//img.uscri.be/pth/09cf1136ee7181fdfc6681d3ae2418213d4ba19a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Israël, Palestine

De
254 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 208
EAN13 : 9782296415669
Signaler un abus

RACINES DU PMSENT Collection dirigée par Alain Forest

Dans ]a coUection « Racines du Présent»
Christian BOUQUET,Tchad, genèse d'un conflit. Monique :LAKRoUM, e travail inégal. Paysans et salariés sénéL galais face à la crise des années 30. Chantal DESCOURs-GATIN, ugues VIILmRs, Guide de recherches H sur le Viét-nam. Bibliographie, archives et bibliothèques de France. Claude LIAUZU, Aux origines des tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). Albert AYACHE, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942). Tome I. Jean-Pierre PABANEL, Les coups d'Etat militaires en Afrique noire. Connaissance du Tiers-Monde. Paris VIn », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIxe-XXe siècle), 2 vol. Ruben DM NYOBÉ,Le problème national kamerounais. Wafik RAOUF,Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nasserisme. Ahmet INSEL,La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe WONDJI, La côte ouest-africaine du Sénégal à la Côte-d'Ivoire.

Adjaï Paulin OLOUKPONA-YINNoN,Notre place au Soleil» ou .u «
l' Mrique des pangermanistes. Nicole BERNARD-DuQUENET, Sénégal et le Front populaire. Le Jean-Paul CHAGOLLAUD, Israël et les territoires occupés, la confrontation silencieuse.

ISRAEL PALESTINE
IMAGINER LA PAIX

Rencontre israélo-palestinienne

Actes du colloque sur les territoires occupés et les perspectives de paix dans le conflit israélo-palestinien organisé à Paris les 29 et 30 mai 1986

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-934-2
ISSN: 0757-6366

AVERTISSEMENT

La plus grande partie du Colloque s'est déroulée en anglais. Nous avons donc tout traduit à partir des enregistrements, des interventions et des débats. Nous avons résumé ou parfois supprimé certaines discussions dont la transcription écrite n'apportait rien de nouveau. Nous avons travaillé avec le souci constant d'être rigoureusement fidèles à ce que les intervenants avaient voulu dire. Nous prions le lecteur de bien vouloir nous excuser si nous avons parfois préféré conserver le style parlé des orateurs au détriment de la qualité littéraire. Ce travail a été réalisé par Paul Balta, Jean-Paul Chagnollaud, Sonia Dayan, Paul Kessler, Jean-Marie Lambert, Henri Legros. L'essentiel de la traduction a été effectué par Philippe Daumas ; nous tenons ici à lui exprimer toute notre gratitude.

5

COMIT£ DE PARRAINAGE

Paul BALTA journaliste-écrivain Jean-Paul CHARNAY Directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur les Stratégies et les Conflits à la Sorbonne Jean DRESCH Professeur honoraire à l'Université Paris VII Jacques HASSOUN Psychanalyste Paul KESSLER Physicien au Collège de France Charles MALAMOUD Directeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes Louis ODRU Député Honoraire à l'Assemblée Nationale Maxime RODINSON Ancien Directeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes Pierre RONDOT Professeur et ancien Directeur du C.H.E.A.M. Laurent SCHWARTZ Mathématicien, Professeur honoraire, membre de l'Académie des Sciences. Médaille Fields Louis TERRENOIRE Ancien Ministre, Député honoraire Marie-Claude VAYSSADE Députée à l'Assemblée Européenne, Présidente de la Commission Juridique et des Droits du Citoyen Jean-Maurice VERDIER Président honoraire de l'Université Paris X 6

INTRODUCTION

par lean-Paul Chagnollaud

Dans le conflit du Proche-Orient, tout semble figé: les positions, les attitudes, les préjugés, les clichés, les méfiances~ les peurs... Les initiatives politiques se font de plus en plus rares, comme si chacun craignait, en avançant dans ce complexe écheveau, de déranger les faux équilibres qui en font la trame ou surtout peut-être de déplaire à l'un ou l'autre des multiples acteurs plus ou moins directement intéressés. Ce conflit est infiniment compliqué parce qu'il est multidimensionnel: ce n'est pas un affrontement Est-Ouest, mais l'état des relations entre l'Union soviétique et les EtatsUnis y est d'une importance majeure; ce n'est pas un conflit religieux mais les implications religieuses y sont parfois considérables; c'est un conflit entre deux nationalismes mais on ne cesse de l'oublier; c'est un conflit menaçant pour la paix mondiale, mais on s'efforce de croire qu'il est limité à la Méditerranée orientale; et l'on n'en finirait pas d'énoncer ce genre de contradictions... Alors, l'immobilisme prévaut. Comme si le temps qui passe n'était pas en soi un puissant facteur d'aggravation des tensions. Dans ce contexte particulièrement difficile, nous avons pensé qu'il serait opportun de proposer un colloque qui ne soit ni une rencontre feutrée entre spécialistes, ni une manifestation où un seul discours aurait droit de cité, mais un colloque qui réunirait des hommes quotidiennement concernés par ce conflit en Israël et dans les territoires occupés. 7

