INTRODUCTION (UNE) À UN VOYAGE EN CASAMANCE

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L'ancien " Royaume de Bandial ", situé en Basse Casamance, à l'ouest de Ziguinchor (Sénégal méridional), est peuplé depuis plusieurs siècles par des riziculteurs de l'ethnie Diola qui maîtrisent les techniques très élaborées pour la mise en valeur d'un pays plat, entouré de cours d'eau salée animés par les courants de marée. Cet ouvrage se propose de faire connaître les traditions de cette civilisation agraire originale, transmise oralement d'une génération à la suivante.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296389854
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Une introduction à un voyage en Casamance
Enal11por, un village de riziculteurs en Casal1wnce, au Sénégal

Collection Études Africaines

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Yao ASSOGBA, .lean-Marc Ela, Le Sociologue et théologien qfricain en boubou. Oméga BAYONNE- Jean-Claude MAKIMOUNAT-NGOUALA, Congo-Brazzaville: diagnostic et stratégies pour la création de valeU/: Albert LE ROUVREUR. Une oasis au Nigel: Smnuel EBOUA, Interrogations sur l'Afrique noire

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L'Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-7961-8

Constant Vanden Berghen et Adrien Manga

Une introduction à un voyage en Casamance
Enampor, un village de riziculteurs en Casafnance, au Sénégal

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Avertissement
Le titre des ouvrages consultés et le nom des auteurs apparaissent dans les notices insérées au bas des pages.
II nous a paru intéressant et utile de recenser quelques expressions d'origine locale introduites dans le français parlé en Casamance (ou dans tout le Sénégal) et de mettre l'accent sur les modifications de sens subies par certains mots du français d'Europe (p. 283).

Bruxelles et Ziguinchor Décembre 1996

Avant-propos

par C. Vanden Berghen

Dès mon premier séjour en Basse Casamance, en 1975, j'ai été séduit par la diversité de la vie végétale, souvent luxuriante, de cette région du Sénégal ainsi que par la beauté calme d'un pays plat où l'eau est partout présente. J'ai compris que les paysages qui m'enthousiasmaient étaient profondément humanisés, portaient l'empreinte d'une vieille civilisation agraire d'une grande originalité, qu'ils avaient été modelés par un peuple profondément attaché à son terroir et à un système d'organisation sociale sans castes et sans hiérarchie, inconnu ailleurs au Sénégal. Les libres habitants des villages traversés lors de mes randonnées me paraissaient ardents au travail, souvent joyeux, toujours honnêtes et accueillants, très sympathiques. Les récits des voyageurs se rapportant à la Basse Casamance m'ont prouvé que je n'étais pas le premier étranger à avoir ressenti ces sentiments 1. Pourtant... Cette civilisation ancienne n'est-elle pas en train de se banaliser, peut-être de disparaître, au contact des objets et des idées venus d'ailleurs? C'est au cours d'une excursion aux environs du village d'Enampor, entreprise pour réunir des documents devant me permettre de rédiger les derniers volumes d'une Flore illus-

1.

Voir, notamment, le livre enthousiaste de Saglio C., Dejeux C. et B. (1984), Casamance, L'Harmattan, Paris, 70 p. 7

trée du Sénégae, que j'ai eu le plaisir de rencontrer Adrien Manga, âgé d'un douzaine d'années à cette époque. Depuis lors, Adrien m'a souvent accompagné, faisant fonction d'interprète et de guide. Comme ses connaissances se rapportant au «royaume de Bandial» sont étendues, qu'il a la passion d'écouter les Anciens et de retenir leurs récits, je lui ai suggéré, un jour, de faire connaître par écrit les traditions des riziculteurs de son village, transmises oralement d'une génération à la suivante. L'année d'après, Adrien me remettait un gros cahier contenant un texte ordonné en chapitres. C'est ce cahier qui a servi de base au contenu et à la présentation de ce livre.

2.

Berhaut J. (1967), Flore du Sénégal, 2. édition. Clairafrique, Dakar, 485 p. et J.P. Lebrun, (1973), Énumération des plantes vasculaires du Sénégal, IEMVT. Étude botanique 2 : 1-209. Un ouvrage de bibliothèque: Berhaut, J. (1971-1979) Flore illustrée du Sénégal, en 10 volumes, incomplet. Six volumes ont été rédigés par J. Berhaut: tomes I (626 p.), II (695 p.), III (634 p.), IV (625 p.), V (658 p) et VI (636 p.). Un septième tome a été rédigé par C. Vanden Berghen (1988): tome IX (522 p.). Les tomes VII, VIII et X sont rédigés mais non publiés. 8

I Localisation et présentation du village d'Enampor

1. La Basse Casamance
Le village d'Enampor - 837 habitants au recensement de 1988-1989 - est situé en Basse Casamance, la région la plus méridionale du Sénégal, coincée entre la Gambie, au nord, et la Guinée-Bissau, au sud, limitée à l'ouest par l'océan Atlantique (carte 1). Le pays est plat et pénétré partout de cours d'eau soumis aux courants de marée3. La plupart de ces « bâ10ns » - c'est le nom local des marigots - aboutissent dans le fleuve Casamance. Celui-ci, en réalité, est un long bras de mer que le flux de marée remonte jusqu'à 170 km environ de l'embouchure. Comme les apports d'eau douce venant de l'amont sont peu copieux et que l'évaporation est intense, l'eau du fleuve présente la particularité d'être nettement plus salée que celle de l'océan. La Casamance doit son nom aux navigateurs portugais qui, les premiers, ont remonté le fleuve, au début du XVe siècle. «Mansa» veut dire «chef» ou «roi» chez les

3.

