INTERROGATIONS SUR L'AFRIQUE NOIRE

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Interrogations sur l'Afrique noire est un cri d'alarme. Le retard qu'accuse l'Afrique Noire dans tous les domaines doit la conduire à s'interroger sur sa propre nature, son propre génie, son rôle de consommateur passif du fruit des recherches et des découvertes des autres…Une telle interrogation constituerait la prise de conscience de sa situation et, partant, le début de la recherche d'une solution. L'Afrique doit devenir son propre critique. Ce qu'il lui faut c'est une révolution radicale de mentalité.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296389625
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INTERROGA TIONS
SUR L'AFRIQUE NOIRECollection Études Africailles
Dernières parutions
Yao ASSOGBA, Jean-Marc Ela, Le Sociologue et théologien a.fricain
en boubou.
Oméga BAYONNE- Jean-Claude MAKIMOUNAT-NGOUALA,
Congo-Brazzaville: lliagnostic et stratégies pour la création lie valeur.
Albert LE ROUVRElJR, Une oasis au Niger.
(~)L' Harmauan, 1999
ISBN: 2-7384-7945-6Samuel Eboua
INTERROGA TIONS
SUR L'AFRIQUE NOIRE
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris -FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Du même auteur
Aux éditions de l'Harmattan
Une Décennie avec le ]Jrésillent Ahidjo, Journal
Ahi{ljo et la Logique {lu ]Jouvoir
Le Changenlent au Carlleroun
En préparation
L'()]J]Josition canzerounaiseAV ANT - PROPOS
Encore de nos jours, I'homme noir africain est
rarement considéré comme un être à part entière, en grande
partie à cause de la couleur de sa peau. Il a été échangé
contre de la pacotille, vendu comme un objet, déraciné de
son continent et réduit en esclavage, non seulement par
I'homme blanc occidental, mais aussi par I'homme africain
à la peau blanche, ou par l'Arabe. Astreint aux tâches
d'exécution sur son propre terroir, il s'est vu refuser dans
le passé jusqu'aux droits élémentaires reconnus à ses
semblables, pour peu que ces derniers aient la peau claire, à
défaut d'être blanche.
Et pourtant, l'homme noir est conscient d'être l'égal
des autres êtres pensants, de jouir des mêmes facultés, des
mêmes intuitions, d'être habité par le génie reconnu à tout
être humain. Il n'empêche que certains le considèrent
comme un "sous-être" par rapport à la race blanche. Alors,
I'homme noir se cabre et, dans son emportement, rejette en
bloc tous les sobriquets négatifs dont il est affublé. Ce
faisant, il passe sous silence certaines faiblesses spécifiques
à sa race. Lui manque-t-on de respect auquel il a droit; vit-il
dans la pauvreté et même dans la misère, accuse-t-il du
retard dans plusieurs secteurs par rapport à d'autres
peuples..., la responsabilité est toujours imputée à ces
derniers. Il se réfugie dans le passé, se plaît à arguer que la
civilisation est partie du continent africain avant de se
propager sur le reste de la planète.
Cette conviction selon laquelle tous ses malheurs sont
le fait des autres, ce sentiment d'être brimé, sinon persécuté
par ses semblables qui pourtant n'ont rien qu'il ne possède,
constituent pour I'homme noir un écran opaque qui ne lui
5permet pas de regarder froidement en face la réalité qui est
la sienne. Celle-ci se traduit par le retard qu'il accuse dans
tous les secteurs d'activité: retard dans les domaines
scientifique, technologique, économique..., à propos
desquels il ne semble pas se poser la moindre question,
retard dans la maîtrise et la transformation de son
environnement. On ne peut pas s'empêcher de se poser des
questions sur la nature de son génie propre dans la
domestication de la nature, sur sa contribution aux
recherches et découvertes qui ont révolutionné l'existence
sur la planète et permis l'exploration du cosmos et des
fonds sous-marins. Il ne cherche pas à savoir quelle est sa
place au sein de la société internationale, ni projeter ce que
devrait être son propre avenir, l'évolution future de sa race,
et les initiatives qui lui permettraient d'y parvenir.
