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De
207 pages
Les archives ont beaucoup à dire à la société mais elles n'aiment pas qu'on les maltraite. Pour qu'elles se livrent, il faut les apprivoiser, préserver leur support, capter leur discours et respecter leur origine. Mais parallèlement le temps s'accélère, les nouvelles technologies démultiplient les archives et les fragilisent en même temps. Au tournant du millénaire, dans cet environnement paradoxal d'une information fugitive et d'un besoin de mémoire tangible, quel est l'avenir de l'archive ?
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L'archive dans la société de l'information

1999 ISBN: 2-7384-8340-2

@ L'Harmattan,

Marie-Anne Chabin

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L'archive dans la société de l'information

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À mes parents

Chapitre 1

Le syndrome d'Épaminondas

« Le temps ne fait rien à l'affaire », chantait Georges Brassens dans un autre contexte. Ici, en revanche, le temps fait à l'affaire...

Les prostituées intéressent-elles l'Histoire?
Au début des années 1980, dans une grande ville de province, un archiviste prépare son départ en retraite d'un service d'archives qu'il a dirigé pendant de longues années. fi s'agit de mettre un peu d'ordre dans ces tas de liasses qui dotment ou traînent sur les rayons du «dépôto», délaissés ou oubliés par les classements et rangements successifs. C'est ainsi qu'un magasinier reçoit l'ordre d'éliminer quelques dizaines de dossiers de prostituées datant de la fm du siècle dernier. Comment? Détruire ainsi, froidement, les sources de l'Histoire, celle des couches les plus défavorisées de la société! C'est vrai que le fait se passe plus de cinquante ans après que les historiens Marc Bloch et Lucien Fèbvre ont créé l'école de pensée et la revue « Annales d'histoire économique et sociale », en 1929. Depuis lors, l'histoire des mentalités a _largement concUlTencé l'histoire événementielle; la bibliographie sur l'histoire des différentes couches de la société, des mœurs, des femmes, des exclus, de la sexualité est consistante. Alors, la question se pose de savoir pourquoi ces dossiers ont été détruits. 9

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Tout d'abord, qu'y avait-il dans ces dossiers produits, rappelons-le, par l'administration de la Ille République? Il s'agit de dossiers de police, constitués systématiquement ou occasionnellement par l'exercice, au nom du préfet, de la police administrative du département, intéressant aussi bien le contrôle des hôtels, les loteries, les chiens errants, les annes à feu, que les prix de vertus ou la prostitution. On y trouve donc des fiches relatives à l'identité des prostituées, de la correspondance et des rapports relatifs à leurs activités. En fait, rien que de très administratif: mais les archives, qui se taisent quand on les brutalise, acceptent de se raconter quand on sait les séduire. Et elles disent autre chose que ce qu'on lira dans la presse ou dans la littérature, que l'on verra au cinéma ou écoutera dans des interviews sur le même sujet. Elles sont essentiellement complémentaires des témoignages directs. Ensuite, sur le plan administratif: la destruction des dossiers con-espond à l'application de la réglementation en vigueur. En effet, le tri et la conservation des archives de préfecture sont régis par l'arrêté du 1er juillet 1921 portant Règlement général des Archives départementales. Dans la section «police administrative », l'arrêté prévoit une conservation de 10 ans des « Rapports et cOlTespondance concernant les filles soumises et la prostitution clandestine». Il est toutefois recommandé en note de conserver « les rapports d'ensemble et les pièces relatives à des incidents caractéristiques », recommandation observée dans l'exemple qui nous occupe. On notera avec un sourire (anachronique) que le Règlement préconise par ailleurs une conservation illimitée des dossiers des prix de vertu départementaux. Cette destruction aurait eu lieu en 1930, nul ne songerait à s'en fonnaliser. Mais, cinquante ans plus tard, cela peut prêter à interrogation. Pourtant, ce Règlement est toujours en vigueur. Certes de nouvelles circulaires sont venues amender ou compléter telle ou telle section, introduire de nouvelles procédures pour le classement et le rangement, mais sans que le texte de 1921 ait été officiellement déclaré caduc ou annulé. Car les nouvelles circulaires traitent des nouveaux documents, issus de nouvelles réglementations et de nouvelles institutions, qui se superposent aux anciennes. 10