Pour une vue d'ensemble sur la Basse Casamance, voir notamment: Aubréville, A. (1948). La Casamance, Agron. Trop. 25-32. - Miège J., Hainard P. et Tcheremissinoff, G. (1976). Aperçu phytogéographique sur la Basse Casamance, Boissiera 24 : 461-471. - Saos, J.L. et col. (1987), Aspects géologiques et géomorphologiques de la Casamance. Etude de la sédimentation actuelle, Rev. HydrobioI. trop. 20 (3-4): 219-232.

9

Carte 1.

Localisation de la Basse Casamance (la surface pointillée). - Guinée-B. Guinée-Bissau. - B: Banjoul, D: Dakar, SL: Saint-Louis, T : Tambacounda, Z : Ziguinchor. - Le segment de droite, en bas, représente une longueur de 80 km.

=

10

Mandingues4. « Kasa» dérive du nom d'un groupe ethnique, celui des Kasankés, dont le territoire était situé entre le fleuve Casamance et la rivière de Cacheu, à l'est d'une ligne joignant Ziguinchor à Sao Domingo. La Casamance est donc le fleuve qui vient de chez le chef des Kasas5. Bien que le cours de la «Casamansa» apparaisse de façon très correcte sur les cartes géographiques anciennes, notamment sur la Mappemonde dessinée par Mercator en 1569, les terres riveraines sont restées longtemps isolées du monde extérieur. En particulier, les voyageurs et les commerçants évitaient, jusqu'au début du XIX" siècle, de traverser la Basse Casamance, contrée de mauvaise réputation. Ils remontaient le fleuve Gambie et prenaient ensuite une voie perpendiculaire au fleuve Casamance, aboutissant au Soungrougrou, un affluent de celui-ci, pour arriver à Ziguinchor. Cette localité, de nos jours chef-lieu de la Région administrative de la Basse Casamance, était, à cette époque, un modeste comptoir commercial et militaire portugais. De Ziguinchor, les voyageurs se rendaient à Cacheu, dans l'actuelle Guinée-Bissau, alors centre important pour le commerce de la cire et d'autres produits tropicaux6. Cet itinéraire compliqué, avec des trajets en pirogue et de longs déplacements sur la teue ferme, contournait un pays hostile, en grande partie inexploré, dont les populations fuyaient tout contact avec les étrangers (carte 2).

4.

5.

6.

Les Mandingues, ou Mandings, sont un peuple soudanais, présent dans un vaste territoire qui s'étend du Sénégal et de la Gambie jusqu'à la Côte d'Ivoire. Les Mandingues ont une organisation sociale hiérarchisée, fortement structurée, et un tempérament dominateur. Convertis à l'Islam très anciennement, dirigés par des marabouts à la fois pieux et conquérants, ils se sont heurtés aux Diolas vers le milieu cil XIX. siècle. Les Kasankés, apparentés aux Baïnouks (les Banhunto, des auteurs portugais), subissaient déjà une forte influence mandingue lors de l'arrivée des premiers Européens, au XV. siècle. Actuellement, ils ont apparemment perdu leur identité. La carte officielle de la Guinée portugaise (actuellement Guinée-Bissau), au 1/500000., publiée en 1933 par le ministère des Colonies, à Lisbonne, porte pourtant encore la mention de la présence du peuple des « Cassangas» au nord de la rivière de Cacheu, en amont de cette ville. - Voir: Roche C. (1985), Histoire de la Casamance, 1850-1920, Karthala, Paris, 401 p. Durand J.-B. (1802), Voyage au Sénégal. Un atlas et des annexes, Paris, 420 p.

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Carte 2.

BI GAMBle-/-~--/--' ,

La route des commerçants suivie par J.B.L. Durand à la fin du 18e siècle pour se rendre d'Albreda (alors comptoir français) au comptoir portugais de Cachaux (actuellement Cacheu, en Guinée-Bissau). - Du nord au sud: la Gambie (et son affluent, le bôlon de Bintang), la Casamance (et son affluent, le Soungrougrou), la rivière de Cacheu. Les frontières des Etats actuels, indiquées sur la carte, n'avaient évidemment pas encore été établies à l'époque. A : Albreda. B : Banjoul (ou Banjul; jadis: Bathurst). BI : Bintang (= Bintam). BW : Bwiam (= Vintam). C : Cacheu ( = Cachaux). 0 : Oussouye, principale localité du pays des Floups. S : Sao Domingo (= Saint-Domingue). Z: Ziguinchor. - Entre Bwiam et Ziguinchor, existaient des postes
portugais, actuellement disparus: Gerèges, Pasqua et James (

de Ziguinchor, deux postes avaient été établis: Sao Domingo et Guinguin ( = Ghinghin). L'itinéraire évitait le pays des « Floups sauvages », le royaume d'Enampor, strié de lignes verticales sur la carte. La ligne en tirets interrompus correspond approximativement à la limite du territoire principalement occupé. de nos jours, par des . Diolas.