Continuera-t-il d'évoluer en marge d'une société
internationale en pleine mutation et des bouleversements
qui semblent annoncer l'avènement du troisième
millénaire?
Une telle interrogation est capitale, toute interrogation
constituant la prise de conscience d'une situation et,
partant, le début de la recherche d'une solution. Il est vrai
que les recherches scientifiques et technologiques exigent
non seulement le génie, dont aucun peuple n'est
apparemment dépourvu, mais aussi des ressources
matérielles considérables, notamment financières qui font
généralement défaut au peuple noir. Ce manque de moyens
ne peut cependant pas constituer une circonstance
atténuante. Aucun peuple, aucune race n'est apparue
fortunée sur la planète. Tout être humain naît dans sa totale
nudité. Pourquoi certaines races ont-elles créé des richesses
et amassé des fortunes à travers des générations et pas
d'autres? A cette interrogation, certains répondent que
l'environnement dans lequel évolue 1'homme noir serait à
l'origine du retard de son épanouissement. Mais cet
environnement, c'est 1'homme qui le modèle, qui
l'apprivoise et, pour ainsi dire, qui le crée, en fonction du
cadre de vie dans lequel il entend évoluer.
Les questions sont nombreuses, pour peu que
l'homme noir veuille se les poser. La situation d'un peuple,
à un moment donné de son histoire, n'est que la résultante
6de la politique suivie par ses dirigeants au cours de
la période concernée. L'état dans lequel se trouve le
continent africain au sud du Sahara au début des années
90ne peut être que le reflet des choix politiques opérés
par ses dirigeants durant les trois premières décennies des
indépendances. Vouloir remonter à la Traite des Nègres et
à la colonisation, même si celles-ci ont d'une manière
évidente influé sur l'évolution du continent, ne peut être
qu'une sorte de diversion.
Les propos qui suivent n'apportent pas de solution
aux interrogations qui précèdent. Ils ne rencontreront
certainement pas l'assentiment d'un certain nombre
d'Africains, et seront même jugés humiliants par ceux
d'entre eux qui croient défendre par le verbe I'honneur du
continent et de ses ressortissants. Les dirigeants politiques
les qualifieront aujourd'hui encore de "subversifs", tant il
est vrai que celui qui ne pense pas comme le commun des
hommes, et n' épouse pas les thèses de la formation
politique prédominante ne peut être que subversif dans la
plupart des régimes africains qui pourtant prétendent avoir
instauré la démocratie au profit de leurs peuples. En posant
crûment les questions que l'on n'ose pas poser, l'Africain
est invité à se remettre en cause, à s'observer avec un esprit
de plus en plus critique et non avec l'indulgence qui a
prévalu jusqu'ici.
Dans un monde tout en nuances, où une simple
remarque venant d'un observateur extérieur soulève
souvent des remous pouvant aller jusqu'à la détérioration
des rapports qu'entretiennent les peuples et les Etats,
l'Afrique devrait chaque jour devenir son propre critique,
son propre miroir. Elle doit s'y regarder, sans ménagement
et sans indulgence. Ce miroir doit reproduire ses traits tels
qu'ils sont sans les déformer, sans les maquiller. De la
sorte, les générations futures, prenant conscience mieux
que leurs aînés du retard accumulé par les peuples noirs du
continent à travers les âges, ne manqueront pas, grâce aux
possibilités scientifiques et technologiques que l'évolution
générale met de jour en jour à la disposition de I'humanité,
de s'atteler résolument à la recherche des solutions afin de
sortir le continent de son enlisement. Ce qu'il faut au
continent noir, c'est une révolution de mentalité.
7Nul autre que l'Africain lui-même n'est en mesure de
la déclencher. L'évolution des différentes races humaines
qui peuplent la planète est marquée par une telle inégalité
qu'on est tenté de crier à l'injustice, sinon des hommes, du
moins de la Providence. On dirait que les peuples,
parachutés aux quatre coins de la planète terre ne jouissent
pas d'une même formation biologique, des mêmes facultés
mentales et intellectuelles, du même pouvoir de conception,
d'imagination et de création, au point que, en 1999,
certains responsables continuent de soutenir publiquement
la thèse de l'inégalité des races.