D'où la décision d'inviter des Israéliens et des Palestiniens «de l'intérieur» ainsi qu'un observateur extérieur: le correspondant permanent du journal Le Monde à Jérusalem. Tous les Israéliens invités appartiennent à ce qu'il est convenu d'appeler dans ce pays «le camp de la paix »,
alors que chacun des Palestiniens

naissent dans l'OLP - incarne à politique spécifique. Aucun des peut être considéré comme un tous sont bien connus dans leur

de laquel1e ils jouent - dans des registres différents des rôles importants (1). Auprès de chacun d'eux, nous nous sommes engagés à ce que ce colloque se tienne dans d'irréprochables conditions de clarté et d'honnêteté intellectuelles. Et, pour que cet objectif ambitieux ait les meilleures chances d'être atteint, un Comité de parrainage a été constitué rassemblant des personnalités prestigieuses du monde universitaire et de la presse ainsi que des responsables politiques de différentes tendances. C'est ce Comité qui a joué un rôle clé dans la bonne tenue de cette manifestation; ce sont ses membres qui ont activement présidé les débats. Dans le même souci d'équilibre, il faut aussi souligner que nous avons adressé des invitations sans aucune

sa manière une sensibilité invités à ce colloque ne marginal; au contraire, société respective au sein

-

bien qu'ils se recon-

exclusive -

à toutes les personnes et à toutes les institu-

-

tions (notamment arabes, juives, et israéliennes) susceptibles d'être intéressées par une telle rencontre quelles que soient leurs positions sur le conflit du Proche-Orient. Nous étions maîtres des invitations, mais évidemment pas des réponses; et il est incontestable que les orateurs palestiniens ont reçu, de la part du public, davantage de marques d'approbation que les Israéliens. Mais cette partialité relative de la salle est toujours restée dans des limites acceptables pour tous.

-

. ..

Le colloque s'est déroulé dans une atmosphère souvent grave et parfois même tendue; il ne pouvait pas en être
(1) Pour s'en rendre compte, il suffit de consulter les notices biographiques en annexe (p. 237). 8

autrement. Qui aurait pu imaginer que des hommes personnellement impliqués dans un conflit de cette âpreté pourraient soudain laisser de côté leurs engagements et leurs passions. Le fait même d'accepter de venir participer à cette initiative était déjà en soi un acte difficile et il convient de l'affirmer sans aucune emphase tout simplement, courageux. Il faut, en effet, bien comprendre que parler en public donc, ici, devant une opinion publique étrangère - est une démarche qui présente des risques politiques non négligeables. Chaque participant savait parfaitement qu'à son retour à Jérusalem, il pouvait avoir à rendre compte des propos qu'il aurait pu tenir. Un tel colloque ne pouvait pas avoir la tranquille sérénité d'une rencontre universitaire; il se déroulait dans le cadre très contraignant d'un champ de forces dont les intervenants avaient, à chaque instant, une conscience aiguë. Aucun des orateurs invités ne pouvait tout à fait y échapper; en raison de la situation d'occupation qu'ils doivent supporter, ce sont les Palestiniens qui y ont été particulièrement sensibles. Il leur était - sans doute impossible d'aller trop loin dans leurs analyses sous peine d'être accusés de faire des concessions. Il y avait une limite évidente à ne pas franchir à partir du moment où déjà ils étaient assis - dans une capitale étrangère - à côté d'Israéliens. En bref, chacun parlait pour l'opinion publique française, mais aussi - et, peut-être, surtout - pour sa propre opinion publique. Et, de fait, nous avons appris depuis à quel point les débats avaient été suivis de très près en Israël, dans les territoires occupés et, bien entendu, par l'OLP. Cet aspect des choses - pourtant essentiel et normal n'a pas toujours été clairement perçu par tout le monde dans le public. Certains articles de presse (que nous reproduisons dans ce livre) en sont l'illustration; mais, naturellement, il n'est pas question d'en faire grief à quiconque. Chacun a suivi et perçu ce colloque à sa manière; personne n'était obligé de décrypter les discours des uns et des autres en fonction des impératifs politiques que je viens d'évoquer. Chacun avait parfaitement le droit de le «lire»

