Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Ignagio Zuloaga et ses amis français

De
368 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 0
EAN13 : 9782296308473
Signaler un abus

IGNACIO ZULOAGA ET SES AMIS FRANÇAIS

Collection Recherches et Documents - Espagne dirigée par D. Rolland

BESSIÈRE Bernard, La culture espagnole. Les mutations de l'après-Franquisme (1975-1992), 1992.

LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVIIIe-XX! siècles (préface de Guy Hermet), 1993. TOD6 I TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995.

1995 ISBN: 2-7384-3624-2

@ L'Harmattan,

Ghislaine

PLESSIER

IGNACIO ZULOAGA ET SES AMIS FRANÇAIS

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Je remercie vivement Madame Maria-Rosa Suarez-Zuloaga d'avoir mis si généreusement à ma disposition les archives familiales de son grand-père, Le docteur Laure Harscouët, petite-fille d'Emile Bernard, qui m'a beaucoup aidée à cerner la personnalité si complexe de ce dernier, Et Madame Geneviève Barbé Coquelin de Lisle, auteur de l'introduction, de m'avoir toujours encouragée à poursuivre mes recherches. Enfin, grâce à l'aide des conservateurs des bibliothèques de l'Institut de France, du Musée du Louvre, de l'Opéra et du Musée d'Orsay, j'ai pu recueillir de précieux renseignements sur les artistes. A tous, j'exprime toute ma gratitude.

AVERTISSEMENT

La ponctuation et les mots soulignés, les fautes de syntaxe et d'orthographe contenus dans cette correspondance ont été respectés et signalés par le mot (sic). Ces lettres proviennent des archives familiales conservées à Zumaya. Dans le cas contraire, leur provenance est indiquée. La date complète indiquée sur les lettres est en italique. Si elle est incomplète, mais plausible grâce à divers recoupements, elle a été complétée et mise entre crochets. Après chaque tableau de Zuloaga répertorié dans les différents catalogues d'exposition, est indiquée l'abréviation LF suivi d'un numéro, telle que Lafuente Ferrari la fait figurer dans son livre sur le peintre, à l'index iconographique. (éd. 1950). TIen est de même pour les œuvres d'Emile Bernard, recensées grâce au catalogue raisonné de l'œuvre peint de 1. 1. Luthi et signalées par le mot Luthi suivi du numéro correspondant.

7

INTRODUCTION

On devait déjà à Ghislaine Plessier l'édition de la correspondance entre Zuloaga et Rodin (Paris, Editions Hispaniques, 1983). Personne n'était donc préparé mieux qu'elle pour étudier la correspondance du peintre espagnol avec d'autres personnalités du monde artistique et intellectuel de son temps. Grâce aux notes abondantes qui éclairent ces lettres bien au-delà de ce que permettrait leur lecture brute, des renseignements précieux nous sont apportés sur des aspects encore mal connus de la vie artistique européenne du premier tiers de notre siècle et sur le rôle que Paris et les personnalités qu'il a pu y rencontrera joué dans la carrière et l'évolution de Zuloaga. Le morceau de bravoure de l'ensemble qui nous est maintenant livré grâce aux patientes recherches de Ghislaine Plessier est sans conteste la correspondance échangée pendant de longues années avec Emile Bernard. La première lettre d'Ignacio Zuloaga à Emile Bernard est datée du 22 février 1898, la dernière lettre d'Emile Bernard à son ami du 4 novembre 1940. Leur amitié ne s'est jamais démentie. C'est bien en effet d'une véritable amitié qu'il s'agit, même si certaines lettres sont écrites par l'un ou l'autre à des fins purement pratiques - recommandations diverses concernant des modèles, des élèves, des proches, etc. - et ne concernent pas le dialogue en profondeur poursuivi obstinément par les deux artistes sur leur conception de l'art.

9

Profondément blessé par la relation avec Van Gogh et avec Gauguin, dont il pensait qu'ils avaient profité indOment de ses recherches. Emile Bernard éprouvait, au contraire, à l'égard d'Ignacio Zuloaga une confiance totale, d'où l'intérêt exceptionnel de ces lettres pour la connaissance d'une personnalité encore mal étudiée en ce qui concerne sa trajectoire complexe postérieure à 1888 et à l'affaire de la Vision après le sermon peinte par Gauguin immédiatement après Les Bretonnes dans la prairie de son jeune et bouillonnant ami. Vers cette époque Emile Bernard avait rencontré le groupe des Nabis. La correspondance avec Ignacio Zuloaga commence après les années de crise profonde qui l'avaient conduit à s'éloigner des courants d'avant-garde et à accorder, en dehors de la peinture, une importance grandissante à des activités de conférencier, d'écrivain et de critique. Les lettres nous renseignent sur les déplacements des deux artistes à travers le monde car tous deux sont des errants, même si Zuloaga a périodiquement ses points d'ancrage en Espagne: Ségovie et le Pays Basque. Plongés dans leur activité intense au service de l'art, dont ils font une sorte de religion, les deux amis échangent leurs réflexions sur la peinture et sur les grands artistes du passé qu'ils admirent: en Espagne, Greco, Zurbaran, Goya..., en Italie, Tintoret et Titien... Ils s'intéressent particulièrement aux techniques et aux couleurs. D'autres correspondances, plus épisodiques, à caractère plus mondain et conventionnel, apportent des révélations intéressantes. Ainsi, les lettres échangées entre Ignacio Zuloaga et JacquesEmile Blanche entre 1902 et 1933 découvrent un aspect que l'on trouve aussi chez Emile Bernard, à savoir l'incompréhension face au japonisme et à une forme d'art développée par les Nabis, les paravents. Tous deux considèrent avec mépris qu'il s'agit seulement d'un art décoratif et n'ont pas du tout conscience que c'était une tentative d'art total comme en témoignent les intérieurs peints par Vuillard à Paris ou par Klimt au palais Stoclet à Bruxelles. Trois lettres adressées à Zuloaga en 1906 par Charles Cottet, qui avait fait partie du groupe des Nabis et était ami d'Emile Bernard, précisent le cercle dans lequel le peintre basque évoluait à Paris et le rôle d'incitateur qu'il put avoir pour favoriser chez 10

des artistes français l'intérêt pour l'Espagne en tant que motif pictural, certains d'entre eux le cultivant d'ailleurs dans une perspective d"'espagnolade" passéiste. Importante apparaît, dans cette rencontre France-Espagne, la relation avec des personnalités du Sud-Ouest de la France, Paul Lafond, conservateur du Musée de Pau, grand connaisseur de la peinture espagnole, Pierre Labrouche, peintre et graveur originaire de Bayonne, avec qui les échanges épistolaires commencent en
.

