IDENTITÉS FRONTALIÈRES

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Des millions de Mexicains depuis longtemps passent la frontière du Nord, légalement ou non; ils acceptent des travaux non qualifiés puis s'intègrent dans la société américaine, même s'ils gardent la conscience d'être mexicains. Des identités - comme " hispaniques " - sont imposées à ces immigrés qui se considèrent, eux, comme " mexicains " et n'emploient pas le mot " hispanique ". L'identité n'est pas comme une plaque d'identité; elle se construit, se transforme souvent comme un recherche d'une différence ou d'une spécificité.
Publié le : jeudi 1 novembre 2001
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EAN13 : 9782296261723
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Olga ODGERS

IDENTITÉS FRONT ALIÈRES
Immigrés mexicains aux États- Unis

Préface d'Alain Touraine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1241-X

Préface

L'identité est une notion-anguille; elle glisse dans les mains. Nombreux et souvent excellents sont les travaux qui analysent les conflits entre des forces économiques, politiques ou militaires et des identités territoriales, nationales, ethniques, religieuses, qui se sentent mises en danger ou qui reprennent vie face à une menace extérieure. L'inconvénient de ces études est qu'elles considèrent l'identité comme clairement définie et défendue, comme allant de soi, ce qui n'est pas toujours le cas. La très vive défense culturelle et économique de quatre peuples mayas dans le Chiapas mexicain a été lancée dans un territoire, la Selva lacandona, qui n'était peuplé, il y a quelques décennies, que de quelques contrebandiers et réfugiés. Ici, c'est le combat qui a fait naître l'identité et non pas le contraire. De tels exemples sont innombrables. Olga Odgers trouve aussi dans la zone frontalière entre le Mexique et les États-Unis, à l'Ouest, entre Tijuana et San Diego, des identités -comme «hispaniques »- imposées à des immigrés qui se considèrent eux-mêmes comme Mexicains et n'emploient pas le mot «hispanique ». L'identité n'est pas nette comme une plaque d'identité; elle se construit, se transforme le plus souvent comme recherche d'une différence ou d'une spécificité. La plus grande partie du livre de Olga Odgers, consacré à cette zone frontière, explore cette construction et grâce à elle nous découvrons la faiblesse et le caractère superficiel de beaucoup d'études consacrées aux migrations. Des millions de Mexicains, diton, depuis longtemps passent la frontière du Nord, légalement ou non; ils acceptent des travaux non qualifiés puis s'intègrent dans la société américaine, même s'ils gardent longtemps la conscience d'être mexicains. Ce résumé, nous démontre Olga Odgers, est loin de la réalité et même en contradiction avec elle. Son argument le plus fort est que la frontière n'est pas une ligne qu'on traverse, bien qu'elle soit indiquée et gardée par un mur métallique; la frontière est une zone, presque une région, comme le démontrent les entrevues et observations qu'elle a faites dans les villes mexicaines de Chula Vista City, Imperial Beach et National City, qui se trouvent toutes trois sur le territoire américain. Les va-et-vient sont constants. Ceux qui sont