-

-

-

-

-

9

miers intéressés -

au premier degré; et ce n'est pas une erreur car, après tout, ce premier degré constitue aussi une incontournable réalité politique. Néanmoins si les accrochages - parfois assez vifs entre Palestiniens et Israéliens ont impressionné le public, il faut savoir que les orateurs - pre-

-

ont été satisfaits de cette rencontre
. ..

puisqu'à la fin des débats plusieurs d'entre eux souhaitaient avoir l'occasion de recommencer...

Enfin, au-delà de l'information que nous cherchions à rassembler et à présenter, une telle initiative revêt par ellemême une signification politique. Compte tenu des enjeux et des forces en présence, un tel colloque représente bien peu de choses: tout au plus un bref moment - si bref qu'il paraît déjà insaisissable de l'histoire des relations israélo-palestiniennes. Pourtant, nous pensons que des rencontres de ce type (s'il était possible d'en organiser plus souvent) peuvent être utiles: pour mieux comprendre ce qui sépare les uns et les autres, pour mieux appréhender la trame complexe de ce conflit, pour mieux repérer les lieux des multiples blocages et, enfin, pour montrer que dans les deux camps, il existe des hommes prêts à dialoguer dans et à certaines conditions. Des hommes qu'il faut écouter parce qu'ils sont particulièrement conscients et inquiets des dangers que la situation actuelle fait courir aux deux peuples. Ceci est d'autant plus important qu'il n'est pas du tout évident que dans un avenir proche les modérés puissent encore se faire entendre. Depuis quelques années, en effet, les chances d'un règlement du conflit, sur une base juste et durable, paraissent de plus en plus précaires. Et si rien ne survient sur le plan diplomatique, il est fort probable que les extrémistes de tous bords aient de beaux jours devant eux.

. ..

L'opinion publique occidentale ne s'intéresse plus guère à ce conflit; c'est ce que nous ont dit, avec une certaine amertume, nos invités israéliens et palestiniens. Les gou10

vernements européens semblent avoir abandonné toute ambition de mener un rôle actif dans cette région. Tout se passe comme si nous ne voulions rien voir ni rien entendre parce que nous ne serions pas concernés. Une telle attitude, si elle se vérifiait, constituerait une erreur majeure dont nous n'aurions pas fini de payer le prix. Les tragiques événements de terrorisme aveugle qui ont frappé Paris, il y a quelques semaines, sont là pour nous le rappeler.
Paris, octobre 1986 Jean-Paul Chagnollaud * Secrétaire du Colloque

* Maître de conférences à l'Université. 11

Première session jeudi 29 mai (matin)

VIE QUOTIDIENNE ET RELATIONS ISRAÉLO-P ALESTINIENNES

Présidents de séance: Jean Dresch Jean-Maurice

Verdier

VIES PAIL\LULES

par Yehu'" LitaDi (1)

A Jérusalem les Juifs et les Arabes se croisent mais ne se rencontrent pas. Yehuda Litani a écouté attentivement le son de leurs voix séparées...
.Jeudi, 5 heures trente du ~atin:

Hadiyé, une paysanne palestinienne de 65 ans, frappe à la porte de la maison de Bilha Lévy. Elle arrive de son village, Irtas, qui se trouve un peu au sud de Bethléem; elle vient donc de faire des kilomètres et des kilomètres, puisque la maison de Bilha est à Jérusalem dans le quartier de Katamon. Bilha connaît Hadiyé et son amie Fatma depuis des années. Les deux villageoises viennent au moins une fois par semaine, très tôt le matin, pour vendre leurs légumes et leurs fruits qu'elles ont transportés dans de grands paniers en paille. Aujourd'hui, elles ont des oranges et des pam-. plemousses. Après avoir attendu quelques minutes derrière la porte, elles sont accueillies par Bilha qui leur demande aussitôt
(1) Au dernier maIllent, pour des raisons. professionnelles, Yehuda Litani n'a pas pu participer au colloque. Mais il a. accepté que ce texte soit reproduit. 15