= Jièm

ou Jam).

Au sud

12

Les Feloupes, nom donné jadis aux Diolas qui y vivent encore actuellement, étaient craints. Leur courage et leur ardeur au travail étaient reconnus mais on disait d'eux qu'ils étaient brutaux, querelleurs, farouches, et surtout, adonnés à une ivrognerie invétérée. En particulier, les Feloupes qualifiés de «sauvages », installés au sud du fleuve Casamance, donc à Enampor, s'opposaient avec énergie à la présence de tout étranger sur leur territoire. Ce n'est qu'après 1836, date de la fondation d'un poste militaire à Carabane, à l'embouchure du fleuve, que les Français entrèrent en relation suivie avec les habitants de la Basse Casamance. Le pays d' Enampor, isolé entre le fleuve et un marigot important, entouré de vastes plaines inondables, resta pourtant presque étranger au reste du Sénégal jusque vers 1920. C'est à cette époque qu'une piste fut tracée pour relier le village à Ziguinchor, la capitale administrative. Encore de nos jours, cette unique voie d'accès est parfois interdite à la circulation durant une partie de la saison des pluies! Les Diolas, installés en Basse Casamance depuis des temps très anciens, n'avaient jamais été réunis en une unité politique centralisée, avant l'arrivée des Français. Le morcellement de leur territoire par de larges «bâlons» et par de vastes surfaces inondées ou détrempées en permanence est responsable de la division du peuple diola en plusieurs groupes nettement individualisés. Chacun de ceux-ci est isolé dans une région bien délimitée dont les habitants parlent un dialecte particulier. Enampor est situé au centre d'un de ces petits « pays».

Le climat Le climat de la Basse Casamance est du type tropical, caractérisé par l'alternance, au cours de l'année, d'une saison sèche et d'une saison des pluies? Cette dernière commence habituellement en juin et se termine normalement en octo7.
Comité interafricain d'Etudes hydrauliques (1976), République du Sénégal. Précipitations journalières, de l'origine des stations à 1965, Paris, 872 p. 13

bre. Durant quatre ou cinq mois, la hauteur cumulée des précipitations est de l'ordre de 1 000-1 500 mm d'eau. Par contre, il ne pleut qu'exceptionnellement durant l'autre partie de l'année. La température de l'air est relativement constante, la moyenne annuelle étant de 26°7. Les mois les plus chauds sont mai et juin (températures moyennes: 28°5 et 28°4). Durant les mois les plus froids, janvier et février, la température moyenne est de 23°8. Le thermomètre n'indique que rarement des températures inférieures à 18°. Le degré hygrométrique de l'air reste supérieur à 40 % durant toute l'année, ce qui est dû à la proximité de l'océan Atlantique et à l'importance des surfaces occupées par de l'eau libre, lesquelles correspondent approximativement à 20 % de la surface totale du territoire8. Cette humidité atmosphérique toujours relativement élevée, même durant les mois sans pluie, explique la luxuriance du tapis végétal de la Basse Casamance.

Géologie et végétation

La structure géologique et géomorphologique de la Basse Casamance est relativement simple (fig. 1). Le voyageur reconnaît facilement, dans le paysage, quelques unités principales, malgré l'absence de tout relief digne de ce nom: des dunes littorales traversées de dépressions humides, de grandes plaines inondables, habituellement aménagées en rizières, des terres sablonneuses soit marécageuses, soit bien drainées, cultivées ou boisées, et dans ce dernier cas souvent pacagées. (40), Les routes sont recouvertes d'une argile rouge, la latérite extraite du sous-sol des terres les plus élevées, celles d'un «plateau» - dont l'altitude ne dépasse que rarement 30 m. En avant de celui-ci s'étalent des dépôts de «terrasses ». Le sol qui s'y est formé, dans des sables enrichis d'une fraction argileuse plus ou moins importante, ne contient pas de couche de latérite bien différenciée. Ces «terrasses» ont été mises en place au cours d'une période géologique récente.
8.
Vieillefon J. (1975), Carte pédologique d£ la Basse Casamance, au 11100000". Notice explicative n° 57, ORSTOM, Dakar, 58 p. 14

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Fig 1. Esquisse de la structure géologique de la Basse Casamance. - Une coupe, orientée W-E, schématisée et idéalisée, longue d'une cinquantaine de km, permet de localiser les différentes unités géologiques-géomorphologiques reconnues en Basse Casamance. - Durant la période terminale du Tertiaire, les matériaux provenant du démantèlement des montagnes de l'intérieur du pays ont été déposés, sur un socle ancien (SO), en un glacis qui constitue le plateau (PL). Durant le Quaternaire, par suite des fluctuations du niveau de l'Océan, descendu jusqu'à environ 100 m sous sa cote actuelle, le plateau a été fortement entaillé par l'érosion, à plusieurs reprises. Durant chaque période de descente-remontée du plan d'eau, des terres sabloargileuses étaient arrachées au plateau; elles ont formé une terrasse en avant de celui-ci (T). On considère, en général, qu'il y a eu trois cycles d'érosion et de sédimentation et que trois terrasses, emboîtées l'une dans l'autre, peuvent être reconnues. Durant le Quaternaire récent, des quantités énormes de sédiments, souvent argileux, ont été déposées en avant de la terrasse la plus jeune, à l'abri de flèches sablonneuses modelées par les courants de l'Océan. Cette plaine alluviale (P) est disséquée par des « bôlons» (= des marigots) et est parfois inondée par de l'eau salée, à marée haute. Devenus secs, les grains de sable du sommet de la plage de l'océan (0) sont emportés par le vent vers l'intérieur des terres et finissent par s'y accumuler en dunes (D). - Le sol qui s'est développé dans la couche de terre superficielle du plateau est le sol le plus ancien de la Basse Casamance; il est caractérisé par la formation d'un horizon (18) de latérite concrétionnée, dur et imperméable, épais de plusieurs mètres, coloré (40). Le sol des terrasses, plus jeune en rouge par des composés de fer et d'aluminium que celui du plateau, ne comporte pas d'holizon durci; il est souvent coloré en rouge pâle par des composés de fer. Enfin, le sol apparu dans les sédiments de la plaine alluviale et celui noté dans le sable des dunes sont récents et peu évolués.

