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INTRODUCTION A UNE SOCIOLOGIE DU VAGABONDAGE

De
256 pages
Comment étudier la pauvreté, la mendicité, la marginalité, sans en faire une histoire comparée à l'échelle de l'Occident ? La démarche d'Alexandre Vexliard apparue pour la première fois en 1956, son refus de tout simplisme, nous aide à mieux comprendre les nouvelles formes de marginalisation " forcée " ou " voulue ", qui se manifestent, ici et maintenant.
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INTRODUCTION

A LA SOCIOLOGIE DU VAGABONDAGE

DU MEME AU'l'EUlt

Le Clochard, Etude de Psychologie Sociale, à paraître.
Principales études parues: dans L'Evolution Psychiatrique: Le Clochard: les phases de la désocialisation, IV, 1950. Les clochards: le seuil de résistance à la désocialisation, l, 1951. Le Clochard: un homme sans histoire, Ill, 1952.
dans le Bulletin de Psychologie: L'inadapté social, 1950. Le comportement économique de l'homme, 1953. dans le Bulletin Professioltuelle cie l']ltstitut : Natiollal d'Orielltatio/l

Usines sans personnel, Janv.-Fév. 1950. Ce qu'il faut savoir sur le chômage, Nov.-Déc. l[J50. Inemployés et inemployables, Mars-Avr. 1952. ùans Enfallte : Mai-

L'Education morale dans la pédagogie de Makarenko, Juin, 1951. L'enfance du Clochard, Jauv.-Fév. 1953.

@ t:ditions ISDN:

l'Harmattan, 2-73R4-5714-2

1997

Alexandre VEXLIARD

INTRODUCTION

A LA SOCIOLOGIE DU VAGABONDAGE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CAN ADA 1l2Y 1K!J

Collection Les Introuvables

Déjà parus

AGUETIANT L., Verlaine, 1995. BERGERAT E., Souvenirs d'un enfant de Paris, 1994. BERNHARDT S., L'art du théâtre, 1993. BROUS SON 1.-J., Anatole France en pantoufles, 1994. CHAILLEY 1., Expliquer l'harmonie ?, 1996. COPPEE E, Souvenirs d'un Parisien, 1993. DAUDET A., Pages inédites de critique dramatique, 1874-1880, 1993. DAUDET A., Fromont Jeune et Risler Aîné, 1995. DE BANVILLE T., Camées parisiens, 1994. DU CAMP M., Souvenirs littéraires. Tome 1: 1822-1850; Tome Il: 1850-1880,1993. FRANCE A., Le Parti noir. L'affaire Dreyfus, la loi Falloux, la loi Combes, 1994. GAUTIER T., Histoire du romantisme, 1993. GONCOURT Ed. & Jules, Manette Salomon, 1993. HERR L., Choix d'écrits. Tome I : Politique; Tome Il : Philosophie, histoire, philologie, 1994. LORRAIN J., Heures d'Afrique. Chroniques du Maghreb (1893-1898), 1994. LORRAIN J., L'école des vieilles femmes, 1995. Le livre d'or de la comtesse Diane, 1993. OLLIVIER E., Thiers à l'Académie et dans l'histoire, 1995. STENDHAL, Racine et Shakespeare. Etudes sur le romantisme, 1993. ZOLA E., Les quatre évangiles, 3 Tomes, 1994. TOZI P., L'art du chant, 1995. DE BALZAC, Contes bruns, 1996 CLER A., Physiologie du musicien, (avant-propos de J-Ph. Bouilloud) 1996. BERGERAT E., Théophile Gautier- Entretiens, souvenirs et correspondance, 1996. ABOUT E., Maître Pierre, 1997. OLLIVIER E., Principes et conduites, 1997. PROUDHON P.-J., Théorie de la propriété, 1997. ROBERT G., Delrez et Cadoux, 1997.

Introduction

par Julien Daman et Thierry Paquot(') L'exclusion est un mot qui fait mal. Il dit le rejet, la mise à l'écart, le refus de considération et de dignité, l'émiettement de la société, sa hiérarchisation, ses formes souvent sophistiquées - de ségrégation, et puis, comme un bruit de fond, la grande indifférence. C'est elle, qui fait que «tout vaut tout» et n'importe quoi, qui incline les uns à penser que le repli égoïste est un mode de vie, et pousse les autres à croire que c'est au marché de réguler les dysfonctionnements, sans trop s'interroger sur l'origine de ceux-ci... L'exclusion est un mot qu'on murmure. Il fait honte. A juste titre, du reste. Comment une société aussi riche que la nôtre, peut accepter, chaque nouvel hiver, de battre le triste record précédent en affichant un plus grand nombre de morts, de froid, de faim, de peur et surtout d'indifférence? Pourtant, rétorquent imperturbables et incrédules? - les« politiques» : «nous avons ouvert une ligne budgétaire en faveur des plus démunis, que pouvons-nous faire
(*)Julien Damon, sociologue, charge de mission «solidarité» à la SNCF, auteur, Des hommes en trop. Essai sur le vagabondage et la mendicité, Editions de l'Aube, 1996. Thierry Paquot, philosophe, enseignant à l'Ecole d'architecture de Paris-la Défense (Nanterre), est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la ville et l'éditeur de la revue Urbanisme. Ils ont rédigé ensemble l'article « Exclusion et solidarité », in, Urbanisme, n° 288, mai-juin 1996. I