Ici, grâce à la puissance de l'imagination créatrice de
1'homme, la nature est contrainte de livrer les secrets qu'elle
gardait jalousement en son sein. L'homme ne cesse de lui
soutirer ce qu'elle a de plus intime. Là-bas, par contre, cette
même nature demeure toute-puissante, écrase 1'homme de
tout son poids et lui impose sa loi. Ce dernier continue à se
comporter, à raisonner et à agir comme le faisait son ancêtre
des premiers temps de l'humanité. D'aucuns ont pensé que
les conditions climatiques seraient à l'origine de ces
différences.
Dans telle partie de la planète, c'est le royaume du
froid et de la glace permanente. Le soleil rase 1'horizon une
partie de l'année, suivie d'une nuit qui n'en finit pas. Dans
ce milieu peu hospitalier, la densité de l'occupation
humaine demeure faible. Mais 1'homme impose son
pouvoir et sa volonté à 1'hostilité de la nature environnante.
Plus loin, les variations climatiques et saisonnières
atteignent leur équilibre. Les sols sont fertiles et les sous-
sols regorgent de richesses. L'activité physique et mentale
de 1'homme semble y avoir atteint l'acmé. Plus loin encore,
c'est la monotonie. Telle une horloge bien huilée et bien
réglée, l'amplitude des variations saisonnières du climat est
réduite à sa plus simple expression. Le soleil se lève et se
couche pratiquement à la même heure tout le long de
l'année. L'arbre, apparemment, conserve en permanence sa
verdure, le froid et la glace étant inconnus. L'homme de la
deuxième zone a accompli des progrès fantastiques dans
les domaines de la science et de la technologie au cours du
siècle qui tire à sa fin. De la grotte, puis de la hutte, il est
passé à I'habitat confortable moderne.
8Après le chauffage au feu de bois, puis au
charbon, il a inventé le poêle, puis le chauffage central. Il
n'a pas seulement livré le combat contre l'humidité et le
froid de l'hiver, mais aussi contre la chaleur de l'été en
inventant la ventilation, le conditionnement de l'air et la
réfrigération. L'homme des régions au climat tempéré a
exploré la lune et s'apprête à explorer d'autres planètes
après avoir vaincu la pesanteur. Il a fertilisé le désert,
donné la vie hors du cadre aménagé par la nature et là où
aucune vie n'était possible. Il a atteint un degré de
perfection dont on ne soupçonnait pas capable le cerveau
humain dans les domaines de la communication, des
télécommunications et du transport. Il s'est inventé une
puissance de destruction capable de faire imploser la planète
et dont il a lui-même désormais peur. Il est à la recherche
des origines de l'univers par l'exploration du cosmos....
L'énumération de ses conquêtes scientifiques et de ses
prouesses technologiques serait fastidieuse.
Ces conquêtes opérées par l'homme n'ont pas été
totalement absentes dans la dernière région, tant il est
évident que tout ce qu'un peuple crée, invente, est plus ou
moins lié, non seulement à la curiosité intellectuelle, mais
aussi et surtout à la satisfaction de ses besoins matériels à
partir des contraintes spécifiques que lui impose
l'environnement immédiat. L'homme du cercle du sous-
développement à lui aussi imaginé, inventé, crée. Dans
beaucoup de régions, on trouve, dans la nature, des scories
provenant des forges artisanales fort anciennes où le fer, le
cuivre et d'autres minerais ont été fondusl.
L'homme, sous toutes les latitudes, et quel que soit
1 Certes, certains auteurs, cités par Claudio MotTadans "L'Afrique à la
Périphérie de l'Histoire", estiment que toutes ces techniques sont
"exogènes" à l'Afrique noire qu'ils nomment l'Afrique "de l'intérieur".