-

dans un arabe parfait, car Bilba est née en Syrie pourquoi elles sont venues à une heure si matinale. « Nous avons dû nous lever avant l'aube, répond Hadiyé, parce que c'est le Ramadan; et nous avons voulu manger avant de venir commencer notre longue journée de travail. Pour arriver ici, il nous a fallu deux bonnes heures... Et vous, à quelle heure vous êtes-vous réveillée? » Bilha Lévy reconnaît qu'elle ne se lève jamais avant 6 heures trente; ce qui fait sourire les deux paysannes: «Vous autres Juifs, vous devenez bien paresseux... » Plus tard dans la journée pensant à cette rencontre, Bilha se dit «il n'est pas étonnant qu'elles aient l'air en si bonne forme; à 65 ans, elles sont encore capables de marcher pendant des heures. Quelquefois même, elles restent ici pour nettoyer la maison avant de repartir en début d'après-midi; vraiment, par moment, je les envie... ».

. ..
Quelques habitants juifs des quartiers Sud de Jérusalem ont peut-être été réveillés encore plus tôt que Bilba. La voix enregistrée du muezzin appelant les fidèles à la prière se fait entendre dès quatre heures trente tous les matins des mosquées de Sur Baher près d'Arnona et de Talpiot, de Beit Safafa et de Sharafat près de Oilo et de Katamon. La belle voix monocorde du muezzin - et surtout les mots Allah akbar (Dieu est le plus grand) est portée par le vent jusque dans les quartiers juifs. Au même moment, les voix des muezzin de la vieille ville de Jérusalem, de Shuafat et de Nebi Samwil sont entendues à Ramot, Mea She'arim et Tel Arza. On a l'impression que toutes ces voix venant du Sud et du Nord de Jérusalem se font écho les unes aux autres à travers toute la ville.

-

. .. Pendant la période sainte du Ramadan, les musulmans pieux se réveillent encore plus tôt. Vers deux heures du matin les habitants des quartiers arabes de Jérusalem sont tirés de leur sommeil par le bruit d'un roulement de tambour. Dans chaque quartier un tambour accompagné d'un 16

crieur marchent tout au long des rues pour appeler les croyants à prendre leur dernier repas avant la longue journée de jeûne. Dans la partie arabe de Abu Tor, déjà les femmes s'activent dans leur cuisine; il fait encore nuit et dans quelques minutes toutes les lumières des environs seront allumées. On commence à percevoir les cris des enfants et aussi les bruits de vaisselle qui annoncent le repas. Et toutes les radios sont branchées sur Amman ou sur Le Caire pour écouter le sermon du Ramadan. Juste en face, de l'autre côté de la ligne verte qui autrefois marquait la frontière, se trouvent les quartiers juifs d'Abu Tor. Là chacun dort encore profondément. Il n'y a que les chiens, réveillés par le bruit, qui font entendre leurs aboiements.

. ..

A 5 heures à Talpiot, le premier bus quitte le dépôt pour aller à Ramallah chercher les ouvriers d'une usine de textile. Il arrive vers cinq heures trente; il s'arrête à plusieurs coins de rue où de nombreux travailleurs arabes attendent en silence. Vers 6 heures au plus tard, ils seront à l'usine. Au même moment ils sont ainsi des milliers de Cisjordanie et de Jérusalem-Est à venir travailler dans des entreprises israéliennes. Devant la maison de Bilha, Itzik l'employeur israélien accueille en arabe les ouvriers qui arrivent de la région de Bethléem. Hier pendant le trajet, il s'est produit un drôle d'incident que Jamille plus âgé d'entre eux, originaire du camp de réfugiés de Deheishe raconte: «Quand nous avons pris l'autobus pour Jérusalem, il y avait deux jeunes qui fumaient des cigarettes. Vous vous rendez compte: fumer en public pendant le Ramadan. Du temps de la Jordanie cela aurait été inconcevable. Comme je suis le plus vieux, tout le monde s'est tourné vers moi pour que j'intervienne; mais les deux jeunes regardaient par la fenêtre, comme si de rien n'était 1... Au bout de quelques minutes, comme tout le monde les fixait, ils ont quand même fini par comprendre et ont jeté leurs cigarettes. Au retour, je suis allé voir leur père pour raconter ce qui était arrivé et il m'a répondu quelque chose qui ne m'a pas étonné: c'est la faute des Israéliens. A l'heure actuelle,