de plus? ». Ils n'ont pas tout à fait tort, les moyens financiers existent parfois, mais alors, pourquoi une telle situation empiret-elle? Qu'y a-t-il de cassé dans la machine? La question appelle plusieurs réponses: le «bon» fonctionnement de la machine sociale repose sur la sélection, une sélection qui correspond à des normes qui ne prennent jamais en considération l'humain de l'humanité; l'exclu est parfois volontairement dissocié du cadre habituel de la vie sociale; l'exclu a souvent cumulé les «handicaps» sociaux que le système de protection sociale a listé, en imaginant que leur cumul serait exceptionnel. C'est cette exception qui se banalise. C'est elle qui considère l'exclusion, «froide », «neutre» (elle peut toucher tout le monde...), comme une inadaptation dont la responsabilité incombe à celle ou à celui qui se fait exclure. L'exclusion devient alors un choix de vie, un choix.. .contraint. Un moindre mal? Mais que peut-il y avoir, après? Après l'exclusion, avant la mort physique, il y a cette longue période en dents de scie, qui vous découpe en morceaux d'un puzzle à jamais incomplet. Après, ce dérapage, ce «hors jeu », il y a la lente et inexorable détérioration de sa propre personnalité. Et cela est un bruit silencieux intolérable. Qui entend le «moi» désorganisé claquer des dents? Qui perçoit, dans ces mots à peine audibles, d'une langue désarticulée, la plainte d'un homme, qui avant, était comme un autre? La littérature sociologique sur la déviance, la délinquance, la marginalité, l'exclusion est impressionnante. Elle pourrait remplir des kilomètres de rayonnages dans les stations de métro, où viennent chercher un petit rien qui fait toujours du bien, ces « populations en rupture », entendez par là, cette femme, oui celle-là, dont

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l'âge est incertain, qui mendie sans dire un seul mot; ou encore, celui-ci, oui cet homme encore jeune, qui s'exprime facilement, et qui dit, qu'il ne comprend pas ce qui lui arrive, comme un nageur submergé par un raz de marée, qui agite ses bras, ses mains, et à qui on répond, raisonnablement par un petit signe... Dans cette littérature émergent quelques ouvrages importants, comme ceux de Robert Castel (Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995), de Serge Paugam (L'exclusion, l'état des savoirs, La découverte, 1996), de Jacques Brun et Catherine Rhein (La ségrégation dans la ville, sous la direction de, L'Harmattan, 1994), de Abram de Swaan (Sous l'aile protectrice de l'Etat (1988), trad. franç. PUF, 1995), sans oublier les témoignages, comme Paris qui mendie de Louis Paulian (1893), Le Peuple de l'abîme de Jack London (1903), Dans la dèche à Paris et à Londres, de George Orwell (1933), ou encore le remarquable récit de vie d'une hobo exemplaire, Boxcar Bertha recueilli par Ben Reitman. C'est au coeur de ces ouvrages de référence qu'il convient de placer les travaux, souvent pionniers, d'Alexandre Vexliard (1911-1997). Les articles de la revue L'évolution psychiatriquel qui annoncent sa thèse, Le Clochard, étude de
I. «Le Clochard. Les phases de la désocialisation », nOIV, 1950 ; «Les Clochards. Le 'seuil' de résistance à la resocialisation », nOI, 195 I ; « Le Clochard. Un homme sans histoire », nOIII, 1952. Alexandre Vexliard a également publié les articles suivants: «L'enfance du clochard », in, Enfance, n° l, 1953 ; «L'inadapté social », in, Bulletin de psychologie, n04, 1958-59; «Ce qu'i! faut savoir sur le chômage », BINOP, nOl, 1951 et «Inemployés et inemployables », BINOP, n02, 1952. Nous retrouvons certaines analyses et résultats dans Le Clochard. Etude de psychologie sociale, par Alexandre Vexliard, avant-propos d'Henri Ey, Desclée de Brouwer, 1957, 320 p. Importante bibliographie. ID