Celle-ci ne comprend ni la bande Soudanaise qui va du Sénégal
jusqu'aux abords du Nil, ni l'Azanie qui comprend toute la bande de
l'Afrique orientale, de la Somalie jusqu'au Cap. Sont également
exclues de l'Afrique "de l'intérieur", toute la vallée du Nil, toute
l'Afrique méditerranéenne, de même que l'Ethiopie. Selon ces auteurs, "de l'intérieur" est constituée de la race noire qui n'a connu
aucun métissage, donc de l'Afrique de la zone forestière.
9son degré d' évolution, n' a jamais manqué de techniques,
fruit de son propre génie lui permettant d'affronter les
épreuves que lui impose quotidiennement l'environnement.
Ainsi, 1'homme noir a eu lui aussi sa civilisation,
souvent brillante. Il a inventé ses techniques de
communication et de télécommunication, ses moyens de
transport, son régime alimentaire, son mode de vie, son
système d'échanges avec l'extérieur... Partout, l'homme
s'est forgé un système de défense, a élaboré les règles
régissant la société où il évoluait, a prévu des sanctions
à l'encontre des contrevenants. C'est ainsi que l'homme de
cette région n'a pas attendu l' arri vée de la médecine
occidentale pour soigner ses malades. La
traditionnelle a disposé et dispose encore ce qu'on pourrait
appeler ses médecins généralistes, ses spécialistes, ses
éminents professeurs sans oublier son personnel
paramédical. Elle soigne des maladies dont certaines
semblent réputées rebelles à la science médicale importée.
Elle a contribué à la survie d'une population désarmée
devant les agressions du milieu, d'autant plus redoutables
que les règles élémentaires d'hygiène sont rarement
observées.
Il n'en demeure pas moins que l'Afrique au sud du
Sahara, notamment l'Afrique "de l'intérieur" telle que
délimitée ci-dessous, ne peut manquer d'intriguer tous ceux
qui se livrent à la réflexion sur son passé et sur son destin.
A en croire les résultats des recherches menées jusqu'ici,
c'est sur cette partie de la planète- que le premier homme,
l'ancêtre de l'humanité aurait fait son apparition. Il semble
par conséquent logique que la civilisation soit partie du
continent qui a donné le premier être pensant. On ne peut
cependant que se demander pourquoi cette civilisation,
partie du continent africain pour s'épanouir sur d'autres
continents, n'a été qu'un feu de paille, éteint à peine
allumé.
A l'image de la nature immuable de cette région,
I'homme, dans toutes ses entreprises, semble faire du '4sur-
place". On a l'impression de se trouver dans un univers
statique. La hutte, par exemple, faite de branchages, de
10chaume ou de pisé du premier homme de la forêt ou de la
savane n'a pratiquement pas conn'ula moindre amélioration
durant des siècles. La médecine traditionnelle n'a subi
aucune rationalisation. Mieux, elle est progressivement
marginalisée et assimilée à la sorcellerie et au charlatanisme.
Elle risque à la longue de disparaître avec ses praticiens
qui n'entendent pas transmettre leurs secrets. Et pourtant,
l'homme noir est bel et bien monté sur le train du progrès
de son siècle. Dans certains centres urbains, l'habitat en
matériaux définitifs se généralise. Le confort qui est celui
d'une certaine catégorie de la population n'a rien à envier à
celui des pays nantis. Aujourd'hui, en Afrique, on
décroche son téléphone, à domicile ou dans le véhicule
pour certains, et on a au bout du fille correspondant sur le
continent de son choix. Le téléphone portable se généralise.
On emprunte quotidiennement l' a'utomobile, le train,
l'avion sans se demander par quel miracle une masse de
ferraille, comme celle d'un Boeing 747, transportant des
centaines de personnes et des tonnes de fret, réussit à
s'arracher du sol et à voler plus vite qu'un oiseau. Le
drame, c'est que tout ce qui peut être considéré comme
changement ou progrès dans cette partie de la planète n'est
pas toujours le produit du génie propre de ses enfants. Il
s'agit d'une simple adaptation ou imitation, pas toujours
intelligente, des découvertes et inventions des autres.
