INSERTION ET MÉDIATION

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L'insertion est un enjeu majeur pour notre société. L'esprit et les méthodes du travail social sont en évolution : l'être en difficulté est reconnu sujet actif et non pas assisté. Mais qu'est-ce vraiment que l'insertion ? Suffit-il d'avoir un salaire minimum pour se sentir pleinement citoyen ? La médiation est une méthode au service de cette insertion et contre la violence. La création d'un espace politique de médiation est proposée par l'auteur pour réconcilier société civile et pouvoir légitime.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296258259
Nombre de pages : 288
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INSERTION ET MÉDIATION: À LA RECHERCHE DU CITOYEN
Essai sur le mal-être français

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. PéquignotetD. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Thierry BENOIT, Parle-moi de l'emploi... d'une nécessaire réflexion sur le chômage à des expériences pratiques pour l'emploi, 2001. Lauriane d'ESTE, La planète hypothéquée ou l'écologie nécessaire, 2001. Christian BÉGIN, Pour une politique des jeux, 2001. Alia RONDEAUX, Catégories sociales et genres ou comment y échapper, 2001. Jacques LANGLOIS, Le libéralisme totalitaire, 2001. Vincent PETIT, Les continentales, 2001. Gérard LARNAC, La police de la pensée, 2001.

François- Xavier ALIX

INSERTION ET MÉDIATION. À LA RECHERCHE DU CITOYEN
Essai sur le mal-être français

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

UNEÉTHIQUEPOURL'INFORMATIQUE, de Gutenberg à Internet L'Harmattan, 1997

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1203-7

Présentation
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Rupture de civilisation
Une société n'est jamais en repos, même si durant certaines périodes la continuité lisse de l'ordre établi peut, à l'échelle d'une vie humaine, paraître assurée de pérennité. A notre époque en tout cas, personne ne doute des changements voire des bouleversements en gestation au sein de la société française. Société dont il n'est plus question de définir les traits sans se référer à l'environnement continental et mondial. De multiples forces préparent, dans les secteurs les plus divers, les équilibres de demain. Les pages qui suivent vont avoir pour champ d'investigation premier le travail social, un domaine en évolution confronté à des urgences préoccupantes, le partage du travail et la régulation de la violence. Deux mots ont envahi le discours public: exclusion pour nommer le mal, insertion pour désigner le remède. La cohésion sociale est lézardée. Pour colmater les brèches, les responsables de tous niveaux font appel à une dynamique dont nos contemporains parlent de plus en plus: la médiation, autre mot (trop) à la mode. On ne saurait se contenter de repérer quelques actes de médiation concernant les problèmes qui préoccupent le plus les Français à savoir le chômage et la violence dans les quartiers. L'analyse doit être plus globale. D'une part, ce sont tous les aspects de la réalité du travail qui évoluent: sa qualité, sa quantité, son organisation, son objet... Réalités fondamentales qu'une amélioration du marché de l'emploi, liée à une bonne croissance, en ce début des années 2000, ne change guère, même si elle rend moins dramatique l'image qu'en donne la Une des médias. Et le travail n'est pas 5

séparable des autres aspects de la vie commune: sa capacité à « insérer» les personnes dans la société est très liée à de multiples facteurs. La montée de la violence constatée un peu partout a pu être imputée au chômage. Certains ont cru trouver dans la vacuité et la souffrance que celui-ci engendre l'unique cause de cette violence. Une analyse bien plus complexe s'impose, riche de facteurs politiques et culturels. D'autre part, la médiation met en valeur le rôle du tiers, personne, objet ou pensée, dans les relations et les actions humaines. La médiation proprement dite est la figure la plus volontaire et la plus élaborée du mécanisme ternaire qui est constitutif de 1'homme. A côté de cette démarche précise, on peut identifier un esprit de la médiation dont la présence, souvent implicite, contribue à des réussites, dont l'absence explique des échecs et des contrefaçons. Chômage, violence, exclusion, insertion... Médiation, mécanisme ternaire... Ces mots appellent des précisions, et les réalités auxquelles ils renvoient doivent être décrites. Ce sera le chapitre premier. Puis, nous verrons comment les travailleurs sociaux inventent, de nos jours, une nouvelle relation avec l'être humain en difficulté pour restaurer le lien social lorsque le chômage le distend ou que la violence le détruit. Le contrat d'insertion du dispositif RMI (Revenu minimum d'insertion) apparaîtra d'abord comme objet-médiateur entre la personne en situation d'exclusion et la société. Puis nous constaterons que derrière le chômage, réputé transitoire pour chacun, c'est une pauvreté structurelle et permanente qui exclut certains. Suivra l'analyse de l'évolution du travail social, dans ses attitudes et dans ses principes (chapitre 2). Ce parcours dans le champ de l'action sociale conduira à des questions sur la société française dans son ensemble, pour prendre conscience des mécanismes qui la meuvent, et qui la dépassent. D'abord, un retour sur le passé s'imposera, pour faire l'inventaire de l'héritage social et culturel des « Trente Glorieuses» qui explique tant les comportements actuels des citoyens (chapitre 3). Il faudra ensuite se tourner vers l'avenir et passer à l'échelle du monde. La «mondialisation », plus complexe qu'elle ne paraît à ses détracteurs, obligera d'abord à constater
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que l'exclusion et la violence nouent leur bras de fer à l'échelle de la planète, avant de trouver matière à efforts, sujet à espoirs, dans divers processus qui déjà sont à l'oeuvre. (chapitre4). Comment bâtir une société dans laquelle chacun aurait sa juste place, ce qui serait la pleine réussite de « l'insertion»? Les catégories grâce auxquelles Hannah Arendt présente la « Condition de I'homme moderne »: Ie travail, l'oeuvre, l'action, permettront de définir le champ d'exercice de la citoyenneté. Retrouver le vrai sens du travail (chapitre 5), promouvoir l'oeuvre (chapitre 6), parfaire l'action, qui culmine dans le politique, action pour laquelle sera proposé un nouvel espace de dialogue entre les citoyens et les pouvoirs (chapitre 7), voilà qui permettrait à chacun de se vivre pleinement un parmi les autres. Tout ce chemin fait, il sera possible de conclure en constatant que l'objectif d'insertion, et ses multiples voies, le moyen de la médiation, la polyvalence de son esprit mais aussi son cadre précis, sont entre les mains des citoyens. Ceux-ci ont à se reprendre, à retrouver le sens de la communauté, s'ils veulent surmonter la rupture de civilisation à laquelle ils sont affrontés par une évolution douce plutôt que par un séisme brutal. Au terme de ce parcours apparaîtra pleinement la valeur que l'auteur prête au contrat d'insertion proposé actuellement aux plus démunis. Ce contrat, dans la mesure où il a pour visée de transformer le laissépour-compte d'un passé douloureux en acteur de son propre avenir est le symbole précurseur d'une civilisation retrouvée.