15

A

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G

H

J

Fig. 2. Végétation primitive et végétation actuelle de la Basse Casamance. - En haut: Reconstitution de la végétation le long d'une ligne (un transect) tracée perpendiculairement à un «bôlon » ( = un marigot), avant l'arrivée des ancêtres des habitants actuels. - En bas: Aspects du paysage (12) (21) actuel. - A : mangrove à palétuvier rouge et mangrove à palétuvier (43). (24). _ blanc B : Lisière de la mangrove - C : Forêt dense marécageuse D : Forêt dense «sèche» constituée en grande partie d'arbres et d'arbustes à feuillage caduc. - E : (40) dense « humide» de plateau; une Forêt couche concrétionnée de latérite s'est formée dans le sol; la forêt comprend un pourcentage important d'arbres et d'arbustes à feuillage persistant. - F : Rizières inondables «profondes ». - G : Rizières inondables « moyennes» et «hautes ». - H : Palmeraie de pente. - I : Sables bien drainés, occupés par une savane à herbes basses piquetée d'arbres et d'arbustes isolés ou groupés en boqueteaux; ce groupement végétal est pacagé de façon extensive. - (10) Forêt dense dégradée en un taillis dense par la J : ; de nombreux palmiers à huile (13) culture sur des brûlis sont présents.
16

En ce qui concerne la végétation, le voyageur qui vient du nord ou de l'est est étonné par la richesse et l'aspect « sauvage» du couvert de la BasseCasamance.En réalité, ce tapis végétal est profondément humanisé, a été modelé par les activités de paysansinstallés depuis des temps immémoriaux dans des villages souventdensémentpeuplés (fig. 2). De nombreux indices suggèrent que des forêts fermées, de type «subguinéen », c'est-à-dire comprenant un grand nombre d'arbres et d'arbustes feuillés durant toute l'année, occupaient primitivement les terres bien drainées, sablonneuses en surface. Ces massifs de forêts « vierges» ont été transformés en des taillis9, soumis à la culture intinérante sur des «brûlis »10,ou ont été fortement dégradés en pacages dont le tapis herbacé, assez maigre, est ponctué d'arbres isolés ou groupés en quelques boqueteaux. L'ancienne végétation forestière de terre ferme ne subsiste - fortement altérée - que dans les « bois sacrés» et dans quelques réserves naturellesll. Les zones inondables par de l'eau douce étaient jadis le domaine de forêts marécageuses. Celles qui étaient régulièrement ou occasionnellement envahies par de l'eau de mer étaient occupées par une végétation herbacée, constituée de
plantes adaptées à vivre dans un milieu salé, ou étaient colo-

nisées
9.

par une forêt

d'un

type

très particulier,

une

Les forestiers appellent taillis un fourré créé par l'homme. Celui-ci coupe les arbres âgés, nés d'une graine, en laissant leur souche dans le sol. Chez de nombreuses espèces, cette souche ne meurt pas et donne naissance à des rejets vigoureux, exploités tous les 5-10 ans. L'ensemble des rejets issus d'une même souche constitue une cépée. Un taillis est constitué de cépées dont les rejets ont approximativement le même âge. 10. Les forestiers appellent brûlis une parcelle de forêt exploitée et incendiée pour être cultivée. Après une coupe, le gros bois est enlevé tandis que les rameaux feuillés sont abandonnés et sèchent sur place. Le feu est mis au matériel sec et les cendres obtenues sont mélangées au substrat minéral par un labour superficiel. Après la culture sur le brûlis, la plupart des souches donnent naissance à des rejets. Ceux-ci. après l'abandon du brûlis, vont constituer un taillis. Il. Le Parc national de la Basse Casamance, au sud d'Oussouye, dont la superficie est d'environ 5000 ha, a été créé en 1970. Il comprend dans ses limites quelques beaux fragments de forêts subguinéennes. A consulter: Larivière J. et Dupuy A. R. (1978), Sénégal.. ses parcs.. ses animaux, Nathan, Paris. 143 p. - A lire: Dupuy A.R. et Dupuy A. M. (1991), Soldat des bêtes, Diffusion Ouest-France, Rennes, 224 p. 17

«mangrove », formée par un petit nombre d'espèces de palétuviers dont certains possèdent d'énormes «racineséchasses» 12.La plus grande partie de ces terres a été défrichée pour l'aménagement de rizières, richesse et orgueil des Diolas, lesquels maîtrisent des techniques très élaborées de mise en valeur de sols primitivement salés. Entre les zones inondables, dont le substrat est plus ou moins riche en argile, et les sols sablonneux des plateaux, la dénivellation, en pente insensible, est peu importante car elle ne dépasse que rarement 10 mètres. Une zone intermédiaire apparaît pourtant entre les deux unités principales du paysage de la Basse Casamance. Elle est très généralement occupée par des peuplements de palmiers à huile, dérivés d'une forêt humide, transformée par l'hommeI3.