venus à Tijuana pour immigrer passent et repassent la frontière, au point de se considérer comme des frontaliers plus que comme des Mexicains, la conscience d'être américains ne venant que beaucoup plus tard, même après la naturalisation. Cette population se définit moins par sa nationalité que par les réseaux d'amis et de connaissances dans lesquels chacun s'intègre. Ces réseaux s'élargissent au point de former une communauté qui se donne souvent une expression catholique ou évangéliste, en particulier chez les Témoins de Jéhovah et les Adventistes. Cette situation intermédiaire retarde l'intégration collective. Nous sommes bien loin du mouvement chicano organisé par César Chavez pour les immigrés embauchés pour les vendanges; mouvement qui dura cinq ans et fut soutenu par un mouvement contestataire qui déborda même les frontières de la Californie. La population frontalière main tien t plus de liens avec le Mexique, liens renforcés encore aujourd'hui depuis que le Mexique a reconnu le droit de vote même aux émigrés et à ceux qui ont acquis la nationalité américaine. Il devient de plus en plus difficile de parler de Mexicains émigrés ou d'immigrés aux États-Unis. On voit se former une conscience assez autonome, non pas de binationalité mais celle de Mexicains cherchant du travail aux États-Unis et s'implantant difficilement mais solidement dans ce pays, sauf pendant des périodes de crise économique où le gouvernement américain rapatrie de force des travailleurs en situation illégale. C'est ici qu'Olga Odgers revient, avec une grande richesse d'information, à la question qu'elle s'était posée dès le début de sa recherche: en quoi consiste l'identité? Et sa réponse est maintenant solide: l'identité est la recherche d'une différence. Si les émigrés aux États-Unis ne se désignaient pas eux-mêmes comme mexicains, on ne pourrait pas parler à leur sujet de différence. Au contraire, le départ du pays crée chez eux une double conscience de différence: d'abord avec les Mexicains 'jui restent sur le territoire national et ensuite avec les citoyens des Etats-Unis parce qu'ils se sentent humiliés et considérés par eux comme inférieurs. Cette conclusion est en contradiction ouverte avec celle des études qui suivent les migrations du Sud vers le Nord, poussées par la misère et par l'espoir de trouver un travail, non seulement près de la frontière mais dans toute la Californie. A l'image du flux qui traverse la frontière, Olga Odgers oppose celle d'une population installée dans une zone frontalière passant la frontière, perçue comme une porte à double battant. Cette situation est plus accusée encore à Miami ou dans le Sud du Texas où
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les immigrants sont encore plus nombreux et l'usage de l'espagnol partout répandu. On voit aussitôt les objections qui s'opposent à cette interprétation, mais elles sont moins convaincantes qu'il semble. La première est qu'après deux ou trois générations l'intégration se réalise, surtout quand les immigrants s'éloignent de la frontière. Je me souviens moi-même avoir rencontré de jeunes dirigeants chicanos à San Francisco -mais il y a longtemps déjàet avoir été étonné de devoir leur parler en anglais et non en espagnol. Surtout, on ne trouve plus d'action collective comparable à celle des Chicanos que j'ai évoquée. Mais l'intérêt principal de ce travail ne serait-il pas qu'il nous fait découvrir une situation nouvelle, celle où les immigrés continuent longtemps à rester des frontaliers, à vivre entre deux pays et en particulier à garder leur langue d'origine? Ce qui appuie cette nouvelle image est l'inquiétude de la population « blanche» et aussi « asiatique» devant ces « hispaniques» si nombreux et qui pourraient mettre en danger le rôle de l'anglais comme langue officielle unique ou leur intégration professionnelle et culturelle. C'est pourtant à une troisième interprétation, qui n'élimine pas les deux précédentes, que je souhaite introduire le lecteur. L'économie californienne se transforme très rapidement et offre un grand nombre d'emplois très qualifiés à ceux qui ont un bon niveau d'éducation. Ce qui rend difficile de trouver des volontaires pour les emplois non ou peu qualifiés. C'est aux immigrés, mexicains ou autres « latinos » qu'il faut faire appel. Il est possible que l'Europe se trouve bientôt devant une situation nouvelle; c'est déjà le cas de l'Espagne, bien que l'immigration y soit réduite, car les conditions du travail agricole dans le Sud sont pénibles. En France, au contraire, où l'immigration ancienne est encore composée de beaucoup de non qualifiés, il est possible que le besoin de nouveaux travailleurs immigrés se fasse sentir à un niveau professionnel plus élevé. Mais ne faut-il pas voir dans la Californie d'aujourd'hui une image de notre avenir plutôt que de notre passé; surtout quand nous devrons abandonner la politique actuelle de fermeture des frontières parce que le manque de travailleurs se fera sentir de plus en plus fortement dans beaucoup de branches et exercera une pression sur les salaires? Là est l'intérêt principal de ce livre. Mais il faut ajouter à son intérêt le plaisir qu'on a à le lire. L'auteur est très proche de la population qu'elle étudie. Elle enseigne à l'excellent Collège de la Frontière -à Tijuanaaprès avoir obtenu son doctorat, pour ce livre, en France. Elle est au centre d'un mouvement important de recherche et de 9

réflexion qui remplace les représentations trop générales par une connaissance approfondie d'un terrain en même temps que par une forte capacité de présenter et de discuter d'autres travaux que les siens. Rarement une étude aussi concrète a été chargée d'analyses générales aussi importantes et si nouvelles qu'elles sont indispensables à tous ceux qui s'intéressent aux mouvements migratoires et aux problèmes d'intégration et de conflit des minorités. Olga Odgers est vraiment à la « frontière» de nos connaissances dans ce domaine, de plus en plus important, de la sociologie.

Alain Touraine

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Introduction

En arrivant dans la région Tijuana / San Diego, l'extrémité la plus occidentale de la frontière qui sépare le Mexique et les États-Unis, on est confronté à un espace de contrastes. Des éléments apparemment issus de réalités éloignées et quasiment incompatibles s'y superposent sans cesse -les grandes entreprises transnationales côtoient les quartiers des indiens mixtèques ; les annonces touristiques de Sa/sa tonight succèdent à celles de Rock en tu idioma; tandis que, le long d'un mur métallique rouillé qui se prolonge à perte de vue dans la mer, des hommes et des femmes guettent la moindre inattention de la Border Patro/pour tenter leur chance en Californie, ou encore plus au Nord. C'est précisément parce que des réalités extrêmes convergent tout au long de cette ligne que la région frontalière affiche sans détours et sans nuances les effets de transformations économiques, politiques et sociales plus générales: de l'irruption des nouvelles revendications identitaires à la globalisation de l'économie, l'éclatement de nouveaux conflits ethniques ou la consolidation de pouvoirs financiers supranationaux. L'importance des flux migratoires -le INSl enregistra plus de deux cents millions de passages sur cette ligne frontalière pour l'année fiscale 1993- contribue à imbriquer la dimension locale dans la dimension supranationale. Ces déplacements reflètent la conformation d'un marché de l'emploi transnational, propre à une économie qui exige de plus en plus la mobilité des populations et la délocalisation des centres de production; mais ils sont aussi à l'origine de nouvelles interactions entre des populations obligées à une ré élaboration constante de leur identité face aux autres. Tel est notamment le cas des Mexicains quittant leur lieu d'origine pour s'intégrer à la dynamique migratoire, soit par leur migration définitive,soit par des va-et-vient incessants. Dans ce contexte de vis-à-vis qui est aussi un contexte de face-àface, l'émergence des identités particulières acquiert des accents
1. Immigration Naturalisation). and Naturalization Service (C)ffice états-unien pour l'Immigration et la

