INTÉGRATION DES LANGUES INDO-EUROPÉENNES ANCIENNES DANS LA LINGUISTIQUE GÉNÉRALE

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Les analyses d'ordre syntaxique et sémantique que la linguistique générale a entreprises, au cours des dernières décennies, dans le domaine du verbe et de ses compléments s'appuient essentiellement sur des langues pour ainsi dire exotiques et elles excluent presque entièrement le type indo-européen ancien qui aurait pourtant à offrir ici tout l'atout de son histoire. Le présent livre défend l'idée qu'une langue comme le grec homérique renferme en elle des structures actancielles aptes à stimuler la recherche.
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
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EAN13 : 9782296427235
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Intégration des langues indo-européennes anciennes

dans la linguistique générale

~L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-9968-6

Ursula BECK

Intégration indo-européennes

des langues anciennes générale

dans la linguistique

Le grec homérique et les structures de sa sémantico-syntaxe verbale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Le présent ouvrage a été soutenu comme thèse de doctorat en langue allemande à l'Université de Cologne en février 1998. Je voudrais adresser tous mes remerciements à Hans-Jürgen Sasse, directeur de recherche et rapporteur, et à Werner Drossard, source de conseils bibliographiques et soutien moral.

Sommaire O. 0.1. 0.2. 0.3. 0.3.1. 0.3.2. 0.3.3. 0.4.
Préliminaires. .. .. .. .. .. .. .. ... .. .. .. .. .. .. .. .. ... 13

La définition de l'actance : un aperçu de ses
éléments. ..........................................
15

La notion de transitivité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28 Le phénomène des corrélations. . . . . . . . . . . . . . . . 30 Les précurseurs de Hopper-Thompson. . . . . . . 31
Hopper-Thompson. .............................
35

Les successeurs de Hopper-Thompson 47 L'intérêt d'une prise en compte des langues indo-européennes anciennes . .. . .. .. ... ... . 56
Remarque. ........................................
57

10

Le codage de la valence qualitative et quantitative en grec homérique. . .. .. . .. ... ... . 61 Valence qualitative (rôles sémantiques)
Marques
Nominatif Datif

1.1.

63
66

1.1.1. 1.1.1.1. 1.1.1.2. 1.1.1.3. 1.1.2. 1.1.2.1. 1.1.2.2.

casuelles.

.. .. .. .. ... .. .. .. . .. .. . .. .. ...
.. .. .. ... .. .. . .. .. . .. ... ..

et accusatif.

66 69
71

et génitif.

...................................

Bilan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Diathèse. La fonction . .. .. .. . .. .. .. ... .. .. .. ... .. . .. . . .. .. ... .. du moyen. . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . .

72 72

La réalisation morphosyntaxique l'affectation du prime actant dans
,
presents anCIens..

.

de les

................................

82

« Excursus»
entre moyen

: Contre un prétendu rapport
et « contrôle».

. . . . . . . . . . . . . . . .. .. . 103

1.1.2.3.

Le « sémantismemoyen secondaire». ........ 108
« Excursus» : Les accusatifs de possession inaliénable et l'emploi du moyen 117

1.1.3. 1.2. 1.2.1.

Bilan.

..............................................

128

Valence quantitative (nombre d ' actants). . .. . Lexèmes
quantitative..

131

verbaux

à

double

valence
133

.....................................

« Excursus»
marquée

: Le statut de l'orientation
............................ 143

(du passif).

1.2.2.
1.2.3. 1.2.4. 1.3. II.

L'extension
quantitative.

de

la

double

valence
146

. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lexèmes verbaux à valence quantitative
unique. . .. . .. ... .. .. .. .. .. ... . .. .. . . ... .. .. .. .. . . .. 155 156

Bilan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bilan général.

.. .. .. ... .. ... .. . . .. .. .. .. .. .. .. . .. .

157

L'influence de l'aspect et de la modalité du grec homérique sur sa valence qualitative et . .
quantItatIve. Aspect.

......................................

159
161

II. 1. II. 1.1. II. 1. 1.1. II.1.1.1.1.
II. 1 . 1 . 1 .2.

............................................

L'opposition aspectuelle
Aoriste
Aoriste.

163
164

- présent.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .

Echelle de l'affinité aspectuelle
. . . . . . o.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

164
166

« Excursus» : La limitation secondaire de la situation verbale et son intégration dans le decoupage du loexeme........................... ' 181
~

II. 1 . 1 . 1 . 3 .

Présent.

...........................................

184

8

«

Excursus»
«

: Le choix de l'aspect
temporel.

dans la
192

sphère
II. 1 . 1 . 1 .4. II. 1 . 1 . 1 .5 .

du présent

....................

L'

itératif ionien». . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. .

194

Complément de II.1.1.1.2. et 3. : L'apport du type 3 (des lexèmes verbaux . 0" 202 aspectue Ilement ln d etermlnes ) ................. "
Aspectualité Parfait. Présent complexe. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . ...................... 213 235 241 ............................................ - aoriste - parfait.

II. 1 . 1 . 1 .6.

II. 1. 1.2. II. 1. 1.3. II.1.2. II. 1.2. 1.
II. 1.2. 2 . II. 1.2. 3. II.1.2.4. II.1.2.5.

Aspect - valence qualitative

.......... 253
253

Affinité entre thèmes aspectuels et valence
quaI ita ti v e. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les aoristes anciens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 256 L'aoriste en -(8)11-.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 268

II. 1 . 2 . 6 .

Le type I-l0lBOKEl 269 Affinités fonctionnelles entre diathèse et aspect (aoriste vs. présent) par rapport à la 274 va 1 ence qua 1ItatIve............................... Parfait 282
0 0

II. 1.2.7. II. 1.3. II. 1.3.1.
II. 1 . 3 . 2 . II. 1 .3 .2. 1 .

Bilan.

..............................................

290

Aspect - valence quantitative 292 Affinité entre thèmes aspectuels et valence
quantitative. ...................................... 292

Aoriste
L'aoriste en -(8)11-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

299
299

II. 1 . 3 .2 . 2 .

« Excursus» : La conception du « réfléchi sémantique » 313 L'aoriste sigmatique/redoublé et leur prétendue fonction de signaler l' augmen. . 0 tatlon d e Ia va Ience quantItatIve. . . . . . . . . . . . . . . . 315
Parfait. ............................................ 331

II. 1.3.3.

9

II. 1.3.4. II.2. II.2. 1. II.2. 1.1. II.2.1.2. II.2. 1.3.
II.2.2.

Bi Ian. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

33 8

Modal

ité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

339

Modalité
dia thèse Àâ80v Bilan. «je

- valence
moyenne.

qualitative..

. . . . . . . . . . . . . . . . 342

La modalité et sa prétendue affinité avec la 342
............................... .......................... 347 350 fus caché».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... .

Modalité - valence quantitative..

..............

351

II.3. II.3. 1. II.3.1.1. II.3 .1.2.

Corrélations entre aspect et modalité Aspect - irréel Le choix du thème aspectuel à l'irréel.. ...... Affinités fonctionnelles entre présent et irréel « Excursus» : L'« aoriste gnomique »
Aspect - négation. . . . . . .. . . .. ... . . .. . . . . . . . . . Le choix du thème aspectuel dans l'énoncé
négatif. ............................................

353 355 355 360 364
371
371

II.3.2. II.3.2. 1. II.3.2.2.

Affinités négation
Bilan.

fonctionnelles

entre présent

et 379
382

II.3.3. II.4.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... .

Bilan géneral. .................................... 383

10

Appendice 1.

La diathèse de situations verbales à « sémantisme moyen
,

primaire»

à l'intérieur

du

present.

...........................................

387

Appendice 2. Appendice 3.

Fu tur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 406

Appendice 4.

La double valence quantitative des aoristes plus anciens (aoriste radical/ aoriste . '. thematIque et aorIste su ffi ' en -11- ) ........... 430 Ixe La double valence quantitative des aoristes plus récents (aoriste sigmatique et aoriste
suffixé en -811-). . . . . . .. . . . . . . . .. . .. .. . .. . .. . . . .. . . . . 436

Appendice 5.