-

-

17

les Jeunes n'ont plus de respect ni pour leurs aînés, ni pour la tradition. Ils deviennent comme ça parce qu'ils gagnent de l'argent en Israël et y prennent de mauvaises habitudes ». Jamil m'explique aussi que pendant que la plupart des ouvriers travaillant dans les chantiers de Katamon font leurs prières, certains en profitent pour aller manger dans un coin en se cachant: «Qui aurait pu croire que de telles choses pouvaient arriver après 19 ans d'occupation? Je ne veux pas faire de politique en essayant de savoir qui est le meilleur ou le pire, vous les Israéliens ou bien les Jordaniens; mais ce qui est sûr, c'est que pour le respect de la religion, les Jordaniens étaient beaucoup mieux. De leur temps, personne n'aurait osé fumer dans un lieu public; il aurait été aussitôt envoyé en prison pour longtemps... »
* **

«Habituellement, les ouvriers palestiniens viennent ici tous les jours vers 10 heures, mais pas aujourd'hui, parce que les chantiers sont terminés et de plus, c'est le Ramadan, nous dit Ronnie qui tient une petite épicerie à Talpiot. Ils achètent du pain, des cigarettes, quelquefois du lait ou une boisson fraîche, enfin rien de particulier... Ils sont toujours polis et paient aussitôt. Nous n'avons jamais eu de problèmes avec eux. Pour le déjeuner, ils apportent leurs casse-croûte. » Quand ils viennent, Ronnie a l'habitude de discuter et de plaisanter avec eux, en arabe. «Nous parlons seulement des choses de la vie quotidienne, de la pluie et du beau temps, du prix de la viande, mais jamais de questions politiques », précise-t-il. Je me souviens d'une fois où l'un d'entre eux tripotait des miches de pain; une ménagère juive, qui était à côté de lui, lui a fait remarquer que cela ne se faisait pas: on ne touche pas au pain! Et il a répondu qu'on ne pouvait pas faire autrement pour savoir s'il était bien frais... Alors la ménagère s'est tournée vers moi et m'a dit: «Ils ne changeront donc jamais! » . ..

18

11 heures à Baka, je m'approche d'un groupe de travailleurs arabes près d'un immeuble en construction. Le contremaître, 44 ans, de Bethléem, me dit: «Les 19 ans de pouvoir israélien ont été mieux que les 15 ans de pouvoir jordanien. Vous avez vu ce qui est arrivé à Irbid (en Jordanie) la semaine dernière? Vraiment ces Bédouins sont sans pitié». Et comme je lui demande ce qu'il pense de l'administration militaire, des prisons israéliennes, des barrages, des couvre-feux, il me répond: «En comparaison avec la Jordanie, ce n'est rien. Après tout vous avez une démocratie, alors que là-bas, c'est une dictature. »

. ..
Il h 30, deux paysans palestiniens de Sur Baber se rendent dans le gros centre d'élevage de poulets au kibboutz voisin de Ramat Rabel. Ils veulent acheter des volailles, mais ..les gens du kibboutz leur expliquent qu'il n'est pas possible d'en vendre aux particuliers. Les deux paysans paraissent surpris: «Ces poulets sont bien à vous, alors pourquoi ne pouvez-vous pas nous les vendre? » L'un des fermiers de kibboutz se tourne alors vers moi et me dit: «Comment pourrais-je expliquer la structure de l'économie israélienne en deux minutes?» Un des deux Palestiniens insiste encore: «Au moins vendez-nous en quelquesuns. Cela ne gênera personne!» «Non vraiment, je suis vraiment désolé, mais c'est impossible» répond l'Israélien. Un peu plus loin, derrière le cimetière de Ramat Rahel, un jeune garçon de Sur Baber, Mohamed, garde un troupeau de chèvres. Le cimetière est situé entre le kibboutz et le village. Ramat Rabel a été plusieurs fois le lieu de violents combats en 1929, en 1936, et en 1948. Ces tombes en témoignent. Mais aujourd'hui, tout paraît tranquille et paisible. Les chèvres et les moutons sont en train de paître. Mohamed assis sur son âne nous sourit. C'est une belle image de coexistence.