inattendus, là où les industries transnationales trouvent un emplacement privilégié, associant une main d'œuvre bon marché à la technologie et l'infrastructure californiennes. C'est par sa capacité à exprimer d'une manière extrême des tendances générales que la région frontalière Tijuana / San Diego offre un décor privilégié pour analyser le processus de production et reproduction des identités culturelles dans un espace hypermoderne. Il est intéressant d'analyser les efforts réalisés par les Mexicains habitant dans la région frontalière de la Californie afin de réinterpréter leur culture et leur mémoire. En effet, dans sa singularité, cette analyse nous place au cœur du problème qu'affrontent aujourd'hui tous ceux qui cherchent à vivre une culture particulière dans l'ouverture des sociétés multitulturelles. Dans des contextes fort disparates, ils se voient confrontés au besoin de participer à un monde globalisé sans pour autant couper les liens les rattachant à leur communauté d'origine, même si celle-ci est chaque jour plus éparse. Nous avons donc choisi d'étudier l'expérience des Mexicains qui, ayant migré vers le nord, se sont installés dans la région frontalière du comté de San Diego, et dont la situation légale va de la clandestinité pour les uns jusqu'à la naturalisation pour les autres. La population observée, du fait de l'intensité des liens qu'elle entretient avec les deux côtés de la frontière, exprime mieux que toute autre dans la région les tensions éprouvées par ceux qui cherchent à sauvegarder une mémoire constamment réinterprétée tout en participant activement à la société californienne. Dans cet effort, la présence de la frontière, ou plutôt la représentation de celle-ci, va jouer un rôle fondamental, notamment en ce qui concerne le processus de reconstruction de l'image de soi. C'est pour cela que nous avons attaché une attention particulière au processus de construction de la représentation sociale de la frontière. Nous avons également considéré la représentation du lieu d'origine et celle de la Californie dans l'analyse de la renégociation des affiliations qu'implique la restructuration des identités; c'est sur cette base que les individus reconstruisent leur rapport à la société et évaluent leur capacité d'action. En effet, si nous nous intéressons aux ef!Jeux symboliques, c'est parce que, loin d'être indépendants, ceux-ci sont étroitement liés à la capacité d'action des individus sur la société. À travers l'analyse de la restructuration des identifications, nous nous penchons sur la façon dont celle-ci structure l'action des individus et

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transforme la société autant dans leurs lieux d'arrivée qùe dans leurs communautés d'origine. De ce fait, l'accès des Hispaniques à la sphère du politique constitue un enjeu fondamental dans notre approche, tout comme leur capacité à créer des associations indépendantes qui permettraient de fédérer les efforts individuels dans l'action collective. Or, la mobilisation des identités collectives pour la structuration de l'action et la participation dans la transformation de la société suscite une nouvelle question, celle de la place de la différencedans l'espace public. La région frontalière californienne, traversée par une multiplicité de flux migratoires d'origines disparates, représente, encore une fois, un cas paradigmatique de la diversitéculturelle; en cela, elle exige de poser ouvertement, et de toute urgence, la question de la place de la différence en général, et des droits des minorités en particulier. * La recherche que nous présentons ici s'est nourrie de sources diverses. La littérature sur l'histoire sociale de la région et les travaux démographiques centrés sur l'analyse des flux migratoires qui traversent ce segment de la frontière en ont été à tout moment des références fondamentales. D'autre part, grâce à un séjour de recherche effectué au Colegiode la FronteraNorte, à Tijuana, nous avons eu accès aux résultats préliminaires des études en cours, et notamment aux résultats quantitatifs des enquêtes menées par cette institution. Cependant, nos données ont pour source principale les deux séjours de terrain effectués entre 1995 et 1996 dans trois villes de la région (Chula Vista City, Imperial Beach et National City). Dès le départ, nous avons éprouvé une attraction particulière envers la région frontalière, sans trop en connaître les raisons. Le premier séjour exploratoire à San Diego a confirmé cette intuition. La région frontalière se déployait devant nous en une scène bouleversante, où les rapports à l'altérité étaient tellement intenses et controversés que la construction d'une référence identitaire forte à travers la réinterprétation du passé semblait une préoccupation primordiale dans la vie des Mexicains habitant des deux côtés de la ligne. La frontière apparaissait comme l'expression objective des rapports d'altérité et de la construction des identités dans une culture du vis-à-vis,.elle rassemble et divise, elle distingue le Nord du Sud tout en créant une région frontalière. Emblème d'un désir d'identité et d'un
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lien à l'altérité; lieu d'histoire et de mémoire par excellence, la frontière offre en soi un décor fascinant à explorer. L'importance de la frontière comme axe structurant l'identité et l'altérité était particulièrement évidente dans le cas des enfants. Lors du premier séjour de terrain, nous avons eu la chance de discuter avec des enfants de parents mexicains, élèves d'une école élémentaire bilingue du comté de San Diego, située à proximité de la frontière. Cette expérience nous a permis d'observer la difficulté qu'éprouvent ces écoliers à construire une image valorisante de soi dans un contexte souvent discriminatoire. Elle nous a également confronté à la quête d'une façon nova trice de gérer la différence et les rapports à l'altérité dans l'espace public. Le travail ici présenté doit beaucoup à cette expérience avec ces enfants, ainsi qu'à leurs questions simples et profondes à la fois. Or, au-delà de l'enfance et de ses premières identifications, nous souhaitions comprendre les rapports possibles entre la construction identitaire et la participation active des immigrés à la vie sociale de la Californie. Nous cherchions aussi à mettre en lumière leur façon d'appréhender les enjeux politiques et sociaux à l'œuvre dans le lieu de vie qu'ils ont choisi, car ces enjeux ont des répercussions sur leur propre existence. Même si l'enfance constitue une phase touchante du processus de construction du rapport à soi et à l'autre, il était évident qu'à cet âge on ne possède ni les moyens ni les connaissances nécessaires pour participer pleinement à la transformation de son lieu de vie. Nous avons donc orienté le travail de terrain, et la recherche en général, vers le processus par lequel les hommes et les femmes donnent un sens à leur action, à travers la mobilisation des identifications et des représentations de l'altérité dans des contextes en constante évolution. Quoique mémoireet identité semblent être des abstractions ne véhiculant que des enjeux symboliques, c'est autour de ces représentations que les gestes de la vie quotidienne acquièrent un autre sens, et que les individus s'organisent pour transformer leur environnement. C'est donc à cette volonté de création et de participation que cet ouvrage est consacré. * Notre travail de terrain a été réalisé pendant deux séjours effectués respectivement en 1995 et 1996. Le premier séjour a eu comme objectif l'observation de la dynamique frontalière dans le segment Tijuana / San Diego, afin de
repérer les points géographiques les plus appropriés 14 pour notre étude.

