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Itinéraire du dernier coopérant français en Algérie

De
144 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782296346963
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f.ITINÉRAIRE DU DERNIER
COOPÉRANT FRANÇAIS EN
ALGÉRIE@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5752-5Joseph DURAND
ITINÉRAIRE DU DERNIER
COOPÉRANT FRANÇAIS EN
ALGÉRIE
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) - CANADA75005 Paris
H2Y lK9Aux coopérants
qui, au nom de la France,
ont payé de leur vie;
Aux coopérants
qui, au nom de la France,
se sont sacrifiés sur
l'autel de l'administration;
Aux religieux qui, au nom
de l'''humanité plurielle",
ont été tués:
A Mgr Pierre Claverie, notre
"cheikh" assassiné, pour que
ses Lettres et Messages d'Algérie
soient entendus;
A tous ceux, Français ou Algériens,
que l'Algérie, dans le bonheur
et dans le malheur, a réunis,
Pour que vous restiez gravés dans notre mémoire,
je dédie cetItinéraire.1. COMMENT DEVENIR UN COOPÉRANT EN ALGÉRIE?
«- Allô! Service de la Coopération? Rue la Pérouse?
- Oui. Ici le Secrétariat. Que désirez-vous?
- Je voudrais poser ma candidature pour la coopération,
- Les postes sont très recherchés; mais, pour l'Algérie, il y a un
grand nombre de postes disponibles. Vous pouvez poser votre candi-
dature, mais je ne vous le conseille pas.
- C'est gentil, Madame, je veux quand même essayer. À qui faut-il
s'adresser et envoyer l'acte de candidature ?
- À l'Ambassade de France à Alger, et après nous nous occuperons
de votre dossier.
- Merci Madame. Au revoir. »
Il est 10 heures, un mardi du mois de mai 1987. Mon Apple Macin-
tosh, nouvellement acheté commence à ronronner, l'imprimante dé-
bite la lettre de motivation, le curriculum vitœ, les publications... À
14 heures, tout est prêt. Une enveloppe avec A.R., portant l'adres-
se : « Service de Coopération en Algérie; Ambassade de France à Al-
ger; 25, Rue Aek Gadouche; Hydra; Alger» est mise à la poste.
Le rêve pour l'Algérie commence: ce pays si proche, pourquoi les
Français ne veulent-ils pas s'y rendre et pourquoi tant d'Algériens ré-
sidents en France, compétents, fiers de leur citoyenneté algérienne et
de leur indépendance, et dont l'Algérie a un grand besoin, ne veulent-
ils pas non plus rentrer pour aider leur pays? Peut-être trouverai-je la
réponse en Algérie.
Passent mai et juin, sans qu'aucune réponse à mon dossier ne me
parvienne. En juillet 1987, une enveloppe de l'Ambassade de France
est dans la boîte à lettres. « Enfin, l'Algérie est à ma portée, le rêve va
devenir réalité. » Tout en ouvrant la lettre, les mains tremblant d'émo-
ûon, je lis :
(( ...Nous avons le regret de vous annoncer que votre candidature
n'a pas été retenue, l'Algérie n'accepte que des détenteurs d'un Doc-
torat d'État. »
Fini le rêve! Un silence m'entoure. Je ne puis le croire! Une mi-
nute après, je me ressaisis. « Un Doctorat d'État ?! C'est impossible!
Mais mon curriculum vitae indique bien clairement que j'ai un Docto-
7Itinéraire du Dernier Coopérant Français en Algérie
rat d'État ainsi que les photocopies certifiées conformes et celles
d'autres diplômes que je détiens. Est-ce une plaisanterie? A-t-on au
moins lu ou ouvert mon dossier?» Personne ne pouvait me
l'expliquer.
L'ordinateur ronronne à nouveau, ainsi que l'imprimante:
« 20 juillet 1987
À Monsieur l'Attaché Scientifique,
C'est avec stupeur que j'ai reçu votre refus de mon dossier. Il
y a sûrement une erreur, puisque mon dossier indique bien claire-
ment la possession du Doctorat d'État..........
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments
dévoués.
J. Durand»
L'honneur est sauf, mais c'est fini pour l'Algérie. « Mon pauvre, tu
vas rester dans la région parisienne. Ton rêve s'est évanoui, disparu;
oublie l'Algérie et va chercher sous d'autres cieux. »
On est à la mi-août 1987 et toujours pas de réponse de l'Ambas-
sade d'Alger. La fête de l'Assomption passée, je prends le téléphone:
« - Allô! Service de la Coopération, Rue la Pérouse?