2. Le royaume de Bandial
Le village d'Enampor est situé au centre d'un petit territoire bien individualisé, appelé « Mof Awi » par ses habitants, ce qui signifie « la Terre du Roi ». Pour les Français, c'est le « Royaume de Bandial» ou encore, le «Pays des Essyl » ou le «Pays de Brin-Séléki »14.Le royaume est une presqu'île, longue d'une vingtaine de kilomètres et large de 6 à 10 km, limitée sur trois de ses côtés par des cours d'eau importants, bordés de larges plaines alluviales inondables. Ce sont le
12. Une mangrove est une forêt ou un fourré constitué d'un petit nombre d'espèces ligneuses - les palétuviers - adaptées à croitre sur un substrat plus ou moins vaseux, engorgé d'eau salée ou saumâtre, soumis à des inondations régulières ou occasionnelles par de l'eau salée. A lire: Blasco F. et al. (1980), Mangroves d'Afrique et d'Asie. Les rivages tropicaux. Travaux et documents de géographie tropicale, n° 39, C.B.G.B.T., Bordeaux: 246 p. Blasco, F. (1983), Mangroves du Sénégal et de la Gambie. Statut écologique, évolution, lnst. de la Carte internationale du Tapis végétal. Toulouse. 86 p. Vanden Berghen C. (1995), Les palétuviers. Les Naturalistes belges, 76 (1) : 1-20. 13. Le nom scientifique du palmier à huile est Elaeis guineensis. 14. Pélissier P. (1966), Les Paysans du Sénégal, Saint-Yrieix-la Perche, 939 p. Ouvrage remarquable par l'ampleur de son contenu et la clarté de l'exposé. 18

fleuve Casamance au nord, le «bôlon» de Kamobeul et un affluent de celui-ci, à l'ouest et au sud. Vers l'est, le royaume, peuplé de Diolas, n'a pas de frontière naturelle mais s'arrête aux terres de villages habités par des Baïnouks. Ceux-ci, actuellement en voie d'assimilation et de métissage, étaient jadis étrangers, par la langue et les coutumes, aux Diolas du royaume de Bandial (carte 3). Bandial est un petit village proche du fleuve Casamance. C'est là que débarquèrent de leur canonnière, vers le milieu du XIX" siècle, des Français venus de Carabane, l'ancien centre administratif du « Territoire des Rivières du Sud ». Le Pays sur lequel ces Européens prenaient pied fut tout naturellement appelé «Royaume de Bandial », les Français s'imaginant qu'il était dirigé par un vrai roi, ayant des pouvoirs politiques et militaires, comme ailleurs au Sénégal. En réalité le «roi» de Bandial, très respecté par ses sujets, avait uniquement une fonction religieuse. Il était le symbole de son peuple, non son conducteur. La tradition orale raconte comment, au cours des siècles, se forma le royaume (voir la quatrième partie de ce livre). Les villages les plus anciens furent fondés par des Diolas au cœur de la presqu'île, au centre de clairières défrichées dans la forêt qui occupait les terres sablonneuses bien drainées. Ce sont Badiat, Essil, Kamobeul, Enampor et Séléki. La population devenant de plus en plus nombreuse, des conflits surgirent entre les familles pour la possession des rizières qui avaient été aménagées dans les zones inondables, situées à proximité des habitations. Ces conflits furent parfois violents - les villageois en racontent encore les péripéties avec des accents homériques! Certains ont provoqué la migration de petits groupes d'habitants qui ont quitté leur village d'origine pour fonder des colonies en des endroits encore vierges. Ces exilés s'installèrent sur des bombements sablonneux, d'une surface de quelques hectares à peine, qui émergeaient à marée haute dans les immenses plaines inondables. C'est ainsi que sont nés Etama, Bandial, Eloubaline, Batinièr et Batinièr-Essil.

19

Carte 3.