Outre l'observation directe et les entretiens informels, plusieurs interviews exploratoires ont permis d'obtenir l'information nécessaire à l'élaboration d'un guide d'entretien détaillé. Puisque notre recherche concerne l'intégrationdes Mexicains du côté états-unien, nous avons choisi, à la fin de ce séjour, trois villes frontalières du côté Nord de la ligne; il s'agit des villes frontalières de Chula Vista, National City et Imperial Beach. Lors du deuxième séjour, nous avons organisé la recherche selon trois modalités. La première d'entre elles concerne l'observation participante.Nous avons fréquenté l'école pour adultes de Chula Vista City; traversé quotidiennement la ligne frontalière, à pied et en voiture; habité dans deux quartiers différents; et participé aux activités sociales, culturelles et religieuses de la région. Nous avons également suivi les personnes contactées, aussi bien lors de leurs activités quotidiennes que lors de certains de leurs séjours de l'autre côté. La deuxième partie du travail a consisté à contacter les personnes participant aux activités sociales et politiques qui ont eu lieu pendant la période de notre séjour. Il s'agit notamment de l'organisation d'un boycott contre les commerces de San Diego. Il visait à dénoncer la sévérité des politiques face aux minorités proposées par le Parti Républicain, dont la Convention Nationale avait lieu à ce moment-là. Nous avons également assisté à quelques réunions d'organisation d'activités, puis aux activités mêmes. Finalement, le troisième -et le plus importantvolet de notre travail de terrain est celui relatif aux entretiens. Nous avons réalisé des entretiens approfondis et des histoires de vie de Mexicains habitant la région. Nous avons limité la population à contacter en n'interviewant que des adultes nés au Mexique, habitant actuellement dans l'une des trois villes sélectionnées, et ayant vécu l'expérience migratoire à l'âge adulte. Nous avons veillé à équilibrer autant que possible l'ensemble des entretiens par genre, classe d'âge, niveau de scolarité, niveau de revenus, et date d'arrivée aux États-Unis. Pour choisir des quartiers, tout comme pour déterminer nos points de départ, nous avons pris en considération la typologie élaborée au préalable, afin d'avoir accès à un ensemble de personnes composé par les groupes et sous-groupes définis, même s'il n'est pas proportionnellement représentatif de l'ensemble de la population. Trois réseaux principaux ont été abordés. Le premier, essentiellement composé de travailleurs récemment immigrés en Californie, s'organise autour des cours d'anglais d'une école publique
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pour adultes à Chula Vista City. Cette école est bien connue des travailleurs clandestins, les documents migratoires n'étant pas demandés au moment de l'inscription. La plupart des étudiants en cours d'anglais sont des Mexicains qui habitent en Californie depuis deux ou trois ans. Le deuxième réseau, constitué d'immigrés établis depuis plus longtemps en Californie, a comme point de départ le groupe de professeurs et de parents d'une école élémentaire bilingue de National City. Les parents des enfants inscrits en LEP (Low English Proficienry) sont parfois des travailleurs clandestins, mais il y a aussi un pourcentage important de Mexicains Nationalisés. Les enfants étant presque tous sans exception nés en Californie, leurs parents résident au moins depuis huit ou neuf ans à San Diego. Les professeurs, de leur côté, sont des Mexicains nationalisésdepuis plusieurs années. Le troisième réseau abordé est structuré autour des relations de voisinage de Chula Vista et Imperial Beach. Pour contacter les personnes à interviewer, nous avons fait appel à la technique de snowball, structurée sur trois centres différents. Autrement dit, nous avons demandé à chaque interviewé de nous indiquer une personne pouvant être interviewée et n'appartenant pas au même réseau. Cette technique s'est révélée rapidement très pratique, car elle nous a permis d'avoir accès à un groupe très hétérogène; chaque interviewé accordait de bon gré l'entretien, sachant que l'une de ses connaissances l'avait acceptée précédemment. Cette précaution était primordiale du fait qu'une large partie des interviewés habitent aux États-Unis sans être en possession de documents autorisant leur séjour. A la fin du séjour, une cinquantaine d'entretiens avait été enregis trée. Les entretiens comprenaient quatre champs généraux, adaptés en fonction des caractéristiques spécifiques de l'interviewé. Le guide d'entretien du premier champ était constitué par des questions fermées visant à connaître les caractéristiques générales de l'interviewé (âge, genre, statut migratoire, niveau de scolarité, occupation dans la ville d'origine, occupation actuelle, salaire, etc.) Pour compléter le deuxième champ, des questions générales ouvertes étaient posées, afin de retracer l'histoire migratoire personnelle. Dans ce cas, l'intérêt était axé, d'une part, sur les motivations ayant donné lieu au processus migratoire (non seulement au déplacement vers la Californie, mais aussi à chaque migration précédente) ; d'autre part, sur la façon dont l'histoire personnelle est
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présentée en relation avec l'histoire régionale, ethnique ou nationale. Étaient aussi considérés le type et la force du lien que l'interviewé entretient avec le Mexique, soit par le biais des réseaux, soit de manière directe: voyages au Mexique; accueil de visiteurs (amis ou famille); correspondance; appels téléphoniques; envoi d'argent, cassettes vidéo, photos, etc. De manière parallèle et complémentaire, les éléments ayant trait à la représentation de la frontière et à la relation avec l'autre côté étaient aussi repérés. Le troisième champ couvert par les entretiens correspondait à la perception de l'identité et de l'ethnicité.Elle était cernée par des questions relatives aux identifications, et structurées autour des représentations sociales du Mexique et des États-Unis. L'interviewé parlait du Mexique et des États-Unis, et sur la façon particulière dont il se percevait dans ces univers. Il est clair que les rapports établis au quotidien sont fondamentaux pour construire des identifications et pour structurer une idée de totalité. Mais, dans le contexte particulier qui nous intéresse, les éléments constituant la vie quotidienne comprennent aussi les rapports avec les absences et les souvenirs des origines puisque, dans la représentation sociale du Mexique qu'ils construisent, nos interviewés leur font toujours une place. Finalement, dans le quatrième champ, l'entretien abordait la question de participation à la société américaine; le rapport entre citoyenneté et identité; les stéréotypes et la façon dont l'identité ethnique est mobilisée au quotidien; et les rapports inter-ethniques. À la fin de cette section, l'interviewé commentait sa participation aux activités ou organisations diverses -élections au Mexique et aux ÉtatsUnis; organisations politiques, religieuses, culturelles, etc.-, et précisait ceux qu'il considérait être les problèmes ou conflits principaux des Mexicains habitant en Californie. Dans cette dernière étape, nous avons mis l' accen t sur la façon spécifique dont l'interviewé articulait sa représentation des États-Unis, son identité (personnelle et ethnique), et sa participation dans la vie politique et associative2. Nous avons pris toutes les précautions nécessaires pour que les personnes en séjour irrégulier puissent s'exprimer en toute tranquillité et, comme il est de norme, nous avons remplacé tous les noms par des pseudonymes afin de respecter l'anonymat. Nous avons supprimé également toute information qui pourrait compromettre leurs espaces de socialisation, déjà assez précaires. En général, autant en ce qui
2. Cette dernière est comprise dans le sens des Grassroots organizations.