psychologie sociale2, et l'Introduction à la sociologie du vagabondage, que nous sommes heureux de rééditer dans «Les Introuvables », avec l'accord de l'auteur, qui se réjouissait d'une telle redécouverte, et qui, malheureusement est décédé avant d'en recevoir les premiers exemplaires. Souhaitons que ce volume participe au renouvellement des études de cet univers complexe qu'est celui des «exclus », qui contrairement à cette appellation, ne sont pas en dehors, mais à côté. En juin 1996, Alexandre Vexliard, depuis sa retraite niçoise, a répondu à quelques questions le concernane. En voici le contenu. Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux clochards et au vagabondage à une époque ou presque personne ne s'en préoccupait? Alexandre Vexliard : Je n'ai pas vraiment choisi de m' y intéresser. J'y ai été amené au cours de mon parcours universitaire, pour ma thèse de doctorat. À la Libération j'étais directeur d'un centre d'apprentissage. Étant titulaire d'une licence en droit et ès lettres et d'un diplôme d'études supérieures en philosophie, un ami m'a indiqué que je pouvais demander ma nomination au CNRS. J'ai fait ma demande, les yeux fermés, ne sachant pas exactement ce qu'était le CNRS. Ma demande fut agréée et j'ai eu pour «parrain», le professeur Paul Guillaume, qui a introduit
2. Introduction à la sociologie du vagabondage, Librairie Marcel Rivière, 1956. 3. «Vagabondage, entretien avec Alexandre Vexliard », par Julien Damon, in, Urbanisme, n0290, septembre-octobre 1996. N

en France la psychologie de la forme, ou Gestalt. Il fallait convenir du titre de ma recherche, qui deviendrait le titre de ma thèse de doctorat. Je lui proposais quelque chose comme: «Les relations entre le caractère et la profession». Après son accord, et pas mal de paperasses, j'ai ainsi intégré le CNRS en octobre 1946. Mais début 1947, Paul Guillaume, qui était gravement malade, a du demander sa retraite anticipée. Daniel Lagache est devenu mon directeur de thèse. J'avais commencé mon travail, pour Paul Guillaume, en m'entretenant et en faisant passer des examens - avec les moyens de l'époque tels que exploration de l'intelligence, Test de Rorschach, Valise de Carrard, etc. - à quelques artisans, commerçants, ouvriers. Je m'étais demandé, dans la mesure où par nature ils n'avaient pas de profession, pourquoi ne pas faire quelques entretiens avec des clochards? Lagache m'a répondu: «Trente ans ne suffiront pas poUf étudier les rapports entre le caractère et la profession. Vous avez examiné quelques clochards, continuez sur les clochards. Votre thèse s'intitulera: Le Clochard». Voilà donc comment je suis devenu le chercheur numéro un dans le vaste domaine du vagabondage et de la mendicité. Comment vos travaux ont-ils été accueillis à l'époque? A. V. : Commençons par les journalistes car leur réactions ont été très marquées. Il y a eu des articles dans toute la presse. À l'étranger, il y eut une série d'articles en Hollande et au Liban. Il y en a eu aux États-Unis et en Amérique latine. La soutenance de la thèse sur le clochard, en juin 1955, a été annoncée en première page de France Soir. L'amphithéâtre

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Descartes était rempli comme un œuf: un bon tiers de journalistes, un petit tiers de membres d'une association dont je faisais partie (mouvement «abondanciste» de Jacques Duboin) et un tiers de badauds, de curieux. Pendant une dizaine de jours j'ai été ainsi interviewé par les radios de Paris, de province et de l'étranger. On m'a invité à la télévision, alors à ses débuts, pour commenter en direct quelques photos de clochards de Doisneau. La communauté universitaire ne semblait pas très intéressée. Songez qu'alors, il n'y avait en France que trois professeurs de psychologie. Actuellement ils sont plus de quarante et on compte trois fois plus de maîtres de conférences. Qui alors, sauf Lagache, pouvait s'intéresser à moi? Après la soutenance de thèse j'ai tout de même été proposé pour le poste de professeur à Ankara et je l'ai obtenu. Quels sont les scientifiques qui, à votre avis, ont le plus marqué la recherche sur le vagabondage et la mendicité? Avez-vous rencontré le sociologue américain Nels Anderson que vous citez de nombreuses fois et dont les travaux, tout comme les vôtres, font toujours référence4 ? Je n'ai pas rencontré Nels Anderson mais j'ai eu le grand plaisir de correspondre avec lui ainsi qu'avec l'historien polonais Bronislav Geremek, qui a publié deux ouvrages remarquables sur les pauvres au Moyen Age. En Pologne il a connu des moments difficiles. Ses adversaires l'accusaient d'écrire sur les prostituées et les bandits, l'assimilant personnellement à ses objets de recherche... Dans l'univers, très
4. Nels Anderson, Le Hobo, Sociologie française, Paris, Nathan, 1993. VI du sans-abri, (1923) traduction