1903et finissent en 1934.
Le monde littéraire est également présent dans ces correspondances: Camille MaucIair, de 1910 à 1940, Paul Fort, de 1906 à 1927, Jane Catulle Mendés, Elemir Bourges, Léonce Benedite, Maurice Barrès, Charles Morice, de 1908 à 1915, auteur de critiques pertinentes sur Zuloaga, la poétesse Anna de Noailles, au moment où le peintre espagnol fit son portrait en 1913. D'autres lettres nous introduisent dans le monde de la musique et du théâtre: la chanteuse d'opéra Lucienne Bréval, avec qui une amitié assez passionnée est révélée à travers une correspondance échangée entre 1908 et 1914, le compositeur Vincent d'Indy, dont on apprend qu'il alla visiter le peintre au Pays Basque en 1922. Zuloaga s'était également lié avec les deux frères William et Raoul Laparra, originaires de Bordeaux et épris de l'Espagne, l'un peintre et l'autre musicien, auteur de deux opéras ayant pour thème ce pays, qui furent joués à l'Opéra-Comique avec décors et costumes de son frère. Ignacio Zuloaga fit des décors de théâtre et s'intéressait à cette activité à travers son beaufrère Maxime Dethomas. La correspondance des deux frères Laparra avec leur ami espagnol commence en janvier 1908 et se poursuit jusqu'à 1931. Si ces lettres nous révèlent Zuloaga comme un homme courageux et un ami extrêmement fidèle, n'hésitant pas à venir au secours de ceux, artistes ou gens de lettre, qui se trouvaient en difficulté, on est amené à se poser une question au sujet de l'interaction entre la vision de l'Espagne qu'avait le peintre et celle que lui demandaient ses amis français. De la vision nationaliste et passéiste d'une Espagne pittoresque qui impressionna les intellectuels espagnols, Unamuno en particulier, on passe à une option

11

politique et religieuse conservatrice. Emile Bernard et son ami se rangèrent du côté du Franquisme. Bien qu'il n'y ait pas eu de correspondance entre Zuloaga et Degas, Ghislaine Plessier a eu le mérite de rechercher dans les lettres et les textes écrits par des amis des deux artistes le témoignage de leurs rencontres et de l'admiration que le jeune Zuloaga éprouvait pour le peintre français. Ainsi se précisent à travers les textes qui nous sont ici livrés des aspects d'une longue et fructueuse relation surgie au XIXe siècle entre la France et l'Espagne dans le domaine des arts, dont l'histoire, amorcée par
Paul Guinard, reste encore à écrire. Geneviève Barbé Coquelin de Lisle 5 septembre 1994.

12

I LES PEINTRES

ÉMILE BERNARD 1868-1941

En 1886, Emile Bernard est, à Pont-Aven, le précurseur du Cloisonnisme et du Synthétisme. S'inspirant de l'estampe japonaise la grande révélation pour les artistes, il peint des tableaux avec des aplats colorés, cernés, comme dans un vitrail, où la forme est simplifiée, avec un rejet total de la perspective et de la profondeur. C'est ainsi qu'apparaît la synthèse. Sa première rencontre, cette année-là, avec Gauguin est décevante, mais lorsque ce dernier voit, deux ans plus tard, Les Bretonnes dans la prairie de son jeune confrère, il est très impressionné par la dominante jaune vert du tableau. - "Plus on divise le ton, lui explique E. Bernard, plus il perd de son intensité, cela le fait gris ou sale". Gauguin comprend qu'il vient de recevoir la réponse à toutes ses questions. Il exécute alors la Vision après le sermon qui lui vaudra le titre de créateur du Symbolisme. En réalité, il reprend dans sa toile la théorie et le style de Bernard des Bretonnes dans la prairie, après avoir changé uniquement le fond de son tableau qui au lieu d'être jaune vert, devient rouge. E. Bernard, l'initiateur, se sent, en quelque sorte, dépossédé. Son amertume est bien compréhensible. Après avoir mis en application sa découverte et avoir énormément travaillé à Pont-Aven, de 1888 à 1893, en réalisant plus de 300 œuvres (peintures, dessins, aquarelles, gravures, lithographies, sculptures et tapisseries), il n'exploite pas à fond sa méthode. Déçu de se sentir écarté et traversant une crise sentimentale et mystique, il tente de trouver sa voie chez les grands classiques. 11part, en mars 1893, en Italie, au Proche-Orient, puis en Egypte où il épouse, le 1er juillet 1894, une jeune égyptienne, Hanenah Saati. 17

A cause de la santé chancelante de leur fils aîné, Otsi, né le 9 août 1895, les décès presque simultanés de sa sœur Madeleine et de sa grand-mère poussent l'artiste et sa femme à entreprendre un voyage. Après une escale à Messine et avoir visité Naples, ils arrivent à Grenade en août 1896. L'Alhambra enchante le peintre, mais l'hiver venant la situation se complique par suite du froid et du manque d'argent. E. Bernard tombe malade. Sa mère vient à son secours et lorsqu'il est rétabli, il part avec sa petite famille, à Séville, au printemps 1897. C'est là qu'il rencontre, inopinément, I. Zuloaga. Les deux artistes se connaissent déjà puisqu'ils ont exposé ensemble chez le Bare de Bouteville, en 1892. C'est le début d'une longue amitié. Ils sont bientôt inséparables et Zuloaga sera même le parrain de Fortunato, deuxième fils d'E. Bernard, né le 26 février 1897, à Séville. Après avoir tendu vers l'abstraction, E. Bernard pense qu'il faut revenir au concret, en n'entreprenant que des œuvres d'après nature, tout en laissant le champ libre à la composition. En réhabilitant la forme, la perspective et l'anatomie, il va ainsi à contre-courant de l'art abstrait qui connaîtra plus tard en France sa fulgurante ascension. Or, Zuloaga partage entièrement son point de vue ce qui ne fait que conforter le peintre français dans son argumentation. Tandis que ce dernier va demander son inspiration aux Italiens du Quattrocento, I. Zuloaga va se tourner vers ses maîtres espagnols. De toutes façons, E. Bernard serait revenu, tôt au tard, au concret. Dans son tableau Femmes sortant du bain, peint au Caire en 1893, le modelé des corps et la perspective montrent le retour vers une peinture plus classique. A son retour au Caire, il met en application ses théories entrevues en Italie et en Espagne dans de grandes toiles Les Fellahs au travail (1898) ou La Corvée (Luthi 567) ; Les femmes puisant de l'eau dans le Nil (1898-1902) (Luthi 568) et les Prostituées du Caire (Luthi 569), tableaux peints d'après nature avec le souci d'harmoniser la Beauté de la Forme, chère aux Grecs, avec la Beauté de l'Esprit, du spirituel chrétien. Il réintroduit ainsi la spiritualité dans l'Art, négligée depuis la Renaissance, au profit des recherches uniquement formelles de lumière et de couleur.