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Le royaume de Bandialet ses villages. - BAD : Badiat. BAN : Bandial. BAT: Batinièr d'Eloubaline. BAT - E: Batinièr d'Essil. BR : Brin. EL : Eloubaline. ENAMPOR. E : Essil. ET : Etama. K : Kamobeul. M : Médina. S : Séléki. - Les surfaces occupées par des sables bien drainés sont entourées d'une ligne de points. - Chaque division de l'échelle représente 1 km (en bas, à droite). 20

Il y a donc au royaume de Bandial deux types de villages : les grands villages anciens, les « villages de brousse », et des villages moins importants, les «villages des îles ». Les habitations des premiers, entourées de jardins et de vergers, sont dispersés sur des terres sablonneuses bien drainées. Dans les nouveaux villages, les habitations, faute de place, sont serrées les unes contre les autres. Les paysans de la brousse cultivent des rizières, possèdent des palmeraies et élèvent du bétail: chèvres, porcs et bovins. Ceux des îles vivent de la pêche et du produit de leurs rizières, parfois seulement accessibles en pirogue. Comme ces rizières sont très productives, les villageois des îles possèdent de grandes provisions de riz dans leurs greniers, ce qui leur donne du prestige. Ils n'élèvent pas de bétail mais sont suffisamment riches pour pouvoir se procurer un bœuf lorsqu'il convient de faire un sacrifice important, à l'occasion d'un enterrement, par exemple. Nous savons qu' Enampor est un village de brousse. L'unité du royaume de Bandial repose sur un sentiment de solidarité entre tous ses habitants. Cette solidarité est née d'une longue histoire commune, de la pratique d'un même dialecte de la langue diola et, jadis, de la présence d'un roi, chef spirituel de toute la communauté. Il n'y a jamais eu de structures politiques centralisées en Basse Casamance, ni même dans le royaume de Bandial, mais des systèmes d'organisation parfois qualifiés de
« démocratiques-anarchiques ». Les Diolas sont foncière-

ment, viscéralement, individualistes et égalitaires. Les notions de pouvoir héréditaire, de castes sociales hiérarchisées, d'esclavage ou même celle du travail au bénéfice d'un patron, leur sont étrangères. Bien entendu, les Diolas ne reconnaissent l'autorité d'aucun chef. Les Anciens du village, les « sages », se réunissent pour prendre les décisions importantes. Ils désignent éventuellement un porte-parole, sans responsabilité personnelle, pour traiter en leur nom. Ils proposent aussi, le cas échéant, un «conseiller» pour diriger temporairement un groupe de travailleurs ou un détachement de défenseurs armés. Cette organisation sociale sans hiérarchie formelle a évidemment compliqué les contacts des villageois avec les autorités militaires et administratives françaises. Celles-ci s'imaginaient entrer en relation, comme ailleurs au 21

Sénégal, avec un chef de village. On constatait rapidement que ce personnage n'avait aucune autorité, qu'il était simplement un intermédiaire. D'où l'irritation des fonctionnaires chargés de traiter les «affaires indigènes» mais aussi, souvent, un certain étonnement admiratif, secret ou avoué. Actuellement, le territoire du royaume de Bandial fait partie de la région de la Basse Casamance et est partagé entre deux préfectures: celle de Ziguinchor, pour la plus grande partie du territoire, et celle d'Oussouye, pour quelques îles. Les vœux des villageois peuvent s'exprimer lors d'élections, organisées démocratiquement pour désigner le président de la République, les membres de la Chambre des députés et ceux du Conseil régional. Le président et les conseillers d'une «Communauté rurale d'Enampor» sont également élus. Cette unité administrative regroupe les villages de l'ancien royaume relevant de Ziguinchor ainsi que les villages voisins de Brin, Médina et Djibonker, jadis peuplés de Baïnouks. Le pouvoir central est représenté par le gouverneur de la Basse Casamance, le préfet de Ziguinchor, le sous-préfet de Nyassia et un «chef de village », nommé dans chacun des villages de la Communauté rurale. Dans la réalité de tous les jours, les « sages» ont pourtant conservé leur influence et le sentiment d'appartenir à une même communauté reste très vif chez les habitants de l'ancien royaume.

3. Le village d'Enampor
Le village d'Enampor (ou Enampore) a toujours été considéré par ses habitants comme la capitale du royaume de Bandial. Son nom ne signifie-t-il pas «mettre en commun » ? Nous savons que le village est actuellement le siège de la «Communauté rurale d'Enampor» qui compte environ 6 700 membres dont 850 résident au chef-lieu. Les familles comprennent habituellement de 5 à 10 personnes qui vivent sous un même toit, dans des habitations dispersées dans le plus parfait désordre et reliées entre elles par d'étroits sentiers. La construction d'une nouvelle route en latérite n'a en rien influencé la tradition. Les habitations 22

édifiées récemment ignorent superbement la belle chaussée toute droite!

L'habitat Les maisons villageoises ne ressemblent pas, à Enampor, aux paillotes sommaires rencontrées un peu partout en Afrique tropicale. Ce sont des constructions en dur, avec des portes et des fenêtres, des cloisons intérieures et un énorme toit, couvert de chaume, débordant largement les murs extérieurs. Ces habitations sont de deux types. Fig 3.

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Une maison à plan rectangulaire, à façade longue de 8 m environ, vue de face, en coupe longitudinale et en plan. - B : Pièce occupée par le bétail. - F : Pièce occupée par la femme du chef de famille. - H : Pièce occupée par le chef de famille. 23

Fig.4.

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Construction d'un faux-plafond et de la charpente du toit (schéma). - A : Murs. - B : Poutres horizontales posées sur les murs. - C : Le faux-plafond, (21). fait de segments de racines-échasses du palétuvier rouge - D : Le fauxplafond est revêtu d'une couche d'argile. - E : Un «dé udj» d'argile maintient en place un pilier en bois. - F : Un pilier fourchu. - G : Une poutre ru toit soutenue par deux piliers fourchus. - Les murs sont approximativement hauts de 2, 5 m.