réduit, des personnes qui se sont intéressées aux clochards, j'ajoute Lagache et le professeur Henry Ey. Quelles différences faites-vous entre le SDF,le sans-logis, le sans-abri, le clochard, le vagabond? A. V. : C'est une question d'époque. Vagabond est un terme ancien. Clochard apparaît au début du XXe siècle. Les trois autres termes sont récents et ils dénotent d'un changement d'attitude envers les hommes tombés dans la misère. Comment s'est transformée la situation des personnes en difficulté entre 1950 et 1990 ? A. V. : Ce sont deux mondes différents. Si certaines personnes meurent encore de froid dans les villes françaises, plus personne ne meurt de faim. C'est une différence considérable. La deuxième différence a trait aux origines mêmes des personnes qui sont aujourd'hui à la rue. Ce qui est très significatif c'est qu'il n'y a plus de paysans qui deviennent clochards. Les clochards des années cinquante appartenaient encore, en majorité, au monde rural tandis que ceux des années quatre-vingt-dix sont issus du monde des villes rongé par le chômage. Dans les années cinquante, quand les grandes usines avaient besoin de main d'œuvre, elles envoyaient des équipes de recruteurs dans les campagnes, promettant aux candidats un bon salaire. L'industrie pouvait alors absorber le trop plein de travailleurs agricoles. Mais au bout de quelques mois, elles licenciaient quelques uns de ces cultivateurs, souvent illettrés, qui venaient former des groupes de clochards jeunes.

VII

Par ailleurs il faut noter qu'il existait à Paris tout un univers de clochards qui a complètement disparu. Les gîtes et les abris pour clochards étaient nombreux dans certaines rues des Halles ou du quartier Latin. Un repas, très spécial, pour clochard coûtait deux francs de l'époque et un logis de quatre à cinq francs. Un repas «prolétarien» normal devait coûter cinq fois plus cher. Il y avait aussi les asiles de l'Armée du Salut où l'on était hébergé contre de menus travaux. Quelques autres asiles de nuit, avec des règlements divers, existaient également. Dans les années cinquante les vagabonds et mendiants pouvaient être poursuivis. Vagabondage et mendicité, en vertu de l'ancien code pénal, étaient des délits. La police et les tribunaux les appliquaient souvent. Les condamnations permettaient de passer un moment avec la certitude d'avoir un repas et un toit, ce que certains clochards appréciaient. Je citerai le cas d'un mendiant qui a raconté son histoire en vers. Le juge lui dit, avant de la condamner, que s'il écrit, il peut dès lors gagner sa vie. Il répond Ge cite de mémoire) : «Hélas les éditeurs sont de méchantes gens / Devenez d'abord célèbre / Mon cher maître alors nous nous chargerons de vous faire connaître.!... Merci magistrat, ton arrêt me séduit / Car pendant un long jour, . . . Je serai nourn». L'univers actuel des clochards est bien différent, je dirais même que les SDF de 1990 sont des aristocrates par rapport aux clochards des années cinquante, tant leurs conditions sont préférables.

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avez remarqué, au début des années soixante, la disparition du vagabondage comme «fléau social universel»5. Comment analysez-vous le retour sur la scène publique (arrêtés municipaux de l'été 1995 et de l'été 1996) des problématiques du vagabondage et de la mendicité? A. V. : L'expression «fléau social universel» qualifiant le vagabondage était employée par de nombreux auteurs, tant Français qu'Anglais ou Allemands. C'était encore ainsi il n'y a pas très longtemps. À mon sens nous avons vécu dans les années cinquante et soixante la rupture d'une situation millénaire. La mécanisation de l'économie et l'urbanisation croissante ont fait disparaître la plupart des travaux saisonniers qui permettaient aux clochards de survivre, en hiver dans les villes, en été dans les campagnes pour les vendanges. Que penser des arrêtés municipaux des étés 1995 et 1996 ? Je pourrais répondre que ce n'est pas bien. Mais un maire est élu et il doit penser à sa réélection... Pour cela il doit se montrer ferme avec les mendiants qui importunent ses électeurs ou les touristes qui font vivre ses électeurs. En tant que maire, ils ont peut-être raison... Mais il faut clairement affirmer qu'on ne fait jamais la manche par plaisir. On ne tend pas la main une première fois sans de fortes raisons. De nos jours on devrait donc pouvoir choisir une autre solution, comme par exemple aménager des emplacements agréables pour les clochards où l'on pourrait leur servir un repas.