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Bien sûr, un texte ancien doit être appliqué avec discernement, en tenant compte des « faits nouveaux» que sont les tendances de la recherche historique et le fait que le volume à conserver (un ou deux cartons) n'est rien en regard des mètres cubes de papiers répétitifs que l'on engrange trop souvent. Mais les hommes les plus doués de discernement n'en usent pas toujours avec discernement. Pourquoi cette anecdote? Parce qu'elle illustre bien la dimension « temps» de l'archive et de l'archivage, parce qu'elle montre combien la vie des archives est une chose relative. Il Y a d'abord les acteurs: ceux qui sont décrits, ceux qui écrivent, ceux qui gardent ou éliminent et ceux qui lisent, avec la personnalité de chacun qui n'est pas celle de l'autre; ensuite il y a les temps: l'instant des faits, celui où on les consigne, celui où on décide de garder ou de jeter, celui où on étudie le docwnent. On voit bien que celui qui décide de garder ou d'éliminer est le lien indispensable entre ceux qui ont créé l'archive et ceux qui l'utilisent. Le moment où cette décision est prise se doit aussi d'être en hannonie avec le moment où les archives ont été créées et le moment où l'historien va les utiliser. Ce qui choque dans cette histoire, c'est la distorsion entre les trois dates: la date des documents, la date de l'élimination et la date de l'utilisation potentielle. Au moment de l'élimination, les documents étaient peu ou prou librement communicables, le délai de respect de la vie privée de ces personnes plus que centenaires étant échu ou proche de l'être. Et même en considérant que ces dossiers comportaient des éléments encore confidentiels, la recherche historique y eût été possible. Il y a dans cette élimination, compte tenu du moment auquel elle intervient, comme une anomalie, qui cristallise un décalage entre l'action de l'archiviste et l'évolution du monde qui l'entoure. Il n'y a pas à pleurer sur ces dossiers: tant d'autres ont été perdus, tant d'autres, aussi attrayants pour des historiens, ont été conservés et n'ont jamais été consultés, et peut-être ne seront jamais consultés. Mais on peut s'inteIToger sur la nature exacte de ce décalage, sur sa reproductibilité. Il

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La démonstration du hiatus entre le temps présent et l'archive comme trace du temps passé ne concerne pas que la première grande fonction des archives, à savoir le fait d'être source de l'Histoire; elle vaut également pour l'autre grande valeur des archives que sont la défense des droits du citoyen et l'accès à l'infonnation.

Qui sont les transfusés

?

L'affaire du sang contaminé qui éclate à la fin des années 1980 bat son plein en 1991-1992. Plusieurs hémophiles ont déjà remporté des procès en indemnisation, Maîtres Vergès et Dupont-Moretti ont déposé une plainte contre trois anciens ministres; les docteurs
GatTetta et Allain sont condamnés. Toute la société est en émoi
1.

Le 15 décembre 1992 une circulaire du ministre de la Santé prescrit à tous les établissements de santé publique, publics et privés, de rechercher dans leurs dossiers médicaux les coordonnées des personnes transfusées entre 1980 et 1985, afm de leur proposer un test de dépistage du sida. C'est une décision politique et administrative. Elle méconnaît la réalité des archives médicales. L'organisation des archives hospitalières varie notablement d'un établissement à l'autre et, compte tenu du manque de moyens si souvent dénoncé, on imagine aisément que, là comme ailleurs, les archives ne sont pas la première préoccupation de la direction. Le dossier médical est en général établi au nom du patient mais: le patient a-t-il été hospitalisé ou est-il venu en consultation? Dans ce second cas, il n'y aura pas forcément de dossier mais seulement une fiche ou l'inscription dans un registre. Comment le dossier est-il classé? Au nom du patient (au nom patrimonial pour les femmes mariées), à la date d'entrée à l'hôpital, à la date de sortie, ou encore à la date de naissance? Y a-t-il un classement particulier pour chaque service de l'hôpital? Et si le patient est passé par plusieurs
1 Les faits soulignés ici se bornent à un événement de l'année 1992 et sont complètement déconnectés des nouveaux procès instruits en 1999 sur l'affaire du sang contaminé. 12