La diathèse de types de situations verbales à
«

sémantismemoyen» à l'intérieur de l' ao452

ri s te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Appendice 6. Appendice 7.

Valence
l'intérieur

qualitative
du parfait.

(et quantitative)

à
474

. .. . .. . .. .. .. .. ... .. ...... .

Aoriste en -(8)11
Index analytique. ................................

481
491

Index des passages cités
Bibliographie. ....................................

499
513

1. Ouvrages
2. Editions de textes. . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. ... . . . . .

513
529

11

o.
Préliminaires

0.1. La définition de l'actance : un aperçu de ses éléments La problématique de l' actance se rapporte à l'ensemble des structures qui servent dans les langues à communiquer les diverses dispositions du cadre événementiel. Ceci fait incomber une importance particulière aux deux types d'élément que sont, sur le plan de la morphosyntaxe, la forme verbale et ses arguments et, sur celui de la sémantique, la situation (verbale)1 et les actants2. En ce qui concerne d'abord les actants3, qui constituent ou se trouvent représentés - comme la part substantielle de la situation, il existe deux différents paramètres d'évaluation. On cernera ces derniers comme les deux formes de valence que la situation verbale montre ainsi en tant que sa valence quantitative et
qualitative.

La première de ces catégories fixe le nombre des actants que la situation permet de distinguer en elle et qui la rend donc, selon les cas, mono-, bi- ou triactancielle etc. Ainsi:
Le chaton dort. (monoactanciel) Le chaton boit le lait. (biactanciel)

On préfère ce terme à la désignation habituelle de « procès» qui présente, dans son application générique, l'inconvénient de correspondre en même temps à un des trois éléments (état, procès, action) qu'il sert justement à regrouper.
2

1

Si ce terme empruntéà Tesnière pose le même problème que celui de

« procès» (cf. note 1), son lien avec le type de situation actionnel se trouve cependant assoupli par ceci qu'il n'existe pas de termes équivalents par rapport aux types de situations statiques et processuels. On garde ainsi dans ce qui suit -

au lieu de parler sur un ton plus neutre de « participants»

- cette désignationqui se

situe à la base même de la notion d'actance. 3 On abordera à partir d'ici les divers éléments de l' actance, dont il s'agit alors de donner un aperçu général, dans la perspective de leurs signifiés.

Le chaton fait des ronrons à sa maîtresse. (triactanciel)

En face de cela, la valence qualitative préscrit les rôles sémantique~ qui incombent à ces actants, ce qui revient à dire les différents comportements que ces derniers manifestent respectivement dans le cadre de la situation. On citera comme des rôles en quelque sorte primordiaux, le couple oppositionnel de l'agent5 et de l'affecté, dont le second peut à son tour être identifiable non seulement comme patient, mais encore comme experiencer ou comme bénéficiaire. Ainsi:
L'éléphant (agent) écrase les plantes.

Le directeur du cirque entraîne l'éléphant. (affecté : patient) L'éléphant entend le bruit du tonnerre. (affecté: experiencer) La petite fille donne à manger à l'éléphant. (affecté: bénéficiaire)6

Il est dans ce contexte évident que les rôles sémantiques présentent a priori un inventaire ouvert et qu'ils tendent à être catégorisés en fonction de prototypes7. On remarquera que ces dispositions - par
4

C'est là la désignation habituelle de ce deuxième paramètre. On est
«

cependant quelque peu séduit par le terme de

valence qualitative»,

que l'on
le

emprunte à Mosel (1984), et qui a l'avantage de mettre parallélisme entre ce même phénomène et le nombre des actants.
5

en évidence

On accorde en général, en vue de ce rôle-ci, une importance
du contrôle et de l'intentionnalité (cf. encore ci-

particulière aux phénomènes dessous p. 50 sq., 53 sq.).
6

Cf. encore à ce sujet, Dik (1979: 31 sqq.), Givon (1984: 85 sqq.).
«

7 Cf. dans ce sens aussi Dowty (1990) qui propose les termes de
agent» et « proto-patient».

proto-

16

définition étrangères à la valence quantitative qui porte en elle sa propre structuration - sont à mettre en rapport avec le caractère amorphe de la masse sémantique. Là où les rôles sémantiques s'affaiblissent, dans leurs applications plus générales et ainsi plus abstraites, jusqu'à devenir de simples repères directionnels, leur fonction se restreint à expliciter le phénomène de l'orientation. Cela dit, dans les occurrences dans lesquelles les actants ne correspondent aux rôles respectifs de l'agent et de l'affecté que par un statut de point de départ ou de cible, la sémanticité qui leur reste est, à ce titre même, celle du sens dans lequel la situation ainsi soutenue est disposée à se dérouler8. Une dernière remarque se rapportera ici aux deux types de valence à la fois: il est depuis Tesnière (1959) usuel de distinguer, le cas échéant, les différents actants d'une même situation - qui s'opposent alors entre eux du point de vue de leurs rôles9 - à l'aide d'un système numérique. Celle-ci réserve la position clé, à savoir celle du prime actant, à ce que la grammaire traditionnelle avance sous le nom de « sujet »10 et fait des « objets» respectivement « directs» et « indirects» de cette dernière ses seconds et ses tiers actantsII.

8 En ce qui concerne les différents changements de l'orientation, parmi lesquels le « passif» de la grammaire traditionnelle - que l'on désignera ici d'orientation marquée - ne représente qu'une seule variante, on se référera aux explications de Serzisko (1987). 9 On se rappellera que les données des langues se définissent, d'une manière générale, par le principe de l'opposition. 10 Pour une définition de cette notion qui est, comme bien souvent, beaucoup moins évidente qu'elle ne paraît à première vue, voir Keenan (1976). lIOn renvoie dans ce conte.xte encore à la hiérarchie des actants que propose, par rapport à ces diverses positions syntaxiques, Givon (1984: 139 sqq.).

17

En ce qui concerne la situation dans son déroulement, le cadre de l'actance fait essentiellement apparaître un ensemble de trois dimensions: C'est là tout d'abord la dimension du temps. Celle-ci se présente, à l'état isolé (cf. encore ci-dessous p. 24), certainement comme la plus saisissable. Toujours est-il que son énumération suscite ici une remarque corollaire. C'est que la division ternaire qui s'impose d'une façon immédiate - à savoir celle qui oppose, à un même niveau, un « présent», un « passé» et un « futur» - se trouve facilement en désaccord avec le témoignage des langues. Ces dernières ont, en effet, tendance à juxtaposer à un couple. « présent vs. passé» qui relève bien de la dimension du temps, un futur qui relève de celle de la modalitél2. On exemplifiera ceci brièvement par les données de l'anglais:
I gQ on holidays.
«

Je pars en vacances.

»

(présent: temporel)/ I went on holidays. « Je suis parti en vacances. (passé: temporel) vs. :
I shall ~o on holidays.
«

»

Je partirai (lit.: devrais partir) en vacances.
modal)

»

(futur:

La seconde dimension est celle de l'aspect. Elle est d'une façon incontournable liée à celle du temps (cf. ci-dessous p. 24), sans pour autant s'y confondre.

12

Il s'agit là fréquemment d'une modalité qui porte sur la sphère du
note 19).

prime actant (cf. ci-dessous

18

L'aspect se définit comme la catégorie de la temporalité interne. Ceci revient à dire qu'il se réfère, parmi les données temporelles, à celles que la situation manifeste, au cours de son déroulement, par rapport à elle-même. Or, les différenciations qui s'observent à ce niveau dans les langues portent, en fin de compte, toujours sur la même caractéristique: il s'agit là de la façon que peut avoir la situation verbale de se présenter, respectivement, soit comme pourvue soit comme dépourvue de limites. Une certaine importance incombe dans ce contexte au phénomène du seuil sémantique. Cette espèce de borne inhérente à la situation, qui permet de distinguer dans celle-ci un avant et un après, est à considérer comme un élément régulateur en vue du découpage. Ceci dit, dans la mesure où la présence d'un seuil sémantique focalise l'attention sur ce dernier, le découpage de la situation se trouve, le cas échéant, coïncider avec les contours, par définition limités, de cet item. Il s'ensuit, d'une manière complémentaire, que le découpage d'une situation privée de ce type de repère s'effectue sous forme d'une tranche alors plus large, et, aux extrêmités floues. On illustrera ceci à l'aide des situations: La pomme tombe de l'arbre. (structure à seuil sémantique [= hétérogène] ~ limites imposées, soit: )13 1

La barre I représente à la fois la limite initiale et la limite finale qui se trouvent, dans ce type de configuration, si proches l'une de l'autre qu'elles se rejoignent.

