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ILE DES MERVEILLES

304 pages
L'île... un refuge pour le voyageur, ou une prison... Monde en réduction à découvrir ou à construire, image du cosmos ou de son centre, l'île est située dans un ailleurs qui devient merveilleux car il est un objet de désir et symbolise un espace de réalisation, terrestre ou céleste, du bonheur humain. On devine, sur la base de ces quelques notations, comment a pu se constituer une imagerie de l'île dans la mythologie, la religion, la philosophie, la littérature, la science, l'art, la publicité... Elle est un lieu où s'effectue, en effet, la réalisation de destins personnels et l'accomplissement de mythes universels.
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Ce colloque consacré à /île des merveilles : images et fonctions a été
organisé dans le cadre des activités du Cermeil, à Cerisy-La-Salle, et
s'est déroulé durant la décade du 2 au 12 août 1993.
0 L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5259-0 ÎLE DES MERVEILLES
Mirage, miroir, mythe 0
CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL
DE CERISY
Le Centre Culturel de Cerisy, créé par Anne Heurgon-Desjardins, prolonge, depuis
1952, les Décades de Pontigny qui avaient réuni à l'initiative de Paul Desjardins, de 1910 à
1939, autour de thèmes artistiques, littéraires, philosophiques, politiques, sociaux, de nombreuses
personnalités qui marquèrent leur époque. Entre autres: Bachelard, Copeau, Cantus, Gide,
Groethuysen, Koyré, Malraux, Martin du Gard, Mauriac, Maurois, Saint-Exupéry, Valéry, Wells.
Il dépend de l'Association des Amis de Pontigny-Cerisy, sans but lucratif, reconnue
d'utilité publique en 1972, présidée actuellement par Maurice de Gandillac, et ayant pour but de
favoriser les échanges entre artistes, intellectuels et savants de tous pays.
année, au Dirigé aujourd'hui par Edith Heurgon et Catherine Peyrou, il accueille chaque
château de Cerisy la Salle, monument historique, dans la Manche, une quinzaine de
colloques, rencontres et ateliers. De 1952 à nos jours, ont ainsi été organisés près de deux
cents colloques, prolongés par de nombreuses publications.
Les colloques de Cerisy abordent des domaines et des points de vue d'une grande diversité.
Ils étudient aussi bien la culture du passé que les mouvements de pensée et les pratiques artistiques
contemporains. En outre, ils ont introduit une formule neuve de réunions organisées autour et en
présence de personnalités diverses, parmi lesquelles d'abord Martin Heidegger et Arnold
Toynbee, puis Henri Atlan, Georges Balandier, Roland Barthes, Yves Bonnefoy, Michel Butor,
Comélius Castoriadis, Georges E. Clancier, Michel Crozier, Jacques Derrida, André Frénaud,
Lorand Gaspar, René Girard, Algirdas Greimas, Antony Giddens, Eugène Guillevic, Eugène
Ionesco, Edmond Jabès, Emmanuel Lévinas, Jean-François Lyotard, Gabriel Marcel, Edgar Morin,
Francis Ponge, Ilya Prigogine, Paul Ricoeur, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Léopold
Senghor, Claude Simon, Jean Tardieu, René Thom, Alain Touraine, Michel Tournier, Claude
Vigée.
Le public de Cerisy est composé en grande partie d'artistes, de chercheurs, d'enseignants,
d'étudiants, mais aussi de toutes personnes désireuses de participer ou simplement d'assister
à de libres confrontations où plus d'un aspect de la pensée d'aujourd'hui s'élabore. Il compte une
forte proportion d'étrangers attirés par la culture française.
Pour tous renseignements sur les colloques de Cerisy,
écrire au CCIC, 27 rue de Boulainvilliers, F-75016 PARIS, France.
ÎLE DES MERVEILLES
Mirage, miroir, mythe
Colloque de Cerisy
Textes réunis et présentés par Daniel Reig
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA 112Y 1K9
0
LITTERATURE ET CINEMA A CERISY
PUBLICATIONS PRINCIPALES
L'Androgyne (Albin Michel) Artaud (10/18) Audiberti (J.M. Place) Balzac (Belfond) Barbey
d'Aurevilly : autour de l'Ensorcelée (Revue de la Manche) Barbey d'Aurevilly: Ce qui ne meurt part
(ODAC) Roland Barthes (10/18) Bataille (10/18) Bernanos (Plon) Bonnefoy (SUD) Borges
(Bedou- Antigramme) Bousquet, Jouve, Reverdy (SUD) Butor (10/18) Camus (Gallimard) Paul
Celan (Cerf) Cendrars (Sud) Chateaubriand (PU du Mirai!) Clancier, Guillevic, Tortel (SUD)
Le Corps souffrant entre médecine et littérature (Agora) Dramaturgie claudélienne (Klincksieck)
Colette (Cahiers Colette) Marguerite Duras (Ecriture) LEpistolarité (Steiner Verlag Stuttgart)
Frénaud, Tardieu (SUD) Gide (Mouton) Julien Gracq (Minard) Le grand siècle russe (Plon)
Guilloux (Calligrammes) Hugo (Seghers) L'Imagination informatique de la Littérature (PUV)
Ionesco (Belfond) Ecrire le livre: autour d'E. Jabès (Champ Vallon) Jarry (Belfond)
Lautréamont/Rimbaud (LEZ Valenciennes) La Littérature fantastique (Albin Michel) Littérature
latino-américaine (10/18) Larbaud, Suarès (Aux Amateurs du livre) Malraux (La Documentation
française) Maupassant miroir de la Nouvelle (PUV) Mythe et mythique (Albin Michel) Le
Naturalisme (10/18) Paulhan (10/18) Pensée mythique et surréalisme (Lachenal et Ritter, Pleine
Marge) Perec (POL) Ponge (10/18) Le récit amoureux (Champ Vallon) Rimbaud (Bedou-
Touzot) Robbe-Grillet (10/18) Raymond Roussel (P.U. Rennes) George Sand (SEDES-CDU)
Sartre (Cahiers de Sémiotique Textuelle) Lire CI. Simon (Les Impressions Nouvelles) Stendhal
(Aux Amateurs du Livre) Le Stéréotype (PU de Caen) Jeu surréaliste et humour noir (Lachenal et
Ritter, Pleine Marge) Images et signes de M. Tournier (Gallimard) Valéry (Mouton) Les
Vampires (Albin Michel) Verne (10/18) Boris Vian (10/18) La Terre et le souffle (autour de C.
Vigée) (Albin Michel) Virginia Woolf (10/18).
Cinémas de la modernité (Klincksieck) Méliès (Klincksieck) Christian Metz (Klincksieck)
Histoire du cinéma: nouvelles approches (Pub. de la Sorbonne) La légende de la Révolution au XXe
siècle (Flammarion).
PROCHAINS COLLOQUES
dir. P. Fabbri, J. Pctitot (juillet) Verlaine, dir. J.-M. Gouvard, S. - 1996 Umberto Eco,
dir. D. Leuwers (juillet) Méliès, dir. M. Marie, J. Malthête-Méliès Murphy (juillet) Salah Stétié,
L'écriture de Gide, dir. A. Goulet (août). (août) Alain-Fournier, dir. A. Buisine (août)
- 1997 Penser la télévision, dir. J. Bourdon, F. Jost (juin) Cinéma et Histoire, dir. J.-P. Bertin-
Maghit, B. Fleury-Vilatte (juin) Présence de Philippe Soupault, dir. M. Boucharenc, C. Leray (juin)
La part du Proust, dir. B. Brun (juillet) Mallarmé, dir. B. Marchat, J.-L. Steinmetz (août)
féminin dans le Surréalisme, dir. G. Colvile (août) Les Afriques imaginaires, dir. R. Baudry, J.-P.