. ..
13 h 30, au feu rouge d'un carrefour, entre Ramat Eshkol et French Hill; le chauffeur d'une jeep de l'armée

19

israélienne regarde un conducteur arabe assis au volant d'une splendide BMW qui porte une immatriculation de Cisjordanie: une plaque de couleur bleue. Le regard du militaire est hostile, peut-être parce que la voiture est trop belle ou bien parce qu'elle est arabe... Le conducteur de la BMWregarde ailleurs droit devant lui tout en augmentant le son de sa radio. Tout près de ce carrefour, habite Moshé Fish. De son appartement du cinquième étage on peut voir un ensemble de maisons arabes entre les énormes immeubles israéliens. Moshé vit avec les Arabes depuis très longtemps. Il les connaît bien et parle leur langue; il fait des affaires avec eux en Cisjordanie. En me montrant les maisons, il m'explique qu'elles ont été construites par des réfugiés de Lifta au début des années 1960 (donc à l'époque de la souveraineté jordanienne). «Toute la terre ici à Ramat Eshkol leur appartenait, mais elle a été confisquée en 1967 », me dit-il. «Maintenant, ils vivent là comme dans une île. Ils n'ont aucun contact avec leurs voisins israéliens. Croyez-moi, personne, ici, dans mon immeuble ne sait qu'ils existent là-bas. Mais, de temps en temps, il m'arrive de passer les voir. Mais en dehors de cela, il n'y a aucune relation entre eux et nous; pas plus ici qu'à French Hill ou ailleurs. Et bientôt ils devront même quitter leur île minuscule parce que cette zone a été expropriée... C'est triste, très triste. »
* **

15 heures, route d'Hebron. De vieux autobus grisâtres viennent prendre des dizaines d'ouvriers arabes qui attendent pour rentrer à Bethléem ou à Hébron. Dans un groupe, il y a quatre femmes vêtues du traditionnel habit des paysannes palestiniennes. A la même heure, Nabil arrive de son village pour faire paître son troupeau de moutons, tout près du poste de police. En voyant la sentinelle de garde, il lui dit: «Vous autres Juifs, comme vous n'avez ni mouton ni chèvre, vous gaspillez les bons pâturages, alors je les

utilise...».
* *. 20

20 heures à Musrara. Des Israéliens et des Palestiniens se rencontrent à la boulangerie près de la porte de Damas. On n'y parle que du pain, de son prix ou de sa qualité... Le boulanger s'adresse en hébreu aux Israéliens et en arabe aux Palestiniens. Avec ses compatriotes, il se montre beaucoup plus chaleureux, «Merci et que Dieu veille sur votre santé». De l'autre côté de la route, des Israéliens et des Palestiniens sont installés devant des étalages de pastèques. Assis côte à côte, ils dégustent des fruits en regardant la télévision. C'est presque le seul endroit de Jérusalem où les deux populations se trouvent ainsi mêlées. Une jeep de la police s'arrête devant la boulangerie. -«Comment allez-vous?» demande le boulanger au chauffeur. «Très bien, et vous?» répond le policier. Juste à côté, un jeune Palestinien fait, à voix basse, une remarque très désagréable sur l'Israélien. Le boulanger lui lance aussitôt un regard désapprobateur. Mais le policier continue de sourire. Il n'a pas entendu ou - du moins il fait comme s'il n'avait pas entendu.

21

VIE QUOTIDIENNE A GAZA

par Fayez Abou Rabmeh

Professeur

Verdier

Je rappelle que M. Fayez Abou Rahmeh est né à Gaza, il est avocat, il est ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de Gaza et l'une des deux personnalités des territoires occupés faisant partie de la délégation jordano-palestinienne constituée en 1985. Je n'ai pas à en dire plus et je lui donne tout de suite la parole. M. Fayez Abou Rahmeh Monsieur le Président, chers amis. Je suis très honoré de me trouver dans une assemblée aussi distinguée. J'espère que je serai bref contrairement à ma volonté car nous, les avocats, avons toujours tendance à beaucoup parler. Je ne vais pas lire un papier parce que durant ma vie professionnelle, longue de 33 ans, j'ai constaté que les juges se mettent à dormir si 011lit devant eux des documents. J'espère faire de mon mieux, au cours de ce bref moment, et brosser un tableau réellement convaincant de ce qu'est la réalité dans les territoires occupés et plus particulièrement dans la bande de Gaza. Toute ma vie, je me suis souvenu des paroles sages, prophétiques, pleines de philosophie de Rabindhranath Tagore. Il disait:
23