13

19

vs. : La neige tombe. (structure sans seuil sémantique = [homogène] ~ pas de limites imposées, soit: ? ?)

L'opposition du type « limité vs. illimité», que l'on a déterminée
ci-dessus comme le pivot de la catégorisation aspectuellel4, se manifeste souvent dans les langues individuelles sous des formes différentes. Ces décalages relèvent surtout de la façon qu'ont alors les deux aspects, au fond récurrents, de s'insérer dans leurs systèmes respectifs. Il importe ici que ces derniers - que sont donc, d'une part, l'aspect limité et, de l'autre, l'aspect illimité risquent de se voir attribuer de multiples applications. Ainsi, l'aspect limité peut, entre autres, assumer en parallèle les deux fonctions bien distinctes de présenter la situation soit comme achevée soit comme inchoative: allemand: Ich habe sein Tierkreiszeichen erraten. « J'ai réussi à deviner son signe zodiaque. (achevé: aspect limité)

»

La récurrence que cette opposition s'attribue bien sur le plan supralinguistique se trouve quelque peu voilée par la diversité des terminologies. On relève en effet à ce niveau, pour n'en citer que quelques'unes, aussi bien des désignationstelles que « perfectif vs. imperfectif» ou « accompli vs. inaccompli » que d'autres du type de « transformatif vs. non-transformatif» ou « ponctuel vs. duratif» etc. Ce manque de cohérence résulte non seulement de l'héritage, alors hétérogène, des grammaires et des philologies individuelles, mais encore de la complexité de l'opposition qui s'avère implicative. On renvoie ici, entre autres, au rapport exposé ci-dessus entre cette dernière et le phénomène du seuil sémantique ou, encore, à la contrainte que subit la vision limitée de se présenter - contrairement à son équivalent illimité alors plus large - sous forme d'une quantité minimale.

14

20

vs. :
[ch habe Kreuzwortriitsel
«

~eraten.
»

J'ai fait des mots croisés.

(aspect illimité) vs. : français: Elle a eu un bébé l'année dernière. (inchoatif: aspect limité) vs. :
Quandje l'ai connue elle avait déjà trois enfants. (aspect illimité) etc.

Au niveau de l'aspect illimité, ce même phénomène transparaît à la possibilité de décrire ici la situation non seulement comme étant précisément dans son cours, mais encore comme itérative:
anglais: When her father came in Dorothee was playing the violin.
«

Quand son père est entré Dorothée était en train de faire
»

du violon. vs. :

(situation en cours:

aspect illimité)

Dorothee ~ the violin since she is eight years old. « Dorothée fait du violon depuis l'âge de huit ans. » (limité)

21

vs. : russe:
Ona casto pisala pis 'ma.
«

Elle écrivait souvent des lettres.

»

(itératif: illimité) vs. :
Ona napisala
«

pfS 'mo. »

Elle a écrit une lettre.

(limité) etc. On comprend, à partir de cette complexité, que les aspects pourtant tous respectivement limités et illimités - de plusieurs langues ne se recoupent pas forcément entre eux en ce qui concerne le nombre et la nature précise de leurs diverses applications. Ce type de décalage sera ici exemplifié par les dispositions que donnent à observer, l'un en face de l'autre, l'anglais et le russe: anglais: Charles usually spent the week-end on the countryside.
«

D'habitude, Charles passait les week-ends à la

campagne. » (itératif: aspect limité) vs. :
Charles was spending the week-end on the countryside.
«

Charles était en train de passer le week-end à la

campagne. » (aspect illimité)

22

vs. : russe:
ObyJ!Jo Charles provodil svoj week-end
«

v derevne.

D'habitude,

Charles

passait

les week-ends

à la

campagne.» (itératif: aspect illimité)

vs. : Charles provël svoj week-end v derevne. « Charles passait le week-end à la campagne. (aspect limité)
»

On retrouve ici d'abord le fait bien connu que l'aspect illimité de l'anglais - qui se trouve découpé d'une façon très étroite - se restreint à la fonction précise de présenter la situation comme étant dans son cours. S'il rejette à ce titre celle de l'expression itérative vers l'aspect limitél5, la comparaison met en évidence que l'aspect illimité du russe, dont le découpage s'avère plus large, assume justement cette fonction en face de son équivalent limitél6.

Il peut exister dans les langues, en dehors de l'opposition « limité vs. illimité », un troisième aspect - dont la présence semble
supposer celle des deux autres - et qu'est l'aspect résultatii. Celuici sert, le cas échéant, à décrire la prolongation de cet état des données que la situation atteint précisément au moment de sa limite finale.
15 Le statut marqué que la forme progressive de l'anglais s'attribue au niveau du système va, d'une façon corrélative, de pair avec le statut parfaitement non-marqué de la forme simple qui serait ainsi, dans ce contexte, plutôt à identifier comme aspect non illimité. 16On remarquera que les aspects au découpage étroit représentent, en

règle générale,

des catégories

récentes

- et

ainsi facilement

périphrastiques

- à

l'aide desquelles les langues réétablissent, à un moment donné, une seule des diverses applications particulières d'un aspect à fonctionnalité plus large et perdu auparavant.

23

On citera à nouveau l'anglais:
Mary has studied French. So she is able to speak it now.

Marie a étudié le français. Elle est donc capable de le parler maintenant. » (résultatit)
«

vs. :
Mary studied French at school some years ago.
«

Marie a étudié le français à l'école il y a quelques

années.»

(limité)/ Don't call Mary right now. She is studyin~ French. « N'appelle pas Marie maintenant. Elle est en train

d'étudier le français. »
(illimité) Comme il a déjà été indiqué ci-dessus, la catégorie de l'aspect s'avère ainsi indissociable de celle du temps. Car, la situation qui se voit attribuer une limite extérieure se trouve, par là même, représentée comme un fait du passé et, d'une manière corrélative, celle qui reste ouverte comme un fait du présentl7. A cela s'ajoute que le concept du résultatif se fonde justement sur la transition entre ces deux époques temporellesl8.
17Toujours est-il que les langues n'en arrivent pas moins à combiner entre elles des caractéristiques respectivement aspectuelles et temporelles, pour ainsi dire, opposées. Ce type de croisement semble cependant s'effectuer beaucoup plus fréquemment dans le sens d'un greffage de l'aspect illimité sur l'époque du passé que vice versa - ce qui trouve certainement sa raison dans ceci que seule la mise en suspens d'un item, et non pas son insertion, ~e laisse compenser par l'interprétation d'une présence sousentendue. - On aboutit dans ces conditions à un système ternaire qui comprend, en dehors d'un passé limité et d'un présent illimité, un passé illimité. 18On se rapportera encore, dans ce contexte de l'aspect, aux ouvrages de Comrie (1976) et de Cohen (1989).