Picot (août).
INTRODUCTION
L'ÎLE : IMAGES ET FONCTIONS
Comment déterminer la position qu'occupe l'île dans nos
cultures? Quels outils utiliser qui n'épuisent pas leur vertu
opératoire dans leur propre définition comme c'est le cas
quand on parle de l'île comme étant située dans le
fantastique, le merveilleux, l'extraordinaire, le féérique et,
éventuellement, quand on associe ces termes à des notions
dont l'emploi non défini, ou défini de manière subjective et
passionnelle, est source d'ambiguïté plus que de clarté.
D'autant plus que l'histoire de chaque culture vient
conditionner les catégories intellectuelles qui lui permettent
d'analyser le monde. Il conviendrait donc d'installer ces
notions dans le cadre d'une taxinomie et de les étudier au
moyen d'unités conceptuelles minimales mais d'une
généralité telle qu'elles échappent à toute marque et se
retrouvent dans chaque culture.
Le Merveilleux, on le sait, naît d'un dépaysement, il
semble exiger un décalage, être produit par le passage dans
un autre espace, fût-il abstrait. Dans Les Voyages
extraordinaires, Jules Verne en donne une excellente
illustration car ses héros tantôt se déplacent vers les Pôles, qui
sont les point les plus extrêmes et les plus extrêmement
éloignés l'un de l'autre que l'on puisse atteindre en restant sur
la terre, tantôt parient d'en faire le tour dans le minimum de
temps, tantôt encore s'enfoncent vers le centre de la terre,
vers le fond des mers ou les profondeurs du ciel... C'est de ce
décalage spatial et dans le cadre d'une temporalité qui n'est
pas toujours contraignante que naît à coup sûr une mise à
distance favorisant la libération des affects... Quand on
observe, par exemple, les conditions d'apparition en Occident, au XVII° siècle, de l'attrait pour l'Orient et de son
développement aux XVIII° et XIX° on constate que les
occidentaux, de plus en plus enfermés par le rationalisme des
Lumières dans une mythologie du progrès matériel, ont tenté
de trouver naturellement une échappatoire. En 1822, le
programme de la Société Asiatique, lors de la création de
cette savante institution, prévoyait expressément de donner
aux savants et poètes les moyens d'un "commerce avec les
Muses orientales, de quoi varier et rajeunir ce fonds d'images
et de combinaisons classiques que nous ont légué les Grecs et
les Romains...". C'est ainsi que les cultures découvertes dans
cet ailleurs oriental devenaient, officiellement, productrices
de merveilleux et source de poésie alors même qu'elles
n'étaient pour les peuples rencontrés là-bas que le cadre
prosaïque de leur vie quotidienne. C'est bien, d'ailleurs, ce
que reprochent les orientaux aux orientalistes qu'ils
considèrent comme préoccupés davantage de confirmer les
fantasmes que projette leur imaginaire d'occidentaux sur
l'Orient que de faire de ce dernier un objet d'étude neutre et
non passionnel... Fantasmes pour les uns, réalité pour les
autres qui vont chercher, de leur côté, à investir ailleurs leurs
propres fantasmes.
Où l'on voit que dans notre débat sur l'île des merveilles
et, au-delà, sur le merveilleux, une question préalable se
dessine qui consiste à se demander ce qui est à l'oeuvre dans
la production du merveilleux îlien... et, subsidiairement, qui
"produit" ce merveilleux (qui le parle) et d'où parle celui qui
en parle. C'est à quoi une grande partie des interventions
visait aussi de répondre. Dans un deuxième temps.
Les décalages introduits par la présence de l'île et relevés
dans notre colloque sont d'ordre géographique, temporel,
physique, corporel, psychologique, sociologique, culturel,
intellectuel, quantitatif et ainsi de suite... Ils induisent, dans
chaque cas, des "distorsions" qui semblent vérifier le postulat
que si la culture est le lieu de l'ordre et de l'organisation, l'île
est celui du chaos et du désordre ou, à tout le moins, celui du
non-ordre, fût-il paradisiaque. L'île serait donc un lieu où
tout est possible car la nature y est exactement l'envers du
monde ou le monde à l'envers. Les premières représentations
cartographiques du monde portent témoignage de cette
vision décalée: elles situent dans une périphérie floue,
8 éloignée du centre connu de la terre, "les îles (...) riches de
certains prodiges spécifiques" et qui doivent à leur
éloignement de la zone tempérée soit les rigueurs d'un froid
extrême soit la douceur de leur climat comme cette fameuse
île de Taprobane sur laquelle les arbres et les fleurs
fleurissaient deux foix l'an... Les îles que parcourent Sindbad
sont de même nature. Rejetées, elles, au-delà de la limite
ultime de cette périphérie et ne ressemblant à rien, elles sont
situées dans un au-delà du monde auquel on ne peut accéder
qu'en "amadouant le passage", gage de la découverte du
bonheur suprême. Le Ribât (monastère guerrier islamique du
Moyen Âge) semble filer cette métaphore puisque cette
institution, née dans une île, affirme sa spiritualité par une
double lutte, intérieure contre ses désirs, extérieure, contre les
ennemis de sa foi. C'est que "l'îléité est d'abord un vécu"
(Anne Meistersheim) et c'est, dans ces conditions, le miroir
que se tend à elle-même la terre pour découvrir ou révéler,
dans cette altérité reconnue, l'image, parfois inversée, toujours
déformée, de sa propre identité.
Le merveilleux surgirait alors au moment où l'on
arriverait à passer de l'autre côté de ce miroir... L'île déserte
représenterait alors une sorte de non-espace ou mieux, peut-
être, un espace de liberté pour l'imagination, dont la réalité
serait en effet non contraignante et dans lequel on pourrait
couler ce que l'on veut: "on ne trouve sur l'île que ce que l'on
veut bien y apporter" (Frank Lestringant). Toutes nos études,
en effet, ont, de manière explicite ou non, démontré que,
outre le fait que l'île des merveilles naissait de cette mise à
distance, elle révélait toujours dans sa nature un point de vue
installé quelque part, mais toujours en creux, dans un ordre
des choses et des êtres que l'on pourrait peut-être désigner
dans certains cas particulièrement évidents comme une
norme. En fait cette norme qui, dans quelques-unes des
études produites ici, s'ébauche en filigrane ou se donne à voir
avec évidence, n'est pas uniforme: les époques, les lieux, les
cultures la conditionnent. Ainsi les cartographes du Moyen
Âge, dans la mise en place des îles aux lisières du monde
connu, représentaient une idéologie qui dominait alors en
Europe (Danielle Lecoq). De même, Sindbad le Navigateur
incarne le système de valeurs arabo-persan qui régnait dans
la Bagdad des IXe-XIIe alors capitale culturelle et marchande
9 du monde (Daniel Reig). De même encore, on peut deviner,
en contrepoint d'une expansion de la vie mystique en Islam,
la présence d'une norme spirituelle, celle de l'orthodoxie
(Abdelmajid Zeggaf), ou, au Japon, celle de la vertu et de la
foi qui, seules, facilitent l'accès aux îles merveilleuses des
paradis bouddhiques (Jacqueline Pigeot). Elle est encore là,
subreptice, dans le spectacle que donne le cinéma américain
des années 30, spectacle fantastique et ambivalent d'une
société américaine plongée alors dans les affres de la crise
(Gilles Menegaldo).