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5. «La disparition du vagabondage comme fléau social universe!», Bruxelles, Revue de Sociologie de l'Institut Solvay, 1963, p. 53-79. IX

Quel regard portez-vous sur les dispositifs contemporains comme le Samu social pour les sans-abri? Un Samu pour les sans-abri, c'est une excellente idée. Le Samu ordinaire n'existait même pas dans les années cinquante... Je disais que les SDF actuels sont des aristocrates par rapport à ceux des années cinquante, j'ajouterais qu'ils sont des millionnaires sans le savoir... On dépense en effet aujourd'hui beaucoup plus d'argent pour eux. La vérité est que des réalisations de ce genre ne peuvent exister que dans une société qui, dans l'ensemble, s'est considérablement enrichie. On peut faire l'analogie avec l'Hôpital général, créé sous Louis XIV et qui a été terriblement critiqué, en particulier par Michel Foucault. Comme je l'ai montré dans un de mes articles, les-hôpitaux généraux ont pu être crées au milieu du XVIIe siècfe avant tout parce que la société s'était enrichie, et non parce qu'elle devenait plus répressive6. Au Moyen Age, les œuvres de charité étaient de faible envergure et fragiles. Aucune ne durait très longtemps, car la société dans l'ensemble était pauvre. Avec l'Hôpital général ce n'est pas le méchant bourgeois qui en voulait aux clochards, mais bien la mise en place d'une réponse, demandée depuis longtemps, par une société plus riche. La mise en place de dispositifs comme le Samu social est évidemment le signe des difficultés actuelles et de la bonne volonté de certains hommes politiques, mais aussi de

6. «Le grand renfermement. Une œuvre de charité et de piété laïque», Nice, Publications de la faculté des lettres et sciences humaines de Nice, na 47, 1983, p. 14-29.

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l'augmentation de la prospérité collective qui permet d'aider, ou de chercher à aider, les SOP. Que pensez-vous de la thématique très actuelle de l'exclusion qui semble remplacer celle de la pauvreté? A. V. C'est le même problème que pour les dénominations: vagabond, clochard, SDF, etc. Il y a un changement de sensibilité par rapport à ces malheureux. Autrefois on pensait plus ou moins vaguement que ces sans-abri s'excluaient de la société, à laquelle ils étaient incapables de s'adapter. Depuis une trentaine d'années, on commence à comprendre que c'est la société qui exclut involontairement ces gens pour des raisons diverses: parce qu'ils sont faibles, maladroits dans le cadre de la société moderne, incapables de faire face à un changement de situation, incapables de surmonter un grand chagrin, etc. Et surtout, parce qu'après quarante ou cinquante ans il est impossible de trouver un travail quelconque, même au rabais. Il n'y a qu'à lire les annonces d'offres d'emploi: le candidat doit être jeune et avoir des années d'expérience: voilà la quadrature du cercle. Exclu parce que trop jeune ou parce qu'il a trop d'années d'expérience. Parler d'exclusion est à cet égard assez juste. Les vagabonds et les mendiants étaient quelque chose. Les pauvres avaient leur place. Maintenant les exclus se séparent du courant de la société.

XI

INTRODUCTION

La délimination théorique du sujet de cette étude paraissant difficile à faire d'emblée, il a paru. préférable de le présenter par une introduction aux débats auxquels fi donné lieu le c problème:. du vagabondage, problème étroitement lié à ceux de la délinquance et de la mendicité. y a-t-il toujours eu des vagabonds? - Lorsqu'on a l'occasion de consulter l'un des ouvrages qui ont traité des problèmes du vagabondage, on y rencontre inévitablement des phrases du type suivant, que nous empruntons ici a un philologue, un ministre, un magistrat, un « homme du monde », un historien-moraliste, un professeur de lettres:
« Il Y a toujours eu des gueux et des mendiants... » (1) aussi « la question du vagabondage et de la mendicité s'est posée devant toutes les sociétés... Il y a eu de tout temps des vagabonds, chez nous comme ailleurs... » (2). « De tout temps

(1) tique (2) 1911,

VITU (A.), Jargon et Jobelin. Dictionnaire analydll jargon. OllendortT. 1889, p. 1. DUBIEF (F.), La question du vagabondage. FasquelIe p. VII et I.

