Images du noir dans le cinéma américain blanc (1980-1995)

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296345706
Nombre de pages : 158
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Régis Dubois

Images du Noir dans le cinéma américain blanc
(1980-1995)

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements à:
Marie-Claude Taranger pour ses précieux conseils et encouragements tout au long de mes recherches, Jean-Luc Lioult et Régis Benech pour avoir lu le manuscrit et discuté ses positions, Marie-Lou pour son soutien logistique et pour tout le reste, Et Nathalie Combe pour m'avoir soutenu, encouragé et écouté durant tout ce temps.

"Humainement, personnellement n'existe pas. Politiquement

la couleur elle existe." James Baldwin

Avant-propos
Cette recherche a pour but de rendre compte de la façon dont les Noirs nous sont montrés dans le cinéma américain contemporain par les réalisateurs blancs. Notre objectif est de dresser un panorama des divers personnages noirs récurrents du cinéma hollywoodien et plus largement de la production américaine, à partir de quatre-vingt films. Même si la filmographie se veut au départ exhaustive, il est bien évident que nous ne pouvons étudier tous les films, et ceci pour des raisons de disponibilité des oeuvres et surtout de temps. Les films sélectionnés répondent donc à un souci de représentativité avant tout. Nous entendons par représentatif les films connus, donc populaires, de préférence accessibles, et reflétant la production hollywoodienne du moment. Tous les films sur lesquels nous nous appuierons dans cette démarche répondent aux mêmes critères: l'objet doit être un long métrage de cinéma (pas de film de télévision), produit ou éventuellement coproduit par les Etats-Unis entre mille-neufcent-quatre-vingts et mille-neuf-cent-quatre-vingt-quinze par un réalisateur blanc (comprenons, qui n'appartient pas à la communauté noire). Tous ces films mettent en scène un premier et/ou un second rôle interprété par un acteur noir, mis à part quelques rares cas particuliers qui ne donnent pas les rôles principaux à des Noirs mais traitent tout de même exclusivement de la communauté noire.

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L'analyse répond à une approche thématico-filmique, autrement dit, la réflexion s'appuiera sur les divers paramètres de l'analyse de films ainsi que sur des domaines aussi divers que l'Histoire ou la sociologie. Ce qui nous intéresse ce sont les choix des réalisateurs (en ce qui concerne la narration, la mise en image..) et au bout du compte, la description qu'ils nous donnent de la communauté noire et du Noir en tant qu'individu - nous emploierons, tout au long de cet ouvrage, plus volontier le terme "Noir" que les appellations "Afro-Américain" ou "Africain-Américain", car il s'agit bien ici d'un concept et non d'une réalité, en d'autres termes, la plupart du temps Hollywood montre des Noirs et non des Africains-Américains. Appréciez la nuance. L'analyse formelle nous aidera à mieux saisir les signifiants de la représentation et les sciences humaines permettront d'interpréter ces données et d'énoncer certaines règles.
Mise en normes idéologiques et mise en formes esthétiques ne peuvent être dissociées. On sait qu'il n'est pas de technique neutre: 'le travelling est une affaire de morale', rappelle Godard, comme pour William Wyler la profondeur de champ se veut 'libérale et démocratique'. Il serait donc réducteur de ne pas prendre en compte les contours que les codes formels hollywoodiens confèrent à l'image du réel dans la mesure où ils la transforment en vision du monde, au sens philosophique. Par la présence d'une typologie, de structures narratives, d'un système spatio-temporel récurrent, les films proposent au public un' champ clos de constructions imaginaires qui renvoient à elles-mêmes.l

Nous proposons au lecteur de jeter un coup d'oeil sur les films contemporains réalisés par des Africains-Américains et de les garder en mémoire comme moyen de comparaison avec la production hollywoodienne courante. En effet, la superposition des deux "genres" permet de saisir de façon plus instinctive les démonstrations que nous nous emploierons à élaborer.

Bidaud Anne-Marie [1994], Holywood et le rêve américain, Paris, Editions Masson, page 197.

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Introduction
"Au cinéma, un Noir n'est noir que lorsqu'il est montré par un cinéaste blanc."l Cette citation, tirée du dictionnaire des personnages du cinéma, semble être un bon point de départ pour cette étude sur l'image du Noir dans le cinéma américain blanc aujourd'hui. Elle a en effet le mérite de résumer en quelques mots l'ampleur du problème auquel se voient confrontés les Noirs à Hollywood2. Ce qu'exprime ici cette phrase c'est l'idée selon laquelle le cinéma américain dans son ensemble conçoit le Noir en tant qu'entité et non en tant qu'individu à part entière, comme un concept et non comme un être spécifique, sous entendant que dans le regard des cinéastes blancs, le personnage noir se voit réduit à sa seule condition de Noir. Conséquence directe, dans un film hollywoodien, le Noir jouera le rôle d'un Noir. Cette évidence n'en est en réalité pas une car ce qui fait du tort au cinéma commercial américain c'est le fait qu'il ne donne pas aux acteurs noirs des rôles, mais des rôles de Noirs, avec tout ce que cela implique comme schématisation réductrice. Car c'est bien connu, le cinéma hollywoodien a toujours eu recours à des codes de
1 Rodrig Antonio [1988], Dictionnaire des personnages du cinéma, Paris, Editions Bordas, page 318. 2 Le mot "Hollywood" sera ici employé dans un sens générique un peu particulier de "cinéma américain blanc" pour les besoins de la recherche. 9