Bref, l'île, qui est un pays de nulle part, donnera d'elle,
selon les angles de visée, des images différentes. Mais ce n'est
pas tout: selon le déchiffrement qui sera fait de ses images,
elle suggérera des fonctions elles-mêmes diverses. Celles-ci
pourront être anthropologiques, on verra alors dans l'îléité
une sorte de figure exacerbée de la complexité
socioculturelle des peuples (Anne Meistersheim),
psychosociologiques, on y redécouvrira la cannibalité de
l'homme blanc expulsée à partir du XVIe siècle vers les
espaces alors récemment découverts pour la transférer sur les
peuples autochtones (Frank Lestringant), littéraires, l'île
deviendra, à travers les manipulations jubilatoires de Victor
Hugo, un croisement de figures de rhétorique et de mythes
(Claude Letellier) ou, à travers l'oeuvre de René Bazin, une
concrétion du mythe dans lequel une histoire vraie rejoint les
archétypes de l'imaginaire humain (Claude Hertzfeld).
Mais ces fonctions peuvent aussi, en se radicalisant en
leur inverse, se faire subversives. L'île, de merveilleuse,
devient alors désenchantée, monstrueuse, une "cythère
morne" où le système pulsionnel du créateur vient inscrire ses
fantasmes et ses cauchemars et qui peut même être en bêton
(Pierre Jourde), ou un champ clos dans lequel sadisme et
masochisme se déploient dans des fantasmes induits par
l'instinct de mort (Alain Goulet). Mais il arrive aussi à l'île de
se cacher dans des rébus dans lesquels il devient possible de
lire la volonté de construire un monde énigmatique où peut
régner le racisme à moins que ce ne soit l'antiracisme (Jean-
Pierre Picot) ou, comble de la subversion, de se condamner
au mutisme de l'inexistence par une mutilation linguistique
qui supprime et la langue, outil charnel de la communication,
10 et l'altérité, condition sociale de cette même communication
(Jean-Paul Engelibert)...
Voilà donc quelques images de l'île, quelques-unes des
fonctions qu'on lui prête parmi celles qui ont été présentées à
cette décade cerisyennel. Nous n'avons pu, bien entendu,
répondre à toutes les questions que nous nous posions,
envisager toutes les perspectives ni suivre toutes les pistes qui
ont été esquissées, mais deux communications se sont
chargées de pallier les manques. L'une, dans une synthèse des
différentes significations de l'île (Mario Tome), l'autre, dans
un catalogue érudit de la plupart des îles produites par
l'imaginaire littéraire (Robert Baudry). Mais il est d'autres
imaginaires que l'on aurait pu évoquer et qui auraient pu
donner à nos réflexions des perspectives et une profondeur
que la littérature ne saurait, seule, leur donner, surtout si elle
est exclusivement "littéraire".
Je pense, par exemple, aux îles technicolores avec
lesquelles l'imaginaire publicitaire peuple le désir d'un
dépaysement de plus en plus prégnant dans les mentalités
citadines ou à ces autres îles qui apparaissent chaque soir
dans notre ciel et qui parcourent le même trajet à intervalles
réguliers: planètes, étoiles, constellations... L'astronomie
arabe qui eut son heure de gloire ne désignait-elle pas du
même nom l'île de mer et l'île de ciel (jazîra)? Tout ce que
l'on dit du ciel et que certains disent parfois en poètes, invite
l'homme à le regarder avec le même émerveillement que
celui qu'il éprouve toujours dans son exploration de la terre
et de la mer... Qu'il s'agisse de l'astronomie ou de la
spationautique, elles s'adressent, l'une et l'autre, à nos facultés
d'intelligibilité et de créativité autant qu'à notre imagination,
c'est à dire à nos fantasmes, et l'on ne peut que constater, tous
les jours un peu plus, que nous en sommes bien arrivés à l'ère
des "caravelles" du ciel. De l'île de mer à l'île de ciel, il n'y a
qu'un pas, un pas de géant peut-être ou de Poucet chaussé
des bottes de sept lieues... L'imaginaire scientifique, avec
toutes ces îles artificielles qui évoluent désormais dans notre
ciel et qui sont elles-mêmes, pour certaines, des vaisseaux
1 Parmi les textes qui ne figurent pas ici, l'un a été conservé par son auteur
pour une publication différente, les autres ne nous étaient pas parvenus au
moment de la remise du manuscrit à l'éditeur.
11 habités par les Colomb de notre ère technologique, fait partie
désormais de notre quotidien. Mais que dire aussi de
l'imaginaire architectural et industriel, avec ses îles créées de
toutes pièces et implantées dans la mer et qui sont au
carrefour de la conception du visionnaire et de la vision de
l'ingénieur... On ne sait trop ce qu'il faut le plus admirer, des
volumes de détritus, de bêton et autres matériaux qui ont été
nécessaires pour ancrer ces îles ou l'idée même de cet
ancrage... Construite ici à l'aide des déchets de notre
civilisation, décidément l'île sera toujours un exutoire aux
humeurs humaines, et destinées à accueillir des aérodromes
gigantesques (Osaka), elles permettent à l'homme
contemporain d'unir dans un même geste la terre, la mer et le
ciel...
Quoi qu'il en soit, flottant entre l'imaginaire et le réel,
dans une spatialité indéfinie et une temporalité indéterminée,
ouverte sur un ailleurs chaque fois inattendu, l'île n'a pas fini
d'exciter la curiosité, les convoitises et l'inventivité des
hommes et, malgré les ponts lancés ici ou là, son ancrage
restera toujours difficile à réaliser. En effet, elle est un lieu ou
s'effectue non pas, seulement, la réalisation de destins
personnels mais aussi l'accomplissement de mythes
universels.
Daniel REIG
12 LES ILES AUX CONFINS DU MONDE
Danielle LECOQ
Sur les représentations médiévales, en particulier ces
mappemondes tripartites figurant l'espace habité, si l'on quitte
les rivages connus de la Méditerranée aux îles familières
témoins du passé de l'humanité - l'île de Crète et son
labyrinthe, Rhodes et son colosse, la Sardaigne en forme de
"sandale", de pied humain, véritable empreinte de l'homme
sur les flots, signe d'une mer domestiquée et domptée - l'on
aborde alors la grande ceinture océanique où s'égrenent,
guirlande isolante autant que protectrice, des chapelets d'îles
connues ou moins connues. Ovales, rondes ou carrées,
toujours de forme géométrique, elles esquissent l'image du
monde qu'elles entourent dont elles constituent l'avancée au
sein de l'élément liquide saumâtre et inquiétant : insulae in
salo sitae. Parties intégrantes de la terre ferme dont elles
partagent les caractéristiques, elles appartiennent déjà, de par
leur position, à un ailleurs tout à la fois fascinant et répulsif
qu'elles anticipent, avec lequel elles permettent d'une certaine
façon de communiquer, comme autant d'escales vers
l'inconnu.