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Chapitre 1
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L'insertion, la médiation: les faits, les mots, l'en-deça des mots
Avant de commencer le parcours qui mènera du contrat d'insertion à l'organisation de la société dans l'avenir, un état des lieux s'impose. Qu'il s'agisse d'exclusion et d'insertion d'une part, de médiation de l'autre, le discours entendu dans l'espace public, qu'il soit l'expression de responsables ou le reflet de l'opinion commune, mélange approximations et idées justes, certitudes démontrables et clichés à la mode, postulats non négociables et hypothèses de recherche. Il faut donc préciser la réalité des situations d'exclusion. Il importe aussi de définir la médiation et de dessiner les contours du processus ternaire dont elle est le fleuron.
A) L'exclusion, ou l'homme en miettes
L'exclusion et son remède, l'insertion: depuis plusieurs années, tels sont les maîtres-mots du discours social en France. Ce discours, comme toute parole qui se déploie dans l'espace public de délibération est très sensible aux conditions du moment. Le très lourd souci du chômage a polarisé l'attention pendant vingt ans, au point que le terme « exclusion» a renvoyé surtout au malheur de celui qui perd son emploi, et que, devenant plus nettementencore un termetechnique, « insertion» a pu signifier reprise d'un travail (et aide à cette reprise). Pourtant le poids 9

d'humanité qui est en jeu derrière ces mots n'autorise pas à les réduire ainsi. Le «Dictionnaire de sociologie» qualifie le terme « exclusion» de «concept-horizon »1, sous lequel on peut ranger toutes les «situations d'instabilité» qui affaiblissent ou font disparaître le lien social. Près du chômage, les problèmes de santé, de logement, les difficultés familiales risquent de produire les mêmes effets, surtout quand toutes ces causes s'additionnent. De plus, l'inventaire qui sera fait, plus loin, de I'héritage culturel des « Trente Glorieuses» donne à penser que l'égocentrisme né d'une dérive libertaire a préparé le terrain aux isolements les plus variés. Quant à« l'insertion », il existe à son propos un flou, une ambiguïté même, que les dictionnaires ne dissipent pas. Il importe de bien l'articuler avec « l'intégration », ce que ne fait pas le langage courant. Celui-ci tendrait à parler d'intégration lorsqu'est en cause une minorité raciale, et à réserver l'insertion au champ du travail. En fait la distinction ne relève pas des secteurs concernés mais du sens de la démarche. L'intégration est le fait du groupe qui tend à assimiler une minorité. L'insertion est l'action de l'individu pour prendre place dans la société. Ceci explique que la signification ait pu se gauchir: l'observateur constatera davantage de démarches d'intégration à l'intention des immigrés, par exemple les négociations du Ministre de l'Intérieur avec les responsables musulmans, la question du droit de vote aux élections locales... A l'inverse, dans le champ du travail il sera sensible à la multiplicité des démarches personnelles d'un demandeur près des organismes compétents. Ce qui n'a pas empêché le Parlement de voter, en 1998, une Loi prévoyant des moyens pour faire bénéficier les exclus des droits de tous, ce qui est bien une mesure d'intégration. Ce qui n'empêche pas le Grand Larousse de mentionner« la difficile insertion des immigrés ». Parler ici d'insertion renverra donc bien à l'établissement d'une relation normale entre l'individu et la société, dans tous les domaines. Les multiples efforts consentis en faveur de l'emploi ont accentué le sens actif du mot, de la part du demandeur comme de ses partenaires immédiats, alors que les mesures d'intégration gardent un air d'octroyé d'en haut. C'est important, cela donne


Dioctionnaire de sociologie» Le Robert - Seuil, 1999, p 208. 10

au mot insertion une résonance positive. L'insertion économique a maintenant assez d'expérience pour que les exemples et les méthodes que l'on va exposer y soient principalement puisés. Le chômage qui affecte la France depuis bientôt trente ans a obligé à la prise de conscience aiguë d'un certain nombre de réalités permanentes, au delà de ses propres variations. Celles-ci structurent le chemin parcouru en trois étapes. Au lendemain du choc pétrolier de 1973, qui marque la fin des «Trente Glorieuses », l'accroissement continu du nombre de chômeurs fait penser à une crise, à un accident. Très vite, au cours de la décennie 80, les plus avisés prennent conscience des évolutions structurelles qui sont en cours. C'est un nouvel état du marché du travail qui est en gestation. Ce que l'on appelait « cri se », devient bouleversement durable. Depuis 1997 une amélioration est constatée. Le nouveau millénaire commence par un symbole: en janvier 2001, le nombre de chômeurs est inférieur d'un million au chiffre atteint en juillet 1997. Le gouvernement y voit l'effet de son arrivée au pouvoir et des mesures qu'il a prises, l'opposition préfère parler de l'heureuse conjoncture internationale, peu nous importe: l'embellie est notable. Les devins la promettent durable, et l'on sait qu'à l'horizon 2010 la pyramide des âges, qui hébergera de très nombreux retraités, comptera beaucoup moins de locataires actifs. L'embellie ne doit pas occulter les leçons permanentes administrées par la «crise» lorsqu'elle était à son point culminant. Au mois d'octobre 1997, le gouvernement Jospin rendait publique une estimation du Commissariat général du Plan, demandée pour 1996 par Alain Juppé, alors Premier ministre. Après avoir présenté les chiffres - les trois millions et plus dont on vient de parler auxquels il faut rajouter un million et demi de salariés en situation de «temps réduit subi », c'est-à-dire accomplissant un temps partiel involontaire - le Commissaire général du Plan, Henri Guaino, concluait que «derrière le chômage ce qui est angoissant, c'est la précarisation de la société française dans son ensemble ». Et le rapport décrivait cette

précarisation : « La dégradation de la situation de l'emploi se
traduit par un effritement général du travail (...) Par vagues successives, c'est toute la structure du travail qui est en train de se Il

modifier vers plus d'insécurité pour toutes les catégories. » (...) « Ce n'est pas le chômage lui-même qui fait problème, c'est le risque de récurrence et la précarité, la peur de ne pas s'en sortir indemne, la peur des régressions, la dégradation du capital
humain» 1

.