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concerne les entretiens informels que les interviews et la participation aux autres activités, nous avons constaté une étonnante spontanéité des réponses, tout comme un désir -voire un besoinmanifeste de parler sur le sujet de la recherche. Autant les réponses à nos questions que l'attitude même des interviewés nous ont montré l'urgence de donner une voix à ceux qui travaillent, par leur expérience quotidienne, à articuler leur identité et la participation à la société d'accueil dans un contexte souvent discriminatoire. Nous espérons contribuer à exprimer cette expérience. -L\insi, tout au long de ce texte, nous analyserons plusieurs cas de figure, diverses réponses possibles face à la nécessité d'articuler une his toire de vie personnelle, une certaine affiliation aux valeurs et traditions du groupe d'origine, et les contraintes de la vie quotidienne dans la société d'accueil. Parfois audacieuses, timides ou tâtonnantes, ces réponses sont toujours motivées par la nécessité d'apporter une réponse à un problème, de façon urgente et immédiate. C'est pourquoi, même si nous avons eu le souci de diversifier nos sources pour l'obtention des données de terrain, nous sommes loin de prétendre que les réponses fournies ont une quelconque représentativité statistique. Cependant, même si les données présentées ne sont pas statistiquement représentatives de l'ensemble de la population de la région, chaque expérience rend compte d'un effort visant à articuler trois éléments: le moi et le nous; la culture et la mémoire personnelles; l'intégration. S'il est vrai que chacune des réponses évoquées ici n'est qu'une manière particulière de réagir, elles nous informent toutes sur la structure du problème qui nous intéresse.