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services? Et s'il fait plusieurs séjours à l'hôpital, aura-t-il plusiems dossiers? Et quand la salle d'archives est pleine, que fait-on des dossiers les plus anciens? Mais qu'est-ce qu'un dossier ancien? Celui d'une personne décédée? Dieu merci tout le monde ne décède pas à l'hôpital et comment prévenir lors d'un décès tous les établissements hospitaliers où le défunt a séjomné (à supposer qu'on en possède la liste) ? Celui d'une personne centenaire, mais ne faut-il pas penser aux épigones de Jeanne Calment? Celui d'un patient atteint de maladie bénigne mais qui le sait? Le fait est que le volume des archives médicales s'est accru de façon quasi exponentielle depuis les années 1950, du fait d'un plus grand nombre d'hospitalisations mais surtout par suite de la diversification des documents médicaux produits et conservés, c'est-à-dire, outre les pièces administratives et médicoadministratives, les radios de divers fonnats, les comptes rendus d'examen et les protocoles opératoires, les encéphalogrammes, scintigraphies, électrophorèses, spirométries et autres scanners, sans parler des feuilles de températures et des fiches diététiques. Même si les résultats d'examen sont de plus en plus informatisés, le dossier médical est conservé sous fonne papier. La durée d'utilité des infonnations médicales fait que l'on doit conserver ces dossiers très longtemps, quelquefois (pour les maladies héréditaires) au delà de la vie du patient. La gestion des archives médicales est d'autant plus délicate qu'elle doit parfois répondre à l'urgence et qu'il peut s'agir de vie ou de mort. Quand les dossiers ne sont pas classés par patient, il existe un fichier nominatif qui pennet de naviguer entre les différents niveaux de classement. Dans la plupart des cas, on recherche un dossier par le nom du patient, plus rarement par pathologie. Le côté irréaliste de la question du ministre tenait à l'idée d'établir une liste de noms de patients à partir de rien ou à peu près, car le fait que le patient ait subi une transfusion ne constitue pas un critère logique pour le classement des dossiers. C'est ainsi que les responsables d'hôpitaux n'ont pas été en mesure de répondre à la lettre à la circulaire ministérielle. En mars 1993, 13

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alors qu'un décret vient, plus raisonnablement, de demander aux établissements hospitaliers d'ouvrir une permanence d'accueil aux transfusés, le directeur de l'hôpital de Mayenne explique à OuestFrance son désatToi devant le « chantier monstrueux» que suppose l'identification des patients: «Chez nous, ça représente quelque 15 000 dossiers au total. Même si on avait l'argent pour recruter du personnel supplémentaire, se poserait encore le problème de la discrétion. Ces dossiers médicaux ne sont pas à mettre entre toutes les mains »2. Par ailleurs, il estime que les personnes contaminées au début des années 1980 sont déjà malades donc connues. Et puis, avec la mobilité de la population, combien de patients résident encore à la même adresse? Et le médecin de conclure que ce sera «l'occasion de mener une réflexion plus approfondie sur notre système d'archivage». Cette remarque trahit un décalage dans l'ordre logique des choses. Au lieu qu'un archivage bien pensé aide à la recherche des informations demandées par le ministère, c'est l'impossibilité de répondre à une demande qui conduit à réfléchir au système d'archivage. Le caractère titanesque de l'entreprise de recherche d'archives jure avec la naïveté de la demande ministérielle. Est-ce la même fatalité que celle qui veut que l'on attende qu'il y ait trois morts à un catTefour avant d'y installer un stop ou un feu tricolore? Dans le pire des cas, l'hôpital se contentera d'établir un fichier nominatif des nouvelles personnes transfusées mais, au point où en est l'affaire, la question ne reviendra pas deux fois. Et puis, dans la mesure où le virus ou l'acte médical qui sera incriminé demain n'est pas encore découvert aujourd'hui, ce fichier sera-t-il utile demain ? Pour les optimistes pressés, demain, avec l'infonnatisation des dossiers médicaux, il suffIra de lancer une requête dans l'ordinateur pour recenser tous les documents comportant le mot «transfusé» ou « transfusion» et le tour sera joué. Bref: si on ne raisonne que sur cette recherche des transfusés, c'est. à-dire sur une demande sensible et irréfléchie, pour organiser les
2 Ouest-France, édition Sarthe-Sud du 24 mars 1993, p 6

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archives médicales, on risque bien de bâtir quelque chose qui satisfasse au passé et non à l'avenir. Or les archives, si elles appartiennent au passé, c'est bien l'avenir qu'elles ont à satisfaire. Sinon, à quoi serviraient-elles?