Cette peur, cette précarité continuent d'affecter les deux millions cent mille chômeurs que l'embellie n'a pas tirés d'affaire, soit 9 % de la population active. Il est certain que le « risque de récurrence» reste évident, à terme inconnu et variable selon les métiers, en raison des mutations profondes qui touchent les techniques et les organisations, sans oublier la fragilité de certains secteurs (la tragi-comédie des starts-up...). Enfin, l'embellie, qui a profité aux chômeurs les mieux préparés à reprendre un poste, a laissé de côté les plus exclus, davantage enfermés dans leur angoisse et leur précarité. L'INSEE a précisé en 2001 qu'en dépit de l'embellie, le nombre de pauvres, 4 millions, n'a pas diminué. Elle avait constaté, dès 1998, que les pauvres étaient désormais plus jeunes, plus urbains, salariés et appartenant à des familles monoparentales. La régression silencieuse

Ce rajeunissement, cette vulnérabilité des salariés constituent deux indices importants d'une évolution profonde qui nous oblige à revoir les portraits-types du pauvre que nous ont légués les générations précédentes: vieux sans pensions, hobereaux sans revenus, rentiers ruinés, journaliers agricoles sans terre ni toit, malades et handicapés, paresseux et vagabonds... Désormais, c'est monsieur tout-le-monde qui se sent menacé, qui éprouve cette« peur des régressions» pointée par M. Guaino. Régression... Ce n'est plus hélas, un pronostic, mais un constat qui s'impose pour la partie de la population qui, emploi perdu, vit le drame de ce qu'on appelle désormais l'exclusion. Ce mot a connu sa fortune sociale grâce à René Lenoir qui, en 1974,

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Rapport rendu public le 20 octobre 97. 12

a publié« Les exclus, un Français sur dix »1. Ecrit en 1973, tout à la fin de la période d'expansion qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, ce livre, qui allait se révéler prophétique par son humanité et par l'esprit de ses propositions d'action, est un très bon témoin des catégories que l'on pouvait considérer comme exclues à une époque où tout allait encore de l'avant: les inadaptés physiques, les débiles mentaux, les inadaptés sociaux, parmi lesquels les mineurs en danger, délinquants ou drogués, les adultes malades mentaux, suicidaires, alcooliques, délinquants, les marginaux ou asociaux (parmi lesquels les vagabonds, les anciens délinquants ou anciennes prostituées sans travail, des familles vivant d'expédients dans des bidonvilles)2... S'y ajoutaient nombre de personnes âgées, parvenues à l'âge de la retraite à l'époque où celle-ci ne se prévoyait guère et où les pensions étaient donc faibles voire inexistantes. On le voit, les exclus de 1974 étaient les personnes qui n'étaient pas montées, qui ne pouvaient pas monter dans le train du Progrès mis sur les rails durant les «Trente Glorieuses» . Ces exclus donnaient visage à deux constantes de la nature humaine: le manque de ressources et la difficulté pour certains à vivre en symbiose avec leurs proches, autrement dit la pauvreté matérielle et la pauvreté morale. Le déraillement du train du Progrès a produit depuis une nouvelle catégorie d'exclus: des personnes qui, du temps où elles travaillaient, ne se distinguaient en rien de leurs concitoyens par leurs capacités et leurs perspectives et qui ont fait retour à une condition précaire ou y sont tombées pour le première fois. C'est ce phénomène qui a donné au mot « exclusion» la résonance dramatique que l'opinion lui prête, car chacun se sent menacé. Les pauvres et les inadaptés des temps anciens, c'était les autres, dont l'observateur imputait le malheur à des causes inconnues ou à des fautes personnelles, causes ou fautes qui produisaient cet état différent dont les gens impeccables ne se sentaient pas menacés. L'exclu d'aujourd'hui, c'est notre semblable d'hier happé par un engrenage pervers. Le mot « excl u », lié à un état
1

René Lenoir, «Les exclus, un Français sur dix» , Seuil 1974, nouvelle
op. cit. p 34-35.

édition en 1989, enrichie d'un avant-propos et d'annexes qui mesurent le chemin parcouru, édition à laquelle on se réfère.
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donné d'emblée, avait une allure passive; il est associé désormais à un mécanisme en cours, et retrouve le sens actif que lui a toujours donné le dictionnaire: «personne qui a été rejetée, chassée du groupe, de l'organisation, de l'institution, dont elle

faisaitpartie »1. Les exemples du dictionnairedatent, d'ailleurs:
être exclu du parti, de l'armée... Cette infortune survient encore aux indisciplinés, mais il manque au tableau des fauteurs d'exclusion un acteur de choix: la société. C'est bien elle qui est mise en cause maintenant, en raison des mécanismes qui la meuvent et du regard qu'elle jette sur les personnes concernées. L'entrée en chômage amorce, pour certains, un processus qui coupe, subtilement d'abord et de plus en plus profondément ensuite, l'individu de la communauté dans laquelle il devrait être naturellement immergé. La perte de l'emploi entraîne une triple privation: d'argent, de relations et de sens de la vie. L'argent: le déséquilibre du budget personnel et familial est progressif, tempéré d'abord par les indemnités de licenciement, et par les allocations de chômage. Mais la réduction du train de vie est inévitable; les crédits déjà pris se transforment en surendettement, avec ses exigences, ses soucis et ses drames. Le processus peut aller jusqu'à la perte du logement. Les relations: l'entreprise était un des lieux principaux de contacts, et souvent d'amitiés. Ces réseaux se défont. Le sentiment de gêne, sinon de honte, qu'éprouve celui qui a perdu son travail ne l'aide pas à lutter contre les pesanteurs qui, tout naturellement, provoquent un espacement des rencontres. Sans oublier les « bons amis» qui vous tournent le dos. Le sens: la participation à la vie de l'entreprise était structurante de la représentation de soi et du monde. Créer des biens ou assurer des services, être associé à un effort de recherche et d'innovation, se battre contre la concurrence et aussi contester éventuellement son employeur par l'action syndicale, tout cela constituait un volet important du sens que le salarié donnait à sa vie. Ce triple déficit, d'argent, de relations et de sens dont souffre le travailleur privé d'emploi, est plus ou moins important selon les coefficients personnels du caractère, de la culture, des ressources, et selon la durée de l'épreuve. Ce dernier aspect est
1