24

On introduira enfin comme la troisième de ces dimensions celle de la modalité. Celle-ci se laisse saisir comme le degré de réalité que le locuteur accorde à la situationl9. La sphère de la modalité peut regrouper en elle un échelonnement assez complexe:
Elle était très belle, quand elle était jeune. (sûr) Elle a dû être très belle, quand elle était jeune. (fort probable) Cela se trouve qu'elle a très belle quand elle était jeune. (possible) Cela m'étonnerait qu'elle ait été très belle quand elle était jeune. (peu probable) Il est exclu qu'elle ait été (très) belle quand elle était jeune. (impossible) Elle n'était pas belle (du tout) quand elle étaitjeune./Déjà jeune, elle était une horreur. (négatif)

Il reste dans ce contexte deux remarques à faire. La première se réfère au mode de l'indicatif et consiste dans la constatation que ce dernier - qui se trouve déjà établi par le simple enchaînement des données du lexique - s'attribue dans tous les cas de figure un statut de membre non-marqué. La seconde portera sur le phénomène de
19

Si la modalité peut a priori - en tant qu'elle indique une attitude vis-àvis de la situation - aussi bien porter sur celle du locuteur que sur celle du prime actant, on restreint cette notion ici à la première de ces deux applications. Or, au niveau de la seconde, le paramètre du degré de réalité cède, en règle générale, la place à celui des différents liens qui risquent d'exister entre la situation et le prime actant. On citera comme tels, à titre d'exemple, ce qu'expriment en français des lexèmes verbaux « modaux» du type de vouloir ou devoir etc.

25

la négation, au sujet de laquelle on précisera qu'elle représente en quelque sorte le mode catégorique de l'impossibilité. On ajoutera encore que la situation et ses actants participent à un même titre à la dimension de la référentialité. Cette dernière se définit comme le degré auquel un signifié donné canalise la généralité - qui lui incombe en vertu de son statut d'élément linguistique - sur un item particulier. Le cas échéant, une telle exclusivité confère au signifié en question la disposition d'un ancrage. En ce qui concerne les actants, on exemplifiera ceci par:
En me balladant au bord de la mer j'ai vu Julien. (nom propre: référentiel) En me balladant au bord de la mer j'ai vu ce ~arçon. (démonstratif: référentiel) En me balladant au bord de la mer j'ai vu le ~arçon (dont je t'avais déjà parlé). (définitude : référentiel) En me balladant au bord de la mer j'ai vu un ~arçon que je connais depuis longtemps. (article indéfini, mais spécification par la relative: référentiel) En me balladant au bord de la mer j'ai vu un garçon dont j'ai oublié le nom. (article indéfini, relative non-spécifiante : aréférentiel) En me balladant au bord de la mer j'ai vu un garçon. (article indéfini: aréférentiel) En me balladant au bord de la mer je n'ai vu qu 'un garçon quelconque.

(article indéfini renforcé comme tel par un pronom: aréférentiel) etc.

26

et, en ce qui concerne la situation, par:
Julien se ballade sur la plage.

(situation sémelfactive [énoncée au sujet d'un actant référentiel] : référentiel) En ce moment, il y a des touristes qui se balladent sur la plage. (situation sémelfactive [énoncée au sujet d'actans aréférentiels] : référentiel) Le mercredi après-midi, Julien se ballade sur la plage. (situation itérative [énoncée au sujet d'un actant référentiel] : aréférentiel) Au mois d'août, il y a toujours des touristes qui se
balladent sur la plage.

(situation
aréférentiels]:

itérative

[énoncée
etc.
20

au

sujet

d'actants

aréférentiels)

20

On renovie encore à ce sujet aux ouvrages de Kleiber. Cf. en

particulier

Kleiber (1994 et 1997).

27

0.2. La notion de transitivité Qui dit actance dit en règle générale « transitivité».
Or,

c'est là une notion qui se réfère bien à des éléments situés dans le cadre de l'actance - mais qui s'avère pourtant inutilisable. Elle présente en effet, au niveau de sa conception, le défaut insurmontable de poser comme un phénomène unitaire - et ceci souvent à rebrousse-poil des données - la syntaxe et la sémantique ou, plus précisément, la valence respectivement quantitative et qualitative. Ceci dit, dans la mesure où la notion de transitivité dérive avec évidence d'un type de lexèmes qui fait sur ce point preuve d'un parallélisme, les problèmes qui apparaissent dès que l'on dépasse la sphère de ces derniers, sont au fond d'un ordre purement tautologique. La notion de transitivité, qui se veut un outil en vue de la catégorisation, est ainsi, en tant qu'elle reste floue elle-même, un mauvais outil. Son caractère malaisé se refléte d'ailleurs encore dans la liste, aussi longue que décourageante, des nombreux ouvrages qui cherchent à résoudre l'énigme de cette notion pour alors pouvoir l'appliquer - ce qui semble tout à fait symptomatique de la confusion ici présente entre un fait de langue et un fait de linguistique. Quitte à juger la notion de transitivité sur un tel ton, on aboutit au résultat que la seule raison pour sa survie réside dans sa grande tradition et ainsi dans le fait qu'il puisse paraître inimaginable de concevoir une linguistique, ou une grammaire, sans ce pilier. S'il est, à partir de ce qui précède (cf. ci-dessus 0.1.), évident qu'un abandon de la notion de transitivité n'entraînera pas la moindre lacune - puisque les phénomènes qu'elle cherchait à cibler se trouvent bien, sous une forme individualisée et ainsi catégorisable, intégrés dans le répertoire de l'actance - son apparition dans l'histoire de la linguistique n'en aura pas moins été révélatrice. On retrouve effectivement dans sa constitution deux facteurs récurrents: Le premier est ici le fait que le schéma 28

«

agent - affecté» se détache parmi les données linguistiques,

toujours à nouveau, comme particulièrement saillant - et qu'il .n'allait pas manquer de succomber à la tentative d'une catégorisation privilégiée. Le second est la tendance qu'ont, en effet, la valence respectivement quantitative et qualitative de nouer entre elles des corrélations qui combinent alors à la structure monoactancielle un prime actant affecté et, inversement, à la structure biactancielle un prime actant agentif (cf. ci-dessous 0.3.).

29

0.3. Le phénomène des corrélations Il a été observé au cours des dernières décennies que les éléments de l' actance que l'on a présentés ci-dessus (cf. 0.1.) ont le don de contracter entre eux des rapports de corrélation. Ce phénomène appelle avant tout les noms du couple d'auteur Hopper et Thompson21 dont le fameux article, paru dans le volume 56 (1980) de la revue Language, constitue ici une espèce de transit. Car, s'il rassemble, d'une part, des observations qui avaient bien été faites auparavant - ne serait-ce qu'en tant qu'effets secondaires et sans être thématisées comme telles -, il ouvre, de l'autre, la porte à un grand nombre de travaux qui reprennent alors ces mêmes idées en les raffinant. On retracera, lors des explications qui suivent, la succession de ces trois étapes.

21 Hopper et Thompson posent leur théorie des corrélations dans le contexte d'une approche désormais analytique de la vieille notion de transitivité que l'on ne juge ici, en tant qu'un faux problème, même pas digne d'une tentative de solution (cf. ci-dessus 0.2.). Ceci dit, leurs corrélations sont censées regrouper, respectivement entre elles, les différentes composantes de la

transitivité- alors plus ou moins forte - que les auteurs désignentainsi de « high»
et de « low transitivity features ». En la décomposant de cette façon, HopperThompson conçoivent la notion de transitivité, et encore ses éléments individuels, sous une forme scalaire et l'identifient, en fin de compte, comme le pôle positif d'une opposition entre « fore- » et « backgrounding » située au nivt:au de la pragmatique du discours.

30

0.3.1. Les précurseurs de Hopper-Thompson
- Corrélations entre valence qualitative et référentialité

Parmi les corrélations à l'intérieur de l' actance qui ont été remarquées en premier se trouvent celles entre valence qualitative et référentialité. Il s'agit là de l'observation que les marques casuelles - qui représentent idealiter les signifiants des rôles sémantiques22 - peuvent varier en fonction de la référentialité des actants. Déjà Pottier (1968) par exemple constate ce type de rapport pour l'espagnol où le marquage d'un second actant par la préposition a permet d'identifier comme critère d'application non seulement l'occurrence d'une agentivité et/ou affectation accrue, mais encore le caractère alors référentiel de ce second actant. L'auteur cite ainsi en parallèle aussi bien des énoncés du type de :
La princesa
«

espera a su hijo a la puerta

del palacio.

La princesse attend son fils à la porte du palais. »

(agentivité accrue)

vs. : La esposa de don Juan Carlos espera para el ano proximo su tercer hijo. « L'épouse de don Juan Carlos attend son troisième enfant

pour l'année prochaine. »
(agentivité diminué)
que du type de : Mato a su mujer.
«

Il a tué sa femme.