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les vagabonds ont fait l'objet de la préoccupation générale, et les pouvoirs publics ont dû prendre des mesures à leur. égard» (3). « Quoi qu'on fasse, il y aura toujours des indigents et des malheureux» (4). Enfin, si la misère est « un fait universel, normal, des civilisations avancées» (5) « la mendicité est un phénomène social, sans doute aussi ancien que la société humaine» (6). Voilà un accord qui semble parfait, entre chercheurs et praticiens de disciplines variées qui ont eu à scruter les problèmes du vagabondage à des titres divers. C'est donc une opinion fort répandue qu' « il y a toujours et qu'il y aura toujours... et partout... » des pauvres, des mendiants, des criminels, des vagabonds. Bien plus, l'on ajoute qu'il s'agit d'un fléau social très grave et les textes successifs que l'on rencontre entre le XVIesiècle et 1914, sur cc sujet, affirment que « la marche de ce fléau n'a pu être enrayée. Bien au contraire, le nombre des délinquants vagabonds a augmenté dans des conditions effrayantes. » « On doit reconnaître, écrit encore A. Vitu, que la multitude de ces déclas. sés était moindre dans les sociétés anciennes que dans les Etats modernes (7). » Fléau social très grave, qui a touj ours existé et
(3) Du PUY (H.), Vagabondage et Mendicité. LaroseSirey, 1898, 2e éd. 1907, p. 1. (4) PAULIAN (L.), Paris qui mendie. OllendorfJ, 1893. 8e éd. 1894, p. 177. (5) MOREAU-CHRISTOPHE, u problème de la misère et de D sa solution chez les peuples anciens et modernes. Guillaumin. 1851, p. 1. (6) KRAEMER(E. v.), Le type du faux mendiant dans les littératures romanes depuis le Moyen-Age jusqu'au XVIIe siècle. Thèse, Lettres, Helsingf ors, 1944, p. 6.. (7) Du PUY (H.) ibid. et VITU (A.), ibid. p. 1.

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qui existera toujours; il va en s'aggravant. Voilà ce qu'est le vagabondage pour la plupart des auteurs qui se sont penchés sur la question, avant 1914. Or, il est possible de montrer qU{; ce fléau n'a pas toujours sévi ni partout; qu'il y a eu des sociétés sans vagabonds, sans mendiants, et

que même des sociétés
dans ce cas (8).

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civilisées

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se trouvent

SOCIÉTÉS SANS VAGABONDS. Malgré la quasiuniversalité des affirmations dont nous avons rapporté quelques exemples, l'on doit reconnaître qu'il y a eu, et qu'il existe encore, des sociétés sans vagabonds et sans mendiants; ce sont: a) les sociétés dites primitives, archaïques, pré-littéraires ou pré-civilisées, du moins dans leur grande majorité; b) les sociétés anciennes, avant l'instauration de la propriété privée du sol, avant la création des Cités-Etats, de la civilisation urbaine; c) - enfin, une société « civilisée », au moins, ne connaissait ni vagabonds ni mendiants, c'est l'empire des Incas. Il est vrai que certaines sociétés « primitives ), en général celles évoluant dans des régions naturellement pauvres, traitent avec rigueur leurs « parasites:., les vieillards, les infirmes: on les ), dans un Nous employons le mot « civilisation sens proche de son étymologie, - soit l'organisation sociale caractérisée par l'apparition des villes, cités, états, impliquant une division du travail entre la ville et la campagne. Elle donne naissance à un pouvoir « politique », détaché de la communauté, « gouvernant» par des « lois », impersonnelles (écrites) ; ceci en opposition avec les principes moraux et juridiqu'cs des sociétés ou les hommes sont liés entre cux par des liens personncls, plus ou moins proches des liens du type familia1.

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tue au moment oit ils deviennent une charge pour la communauté. Ces usages sont relativement rares. Bien plus répandues sont les coutumes selon lesquelles tous les individus d'un groupe (clan, tribu) apprennent dès leur enfance le devoir de solidarité et l'obligation d'assistance à l'égard des vieillards, des malades, des blessés, des faibles, si bien qu'il ne saurait y avoir là de « pauvres» ou de vagabonds. Les bénéficiaires de cette aide ne la considèrent ni comme une grâce, ni comme une aumône et, étant secourus, il n'en sont ni abaissés ni humiliés. Cet état de choses dominait en Europe, avant l'instauration de la propriété privée, avant la diffusion de la loi romaine (9). Les Incas. - D'autre part, tous les auteurs qui ont étudié l'organisation des Incas, même ceux qui, en principe, sont ouvertement hostiles à un tel système, admettent que « nul ne pouvait devenir riche, nul ne pouvait devenir pauvre, ail Pérou (10) ». Lorsqu'un homme était réduit à la misère par malchance ou même par sa faute, la communauté lui assurait aide et assistance. Non pas l'assistance avaricieuse de la charité privée, qui «coule goutte à goutte comme d'un réservoir frigorifié en faveur du paria, mais la mesure généreuse, qui n'humilie pas celui qui en
(9) WILLMANS (K.), « Das Vagabundentum in Deutschland », Zeitschrift f. d. gesamte Neural. u. Psychiatrie. 1940, B. 168, p. 40. GILMORE (H. W.), The Beggar, Chapel Hill, Univ. North Carol. Press, 1940. CHASE (St.) The proper Study of Minkind. Harper and Brothers, New-York. 1948, p. 81. (10) PRESCOTT (W. H.), The Conquest of Peru, 1847. Edition J. 1\1. Dent & Sons Ltd, London, 1950, p. 36.

