles échappent à la vue, vert végétal et animal, proches des humains endormis.
8

Guelta : point d'eau, permanent ou temporaire, généralement site

rocheux. 9 Issakarassen : importante guelta de 1 ' Atakor, près de l'Assekrem. En tamahak, les eaux glacées. 15

- Ibaydi Imanghassatenl0, les coléoptères noirs aux cercles blancs dessinés sur le dos allongent le pas. Au lit de l'oued, ils se réveillent quand presque tout le monde sommeille. Amanghassa, figure emblématique, s'il en est, de la tribu des lmanghassaten, adresse une invective familière à ses admiratrices. Apostrophées, vêtues d'une robe blanche sous un élégant lili11,indigo tigre, elles font planer l'ombre de leur belle ancêtre Tamanghasset. A la mémoire des

lmanen12 qui reposent au détour discret des imanzaz

terres volcaniques et de la mosquée de pierre aux sept minbars, marquée par le croissant et l'étoile. Marque de

-

-

l'histoire qui ne s'efface et patine lentement idebnen13 et
autres maqams14 qui se confondent aux paysages immuables, aux bordures des hautes vallées semi-arides où patience, troupeaux et nature vivent en maîtres. Tamesjidal5, la mosquée de pierres, sans murs, se retrouve si loin qu'elle n'apparaît au voyageur errant qu'au-delà de la vallée de l'oued nommé Lointain, Edjij, sur les berges sud. Les élèves des lmanen et ceux qui en reçurent elhidaya, direction ou offrande, ne l'oublieront pas de si
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Imanghassaten : sing. amanghassa, coléoptère nocturne qui vit

dans les oueds. Corde tressée en poil noir et en poil blanc à l'usage du chamelier. Vieille tribu de l'Ahaggar, dont l'ancêtre Tamanghasset (fém.) semble avoir donné son nom à la ville de Tamanghasset. Il Lili: tissu enduit d'indigo pour chechs, turbans et voiles, apprécié pour sa légèreté et sa fraîcheur. 12 Imanen : sultans ayant régné au centre du Sahara, en Ahaggar et aux Aijers, durant plusieurs siècles jU$qu'au dix huitième siècle, d'origine idrissite, auxquels étaient rattachées les principales tribus nobles et des tribus vassales telles. que les Imanghassaten et les Iklan Taoussit. Nombreuses sépultures en Ahaggar. 13Idebnen : tumulus et monuments funéraires. sing. adebni.
14 IS

Maqqam : monument, site ou station à la mémoire d'une personne Tamesjida : mosquée. Simple alignement de pierres avec une dalle
16

ou d'un événement. dressée orientée.

-Ibaydi tôt. Même les anciens habitants du Kaouar16 émigrants et ceux venus des falaises du Tadmaït17, un an après une bataille mémorable, reconnaîtront, venu du ciel, reflet de pielTe sur telTe, le croissant de lune et son étoile. Détenteur des traditions orales, le griot va arbitrer. Petitfils de Taghaouhaout18, sa grand-mère maternelle, ancienne selVante des Imanen, libérée puis affianchie, qui ne s'entendait pas avec ses ftères, ~artie vers d'autres vallées où elle épousa le fils d'un ouali1 . Ayant reçu l'assentiment du sultan qui les protégea, dès lors, tous les respectèrent. Goua120,Najem le griot raconte la cérémonie de mise en place du taguelmoust21 et le temps de la guelTe. TIraconte la vie de Sidi M'hamed, fils de Othman et d'une targuia, noble dépositaire du tboI, cet instrument de percussion dont les différents registres appellent et rassemblent selon l'ordre du jour. Symbole de l'aménokal, le tbol est utilisé pour aviser de l'imminence de la guelTe guerriers et représentants des tribus.

16

Kaouar : région tassilienne au nord-est du Niger, à l'est du Ténéré

(localité de Bilma et vestiges du Djado). Une tribu targuie nomadisant surtout aux A.üers mais aussi en Ahaggar porte le nom d'Ikaouaren en raison de son origine du Kaouar. Dans l'oued Edjij, vit, actuellement, Kaouar Najem l'un des derniers grands poètes contemporains de tradition orale de l'Ahaggar.
17
18

Tadmaït : immense plateau au nord du Tidikelt, entre El Goléa et Taghaouhaout : nom de femme. Grand plat en bois. Localité à l'est Ouali : saint homme, vertueux, savant. Goual : diseur ou conteur.