18

(Archives Cdt M.A. Bernard-Fort) Alcade de Guadaire 22 Fév. 98

Mon cher ami, Je vous demande bien pardon de n'avoir pas répondue (sic) avant, mais il vaut mieux tard que jamais. Vos lettres(l) m'intéressent et m'encourage (sic) beaucoup; car c'est si rar (sic) de trouver des gens avec des sentiments et un cœur d'artiste comme vous. Je crois avec le plus grand plaisir que de pouvoir jouir des choses belles. Je suis vraiement (sic) vous exagérez dans votre opinion sur moi, ; car je me trouve très inférieur à ce que vous pensez de moi. De toutes façons je travaille toujours car j'adore cela; car c'est mon rêve; j'aime la peinture avec tous (sic) mon cœur. Je viens d'acheter pour 60 frs le plus beau Zurbaran(2) que vous puissiez vous imaginer; c'est le portrait d'une Cibèle. Je l'aime mieux que ceux du Musée Ge vous enverrais (sic) une photographie). Est-il énergique Zurbaran ? Quel beau peintre ! Je le trouve plus ferme que Velasquez, plus naff, Espagnol. Velasquez est de tous les pays (c'est le complément). On vient de placer au musée le fameux portrait du Greco(3) (par lui-même) qui était au Palais de San Telmo. L'Infante a eut (sic) la belle idée de le laisser au musée, pour que ce peuple si antiartistique le regarde bêtement, ou plutôt ne le regarde pas; car voici bientôt 20 jours qu'il est placé; et, à ce qu'il paraît je suis la 2ème personne qui l'ait regardé. Un étranger et moi. Que faites-vous, mon cher ami, travaillez-vous beaucoup? Je crois que votre voyage en Espagne vous a fait beaucoup de bien; je crois que vous êtes devenue (sic) plus coloriste, plus sobre, plus sincère, plus peintre. Quel dommage que vous n'ayez pas vu le Musée de Madrid! J'ai cherché à Séville partout de la terre de Séville (il n'yen a pas), mais je vous (en) ferais (sic) envoyer de Madrid. Je vous enverrais (sic) aussi le tableau promis. Je vais envoyer cette année deux tableaux à Paris(4) (voir l'effet qu'ils produisent). Richon Brunet(5) a fait un tableau intéressant. 19

Je serais si heureux, mon cher ami, que nous nous retrouvions une autre fois; car je crois que nous nous comprenons; et je vous considère comme un vrai ami. Voulez-vous présenter mes amitiés et respects à votre femme. Et vous, mon cher ami, recevez une forte poignée de mains (sic) bien amicale; et croyez que je ne vous oublie pas jamais (sic) dans mes prières.
Ignacio Zuloaga 17 Orellana Alcala de Guadaira(6) (por Sevilla) (1) Après son retour au Caire par Cadix au printemps 1897 et la mort de ses deux fils Otsi et Fortunato, suivie de celle de son troisième fils Odilon, Emile Bernard se plonge dans le travail. Il brosse des décors de théâtre et, collabore aux principales revues égyptiennes de l'époque: La Nouvelle Revue d'Egypte, Le Lotus et tArte. Lui-même fondera, en 1903, une revue de poésie: Le Parnasse Oriental. En outre, il peint de nombreuses toiles et n'oublie pas de correspondre avec ses amis, comme en témoigne cette première lettre connue, datée du 22 février 1898, entre les deux artistes. Cette même année, I. Zuloaga remporte une première médaille à l'Exposition d'Art de Barcelone avec la Veille de la Course de taureaux (LF 89). Mais surtout, il découvre Ségovie, grâce à son onele Daniel, cette belle ville castillane qui aura tant d'influence sur son œuvre. (2) Le peintre basque continue à enrichir sa collection de tableaux espagnols. Cette fois-ci, il a acheté un tableau qu'il croit être de Zurbaran représentant non une "Cibèle", mais plutôt une Sybille (p. Lafond, les Arts, février 1904). (3) En 1897, à Séville, E. Bernard avait admiré à San Telmo ce portrait du Greco vêtu de noir... "Par la sensibilité nerveuse, la distinction et l'extrême subtilité du caractère, l'œuvre est unique. Le Titien avec les splendeurs dorées de sa palette crépusculaire n'a rien produit de plus parfaitement chantant que ce portrait noir, blanc et gris". Consécration suprême sous la plume du peintre, si admiratif des Vénitiens. (E.
Bernard, Souvenirs d'Andalousie). (4) I. Zuloaga a décidé d'envoyer "deux tableaux à Paris". De son côté, E. Bernard l'encourage en écrivant du Caire, en mars 1898. - "Il est évident que Paris seul vous serait bon, car ailleurs on ne vous

comprendrait pas. C'est la ville des artistes quoiqu'on en dise, et s'il y fourmille nombre de rapins et de prostituées, c'est quand même seulement en elle qu'un homme de mérite a quelque chance d'être estimé. Il y a à Paris un vrai centre d'intellectualité, dont il ne faut pas faire fi, car il consacre... Je ne sais si je me trompe mais je m'éloigne de plus en plus 20

de tout ce qui peut faire de la peinture un joujou, un crépon japonais, un panneau de paravent. Vous qui avez compris comme moi toutes ces choses depuis longtemps et qui ne les pratiquez plus, également, vous qui avez dans l'Espagne votre patrie, comme moi dans la Flandre, la mienne, senti et retrouvé le génie de votre race, vous qui avez aimé notre Manet, votre Goya, Velasquez, Zurburan, la peinture sobre et sombre, vous pourriez, il me semble, en tentant à Paris une exposition, jeter une première idée de réforme, de retour aux grandes traditions picturales". Le conseil fut suivi, puisque Zuloaga expose au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1898 et en 1899. Quant à Emile Bernard, sur l'insistance de son mécène le Comte Antoine de la Rochefoucault qui lui versait une pension mensuelle -, il va à Paris en 1901, y reste trois mois, le temps d'exposer à la Galerie Vollard. Ce n'est qu'en 1904 qu'il revient définitivement en France, afin d'y faire connaître son œuvre davantage, après son triomphe au Salon des Orientalistes en 1902. (5) Richon-Brunet est un ami de Zuloaga qu'il rencontre dans l'atelier de Gervex en 1890. (Le peintre basque se lie aussi d'amitié avec ToulouseLautrec, Blanche et Maxime Dethomas.) L'artiste français, peintre de marines, figure au Salon des Artistes français. Il est membre de la Société Nationale des Beaux-Arts depuis 1894 et obtient en 1900 (Exposition Universelle) une médaille d'argent. (6) De 1896 à 1898, Zuloaga fait de longs séjours à Séville ville animée et pittoresque. Il se mêle au peuple gitan et évoque dans ses tableaux, les fameuses danseuses de flamenco. C'est sa période de l'Espana Blanca. Passionné par les courses de taureaux, il torée dans l'arène, sous le nom du "Pintor", mais sans grand succès. Il change plusieurs fois de domicile, mais habite, un certain temps à Alcala de Guadaira ou des Boulangers, à cause de son pain réputé et dominé par une forteresse arabe qui était considérée comme la clef de Séville, distante d'une dizaine de kilomètres. Cette vie de bohème se termine, en 1899. En effet, il épouse, le 18 mai, Valentine Dethomas, sœur de son ami Maxime.