Ainsi, certaines contrées de cette partie de l'Afrique,
appréciées à partir des réalisations issues de leurs génies
propres ne seraient pas encore sorties de l'antiquité de
l'histoire des civilisations. Elles ont adopté l'organisation
moderne des sociétés avec une administration, unejustice,
une sécurité, des formations politiques...sans se
préoccuper du contexte qui a conduit à les inventer ceux à
qui elles empruntent aujourd'hui les modèles, pas plus que
la somme de travail que ces inventions leur ont coûté, des
échecs qu'ils ont essuyés sans pour autant se décourager
avant de parvenir aux résultats actuels.
Le constat est amer. Le retard qu'accuse l'Afrique au
sud du Sahara en général, sa partie "de l'intérieur" en
particulier est accablant dans tous les domai11es.L'écart qui
sépare les pays pauvres des pays riches sur le plan des
1 1connaissances scientifiques et technologiques est tel
qu'il est difficile d'imaginer qu'un jour les premiers
puissent rattraper les seconds. L'avance des uns est de
nature à décourager I'effort de recherche des autres. A
I'heure des vitesses supersoniques, de l'internet et des
vols interplanétaires, on peut valablement s'interroger sur
ce qu'un chercheur négro-africain en électronique par
exemple pourrait apporter de nouveau aux connaissances
déjà enregistrées dans ce secteur. Les solutions de facilité
se substituent de jour en jour à l'effort d'imagination et de
création de ces peuples. L'artisanat, naguère prospère dans
certains de ces Etats, est en voie d'extinction au profit des
objets manufacturés. Seule la préoccupation mercantile, à
l'intention des touristes et non de l'art, l'anime encore. Les
Etats pauvres ne sont pas seulement en retard dans tous les
domaines, ils sont complètement absents du combat que
I'homme livre à la nature. Ils sont réduits au rôle de
consommateurs passifs d'une civilisation à l'élaboration de
laquelle ils ne participent point.
A quoi attribuer les disparités qui caractérisent
l'évolution des différents peuples? Pourquoi les uns
progressent-ils à pas de géant alors que les autres piétinent
et ne réussissent pas à démarrer? On en arrive à se
demander si le cercle du sous-développement n'est pas une
réalité liée soit au milieu physique, soit à la nature de
I'homme qui en est issu et y évolue. Les partisans de
l'importance du milieu physique font remarquer que la
partie septentrionale de la planète abrite les régions les plus
industrialisées du globe, les sols les plus fertiles, le climat
le plus propice à l'activité humaine. On ne retrouve ces
conditions favorables que dans les régions de I'hémisphère
sud jouissant des conditions climatiques analogues à celles
de la zone tempérée de I'hémisphère nord.
Or, les mises en valeur qui sont à l'origine du stade
de développement de ces régions australes au climat
tempéré, habitées dès les origines par les populations de
race noire, sont réalisées par les populations originaires de
I'hémisphère nord. C'est le cas de I'Afrique du Sud et de
l'Australie, où l'indigène n'a point évolué, ce qui infirme
en quelque sorte la thèse de ceux qui expliquent ces
12différences par les conditions climatiques.Cette constatation
a conduit d'autres à estimer que la nature de I'homme de
chacune de ces régions explique l'avance des uns et le
retard des autres.
Pour les partisans de cette thèse, il ne fait pas de
doute que la différence d'évolution que l'on constate d'une
race à l'autre n'est que la résultante de la supériorité de
certaines d'entre elles sur d'autres. Les victimes de ce
retard ne sont pas les dernières à chercher à l'expliquer, du
moins à le justifier. Plusieurs croient trouver la réponse
dans les premiers contacts commerciaux entre l'Europe et
l'Afrique, la Traite des Nègres, et enfin la colonisation. Il
s'agit de tentatives d'explication qui sont loin de donner
entièrement satisfaction. La réflexion doit se poursuivre.
13DES PREMIERS CONTACTS
AUX INDEPENDANCES
Pendant que certains imputent la situation inhumaine
dans laquelle vit une partie de l'humanité aux conditions
climatiques et à l'environnement, et que d'autres insistent
sur l'inégalité des races, les chercheurs qui se consacrent à
l'Afrique au sud du Sahara croient avoir trouvé les causes
du retard de cette partie du continent dans les premiers
contactscommerciauxet impérialistesavecl'Europe2.