Grand Larousse 1991. 14

déterminant, car c'est une spira1e régressive qui s'ouvre: plus longtemps on aura attendu du travail, plus on aura perdu le savoir-faire, plus on aura dû sacrifier biens et projets, plus on aura perdu ses amis et plus il sera difficile de reconquérir tout cela, à supposer qu'une opportunité se présente. Le résultat de tous ces déficits est double: - L'image de soi est altérée, sa1ie : l'exclu ne croit plus en ses capacités, il n'a plus d'estime pour lui-même. - La possibilité d'une relation normale avec ses semblables s'amenuise, voire disparaît. Cela peut a1lerjusqu'au stade où une personne n'est plus apte à prendre d'emblée un emploi qui serait proposé, ou à sortir de sa solitude. L'effort de réinsertion, dans ce cas, doit consister à réapprendre les gestes élémentaires du travail ou, plus grave encore, à renouer les relations de base avec ses concitoyens. Dans le dispositif RMI, on le verra en détail plus loin, tout un volet de réinsertion sociale s'est développé près de l'insertion par l'économique, c'est-à-dire par la reprise d'un emploi. Ces personnes qui ont régressé, au sens fort du mot, ne sont pas les seules à constituer l'archipel sombre de « l'exclusion» dans l'océan radieux des carrières assurées, des revenus en progrès et des consommateurs repus. Près d'elles, des jeunes privés de perspectives par tel ou tel aléa de formation, sans espoir précis de trouver un travail et de devenir autonomes, se sentent tout aussi «exclus» avant toute expérience. Près d'elles, enfin, les différentes catégories que René Lenoir recensait déjà continuent, bien évidemment, à être résidents permanents de cet archipel (à l'exception de la plupart des vieux, pardon des « seniors» comme il sied de dire maintenant. Ceux-ci sont devenus la cible des «forces de vente », symptôme aveuglant d'insertion, grâce aux retraites acquises par les uns et grâce, pour les plus démunis, aux allocations de solidarité très sensiblement revalorisées à partir de l'impulsion première donnée par le gouvernement dont René Lenoir a été le secrétaire d'Etat à l'action sociale de 1974 à 1978). L'exclusion peut placer le sujet dans deux positions différentes, selon les autres facteurs qui jouent dans son cas: d'un côté l'isolement, l'évanouissement pur et simple dans

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l'invisibilité sociale; de l'autre, l'échappée dans une «contresociété »1 où l'individu retrouve une dimension collective. L'isolement, l'évanouissement social, est le lot de tous ceux qui vivent dans un microcosme composite, où la proportion d'actifs et d'inactifs s'inscrit dans la moyenne, où les activités de tout genre, conformes aux habitudes dominantes, créent un environnement banal. C'est la condition commune dans les petites villes, dans les gros bourgs et à la campagne; de même que dans les quartiers tranquilles des grandes agglomérations. Pour peu qu'il ait un logement et des vêtements passe-partout, l'exclu n'est pas visible. Nul ne remarquera qu'il participe moins à telle activité, qu'il restreint ses achats. Nul ne connaîtra sa lassitude après tant de démarches près d'employeurs qui ne répondent même pas aux lettres. L'aide décroissante de l'assurance-chômage, les divers minima sociaux auxquels il peut prétendre et pour finir le RMI lui permettent de vivoter, de survivre. Dans beaucoup de cas, l'aide des familles joue un rôle notable. L'élévation commune du niveau de vie depuis la seconde guerre mondiale permet aux proches de dispenser cette aide. Il ne fait pas de doute que la conjonction de l'aide familiale et des minima sociaux a évité que ne se produise, depuis vingt ans, un défer-Iement de miséreux comme on en a connu dans les années trente du vingtième siècle, du temps de Louis XIV à cause de la «grande famine », ou dans tant de convulsions sociales dont l'Histoire garde mémoire. Cette fois, chacun souffre dans son coin, à bas bruit social. La contre-société à haut bruit

L'échappée dans une contre-société provoque, à l'inverse, un haut bruit social. Des quartiers de la banlieue parisienne, de Lyon, de Marseille et maintenant de bien d'autres villes sont entrés dans la célébrité en devenant le théâtre de la protestation violente contre l'ordre établi perçu comme injuste et désespérant.
1

L'expression est dePatrick Boultequi, dans « Individus en friche, essai sur

l'exclusion» (Desclée de Brouwer, 1995), décrit ces contre-sociétés «structurées par des stratégies à logique d'autodestruction », productrices pour l'individu «d'occasions d'interaction et de reconnaissance, donc d'identité» (p 99). 16

Des jeunes, qui n'ont jamais vu leurs parents travailler, y survivent dans un habitat dont les défauts structurels, par rapport à l'exercice d'une citoyenneté paisible, sont évidents même s'il est trop facile d'en faire maintenant le procès après avoir manifesté il y a trente ou quarante ans pour que tous ces immeubles soient vite bâtis. S'y recréer une identité par les manières, le vêtement, le parler, la lutte contre d'autres groupes... y vivre de trafics et d'expédients... Faire du quartier une zone de non-droit et dénier son appartenance à la collectivité globale en s'opposant à ses représentants, quand bien même ceux-ci seraient utiles comme les chauffeurs d'autobus ou secourables comme les pompiers ou les médecins du SAMU... Dénier encore cette appartenance en dégradant le mobilier public ou en descendant de temps à autre au centre de la ville pour y casser des vitrines et y prendre les objets qui leur font défaut alors que la publicité les érige en indispensables: tels sont les moyens de s'affirmer qui s'imposent à des esprits sans perspectives et sans soutien. Tous les citoyens sont obligés de regarder en face cette contre-société dont les écarts par rapport à la norme s'imposent à leurs yeux et aux objectifs des caméras. De même, la réalité de l'exclusion à bas bruit est, grâce aux médias, entrée dans l'espace public et dans beaucoup de consciences, même si chaque cas peut rester inconnu du voisinage. Pour autant, ces réalités si complexes, aux causes multiples, résistent à l'analyse. Elles se prêtent aux jugements sommaires et aux projections d'idées toutes faites. L'opinion a vite fait de parler de violence urbaine sans en chercher les racines, d'y voir le seul effet du chômage ou au contraire de les imputer au seul repli communautaire d'immigrés. On catalogueles chômeursen « bons» et« mauvais» selon les efforts ou les insuffisances qu'on leur prête. On explique tout par le trop d'Etat d'un côté, par l'excès de libéralisme de l'autre. On prône la sécurité ici, la liberté là... Il faut aussi prendre en compte la réserve des praticiens qui approchent les exclus et qui savent les conséquences du discours commun produit à leur sujet. La fracture sociale est aggravée par son énoncé. Dire l'exclusion c'est cadenasser l'exclusion, car les personnes concernées se sentent cataloguées, enfermées dans les torts que les uns leur prêtent ou engluées dans la commisération que les autres leur prodiguent. Des travailleurs sociaux et des militants, confortés désormais par la Loi de 1998, 17