21

(Archives du Cdt M.A. Bernard-Fort)

Séville le 24 juin 98 Mon cher ami, Mils (sic) pardon (sic) de ma négligence; mais bien des malheurs me sont arrivés depuis. La mort de mon grand-père. Des malades dans ma famille. Et puis surtout le manque d'argent(1) qui m'a obligé à sacrifier 3 heures par jours (sic) dans une besogne très embêtante (écrire des lettres pour un de mes amis; enfin répondre à ses affaires), mais je préfère cela à profaner l'art (comme font la plupart). Il vaut mieux être n'importe quoi que de faire du commerce; avec la chose la plus belle après Dieu: L'art. J'ai exposé à Paris 3 tableaux(2) : l'un (mon portrait) dont Arsène Alexandre a fait un grand article au Figaro. J'ai exposé à Barcelone(3) mon grand tableau que j'ai fait l'hiver dernier. On m'a donné la première médaille et Rusifioll'a acheté pour en faire cadeau au musée de Sitges (près de Barcelone) ; mais très bon marché, à peine les frais (sic). Je fais maintenant un autre, une réunion de 7 jeunes filles avec mantilles(4) qui se promènent (comme fond du paysage très simples (sic). Le tout noir, blanc et vert. Une harmonie très sobre. Peut-être une folie; mais je vais tacher (sic) d'y réussir. Après je pense faire une réunion (ou repos) de chasseurs. Enfin deux tableaux sont ceux qui me préoccupent. Je ne vous oublie pas, mon cher ami. Tout d'abord je prie pour vous; et cause très souvent de vous avec le cher Don Leandro (qui vous aime bien) et je pense toujours à vous envoyer le tableau promis; mais je veux que ça soit quelque chose qui me plaise. Je suis bien content de penser que nous pourrons nous revoir l'année prochaine. Viendrez-vous par ici ? Oui, mon cher Bernard, nous sommes ruinés en Espagne; c'est horrible de voir la misère que produit les guerres(5). Nous sommes pauvres; les Américains sont riches. Ici c'est un pays où l'art existe par nature (par conséquent ruinés (sic) à côté d'un pays civilisé), selons (sic) le mouvement moderne 22

stupide, commercial et industriel et par conséquent anti-artistique. Les effets de la guerre vont être terribles. Mais enfin l'Espagne conserve encore cet air (illisible) qui est beau vraiement (sic). Je crois être obligé bientôt de partir pour Cuba. Dieu m'aidera. Comme je serais heureux de voir votre tableau car je crois en vous sincèrement. Vous êtes très artiste et suis sure (sic) votre exposition à Parls(6) sera un grand succès (pour les artistes). Je vous le souhaite; bien du cœur car je vous aime comme un frère. Ecrivez-moi et croyez, je vous prie à ma vraie fraternité

envers vous.
Que votre nouveau fils(7) ait une bonne destinée et que Dieu le bénisse, je le souhaite de tout cœur. Toutes mes amitiés et respects à votre femme; et vous, mon cher Bernard, croyez moi votre meilleur ami. Ignacio Zuloaga Luchana 10 Sevilla (1) I. Zuloaga a eu des débuts difficiles, comme en témoigne cette lettre d'E. Bernard à Andrée Fort (Madrid, 13 août 1932). Il écrit à propos du peintre basque: Séville en 1896, alors qu'il achetait dans les foires des tableaux anciens pour les revendre et en tirer son existence. Tout cela le place très haut; mais l'artiste et le croyant valent plus en lui encore que l'homme exemplaire. L'artiste ne se croit pas arrivé au sommet; il se considère comme un étudiant, toujours à la recherche de la perfection. Il est cependant le plus fort de notre époquelt. Telles seront désormais leurs relations. Une amitié réciproque faite d'admiration mutuelle étayée par une recherche similaire dans le domaine artistique. Mais si la confiance est absolue du côté de Bernard, Zuloaga nuance son amitié d'un soutien bienveillant, comme s'il avait pressenti son ascension et les succès éphémères, voire les échecs, de son ami.

-

It... Il

a commencé très pauvrement, comme je l'ai vu moi-même à

23

(2) D'Andalousie, Zuloaga envoie à Maxime Dethomas qu'il avait connu en 1890 dans l'atelier de Gervex, quatre toiles pour les présenter à la Commission d'admission de la Société Nationale des Beaux-Arts : deux sont refusées (une maison espagnole et une danseuse) ; deux sont acceptées: n° 1285 Mon portrait en chasseur et n° 1286 Les mines de Somorrostro (LF 71). Dans une lettre à Maxime, datée du 5 avril 1898, il connaît déjà le verdict:

- "C'est bien triste, écrit-il, d'être obligé de se faire juger par ces gens
crois que cela m'encourage"

(que quelque fois (sic) sont trop durs)". Combatif et volontaire, il ajoute: "Mais, heureusement. cela ne me désespère pas au contraire, je

-. Où

a-t-il exposé

le Paris le 3ème tableau

dont il parle dans sa lettre à E. Bernard ? (3) Il s'agit de la Veille de la course de taureaux (LF 89). Première médaille à l'exposition de Barcelone de 1898, ce tableau fut acheté par Rusinol, puis refusé à l'Exposition Universelle de 1900, exposé à Bruxelles en 1900 et acheté par l'Etat belge. En échange, Zuloaga donna à Rusinolle Partage du vin (LF 115). Cette toile dont l'artiste est "content, car je n'aurais jamais crue (sic) que ça ferait une chose si bien et si originale" (lettre à M. Dethomas d'Eibar, 10 mai 1898) a donc eu un parcours mouvementé. (4) Zuloaga désigne vraisemblablement son tableau intitulé Quatre femmes près de la mer, peint à Ségovie, en 1899. Outre quatre jeunes femmes portant des mantilles, on distingue d'autres formes au fond. Deux lévriers, au premier plan. (LF 99). L'artiste a dû modifier sa composition initiale comportant sept personnages et terminer sa toile qu'en 1899. Il peint, en 1905, une réunion, non de chasseurs, mais de Quatre buveurs (ou le déjeuner basque) (LF 203), aujourd'hui au musée de Berlin. (5) En 1898, l'Amérique soutient Cuba dans son désir d'indépendance. Par la paix de Paris, l'Espagne renonce à ses droits de souveraineté sur Cuba qui devient un Etat libre et elle cède aux Etats-Unis les Philippines et Porto-Rico (10 décembre 1898). Choc terrible pour l'Espagne en plein marasme économique. I. Zuloaga écrit à Maxime Dethomas (l0 mai 1898). - "Tu comprends qu'avec le change à liS, c'est impossible que j'aille à Paris. Nous sommes foutus, mon vieux, ici les Espagnols". (6) E. Bernard n'expose pas à Paris en 1898, mais en mars 1899, à la Galerie Durand-Rueil,rue Lepelletier, sous le nom du Groupe ésotérique, sans grand succès, une tapisserie et un panneau de marqueterie. (7) En 1898, naît son troisième fils, Odilon, prénommé ainsi en souvenir de son ami, Odilon Redon. L'enfant, filleul du comte A. de Rochefaucauld, était, écrit son père, "beau, fort, plein de vie, mais une entérite remporta bientôt, comme ses frères", le 11 avril 1900, moins de deux ans après sa naissance. Il écrit à sa mère, le même jour

24

(Archives du Louvre) : "Après avoir tout fait pour le sauver le 3ème enfant m'est arraché comme les autres. C'est une fatalité, une misère, une douleur, un sort.. Je ne comprends plus rien de rien et l'espoir seul de Dieu me sauve du désespoir".