PREMIERS CONTACfS
Les premiers contacts entre deux races ou deux
civilisations ont rarement été pacifiques. L'étranger n'a pas
toujours été accueilli à bras ouverts sur le continent noir. A
une époque où les techniques de navigation demeuraient
artisanales, des hommes venus de contrées situées à des
milliers de kilomètres, bravant la furie des mers et des
océans ont débarqué sur le continent. Il s'agit d'abord de
navigateurs indépendants, notamment des Portugais, puis
d'explorateurs à la recherche de. nouvelles contrées,
souvent pour le compte de leurs souverains. Viendront
:2Selon certaines thèses du passé, le sous-développement du continent
devrait être imputé en définitive à la "barbarie" et à la "primitivité'" des
Africains eux-mêmes. En réaction à cette thèse, les économistes, les
historiens de la période de la décolonisation cités par Claudio Moffa,
tels que Samir Amin, Basil Davidson, Joseph Ki-Zerbo..., que certains
qualifient de ""révisionnistes" cherchant à réhabiliter l'Histoire
africaine, considèrent le sous-développement comme un phénomène
causé essentiellement par les effcts de la pénétration mercantiliste et
impérialiste de l'Europe.
15ensuite des commerçants en quête de produits exotiques
appréciés dans leurs pays d'origine, qu'ils échangeront
contre l'alcool, le fusil de traite, de la pacotille.
Du système normal d'échanges, on aboutira au
sinistre commerce triangulaire dont le Nègre constituera
alors le principal produit recherché. Ainsi, les peuples,
jusque là libres, bien que pauvres et misérables3 furent
réduits en esclavage et transportés dans un autre continent.
C'étaient des hommes, des femmes, des jeunes gens
robustes, en parfaite santé, sélectionnés en vue des
pénibles travaux qui les atten<Jaientdans les plantations de
canne à sucre des Antilles, de café et de coton des
Amériques. C'est donc la crème de la force vive africaine
qui fut arrachée du continent, avec la complicité de
l'Africain lui-même. L'appât du gain a conduit le père à
livrer le fils aux négriers, la tribu à se débarrasser de
certains de ses membres soupçonnés de meurtre, de vol, de
sorcellerie... au profit des rabatteurs des mêmes négriers. Il
s'agit ici d'une simple et brève évocation d'un phénomène
lointain qui, bien qu'ayant laissé des traces non encore
effacées, relève de I'histoire ancienne pour les jeunes
générations.
Le phénomène plus récent, encore frais dans les
mémoires et qui continue de soulever des passions, est la
colonisation. Pour un grand nombre d'africanistes, elle
serait à l'origine de la plupart des maux dont souffre
encore le continent. Le commerçant venu de l'extérieur
s'est arrêté sur la côte et n'a traité, au départ, qu'avec les
tribus côtières qui elles-mêmes, étaient en contact avec
l'arrière-pays. Le conquérant européen, qui entendait
imposer sa domination sur un territoire donné, a pénétré à
l'intérieur du pays et n'a pas été amicalement accueilli, à
3 Ceux que l'on surnomme les "historiographes post-coloniaux"
n'admettent pas entièrement cette thèse du retard de I'Afrique avant les
contacts avec l'Europe. Selon eux, il .Ya eu '''parité de l'Afrique
précoloniale, ou plus précisément pré-européenne, avec l'Europe au
point de vue du développement au moment où les premiers contacts
s'établirent avec le continent".
16cause de la couleur de sa peau. La discrimination qui résulte
de cette différence de couleur de la peau des différentes
races ne date donc pas d'aujourd'hui et n'est pas à sens
unique. Elle semble inhérente à l'instinct de conservation
des peuples et n'est graduellement remise en cause qu'avec
l'avènement de l'Etat de droit, et du brassage des
populations favorisé par le progrès des moyens de
transport, des échanges et des communications.
Pour les indigènes, I'homme à la peau blanche ne
pouvait être qu'un accident de la création, une anomalie qui
s'était infiltrée à travers les mailles de I'harmonie générale.