»

(deuxième actant référentiel)
22

Ceci dit, dans la mesure où celles-ci se montrent (encore) sémantisées.

31

vs. : Capturado estrangulador de Boston que confeso haber matado 13 muieres « Capturé étrangleur de Boston qui a avoué d'avoir tué 13 femmes» (deuxième actant aréférentiel) Une configuration tout à fait comparable relève Silverstein (dans Dixon 1976) dans son analyse de plusieurs langues australiennes dans lesquelles la construction ergative23, qui y représente la marque du schéma « agent - affecté» catégorique, exige à nouveau la référentialité du second actant. On mentionnera dans ce contexte encore Moravcsik (dans Greenberg 1978) qui remarque qu'un éventuel second actant reçoit dans une langue comme le hongrois - tout comme dans celles qui viennent d'être citées - son marquage en fonction de sa référentialité. Ainsi, le cas grammatical de la pleine affectation
On se rappellera dans ce contexte le principe de l' ergativité et sa différence par rapport au codage dit nominatif-accusatif: ergatif biact. nominatif-accusatif
23

monoact.

pro actant (codage non-marqué): pro actant (codage non-marqué) : affecté agentsec. actant (codage marqué) : sec. actant (codage marqué) : agent affecté codage = affecté de l'énoncé codage = agent de l'énoncé biact. biact.

Toujours est-il que les deux structures sont au fond beaucoup moins symétriques que ne le suggère à première vue ce type de schéma. Dans ce sens, on précisera encore que l' ergativité semble, contrairement au codage nominatif-accusatif, inappropriée à déterminer le système d'une langue entière et qu'elle reste ainsi, là où elle se dégage, soumise à une alternance avec ce dernier. Or, l'orientation ergative paraît s'opposer au principe anthropocentrique (cf. encore ci-dessous note 30).

32

qu'est ici l'accusatif se révèle facilement incompatible avec un second actant aréférentiel :
*Megevett süteményeket jusqu'au bout (préverbe aspectuel)24 - a mangé - il/elle des pâtisseries (accusatif)
«

Il/elle a mangé (en entier) des pâtisseries.

»

Or, la raison pour laquelle une affectation du second actant - et le cas échéant une agentivité de son antagoniste - tendent à dépendre de la référentialité de ce même actant25 réside en ceci que tout événement apparaît comme plus intense à partir du moment où il se fixe sur un cadre précis.

- Corrélations entre valence qualitative et aspect

Dans ses fondements, les corrélations entre valence qualitative et aspect ont été remarquées depuis longtemps. Elles sont de deux sortes. La première, qui est au fond évidente, ressort déjà du classement combinatoire des qualités aspectuelles et participatives que propose Chafe (1970) : c'est là le fait qu'une situation de structure statique ne puisse en aucun cas intégrer un actant agentif. En ce qui concerne la seconde - alors quelque peu plus sophistiquée - on citera à titre d'exemple Schmidt (1973) qui fait

aspectuelmeg « jusqu'au bout» va ainsi de pair avec le marquagede l'accusatif.

24 On remarquera que l'opposition casuelle sert en hongrois à l'expression de l'aspect (accusatif = limité/partitif = illimité) et que le préverbe

25 C'est, en effet, le plus sQuvent la référentialité de cet actant-ci qui semble être décisive. La raison en est que seul ce dernier, et non pas le prime actant a priori référentiel, donne sur ce plan lieu à l'alternance.

33

remarquer qu'une langue comme le géorgien ne tolère la construction ergative (cf. ci-dessus) qu'à l'aspect limité. Ainsi:
Monadirem mokla iremi. chasseur (erg.) - tua (aoriste) - cerf (abs.)
«

.

Le chasser tua le cerf.

»

vs. :
Monadire klavs irems chasseur (abs.) - tue (présent) - cerf (dat.)
«

Le chasseur tue le cerf.

»

(Cf. ci-dessous 0.3.2.)

- Corrélations entre valence quantitative et qualitative

On citera ici encore le type de corrélation entre valence quantitative et qualitative même si I'histoire de sa mise au point se présente en quelque sorte à l'inverse. Car, le postulat qui se trouve de façon implicite à la base de la notion de transitivité - et qui a, dans sa généralisation, rendu celle-ci impraticable (cf. ci-dessus 0.2.) - est précisément celui du parallélisme entre le rôle du prime actant et la structure mono- ou biactancielle dont il s'agissait alors de dissocier les éléments. Or, la corrélation entre valence quantitative et qualitative s'explique par le fait qu'une atteinte de l'extérieur, et ainsi celle d'un second actant, devient en règle générale seulement possible par l'intermédiaire d'une démarche agentive.

34

0.3.2. Hopper-Thompson
Les corrélations sont les suivantes: que mettent en évidence ces deux auteurs

- Corrélations entre valence quantitative et aspect

Les auteurs démontrent ce type de configuration à partir de l'incompatibilité qui existe en espagnol entre les variantes à pronom réfléchi se - alors biactancielles - de certains lexèmes verbaux et des adverbes de durée. Ainsi:
Juan durmi6 toda la noche.

Jean a dormi toute la nuit. » (monoactanciel : compatible avec adverbe de durée)
«

vs. :
*Juan se durmi6 toda la noche.

(biactanciel : incompatible avec adverbe de durée) On retrouve ici, en fin de compte, le principe relevé ci-dessus (0.3.1.) au sujet de Chafe, à savoir la difficulté de regrouper dans un même item structure statique et biactancialité26.

26 Si l'aspect contracte ainsi à un même titre une corrélation avec les deux types de valence à la fois, ce double jeu renvoie au lien qui existe entre ces derniers (cf. ci-dessus 0.3.1. p. 34).

35

- Corrélations

entre valence quantitative et qualitative

Ce type de corrélation-ci, qui transparaissait déjà depuis longtemps au dilemme de la notion de transitivité (cf. ci-dessus 0.3.1.), se trouve chez Hopper-Thompson réillustré par un exemple du YidinY(North Queensland). Les auteurs relèvent que cette langue, qui possède un suffixe '1i-n pour contrecarrer un schéma « agent - affecté» a priori attendu, emploie ce dernier en parallèle comme une expression de la réflexivité - qui se présente, au fond, comme une configuration monoactancielle.

- Corrélations

entre valence quantitative et référentialité

D'après les auteurs, ce lien se révèle à travers ceci que des seconds arguments de caractère aréférentiel tendent dans de nombreuses langues à être absorbés par la forme verbale. Ainsi l'allemand27 :
[ch habe keine Lust staubzusaugen.
«

Je n'ai pas envie de passer l'aspirateur

(lit.: de

poussière-aspirer). »
(second actant aréférentiel : structure monoactancielle) vs. :
[ch habe keine Lust den Staub aufzusaugen.

Je n'ai pas envie d'aspirer la poussière. » (second actant référentiel: structure biactancielle)
«

On notera au sujet de ce rapport qu'un manque de référentialité s'accompagne, d'une manière générale, d'un certain flou au
On remplace ici les exemples que les auteurs donnent de plusieurs langues « exotiques» par celui d'une langue mieux connue qui montre le même phénomène.
27

36

niveau de la délimitation. - L'incorporation dans la forme verbale, dans laquelle cette configuration trouve ici son reflet, concerne alors, davantage que le signifiant du prime actant, celui du second qui occupe dans la situation verbale une position moins constitutive (cf. encore ci-dessus note 25). On regroupera, parmi les corrélations que postulent les deux auteurs, toutes celles qui font dépendre d'un facteur ultérieur une affectation, alors plus ou moins réalisée, du second actant:

- Corrélations

entre valence qualitative et référentialité

Les auteurs insistent particulièrement sur le fait - comme tel déjà découvert auparavant - que certaines langues n'appliquent

le marquage casuel du schéma

«

agent - affecté» catégorique

qu'en cas d'un second actant référentieF8 (cf. ci-dessus 0.3.1.).