In Salah. de Tamanghasset.
19

20

21 Taguelmoust : chech en deux pièces, l'une blanche, l'autre indigo ou noire, portées ensemble par les guerriers et les nobles, apanage de l'aménokal, chef des touaregs, qui en est vêtu pendant la cérémonie d'investiture. 17

- Ibaydi

-

Détenteur, il se le devait en permanence. A l'affût, infatigable, l'oreille, l'oeil, la parole domptés. Recevoir et émettre. Anxieux et accessible. Najem se déplace du pourquoi au comment, et réciproquement. TI glane ses premiers rudiments. TI approche les sources. Son stratagème: passer au cnDle, fixer les autres étoiles pour que lui apparaisse le scintillement de cene qu'il ne pouvait voir. Révolution astrale. Outre la connaissance directe, il partage. Par les sens, à raison et par coeur, il réinvente un langage sur un mode qui permet d'atteindre chaque auditeur au plus profond de lui-même. Avec humour, intelligence et amour. TIéchange. TIrend souvent visite aux artisans médiatiques. Au sortir de la tente. La rencontre primitive, théâtrale. Promptitude. Au carrefour des croyances lamées d'argent. Najem prend plaisir à raconter Goma, Fadimata et EIhassan, l'enfant de...l'obstination, aifublé du trésor des humbles princesses de l'effacement, de l'isolement et des retrouvailles successives. Retranchements impossibles des râles de l'oubli défait. Synonyme. Hétéroclite. Lui-même en passe d'être oublié. Pseudonyme. Sésame. Najem dissipe ses doutes. Par transparence. Turbulence physique, ébullition, légitime spéculation, son combat: ne jamais désapprendre, lutter contre la défaillance, le trou de mémoire, l'abandon ou l'amnésie de l'oppression. Lutter contre la rouille, la poussière et le brouillard. Son but conserver vivant. Tene une idée originale, authentique, simple. Sa littérature orale communicative':"sera bénie par ceux de l'étoile au visage et des pieds blancs. Eux qui croient en l'intime conviction, la certitude .et l'idée créatrice. Lumière sidérale dans le regard, ils déterminent l'action profonde et identifiante. Leur soutien indéfectible accompagne le détenteur jusqu'en ce lieu étranger où il décida de s'exprimer, à la fois décontenancé et encouragé par sa 18

-Ibaydi propre dignité et les cris de la vie fusant de toutes parts. Resté assis, seul en spectateur, sortant de l'expectative, maintenant ou jamais. Idrissi, demi-frère de Goma, ferme les yeux. Un grincement à peine perceptible, régulier et soporifique. Les chameaux dorment ou mastiquent quelque herbe, une quelconque épine blanche, assis auprès des acacias. L'heure, prêtée à tous les rêves, l'enveloppe de sommeil. Chevelures lactées d'un ciel constellé parlent à voix haute, sans faire de bruit, à l'oreille des éclats rapprochés du vent, du froid et des solitudes brisées. Tourmentée, l'imagination cherche un asile. Un refuge où domine la force des légendes répétées. A l'heure du silence, entre éboulis rocheux et abri hospitalier, futur et passé s'entremêlent: porte entrebâillée des repos d'une harmonie méritée. Le pan de la khayma replié sur lui-même. Le destin, tradition perpétuée, passe au-dessus des têtes découvertes. Un hambel22, couverture de laine, réchauffe les os et les muscles habitués à l'action. Couper du bois en petits morceaux, moudre du grain, du sel, mélanger eau, sucre et lait: il est temps de se préparer à continuer le chemin. Avancer vers le but à quelques vallées et sommets. Au-dessus des grandes plaines, où la falaise creuse un trou de pluie dans la paroi, pour le rendez-vous des oiseaux migrants, entre l'antique palmeraie de Silet23,Tim Missao24 et le Tanezrouft à perte de vue, cette muraille noircie et poJie surplombe 'les sables et les vents bas qui siffient à fleur de peau. Apeurés par les cataclysmes, le déluge et les volcans, les marcheurs
22

Hambel : tapis ou couverture de grosse laine, en bandes Silet : localité ancienne du Tanezrouft.
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multicolores, tissé, notamment, dans la vallée du Mzab ou plus au nord.