25

[mai ou juin 1902]

Cher ami Merci de votre excellente lettre et de l'heureuse nouvelle(l) que vous m'annoncez concernant Madame Zuloaga. Croyez que je suis heureux d'apprendre que vos désirs sont comblés et que mes vœux sont pour l'heureuse délivrance de la mère et un plaisir constant dans votre paternité. Vous allez goûter là la plus grande joie de créer (sic). Cependant il y a tant de peines à affronter en

cette voie que je vous souhaite courage en même temps que plaisir.
Presque en même temps que votre lettre je recevais de Madrid le Goya- Los Capricos (sic)(2). N'espérant plus votre réponse et craignant de vous déranger de vos occupations j'avais écrit directement pour avoir le livre. Je l'ai, ne prenez donc nulle peine à cet égard. Je travaille beaucoup et suis très heureux d'apprendre que vous en faites autant. Votre palette simplifiée cela est de bon augure et vous mènera dans des choses encore plus graves et grandes j'en suis sûr. J'ai trouvé le Goya admirable, surtout les eaux-fortes teintées. Comme on peut obtenir avec du blanc du gris et du noir des merveilles. Toutefois je remarque une chose, c'est qu'en peinture cela doit s'obtenir plutôt par la couleur que par le noir qui est souvent un ennemi de la coloration. J'ai fait une grande toile, la descente de croix(3), avec du noir de calane, de l'ocre jaune, de l'outremer et de l'ocre rouge puis risqué une laque (rarement) cela est devenu d'un fort beau relief, mais peut-être trop découpé: en voici une petite photo avant la conclusion. Bien à vous. Travaillez bien(4) et présentez à Madame mes respectueuses affections. Votre ami E. Bernard
Beth el Baabrie Le Caire(5) (1) "L'heureuse nouvelle" dont parle E. Bernard est la naissance de Lucie, premier enfant de Zuloaga. En voici l'extrait de naissance : Extrait d'état-civil Mairie de Bordeaux Le 18 mai 1902, devant nous Blaise Montaudon, adjoint, Ignacio Theodora de Zuloaga, âgé de 31 ans, artiste peintre, 102 rue Ste Catherine, nous a présenté un enfant du sexe féminin, née chez lui le 15 26

mai 1902 à 8 heures du soir, de lui déclarant et de Marie-Valentine Dethomas, âgée de 26 ans, son épouse, sans profession, enfant à laquelle, il donne les prénoms de Lucia Marie-Louise. Témoins: Chaumet Gustave, 72 ans, armateur, 10 place Peyberland. Vignerte Marcel, 41 ans, avoué, 26 cours du XXX Juillet. A noter que les Zuloaga habitaient au 102 rue Ste Catherine, dans un immeuble appartenant à la famille Thierrée-Dethomas, donc apparentée à l'épouse du peintre. D'autre part, grâce à la naissance de Lucia, cette lettre est datable de mai ou juin 1902. E. Bernard souligne la grande joie de créer", mais aussi "les peines à affronter". Il sait, hélas, de quoi il parle puisque ses trois premiers fils sont morts: en 1897, Otsi à l'âge de 2 ans et Fonunato à quelques mois; en 1900, Odilon âgé de 2 ans. Cette même année naît Antoine (1900-1973) et en 1902, Irène (1902-1990). (2) E. Bernard admire les Caprices de Goya et la profondeur des noirs, cependant, il trouve qu'en peinture, il est préférable d'employer, ainsi qu'il le fait dans sa palette, la "couleur". (3) Cette Descente de croix n'est pas mentionnée dans le Catalogue de l'Oeuvre peint de J J. Luthi. Le tableau a vraisemblablement disparu, à moins qu'il n'y ait confusion sur le titre. En effet, en 1898, E. Bernard a peint une grande toile (200 x 250) intitulée St Longin debout près du Christ en croix. Elle fut exposée en 1899 au Salon d'Art religieux à Bruxelles. (4) Zuloaga travaille, à Bordeaux, dans le studio du marchand de tableaux, Monsieur Imberti. Il prépare trois tableaux pour le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts, mais finalement, quoique sociétaire, il n'y exposera pas en 1902. Ce sont Jeune fille assise avec un chien sur les genoux (LF 148) ; Fillette assise (LF 150) et Fillette assise, vêtue d'une robe rose (LF 151) (5) Au Caire, Emile Bernard habite avec sa famille dans le quartier de Darb-el-Guénénah. Il ya loué le palais vétuste de Beit-el-Bahri (ou Beth-el-Baabrie) qui fut, dit-on,le harem de Mohamed Ali. "C'est une véritable trouvaille, écrit-il, à sa mère. Il est situé dans un quanier actuellement fort délabré et dont la ruine m'enchante. Ce quartier était autrefois le plus riche du Caire. Les propriétaires de marque y avaient leurs palais et leurs jardins. Beys et pachas pour la plupan ont suivi la mode et se sont retirés dans des immeubles européanisés dont on a nanti le Caire depuis cinquante ans. Ils ne font aucun cas de ces constructions anciennes qu'ils ont abandonnées et vendues à vil prix à des Syriens, des Grecs ou des Arméniens... Je suis dans une de ces belles maisons et sa noble architecture est pour moi l'égale d'un rêve... "Auriant en décrit dans Visages du monde (1941, n° 47, p. 14)" les salles immenses décorées d'arabesques, dallées, comme des damiers, de marbre blanc et noir, plaquées de mosaïques ou de revêtements de marbre verdi par le temps" et il ajoute "ses peintures y trouvaient leur

27

cadre naturel". En effet, E. Bernard conçut dans ce décor superbe trois de ses plus belles toiles: F el/ahs au travail ou la corvée (Luthi 567), Femmes au bord du Nil (Luthi 568) et les Prostituées du Caire {Luthi 569)en 1898. Elles forment une série complète de la vie quotidienne en Egypte à la fm du 19ème siècle etne représentent qu'une petite partie de sa production pendant le séjour de l'artiste au Caire, de 1893 à 1903.