- Corrélations entre valence qualitative et aspect

Hopper- Thompson

réillustrent
«

amplement

que

le

marquage casuel du schéma

agent - affecté» exige, dans de

nombreuses langues, l'emploi de l'aspect limité (cf. ci-dessus
28

Hopper-Thompsoncombinent à l'item de la référentialité celui de

l'individuation et s'appuient dans cette partie de leur travail sur la hiérarchie de Silverstein (1976) :

1èrepers. > 2ème pers. > 3ème pers. > nom propre> humain> animé> inanimé
On remarquera que l'individuation et la référentialité représentent bien deux phénomènes distincts, mais que la première crée une prédisposition à la seconde. Pour ce qui est des qualités « humain» et « animé» en particulier, voir encore cidessous p. 52.

37

0.3.1. avec l'exemple du géorgien). Les auteurs introduisent alors, comme explication d'ordre cognitif, l'idée que l'affectation d'un second actant ne trouve sa pleine réalisation que dans le cadre d'une situation achevée. On retombe ici, au fond, sur l'essence de l'opposition aspectuelle : car, il faut bien voir que cette façon de recevoir une intensification par l'emploi de l'aspect limité n'est pas une caractéristique des situations à second actant affecté, mais de toutes celles qui impliquent un seuil sémantique - ce qui revient à dire que l'affectation se réduit ici, le cas échéant, à un support lexical.

- Corrélations entre valence qualitative et modalité

Les auteurs s'appuient sur le fait que dans de nombreuses langues - le plus souvent de constitution semi-ergative - une situation qui se présente comme irréelle risque, à ce titre, d'empêcher une pleine affectation de son second actant. Le reflet au niveau des signifiants en est que des arguments nominaux autrement sujets à la structure ergative passent, en présence d'une forme verbale irréelle, à une construction alors nominativeaccusative/ oblique. Or, il paraît évident que ce type de corrélation remonte à la baisse d'intensité que subit, dans son ensemble, une situation à déroulement incertain.

38

- Corrélations

entre valence qualitative et négation

Il s'agit là mutatis mutandis du même rapport qu'entre valence qualitative et modalité (cf. ci-dessus). Les auteurs se rapportent, entre autres, aux structures grammaticales du finnois29: neg - je me souviens - rue - nom (part.)
«

En muista kadun nimeii.

Je ne me souvienspas du nom de la rue.

»

vs. :
Muistan kadun nimen. Je me souviens - rue -nom (acc.)
«

Je me souviensdu nom de la rue.

»

A ce groupe se rattache encore une configuration ultérieure, qui se restreint cependant dans sa portée à la sphère du second actant:
- Corrélations entre valence qualitative animé) du second actant et caractère humain (ou

Selon Hopper-Thompson - qui renvoient ici, au sujet du swahili, à Wald (1979) -, les langues ont tendance à coder un second actant en fonction de son caractère éventuellement humain (ou animé). Le cas échéant, cette qualité entraîne une augmentation de l'affectation, et les conséquences d'ordre morphosyntaxique qui s'y rattachent. Il s'agit là de toute évidence du fait qu'un actant humain (ou animé) reçoit, en raison de sa sensibilité, une éventuelle

29On insère ici aux explications de Hopper-Thompson, qui restent sur
ce point théoriques, un exemple de la grammaire du finnois de Steiner

- Assmann

(19863).

39

affectation d'une façon plus intense qu'un actant-objet (cf. encore ci-dessous p. 52)30. On regroupera encore ici, en tant que proches les unes des autres, les corrélations que risquent de contracter entre elles certaines qualités d'ordre aspectuel, référentiel et modal:

30

On critiquera cependant le postulat auquel Hopper-Thompson

procèdent à partir de là en prétendant que ce seraient, en tant qu'ils renvoient le plus souvent à des actants humains (ou animés), les arguments fléchis au datif, et non ceux fléchis à l'accusatif, qui coderaient les actants les plus affectés de la situation. Les auteurs s'appuient ici, entre autres, sur l'exemple de l'anglais où les datifs à signifié humain (ou animé) peuvent, en effet, chasser un accusatif de sa

position habituelle qu'est le voisinage immédiat de la forme verbale movement ») :

(<<

dative

Clara wrote a letter to Santa Claus./Clara wrote Santa Claus a letter. (actant humain: positionnement à la manière d'un accusatif toléré)

« Claire a écrit une lettre à Saint Nicolas. vs. :

»

Clara sent a letter to Santa Claus' house./*Clara sent Santa Claus' house a letter. (actant inanimé: positionnement à la manière d'un accusatif agrammatical)
«

Claire a envoyéune lettre à la maisonde Saint Nicolas. »

On expliquera ces données autrement. Ceci dit, il existe, en vue de la sélection des actants pour ainsi dire centraux, deux critères différents que sont, d'une part, leur rôle plus ou moins constitutif dans la situation (agent> patient> bénéficiaire etc.) et de l'autre, conformément au principe anthropocentrique (cf. Sasse 1982), leur caractère éventuellement humain (ou animé). Si, dans les exemples que citent les auteurs, c'est en effet le second de ces deux critères qui l'emporte sur le premier, ceci ne signifie pas pour autant qu'il l'implique. Autrement dit, au moment où un datif (bénéficiaire) se trouve traité à la manière d'un accusatif (patient) à titre de présenter un signifié humain (ou animé), rien ne permet de postuler qu'il égale ou qu'il dépasse ce dernier en même temps au niveau de l'affectation.

40

- Corrélations

entre aspect et référentialité

Hopper-Thompson mettent en évidence que l'aspect limité apparaît de préférence dans un cadre référentiel. Si les exemples que donnent les auteurs se révèlent, dès qu'on les regarde de près, précaires31, leur postulat n'en trouve pas moins sa justification dans ceci que l'aspect tend en effet - dans son application au niveau de l'ancrage (cf. ci-dessus p. 26) - à aller de pair avec le degré de référentialité de la situation. On illustrera ceci par les données du français où ce type de corrélation se restreint cependant, en tant que non grammaticalisé, à une pure tendance. Ainsi:
Au dix-huitième siècle les gens mettaient des perruques. (aspect illimité, second actant aréférentiel)

31 Les auteurs s'appuient sur l'incompatibilité qui existe, en anglais et en hongrois, entre certains préverbes délimitatifs et des seconds actants aréférentiels. Ainsi en anglais:

l ate !!Q the sandwich. (préverbe délimitatif, second actant référentiel)
«

J'ai fini le sandwich. »/

l ate !!Q a sandwich that somebody left behind. (préverbe délimitatif, second actant référentiel)
«

J'ai fini un sandwich que quelqu'un avait laissé.

»

vs. :
*1 ate !!Q a sandwich. (préverbe délimitatif, second actant aréférentiel : agrammatical)

Il s'agit là d'un mirage. Car, la véritable raison pour ce type d'incompatibilité réside dans ceci que le préverbe délimitatif rejette, en tant qu'il focalise l'attention sur lui, le signifié de la forme verbale qu'il élargit dans la sphère de ce qui est connu, et, par conséquent référentiel.

41

vs. : Le clown a mis sa perruque et tout le monde a éclaté de rire. (aspect limité, second actant référentiel) De tels parallélismes entre aspect et référentialité s'expliquent, le cas échéant, d'une façon presque tautologique étant donné que leur sélection respective relève d'une démarche unitaire au moment de l'ancrage.

Dans la mesure où l'aspect et le temps constituent, en fin de compte, des phénomènes indissociables (cf. ci-dessus 0.1.), on rattachera ici encore le type suivant:

- Corrélations

entre temps et référentialité

C'est là une configuration rare. Les auteurs la relèvent en chamorro où le supplétisme, que subissent certains lexèmes verbaux en présence d'un second actant aréférentiel, ne s'observe qu'à l'époque du passé et non pas à celle du présent. Ainsi l'exemple:
Si Juan ha kanno? i f?uihan.

art. - il a mangé - le poisson « Jean a mangé le poisson. » (passé: second actant référentiel)/
Si Juan chumocho
«

f?uihan.
»

art. - il a mangé - du poisson

Jean a mangé du poisson.