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est l'objet et le place au même rang que ses autres compatriotes (11) ». « Ils (les Incas) avaient instauré la sécurité pour tous, et tous manifestaient un sentiment de soumission volontaire envers une autorité qui, en vérité, leur assurait toute leur vie durant une protection bienveillante, la sécurité et même l'abondance (12).» Aussi n'estil .pas étonnant que « les premiers mendiants qui apparurent à l'époque coloniale furent un objet de mépris pour les Indiens (13) ». Le travail n'était obligatoire que pour les hommes âgés de 25 à 50 ans, en étaient exemptés: les malades, les femmes, les infirmes; toutefois, les aveugles et les sourds assumaient les tâches proportionnelles à leur force et à leurs capacités. « Les travaux dangereux étaient interdits... Les travaux pénibles mais nécessaires faisaient l'objet d'un roulement (14). » Tout était mis en œuvre pour que le travail devienne agréable et ne soit jamais prolongé. « Le travail des terres était une des plus grandes récréations et fêtes qu'ils avaient (15). » « Et ce n'était pas là simple attitude, car lors de la conquête, les serviteurs espagnols s'enfuyaient an temps des labours et des moissons pOlIr aller travailler la terre (16). » Il convient d'insister sur quelques autres aspects de la civilisation des Incas montrant
(11) Ibid., p. 37. (12) COLLIER (J.), Indians of the Americas. The long hope. The New American Library, 1947, 2' éd. 1951, p. 39. (13) BAUDIN (L.), Les Incas du Pérou. Librairie Médici~, 1944, p. 80. (14) Ibid., p. 81-82. (15) COBO (B.), Hisloria del Nuevo Mondo. (16) BAUDIN (L.), oun. ciL, p. 82.

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pourquoi le vagabondage et la mendicité étaient inconnus et pratiquement impossibles au Pérou. Dans cette société, l'or et l'argent n'étaient que des éléments de l'art, « l'argent et l'intér~t pour l'argent; l'accumulation, le pouvoir et le prestige par l'accumulation étaient inexistants; la seule valeur matérielle était la terre, et la terre y était assurée à tous (17) :.. c L'ambition, l'avarice, l'esprit morbide du mécontentement... n'avaient point de place dans le cœur des Péruviens (18). » Avec la poudre à canon, le cheval et l'acier, les conquérants avaient introduit la déloyau té, ainsi que des ambitions et des motivations inimaginables pour les Incas et leurs sujets. Aussi le souvenir des institutions anciennes demeure-t-il encore vivace dans l'esprit des Indiens. A ce propos, il convient de dissiper une confusion commise, lorsqu'on compare le c socialisme » des Incas à l'organisation de l'Egypte ancienne (19), où l'on voit également un c socialisme ~ sous prétexte que la propriété privée était inexistante et que l'économie était régie par un pouvoir central. Or, comme nous l'avons vu, l'organisation des Incas était entièrement orientée vers le bien-être de l'ensemble de la population, alors que le système égyptien était fondé sur l'exploitation des pauvres, des mendiants,

(17) COLLIER (J .), ouvr. cité, p. 40. (18) PRESCOTT (W. H.), ouvr. cité, p. 37. (19) SEDlLLOT (R.), Survol de l'Histoire du Monde. Ed. Fayard, 1949, p. 28 : « Le socialisme de l'Egypte est un socialisme d'Etat, comme on n'en retrouvera guère que dans ['Empire de.~ Incas et dans l'U. R. S. S. du xx' siècle. »