*
Pour de raisons d'ordre pratique, nous avons divisé la présentation des résultats de la recherche en trois parties, qui correspondent à trois niveaux différents d'analyse. Nous commençons par l'étude du processus de production de la différence dans le con texte spécifique de la région Eron talière, en présentant simultanément les outils conceptuels nécessaires à notre démarche. Nous insistons sur le fait que la différence n'est pas uniquement reproduite mais aussi produite au cours de l'histoire, en fonction de la variation des critères mis en avant. Ensuite, nous analysons la ré élaboration des identifications des immigrés, en dégageant les principaux axes autour desquels ces identifications sont restructurées.

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Finalement, nous considérons la participation des Hispaniques dans la sphère du politique, ainsi que l'articulation des identifications et de l'action collective. Nous concluons cette troisième partie en abordant le débat autour de la gestion de la différence à partir de l'expérience frontalière. Ainsi, la première partie de cette recherche s'appuie principalement sur des sources historiques; elles permettent d'éclairer l'analyse du processus de production des catégories construites pour nommer l'identité et la différence dans la région frontalière. Nous avons accordé une attention singulière aux particularités du contexte frontalier; au processus de structuration des réseaux migratoires; et à la place de ces réseaux dans la conformation des identités culturelles nouvelles. Les recherches menées par le Colegio de la _FronteraNorte, et notamment ses études démographiques, se sont avérées une source fondamen tale. Ainsi étayée, la deuxième partie de la recherche analyse le processus par lequel les Mexicains qui arrivent aux États-Unis restructurent leurs identifications. Pour l'élaboration de cette deuxième partie, nous avons pris comme point de départ l'information obtenue lors du travail de terrain réalisé dans la région frontalière. La troisième partie, consacrée à l'analyse des formes de participation politique et d'organisation de l'action collective des Hispaniques, est également fondée sur le travail de terrain, mais aussi sur l'analyse des publications périodiques locales et nationales. Avant d'aborder la première partie de ce texte, nous tenons à apporter encore quelques précisions méthodologiques et terminologiques. D'une part, l'espace construit autour de la ligne frontalière qui sépare le Mexique et les États-Unis est fort hétérogène et ne constitue nullement un continuum du point de vue social, économique ou écologique. De l'océan Pacifique jusqu'au Golfe du Mexique, les villes, villages et zones désertiques se succèdent. Il convient donc de rappeler que nous analysons l'expérience frontalière uniquement sur la base du segment Tijuana / San Diego. Par ailleurs, ce que nous appelons régionfrontalière ne doit pas être compris dans le sens de l'intégration économique régionale. Il s'agit d'un ensemble d'aires géographiques disparates qui n'ont en commun que le fait d'être articulées autour d'une frontière internationale; même si, comme nous le verrons plus loin, ce seul facteur joue très souvent un rôle déterminant sur les caractéristiques de ces régions. 19

Il nous faut ensuite insister sur certaines précautions nécessaires lors de l'interprétation des données quantitatives. Les flux migratoires -et notamment la migration clandestineconstituent un enjeu politique fortement controversé. Les effets supposés d'une telle migration sont devenus une pièce maîtresse dans la manipulation d'électeurs, bailleurs de fonds, contribuables, etc. Dans ce paysage, les chiffres qui circulent -notamment, mais pas exclusivement, à travers la presse et la télévisionsont souvent le résultat d'estimations un tant soit peu partisanes plutôt que d'informations issues de recherches démographiques rigoureuses. Les travaux quantitatifs sérieux existent, certes, mais la complexité des phénomènes à mesurer rend impossible la présentation simple des résultats. Leur eXploitation exige de se pencher sur les définitions précises qu'ils mettent en œuvre et sur des techniques complexes propres à des calculs scientifiquement rigoureux. Sans ces informations, les résultats sont difficilement compréhensibles et risquen t d'être mal interprétés. Malgré tout cela, nous avons fait le choix de présenter un certain nombre de données susceptibles d'éclairer le phénomène étudié; mais nous voulons souligner l'importance capitale du contexte dans lequel les chiffres ont été élaborés. Il convient tout particulièrement de signaler, en ce qui concerne les recensements des groupes ethniques, que les Hispaniques sont parfois comptabilisés deux fois: une première fois en fonction de leur rate (les Hispaniques peuvent être blancs, noirs, etc.); puis une deuxième fois en tant que membres d'un groupe ethnique distinct. La somme des effectifs des groupes ne correspond donc au total de la population que lorsque les recensements distinguent la population hispanique de la population non hispanique au sein d'une même catégorie raciale. Par ailleurs, il faut également noter que la définition de la catégorie Hispanique a été modifiée d'un recensement à l'autre; de ce fait, les données statistiques n'en sont pas strictement comparables. Finalement, cette catégorie n'est pas acceptée à l'unanimité par la population qu'elle désigne. Parmi eux, le sentiment d'identité se décline sous une multiplicité de formes parfois contradictoires: Mexicanos, Chitanos, Latinos, Mexitains-Améritains, etc. Aucun de ces termes utilisés pour nommer les gens d'origine mexicaine ne reflète pleinement une population fort hétérogène, et ils restent tous lourds d'implications. C'est pourquoi nous les appelons "Hispaniques", en reprenant la dénomination retenue par l'U.S. Bureau of the Census, quand il est

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question des sources statistiques; tandis que nous retenons ailleurs les termes Mexicain, Latina ou encore Chicana, reprenant le mot que chaque individu interviewé préfère.