(passé:

second actant aréférentiel

~ supplétisme)

42

vs. :
Si Juan ha kakanno? i ~uihan.

art. - il mange - le poisson « Jean mange le poisson. » (présent: second actant référentiel)/
Si Juan ha kakanno? i ~uihan.

art. - il mange - du poisson « Jean mange du poisson. » (présent: second actant référentiel) L'incompatibilité qui existe, d'après le témoignage de cette répartition, entre l'époque du passé et la structure aréférentielle ne pourrait être plus évidente: car, une situation qui s'est déjà réalisée se trouve, d'une façon incontournable, bloquée sur un
cadre précis32.

- Corrélations entre modalité et référentialité

Les auteurs soulignent que des situations verbales décrites à l'irréel intègrent facilement des actants aréférentiels. Ce postulat paraît - compte tenu de l'absence alors commune d'un ancrage presque tautologique et ne suscite ainsi pas d'autres commentaires33. On l' exemplifiera par les données du français:
On notera que l'aspect et le temps, qui constituent pourtant les facettes d'un phénomène unitaire, contractent ainsi avec la référentialité des liens de nature différente. 33L'exemple qu'avancent ici les auteurs s'avère quelque peu particulier. Il s'agit de l'opposition modale qui apparaît en espagnol entre des relatives à second actant respectivement référentiel et aréférentiel : Buseo a un empleado que habla in~lés. (second actant référentiel -4 indicatif) «Je cherche un employé qui parle anglais. »
32

43

Sij'étais allé en Inde, j'aurais pu attraper des maladies. (irréél, second actant aréférentiel)

vs. :
Quandje suis allé en Inde, j'ai attrapé le paludisme. (indicatif, second actant référentiel)

- Corrélations entre négation et référentialité

Hopper-Thompson posent encore, parallèlement à celle qui précède, une corrélation entre négation et structure aréférentielle. Ils renvoient dans ce contexte à la négation du français qui témoigne en effet, quoique d'une façon autre qu'alors indiqué34,de ce type de rapport. Ainsi:

vs. :
Buseo un empleado que hable inglés. (second actant aréférentiel ~ subjonctif)

Il est vrai que la nuance désidérative du lexème verbal buseo « je cherche» ne
peut, dans ce type d'énoncé, se répercuter que sur la sphère d'un second actant aréférentiel. Mais il faut bien voir que c'est seulement à partir de cette même nuance que la langue parvient ici à exiger l'emploi du subjonctif. 34Les auteurs croient découvrir ce même phénomène dans l'omission de l'article défini: Nous avons du (= de le) pain. (positif: article défini [référentiel]) vs. : Nous !l'avons

~

de pain.

(négatif: article indéfini [aréférentiel])
Mais, étant donné que l'article défini s'emploie ici dans l'idée d'une totalité - à partir de laquelle se trouve alors découpée la quantité partitive -, son omission dans l'énoncé négatif relève, en fait, de ceci que le locuteur cesse désormais de supposer cette totalité.

44

Nous Q'avons point (pas) de pain.

Il importe ici que l'élément point sert dans cet emploi à inférer l'idée d'une quantité à la fois minimale et aréférentielle et qu'il fait à ce titre - d'après le principe du a [orteriori - porter l'essence de la négation sur toutes les occurrences imaginables de l'item auquel il s'attache. Or, la fonction représentative qui incombe ainsi à ce même élément révèle que la situation qui n'a pas lieu dispose, à partir de son non-ancrage, d'un nombre infini de points de référence possibles.

- Corrélations

entre négation

et aspect

Hopper-Thompson détectent dans la sphère de la situation négative une prédilection pour l'aspect illimité. Ils cherchent à démontrer ce rapport à partir du finnois - qui exprime le phénomène de l'aspect à travers le marquage casuel - et qui remplace en effet, dans ses énoncés négatifs, le cas de l'accusatif par celui du partitif (cf. ci-dessus p. 32 sq. et note 24). Là où se dégage ce type de conditionnement35, le choix aspectuel reflète le non-aboutissement qui est, par définition, le sort de la situation négative. Le pivot des corrélations ainsi regroupées réside de toute évidence en ceci que les items respectifs de l'aspect illimité, de l'aréférentialité, de la modalité et de la négation confèrent, chacun

35 Ce n'est peut-être pas par hasard si, dans le seul exemple que donnent ici les auteurs, l'aspect passe par la dimension des rôles sémantiques. Car, en tant qu'une catégorie plus concrète, ces derniers semblent en effet être davantage

exposés à une éventuelle

influence par la négation que l'aspect

- dont

l'apparition

dans ce même cadre reste le plus souvent marginale.

45

à son tour, à la situation une structure privée d'ancrage et, ainsi, ouverte.

46

0.3.3. Les successeurs de Hopper-Thompson On se concentrera ici, parmi les nombreux travaux qui suivent l'article de Hopper-Thompson, sur l'élaboration de quelques points essentiels: - T/A/M/-splits C'est Tsunoda (1981) qui regroupe sous ce nom, à titre d'un phénomène unitaire, les différents types de corrélations que risque de contracter la valence qualitative - ce qui revient à dire, en règle générale, les marques casuelles - avec les dimensions respectives du temps36,de l'aspect et de la modalité. Ces phénomènes trouvent par la suite, chez Comrie (1981b) et surtout chez DeLancey (1982), des explications d'ordre cognitif: Le premier de ces auteurs pose comme une caractéristique décisive de la situation verbale sa façon de focaliser, respectivement, soit l'agent (orientation A) soit le patient (orientation P). Dans la mesure où l'orientation A se définit comme une stagnation dans la sphère de l'actant agentif - et ainsi comme l'absence d'un transfert - et l'orientation P justement comme l'aboutissement d'un tel, Comrie attribue des catégories
36 En ce qui concerne l'impact du facteur temporel qui reste, quoique étroitement lié à celui de l'aspect (cf. ci-dessus 0.1. p. 24), chez HopperThompson en dehors des items considérés, l'auteur cite l'exemple du kurmanyi (dialecte kurde) où aussi bien les pronoms que la plupart des noms n'adoptent la construction ergative qu'à l'époque du passé:

Min hon dit-in. je (erg.) - tu (abs.) - passé - voir
«

Je te voyais.

»

vs. : ez we di-bin-im. je (abs.) - tu (obI.) - présent - voir
«

Je te vois. »

47

telles que l'irréel et le futur à l'orientation A et, à l'opposé, notamment l'aspect résultatif à l'orientation P. L'auteur précise encore que l'aspect illimité occuperait sur ce type d'échelle une position intermédiaire. Ainsp7 :
John has melted the ice.
«

Jean a fait fondre la glace.
P)

»

(orientation

vs. :
John is going to kill Bill.
«

Jean est sur le point de tuer Bill.

»

(orientation A)

On comprend ainsi que les alternances morphosyntaxiques que provoquent, dans certains cas, des changements de temps, d'aspect et de mode, se laissent expliquer à partir d'une telle opposition entre orientation A et orientation P. L'article de DeLancey présente le même type d'idées, mais en offre une élaboration plus systématique. Ceci dit, il

prévoit d'emblée, à l'aide d'une théorie dite « de point de vue»,
une espèce dimension correspond, inversement
37

de parallélisme ternaire entre l'actant, l'espace et la tempo-aspectuelle. Selon ce principe, l'agent en tant que point de départ, à une phase initiale et le patient, en tant que cible, à un aboutissement:

Si l'orientation A est, au niveau du système, celle du codage

nominatif-accusatif et, inversement, l'orientation P celle du codage ergatif (cf. cidessus note 23), il restent, à l'occasion de ces exemples, deux points à préciser. C'est là, premièrement, le fait que le cadre plus stable de la constitution nominative-accusative tolère certains changements d'orientation sans les traduire sur le plan de la syntaxe. A cela s'ajoute, quelque peu plus compliqué, que l'orientation A ignore dans son application au niveau du système la stagnation mentionée ci-dessus sur la sphère de l'actant centralisé, étant donné que cette dernière résulte, non pas d'un statut de point de départ pragmatique, mais d'une focalisation.