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qui travaillaient sans contre~partie sous le fouet des surveillants. Pour bâtir les. pyramides, les Egyptiens capturaient à certaines époques des « tribus» de mendiants. Ce qui précède tend à montrer que le vagabon~ dage et la mendicité ne sont pas des manifestations « naturelles», « nécessaires», « inéluctables», inhérentes à la nature humaine ou à la nature des sociétés « en général », pas plus d'ailleurs que la misère, le paupérisme ou certaines formes de délinquance propres à telle ou telle société. Ces « fléaux» apparaissent dans certaines conditions sociales, ils sont aggravés ou atténués selon les variations des conditions d'existence créées par la société. Le lecteur sera peut..,être surpris que dans un ouvrage consacré aux vagabonds il soit question, à certaines époques tout au moins, de marchands, d'acteurs, de soldats, de montreurs d'animaux, de médecins, d'étudiants, d'arracheurs de dents, d'apothicaires, de religieux, de pénitents, de chevaliers et, d'une façon plus constante, de mendiants, de brigands et de voleurs. C'est que, par son essence même, la population des vagabonds est extrêmement irrégulière, mobile, elle est toujours alimentée par des apports extérieurs et elle alimente à son tour, à certains moments de l'histoire, des secteurs déterminés de la société organisée. Au surplus, une définition exhaustive du vagabondage s'appliquant à tous les temps et à tous les lieux, serait une entreprise difficile. On a déjà tant de mal à définir une caste ou une classe. Le terme vagabond n'apparaît qu'au XIV' siècle dans la langue française de même qu'en anglais, et le terme vagabondage, au XVIIIe siècle seule-

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ment (20). Le vagabondage est d'abord un concept du droit pénal, et qui ne commence à se dessiner comme un délit qu'à partir de 1350. Après quelques siècles d'hésitations et de réticences, ce n'est qu'avec le Code pénal (1810) que le vagabondage et la mendicité sont désignés d'une manière formelle, comme des délits (21). Pendant plus de quatre siècles, (de 1350 à 1789), les ordonnances ont désigné parmi les vagabonds, non seulement les errants sans profession, mais aussi les écoliers, les arracheurs de dents, les vendeurs de thériaque, les chirurgiens, les joueurs de tourniquet, les montreurs de marionnettes, les chanteurs de chansons, les « rôdeurs de filles» (22). Les lois anglaises, surtout celles de l'époque d'Elisabeth, portent des dispositions analogues et les termes des lois américaines étaient si vagues, qu'il était possible d'arrêter sous l'inculpation de vagabondage des syndicalistes ou des ouvriers qui refusaient une diminution de salaire qui leur était imposée une fois le travail terminé (23). Ceux que la loi cherchait à atteindre par les énumérations hétérogènes ce sont: 1) les pauvres oisifs (24), ou « le compagnon oiseux qui n'a

(20) DAUZAT, Dictionnaire étymologique de la langue française, Hachette, 1951. (21) PAULTRE (C.), De la répression du vagabondage et de la mendicité en France sous l'ancien régime. Larose-Sirey, 1906. (Thèse Droit, Paris). Cf. sa conclusion. (22) Règlement du 30 mars 1635. Des énumérations de ce gem'e sont fréquentes, parfois annuelles dans les textes législatifs des XVI" et XVII' siècles. (23) ANDERSON (N.), article « Vagrancy ~. Encyclopaedia of Social Sciences, V., 15. Ed. 1951. (24) DARNAtJD (E.), Vagabonds et Mendiants, 1888.

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rente» de l'ancienne coutume d'Anjou; 2) les « personnes suspectes vivant suspectement », des ordonnances anglaises. Mais si l'on s'écarte des préoccupations répressives, l'on peut voir aussi dans le vagabond: 1) l'homme qui fuit la société; 2) l'individu que la société a rejeté d'une manière consciente (banni) ; 3) ou inconsciente. Dans cette dernière catégorie on trouve: les victimes d'une civilisation qui réprime l'expression des instincts normaux, les sacrifiés d'un travail monotone, sale, épuisant, mécanisé, incertain ou servile, l'homme moralement mutilé qui cherche à compenser la distorsion de sa nature en développant une tendance à la migration qui n'existe pas chez nous tous (25). Ces orientations principales insistent tantôt sur la « responsabilité » de l'individu tantôt sur celle de la société. Voici encore quelques attributs moraux par lesquels on a tenté de définir ou de quali(ier le vagabond: il serait vicieux, paresseux, instable, asocial, antisocial et imprévoyant. En se plaçant au point de vue de l'individu, les psychologues et les psychiatres ont caractérisé le vagabondage par: l'égocentrisme, l'instabilité émotionnelle, l'arriél'ation mentale, la dégénél'escene,e constitutionnelle. La gamme des maladies mentales a été également évoquée, selon la mode du moment; on a vu, en effet, figurer comme causes du vagabondage: la neurasthénie, la dromomanie, l'hypocondrie, la débilité, l'épi-

(25) PARKER (C. H.), The Cmmal Lanorer and other Essays, p. 48-49. Cf. dans Ie même sens: MOWRER (E. H.), Disorganization Persunal and social. J. B. Lippincott Co, Chicago, 1942.