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représentation simples et immédiatement identifiables par le spectateur. Prisonniers de rôles de Noirs, les acteurs afroaméricains se voient donc associés à des personnages peu profonds, et surtout répondant à la typologie hollywoodienne, volontiers manichéenne, "organisée sur un mode d'oppositions simples [qui] s'appuie sur un répertoire limité d'images préconçues et figées de l'autre."3 Le cinéma américain a donc perpétué pendant des décennies une typologie réductrice du Noir américain; du nègre primitif et violent (Naissance d'une Nation, 1915), à la servante fidèle et dévouée (Hattie McDaniel dans Autant en emporte le vent, 1939), en passant par le Noir crédule et obéissant (incarné notamment par Stepin Fetchit dans les années 30-40). Avec les années 50 et 60, parallèlement à la lutte en faveur des droits civiques, de grands progrès ont été effectués pour réhabiliter l'image du Noir au cinéma. Mais cette reconnaissance passe toujours par des voies réductrices, les stéréotypes humiliants ayant été en partie remplacés par des contrestéréotypes tout aussi aliénants. Hollywood met alors en scène des personnages noirs trop parfaits, trop impeccables, des héros intégrationnistes à l'image d'un Sidney Poitier en policier vertueux dans Dans la Chaleur de la Nuit (1967) ou en beau-fils modèle dans Devine qui vient Dîner? (1967). Le début des années 70 ouvre l'ère des films dits de blaxploitation (mixage des termes black et explotation) mettant en scène des super héros black, super flics et super caïds des ghettos. Là encore, les personnages restent cantonnés dans des rôles bien définis; Jim Brown, Richard Roundtree (alias Shaft) et Ron O'Neal interprètent tous des sortes de surhomme au physique d'athlète, incarnant à la lettre le célèbre slogan de l'époque "black is beautiful".

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Bidaud Anne-Marie [1994], Hollywood et le rêve américain, Paris, Editions Masson, page 208.

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INfRODUCTION

Nous en arrivons donc aux années 80, soit au début de notre corpus. Comment se positionne aujourd'hui Hollywood quant à la question du Noir au cinéma? Sur le plan sociopolitique tout d'abord, nous pouvons voir les années quatre- vingts comme un retour en arrière pour les Africains-Américains. Le programme des républicains, Reagan et Bush, a renforcé les déséquilibres sociaux notamment en remettant en cause "l'Etat providence". Les Noirs étant les premières victimes de cette régression, les ghettos n'ont depuis cessé de s'étendre et la misère, la drogue et la violence n'ont cessé de gagner du terrain. Parallèlement, les jeunes ont perdu tout idéal. Les grands leaders ont depuis longtemps disparu, quant aux restants comme Jesse Jackson, ils sont encore loin de rassembler la majorité. Dans tout ce marasme politique, nombreux sont ceux qui se réfugient dans le nationalisme et viennent grossir les rangs de la Nation de l'Islam de Louis Farrakhan. Si bien qu'aujourd'hui, le rêve de Martin Luther King ne trouve plus beaucoup d'adeptes chez les jeunes AfroAméricains. Les années quatre-vingt-dix viennent confirmer cette "guerre des races" comme le titrait le Nouvel Observateur en Octobre demier.4 L'Amérique blanche et l'Amérique noire, comme on se plaît à les différencier, tendent-elles réellement à s'ignorer? Nicole Bernheim confie dans son livre Voyage en Amérique noire paru en 1986:
La réalité est que les deux communautés ne se fréquentent pas, ne se connaissent pas. Il fut un temps où il était tk bon ton d'avoir des amis noirs. C'était il y a vingt ans, à l'époque où l'Amérique doutait d'elle-même et où la "question noire" faisait partie tk ses doutes les plus lancinants. Aujourd'hui, après cinq ans d'un reaganisme qui a redonné aux Américains une bonne conscience à toute épreuve,

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[Octobre 1995], "Amérique, la guerre des races", in Le Nouvel Observateur n01614, pages 44-54.