Autrement, comment pourrait-on avoir la peau blanche? On
a souvent relevé la surprise d'un jeune enfant européen au
premier contact avec un individu de peau noire. II arrive
qu'il s'en approche, frotte son doigt contre cette peau
étrange, s'attendant à ce qu'une couche de charbon s'y
dépose, réaction spontanée, innocente, sans la moindre
arrière-pensée xénophobe, raciste. L'homme noir a eu la
même réaction au premier contact avec l'homme blanc.
Dans certaines contrées africaines, il ne pouvait s'agir que
de ces êtres imaginaires qui peuplent les légendes, des
revenants en quelque sorte. Le tam-tam avait sonné à
l'annonce du premier homme blanc, racontent les
contemporains. La population s'était rassemblée, munie de
cordes qui devaient servir à ligoter le monstre venu on ne
sait d'où.
Mais le monstre était armé. En guise de sommation,
son premier coup de feu eut pour cible une branche
d'arbre qu'il brisa net et qui provoqua la panique chez les
assaillants. Mais ceux des habitants qui attendaient qu'on
leur ramenât ligoté cet être étrange plaisantaient en
assimilant les détonations de l'arme à feu du Blanc au
crépitement du bois vert au feu. Ils ne prendront au sérieux
cet inconnu que lorsque ceux qui étaient partis le capturer
reviendront avec les premiers blessés sur leur dos. Alors,
on s'organisera pour faire la guerre à l'homme blanc. Ce
dernier, seul, avec son arme à feu, mettra en déroute la
troupe hétéroclite d'indigènes armés de bâtons et de
flèches.
17Plus tard, I'homme blanc affrontera les souverains
exerçant localement I'hégémonie sur d'autres régions.
Ainsi, dès le départ, et cela en dépit de toutes les thèses
avancées, l'avance technologique de I'homme venu
d'ailleurs lui permet d'avoir raison des techniques
primitives des populations locales. Certes, il rencontrera de
sérieuses résistances dans certaines régions mieux
organisées, mais en viendra à bout. Vaincues, ces
populations signeront des traités inégaux permettant au
conquérant de hisser le pavillon de son pays sur une
contrée désormais placée sous son autorité et sa
protection. Après le commerçant et l' explorateur-
conquérant viendra le missionnaire. Son message invite à la
soumission, car "tout pouvoir vient de Dieu". Il déconseille
toute révolte qui, en retour, entraînerait la répression,
contribuant ainsi à faire accepter la nouvelle domination. La
conquête opérée, tout danger de revanche écarté, les colons
arrivent, s'installent sur les meilleures terres, souvent sans
idée de retour lorsqu'il s'agit de contrées jouissant des
conditions climatiques et pédologiques leur permettant d'en
faire leur seconde patrie. Il s'agit dans ces cas de colonies
dites de peuplement. Par contre, d'autres régions, au climat
hostile à 1'homme blanc, aux sols plus ou moins fertiles où
poussent néanmoins certaines cultures propres à ce climat et
appréciées en métropole où elles ne réussissent pas,
constituent des colonies d'exploitation.
La volonté de puissance et de domination de certains
peuples, la curiosité, le goût du risque et de l'aventure
auxquels s'ajoute la nécessité de se procurer à peu de frais
les produits qui leur font défaut expliquent en partie
l'aventure coloniale. La colonie devait être exploitée au seul
profit de la métropole. La colonisation peut être considérée
comme la résultante du rapport des forces, tant
scientifiques, culturelle, technologiques qu'économiques
entre deux sociétés à un moment donné de leur histoire.
Elle ne se serait pas réalisée si l'évolution avait été identique
au nord et au sud. La thèse de la parité de l'évolution des
sociétés de l'Europe et de l'Afrique médiévales sourenue
par certains auteurs, reste par conséquent à étayer. S'il en
était ainsi, la volonté de puissance des uns se serait heurtée
18à la farouche résistance des autres. Des résistances, il y en a
eu, mais très vite neutralisées. Une poignée de colons
armés auraient eu de la peine à soumettre sans difficulté
apparente toute une contrée.