Certaines ont un plan rectangulaire et abritent une seule famine (fig. 3 et fig. 5). Elles sont semblables aux habitations construites par les Diolas dans les autres «pays» de la Basse Casamance. 24

D'autres habitations ont la forme d'un grand anneau avec une cour intérieure ronde et un périmètre extérieur circulaire; elles abritent plusieurs familles, généralement apparentées entre elles (fig. 9 et fig. 10). Les habitants du royaume de Bandial revendiquent l'invention de ces maisons collectives à « impluvium central ». Celles qu'on voit en dehors du royaume ne sont que des copies ou ont été construites par des immigrés venus d'Enampor ou de Sélékil5. Un abri pour les poules et un édicule qui sert de bûcher sont souvent édifiés à proximité de l'habitation (fig. 7). Chaque maison est entourée de petits enclos qui abritent les chèvres et les porcs pendant la nuit. D'autres enclos, plus grands, sont les «champs de maison ». On y cultive notamment le maniocl6. Entre les enclos ont été plantés des manguiers et des « citronniers» - en réalité, des limettiers17. Jadis, chaque maison avait son puits, qui manquait parfois d'eau à la fin de la saison sèche... Ces dernières années, l'Administration a fait creuser un puits profond au centre de chaque quartier du village. Une fosse à engrais est aménagée à côté de la maison, habituellement en utilisant l'excavation apparue lors de la construction de celle-ci.

15. Une maison à impluvium a été construite, à l'ancienne, pour accueillir les touristes de passage à Enampor. 16. Le nom scientifique du manioc est Manihot esculenta (synonyme: M. utilissima). La fécule extraite des racines de cet arbuste est la cassave; on en fait le tapioca. La plante, de la famille des Euphorbiacées, est originaire de l'Amérique tropicale; elle est actuellement cultivée dans toutes les régions tropicales du globe. Le rendement d'une plantation est souvent élevé car chaque individu produit normalement près de 20 kg de racines par an. Le mot « manioc» dérive du nom de la plante dans une langue indigène du Brésil, par l'intermédiaire cil portugais mandioca. 17. Le citron de la Basse Casamance est, en réalité, le lime (le fruit de Citrus aurantiifolia) et non le vrai citron (le fruit de Citrus limon). Le limettier n'est pas indigène en Afrique. Il y a probablement été introduit par les Portugais, dès le XV' siècle, en provenance de l'Asie tropicale. 25

Les maisons à plan rectangulaire

Les murs extérieurs et intérieurs des habitations sont construits en «banco », un sable argileux humide, souvent rougeâtre, qui devient dur comme la pierre en séchant. On trouve ce matériau vers 1-2 mètres de profondeur, sous la surface du sol; il s'y présente sous la forme d'une couche habituellement épaisse de quelques mètres. Il s'agit d'un «horizon d'accumulation »18 développé spontanément au cours des siècles, par le « lessivage» de la partie supérieure du sol, lors des pluies. En particulier, les molécules d'argile et les composés de fer, primitivement présents dans la partie superficielle du substrat, sont mis en mouvement et migrent vers le bas. Ces particules s'immobilisent dans un horizon profond, ainsi enrichi en argile et souvent coloré en rouge ferrugineux pâle. En corollaire, l'horizon supérieur, fortement appauvri par le départ de l'argile, est devenu sablonneux. Pour construire une habitation, le futur propriétaire, ses parents et les amis disposés à l'aider commencent par creuser un grand trou pour atteindre la couche argileuse. L'outil utilisé pour ce travail est le «kayendo », une pelle à long manche, dont nous aurons l'occasion de parler à de nombreuses reprises car elle joue un rôle important dans la vie des Diolas (fig. 18). Les travailleurs qui se trouvent au fond de l'excavation édifient un tas de terre argileuse; celle-ci est triturée et arrosée d'eau jusqu'à ce que la pâte ait la consistance désirée. Cette pâte est énergiquement malaxée, à la main, pour être façonnée en boules d'environ 1 dm3. Cellesci sont portées aux ouvriers chargés de la construction des murs de la maison, à côté de l'excavation. Ils les placent les unes à côté des autres et les écrasent les unes sur les autres
18. Le mot horizon est un terme du vocabulaire technique des agronomes. Il désigne une des «couches» (ou« strates») de terre, superposées les unes aux autres, qu'il est possible de distinguer dans un « sol», par exemple sur les parois d'une tranchée creusée récemment. Un sol se développe dans la partie supérieure d'une roche affleurante, transformée par l'action conjuguée du climat, de la circulation de l'eau et de la végétation. Un sol est souvent épais de quelques décimètres à quelques mètres; les horizons qui s'y sont différenciés sont habituellement épais de quelques centimètres à quelques décimètres.