* **
Des îles fascinantes parce que loin d'être enserrées dans
des limites, comme le sont les îles de la Méditerranée, celles
de l'Océan sont toutes situées aux "confins", "aux bornes du monde". Une situation que rappelle de façon récurrente
Giraud de Barri, à la fin du XIIe siècle, dans sa Topographia
hibernical, la première description de l'Irlande par un
étranger, en l'occurence un clerc de la cour d'Angleterre,
moitié normand moitié gallois. Pour Giraud, au delà de
l'Irlande :
"... par delà ces frontières il n'y a plus de terre, plus
d'habitation d'hommes ou de bêtes sauvages : au delà de
l'horizon, partout, à l'infini, seul l'océan se meut et erre par des
routes insondables et mystérieuses". (Topographia hibernica,
Seconde préface)
Dernier bastion de la terre ferme, de l'ordre et de la
régularité, l'île est aussi l'ultime oasis avant le désert
océanique.
Ce qui vaut pour l'Irlande à l'extrême occident, se répète
à l'orient dans la description de l'île de Taprobane. Sur la
mappemonde d'Ebstorf 2 , datée de façon controversée du
début ou de la fin du XIIIe siècle et attribuée parfois, du
moins quant à sa conception, à Gervais de Tilbury, l'île
s'accompagne de cette légende :
Hec insula Indic suiacens extremis partibus ad Eurum patens.
La même que l'on peut lire sur l'Atlas catalan3 - cette
extraordinaire représentation du monde, mi-carte portulan
mi-mappemonde, dressée vers 1375 et attribuée à Abraham
Cresque de Majorque, du moins sortie de son atelier ;
commande princière peut-être destinée au roi de France et
que l'on retrouve dès 1380 répertoriée dans la bibliothèque
de Charles V :
"L'île de Taprobane est la dernière île que l'on rencontre en
Orient. La dernière île des Indes". (Atlas catalan)
Une situation identique est décrite par Adam de Brême 4 ,
au XIe siècle, dans la Gesta Hammaburgensis ecclesiae
pontificum, à propos des îles de l'Aquilon, en particulier
l'Islande qu'il assimile à Thulé et le Groenland. Avec peut-
être encore au delà, du moins si l'on en croit les Danois, une
14 autre île, celle de Winland, où, dit-on, la vigne pousse à l'état
sauvage et donne un vin excellent. Ultimes étapes avant que
tout ne sombre dans le froid et le brouillard.
Une fascination renforcée par leur nombre indéfini, voire
illimité, au point que l'on s'épuiserait à vouloir les répertorier.
Face à la terre habitée simplement divisée en trois parties
massives, l'Asie, l'Europe, l'Afrique, les terres insulaires les
plus lointaines, surtout au fur et à mesure que l'on avance
dans le temps, se caractérisent par une fragmentation extrême
comme si, en bordure de l'Océan, la terre se délitait
indéfiniment. C'est précisément pour tromper cette
délitescence que tous s'efforcent sinon de les compter du
moins de leur assigner un ordre numérique, un chiffre repère
qui marque à la fois leur limite et leur multiplicité. Après
Marco Polo qui estime à plus de 12700 le nombre des îles de
l'Atlas catalan évalue à près de l'océan Indien, l'auteur de
7548 celui des îles de la mer des Indes :
"Des îles dont nous ne pouvons détailler ici les
merveilleuses richesses". (Atlas catalan)
Des chiffres qui masquent mal, derrière leur précision
factice, la part de l'incommensurable, l'épaisseur du mystère.
Il en va des îles comme du sable de la mer et des étoiles du
ciel dont seul est comptable le Créateur.
Rien d'étonnant alors à ce que quelques unes semblent
vouloir échapper à l'ordre, à la régularité, à la stabilité
Commentaire terrestre. Ainsi sur certaines mappemondes du
comme celle de Lorvaô (XIIe s.), de l'Apocalypse de Beatus,
les îles, intercalées entre des poissons de taille gigantesque,
paraissent non seulement emportées par le même mouvement
circulaire, mais encore ont l'air d'hésiter quant à leur nature
même. De l'île au poisson la métamorphose est célèbre. Le
samedi de Pâques, saint Brandan 5 et ses compagnons
abordent sur une île :
"...rocheuse -petrosa- , sans herbe, la forêt y était
clairsemée et sur le rivage il n'y avait pas de sable..."
(Navigatio sancti Brendani, IX)
15 Une île qui s'avère être un gros poisson :
"Ce n'est pas une île mais un poisson, le plus ancien de
tous les poissons de l'Océan, qui cherche en permanence à
attraper sa queue sans jamais y parvenir en raison de sa
longueur". (Ibid.)
C'est sur Jasconius que le saint et son équipage viendront
tous les ans, durant les sept ans de leur voyage, célébrer
durant la nuit pascale le mystère de la Résurrection.
Point de rupture de l'élément terrestre, l'île hésite et se fait
tour à tour poisson, feu, glace, perle. Sur l'Atlas catalan,
comme plus tard sur l'Atlas Miller, dans la mer Indienne qui,
selon l'auteur, regorge de perles que les pêcheurs cueillent en
plongeant après avoir accompli un certains nombres
"d'enchantements", les îles, de façon mimétique, se
transforment en flot de pierres précieuses de couleur or, verte
ou rubis, qui s'écoule jusqu'à remplir tout l'espace de l'Océan.
Lieu par excellence des métamorphoses, l'île est aussi le
point focal des illusions. Certaines apparaissent puis se
dérobent dans une sorte de va-et-vient entre le connu et
l'inconnu. Ainsi l'île perdue, insula perdita, dont fait
mention Honorius Augustodunensis dans l'Imago mundi 6 au
début du XIIe siècle :
"Il y a dans l'Océan une certaine île appellée l'île perdue
dépassant de loin toutes les autres terres par sa beauté et sa
fertilité. Inconnue des hommes qui, si par hasard ils la
trouvent, après qu'ils l'aient quittée ne peuvent y retourner.
C'est pourquoi on l'appelle île perdue. C'est là, dit-on, que saint
Brandan serait venu". (Imago mundi, I, 35)
Une île ainsi décrite, assimilée à l'île de saint Brandan,
que l'on trouve figurée un siècle plus tard sur la
mappemonde d'Ebstorf, face au jardin des Hespérides, et sur
la mappemonde de Hereford 7 . Ile Fortunée à l'occident du
monde, toujours cherchée et jamais possédée, dont la quête
justifie à elle seule l'existence.
De façon en apparence plus prosaïque, Giraud de Barri
décrit l'apparition de l'une de ces îles "fantômes", loin vers le
nord, du côté des Orcades et des Shetlands :
16 "Un jour, par temps clair, un tertre assez important
apparut sur la mer, là où jamais auparavant l'on n'avait vu de
terre. Les habitants des îles à ce spectacle s'étonnèrent : certains
affirmaient que c'était une baleine, ou un autre monstre marin ;
mais d'autres observant qu'il demeurait immobile, rétorquaient :
"Pas du tout, c'est une terre".
Pour en avoir le coeur net et trancher le différend, ils
choisirent des jeunes gens dans l'île la plus proche, et les
envoyèrent sur le tertre dans une embarcation à rames. Mais
quand ils furent tout près et sur le point d'aborder, l'île disparut
entièrement à leurs yeux, comme si elle s'enfonçait dans la
mer. Le lendemain elle réapparut de la même façon et se joua
des jeunes gens par la même illusion. Enfin le troisième jour,
ils suivirent le conseil d'un ancien, et, avec un arc, envoyèrent
préalablement sur l'île une flèche de fer chauffé au rouge ; alors
ils purent aborder et trouvèrent la terre stable et habitable".