28

[Printemps/été

1904]

Cher ami Voici bien longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles. Venu à Paris cette année je comptais vous rencontrer; mais vous n'aviez rien au Salon(l), ce qui m'a fait conclure que vous étiez à l'œuvre encore en Espagne(2). Je ne me suis pas fixé à Paris, mais à Tonnerre(3) dans la Bourgogne. Le pays est très joli etj'y fais du paysage pour me reposer un peu des grands tableaux. J'ai rapporté beaucoup de ceux-ci d'Egypte et de Venise. L'année dernière à Venise(4) j'ai vu votre exposition qui était fort belle - ce qu'il y avait de meilleur - et vous ai bien défendu, puis vous êtes venu, mais j'étais déjà reparti pour le Kaire (sic)(5). Où êtes-vous maintenant? J'espère que par l'entremise
d'Eibar cette lettre ci (sic) vous trouvera.

Je dois partir en Allemagne en septembre(6), pressé par le besoin d'argent je vais aller à Berlin et à Munich faire exposition de mes travaux de Venise. Pourriez-vous me fournir l'adresse de quelques marchands ou amateurs qui vous sont amis et me recommander à eux. L'estime que vous faites de mon travail et moi celle que j'ai de votre amitié me poussent à vous demander ce service. Au cas où ma lettre vous parviendrait en retard vous pourrez toujours, passé le 15 septembre me répondre en poste restante à Berlin. Mais j'espère que vous l'aurez aussitôt. Je pense que vous travaillez beaucoup et êtes heureux. Mes enfants (une fille, un garçon vont très bien (7). Et votre petite fille et madame Zuolagaet sa famille? Rappelez-moi au bon souvenir de tous et croyez à ma sincère amitié Emile Bernard 29 roe St Pierre Tonnerre (8) Yonne France
(1) En 1904, Zuloaga Beaux-Arts à Paris, tableaux Préparatifs Andalouse (LF 165) à Londres, Glasgow, n'expose pas au Salon de la Société Nationale des alors que l'année précédente s'y trouvaient trois pour la Course de Taureaux (LF 157) ; Gitane et et Un mot piquant (LF 158). Par contre, il expose Rome et Düsselfort où il remporte un vif succès.

29

Aussi, E. Bernard n'a pas pu le rencontrer à Paris et ce détail penn et de dater cette lettre. (3) En février 1904, E. Bernard quitte définitivement l'Egypte et, retourne en Europe en disant à ses amis: "Je quitte l'Egypte, j'abandonne cette terre qui a mangé dix ans de ma vie et où j'ai vécu mes émotions les plus douces et les plus profondes..." Au printemps, après avoir passé un mois à Aix où il rencontre Cézanne, il s'établit à Tonnerre avec Andrée Fort, Antoine et Irène (les deux derniers enfants qu'il avait eus avec Hanenah) dans une maison louée à un de ses amis, Jacques Tassel. "Le pays très joli" lui inspire de nombreux tableaux, en particulier des paysages. Une de ses plus belles réussites est le Repos à Tonnerre (Luthi 655) où il place derrière le personnage, une vue de Tonnerre avec ses églises et ses rues escarpées. (2) Effectivement, Zuloaga passe le reste de l'année en Espagne à Séville, puis à Madrid pour les fêtes de Saint Isidore. Il se rend aussi à Ségovie, Eibar, Logroflo et en Alava. Quant à Séville, il s'y trouve régulièrement au printemps afin d'assister à la "feria" en mars/avril. Il possède d'ailleurs dans le quartier gitan, un atelier, rue de la Feria où se retrouvent les artistes français, ses voisins: les "picadores" et les "toreros", les gitanes et les danseuses de flamenco dont il apprend le langage. Son nom apparaît sur les affiches des corridas sous le surnom "le pintor". son professeur est Manuel Carmona. En réalité, il torée assez mal, mais gardera toute sa vie une grande passion pour les taureaux et les corridas. En outre, Séville lui inspire de nombreux
tableaux. ,

(4) Zuloaga a, en effet, exposé à Venise en 1903 où il obtient la médaille d'or pour ses Danseuses espagnoles (LF 168). Y figuraient également Tia Luisa (LF 129) ; El Santero (LF 163) ; Les buveurs (LF 152) ; Picador (LF 169) ; Tentation (LF 112) ; l'Attente (LF 135) ; Jovencita (LF 143) ; Gitane en blanc (LF 166). . Vittorio Pica, écrit en

1904,dans l'Emporiumde Milan:

- "L'apparition à la Sème exposition de Venise de ce peintre vigoureux fut une surprise et une révélation pour le public italien. Il se choqua au

début par ce qu'il y a de rude et même de brutal dans son art, mais il se
laissa rapidement conquérir par son réalisme qui subjugue ainsi que sa puissante originalité... ceux qui n'arrivent pas à sympathiser avec sa vision spéciale et toutjours objective de types et de scènes parfois triviales et cruelles ne peuvent faire autrement que d'admirer ces toiles de caractère si espagnol et de reconnaître qu'avec lui est renouée la grande tradition des Zurbaran, Velasquez et Goya". Quant à E. Bernard, il a choisi son camp, celui d'être un "inconditionnel" du peintre, en écrivant "je vous ai bien défendu". (5) E. Bernard a vu l'exposition avant octobre 1903 puisqu'il retourne au Caire à cette époque. Il venait de passer huit mois à Venise dans l'appartement du Campo delle Gatte de son ami Charles Martel. Andrée 30

Fort venait de lui donner une fille, Emilie-Andrée, "une belle et forte enfant" dit son père. Malheureusement, le bébé meurt en aôut d'une entérite compliquée par l'extrême chaleur de l'été. Dans l'Aventure de ma vie, l'artiste écrit: "Nous dûmes porter sur une gondole le petit cercueil au Campo Santo des enfants, et ce fut pour nous une grande

douleur".

(6) Effectivement, Emile Bernard fait un voyage en Allemagne, en septembre 1904 tant pour ses affaires, c'est-à-dire exposer ses œuvres, que pour y rencontrer I. Zuloaga. Parti de Lille le 27 septembre, il est à Bruxelles le lendemain, puis va à Dusseldorf, Berlin, Dresde, Nuremberg, Munich où il rejoint son ami ; enfin Francfort, soit un peu plus de quinze jours. De Munich, il écrit à ses parents, le 12 octobre, date à laquelle Zuloaga n'est plus avec lui:

-

"Depuis que je suis à Munich, je n'ai pu m'occuper d'aucune affaire;