Rem erciements-

Ce livre n'aurait pas vu le jour sans l'aide fournie par de nombreuses personnes et institutions autant en France qu'aux ÉtatsUnis et au Mexique. J'aimerais remercier Michel Wieviorka de la confiance qu'il m'a accordée; ses critiques et ses commentaires, toujours judicieux, m'ont amenée à envisager les questions abordées sous un nouveau jour. Ce livre a bénéficié du soutien financier du ConsfJo Nacional de Cienciay Tecnologia,du Mexique. À Tijuana, le Colegiode la FronteraNorte m'a généreusement ouvert ses portes. Ma gratitude va à Maru An&uiano et Jorge Santibafiez. A San Diego, j'ai bénéficié de l'aide amicale d'Alberto Caro (Childrenj Museum / Museo de los Ninos) et de Michel Schnorr (Border
Art Workshop

/

Taller de Arte

.Fronterizo). À Chula

Vista,

j'ai eu le

bonheur d'être hébergée par la famille Figueroa. Je remercie Yolanda du fond du cœur; sans son appui, j'aurais difficilement emprunté les chemins qu'elle m'a montrés. Grâce à Olga Navarro j'ai pu entrer en contact avec les élèves de l'école bilingue Olivewood, à National City. Le travail que je présente ici doit beaucoup à leurs questions simples et profondes à la fois. J'ai singulièrement apprécié la confiance de ceux qui ont accepté mes interviews, alors qu'ils vivaient sous les contraintes du séjour clandestin. Leurs témoignages sincères et émouvants ont insufflé de la chaleur humaine et une nouvelle raison d'être à mon travail. Brigitte Pierret, Annick Tréguer, Christine Mafran et Haydée Silva ont eu la patience de relire mon manuscrit. À Miguel Olmos, Alejandro Odgers et Maria de los Angeles Ortiz, Haydée Silva, Alberto Soria, Elizabeth Flores, Hervé Wright, Ricardo Uribe, Paco de la Pefia, Gabriela et Ricardo Guirado, va toute ma gratitude.

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PREMIÈRE

PARTIE

PRODUCTION ET REPRODUCTION DE LA DIFFÉRENCE

1. Histoires

de l'identité

et de la différence

Diversité,

identité et différence

Le recensement

de 1990 aux États-Unis dénombrait 259 millions

d'habitants, dont 75 °10étaient de raceblanche;11,8 °10de race noire; 2,8 °10de race asiatique; et 0,7 °10 étaient des Native Americansl. La catégorie hispanique représentait quant à elle environ 9 °10de cet ensemble. Pour la même année, au moins 18,9 millions de personnes recensées (près de 8 °10du total) étaient nées dans un pays autre que les États-Unis2, tandis que 7,9 °10 de la population possédait une citoyenneté autre que l'américaine3. Pour la même année, le recensement estimait que la population de la Californie était composée de 57,2 °10de Blancs; 7,4 °10de Noirs; 25 °10 d'Hispaniques; 9,6 °10d'Asiatiques et 0,8 °10d'Indiens, Inuits ou Aléoutes. 31,5 °10de la population déclarait parler à la maison une langue autre que l'anglais et 43 °10 de la population était considérée comme appartenant à l'une des minorités officiellement comptabilisées4. En 1993, 22,2 °10 des enfants des écoles élémentaires californiennes étaient classés sous la rubrique Limited English Proficient 5. La liste des chiffres produits pour décrire cette mosaïque humaine pourrait s'étendre ad libitum; cependant, la simple description des groupes et sous-groupes qui prétendent rendre compte des différences, ne révèle pas le processus qui les produit et reproduit. S'il est vrai que la plupart des attributs sur lesquels les catégorisations sont construites répondent aux caractéristiques réelles et ol:jectives des individus, il n'en
1. US Bureau of the Census, cité par Doug Henwood, Atlas des États-Unis d'Amérique. Visages quotidiens du mode de vie américain, Paris, Autrement, 1995, (Série Atlas, 5), p. 1415. 2. U.S. Bureau oj the Census, cité par Rubén G. Rumbaut et Wayne A. Cornelius (eds.), California's Immigrant Children, Theory, Research, and Implications for Educational Poliry, San Diego, Center for U.S. - Mexican Studies- University of California at San Diego, 1995, (Contemporary Perspective Series, 8), p. 29. 3. US Bureau oJthe Census, cité par Doug Henwood, op. cit., p. 88-89. 4. Ibid., p. 14-15. 5. California State Depa/1ment of Education, cité par R. Rumbaut et W. Cornelius, op. cit., p.29.