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pour obtenir des murs pleins, épais de 25 cm environ. A l'aide de ses mains, l'ouvrier ajuste, égalise, polit. Le travail se fait par étapes. Lorsque le mur est approximativement haut de 50 cm, on le laisse sécher durant quelques jours avant de. le surélever d'une nouvelle tranche, également haute d'un demi-mètre. Au total, les murs sont édifiés en cinq ou six «étapes ». Leurs surfaces, internes et externes, doivent être soigneusement égalisées et polies. Toute cette activité se déroule nécessairement durant la saison sèche. Les pluIes feraient fondre les murs en construction! Lorsque les murs ont atteint la hauteur désirée, les fauxplafonds sont construits sur des poutres horizontales, parallèles entre elles, posées sur le sommet des murs (fig. 4). Les

faux-plafonds sont souvent confectionnés avec les grandes
racines-échasses des palétuviers rouges, les arbres qui constituent la mangrove fréquemment inondée et qui doivent leur qualificatif à la couleur rouge de leur bois (fig. 6A)19. Les racines sont débitées en segments longs d'un demi-mètre environ. Ceux-ci sont posés sur les poutres, les uns à côté des autres, aussi serrés que possible. Une couche d'argile, extraite du grand trou creusé à proximité de la maison en construction, est étalée sur le plancher de racines. Cette argile est arrosée et est tassée pour qu'elle colmate tous les interstices et présente une surface supérieure bien égalisée. On la laisse sécher pendant quelques jours. Les ouvriers façonnent alors de solides bâtons, de différentes longueurs, fourchus à une de leurs extrémités. Chacun d'entre eux est planté, à la verticale, dans une masse de terre argileuse (un «é udj ») posée soit sur le sommet d'un mur, soit sur une poutre d'un faux-plafond. Le bois des bâtons doit être très dur. Celui de l'arbre «bi djile» est particulièrement recherchëo. Le rôle de ces perches est de soutenir les poutres principales de la charpente du toit.
19. 20. Le nom scientifique du rônier est Borassus aethiopum. Ce palmier est aussi connu sous le nom de Borassus flabellifer, tombé en désuétude.
Le mot «rônier» dérive du volof « rôn »

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De jeunes individus de certaines espèces d'arbres et de palmiers, apparus spontanément, sont parfois entourés d'une clôture, haute de I m environ, faite de feuilles du palmier à huile plantées dans le sol les unes à côté des autres. Des plantes utiles à l'homme sont ainsi protégées de la voracité du bétail. 27

Celles-ci sont en bois de rônier21,un palmier dont le stipe, bien droit, est imputrescible et n'est pas attaqué par les termites (44). Les rôniers croissent aux environs immédiats du village (fig. 6E). Ils ont parfois été plantés mais se propagent souvent naturellement. Les jeunes plantes apparues spontanément sont protégées et on enlève régulièrement leurs vieilles feuilles, ce qui fait grandir le palmier plus rapidemene2. Le tronc de rônier est sectionné à la base; il tombe sur le sol et est fendu longitudinalement, à la hache, en 2 ou en 4 poutres, longues éventuellement d'une dizaine de mètres. Le toit, en double pente, déborde largement les murs extérieurs. Les ouvriers fixent ensuite des lattes de bois de rônier aux poutres en les disposant horizontalement, parallèlement entre elles. Les clous en métal sont inconnus; les poutres et les lattes sont attachées les unes aux autres par des liens qui sont des lanières arrachées aux feuilles d'un rônier. Pour terminer, une épaisse couche de chaume est posée sur les lattes et vient recouvrir toute la charpente. La paille sèche utilisée pour ce travail a été obtenue en coupant, à la faucille, au ras du sol, des herbes de grande taille, dans des sites marécageux où ces plantes croissent en peuplements drus. Les tiges sont liées en gerbes, lesquelles sont séchées au soleil avant d'être transportées vers la maison en construction. La paille est fixée à la charpente après avoir été tressée. Les fenêtres sont fermées par des volets et les entrées obturées par des portes. Le bois utilisé pour tailler des planches est celui des énormes contreforts des fromagers (fig. 6C)23.
21. Les palétuviers rouges sont les arbres et les arbustes de la mangrove appartenant au genre Rhizophora. Ces palétuviers sont caractérisés par la présence de grandes racines-échasses ramifiées qui assurent, notamment, leur stabilité. Les palétuviers rouges doivent leur nom à la couleur rouge de leur bois. L'axe principal des grandes feuilles du palmier-raphia (Raphia palmapinus) est aussi utilisé pour construire des faux-plafonds. 22. Le« bi djile» est Lophira lanceolata, de la famille des Ochnacées, un arbre dont le bois est appelé « bois de fer)} , !'ironwood des Anglais. Ce bois est notamment utilisé pour l'édification de clôtures. 23. Le nom scientifique du fromager est Ceiba pentandra. Cet arbre, de la famille des Bombacacées, cr()ît en Afrique et en Amérique tropicales. En Basse Casamance, les individus âgés, particulièrement imposants par leur taille et les dimensions des contreforts insérés à la base de leur tronc, sont fréquemment considérés comme des arbres sacrés. 28

Ces arbres de grande taille doivent leur nom à la facilité avec laquelle leur tronc est découpé, comme si leur bois avait la consistance d'un fromage. Enfin, le sol est recouvert d'une couche de terre argileuse bien damée, nivelée avec soin. Fig.5.

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Façade d'une habitation à plan rectangulaire, à Enampor. Le toit de l'auvent est soutenu par cinq piliers construits en banco, reliés entre eux par des murets, également en banco. - A droite: un pilier, sunnonté d'un piquet fourchu, supportant une poutre du toit. - Le segment de droite, à gauche, représente une longueur de I m. 29

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