Il était une fois Épaminondas... Les deux démarches de mémoire que l'on vient d'analyser, l'une très locale et fmalement anecdotique, l'autre grave et nationale, soulignent toutes les deux cette difficulté, si pressante quand on traite d'archives, d'être en phase avec la réalité. Ce déphasage ou décalage revêt des fonnes aussi diverses que les archives elles-mêmes de sorte que si l'on s'en tient à l'objet des archives en cause, on ne reconnaît pas ce caractère sous-jacent: action opérée dans un temps qui n'est pas le sien sans calculer les nouvelles coordonnées ou les concordances des objets considérés, projection dans un autre temps de données actuelles sans mise en perspective de l'environnement inhérent au temps considéré. Le phénomène une fois identifié, il est bon de le nommer afm de l'examiner plus à loisir. Je l'appellerai « syndrome d'Épaminondas» en souvenir d'un conte que nous lisait la maîtresse à l'école primaire. Épaminondas était le fils unique d'ooe femme dont la famille venue d'Afrique vivait en Louisiane et qui lui donna fièrement le nom d'un général grec.3 L'enfant avait l'habitude d'aller souvent voir sa marraine à la ville et celle-ci lui faisait toujours un cadeau. Un jour, elle lui donna un morceau de gâteau de Savoie: «Tiens le bien serré, lui dit-elle, ne le perds pas». Et Épaminondas fenna si bien son poing que lorsqu'il aniva chez sa maman, le gâteau était en miettes. Le petit garçon dut expliquer que c'était là le gâteau de la marraine: «De
3 «Épaminondas et sa Marraine. Conte nègre» dans Comment raconter des histoires à nos enfants. Quelques histoires racontées par Sara Cone Bryant, de New-York, traduction de Mme Elisée Escande, librairie Fernand Nathan, 2e série, 12 éd. 1911, pp 84-88. Conte réédité en 1996 aux éditions du Père Castor. 15

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ma vie ! Qu'est-ce que tu as fait du bon sens que je t'ai donné à ta naissance? Quelle manière de porter un gâteau! fi faut l'envelopper proprement dans un papier fm et le mettre dans la coiffe de son chapeau. Tu comprends? » Quand l'enfant retourna chez sa marraine, elle lui donna une motte de beurre :trais. Le petit garçon, discipliné, fit comme lui avait indiqué sa maman et rentra chez lui, bien droit, le beurre soigneusement placé sous son chapeau. C'était l'été et le soleil était chaud; le beUITe avait fondu sur son visage. Et la mère, catastrophée, d'expliquer patiemment que lorsqu'on transporte du beUtTe« il faut l'envelopper avec des feuilles fraîches, bien serré, et le long du chemin le tremper dans le ruisseau, le tremper encore et encore et puis après le prendre dans ses mains et l'apporter à la m31son ». La fois suivante, la marraine lui ofmt un petit chien. Après un bain forcé, l'animal arriva presque mort à la maison où Épaminondas apprit la manière d'emmener un petit chien: prendre une longue corde, en attacher un bout au cou du chien, mettre le chien par terre et prendre l'autre bout de la corde et traîner le chien derrière soi. Quelques jours après, la marraine le gratifia d'un pain frais et vous imaginez la suite... La colère de la mère éclata: « Tu n'as point de bon sens, tu n'en as jamais eu et tu n'en auras jamais point. Tu n'iras plus chez ta marraine, c'est moi qui irai ». L'histoire d'Épaminondas illustre à merveille le phénomène de décalage temporel et environnemental que l'on rencontre dans la gestion des archives. Les consignes sont très précises, mais au moment où l'on doit les mettre en application, l'objet auquel elles sont censées se rapporter a changé. En fait, elles sont trop précises dans la mesure où elles disent comment aurait dû se passer ce qui s'est passé autrement, tout en supposant que ce cas précis se reproduira, sans chercher à envisager un cas plus général, sans expliquer le pourquoi des instructions. On peut aussi remarquer un décalage entre recommandations de la mère et l'absence, le l'inadéquation des conseils de la marraine (<< tiens serré»). Aucune des deux femmes n'a une vue 16 le détail des vague, voire le gâteau bien globale de la