Zuloaga me manque, car il est fort difficile de se présenter soi-même, en outre il faut que quelqu'un de déjà posé vous signale à l'attention. J'ai la conviction fondée que Zuolaga n'est pas un esprit mesquin ou arriviste; il travaille et c'est là qu'il se fait jour. Il a beaucoup de relations, c'est vrai, mais son mérite n'en est pas moindre, en outre il est vrai et généreux dans ses sentiments. Sans doute, j'ai trouvé autrefois des gens très épris de mon art, comme Vincent, comme Gauguin qui ne se sont pas bornés à me dire que j'étais appelé à faire quelque chose; ils ont fait plus; ils ont profité de mes recherches d'alors; mais maintenant quand même Zuloaga en profiterait, je ne crois pas qu'il le fasse malhonnêtement, il imprimerait à cela sa marque individuelle, qui est bien différente de la mienne. Mais en me frayant le chemin, il prouve toujours sa droiture d'amitié, et je crois en lui comme peintre et comme ami... J'ai mon idéal, comme Zulo a le sien; et moi ou lui descendrions de notre acquis si nous nous transformions l'un en l'autre. Quant aux questions commerciales elles ne sauraient en art marcher sur le pied de la concurrence ; les producteurs étant de naturels différents, les productions sont nécessairement dissemblables et s'adressent à des esprits qui ne sont plus les mêmes". Cette lettre nous prouve la notoriété grandissante de Zuloaga. A Dusseldorf et à Brème, en particulier, il expose dix-huit tableaux dont le Maire de Torquemada (LF 175) et la presse locale est très élogieuse, en écrivant: - "La palette de Zuloaga possède des rouges lie de vin, des bruns bistres, des jaunes paille et des verts olive qu'il a crées lui-même et qui tantôt clairs, tantôt sombres sont toujours utilisés en un accord harmonieux... chez lui, tout est mouvement comme s'il avait épié avec une tension extrême la réalité elle-même" (Heymel, Bremen Tageblatt.20 novembre 1904) Quant au critique de l'Indépendance belge, il parle de "trois chapelles consacrées par un privilège spécial à trois personnalités

31

exceptionnelles: la chapelle de St Menzel, la chapelle de St Zuloaga et la chapelle de St Rodin... Zuloaga est essentiellement le peintre de Carmen de d'Escamillo". Enfin, en France, A. Marguillier souligne dans la Gazette des BeauxArts,le 1er novembre 1904, qu"'on a fait à Zuloaga qui a enfin renoué la tradition de la bonne peinture en Espagne et revendiqué l'héritage si longuement dédaigné de Goya, l'honneur d'une salle particulière que remplissent dix-huit de ses grandes toiles où revit l'âme tragique et sensuelle de l'Espagne". Le peintre, porté aux nues en Allemagne, peut être une recommandation précieuse pour Emile Bernard, grâce à sa notoriété auprès des critiques et des marchands. Aussi, celui-ci lui demande, avec simplicité, "l'adresse de quelques marchands ou amateurs qui vous sont amis et de me recommander à eux". D'autre part, il ne met pas une minute en doute la sincérité de son ami et le décharge de tout soupçon de plagiat, car leur façon de peindre est très différente. (7) En 1904, Antoine a 4 ans et Irène 2 ans (8) Emile Bernard et sa famille habite d'abord au 29 rue St Pierre à Tonnerre. Dans l'Aventure de ma vie, il décrit ainsi sa maison: - "Notre installation ne fut pas longue, car notre nouveau domicile était loin de ressembler à mes anciens palais du Caire. C'était une petite construction composée de deux étages, avec une pièce à chacun. Le second, qui était le grenier, fut changé en atelier à mon usage. Nous commençâmes par coucher à terre, sur des matelas, puis j'achetai un lit et une vieille maie qui pourrissait dans un poulailler. Après vinrent quelques chaises, une table, etc... J'avais résolu de me monter peu à peu, selon la place et selon l'occasion, car je ne voulais que de vieux meubles bourguignons. C'était facile, partout on s'en défaisait à vil prix ou on les vendait pour les brûler". Très vite, il s'habitue à la vie provinciale et s'enthousiasme pour le charme de Tonnerre, "une fort gracieuse petite ville, en pente sur une coUine (dite de St Pierre). On y voit des maisons de la Renaissance et deux églises gothiques. De la colline St Pierre la vue s'étend sur une vallée qui revêt quatre teintes par an. L'hiver, elle est blanche de neige, au printemps, verte de la pousse des blés; en été, toute blonde; puis les labourages de l'automne la font rouge du sang de la terre". On comprend qu'avec un tel spectacle sous les yeux; il se soit mis à peindre des paysages, si changeants selon les différentes saisons de l'année.

32

A Monsieur Ignacio ZUloaga Saint Médard en lailles (barré) Gironde (1) Café Paris 6 calle la Victoria Madrid de E. Bernard 5 vico Gagliardi Naples

Une vue de Naples (2) qui vous donnera une faible idée du pittoresquede la ville E. Bernard Carte postale représente le Vicolo deI Pallonetto a Santa Lucia.
(1) E. Bernard avait d'abord envoyé cette lettre à 5t Médard en Jailles (sic) et non 5t Médard-en-Jalles, propriété des Dethomas, située entre Mérignac et Bordeaux. Zuloaga y fit de fréquents séjours. Construite auprès d'une poudrerie, aujourd'hui vendue et devenue l'école du village, cette demeure avait l'allure d'un petit château parmi les pins. Mais, à cette époque, le peintre se trouvait à Madrid, au café de la Paix, d'où la seconde adresse - et la bonne - sur la lettre. Après les succès de ses expositions tant en Allemagne qu'en Italie (à Rome), ses amis de Madrid lui offrent un banquet le 13 décembre 1904. Autour de lui, se trouvent Azorfn, les Baroja, Marquina, Maeztu, Rusiftol et Salaverria pour ne citer qu'eux. La date est importante, car elle marque la reconnaissance de l'œuvre du peintre dans son pays natal et, ce, pour la première fois. (2) Après son voyage en Allemagne, E. Bernard a passé l'automne à Tonnerre, puis décide "pour ne point exposer brusquement les enfants aux grands froids de France" de partir pour Naples. "Nous y louâmes un

bon appartement meublé, avec terrasse, près du musée, au Vico Gagliardi... J'avais pour mon ouvrage, deux pièces à part où je pouvais
recevoir mes modèles. Cette fois ce furent des mendiants. Je les allais chercher dans les rues et les amenais à mon logis". (L'aventure de ma vie). Il emploie une nouvelle technique en se servant, comme Tintoret ou Léonard de Vinci, de "tempera" pour préparer le dessous de ses tableaux qu'il termine en glaçant avec des couleurs transparentes à l'huile. Grâce à ce procédé, on conserve la luminosité des teintes sans les mélanger et, surtout la faculté de les étendre sans blanc, celui-ci étant en-dessous. Le pittoresque de la ville, déjà visitée en juillet 1896, l'enchante et lui inspire plusieurs tableaux: Scène de rue napolitaine (Luthi 658) ; Procession à Naples (Luthi 659) ; Membre d'une confrérie napolitaine (Luthi 660) ; Un napolitain (Luthi 661) et un Jeune cuisinier napolitain (Luthi 662).