(Topographia hibernica, II, 12)
Et Giraud de conclure :
"On trouve ainsi de nombreuses preuves de l'extrême
hostilité du feu à tous les fantômes... Car le feu, qui par sa
position et par sa nature est le plus noble des éléments, est en
quelque sorte dans le secret des cieux. Le ciel est de feu ; les
planètes sont de feu ; le buisson ardent était en feu, mais n'était
pas brûlé ; l'Esprit Saint est descendu sur les apôtres sous la
forme de langues de feu." (Ibid.)
Derrière l'apparente bonhommie de l'histoire, la
fondation de l'île est assimilée à la création du monde.
Création microcosmique qui met en scène tous les acteurs et
les éléments de la Genèse qui font de l'île une image
métonymique du monde
* *
Situées aux limites de la terre, les îles, de par leur position
périphérique, sont par excellence le siège d'évènements
exceptionnels. Giraud de Barri l'explique très bien :
"...les îles, dit-il, et les contrées très éloignées du centre de
la terre, sont riches de certains prodiges spécifiques."
(Topographia hibernica, Introduction de la seconde partie)
17 Elles sont le siège des "merveilles" telles que les
interprétaient les naturalistes du XIIe et du XIIIe siècles,
comme Giraud lui-même ou Gervais de Tilbury 8 (1155-
1234) son contemporain :
"Par merveilles, c'est Gervais de Tilbury qui parle, nous
entendons ce qui échappe à notre compréhension, bien que
naturel : ce qui fait merveille c'est notre impuissance à rendre
compte de la cause d'un phénomène". (Otia imperialia,
Introduction)
La merveille ne participe ni de l'extra-naturel ni du sur-
naturel, elle tient simplement à un débridement de la nature
ailleurs davantage canalisée et qui échappe encore à notre
entendement :
"En effet chaque fois que la nature, comme si elle était
lasse de ses occupations sérieuses et essentielles, s'éloigne et
sort un peu de son cours, dans ces contrées reculées elle
s'amuse en quelque sorte par des incartades discrètes et cachées".
(Topographia hibernica, seconde préface)
L'île, aux confins du monde, devient alors le réceptacle
des secrets les plus intimes de la nature. Dès lors :
"Il est naturel que l'Irlande, qui se révèle ainsi à l'écart du
reste du monde connu, comme un autre monde, apparaisse, par
des choses inconnues du cours habituel de la nature, comme un
trésor personnel de celle-ci où elle a déposé ses secrets les plus
insignes et les plus précieux". (Ibid. I. 2)
Et Giraud de consacrer un livre entier, le livre II, sur les
trois qui composent sa Topographia, aux mirabilia.
Des merveilles immédiatement manifestes dans le
dérèglement du cours normal des saisons. Situées, pour la
plupart, loin de la zone tempérée où règne, comme nulle part
ailleurs, la temperies, l'harmonieux équilibre du climat, ces
îles lointaines sont tantôt exposées aux rigueurs d'un froid
extrême, tantôt soumises à la douceur caressante du soleil, de
toutes façons confrontées à la présence obsédante du vent et
18 des flots, là où la terre, l'eau et l'air semblent soudain vouloir
se rejoindre, annonce de la confusion et du chaos.
Dans la Cosmographia9 qui date sans doute du Ville
siècle, décrivant pour l'essentiel les îles les plus lointaines et
les moins connues, Aethicus Ister, cet auteur mystérieux
parfois assimilé à Virgile de Salzbourg et dont l'influence
devait s'avérer profonde sur les mappemondes des XIIe et
XIIIe siècles - celle de Henri de Mayence, d'Ebstorf, de
Hereford - qui lui empruntent pour l'essentiel leurs
nomenclatures et leurs légendes insulaires, Aethicus oppose
de façon brutale les îles septentrionales et méridionales. Les
premières, telle l'île de Rifargica ou Ripharrica, à la graphie
incertaine, placées sous le septentrion, battues par les vents, ne
connaissent :
"... ni verdure ni floraison... jamais ici le moindre rayon
de soleil sinon une toute petite étincelle au mois de juin ou de
juillet. Et si la neige et la glace se dissipent par instant, elles
sont aussitôt reprises et durcies par un gel si sévère que toute
fonte devient désormais impossible". (Cosmographia, I, 19)
A ces îles stériles qu'il décrit à l'aide d'un oxymore,
brûlées par le froid, torreda frigoris, dont seul est exploité le
cristal taillé par d'habiles artisans à l'aide d'un diamant pour
former des coupes et des vases précieux, Aethicus oppose les
îles du midi, situées à "l'ombilic du soleil", comme Syrtinicen,
qui regorgent d'or, de pierres précieuses, de perles, mais aussi
d'éléphants, de reptiles venimeux, de lions et de léopards. A
l'aridité du froid s'opppose la fécondité de la chaleur.
Mis à part Aethicus qui ne s'attache qu'aux îles les plus
singulières, chacun sait depuis Pline et Solin que l'île de
Taprobane, celles de Chryse et d'Argyre, les îles d'or et
d'argent de l'océan oriental, doivent leur richesse et leur
végétation luxuriante à la présence bénéfique du soleil :
"Chaque année dans cette île, il s'agit de Taprobane, il y a
deux étés et deux hivers. Les arbres et les herbes y fleurissent
deux fois l'an. C'est la dernière île des Indes, elle abonde en or,
en argent et en pierres précieuses". (Atlas catalan)
19 A l'inverse l'absence du soleil, caché durant six long mois
aux Orcades et à Thulé explique leur aspect désolé.
Dérèglement du cours normal des saisons auquel s'ajoute
encore le déséquilibre des éléments. Terres de la mer, les îles
regorgent d'eau. Giraud de Barri n'en finit pas d'énumérer les
fleuves, les lacs, les fontaines, les sources, les marécages qui
couvrent le territoire de l'Irlande. Comme si les flots
impétueux de la mer qui l'entourent avaient fini par
l'imprégner :
"... l'Irlande est une terre ... molle et humide, pleine de
forêts et de marécages. C'est véritablement un désert, sans la
moindre route, mais c'est un désert humide". (Topo graphia
hibernica, I, 4)
A ces débordements de la nature répond la présence ou
l'absence de certaines espèces animales. Il semble normal que
dans ces lieux humides prolifèrent les êtres qui tiennent
davantage de l'eau et de l'air, en particulier les oiseaux et les
poissons. Giraud de Barri détaille longuement les différentes
sortes d'oiseaux et de poissons que l'on rencontre en Irlande.
En Irlande où, selon l'Atlas catalan :
"Il y a des arbres qui portent des oiseaux comme d'autres
portent des figues mûres". (Atlas catalan)
Sur la mappemonde d'Ebstorf, les îles de Viarces et de
Brydinnus sont réputées pour l'abondance de leurs oiseaux :
Des oiseaux qui, selon la description, avium ibi copiosa.
quasi "Hitchcockienne", d'Aethicus, font un tumulte sourd
comme un grondement de tonnerre qui couvre le bruit des
vagues et du vent, quant aux plumes et aux duvets, ils
forment au-dessus de l'île une sorte de nuage permanent. Et
note sur les îles de la Caspienne, entendue l'Atlas catalan
comme un golfe du grand océan oriental :
"La présence de bons gerfauts et de faucons que les
habitants n'osent jamais prendre que pour l'usage du grand Chan
(Atlas catalan) seigneur et empereur du Catay".
20 L'île aux oiseaux rencontrée par saint Brandan n'a de
merveilleux que la nature particulière de ses habitants qui ne
sont autres que des anges privés de la vision béatifique pour
avoir été au service du prince des Ténèbres, et condamnés à
louer le Créateur sous la forme d'oiseaux.
Si certaines îles, ou les parties de certaines îles, comme
Taprobane, sont rendues inhabitables par la profusion
d'animaux sauvages, d'autres au contraire se distinguent
davantage par le défaut de certaines espèces et
particulièrement l'absence de serpents. Une absence qui
conferre aux heureuses bénéficiaires un aspect paradisiaque
d'avant la faute. Une qualité depuis longtemps reconnue à
l'île de Thanatos, que Gervais de Tilbury relève également à
propos des îles de Lérins et sur laquelle Giraud de Barri
s'arrête longuement en parlant de l'Irlande :
"Parmi toutes les espèces de reptiles, seuls vivent en
Irlande ceux qui ne sont pas dangereux. Le pays n'abrite aucun
reptile venimeux. Il ne connaît ni serpents, ni couleuvres, ni
crapauds, ni grenouilles, ni tortues, ni scorpions, et pas
davantage de dragons. Il possède en revanche des araignées, des
sangsues et des lézards, mais ils sont totalement inoffensifs".
(Topographia hibernica, I, 28)
Un manque sur lequel chacun s'interroge. Convient-il de
l'attribuer aux vertus des saints évangélisateurs ? A saint
Honorat et à ses moines pour Lérins, à saint Patrick pour
l'Irlande ? ou bien s'agit-il d'une vertu singulière, liée à
certaines qualités secrètes du sol ou de l'air ? Tandis que
Gervais de Tilbury demeure dubitatif, c'est à cette dernière
conjecture que semble se rallier Giraud de Barri, qui par
ailleurs ignore l'épisode de la vie de saint Patrick chassant les
serpents de l'île rapporté au même moment dans
l'hagiographie de Jocelyn de Furness. Pour Giraud, qui
s'appuie sur le témoignage de Bède dans l'Historia
ecclesiastica, l'on est en présence d'un phénomène ancien,
bien antérieur à l'effort missionnaire. Une propriété qui tient
autant à la nature de l'air qu'au sol lui-même, et dont il veut
pour preuves certaines expériences :
21 "On lit en effet dans les anciens récits des saints du pays
que quelquefois, à titre d'expérience, des serpents ont été
importés dans des marmites en bronze. Mais dès qu'ils avaient
traversé la moitié de la mer d'Irlande, ils étaient trouvés
inanimés, et morts. On apporta semblablement du poison en
Irlande : au milieu des flots la brise bienfaisante lui ôta sa
toxicité naturelle... nous avons souvent entendu des marchands
coureurs d'océan raconter qu'en déchargeant leurs bateaux dans
un port irlandais, ils avaient parfois trouvé des crapauds
emportés par hasard au fond des cales ; ils les jetèrent vivants
sur la terre, et aussitôt, sous les yeux étonnés de nombreux
témoins, les crapauds se renversèrent sur le dos, éclatèrent par
le milieu et périrent". (Ibid. I, 29)
Un pouvoir, une force, que la terre continue d'exercer
une fois transportée ailleurs, soit directement soit à l'aide
d'intermédiaires qui en sont pénétrés : ainsi des lanières de
cuir, à condition qu'elles proviennent d'animaux
véritablement nourris sur l'île, coupées menu et mélangées
avec de l'eau guérissent des morsures de serpents et de
crapauds.
Une réflexion qui va plus loin encore et entraîne l'auteur
à s'interroger de façon plus générale sur l'origine même des
îles. Sont elles antérieures ou postérieures au Déluge ? Et
dans la première hypothèse, comment expliquer, à partir de
la seule arche, la présence sur les îles les plus lointaines
d'animaux nocifs ou de reptiles venimeux puisque, dit-il :
"personne de sensé n'aurait voulu les y introduire." (Ibid., II,
1 6 )
A cette interrogation saint Augustin, au livre XVI de la
, avait fourni une réponse aussi complexe Cité de Dieu 10
qu'hésitante. Il admettait en effet que dans les îles les plus
proches, les animaux avaient pu passer à la nage. Dans les îles
plus lointaines :
"Il n'est pas impossible qu'après les avoir capturées (il
s'agit des espèces animales) les hommes les aient emmenées
avec eux pour les implanter où ils habiteraient, en vue de la
chasse ; pourtant on ne peut nier non plus que ce transfert n'ait
pu encore s'opérer, même par le ministère des anges, sur l'ordre
ou la permission de Dieu". (Cité de Dieu, XVI, 7)
22 A moins que certaines espèces, conformément à leur
nature, se soient reproduites par génération spontanée,
comme les grenouilles. Plus proche de Giraud, Hildegarde de
Bingenli (1098-1179), dans sa Physica, proposait également
une explication :
"Lorsque plus tard les hommes furent anéantis par la
vengeance divine dans le Déluge, les reptiles périrent également
ne sachant pas nager. Les flots portèrent leurs cadavres et les
éparpillèrent sur toute la terre ; lorsque l'eau se fut retirée, leur
venin les fit pourrir. De cette putréfaction naquirent d'autres
reptiles de la même espèce. Pour cette raison on les trouve
partout sur la terre".
Pour sa part, Giraud avance une hypothèse plus
originale. Selon lui :
"On peut toutefois répondre avec vraisemblance que c'est
longtemps après le Déluge, quand la terre était déjà pleine des
êtres vivants qui s'étaient partout multipliés, que les îles sont
nées, non pas de façon soudaine et brutale, mais
progressivement, comme à la faveur d'une inondation".
(Topographia hibernica, H, 16)
Une réponse qui, au-delà d'une solution à un phénomène
physique et à une question d'histoire naturelle, révèle cette
crainte sourde et latente, que l'on trouve exprimée chez
d'autres contemporains, la peur de la disparition progressive
de la terre, de la submersion et de l'engloutissement.
Honorius Augustodunensis dans l'Imago mundi et Gervais de
Tilbury dans les Otia imperialia rappellent, chacun à leur
tour, l'existence attestée par Platon de cette grande île, aussi
grande que l'Europe et l'Afrique réunies, aujourd'hui
engloutie là où se trouve maintenant la mer figée, mare
concretum. Comme si les îles n'étaient plus alors le bastion
avancé de la terre sur la mer mais au contraire le dernier pôle
de résistance à l'Océan.
* * *
23 Théâtre privilégié du dérèglement de la nature, à la fois à
l'écart et au commencement du monde, en situation
d'ambiguïté extrême, l'île, en raison du lien étroit qui unit
l'homme à la terre qu'il habite et aux cieux qui le protègent,
ne peut qu'influer profondément sur l'aspect et sur le
comportement humain.
La terre sur ses marges semble ainsi enguirlandée de
monstruosités diverses. Ici l'île des Hippopodes, ces hommes
aux sabots de chevaux hérités de Solin, obligés de prendre
appui sur un baton. Là les "Phanésiens", Phanesii ou Panotii
aux longues oreilles. Ailleurs, les îles peuplées de nains
comme les habitants de Viarces (?) et Brydinnus (?) :
"...de si petite taille qu'ils atteignent à peine la hauteur
d'une coudée".(Cosmographia, III, 34)
A moins qu'il ne s'agisse de géants, comme ceux qui
occupent l'île de Taprobane :
"Elle est habitée par des hommes bien différents des
autres. Sur quelques montagnes de cette île il y a des hommes
d'une très grande taille c'est à dire de douze coudées comme des
géants, très noirs et dépourvus de raison". (Atlas catalan)
Mais il semble que ce soient moins les particularités
physiques que les singularités sociales et morales qui aient
retenu l'attention. Sur les mappemondes, les grandes théories
de monstres ne sont pas insulaires mais se déploient
davantage au midi, en Ethiopie, et sur les terres du
Septentrion. La spécificité des îles est ailleurs. En marge de la
marge elles font figure de refuges pour des populations que
l'on pourrait qualifier de "résiduelles", c'est à dire en-deçà des
normes sociales et morales établies et fondées au centre du
monde par la civilisation ici entendue en termes de
christianisation.
Face au modèle d'un inonde chrétien, centré - en
particulier pour les grandes mappemondes du XIIIe siècle,
celle d'Ebstorf ou de Hereford - sur Jérusalem lieu ombilical
de la Rédemption et de la Résurrection, Jérusalem vers
laquelle se dirigent, sur l'Atlas catalan, les princes de l'Orient
lointain afin d'adorer l'enfant Dieu ; face à un monde urbain
dont toute manifestation jugée intempestive de la végétation a
24 été éradiquée pour ne laisser place qu'aux villes et aux citées ;
un monde de mémoire où l'histoire est perpétuellement
réactivée par la présence de monuments - la tour de Babel ou
l'arche de Noé - ou l'inscription des gestes héroïques -celle
d'Alexandre ou celle du peuple Hébreux ; les îles font figure
de lieu conservatoire de pratiques sociales et morales
antérieures à la civilisation en même temps que, de façon
paradoxale, elles présagent de l'avenir.
Sur ces terres ingrates couvertes de forêts, soumises à la
double malédiction de la terre et de l'eau, les hommes sont
demeurés à l'étape du nomadisme, vivant de quelques
troupeaux épars, trouvant refuge dans des grottes. Ainsi
Giraud de Barri déplore que les Irlandais :
"... (n'aient) pas abandonné le mode de vie pastorale
primitif. En effet, alors que le progrès a fait passer l'humanité
des forêts dans les champs, puis des champs dans les villes et
dans les assemblées de citoyens, ce peuple méprisant des
travaux de la terre, indifférent aux richesses des villes, et ne
faisant aucun cas des droits des citoyens, n'a pas su
désapprendre et délaisser la vie qu'il avait toujours menée dans
les forêts et les pâturages". (Topographia hibernica, III, 10)
Populations pastorales et belliqueuses ignorant l'art de la
construction à moins qu'elles ne le pratiquent pour mieux le
subvertir dans la destruction, comme ces habitants de l'île de
Ripharrica passés maîtres dans la poliorcétique. Peuplades
plus proches de par leur organisation sociale, soumises à des
chefs plutôt qu'à des rois, et leurs structures mentales, des
bêtes que des hommes. Ainsi des Turcs dont le point de
ralliement est l'île de Terraconta, "la plus grande de la mer
océane", où ils se réunissent tous les ans au milieu du mois
d'août en l'honneur de Saturne, décrits par Aethicus et après
lui par les mappemondes d'Ebstorf et de Hereford, comme :
"... une race dégradée ; bizarre, une espèce monstrueuse,
idolâtre, vautrée dans toutes sortes de débauches et de
prostitutions, ce qui lui vaut le nom de race de Gog et Magog.
Ces êtres là se repaissent de choses dégoûtantes, mangent des
foetus, des charognes d'hommes et d'animaux, des ours, des
vautours, des oiseaux de proie, des chiens et des singes. Leur
25 corps est difforme, ils ne se lavent jamais. Ils ignorent le vin,
III, 34) le sel, le froment". (Cosmographia,
Moins lointains, les Irlandais n'ont rien à leur envier :
"Un peuple qui ne vit que de bêtes et vit comme les
bêtes". (Topographia hibernica, III, 10)
Et Giraud de décrire longuement la scène de bestialité
qui accompagne l'intronisation royale dans le Cenél Conaill :
"Il y a, dans l'extrême nord de l'Ulster, dans le Cenél
Conaill, un peuple qui a coutume de se donner un roi selon un
rite particulièrement barbare et abominable : toute la
population de la région est réunie en un lieu, et l'on amène au
milieu de l'assemblée une jument blanche. Alors celui qui va
être élevé, non au rang de prince, mais à celui de bête, non au
rang de roi, mais à celui de hors-la-loi, a devant tous avec elle
des relations bestiales. Avec autant d'impudence que
d'imprudence, il proclame qu'il est lui aussi une bête."
(Topographia hibernica, III, 25)
Pratiquant l'anthropophagie et la bestialité, ce sont des
"barbares", terme qui revient de façon récurrente sous la
plume d'Aethicus et celle de Giraud :
omnes eorum mores barbarissimi sunt.
Mais que l'on ne s'y trompe pas, ces barbares, aussi
monstrueux soient-ils n'en demeurent pas moins des
hommes, des fils d'Adam. Aethicus ne cesse de répéter quils
appartiennent à la race de Japhet. Soit que demeurés depuis
toujours séparés du monde, à l'écart des gens bien élevés,
modesti et morigenati, ils n'aient connu que la barbarie dans
laquelle ils sont nés et ont été nourris, soit, comme semble le
suggérer la mappemonde de Hereford, qu'ils appartiennent à
la descendance maudite de Caïn :
"... ces hommes farouches, soumis aux rigueurs du froid
et du vent... se nourissant de chair humaine, buveurs de sang,
sont les fils de Caïn le maudit". (Mappemonde de Hereford)
Caïn, fuyant à l'est d'Eden après le meurtre d'Abel, dont
les générations qui lui ont succédé, toutes des générations de
26 géants, se sont illustrées, en cc premier âge du monde, par
l'invention des arts du métal, de la guerre et de la musique.
De façon générale, au XIIe siècle, Honorius
Augustodunensis, Hugues de Saint-Victor, Pierre Comestor,
comme plus tard Gervais de Tilbury, Vincent de Beauvais...
tous font crédit aux fils de Lamech, septième descendant
d'Adam par Caïn, de l'invention des arts métalliques. Selon
Gervais de Tilbury, Jubal est déclaré Pater cantantium,
inventeur de la musique et des consonances qu'il aurait
découvertes en écoutant son demi-frère, Tubalcaïn, inventeur
de la métallurgie et des arts martiaux, frapper le métal avec
des marteaux de poids différents - D'où cette représentation
de la musique, à Chartres par exemple, frappant des
clochettes avec un marteau. Une invention entachée
d'opprobre. Outre l'hérédité, Lamech est considéré comme
"l'inventeur" de la bigamie et Tubalcaïn est lui-même
l'assassin involontaire de son père. Et Gervais de Tilbury ne
manque pas d'opposer Lamech, qu'il qualifie de pessimus, à
Enoch, de la génération de Seth, miraculeusement préservé
de la mort.
Autant d'occupations techniques qui, avec le commerce
et la navigation, sont la caractéristique principale des
populations insulaires du Septentrion. Les habitants des îles
Meoparonites, par ailleurs pirates aguerris, passent pour être
experts dans la métallurgie et la construction navale. Ils
auraient mis au point une sorte de bathyscaphe utilisé
autrefois par Alexandre pour explorer les fonds marins :
"On affirme qu'Alexandre le Grand (y serait venu) pour
étudier les secrets de leurs techniques navales... on dit en effet
qu'Alexandre lui-même serait entré dans une colimphas et se
serait fait descendre jusqu'au fond de la mer pour connaître la
profondeur de l'océan et découvrir le caractère spécifique de la
mer et de l'abîme". (Cosmographia, III, 36)
Les habitants des îles Gadarontas versés dans l'art de la
musique, de leurs flûtes d'airain et de cuivre produisent des
chants qui charment les sirènes. Un art qui ne les empêche
pas de fabriquer des bateaux extrêmement efficaces destinés
à braver les vents et les tempêtes. Sans compter les habitants
27 de l'île Ripharrica, spécialisés dans les instruments de siège et
partant les meilleurs forgerons de la région.
Des techniques assimilées par Aethicus aux arts magiques
et reléguées de façon honteuse aux confins du monde
comme autant de besognes démoniaques, qui ne devaient
faire que timidement leur entrée au sein des arts libéraux qu'à
partir du XIIe, par exemple dans le Didascalicon de Hugues
de Saint-Victor.
Barbares païen(nes) et idolâtres, ces populations
insulaires doivent être civilisées et christianisées. Une tâche
qui incombe, pour les îles du Grand Nord, à l'époque d'Adam
de Brême, aux missionnaires envoyés par les archevêques de
Hambourg, avant d'échoir aux chevaliers teutoniques. Quant
à l'Irlande en dépit d'une évangélisation ancienne, une partie
de la population n'est pas baptisée et du fait de la négligence
des prêtres n'a jamais entendu l'enseignement de la foi, tandis
que l'autre semble en ignorer les préceptes fondamentaux :
"En effet ce peuple est le peuple le plus immonde, le
peuple le plus enfoncé dans le vice, le peuple le plus ignorant
des rudiments de la foi. Ils n'acquittent pas encore les dîmes et
les prémices ; ils ne contractent pas encore mariage ; ils ne se
gardent pas encore de l'inceste... et (chose) tout à fait
abominable et contraire non seulement à la foi, mais à
n'importe qu'elle morale, dans plusieurs régions d'Irlande les
frères, je ne dirai pas prennent pour femmes, mais diffament les
femmes de leurs frères morts ou plus exactement les entraînent
dans une débauche infâme, en ayant avec elles des rapports
aussi honteux et si incestueux" .(Topographia hibernica, III, 19)
Il revient aux Anglais conquérants de remettre dans le
droit chemin les populations insulaires, car si "chez eux...
tout ce qui est naturel est excellent, presque tout ce qui est
acquis est déplorable". C'est bien le sens de la lettre envoyée
par le pape Alexandre III en 1172 à Henri II Plantagenêt,
après la conquête, le pressant" de rappeller les Irlandais, par
l'intermédiaire de son pouvoir, à l'observance de la foi
chrétienne."
Lieux conservatoires d'un primitivisme qui n'a rien
d'enviable, les îles sont également, et de façon paradoxale,
28 prémonitoires de l'avenir. C'est là, en partie, que depuis
Alexandre sont refoulés et contenus, avec l'aide de Dieu, les
peuples de Gog et Magog, acteurs prêts à entrer en scène
pour "jouer" le dernier acte de l'humanité. Mais surtout les
îles constituent des étapes privilégiées sur les chemins qui
mènent vers l'autre monde. Au moment où, au XIIe et au
XIIIe siècle, se pose de façon aiguë la question de la réalité
ou de la pure spiritualité des lieux de l'Au-delà, il était naturel
que les tenants de la réalité se tournent vers les sites insulaires
pour étayer leurs hypothèses. Dans l'Elucidarium12 Honorius
Augustodunensis, avec beaucoup d'hésitations et de
prudence, propose le paradis terrestre, si souvent une île à
l'orient du monde, au soleil levant, où attendent déjà Enoch et
Elie, comme le lieu de repos des justes en attente de la vision
béatifique :
"Les justes sont ceux qui accomplissent sans se plaindre
les préceptes du Seigneur. Lorsqu'ils ont quitté leurs corps, ils
sont conduits par les anges au paradis terrestre ou plutôt dans
une joie spirituelle, puisque les esprits, croit-on, n'habitent pas
des lieux corporels". (Elucidarium, III, 3-6)
Si l'Etna, au coeur de la Méditerranée, est depuis
longtemps considéré comme l'antichambre des enfers, à tel
point que Julien de Vézelay dans l'un de ses sermons n'hésite
pas à qualifier d'etniques ceux qui souffrent ces tourments,
c'est dans les îles du Septentrion, là où rodent les démons -
Toi Aquilon, qui engendre des dragons, nourri des scorpions,
fosse aux serpents, lac des démons...- que Honorius
Augustodunensis, dans l'Imago mundi, place des lieux de
tourments, poenalia, par le froid ou le vent. Des îles
purgatoires auxquelles font écho l'île du repos sabbatique de
Judas dans la navigation de saint Brandan. Tandis qu'en
Irlande, dans une île de l'île, l'île des stations du lac de Lough
Dergh 13 dans l'un des endroits les plus reculés de l'Ulster,
s'ouvre depuis longtemps un lieu redoutable de purgation,
bien avant qu'il ne soit rattaché à saint Patrick et que la
propagande cistercienne et anglo-normande ne s'en soit
emparée pour en faire l'un des points de départ les plus
célèbre du voyage vers l'Au-delà :
29 "En Ulster, il y a un lac qui renferme une île séparée en
deux parties.
L'une abrite une église qui est un lieu de culte reconnu,
elle est belle et agréable ; l'apparition d'anges ainsi que la
présence visible et fréquente des saints locaux lui ont valu un
prestige incomparable.
L'autre partie est accidentée et effrayante, et abandonnée,
dit-on aux seuls démons. On peut la voir presque toujours
livrée au tohu-bohu et aux cortèges des esprits malins. Il y a,
dans cette partie de l'île, neuf trous. Si l'on ose passer la nuit
dans l'un d'eux - on sait que des audacieux l'ont tenté parfois -,
on est aussitôt assailli par les esprits malins, et toute la nuit
on est livré au supplice de peines si terribles, on se voit
infliger sans relâche des tortures si nombreuses, si grandes, et
si inexprimables, par le feu, par l'eau et par d'autres choses
encore, qu'au matin c'est à peine si un mince souffle de vie
demeure dans votre malheureux corps. Et l'on dit que si l'on a
enduré une fois ces supplices pour faire une pénitence, on ne
subira pas les peines de l'enfer, sauf si entre-temps, on a
commis de graves péchés". (Topographia hibernica, II, 5)
* * *
A l'ourlet d'un monde qui aux XIIe-XIIIe siècles se veut
clos et fini, les îles, terres flottantes entre le réel et
l'imaginaire, entre le passé et le futur ; îles des saints, des
moines, ou îles des démons, qui se côtoient souvent dans une
sorte de gemmellité insécable, sont comme autant d'escales,
d'échelles tendues vers un ailleurs qui en aucun cas ne saurait
présager d'autres espaces terrestres, mais bien tourné vers
l'Au-delà. A l'inverse de la terre hérissée de lieux de
mémoires, réminiscences du passé, l'île, enclose sur elle-
même, se souvient de ce qui sera.
30