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situation et l'enfant, après sa première erreur, n'en parle pas à sa marraine et ne lui demande pas caution pour son prochain transport. Il serait certainement instructif de procéder à la psychanalyse de ce conte et notamment des rôles respectifs de la mère et de la matTaine mais ce n'est ni le sujet du livre ni la compétence de l'auteur. Si l'on se place du point de vue d'Épaminondas, il semble que l'enfant, dans sa grande innocence, confonde la désignation de l'objet précis (gâteau, chien, beUtTe) avec une catégorie générique qui serait « cadeau de la marraine» d'où ses erreurs successives alors qu'il met beaucoup d'application à bien suivre les instructions reçues. Conforté par le discours de sa mère, l'enfant reste dans un raisonnement très étroit: son système de références se limite à un «mode d'emploi» absolu, le dernier en date, et à l'objet qu'il détient à un moment donné; il établit tout naturellement un lien entre les deux., sans se poser la question de la pertinence de ce lien, de l'adéquation du mode d'emploi avec l'objet du moment, de l'existence éventuelle d'autres modes d'emploi, de la différence de l'objet du moment avec l'objet qui a occasionné le mode d'emploi. Épaminondas agit sans que la relativité des choses influe sur son comportement, comme si tout se passait dans une unité de temps et de lieu. À partir du moment où, d'une part, les archives sont créées dans un temps passé (lointain ou récent) et dans le contexte de ce temps, et où, d'autre part, elles sont utilisées dans un autre temps (actuel ou futur) et dans le contexte de cet autre temps, le syndrome d'Épaminondas est enclin à se manifester. Nous essaierons de voir dans la suite de ce chapitre ces différents aspects aux différents niveaux d'intervention dont les archives font l'objet: sélection en vue de la conservation, classement et analyse des archives, mais aussi production des documents.

La farandole

des émetteurs

Traditionnellement, les opérations de collecte d'archives suivent des circuits réguliers ou pragmatiques dans le cadre d'un réseau administratif éprouvé: ministères, services préfectoraux et 17

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départementaux, services communaux. Les documents sont transférés au service d'archives par lots, soit parce que le pli a été pris de verser ses archives tous les ans ou tous les trois ans, soit parce qu'on déménage, soit parce qu'on a des problèmes de place (de plus en plus fréquents), soit qu'une personne les réclame au nom du droit d'accès aux archives, soit encore qu'on s'entende sur le fait que le temps est venu qui fait que tels documents sont mieux à leur place dans un service d'archives que dans l'institution qui les a générés. Finalement, c'est très simple: les producteurs, «émetteurs» ou « fournisseurs », sont connus du service d'archives qui peut dès lors réactiver un lien distendu ou réguler un flux iITaisonné, qui avec la direction de l'administration générale du ministère de l'Agriculture, qui avec la direction départementale de l'action sanitaire et sociale ou les services techniques de la mairie. Il se dégage de ce constat un sentiment de stabilité des producteurs d'archives, garant de la constitution d'une mémoire équilibrée de la collectivité. Pourtant, quand on lit le Journal officiel de la République française, quand on lit quotidiens et revues, et même quand on trie le contenu de sa boîte aux lettres, on doit se rendre à l'évidence: chaque jour se créent de nouveaux organismes, de nouvelles institutions, de nouvelles entreprises, de nouvelles associations dont l'activité concerne la société ou une fraction de la société et qui, pour mener à bien l'objectif qui a présidé à leur création, produisent des contrats, des comptes rendus, des plaquettes, des correspondances qui sont autant d'archives potentielles. Que deviendront-elles? Est-ce qu'elles intéressent vraiment la mémoire collective? Est-il prévu de les conserver? Ainsi, à côté des ministères dont, malgré quelques fusions, créations ou changements de nom, on perçoit la stabilité, on a vu s'épanouir et se créer de nombreux établissements publics nationaux. On en dénombre aujourd'hui plus de cinq cents dont certains ont pris le relais d'institutions plus anciennes: Opéra de Paris, Grand Louvre, Institut national de la propriété industrielle (INPI), Institut national de la recherche agronomique (INRA), établissements publics d'aménagement des villes nouvelles, etc. 18