24Tim Missao : tassili au coeur du Tanezrouft.

-lbaydi fatigués murmurent des mots dictés par leur imagination. Les cieux, la terre et les montagnes ont répondu les premiers. Après la glaciation, ils préfèrent garder leur place. Après tant de duels entre sommets, après les coulées de lave. Ouvriers de la dislocation, les alluvions, les érosions, les éclatements de pierre, la matière pulvérulente des désagrégations, les poussées et les ftactures

oppressantes s'imposent.
En haut de la pente presque verticale, une brèche porte en elle le coup d'épée tranchant des anciens. Plus à l'est, l'oued taghazit25 en témoigne. Au centre, atterri sur le gravillon, un rocher dressé, planté là par la puissance de la lame flexible de l'épée tazghayt26. Ader iyen27, ce n'est peut-être qu'une dent qui manque. Au mont Adriane. D'évidence, les Mythiques Elyes et Amamellen28 pourront le confirmer. En vous rappelant leur poursuite durant laquelle, oncle et neveu, l'un échappa à l'autre. Les chamelles tant convoitées furent sauvées grâce à la brèche, grâce à Elyes, le bras de l'épée. Turban blanc sur la crête des oueds, silhouette fine, se faufile entre les gravures du temps. Seul un chameau ne dort pas encore. Imanen semblent en éveil, près d'un abenkor29. Une ou cinq étoiles éclairent la brise légère qui transporte leurs gestes engourdis. Une targuia assouplit les
25
'

26Tazghrayt : la meilleure des épées targuies.
27

Taghazit : gravier des oueds ou, au sens large, l'oued lui-même. Ader iyen : qui n'a qu',une dent <ou à qui il en manque une. Elyes et Amamellen : ancêtres mythiques des touaregs.

Montagne qui surplombe Tamanghasset à l'est: le mont Adriane.
28

Innombrables exploits, légendes. De nombreux sites en témoignent en Ahaggar. Par exemple, au milieu d'un oued, près de Hirafo~ au pied de l'Atakor, un rocher appelé tiguet n'Elyes où l'on trouve la trace du ~ied d'Elyes.
9

Abenkor : trou que l'on creuse dans le sable pour y puiser de l'eau
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ou au bord d'une guelta pour que le sable filtre son eau.

- Ibaydi

-

tiges raides de mrokba30, la graminée. Les doigts de ses mains, si prompts à tresser les issabren31 durant l'absence, s'effilent près des songes. Patient, comme son nom l'indique, assaber les protège. Plus vite que le jour, hommes et femmes, sveltes, se réveillent. Fajer32 éludé, les chamelles offrent le lait des pâturages aromatiques. Les voix commencent à raisonner. L'écho s'en charge. Le sable rafraîchi attend toujours soleil. Au premier abord, ombres blanches allument feu pour les théières. Enfant pleure pour rire. Les chamelons tètent. TIne fait pas si ftoid. L'air sec se déplace. Les verres se suivent près de l'oued du jour. Les haoulis33 noirs féminins se hâtent. Le bleu plane audessus des têtes bédouines montagnardes. Haute altitude, fleurs nouvelles scrutent l'horizon des cônes et des cendres. Les fillettes courent après des chèvres au poil couleur henné. Un chevreau minuscule vient de naître. Le cordon ombilical reste suspendu. Bon présage. Le henné des chèvres rejoint le vert des plantes aux soixante-dix vertus. En ce temps là, l'homme vivait en minorité avec la nature. TIs'adaptait. Les Imanghassaten attendaient que la lune se lève pour voir clair. L'instant venu tout s'éclairait. La nuit resplendit. Chacun s'active.
30

Mrokba en arabe, afazou en tamahak, fourrage essentiel aux Issabren : sing. assaber, nattes tressées avec des tiges de graminée,

herbivores du désert, le panicum turgidum, très répandu, est utilisé pour la confection des issabren.
31

décorées de fines lanières de cuir rouge, qui servent de paravents au devant d'une khayma. Femmes et jeunes filles les confectionnent avec patience, d'où leur nom, de l'arabe assaber, patience. En Ahaggar, ils sont la spécialité des Issakamaren et des Adjoun Téheli.
32