33

Le peintre visite les églises, les vieilles rues - démolies depuis - et surtout le Musée des Antiques, célèbre par ses statues et ses fresques pompéiennes. Il s'intéresse tout particulièrement au musée de peintures, fermé par suite des déprédations du conservateur. Grâce à ses relations avec Benno Geiger, membre de la commission romaine nommée à cet effet, il obtient la nomination d'un nouveau conservateur, Angelo Conti. Puis de Naples, il se rend au Mont Cassin où son ami Verkade, peintre à Pont-Aven rattaché au groupe des Nabis puis devenu moine bénédictin, travaille à de grandes fresques religieuses, sous la direction du Père Denis Lenz, fondateur de l'école de Beuron (Bavière). En dépit du froid très vif dans les Abruzzes en janvier 1905, il admire le puits de Bramante. En' mars, Andrée met au monde une autre petite fille qui reçoit le prénom de Milandre, combinaison de leurs deux noms, puis retour en France par mer. De Marseille, E. Bernard rend une nouvelle fois visite à Cézanne qui, écrit-il, "se montra fort amical et voulut venir saluer Andrée et les enfants. En le quittant j'eus le sentiment que je le reverrais plus" - Effectivement, Cézanne meurt peu après, le 23 octobre 1906, à l'âge de 68 ans. En mars 1904, lors de sa première rencontre, E. Bernard fait le portrait de Paul Cézanne (Luthi 663) car le vieux maître a pris en amitié le jeune peintre qu'il appelle "confrère". En outre, après l'installation définitive d'Emile Bernard en France, leurs échanges d'idées et de considérations esthétiques se poursuivent par lettres. Emile Bernard se considère "comme le fils spirituel et véritablement respectueux de mon vieux maître", écrit-il à Andrée Fort peu de jours après l'enterrement de Cézanne. Il ajoute "j'ai toujours écrit, lutté, parlé pour justifier ce vieil oublié de l'impressionnisme et mener sa gloire au plus haut quoique je n'eusse rien à en tirer... Je n'ai pas un seul de ses tableaux (E. Bernard ne possédait qu'une aquarelle de Cézanne représentant la Montagne Ste Victoire vue de son atelier) et tout ce que j'ai écrit et publié à mes frais ne m'a rien rapporté. J'ai voulu simplement rendre la justice à l'œuvre de Cézanne que j'ai réclamée au monde... et qui sera plus tard, lorsqu'elle atteindra définitivement la gloire, un terrain d'exploitation pour les marchands de tableaux du monde entier". Jugement prémonitoire du "cas Cézanne", totalement objectif et désintéressé. Dès 1889, E. Bernard avait été son premier admirateur en écrivant dans les Hommes d'Aujourd'hui un article illustré d'un portrait dessiné par Pissarro. En 1912, il publie Souvenirs sur Paul Cézanne et Lettres inédites Paris, éd. G. Michel) ; en 1925, Sur Paul Cézanne Paris, éd. G. Michel) et en 1926 d'autres Lettres de Cézanne avec celles de Van Gogh, Gauguin, L. Bloy, E. Bourges, O. Redon (imp. à Tonnerre par M.A. Bernard-Fort). Toutes ces publications montrent l'influence exercée sur lui par Cézanne qui l'encouragea toujours à regarder la nature, car "l'œil s'éduque à son contact" (lettre de Cézanne à E. Bernard 34

du 25 juillet 1904), à travailler sur le motif et à étudier les maîtres, en particulier les vénitiens et les espagnols. Il écrit le 23 décembre 1904 : "J'ai reçu votre bonne lettre datée de Naples... oui, j'approuve votre admiration pour le plus vaillant des vénitiens; nous célébrons Tintoret... le jour où vous les tiendrez (vos moyens d'expression), soyez convaincu que vous retrouverez sans effort et sur nature, les moyens employés par les quatre ou cinq grands de Venise". Et dans son ultime missive du 21 septembre 1906, le vieux maître, prévoyant sa fin prochaine, lui livre son message artistique et moral: "Je vous aurais voulu près de moi..." Je continue donc mes études... J'étudie toujours sur nature et il me semble que je fais de lents progrès... Je me suis juré de mourii en peignant... Arriverai-je au but tant cherché" ? Toute l'âme généreuse et insatiable de perfection de Cézanne se reflète dans ces mots. Cependant, à côté de son admiration pour son vieux maître, 'Emile Bernard porte dans ses divers essais sur Cézanne dans le Mercure de France en 1921, et en 1924, puis sur la méthode et la technique de l'artiste aixois dans l'Amour de l'Art en 1920 et 1921, enfin dans un article intitulé "l'erreur de Cézanne" (Mercure de France 1926), un jugement critique. Il lui reproche son manque d'imagination et surtout d'avoir, à la suite des. Impressionnistes, remplacé J'esprit par l'œil, en réduisant l'art à des formes élémentaires: des cylindres, des cônes et des cubes. Bref, de n'avoir pas évolué! Certes, en tant que critique d'art, E. Bernard a souvent la dent dure. Aussi, ses confrères ont dénigré souvent systématiquement et avec parti pris, les prises de position du peintre dans le domaine artistique.

35

[1906] Cher ami La Rénovation désirant assurer son indépendance en se libérant d'un directeur bailleur de fonds (2) vous demande si vous voulez participer à son combat en versant chaque année 100 f pour son impression et sa distribution. TIvous sera tenu compte des abonnés que vous fournirez et la somme de 100 fvous seront remboursés contre 10 abonnements à 10 f. Bien à vous cordialement E. Bernard (3) 12 rue Cortot Montmartre Prière de faire savoir au plus tÔtvotre décision
(1) Pendant son séjour à Naples en 1904. E. Bernard prit contact avec Monsieur Goutchkoff pour fonder une revue destinée à défendre l'Art. Ce dernier apportait l'argent indispensable et sa collaboration. Dès son retour en France. le peintre cherche d'autres collaborateurs et rédige le premier numéro de la Rénovation Esthétique qui défendait ce credo: "Je crois en Dieu, en le Titien et en Rapha~l autrement dit, l'art pris entre la routine et l'anarchie est en pleine décadence; il est donc indispensable de revenir à la tradition. c'est-à-dire à l'idéal qui n'est rien d'autre que l'art lui-même. De mai 1905 à juin 1910, E. Bernard est non seulement l'éditeur de la revue, mais aussi l'auteur de nombreux articles qu'il signe aussi bien de son propre nom que sous des pseudonymes les plus divers, comme Jean Dorsal. Francis Lepeseur, F.L. Lebreton, etc... La première année. il effectue ce travail à Tonnerre, tout en ayant, un bureau à Paris. place Furstenberg, et comme secrétaire, un obscur poète. Léon Deubel. (2) En réalité, loin de Paris, E. Bernard ne pouvait pas surveiller efficacement le travail de ses collaborateurs en qui il avait toute confiance, malgré les mises en garde de ses amis. Finalement sur leurs conseils et afin de ne pas rester en marge du courant artistique, il se rend à Paris et découvre que son associé M. Goutchkoff veut l'évincer, trouvant la revue peu rentable à cause de ses idées "rétrogrades". Le peintre rompt alors avec ce dernier et continue la Rénovation Esthétique avec M. Libaude. dont il fait le portrait (Luthi 701). En épigraphe, il met cette phrase: "Il n"y a ni art ancien, ni art moderne, il y a l'Art, manifestation de l'Art éternel". Sa position 36

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin