ILLETTRISME EN GUYANE

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Examinant les conditions de réception de la notion d'illettrisme en Guyane et les implications particulières de son utilisation, Emmanuel de Lescure nous décrit " un problème social " importé, frappé d'innocuité par l'importance de l'analphabétisme. Alliant l'enquête à l'analyse, l'auteur s'interroge sur l'opposition entre " lettrés " et " illettrés " au moyen d'une comparaison entre deux publics de jeunes en stage de formation, l'un défini comme " illettré " et l'autre comme " non qualifié ".
Publié le : mardi 1 février 2000
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EAN13 : 9782296400863
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Illettrisme

en Guyane

Enquête sociologique auprès de jeunes en stage de formation

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8524-3

Emmanuel de Lescure

Illettrisme

en Guyane

Enquête sociologique auprès de jeunes en stage de formation
Préface de Roger Establet

Éditions de L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Avertissement
Les enquêtes qui ont fourni le matériel du présent texte, ont été réalisées au Centre Orstom de Cayenne en 1993 et 1994, rattachées au département SUD (Sociétés, Urbanisation, Développement), Grand Programme "Systèmes éducatifs et multilinguisme" (GP3), Unité de Recherche "Patrimoine Culture et Environnement" (UR51). Elles ont fait l'objet d'un financement de la Commission de Coordination de la recherchedans les Départements et Territoires d'Outre-mer (CORDET). Rédigé en 1994 et 1995, le texte qui suit contient des éléments factuels aujourd'hui dépassés, en particulier dans le premier chapitre et l'appendice.
, "

Composition:

B. de Lescure

A Victor et Hélène

Remerciements

Je voudrais remercier vivement M. Guy Rocheteau, alors Directeur du centre Orstom de Cayenne, et M. Raymond Horth, Correspondant régional du GPLI, qui sont à l'origine de cette recherche. Je tiens à manifester toute ma reconnaissance au Professeur Roger Establet qui, à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a bien voulu diriger ce travail. Je tiens également à exprimer ma profonde gratitude à toutes eelles et tous ceux qui m'ont, amicalement, soutenu dans la rédaction et la publication de ee texte: Victor Besnainou, Fabienne Fédérini, Elkana Joseph, Bruno de Lescure, Marie-Thérèse Tzaut, François Yence, Hélène Zaritch. Je remercie le personnel du centre Ors tom de Cayenne pour son accueil chaleureux. Je voudrais enfin adresser, avec foree, ma reconnaissance aux stagiaires et aux professionnels de la formation: les agents de la DRFP, en particulier Michel Cavagnara, et de la PAlO, les stagiaires, les personnels et les directions de l'AGFPA, de Centre Plus, du CFPK, du CFPPA, du GRETA, de l'lCF, de l'IFSL et de Polyformation. Sans eux rien n'aurait été possible.

Sommaire

Introdttction .
CHAPITRE 1. LE CONTEXTE GUYANAIS
1. Aspects démographiques 2. La question de l'emploi 3. La question de l'instruction

Préface ...

... 13

17

23 31 39

CHAPITRE 2. ILLETTRISME EN GUYANE?
1. Qu'est-ce donc que l'illettrisme? 1.1. Définir l'illettrisme 1.2. L'illettrisme: un concept opératoire ? 1.3. La construction sociale d'un problème social 1.4. Du handicap au stigmate Récapitulons 2. Un 2.1. 2.2. 2.3. Pour problème social importé La concurrence de l'analphabétisme Catégorisation et désignation Assimilation, créolisation et intégration conclure 63 63 66 70 75 81 83 83 90 99 113

CHAPITRE

3. JEUNES "ILLE'ITRÉS" ET JEUNES "SANS DIPLÔME" EN STAGE DE FORMATION
1. Présentation de l'enquête 1.1. L'illettrisme comme catégorie de désignation 1.2. Le choix des populations de l'enquête 1.3. Le détoulement de l'enquête 2. Origines sociales 2.1. Groupes d'appartenance, origines géographiques et nationalités 2.2. Positions sociales des patents 117 117 118 120 125 125 140 151 151 160 171 185 187 188 193

3. Trajectoires
3.1. Trajectoires 3.2. Les langues 3.3. Trajectoires Multilinguisme migratoires des stagiaites scolaires et trajectoires scolaires

4. L'entrée dans la

« vie active» 4.1. Les expériences de travail 4.2. Profils de stagiaires

CONCLUSION
Appendice: Le dispositif de formation Annexes .., Bibliographie Liste des figures Table des matières de l'enquête

203
207 231 233 247 249

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Pré.face

Emmanuel de Lescure apporte au problème social de l'illettrisme l'éclairage indispensable de l'enquête auprès des personnes directement concernées. L'investigation empirique s'est déroulée simultanément sur deux plans: un bilan de tous les travaux consacrés à la formation et à la scolarisation en Guyane, une enquête de terrain auprès de 140 jeunes insérés dans deux dispositifs du Crédit Formation Individualisé (CFI). Le programme "Qualification" a donné lieu à 50 entretiens de stagiaires; l'enquête principale a touché 90 stagiaires du programme "Paque" (Préparation Active à la Qualification et à l'Emploi) "ciblant" les populations qui, du fait d'une maîtrise insuffisante de la langue écrite, de leur "illettrisme", se trouvent dans l'incapacité de suivre directement des programmes de formation professionnelle. Devant le bilan de la scolarisation en Guyane, où domine l'importance de l'analphabétisme, sur un fond de carte tracé par la coexistence des ethnies, la confrontation des langues et les trajectoires migratoires, le sociologue de l'école française contemporaine penserait volontiers qu'il se trouve projeté un siècle et demi en arrière, à l'époque étudiée par Furet et Ozouf, et par Eugène Weber. Illusion rétrospective, sans doute, que ce dépaysement, puisque la Guyane n'est pas seulement le retour du passé refoulé de la Métropole mais aussi, avec Ariane, l'esquisse de son avenir. Qu'importe! On peut, au plan de la prospective, réfléchir. Pour

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"éradiquer" l'analphabétisme, la République - il faudrait dire les Républiques, deux au moins, la Troisième et la Quatrième 1_ a (ont) suivi une route nationale relativement 2 constante dans son plan directeur. Instruits par un demi-siècle de guerre coloniale, devons-nous persévérer dans les mêmes voies? Derrière l'analphabétisme et l'illettrisme, perçus d'abord comme des maux à extirper, Emmanuel de Lescure nous donne à voir des peuples, des ethnies, des trajectoires, des cultures. Et il sait donner la parole aux individus qui vivent et meurent de toutes ces interactions sociales et culturelles. Chemin faisant, Emmanuel de Lescure fait subir à nos catégories usuelles un travail de déconstruction bien salutaire. C'est évidemment le cas pour ces catégories mi-savantes mi-indigènes que sont l'appartenance nationale ou ethnique, saisies ici à travers la ou les désignation(s) utilisée(s) par chacune des 140 personnes pour décrire ses origines et sa nationalité. La référence utilisée est parfois nationale ("Anglais", "Américain", "Brésilien", "Chinois", "Dominicain", "Français", "Hollandais", "Georgetownien", "Haïtien", "Sainte-Lucien" et "Surinamien".. .), mais elle peut être aussi géographique et régionale ("Africain", "Indonésien", "Martiniquais", "Guadeloupéen"...), se formuler par le nom d'un peuple ("Aluku", "Arawak", "Kalina", "Palikur", "Paramaka", "Saramaka"), ou par la désignation d'origines "raciales" et de métissage ("Nègre", "Coolie", "Bata brésilien", "Mélangé Anglais-Français". ..). Surtout, les individus peuvent jouer de la pluralité des expressions identitaires, comme l'exprime avec une vivacité particulière un stagiaire de Paque : « Moi, je marche toujours avec les Guyanais. J'ai plus d'amis Guyanais. Quand je suis avec eux, onpense queje suis Guyanais. Des fois je dis queje suis Haïtien. On me répond: "arrêtede mentir l'' On ne me croitpas. Je parle bien créoleguyanais. Desfois, si on me demande,
1. Cf. Jean PENEFF, Ecoles publiques, écolesprivées dans l'Ouest, Paris, L'Harmattan, colI. Logiques sociales, 1987. 2. Le tracé de la route nationale a du s'inscrire dans le réseau des chemins vicinaux. Il fallut souvent faire la part belle aux accidents de terrain, composer plus que combattre: cf. Jean-François CHANET, L'école républicaine et les petites patries, Paris, Aubier, 1996.

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PRÉFACE

je dis que je suis Guyanais. Et on me croit! Je suis toujours Haïtien mais je vais plus avec les Guyanais. Les Haïtiens sont bien mais certains, c'est pas fa. »

Dans une série d'articles du journal Le Monde, Edgar Morin revendiquait le droit de s'appuyer sur les éléments pertinents de sa propre appartenance pour analyser correctement le présent et s'y engager de façon authentique, excluant, à l'instar de Spinoza, les monoappartenances rigides. Les "illettrés" de Guyane pensent et se pensent avec la même subtilité que le sociologue. N'est-ce pas assez pour éviter de confondre, dans l'illettrisme, la désignation d'un problème réel et la stigmatisation des personnes? Ceux qui ont bien du mal à se débrouiller avec la langue écrite, qui sont orientés de préférence vers le stage Paque, connaissent, en effet, des difficultés d'insertion beaucoup plus fortes. Ils sont plus fréquemment d'origine ou de nationalité étrangère, comptent moins d'années de résidence en Guyane; surtout, ils disposent d'un capital scolaire hérité plus faible et sont issus de milieux moins bien insérés dans la société industrielle moderne. Emmanuel de Lescure montre beaucoup de subtilité en adaptant à la situation Guyanaise une lecture en termes d'origine sociale et de capital scolaire. Les diplômes dépassant le CAP ne concernent aucun des pères des stagiaires de Paque et 2 % seulement des pères des stagiaires en qualification. Il faut donc raffiner la grille des capitaux vers le bas et saisir avec précision l'existence ou non d'une scolarisation primaire. Alors les oppositions se manifestent clairement. La majorité des parents de stagiaires de Paque n'a pas connu de scolarisation; c'est l'inverse pour les stagiaires en qualification. Même ténus, les capitaux scolaires hérités sont bien différents. Il en va de même pour l'origine sociale: la grille des PCS de l'INSEE serait bien inadaptée pour la décrire. Emmanuel de Lescure s'emploie à en construire une, mieux adaptée à une population que nous peinerions à caser dans nos catégories. Si on distingue les "personnes sans activité", celles qui vivent de ''l'autosubsistance'', les "jobeurs", les "agriculteurs", "artisans et commerçants", les "employés et ouvriers du secteur privé", "les employés et ouvriers du secteur public", l'origine sociale trace des lignes de démarcation

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très nette. Les stagiaires de Paque débarquent dans la société industrielle moderne. L'étude attentive des langues parlées par les parents et par les jeunes eux-mêmes nous interdit pourtant de verser dans le misérabilisme: le bilinguisme prévaut dans la génération des parents, le multilinguisme dans la génération des jeunes. En terme de capital scolaire rentable et d'accès aux emplois, l'''illettrisme'' désigne bien un problème réel, une pauvreté moderne si l'on veut, mais qui ne doit pas masquer les richesses culturelles dont disposent les personnes concernées du fait même de la difficulté et de la complexité de leurs trajectoires 1.

Roger Establet, Université de Provence

1. C'est, en tout cas, le sens général de l'hypothèse explicative proposée pat LouisAndré VALLET et Jean-Paul CAILLE, "les élèves étrangers ou issus de l'immigration dans l'école et le collège français. Une étude d'ensemble", Les dossiers d'Education et Formations, n' 67, 1996. Si, toutes choses égales par ailleurs, les enfants d'origine étrangère réussissent plutôt mieux que les enfants nés de parents français, c'est peut-être parce qu'ils continuent ainsi la trajectoire de mobilité inscrite dans le mouvement migratoire. 16

Introduction

Ce texte présente les résultats d'un programme de recherche sociologique sur le thème de l'illettrisme en Guyane française. Ce travail a pour origine une participation du Représentant de l'Orstom à Cayenne au Groupe Régional en faveur de l'alphabétisation. Les agents chargés de la lutte contre l'illettrisme ont voulu par cette invitation associer la recherche aux objectifs qui sont les leurs, considérant que celle-ci pouvait contribuer à augmenter l'efficacité de leur action. La satisfaction de cette demande implique une pratique de recherche qui incorpore la demande sociale à son objet, qui épouse les objectifs des acteurs sociaux concernés et affirme vouloir participer à l'action. En matière d'alphabétisation, de formation ou de lutte contre l'illettrisme, l'adhésion paraît facile à acquérir tant les causes semblent nobles. Pourtant, après bien des hésitations, il m'a semblé utile et nécessaire de chercher à se dégager de cette demande sociale. Non pas que je remette en cause son bien fondé mais plurôt en raison de la nature de l'objet sociologique illettrisme dont la construction implique une prise de distance vis-à-vis de

l'action. Comme l'indiquent les auteurs du Métierdesociologue, on «
ne peut faire l'économie de la tâche de construction de l'objet sans abandonner la recherche à ces objets préconstruits, faits sociaux découpés, perçus et nommés par la sociologie spontanée ou "problèmes sociaux" dont la prétention à exister est d'autant plus

ILLETTRISME EN GUYANE

grande qu'ils ont plus de réalité sociale pour la communauté des . 1 SOCIO Iogues » . Telle que j'ai pu la percevoir, la demande sociale sur la question de l'illettrisme en Guyane porte sur deux thèmes principaux. Le premier consiste en une évaluation de l'importance du phénomène dans le contexte particulier du département. Il s'agit de chercher à identifier les illettrés et à les comptabiliser. Ce travail de quantification permettrait de préciser l'ampleur des besoins en formation de la Guyane, tandis que la phase d'identification devrait servir à définir un public potentiel, ou bien un public privilégié, un public cible, pour les actions de remédiation que l'on ne manquerait pas de mettre en place. Ainsi, il s'agirait de désigner une ou plusieurs populations particulières comme étant plus sensiblement touchées par la question de l'illettrisme et méritant en conséquence un traitement approprié. Cette tâche d'identification-désignation viserait à peser sur les décisions et orienter l'assis tance. Sans pour autant contester l'utilité d'un travail de quantification on doit en souligner les implications. Une telle entreprise ne peut rester neutre et prétendre faire simplement acte de réalisme. Il n'est qu'à lire, pour s'en convaincre, les titres des journaux criant le scandale de millions d'illettrés parmi les français. Le chiffre suscite des réactions, il est chargé d'émotion. «La France garde secret son illettrisme », honteuse, elle nie, elle cache... dénonce un article de journal 2. Sans son chiffre l'objet n'existe qu'à peine. La quantification donne corps au phénomène qu'elle veut décrire. Comme l'indique J.-c. Pompougnac, le chiffre est aussi objet de

stratégie, de polémique, « derrière la querelle de chiffres se profile
alors la question du marché» 3. En effet, comptabiliser le nombre d'illettrés, c'est aussi définir des besoins en formation et donc participer implicitement aux débats sur la masse des crédits qui doivent être attribués.
1. BOURDIEU (P.), CHAMBOREDON (J.-c.), PASSERON (J.-c.), 1968. - Le métier de sociologue,La Haye, Mouton Ed., p. 52 et 53. 2. Libération, 5 décembre 1995, p. 28. 3. POMPOUGNAC (J.-c.), 1992. - « Fantasmes, polémiques, srrarégies : notes sur les représentations de l'illertrisme » in L'« illettrisme» en questions, Cahiers
du PsyEF, n° 2, Lyon, PUL, p. 78.

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INTRODUCTION

Le deuxième thème de la demande sociale en matière d'illettrisme en Guyane concerne les actions de formation existantes. Certains des agents ayant en charge les dispositifs de remédiation souhaitent améliorer le rendement de leurs actions et disent avoir besoin pour ce faire de connaissances particulières dans les domaines de la pédagogie, de la gestion de la multiculturalité. Ils demandent à mieux connaître les publics qu'ils accueillent. Cette demande-ci est apparemment moins chargée d'implications. Mais il ne s'agit que d'une apparence, en effet, une telle perspective implique, comme la première, que l'on admette, sans recul critique, comme préalable à la recherche, le bien fondé de l'entreprise. Et elle instrumentalise la recherche à des fins pédagogiques. La recherche sociologique pour construire son objet doit donc

rompre avec, ce que B. Lahire appelle, les « cela va de soi» des
discours sur l'illettrisme 1. Pour ce faire, après avoir présenté les particularités du département dans les domaines qui jouxtent et déterminent celui de l'illettrisme - la démographie, l'emploi et l'instruction (Chapitre 1) -, je m'attacherai, à déconstruire la notion d'illettrisme. La question de la définition est, en effet, le passage obligé de cette rupture épistémologique. La difficulté à définir la frontière séparant lettré et illettré entâche la notion d'illettrisme d'un flou dirimant et, du même coup, rend aléatoires ses capacités à décrire la situation de ceux qu'elle entend carctériser. Plutôt qu'une question de niveau de maîtrise des « connaissances de base », l'illettrisme apparaît au sociologue comme un problème social, fruit d'une construction sociale de la réalité dont l'émergence paradoxale, rendue légitime par la reconnaissance de l'État, est, en France, liée à la redécouverte de la pauvreté et relève d'une approche scolaire des réalités sociales. Le problème social illettrisme doit être défini, non plus comme une catégorie narurelle qu'on aurait découverte mais comme une catégorie sociale de désignation et une catégorie particulière d'assistance.
1. LAHIRE (B.), 1992. - « Discours sur l'illettrisme et cultures écrites, Remarques sociologiques sur un problème social» in L'« illettrisme» en questions, Cahiers du PsyEF, n° 2, Lyon, PUL, p. 70. 19

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Dans cette perspective, deux approches principales m'ont paru pertinentes. La première porte sur les conditions de la réception en Guyane du problème social illettrisme tel qu'il a été défini en France métropolitaine ainsi que les implications particulières de son usage dans le département. J'ai donc essayé de montrer que l'illettrisme apparaît comme un problème social importé frappé d'innocuité par l'importance de l'analphabétisme; que le travail de catégorisation et de désignation qu'il implique ne permet pas d'appréhender les rapports qu'entretiennent les différentes populations guyanaises avec l'univers de la lettre et correspond à une forme de classement de ces dernières; que son usage mesure un défaut d'assimilation et constitue le dernier wagon de la politique d'assimilation mise en œuvre depuis la départementalisation (Chapitre 2). La seconde approche s'attache à examiner la mise en acte de la catégorie illettré au moyen d'une enquête sociologique auprès de deux publics de jeunes en stage de formation (Paque et stage qualification du CFI), l'un défini comme illettré et l'autre comme non qualifié. Elle consiste à s'interroger sur l'opposition entre lettrés et illettrés. Si la comparaison des caractéristiques sociales objectives des individus des deux publics montre que tout les distingue, au contraire, leurs attirudes et représentations semblent mettre en cause les fondements de cette opposition. L'agrégation des données objectivées (origines et trajectoires sociales des stagiaires) met en évidence la situation de cumul des handicaps des personnes désignées comme illettrées alors que la prise en compte de leurs stratégies individuelles dénonce l'idée d'absence de pouvoir sur euxmêmes et sur le monde qu'une conception misérabiliste impute aux illettrés (Chapitre 3). Je dois toutefois préciser que, bien que j'ai cru nécessaire de devoir me détourner de la demande sociale, je n'en espère pas moins que les acteurs de la lutte contre l'illettrisme trouveront ici, indirectement, des questions, des remarques ou des informations propres à les satisfaire.

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CHAPITRE 1

LE CONTEXTE GUY ANAIS

OCEAN ATLANTIQUE
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Fig. 1 : Carte de Guyane, localisation des populations noires marrons et hmongs

amérindiennes,

1
Aspects démographiques

Avec 114808 habitants recensés en 1990 sur une superficie de 83 500 kilomètres carrés, la Guyane est une région très faiblement peuplée. Toutefois, la démographie guyanaise est marquée par une forte croissance. La population a plus que doublé en 15 ans. Il s'agit bien d'une «explosion démographique» 1. Deux phénomènes sont à l'origine de cette croissance: d'une part, un fort taux d'accroissement naturel, et d'aurre part un solde migratoire positif important. Contrairement aux Antilles, où la natalité décroît depuis les années 70, en Guyane cette tendance s'est inversée dès 1978. On assiste, selon H. Domenach et M. Picouet, à un phénomène de transition démographique (baisse de la mortalité et maintien d'une fécondité élevéei. L'accroissement narurel est de plus 2,3 % en moyenne annuelle entre 1982 et 19903. Cette tendance trouve son origine dans la vague migratoire antérieure (les immigrés étant des populations à forte fécondité et majoritairement en âge propice à la procréation). La Guyane est aussi le département qui a connu la plus forte croissance migratoire. Elle s'est élevée à plus 3,5 % en moyenne
1. ODDO (B.), 1991. - Guyane: l'explosion démographique, Antiane-Eco, n° 14, juin 1991, INSEE, p. 6. 2. DOMENACH (H.), PICOUET (M.), 1988. -« Transirion démographique et migration en Guyane: des conditions de peuplement sous pression» in Dynamique de la population et migration en Guyane, Cayenne) Orstom, ColI. La nature et l'homme) p. 8.

3. ODDO (B.), 1991. - ibid.

ILLETTRISME EN GUYANE

par an entre 1982 et 1990. Cette grande vague d'immigration remonte à 1965 1. On peut distinguer deux types d'immigration,

une « immigration privilégiée» ouverte aux Français de métropole
et des autres départements et territoires d'Outre-mer, et une « immigration de misère» 2 pour les personnes issues des pays du sud attirées par le niveau de vie du département. Cet afflux d'immigrés a pour origine, outre la situation politique et économique de la Guyane, d'une part l'essor des grands chantiers pendant la décennie précédente et d'autre part les crises politiques de pays avoisinants (Haïti et Surinam). La répartition géographique de la population est très inégale. Sur les 21 communes existantes au moment du recensement de 1990, cinq avaient une densité inférieure à 0,1 habitant au kilomètre carré, et sept, inférieure à 1 habitant au kilomètre carré. La majorité de la population est concentrée sur la bande côtière et 70 % des habitants résident dans une zone urbaine 3. L'infrastructUre routière est réduite à sa plus simple expression: une route qui relie Cayenne à St-Laurent-du-Maroni et à Régina ainsi que quelques voies de pénétration vers l'intérieur (Fig. 1). Les communes qui ont eu la plus forte croissance entre 1982 et 1990 sont d'une part Tonate-Macouria et Maroury, et d'autre part Mana et Apatou (Fig. 2). Les premières ont bénéficié de transferts de populations depuis Cayenne 4 et les secondes ont eu à faire face à une forte immigration consécutive à la guerre du Surinam. En revanche, l'Île de Cayenne (Cayenne, Rémire-Montjoly et Matoury) voit son hégémonie diminuer, elle ne représente plus que 55 % de la population en 1990 contre 65 en 1982. La croissance de la commune de Camopi, bien qu'inférieure à la croissance départementale, est intéressante. Elle révèle ce que P. et F. Grenand

1. MAM-LAM-FOUCK (S.), 1992 - Histoire de la Guyane contemporaine 19401982 : Les mutations économiques,socialeset politiques, Paris, Editions Caribéennes, p. 331. 2. DOMENACH (H.), PICOUET (M.), 1988. - op. cit., p. 8. 3. CAZENAVE (J.), 1991. - Presque rous des urbains, Antiane-Eco, n° 13, mars 1991, INSEE, p. la. 4. ODDO (B.), 1992. - Cayenne et ses communes satellites, Antiane-Eco, n° 19, septembre 1992, INSEE, p. 6.

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LE CONTEXTE GUYANAIS

ont appelé le « renouveau démographique» amérindien I. Elle est
due au dynamisme des populations qui y résident (Amérindiens Wayampi et Emérillon) et non pas à un flux migratoire. Ce dynamisme démographique est une caractéristique commune aux différentes populations amérindiennes et noires marrons.
Fig. 2: La population de Guyane en 1990 et sa croissance entre 1982 et 1990 par commune

Coefficient multlpllcaleUt de la populatloo comnumale enue I98Z ell990

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Population totale. 114808 hbts en 1990 et 73 012 en 1982. soit un coefficient multiplicateur de 1.57 ; pour 1'11e de Cayenne 63004 hbts en 1990 (55% de la population totale) et 47 388 hbts en 1982 (65%). soit un coefficient multi licateurde 1.32.
Sou"" INSEE, ROP 1982" 1990. C''''Brop1o;'' E. de Le"...

1. GRENAND (P.), GRENAND (F.), 1990. - us Amérindiens: despeuplespour la Guyane de demain, Cayenne, Orstom, p. 42.

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