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Il Y a les grandes entreprises publiques, comme La Poste et France Télécom, sorties en 1991 de la cuisse du ministère des Postes et Télécommunications; il Y a les sociétés d'autoroutes, les grandes écoles et les universités, les commissions nationales en tous genres, les offices d'HLM, les hôpitaux, les caisses de retraite, la ou les télévisions publiques, et tant d'autres instances fonnant une kyrielle d'émetteurs d'archives qui, sans appartenir à l'administration traditionnelle, gravitent autour d'elle à des rythmes variés et en dessinant un cercle toujours plus large. Au delà des organismes détenteurs d'une portion de l'autorité publique ou fonctionnant avec des fmances publiques, se multiplient aussi les groupements d'initiative privée qui, souvent dans le domaine social et culturel, mènent des actions qui concernent la vie des gens et intéressent la collectivité. Peut-on imaginer d'écrire demain l'histoire de la société française des années 1990 sans parler de Médecins sans frontières, de la Ligue contre le cancer, de la Ligue des droits de l'homme, des instituts de sondage, ou des associations de consommateurs? Au plan local, une part non négligeable des finances publiques est gérée par des syndicats intercommunaux dont les plus anciens remontent à la fm du XIX: siècle (souvent pour gérer des questions d'adduction d'eau et d'assainissement) et que les lois de décentralisation ont encouragés. On compte aujourd'hui plus de 18 000 syndicats intercommunaux, soit un pour deux communes, syndicats à vocation unique (SIVU) ou à vocation multiple (SIVOM). Leur objet peut être modeste comme le ramassage des ordures ménagères ou les transports scolaires; il peut être plus ambitieux quand il concerne l'environnement et l'aménagement du territoire. Cette floraison d'émetteurs publics a son pendant dans le secteur privé: créations et suppressions d'entreprises et d'associations vont bon train. Le recours à la sous-traitance qui se développe allègrement vient compliquer le jeu d'identification des émetteurs et la farandole s'emballe. Cette instabilité contraste avec la notion de continuité que suppose la constitution progressive et régulière d'un fonds d'archives, 19

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accumulant au fil des années des séries logiques de documents, décrivant linéairement l'activité d'une institution ou d'une communauté. Par ailleurs, la constitution de la mémoire collective est en elle-même une activité publique qui s'appuie sur des lois. La loi, par défmition, revendique une certaine pérennité même si elle peut et doit prétendre à des évolutions. On se soucie naturellement de la conservation des archives des communes parce qu'il s'agit d'une institution ancienne (plus de deux siècles dans sa fonne actuelle et bien davantage pour certaines villes). Le document par excellence est le registre de délibérations communales, expression du fonctionnement démocratique de la communauté. Mais comment sont tenues les délibérations des syndicats de communes? Qui en assure la conservation? La présidence du syndicat est bien souvent tournante entre les maires des communes membres du syndicat et le maire ou son secrétaire repart avec son dossier dans sa commune: «Pour les années passées, voyez donc chez Dupont ou chez Durand, enfm peut-être plutôt chez Dumoulin qui a battu Durand aux dernières élections... ». Les archives de la radio-télévision donnent un autre exemple. Jusqu'à sa dissolution en 1974, l'ORTF (Office de radiotélédiffusion française) assurait la conservation de ses archives audiovisuelles qui représentaient la quasi-totalité des archives radiophoniques et télévisuelles du pays. En 1975, l'Institut national de l'audiovisuel (INA) prend la relève de cette mission. Avec l'arrivée des « radios libres» à partir de 1981, avec le lancement de la chaîne à péage Canal Plus en 1984, avec la privatisation de TF1 en 1986, avec la multiplication des chaînes câblées et thématiques, le paysage audiovisuel a complètement changé. Entre les héritiers de l'ORTF et la globalité des chaînes françaises le fossé se creuse. La loi du 20 juin 1992 sur le dépôt légal de la radio-télévision est appliquée depuis janvier 1995 et est gérée par l'INA: les sept chaînes nationales de télévision (TF1, France 2, France 3, Canal +, La Cinquième, Arte et M6) sont tenues légalement de déposer leurs programmes, de même que les cinq chaînes de Radio France. Les chaînes thématiques, les radios privées échappent à cette collecte. Où les sociologues et les historiens qui se pencheront demain (qui 20

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