«Quand la roue du destin forcera les Britanniques à quitter leur empire des Indes et que le fleuve de leurs administrateurs aura été asséché, quelle saleté, quelle poussière, quelle misère le reflux ne laissera-t-il derrière lui! Dans quelle état l'Inde nous sera-t-elle laissée? »

Cette histoire, c'est l'histoire de notre pays, c'est l'histoire de notre peuple. En effet, depuis 1948 et même bien avant, nous sommes dans des camps de réfugiés, victimes de raids militaires, victimes des représailles, déportés, nos maisons détruites, nos libertés restreintes, enchaînés, pieds et poings liés. Cela fait longtemps que nous attendons: le 5 juin prochain cela va faire dix-neuf ans que nous vivons sous l'occupation. Je tiens à dire que cette situation est une véritable honte pour l'ensemble de la planète, pour toute la communauté internationale, pour toutes les organisations, pour toutes les personnes qui tiennent tant, semble-t-il, aux valeurs humaines, à la dignité de l'homme, c'est une véritable honte qu'il y ait des peuples occupés, opprimés et cela dans le dernier quart du vingtième siècle. Malgré toutes ces victimes, des dizaines de millions de victimes qui ont combattu pour la liberté, qui sont emprisonnées en raison de leur lutte pour la liberté, il existe encore des peuples, des gouvernements qui bafouent les valeurs humaines et qui se présentent comme des démocrates, des libéraux ou des progressistes. C'est une honte pour le monde dans sa totalité, et pour le Proche-Orient en particulier. Nos problèmes de tous les jours proviennent du fait qu'il n'y a pas de solution politique, qu'il n'y a pas non plus de solution militaire alors que la solution devrait être politique. Elle devrait être une solution négociée sur la base de la plus complète compréhension. En effet, il n'y a pas d'autre possibilité pour les Israéliens et les Palestiniens sinon de vivre à Gaza, pas d'autre possibilité sinon d'être des partenaires. J'ai eu l'occasion de dire à des officiers israéliens de l'Académie militaire de Gaza: «Ecoutez-moi bien, aussi forts que vous puissiez être, et quelle que soit votre force, vous ne pourrez jamais nous chasser de ce pays. De même, aussi forts que nous puissions être et quelle 24

que soit notre force, jamais nous ne pourrons vous chasser de ce pays. Nous n'avons qu'une seule et unique possibilité, continuer à vivre à Gaza.» Mais vivre ensemble à Gaza suppose que chaque jour il nous faut fortifier notre confiance mutuelle, confiance qui nous fait tellement défaut. Toute occupation militaire corrompt, détruit la confiance qui peut exister entre deux nations. La permanence d'une telle situation, à elle seule, constitue un délit très grave commis à l'encontre de la paix, de la coexistence et des relations futures. Prenez le cas des Américains! Les Américains ont eu 55000 morts, plus de 300000 blessés graves, dans la guerre du Viêt-nam. Cette guerre leur a coûté 130 milliards de dollars. Ils auraient pu mettre fin à la guerre beaucoup plus tôt, simplement en faisant appel à la raison, en ayant une conduite rationnelle. Pourquoi, nous aussi, devrions-nous sans cesse agir et réagir, faire des représailles et des contre-représailles? Pourquoi ne pas mettre fin à toutes ces atrocités? Pourquoi ne serions-nous pas assez sains d'esprit pour comprendre que ce n'est pas la guerre qui donnera des territoires mais la paix. L'exemple des pays de la Communauté économique européenne montre bien que ce qui était impossible hier peut devenir possible demain. Au lendemain de la guerre, un Français ne vous aurait pas cru si vous lui aviez dit que demain il allait coopérer avec un Allemand, que demain ils allaient se trouver ensemble dans une alliance militaire, l'Alliance Atlantique. Maintenant vous pouvez circuler librement entre ces deux pays, il n'y a pas de droits de douane, etc. etc. mais avant, ces deux pays constituaient un sérieux problème l'un pour l'autre. La permanence même de cette occupation détruit de fond en comble les valeurs, toutes les valeurs, à commencer par celles des occupants eux-mêmes. Vraiment, comme cela a été dit à plusieurs reprises, l'occupation est une sale besogne, aussi bien pour les occupants que pour ceux qui sont occupés. Je me souviens très bien qu'en juillet 1967, j'étais alors en prison à Gaza, j'ai vu quelqu'un en train de chauler les murs et je me suis dit: «Est-ce qu'ils vont
25