48

point de départ agent début

~ ~
~

cible patient aboutissement

Cette répartition conduit DeLancey - qui se concentre sur l'opposition entre l'aspect illimité et limité - au postulat que ces derniers entretiennent respectivement des relations privilégiées avec l'agent et le patient et qu'ils tendent, en effet, à mettre ceuxci en évidence. Ainsi:
Robert was buyin}? the pen.
»

«Robert était en train d'acheter le stylo. (aspect illimité: point de vue A) vs. :
Robert
«

bou}?ht the pen.
»

Robert a acheté le stylo.

.(aspect limité: point de vue P)38,39

38 On remarquera qu'il semble quelque peu discutable de définir ces deux types d'orientation en termes de rôles sémantiques. Car, si l'orientation dite A exerce sur l'actant agentif un effet déagentivisant à force de le priver de son atteinte du patient, cette composante essentielle de l' agentivité transparaît justement à la prétendue orientation P. 39 D'une manière générale, on cite encore dans ce contexte Drossard (1987) qui ramène le phénomène des TI AIM -splits - en tant qu'expression d'une sémanticité accrue dans la sphère du membre marqué - à la priorité que les langues concernées accorderaient respectivement à la structure monoactancielle (cf. Nichols 1982, Haspelmath 1993). Il n'est cependant pas exclu qu'il s'agisse là d'un rapport autre. Car, la prédisposition aux TIAIM -splits semble, avant tout, résulter de la fragilité de la constitution ergative (cf. ci-dessus note 23), qui ne montrerait ainsi une telle tendance à la structure monoactancielle qu'en tant qu'un simple corrélat de son orientation P (cf. ci-dessus 0.3.1. p. 34).

49

- Définition des rôles sémantiques

D'après Givan (1975) pour qui le contrôle exercé par les actants se présente sous une forme scalaire, Comrie (1981a: 53) définit les rôles sémantiques de l'agent et de l'affecté par leur positionnement respectif sur les deux extrêmités de cette échelle. Il précise encore que, dans la sphère des actants affectés, seul le rôle de l' experiencer , et non pas celui du patient, présuppose une disposition sensitive. Chez Lehmann (1991: 213), ces mêmes idées se trouvent élargies par le postulat d'une échelle supplémentaire. Cette deuxième échelle, qui serait alors parallèle à la première, porterait à son tour sur la conditio sine qua non en vue de l'affectation qu'est, d'après cet auteur, le contrôle subi (ibidem: 221).

- Les

qualités prototypiques

du rôle agentif

L'idée d'une analyse différentielle du rôle agentif, qui se trouve dans les corrélations de Hopper-Thompson bien amorcée40, a par la suite suscité l'intérêt de plusieurs auteurs. On renvoie ici d'abord à Givan (1984: 107) qui remplace la notion d'agent par tout un catalogue de critères dont chacun se révèle, à son tour, comme scalaire (cf. ci-dessus note 21) et dont le principe commun serait celui de la « obviousness/saliency of cause ». Il s'agit là des items suivants:

La façon qu'ont Hopper-Thompson de décomposer la notion de transitivité (cf. ci-dessus note 21) doit, tôt ou tard, conduire à l'application de cette même approche au niveau des actants. Dans leur catalogue des items corrélatifs - que l'on supprime ci-dessus (0.3.2.), en tant que trop hétérogène, sous sa forme originale -, les auteurs se mettent ainsi à distinguer les composantes

40

individuelles« agency»,

« volitionality

» et « kinesis ».

50

humanity: human> animate> inanimate> abstract causation: direct cause> indirect cause> non-cause volition: strong intend> weak intend> non-voluntary control: clear control> weak control> no control saliency: very obvious/salient> less obvious/salient> unobvious/non-salient
D'une façon tout à fait comparable, DeLancey (1985a) pose en

vue du rôle d'agent une « multi-factor-definition » qui se fonde essentiellement sur le triple critère du « transitive subject »41, du « volitional actor» et du « controlling actor ». Aux travaux de ces deux auteurs s'ajoute celui de Mithun (1991) qui propose dans ce même contexte des catégories telles que
«

performance

»,

«

effect

»,

«

instigation

», « control»

et

« volition» . Il ressort de ces inventaires plus ou moins récurrents que le rôle d'agent se conçoit désormais, sous sa forme idéale, comme une accumulation de cinq types de qualités. Ce sont là, premièrement, le caractère humain (ou animé) - comme tel une conditio sine qua non en vue de la seconde - que forment, au niveau de l'attitude, l'intentionnalité et le contrôle, troisièmement, la force extériorisée, quatrièmement, l'impact de cette dernière sur l'entourage et, cinquièmement, le don de se dégager, parmi les éléments du discours, avec une netteté particulière.

Ce même critère est, dans son application sémantique, à comprendre comme celui de l'atteinte d'un second actant.

41

51

- L'opposition des actants

«animé vs. inanimé»

et son impact sur le codage

Comrie (1981a: 178-193) souligne le fait que la distinction entre actants animés et inanimés constitue bien souvent un facteur décisif dans des processus de grammaticalisation42. Dans ce sens il pose encore, comme le mécanisme régulateur en vue du marquage morphosyntaxique, la nécessité de réexpliciter des rôles sémantiques qui se trouvent en contradiction avec la constitution de l'actant (ibidem: 120-130 [« natural information flow in transitive construction »]). On entrevoit ici que le rôle de l'agent incombe en effet typiquement à un actant animé tandis que celui du patient, qui s'avère a priori compatible avec les deux catégories, tend alors - en vertu du principe bipolaire - à contracter des liens quelque peu plus forts avec la sphère des inanimés. Ceci revient à dire que les marques spécifiques que de nombreuses langues confèrent à leurs seconds actants de type animé relèvent, plutôt que d'une affinité, du besoin de marquer ce qui s'oppose au schéma attendu43.

42L'auteur renvoie ici, entre autres, au YidinYqui effectue la sélection de ses pronoms démonstratifs et de son marquage casuel, et encore son expression de la possession, en fonction du caractère respectivement animé ou inanimé des actants impliqués. 43On se rapportera dans ce contexte encore à l'analyse des langues néoiraniennes que propose Bossong (1985).

52

- Intentionnalité

Tsunoda (1981: 427, 1985) et Drossard (1991b) critiquent la façon qu'ont Hopper-Thompson de tenir compte de l'item de l'intentionnalité (cf. ci-dessus note 40). Car, contrairement à ce que postulent les auteurs44, un degré plus élevé de cette dernière correspondrait justement à un rapport entre agent et affecté moins catégorique. Ainsi l'exemple de Tsunoda (1985) :
I hear a bird.
«

J'entends un oiseau.

»

(non-intentionnel,

second actant moins affecté)

vs. :
I listen to a bird.
«

J'écoute un oiseau.

»

(intentionnel,

second actant davantage affecté)

44

Dans leur théorie des corrélations, Hopper-Thompson rattachent

l'intentionnalité accrue à la classe des divers facteurs qui tendent, d'après eux, à intensifier le schéma « agent - patient» (<< high transitivity features» [cf. ci-dessus note 21]). Ils cherchent ainsi à démontrer que cette qualité particulière de l'agent que l'on ne dissocie ci-dessus (0.3.2.), dans une optique des catégories de
l'actance, pas de celle de la valence qualitative

- tend

à nouer des corrélations

avec l'aspect limité, et encore, la structure biactancielle. Pour ce qui est de la première de ces configurations, les auteurs renvoient à l'estonien où l'emploi du cas partitif, qui y marque de plus l'aspect illimité (cf. ci-dessus p. 32), tendrait à aller de pair avec une participation non-intentionnelle du prime actant. Ainsi:
Ta kuulis nende kônet. he - heard - their - talk (partitif)
«

Il entendait leur conversation.

»

Pour ce qui est de la seconde, ils citent l'opposition suffixale -ine (intentionnel) vs. -yaxe (non-intentionnel) du Cupefio dont les correpondants dans des langues apparentées servent respectivement à augmenter et à réduire la valence quantitative.

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