veillent à ce que les exclus connaissent les droits communs, et qu'ils y accèdent, au lieu de se voir enfermés dans un Droit de l'exclusion qui officialiserait et pérenniserait leur condition. Pourtant l'atomisation des personnes concernées est un sévère handicap. Accéder à la visibilité sociale par un effet de groupe, c'était l'enjeu essentiel du mouvement des chômeurs de fin 1997. Les polémiques qui l'ont accompagné ouvraient une perspective sur les présupposés plus ou moins conscients qui animaient d'un côté les partisans d'une représentation permanente des chômeurs, de l'autre ceux qui déploraient l'émergence dans l'espace public d'un groupe social pour lequel l'emploi n'était pas la condition préalable à la citoyenneté. Présupposés, disons-nous. Le mot peut être repris à propos de tout ce qui vient d'être décrit, à commencer par les concepts fondamentaux qui vont si bien de soi: « exclu »... Mais de quoi? «Insertion »... Qu'est-ce qu'être « inséré », quels critères permettent d'en juger? Rapporter la contre-société qui se crée dans certaines banlieues au seul fait du manque de travail, n'est-ce pas insuffisant? N'est-ce pas minimiser le rôle de toutes les différences culturelles imputables à l'immigration? Le seul fait de poser ces questions n'implique-t-il pas une critique de la société existante, et une définition de la société souhaitée? En effleurant ici la proximité entre chômage et immigration dans le phénomène des banlieues, on met en mouvement l'engrenage rigide des préjugés. Au nom de quoi et par quel chemin prendre distance, regarder de l'extérieur la bulle dans laquelle l'observateur, comme tout le monde, respire? Pour tenter de démêler la pelote des évidences ordinaires, le point de vue du médiateur va être notre point d'ancrage. Le moment est venu de voir de plus près ce qu'est la médiation.

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B) La médiation, ou la parole authentique
Al' égal du mot « insertion», celui de « médiation» est désormais très présent dans le débat public français. L'usage qui en est fait est si large que la réalité de la médiation en reste floue. Les personnes nommées par les pouvoirs publics pour dénouer des conflits bloqués dans de grandes entreprises, les conciliateurs de justice qui remplacent les juges de paix dans les cantons, les bénévoles qui veillent au grain dans les quartiers, les facilitateurs de toute sorte placés dans divers bureaux et lieux publics sont les incarnations les plus accessibles au grand public de cette réalité qu'on ne prend pas la peine de définir. Il y a aussi, bien sûr, le Médiateur de la République, figure plus lointaine, plus hiératique.

Une technique

précise

Qu'est-ce donc que la médiation? Une première définition

en a été donnée par Jean-FrançoisSix dans son livre « Le Temps
des Médiateurs », livre dont le titre, au tout début de la décennie 90, était prémonitoire. La médiation est une « action accomplie par un tiers, - entre des personnes ou des groupes qui y consentent librement, y participent et auxquels appartiendra la décision finale, - destinée soit à faire naître ou renaître entre eux des relations nouvelles, soit à prévenir ou guérir entre eux des relations
perturbées» 1

.

La dernière partie de cette définition mérite d'être d'emblée soulignée. Elle donne sa vraie dimension à l'oeuvre de médiation, trop souvent imaginée uniquement comme une manière de résoudre les conflits: ce sont les relations les plus diverses entre les personnes ou entre les groupes qui peuvent y trouver une amélioration. Ainsi, près de la « médiation curative », qui aide
1 Jean - François Six, « Le temps des médiateurs », èd. du Seuil, 1990, p. 165.

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effectivement à sortir d'un conflit, il faut donner toute leur importance à la « médiation créatrice» qui suscite des liens jusque-là inexistants, à la« médiation rénovatrice », qui améliore une relation distendue et à la« médiation préventive» 1 qui aide à éviter un conflit lorsqu'une situation se détériore. Ce large champ d'action se retrouve dans la définition de la médiation que donne Michèle Guillaume-Hofnung: « Un mode de construction et de gestion de la vie sociale grâce à l'entremise d'un tiers, neutre, indépendant sans autre pouvoir que l'autorité que lui reconnaissent les médiés qui l'auront choisi ou reconnu librement» 2. Et cet auteur fait contrepoint aux définitions de JeanFrançois Six en montrant que dans cette vie sociale prise dans son ensemble, on peut avoir à accomplir des «médiations de
différences» et des « médiations de différends
»3

.

Ces définitions mettent en évidence la diversité des situations dans lesquelles un acte de médiation peut apporter une amélioration. Ce qui est fort important pour une application dans le champ social. Dans tous les cas, la convergence des deux définitions le souligne, la médiation s'opère par l'intervention d'un tiers. Celuici est indépendant et neutre. Un tiers: Le médiateur est nécessairement étranger au problème posé, à la situation traitée, aux intérêts des deux parties. C'est à ce prix qu'il va pouvoir créer entre celles-ci les conditions d'échange qui les sortiront du face-à-face insatisfaisant ou conflictuel dans lequel elles étaient, jusque-là, enfermées. Indépendant: Si les médiés ont eu recours à lui directement la situation est claire. Si la médiation a été suggérée par quelqu'un d'autre, par exemple un avocat ou un notaire, ou imposée par une autorité politique, administrative ou judiciaire, il est essentiel que le médiateur garde son autonomie afin que les médiés puissent échanger et se confier en toute tranquillité d'esprit, sans avoir l'impression de subir des instructions venues