reste pas moins que le passage du constat des attributs individuels aux classements et catégorisations sociales ne va pas de soi. La diversité des termes pour nommer l'autre ou s'identifier soi-même montre bien qu'aucune catégorisation n'est jamais neutre: des enjeux sociaux, politiques et culturels se dérobent toujours à la définition des critères d'affiliation. La construction de catégories rigides et closes néglige la nature même de l'identité et omet les processus par lesquels les identifications sont produites et reproduites. En effet, l'identité est avant tout un ensemble de processus visant à la fois la formation d'une image de soi par rapport aux autres et la définition des autres sur la base de critères d'affiliation et d'appartenance. Ces processus donnent lieu à la construction d'une représentation sociale du groupe d'appartenance6. L'identité est toujours dynamique, complexe et relationnelle. L'identité est plurielle et complexe parce qu'elle se compose d'une multiplicité d'identifications. Certes, toutes n'ont pas la même importance, mais aucune ne peut être comprise sans les autres. L'identité est relationnelle parce qu'elle se construit toujours face aux autres et n'existe que face à eux. De ce fait, il y a toujours des rapports de pouvoir dans la négociation des affiliations. L'identité n'est jamais abstraite, elle est toujours ancrée dans un contexte spécifique, et n'a pas de sens en dehors de celui-ci. L'identité est dynamique parce que c'est un processus et non un élément figé qui pourrait être analysé de manière atemporelle. Aucune identité n'est jamais construite ou achevée, il n'y a pas d'identités mais des quêtes d'identité. Cette quête d'identité se joue toujours dans l'espace qui va de l'individu à la société. Ainsi, dans notre perspective, une identité individuelle n'a aucun sens en soi, puisqu'elle ne peut être construite que par rapport aux autres et dans l'espace du social. L'identité fait appel à la singularité de l'individu, à son caractère exceptionnel, mais la quête de l'identité implique le rapport aux

6. Nous employons le terme de représentationsocialedans le sens précisé par Denise Jodelet: « C'est une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social. [...] En tant que systèmes d'interprétation régissant notre relation au monde et aux autres, ils orientent et organisent les conduites et communications sociales. [...] En tant que phénomènes cognitifs, ils engagent l'appartenance sociale des individus avec les implications affectives et normatives, avec l'intériorisation d'expériences, de pratiques, de modèles de conduite et de pensée, socialement
inculqués ou transmis par la communication sociale, qui y sont liés ». J odelet, Denise (du-.), Les Représentations sociales, Paris, PUF, 1994, (Sociologie d'Aujourd'hui), p. 36-37.

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autres, le renouveau constant et continuel des processus de négociation des affiliations dans un espace social spécifique partagé. La dtjJérence, construction complémentaire des identifications, est aussi une construction sociale. Cette complémentarité peut être exprimée de diverses manières, qui s'avèrent être plus ou moins pertinentes en fonction des contextes spécifiques. Le point central autour duquel se structurent les différences varie d'une société à une autre du fait même que les conflits se structurent par rapport à différents enjeux. Identité et différence sont les deux résultats d'un même processus: il s'agit de définir l'autre par sa distance à so~ et de se définir soi-même par la coïncidence avec un soi-même pluriel (ou social) défini par la distance aux autres. L'identité et la différence ne peuvent avoir de sens que par rapport à la structuration d'un conflit concret. De ce fait, la production et reproduction de catégories pour nommer les groupes identitaires s'accompagne aussi bien de la production et reproduction d'un système de rapport entre ces groupes, que de la structuration d'une place donnée pour la différence dans l'espace public. Le sens et la façon de produire la différencese transforment sans cesse. Or, la différence est toujours une construction sociale et les catégories employées pour en rendre compte sont également le produit de processus sociaux spécifiques, restant indissociables de ceux-ci. Par conséquent, l'analyse de l'émergence des nouvelles identités ne peut négliger ni l'étude du processus de production des différences dans leur contexte spécifique, ni l'analyse de l'évolution du statut de la différence. es grammaires particulières qui se dégagent de L chaque expérience reflètent bien qu'il ne s'agit jamais de catégories stables, mais de processus constants de redéfinition. Les catégories employées dans chaque cas spécifique, issues d'un contexte historique donné et indissociables de celui-ci, font appel à la mémoire pour construire une histoire, pour légitimer ou contester les catégories et les rapports entre les groupes et sous-groupes sur la base d'un passé plus ou moins lointain. Il n'y a donc pas d'identité sans mémoire, pas de définition de soi sans appel aux souvenirs ni sans une projection vers l'avenir. Toute quête d'identité cherche une origine, un nom, un récit de création. La réinterprétation de l'histoire devient un enjeu central; peut-être vaudrait-il mieux parler, d'ailleurs, du passage d'une mémoire -souvent fragmentaireaux mythes et aux nouvelles histoires, récits de l'origine du groupe qui seront à la base de la légitimation de toute identité nouvelle. Tel est le cas des immigrés qui ne pourront se construire une place dans leur nouveau contexte sans invoquer leur mémoire, sans
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