Fajer : fin de la nuit, avant l'aube, qui précède les premières lueurs du jour. 33 Haouli : grande pièce d'étoffe légère en voile servant de vêtement
féminin. 21

- Ibaydi

-

Les chameaux blancs restent libres de leur journée sauf lorsque, loin au sud, à plusieurs mois de marche, la saison des pluies les attire comme des antilopes plus sobres, capables de flairer une pluie fine, très localisée, jusqu'à vingt jours transhumants34. Le sourire aux lèvres, des chameliers fredonnent la marche lointaine au "rythme des poésies et des récits innombrables. - Reviendront-ils tous? questionnent-elles. Ceux partis chargés. Ceux que les femmes accroupies écoutent ou aperçoivent, blotties contre les amas de pierres millénaires. Idebnen ou tumulus. Soupir et pardon imploré reposent les fatigues. Avant le départ, une seule corde vibrera pareille à celle d'un plus vieil instrument de musique du monde, venu des Indes après la traversée asiatique d'une mer rouge. Un son, innocent et pur, occupe le temps et les espaces. Clignent les yeux de gazelle, noircis de khôl au-dessus de lèvres bleuies d'indigo. Femmes, maintenant bel et bien réveillées, commencent à piler. Elles utilisent des mortiers et des pilons en bois, des molettes, des broyeurs et des meules en pierre. Avant le tindi35,avant l'iloudjen36, au coeur du matin ou de l'après-midi. Danse des chameaux, danse des coeurs fiers, simplement, au son des youyous. On offiira du sucre en pain, celui qui vient des pays du couchant, là où tombe le sole~ pour les inaden, artisans de père en fille, de mère en fils. Les artisanes apprécient tellement le sucre qu'elles offrent un guttural concert de youyous.

34

35 Tindi : mortier en bois, utilisé, recouvert d'une peau, comme instrument à percussion par les femmes touaregs pour accompagner leurs chants traditionnels.
36

Equivalent de 700 à 800 km.

Iloudjen : les femmes étant rassemblées en cercle autour du tindi,

les chameliers effectuent une danse de parade appelée iIoudjen en montant des chameaux spécialement dressés. 22

-Ibaydi La gorge doit être tranchée de façon à éviter la douleur. - Que Dieu te fasse supporter avec patience le maJheur qui t'arrive! En égorgeant un an1mal, on prononce toujours ces mots. On distingue une larme au coin de l'oeil Sacrifice pressenti, l'an1mQl pleure car il sait qu'il va mourir. Les bêtes seront savamment dépecées et découpées car une partie sera distribuée et chacun aura droit à son morceau attitré, selon son rang ou selon sa fonction sociale. Le côté droit étant réseIVé à l'aumône. Le dos aux artisans. Galettes et viande cuiront sous le sable chauffé. Un premier, un second, un troisième verre de thé, avant, pendant ou après, de rigueur. Ag Ghaisha, qui se tient debout, s'écarte et se perd sous les acacias, prenant, instinctivement, soin de ne pas s'accrocher aux épines broutées avec délice. «Une épine peut toujours s'accrocher au chech37 d'un aménokal38», dicton bien connu. TIallonge le pas. Au campement, c'est l'heure du dahoui39, repas du matin, beurre fondu ou fromage séché, tékémarine 40, ioulsen41. Arrivé du milieu d'un groupe d'enfants curieux, il écoute les vieux visages toujours dignes, marqués et
37
38

Chech : turban enroulé autour de la tête que portent tous les
du désert.

habitants

Aménokal : sultan ou chef des chefs de tribus, coopté et de noble lignée, qui représente une confédération targuie. Littéralement, en tamahak, chef de la terre (akal, terre ou territoire), peut aussi être compris comme la transcription targuie de-l'arabe « émir des sages» (amir el okal). En tout état de cause, il est prince des sages, les imgharen. 39 Dahoui : léger repas entre huit heures et dix heures du matin, au moment appelé, en arabe, daha. 40 Tékémarine : fromage blanc séché, généralement pilé et utilisé dans plusieurs préparations.
41

Ioulsen : fromages blancs en tranches fines, rectangulaires ou
23

circulaires, consommés frais ou secs.