1

Ces quatre expressions sont de Jean-François Six, op. cit. p. 164.
« La médiation », p. 74, coll. « Que-sais-

2 Michèle Guillaume-Hofnung, je? » n° 2930, PUF, 1995.
3 ibid. p. 72-73.

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d'en haut, et sans craindre qu'un compte-rendu fait par le médiateur à cette autorité pèse ensuite sur eux. Neutre: Le médiateur facilite l'échange entre les personnes ou groupes concernés. Sa position d'équilibre est essentielle. Il ne doit en aucun cas devenir l'avocat d'une des parties. Il ne va pas décider à leur place, ni leur imposer une solution venue de l'extérieur. Il doit laisser se bâtir le discours des médiés en se gardant de projeter sur la situation ses propres convictions ou ses propres embarras. Ce point méritera qu'on y revienne un peu plus loin. Cette neutralité fait des personnes qui ont recours à la médiation les acteurs de leur propre évolution. Ces personnes vont puiser dans leurs propres possibilités les éléments de la relation nouvelle qui sera désormais la leur. Le médiateur n'est qu'un facilitateur: sans lui le processus d'évolution ne démarrerait pas ou risquerait de buter sur la première difficulté. L'autorité que lui reconnaissent les médiés est une autorité de méthode et non pas de fond: il conduit les échanges, il les cadre, il incite à les approfondir. Il n'ordonne ou n'interdit jamais les paroles ou les sentiments, il ne commande pas les attitudes, il n'oriente pas les choix. Un aspect du processus, enfin, va tellement de soi qu'il passerait volontiers inaperçu: la médiation se fait par la parole. Jusque là, les intérêts, les sentiments, les préjugés divergeaient au point d'enfermer les êtres dans une ignorance réciproque, ou de les placer dans une logique d'affrontement. Les affects l'emportaient sur la raison, au point qu'une tentative de discussion conduisait certains jusqu'aux voies de fait. Et voilà que sous la conduite d'un interlocuteur qui garde sa réserve, questionne sur les obscurités, reformule ce qui vient d'être dit pour en faire préciser la portée, naît une parole distanciée, authentique. Celle-ci va apaiser la tension et faire apparaître le dénominateur commun sur lequel bâtir la relation d'avenir. Apaiser la tension? Cela ne veut pas dire la masquer ou la brider. Il ne faudrait pas croire que la médiation est lénifiante, policée, feutrée. Les oppositions y surgissent, parfois très durement, et tout l'art du médiateur est de savoir laisser se dérouler ce qui est un combat. Qu'il ait lieu dans le champ du discours et non à coups de poing ou de procédures change tout. Avoir pu s'exprimer soulage celui qui vient de parler, car les 21

passions se purgent par leur représentation. Mais le sentiment de victoire qu'il peut éprouver est un bénéfice partagé, car l'autre, aussi, y a part à son tour. Tandis que les coups de toute sorte laissent un perdant plus meurtri et un gagnant plus sûr de lui, l'affrontement dans le champ de la parole permet à chacun de se dire et d'être entendu, sinon compris, dans sa vérité. Surtout, cet affrontement produit un matériau commun: des éléments qui donnent une chance à chacun de voir la relation défectueuse sous un autre jour. Exemple, ce père et ce fils qui n'avaient jamais exprimé les griefs que chacun nourrissait contre l'autre. Ils peuvent mesurer tout d'un coup la part de malentendu qui conduisait chacun à ressentir comme agression délibérée toute inattention ou toute erreur involontaire de l'autre. Chacun a désormais conscience de la souffrance de l'autre, des manières d'agir sont repérées comme néfastes, ou positives: ils disposent ainsi du dénominateur commun à partir duquel bâtir une relation nouvelle, s'ils en ont la volonté. Des personnes âgées souffraient du vacarme causé par un jeune voisin joueur de batterie sans oser lui en parler. Celui-ci se disait que tout allait bien puisque personne ne lui reprochait rien... Rapprochés par un médiateur, les deux points de vue s'harmonisent: l'artiste est prêt à convenir de précautions; les dames connaissent un local où il serait tranquille... Autre exemple, plus radical et plus rare sans doute: cette femme souffre des bruits faits par ses voisins. Elle s'en ouvre à un médiateur et l'entretien préalable à toute réunion des parties fait apparaître que ces bruits ont commencé à une date précise, alors que les voisins mis en cause étaient là bien avant. Puis, les bruits ont continué, à l'identique, alors que de nouveaux locataires sont arrivés. Le seul fait d'exprimer cela fait prendre conscience à la plaignante que la cause de sa préoccupation est chez elle: c'est le jour où sa grande fille est partie qu'elle a commencé à s'ennuyer, à remarquer les menus inconvénients du voisinage et à s'en énerver. Elle sort avec l'intention de s'occuper autrement. Il n'y a pas à envisager de médiation avec un antagoniste, mais une médiation entre soi et soi a eu lieu. Ce cas n'étonnera pas un conseiller psychologique ou un psychothérapeute. Il est significatif qu'il se présente en médiation. La référence à un autre est nécessaire à chacun comme support, source ou but de toute évaluation. Seul le champ de la parole permet l'ajustement pacifique des êtres. 22

Un tiers. Indépendant. Neutre. Des médiés acteurs et non récepteurs passifs. Une parole qui libère et construit. Ces caractéristiques de la médiation vont nous permettre, tout au long de notre recherche, de repérer dans notre champ les situations dans lesquelles une telle intervention existe déjà, est possible ou nécessaire, et aussi de porter un jugement critique sur des processus présentés comme médiateurs alors qu'ils ne le sont pas. Elles permettent d'emblée de distinguer le médiateur de divers autres acteurs sociaux avec lesquels l'opinion commune les confondrait volontiers. Ainsi, le juge, qui impose de l'extérieur l'obligation de la loi. L'arbitre qui oblige à suivre une règle du jeu. L'expert ou l'audit qui apportent une connaissance faisant autorité. Le négociateur, qui a une enveloppe en poche pour aider les protagonistes à trouver un moyen terme qui n'est pas leur conviction profonde... et qui leur permet de sauver la face. Le conciliateur, terme qui recouvre d'une part l'auxiliaire de Justice revêtu de l'autorité du Code de procédure pénale et dont les conclusions aboutissent au greffe du Tribunal, d'autre part l'ami ou le « sage» qui vont aider à conclure une transaction rapide sur un point précis. Tous ces acteurs, nécessaires à la vie en société, différent du médiateur par un ou plusieurs des cinq critères. Près de ces fonctions classiques, solidement établies, de nouvelles tâches de tiers sont nées récemment ou continuent d'apparaître. Ces tiers s'interposent, facilitent une relation, contribuent au bon fonctionnement de la société. Nous verrons plus loin si ces tiers sont des médiateurs ou nonI. Quand ce n'est pas le cas, il serait souhaitable que les appellations soient claires. Il ne s'agit pas de polémiquer avec ces acteurs sociaux, encore