Les instructions d'Adolf Hitler à Frank, gouverneur
général de Pologne en 19394 et leur interprétation par les
collaborateurs de ce dernier définissent l'esprit dans lequel
devait évoluer la colonisation: "Les Polonais sont nés pour
exécuter des travaux grossiers. Il ne saurait être
question d'améliorer leur sort. Il est indispensable
de maintenir un niveau de vie très bas en Pologne et
d'empêcher qu'il ne s'élève. Les Polonais sont paresseux et
il faut employer la contrainte pour les faire travailler".
Fort de ces instructions, Frank, s'adressant aux
armées allemandes occupant la Pologne la même année
explicite la pensée du Führer: "La seule manière
d'administrer la Pologne consistera à exploiter ce pays sans
aucun ménagement en lui prenant tous les produits
alimentaires, les matières premières, les machines, les
installations industrielles. .nécessaires à l'économie de
guerre allemande, à s'assurer toutes les catégories de
travailleurs nécessaires pour les envoyer en Allemagne, à
réduire l'ensemble de l'économie po lonaise au minimum
absolument indispensable à la simple survie de la
population, à fermer toutes les institutions culturelles, en
particulier les collèges techniques afin d'empêcher la
formation d'une nouvelle élite polonaise... La Pologne sera
traitée comme une colonie..."
Erik Koch, Commissaire général en Ukraine en 1943
déclare de son côté: "J'exploiterai ce pays jusqu'à
l'extrême limite. Je ne suis pas venu ici pour répandre la
félicité. Il faut que la population travaille, travaille, encore
et encore..."
D'autres peuples, d'autres civilisations, sans le
proclamer sur les toits comme le feront les nazis, ont été
habités par le même complexe de supériorité face à d'autres
peuples et à d'autres civilisations qu'ils entendaient
4 Cité dans William L. SHIRER, Le Troisième Reich. ib Stock
éditeur III,p.3ll.
19soumettre, as~imiler et asservir. Ainsi, dans L'Eclair,
journal français du 26 juin 1894, on pouvait lire: "...Si dans
nos colonies des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, la
France a pu s'assimiler les populations, c'est que celles-ci
n'avaient ni religion spéciale, ni littérature propre. Partout
où elle s'est rencontrée avec des musulmans, des
bouddhistes ou des brahmanes ayant une culture
particulière, elle n'a jamais pu réaliser oeuvre de fusion. Ce
sera de même en Algérie. La civilisation française refoulera
la civilisation musulmane. La première fera disparaître la
seconde. Le devoir d'une nation qui marche à la tête de
I'humanité est d'opérer cette substitution sans violence et
sans iniquité, par la seule force des choses..."
Nous avons là deux conceptions différentes de la
colonisation, mais qui en réalité ne sont pas si éloignées
l'une de l'autre. Il est vrai que ces textes, pour être
compris, doivent être replacés dans leur contexte historique
et idéologique. On se trouve, en ce qui concerne les
instructions d'Hitler, au début de la Deuxième Guerre
mondiale, en plein épanouissement de l'idéologie nazie
avec sa théorie de la race aryenne, "race des Seigneurs"
d'une part, et de l'autre, les "déchets". L'Allemagne ayant
été l'une des puissances coloniales de l'époque, il n'y a
pas de doute que ses colonies africaines, peuplées d'êtres
que le Führer assimilait aux singes, devaient connaître un
sort pire que celui de la Pologne et de l'Ukraine.
Cette conquête des corps et des esprits n'a pas
manqué d'influencer le système des valeurs propres aux
peuples soumis. Leurs coutumes et traditions, leur culture
et leur perception des rapports entre les membres de leurs
sociétés respectives feront progressivement place à d'autres
systèmes de valeur qui leur sont totalement étrangers. La
colonisation a oeuvré pour la dépersonnalisation de
I'homme colonisé. La culture vivrière a cédé la place à la
culture de rente, peu consommée localement, tout comme la
religion du colonisateur s'est substituée à l'animisme
ancestral. La solidarité tribale, familiale, l'entraide, le
travail en commun... ont fait place à l'individualisme, à
l'égoïsme, à la "famille à l'européenne" dans certains
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