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l'Amérique blanche fait semblant problème noir.5

de croire qu'il n'y a plus de

On en vient donc à la question centrale, à laquelle cette recherche tentera de donner une réponse: les cinéastes blancs, dans le système hollywoodien, sont-ils aptes à rendre compte fidèlement de l'expérience noire? Question à laquelle Spike Lee, en représentant privilégié du cinéma noir américain, répond pour sa part:
Je ne pense pas que ce soit impossible pour un réalisateur blanc de diriger des acteurs noirs. Mais, le plus souvent, les réalisateurs blancs se sont mélangés les pédales.6

Sur le plan de la production, les années 80-90 seraient en fait une période de transition, un passage obligé vers une reconnaissance totale et légitime du Noir au cinéma. Nous pouvons donc y trouver pêle-mêle, des représentations fortement négatives, dignes de ces vieux stéréotypes humiliants d'antan, des contre-stéréotypes, témoins d'une reconnaissance progressive mais maladroite, ainsi que quelques rares films réussis, préoccupés de donner du Noir une image plus juste et plus authentique. Ces derniers sont peut-être les précurseurs de la production à venir avec le prochain millénaire. L'explosion d'un nouveau cinéma africain-américain, avec entre autres des cinéastes comme Spike Lee, John Singleton ou Mario Van Peebles, contribue sans doute à faire évoluer les mentalités et l'approche hollywoodienne en ce qui concerne le personnage noir. Dans l'ensemble, nous pouvons noter une certaine amélioration de l'image du Noir au cinéma ces dernières années, doublée d'un reconnaissance de la part de Hollywood. Quelques comédiens se sont d'ailleurs vus attribuer récemment la célèbre
5 6 Bernheim Nicole [1987], Voyage en Amérique noire, Paris, Editions Stock, page 32. Margolin, François (Juin 1986), "Spike Lee en 15 questions", in Les Cahiers du Cinéma n0385, page VI. 12

INTRODUCTION

statuette des Oscars. Après Hattie McDaniel en 1939 (pour son second rôle dans Autant en emporte le Vent) et Sidney Poitier en 1963 (récompensé pour son rôle principal dans Le Lys des Champs), quatre acteurs noirs ont connu la consécration avec les années 80-90; Louis Gosset Jr. en 1982 pour Officier et Gentlemen (second rôle), Denzel Washington en 1989 pour Glory (second rôle), Whoopi Goldberg en 1990 pour Ghost (second rôle) et Cuba Gooding Jr. en 1997 pour Jerry Maguire (second rôle). Mais il ne s'agit là que d'une timide reconnaissance puisque seulement six acteurs ont été oscarisés dans toute l'histoire du cinéma, et qui plus est, dans la plupart des cas, pour des rôles secondaires. Par ailleurs, comme nous le verrons, certaines idées reçues concernant le Noir restent bien tenaces, et l'iconographie négative qui en résulte reste bien présente à certains égards. Le fait est que de grands progrès restent encore à faire, tant quantitatifs que qualitatifs. Cette étude tentera donc de montrer à travers de nombreux exemples que le Noir est toujours victime de l'idéologie hollywoodienne et de ses simplifications réductrices et systématiques, mais aussi et surtout qu'il reste tributaire à certains égards de l'iconographie malveillante, voire raciste, véhiculée par la culture américaine et profondément ancrée dans l'inconscient collectif. Notre propos n'est pas de juger les cinéastes sur leurs bonnes ou leurs mauvaises intentions, notre but est de montrer que les idées reçues persistent encore, que malgré un effort certain de la part de Hollywood pour réhabiliter l'image du Noir, on continue à déceler de la condescendance, voire du mépris, souvent dissimulés, travestis, sûrement involontaires et inconscients, mais bien réels. Au cinéma, support particulièrement adapté à la diffusion des stéréotypes ("le pseudo-réel que proposent les films permet de leur conférer des contours plus convaincants que n'importe quel

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autre moyen d'expression"?), nous verrons que ces malversations de l'image du Noir passent principalement par un choix thématique d'une part et par un choix esthétique d'autre part. Le personnage sera donc analysé comme signe au sein d'un système filmique, d'un point de vue narratif et iconographique mais aussi d'un point de vue socio-historique. Cette étude a donc comme ambition d'élucider les mécanismes inhérents à l'élaboration des stéréotypes sur le Noir. Notre intérêt n'est pas de disqualifier des films en particulier, mais d'amener le lecteur à porter un regard différent sur l'ensemble de la production mettant en scène des Noirs. Nous espérons que cette recherche éveillera l'intérêt du lecteur et apportera des éléments nouveaux sur la question des Noirs au cinéma et plus généralement sur le problème du Noirvu-par-Ie-Blanc.

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Bidaud Anne-Marie [1994], Holywood et le rêve américain, Paris, Editions Masson, page 208.

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PREMIERE PARTIE Persistance des stéréotypes négatifs
Voilà comment vous nous avez emprisonnés. Il ne vous a pas suffit de nous amener ici et de faire de nous des esclaves. L'image que vous avez créée de notre te"e ancestrale, l'image que vous avez créée de notre peuple sur ce continent était un piège, une prison, une chaîne, la pire forme d'esclavage jamais inventée par une soi-disante race civilisée, une nation civilisée depuis la nuit des temps.

Malcom X New York, 16 Février 1965

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