- Oui, que puis-je pour vous?
- Voilà ce qui m'est arrivé... Puis-je avoir un rendez-vous avec le
responsable?
- Un instant! Ne quittez pas!
...............
- Demain à Il heures. C'est le bureau 510, au 5e Étage. »
À 10 h 55, je suis au 5e Étage de la Rue la Pérouse, au bureau de la
secrétaire.
« - Je suis Joseph Durand. J'ai téléphoné hier.
- Monsieur Marc vous recevra dans quelques instants. Veuillez
vous asse01r.»
Le téléphone de la secrétaire sonne, Ene prend l'appareil puis le
raccroche:
« - Monsieur Marc vous attend, me dit-elle avec un sourire.
- Bonjour.
- Asseyez-vous. Quel est votre problème? »
Là, je lui décris l'historique, mon coup de fil au mois de mai, mon
dossier pour l'Algérie, la lettre de refus, etc. Après être resté une
demi-heure durant laquelle Monsieur Marc, s'apercevant de mon dés-
8Comment devenir un Coopérant en Algérie?
arroi, a évoqué, comme pour me détendre, ses souvenirs d'Algérie du
temps où il avait été envoyé en tant que réserviste, tout en m'assurant
de suivre mon dossier et d'élucider les motifs du refus initial. Il a cette
finesse dans le dialogue et ce recul dans le jugement dignes du diplo-
mate qu'il est.
Je suis parti rassuré, mais sceptique. « Tu as fait ce qu'il fallait, et
tant pis si ton rêve ne se réalise pas. Après tout, qu'attends-tu de cette
Algérie, dont même les Algériens ne veulent pas et où aucun Français
ne veut se rendre? Peut-être, y a-t-il la peste et qu'il faut l'éviter.
Oublie l'Algérie. D'ailleurs, la secrétaire ne t' a-t-elle pas déconseillé
d'y aller? »
Nous sommes fin août et aucune réponse ne m'est encore parve-
nue. Faudrait-t-il solliciter à nouveau M. Marc? De toute façon, il a
été extrêmement gentil. Peut-être n'a-t-il rien pu faire? L'année uni-
versitaire va commencer. Le mois de septembre s'écoule et toujours
rien. « C'est fini. Oublie l'Algérie. »
Le 15 octobre 1987, une enveloppe de l'Ambassade de France à
Alger est dans ma boîte à lettres. Faut-il l'ouvrir ? « Ouvre-la, bon
sang. Trouveras-tu un refus poli? Au moins, auras-tu un souvenir à
raconter. De toute façon l'année universitaire a déjà commencé. C'est
peut-être pour l'année prochaine... ». Après quelques hésitations,
j'ouvre l'enveloppe et je lis :
« Monsieur,
Suite à la réunion du comité mixte franco-algérien, votre candida-
ture pour la coopération en Algérie est acceptée. Vous êtes affecté à
l'Université d'Oran (Es-Sénia). Veuillez remplir les dix exemplaires
de contrat et nous les renvoyer dans les plus brefs délais »,
texte accompagné d'un « Guide du coopérant en Algérie ».
Mon recours à M. Marc, qui a mené son enquête d'une façon dis-
crète, a bien porté ses fruits! En effet, mon ange gardien m'a bien
conseillé: « Aide-toi, le ciel t'aidera. » Au fond, il m'a toujours mon-
tré le chemin.
L'ordinateur ronronne. Une lettre de remerciements à M. Marc.
Enfin, le rêve, un moment évanoui, va devenir réalité. Les dix exem-
plaires dûment remplis et signés, sont envoyés à l'Ambassade de
France à Alger. Un mois s'écoule, et je reçois, cette fois, une lettre de
la Rue La Pérouse, qui confirme mon recrutement pour l'Algérie,
m'indiquant toutefois que je ne pourrai m'y rendre qu'après réception
de la même confirmation des autorités algériennes.
9Itinéraire du Dernier Coopérant Français en Algérie
Un mois s'écoule. Je suis recruté mais je ne peux pas aller occuper
mon poste, obligé d'attendre une confirmation qui ne vient pas. On est
déjà le 20 décembre, et aucun avis ne m'est encore parvenu. Mes
nombreux courriers, et coups de fil avec l'Ambassade de France,
l'Ambassade d'Algérie et la Rue La Pérouse n'ont donné aucun
résultat.