moins de les déprécier.Ils concourent, avec d'autres moyens que
ceux de la médiation, à une amélioration du lien social. Le tiers aux cent visages Cet acte précis qu'est une médiation, et la diversité des intervenants qui en sont proches et permettent, eux aussi, que les choses se passent mieux entre des concitoyens, rendent manifeste
1 voir, chapitre 5, le paragraphe « le travail de médiation 23 », p. 207.

un aspect essentiel des relations humaines: l'importance, la nécessité du tiers. Chacun est à chaque instant le tiers pour quelqu'un d'autre, lui fournissant un renseignement ou le mettant dans une situation qui lui permettra d'atteindre l'objectif qu'il s'était fixé, de nouer la relation qui faisait défaut. La vie en société suscite, près de médiateurs affirmés, mille tiers fortuits, improvisés, sans étiquette, le plus souvent tout à fait inconscients de leur rôle. Cette profusion, observable dans la vie quotidienne, est révélatrice de la structure même de la démarche humaine. L'être humain est un foyer de relations. Il se bâtit puis vit dans la réciprocité. Sans elle, il n'y a pas« d'animal social» comme disait Aristote, mais le non-développement ou l'étiolement. La relation humaine est à double niveau. Elle est binaire: il y a l'un près de l'autre, ou en face de l'autre. Chacun avance dans la convergence, voire la connivence mais aussi dans le différent voire le conflit avec« l'autre », que celui-ci soit un ou multiple, et cela au sein des divers microcosmes dont chacun fait partie. A l'instant où se noue cette relation binaire, s'enclenche aussitôt le processus ternaire. Entre l'un et l'autre il y a, en effet, un tiers: au moins la cause qui rassemble, ou qui oppose, le projet - action ou plaisir - qui motive. A défaut de ce tiers, l'autre est opaque, sans lien, superflu, inaperçu, ou gênant. Même la relation qui pamît la plus binaire, la relation des amants dans laquelle l'un pamît être par lui-même le bonheur de l'autre, cette relation ne se satisfait que du dépassement de l'instinct par sa visée (son rêve) de la durée, sans oublier qu'elle aboutit « naturellement» à ce tiers absolu qu'est l'enfant. Au point qu'Antoine de Saint-Exupéry a pu résumer le sentiment commun en disant « qu'aimer ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder dans la même direction ». Ce qui n'épuise pas le sujet. La parole régulatrice de la violence et du désir

La société humaine n'est pas le paradis dans lequel s'épanouiraient les certitudes philosophiques éthérées baignées dans la quiétude des bons sentiments partagés. C'est une terre de sueur, d'angoisse et de sang. A chaque instant, les tensions qui 24

font partie de la dynamique naturelle doivent être surmontées, réduites ou, mieux, dépassées. Le tiers, sous ses multiples visages, est l'agent de ce dépassement. Son origine se situe loin en arrière. Des primates à I'Homme, le pas de I'hominisation a été fait à l'apparition de cette immense médiation qui nous baigne tous et pour toujours: celle de la parole. Celle-ci pourrait être considérée de prime abord comme un outil: chacun puise dans l'océan des mots le moyen de dire sa pensée ou de lancer son action, puis ces mots, tiers parfaits, retombent dans le lexique commun, disponibles pour tout autre. Mais il s'agit de bien plus que cela, car la parole est la soeur jumelle de la conscience, née avec elle quand le développement du cerveau préfrontal l'a permis, puis cause et effet, à la fois, de son progrès. Fondatrice de l'espèce, la parole préside depuis au surgissement de chacun. C'est, en effet, par son appropriation que le sujet se constitue. Echangés entre les parents et I'enfant, les mots deviennent l' esprit qui se développe comme le lait devient la substance du corps qui grandit. Bridé, insuffisant, absent, l'échange initial hypothèque le développement du sujet. Accompli dans des conditions normales, il ouvre la voie d'un progrès quasi indéfini de l'esprit au fil de la vie. Vraiment, comme a dit Heidegger, « le langage est la maison de l'être. Dans son abri habite l'homme »1. Tout au long de la vie, la parole est la médiatrice entre celui qui parle et celui qui écoute car le discours qui se profère offre à l'esprit qui le reçoit le moyen d'une structuration nouvelle comme il structure aussi celui qui l'émet. « Des lecteurs qui ne savaient pas encore que tout est dans le texte, c'est-à-dire en eux-mêmes... » a écritJean Sulivan de personnes qui l'invitaient à expliquer son oeuvre2. C'est dire que ce qui s'accomplit est bien une médiation au cours de laquelle les intéressés se changent euxmêmes grâce à l'intervention tierce des mots, parlés ou écrits. Cette médiation de la parole marque le seuil de I'hominisation car c'est grâce à elle que l'homme peut assumer la dialectique fondamentale qui anime la vie: le combat du désir et

1
2

« Lettre sur Humanisme », p. 25. Aubier, éditions Montaigne, 1957. l' Jean Sulivan, «L'Exode », p.9, DescléedeBrouwer, 1980.