« Mon vieux, ton rêve pour l'Algérie est reparti en fumée. Que
veux-tu d'un pays maudit par Dieu et les hommes? Pourquoi in-
sistes-tu ? De toutes façons, tu n'as plus le choix, soit tu passes outre
le règlement et tu t'y rends pour clarifier ta situation sur place, soit tu
oublies ton Algérie, ce pays dont personne ne veut. N'as-tu pas
d'autres horizons? » Toutes ces questions trottent dans ma tête.
La Saint-Sylvestre passe, ainsi que l'Épiphanie, toujours sans nou-
velles. Le 18 janvier, je pars d'Orly sur Air France à destination d'Al-
ger. Il est midi. L'avion décolle à l'heure. À peine au-dessus des
nuages, la voix de l'hôtesse annonce: «À cause d'une grève impré-
vue au service de restauration de l'aéroport de Paris, le pilote et son
équipage regrettent de n'être en mesure de servir, ni le café, ni le dé-
jeuner. Nous vous prions de nous en excuser; merci de votre
compréhension. »
« Ton rêve pour l'Algérie prend un bon départ. » L'avion atterrit à
Alger. Passé le contrôle de police, les gens se ruent pour remplir des
formulaires destinés à la douane, jetés pèle-mêle, sur lesquels on doit
déclarer les devises, les bijoux et les chèques de voyage. Déclaration et
contrôle de douanes effectués, je passe changer à un guichet de
banque, le minimum obligatoire de devises en dinars, somme inscrite
sur le second volet du formulaire qu'il faudra remettre lors de la sortie
du pays. Il est déjà 14 heures (soit 15 heures à Paris). Arrivé dans le
hall de l'aéroport, je me dirige vers une cabine téléphonique.
« - Allô! Ambassade de France?
- Oui! C'est bien ici! Qui désirez-vous?
- Le Service de la CooDération. s'il vous Dlaît ?. . .
- Ne quittez pas!
.. ....
- Oui? Ici, le Service de la Coopération. Que puis-je pour vous?
- Bonjour Madame. Je suis à l'aéroport d'Alger. Je suis Joseph
Durand. Je voudrais parler à Monsieur l'Attaché.
10Comment devenir un Coopérant en Algérie?
- Désolée, Monsieur l'Attaché n'est pas là. Il est à Oran. Une ré-
union avec les coopérants y est prévue pour demain soir. Il vaudrait
mieux le voir là-bas!
- Ah bon! Il faut que j'aille à Oran !? Je n'avais pas prévu cela,
mais puisqu'il le faut... Merci, Madame. »
Pris au dépourvu, je n'ai même pas eu la présence d'esprit de de-
mander l'heure et le lieu à Oran. Pour la secrétaire, c'était évident.
Il est 14 h 15. « Mon vieux, il faut que tu partes à Oran. Il n'y a pas
de problème puisque Oran n'est qu'à 500 km d'Alger. De toute fa-
çon, tu n'as pas à t'en faire, l'avion sera vide dans un pays désert
comme l'Algérie. » C'est du moins ce que je pensais.
- Monsieur, où est ce qu'il faut prendre l'avion pour Oran? de-
mandé-je à un Algérien à côté de moi.
- Il faut aller à l'aéroport national, celui des lignes intérieures. C'est
à 200 mètres.
Je sors et me rends à l'aéroport national pour prendre un billet pour
Oran. Vu la queue, il me faudrait deux heures pour accéder au gui-
chet ! Je prends mon mal en patience. À 15 h 30, je suis devant le gui-
chet, caché par un terminal sur lequel une jeune fille tape.
« -Un billet pour Oran, s.V.p.
- Êtes-vous résident?
- Non, je suis en coopération et je viens d'arriver de Paris.
- Il faut alors payer en devises.
- Ce n'est pas grave, je paierai. »
Pendant que je lui épelle mon nom et prénom, le terminal tombe en
panne.
« - Monsieur, le terminal est bloqué, il faut attendre. De toute façon,
les vols pour Oran sont complets. Revenez demain.
- Je ne peux pas; je dois absolument être demain de bonne heure à
l'Université d'Oran. Qu'à cela ne tienne, donnez-moi un billet ouvert
et je m'inscrirai sur une liste d'attente.
- Comme vous voulez! »
Elle prépare le billet et me demande de payer en francs français.
Je lui donne ma carte Visa.
« - Monsieur, il faut payer en argent liquide.
- Mais je n'en ai pas! Je viens de changer mes devises. Voici ma
déclaration avec les chèques de voyage. »
Pendant ce temps, le terminal est toujours en panne, et derrière moi
la queue s'allonge comme un serpent sans fin.
11Itinéraire du Dernier Coopérant Français en Algérie
« - Si vous n'avez pas de liquide, nous acceptons la carte American
Express.
- Mais je suis en Algérie, « République Démocratique Populaire
Algérienne », et il faut payer avec American Express, lui dis-je avec
un sourire las.
- Monsieur, faites vite, me répond-elle sèchement. Cela ne dépend
pas de moi, enchaîne-t-elle. »
En effet, la queue devient de plus en plus longue, et, en ce mois de
janvier, malgré la température fraîche à l'extérieur, une chaleur suffo-
cante et un air irrespirable règnent dans l'agence. Je lui donne ma carte
qui ne me quitte plus depuis un voyage en Europe de l'Est où elle au-
rait pu m'éviter quelques déboires; c'est alors que je me suis dit: « Si
tu vas dans un pays socialiste, aie sur toi des dollars et ton American
Express. »
Il est 16 h 30. Une heure pour avoir mon billet! À cette allure, et vu
la queue, le dernier aura son billet dans une semaine. Le billet dans la
main, je me fraie un chemin dans l'agence pour arriver à sortir et
cours vers le tableau d'affichage. Le vol d'Oran est à 16 heures. C'est
raté. Le suivant est affiché pour 21 heures.
Je me rends au guichet d'enregistrement, celui censé être pour
Oran. Devant, une foule est déjà là, dans ce qui est supposé être une
queue, pour s'inscrire sur la liste d'attente. Je donne des coups de
coude à droite et à gauche pour pouvoir avancer, mes bagages à une
main et le billet dans l'autre - heureusement que j'avais prévu une va-
lise légère - pour réussir enfin à m'inscrire sur la liste d'attente où fi-
gurent déjà des dizaines de noms. Vu le nombre d'inscrits, je me
dis: « Mon vieux, ton Algérie, tu pourras l'oublier. Si c'est ainsi à ton
arrivée qu'en sera-t-il à ton départ? Mais, tu es embarqué, vas-y jus-
qu'au bout. Et surtout ne bouge plus de ta place, sinon adieu Oran! »
Je suis resté debout, immobile, au sein de la foule, sans oser bou-
ger. À 20 heures, un agent d'Air Algérie apparaît à l'horizon, des
cartes d'embarquement à la main, poursuivi par de nombreuses per-
sonnes qui essaient de le soudoyer pour en obtenir une. À peine arrivé
au comptoir d'enregistrement, les voyageurs, peu nombreux, ayant
des billets confirmés « O.K.» avancent, au milieu de la foule, l'un
derrière l'autre, d'une façon relativement bien ordonnée, et reçoivent
chacun leur carte d'embarquement. L'agent enchaîne aussitôt sur la
liste d'attente, appelant au milieu d'un vacarme et d'un bruit assour-
dissant chaque inscrit par son nom. Arrivé à un nom inaudible, il lui
12Comment devenir un Coopérant en Algérie?
passe la carte d'embarquement et disparaît sans rien dire. «C'est fini.
Il n'y a plus de place. Pauvre imbécile, tu vas rester à l'aéroport d'Al-
ger. Laisse tomber ton Oran et ta coopération. »
Les gens autour de moi, eux aussi inscrits sur la liste d'attente de-
meurent immobiles comme des souches, comme si de rien n'était.
Pourtant, il n'y a plus de vol annoncé pour Oran. Il faut que je trouve
un hôtel pour dormir; mais les gens ne bougent toujours pas ! « Il doit
y avoir un vol pour Oran sinon les gens seraient partis! Aide-toi,
Dieu t'aidera, n'est-ce pas? », la voix de l'ange gardien qui, toujours à
côté ou devant, résonne pour me pousser à être patient.
Fatigué, ayant oublié ma faim, je discute avec un voisin dans la
queue qui me demande ce que je fais en Algérie.
- «Un coopérant français ?! », me répond-il, en me regardant d'un
air incrédule, tout étonné de me voir, là, parmi eux, partageant leur
sort et leur peine. Sur-le-champ, je n'ai pas compris sa réaction.