25

de la violence. La parole, pensée échangée, y introduit la régulation d'une certaine idée du Vivre-Ensemble. L'être humain qui, au delà de toute mémoire, se dresse pour la première fois doit satisfaire les besoins primaires: se nourrir, se reposer, se reproduire et donc s'assurer la maîtrise du partenaire, des objets, des lieux et du temps qui permettent tout cela. Et voilà qu'il rencontre sur le chemin du partenaire ou de l'objet nécessaires un autre être, mu par un égal besoin. Il va falloir l'écarter, le vaincre. Ainsi naît la violence. Mais cette opposition élémentaire autour du bien à s'approprier se double d'une dialectique bien plus fine. Car sous le besoin, pointe déjà le désir, qui fait passer de l'avoir à l'être. Il se nourrit de l'imaginaire et s'inscrit dans le temps, parce que l'esprit s'affranchit de l'immédiat. L'apaisement du besoin par l'appropriation de l'objet ou du partenaire ne suffit pas. C'est être bien, c'est être mieux qui est recherché, c'est s'installer durablement dans le mieux-être qui apaiserait l'inquiétude. L'homme entre dans une quête sans fin. Toutes les générations qui se succéderont dans les replis les plus maternels de la TeITe comme sur ses pics les plus inhospitaliers seront animées par « le désir d'un soir parfait »1, pour reprendre l'image de Joseph Malègue qui suggère magnifiquement la soif inextinguible du bonheur, la projection vers l'avenir et la mise entre parenthèses de l'inachèvement obligé que tous ont en partage. Ce glissement de l'avoir à l'être fait que la violence, elle aussi, change de terrain. Il y a plus que la seule concurrence à propos d'un objet: c'est de rivalité entre les êtres qu'il s'agit. Le désir se fait mimétique: si tu possèdes quelque chose, j'en veux aussi; d'ailleurs, c'est très précisément ce que tu as qu'il me faut. « La rivalité n'est pas le fruit d'une convergence accidentelle des deux désirs sur le même objet. Le sujet désire l'objet parce que le rival lui-même le désire »2. René Girard base son anthropologie fondamentale sur une antériorité de la violence sur le désir alors que, dans une perspective freudienne, l'antériorité du désir rapporté à un objet paraîtrait évidente. On laissera les spécialistes à leurs débats en constatant que la double hypothèse
1

Joseph Malégue, Pierres Noires, p. 615 , Ed. Spes 1958.
de poche Pluriel.

2 René Girard, La Violence et le Sacré, p. 216 de l'édition Grasset, 1972.

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qu'ils nous proposent est bonne à méditer. Nous verrons plus loin, dans le champ qui est le notre, la virulence contemporaine de cette lutte sans trêve ni rémission qu'impose la dialectique du désir et de la violence dans des rivalités d'objet comme de personnes. Et nous ferons apparaître comment cette dialectique se noue et se dénoue, s'apaise ou se transforme en conflits de toutes sortes, en fonction de dires qui en sont les régulateurs, les calmants ou les excitants. Ces dires sont parfois une philosophie ou une religion, parfois une politique. Ils relèvent tantôt de la croyance, tantôt de la science. Ils sont quelquefois discours construi t et plus souvent intuition indiscutable - l'utopie -, ou postulat non négociable - l'idéologie. Bouvard et Pécuchet les qualifieraient sans doute «d'idées reçues ». Nous y verrons un tiers implicite. Pour bien percevoir le rôle de ce tiers, il faut revenir à ce rival qui se dresse entre le sujet et l'objet.« Conflit est le père de tous les êtres, le roi de tous les êtres» a dit Héraclite1. Ce qui s'entend doublement. Le conflit est roi: il est le mode d'expression et d'action de groupes ou d'individus qui auraient pu parvenir à leurs fins par les moyens de l'échange positif ou de la diplomatie, et qui ne semblent pas avoir été effleurés par l'idée d'essayer ces voies. Ils entrent dans l'affrontement si directement et si passionnément qu'ils donnent raison à René Girard: quelque ressort plus profond qu'un caractère détestable ou une intelligence trop courte pousse les hommes à l'affrontement. Roi, le conflit est aussi la triste source de l'identité symbolique des nations qui se définissent par opposition à leurs ennemis, célèbrent leur unité devant le monument aux morts de la guerre et juchent, pour le dernier voyage, le corps des princesses sur un affût de canon. Le conflit est père: il est souvent fécond car il fait apparaître, dans les situations complexes qui sont l'ordinaire de la vie, des choix antagonistes légitimes. L'affrontement débouche sur une solution meilleure, surtout lorsqu'un tiers, médiateur patenté ou non, contribue à canaliser la tension. C'est ce qui s'est produit à l'aube première dont nous essayons d'entrevoir la clarté. Dans le combat que notre lointain ancêtre a engagé avec son semblable, poussé par le besoin d'un
1

Les Présocratiques, p. 158, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1989. 27

objet ou par le mime du désir, peu importe en l'occurrence, il lui est apparu qu'il y avait mieux à faire que de réduire son antagoniste au renoncement ou de le conduire à la mort. Il a pris conscience de la nécessité de mieux faire car, au delà du heurt, la vie allait continuer: les protagonistes se retrouveraient face à face ou, si l'un perdait la vie dans l'affrontement, l'autre en serait le comptable vis-à-vis du groupe. C'est une certaine idée du VivreEnsemble qui germait sous ce constat. Grâce à cette idée, la violence a été tempérée par autre chose que l'équilibre des forces, et le désir a été régulé par autre chose que l'impossibilité d'atteindre son objet. Cette idée du Vivre-Ensemble a été le tiers inaugural, le premier médiateur qui a obtenu de rivaux, par l'échange de parole, une modification de leur conduite et les a fait accéder à une relation nouvelle. On peut y voir la « première convention» de Jean-Jacques Rousseau, convention à laquelle il faut toujours remonter quand on cherche « l'acte par lequel un peuple est un peuple» 1. En partant des constantes que fournit l'observation actuelle2, les anthropologues reconstituent ainsi une page du Grand Récit que, depuis qu'ils ont de la mémoire, les hommes composent sur leurs abysses d'en deça de toute mémoire et de tout vestige. La Loi et la Sagesse Cette idée du Vivre-Ensemble, qui inaugure «notre requête de coordination, d'ordre pacifique entre les humains» comme dit encore Paul Ricoeur, a été un tiers fondateur. Le saut qualitatif qui s'est opéré à l'instant où a percé l'intuition première de la nécessité de composer avec l'autre, a été contemporain de l'avènement de la conscience et de la parole. Ce saut apparaît comme le premier moment d'une évolution qui va s'épanouir sous les figures de la Loi et de la Sagesse.

1

2 voir, par exemple l'analyse du mimétisme du désir enfantin que donne René Girard, op. cit. p.217.
3

Jean-Jacques Rousseau, «Du contrat social », collection 10/18, p. 71.

Jean-Pierre Changeux, Paul Ricoeur «La nature et la règle, ce qui nous fait
28

penser» p. 237. Ed. Odile Jacob 1998.

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