Je souris non fier de mon état. Il continue comme s'il regrettait sa
réaction:
-Normalement il y a un vol de nuit non annoncé afin que les pilotes
d'avion puissent se coucher à Oran, et de là ils feront le lendemain le
vol Oran-Paris. Je suis un habitué: je prends l'avion deux à trois fois
par semaine.
Là-dessus, nous nous sommes tus, attendant ce vol hypothétique
non annoncé. Il est 23 heures. Un agent d'Air Algérie se présente au
comptoir et presque sans lire la liste d'attente, donne une carte d'em-
barquement à toute personne qui lui tend son billet. Il est minuit. Le
miracle est arrivé: j'ai ma carte d'embarquement dans la main et, tout
le monde embarque, je ne sais comment, puisque du coup il n'y a
plus personne dans la queue!
Je pars pour Oran entraîné au gré du Destin! «La Providence te
conduira! », comme si mon ange gardien était furieux de mon scep-
ticisme. Après tout, je suis dans le pays du Mektoub 1(C'est écrit I)
Dans l'avion, plein, je m'assieds à côté d'un jeune algérien, âgé
d'une trentaine d'années, lisant El-Moudjahid, un journal algérien
francophone. Après le décoHage de l'avion, et une quinzaine de mi-
nutes de silence, j'engage la discussion: j'apprends qu'il est Inspec-
teur des impôts à Bir-El-Djir, village à l'Est d'Oran et qu'il prépare,
sous la direction d'un coopérant moyen-oriental, sa thèse en Droit à
l'Université d'Oran, université où je suis affecté! Je lui pose les
questions que toute personne, non préparée et prise au dépourvu, arri-
13Itinéraire du Dernier Coopérant Français en Algérie
vant pour la première fois dans une ville aurait posées: où se loger?
dans quel restaurant manger? où prendre un taxi? ...
L'avion atterrit à Oran à 1 h 30 du matin. Mon voisin me propose
de l'accompagner dans sa voiture. Tout heureux de sa proposition, je
monte dans sa vieille 4L, montée en Algérie. Il roule vers Oran. Devi-
nant que je ne tiens plus debout, il m'invite dans un des rares restau-
rants encore ouverts à cette heure-ci, puis, sans que je le lui demande,
un inspecteur d'impôts qu'il est, il réussit à me trouver à 2 h 30 du
matin une chambre à Hôtel Murdjadjo, au centre d'Oran. Aprèsl'
l'avoir remercié de sa chaleureuse générosité, je me décide, quoi qu'il
arrive à rester dans ce pays. L'hospitalité et la gentillesse d'un inconnu
ont effacé d'un trait la fatigue de la journée. Ce pays est en effet éton-
namment insaisissable.
À peine monté dans ma chambre, je veux me laver. J'ouvre le ro-
binet du lavabo, aucune goutte d'eau n'en sort! Comme si l'eau
n'avait jamais coulé dans les tuyauteries. J'essaie le robinet au-dessus
d'une baignoire datant des années 50, pas d'eau non plus. Je remarque
dans le coin un petit bidon rempli d'eau. J'ai vite saisi que c'était pour
se laver.
Le lendemain, à 8 heures du matin, je prends un taxi pour l'Uni-
versité d'Es-Sénia, université qui se trouve, tout près de l'aéroport, à
une quinzaine de kilomètres du centre d'Oran. J'attends impatiem-
ment l'ouverture des bureaux. Je constate que les gens ne sont pas
matinaux. Il est 9 h 30 lorsque la secrétaire arrive; elle ouvre la porte et
me demande:
« - Que puis-je pour vous? »
Mes vêtements sont chiffonnés; sur mon visage, la fatigue n'ayant
pas disparu, je lui explique que j'arrive de Paris pour rencontrer le
Recteur. Comme attendrie par mon état, avec un bel accent français et
un sourire accueillant, elle me dit:
- Asseyez-vous, Monsieur, le Recteur ne va pas tarder. C'est une
chance pour vous qu'il ne soit pas au Ministère à Alger.
En effet, à 10 h 00, je suis reçu par Monsieur le Recteur. Ignorant
mon cas, il appelle le service chargé des coopérants et me prie de m' y
rendre.
À mon arrivée au service, une jeune femme, responsable du service
m'accueille:
- Monsieur Joseph Durand? En effet, votre dossier nous est par-
venu en novembre 87. Mais comme vous ne vous êtes pas présenté,
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