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JE SUIS NEE SOUS UNE BONNE ETOILE

De
242 pages
La vie d'Ilona Lackova traverse le siècle, depuis son enfance en Slovaquie orientale, dans un village tsigane, jusqu'à ses périples dans le pays pour proposer la colorisation de photos, en passant par son activité d'auteur de théâtre, son diplôme à l'Université de Prague, son activité de fonctionnaire, sa fréquentation des plus hautes autorités. Récit fascinant de la vie d'une femme et plongée dans l'univers tsigane par un regard lucide et critique.
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Interface

Collection

Je suis née sous une bonne étoile...
Ma vie de femme tsigane en Slovaquie

La CoUection Interface, développée par le Centre de recherches tsiganes de l'Université René Descartes de Paris, est publiée avec le soutien de la Commission européenne. La diffusion de certains des titres de la collection en Europe centrale et de l'Est est assurée par une aide du Conseil de l'Europe. Les vues exprimées dans le présent ouvrage sont celles de l'auteur et ne sauraient engager ni la responsabilité de l'Éditeur, ni celle du Centre de recherches Tsiganes de l'Université René Descartes et de ses groupes de travail (historiens, linguistes, pédagogues...)

Directeur de la Collection Interface: Jean-Pierre Liégeois Secrétaires de rédaction: Astrid Thorn Hillig, Alice Bialestowski

Titre original: Narodila jsem se pod St'astnou hvezdou Couverture: Emmanuel Gonnet I Desartes Photo d'Irena Stelhi : Ilona Lackovâ, 1984 PAD: Frédérique Vilain, GD Infographie

@ Copyright 2000 Centre de recherches tsiganes L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

ISBN: 2-7384-8756-4

Ilona Lackova

Je une bonne

. , SUIS nee

SOUS

étoile...

Ma vie de femme tsigane en Slovaquie

Récit recueilli par Milena Hübschmannova
Traduit du tchèque par Frédéric Bègue

Centre de recherches tsiganes
.

L'Harmattan

Milena Hübschmannovâ, née en 1933, a suivi des cours de langue indienne à l'Université Charles de Prague. C'est en commençant J'étude d'une autre langue de l'Inde, le romani, dans les familles et les quartiers tsiganes, qu'elle a rencontré Ilona Lackovâ, en 1954. Depuis ce moment elles sont restées de proches amies. En 1976 Milena Hübschmannovâ a commencé à enregistrer le récit de la vie de Ilona Lackovâ. Dès qu'il leur était possible de se rencontrer, soit à Presov soit à Prague (ces villes sont distantes de 500 km) le travail d'enregistrement se poursuivait. Après huit années Milena Hübschmannova a commencé à sélectionner des passages dans les centaines et les centaines de pages de transcription des enregistrements. Puis eIJe a traduit du romani en tchèque les morceaux choisis et réalisé le travail de montage du texte. Ilona Lackovâ est une excellente narratrice et le travail de montage était facile. En I9861'ensemble a été terminé, prêt pour une publication, mais sous le régime communiste il était impossible de trouver un éditeur qui accepte de publier un livre donnant un témoignage tsigane authentique, incompatible avec ce que les autorités souhaitaient entendre. Après 1989 ce fut le développement d'une économie de marché ainsi que la montée du racisme anti-Tsiganes qui a effrayé les éditeurs face au projet de publication d'un livre concernant les Rom. Ilona Lackovâ est née en 1921. Elle donne encore des conférences au sujet des Roms pour les enfants des écoles, et elle continue d'écrire des histoires. Milena Hübschmannova enseigne la langue et la culture tsiganes à J'Université Charles de Prague.

Préface
Milena Hübschmannowi
À chaque fois que je recommence la rédaction de cette préface, je sombre à la moitié. Qu'ai-je à dire sur les Roms qu'Elena Lackova n'ait déjà mieux raconté dans le récit de sa vie, fondé sur sa propre expérience de femme rom ? Si je m'attelle à la tâche à nouveau, c'est pour retracer au moins les circonstances de la naissance de ce livre. Quand je suis allée chez Elena pour la première fois, j'étais une étudiante en hindi fascinée par la ressemblance de la langue romani avec ses sœurs linguistiques, bien qu'elle se soit égarée à des milliers de kilomètres et à des milliers d'années de son ancienne patrie indienne. À cette époque, aucune institution n'assurait l'enseignement de la langue romani. Ce n'est qu'à partir de 1976 que l'École des langues de Prague s'en est chargé, dans la clandestinité. Et ce n'est que depuis 1991 que le romani constitue un domaine universitaire à part entière au sein de la faculté des Belles-lettres de l'Université Charles de Prague. J'ai appris le romani grâce aux Roms que je rencontrais dans les rues de Prague. Leurs familles me confiaient avec amour et complaisance les trésors de leur culture -le romipen. Au nombre de ces trésors figurait la légende d'Ilona Lackova (Elena est son nom officiel, Ilona - ou Ilonka - est son nom romani), dont la seule évocation scintillait comme une étoile d'espérance, qui guidait le peuple rom hors du cercle vicieux de l'incompréhension entre les Roms et les gadjé. Lackova a écrit la première pièce de théâtre romani, elle l'a répétée dans sa cabane, au village tsigane, avec les membres de sa famille. Les journaux parlaient d'elle avec admiration, elle avait tiré le romipen de la gangue du mépris et de l'ignorance. Je suis allée à Presov en stop. Il faisait nuit à mon arrivée. Dans mon humble romani bégayé, j'ai demandé aux premiers Roms venus de m'indiquer où habitait Lackova. Ils m'ont conduite sous ses fenêtres. L'une d'elles était allumée, au rez-de-chaussée d'une vieille bicoque. Mes nouvelles connaissances ont toqué à la vitre. À la question "K'oda - Qui c'est ?", ils ont répondu: "On t'a amené une fille," et ils se sont éloignés. Une jeune femme au teint très sombre est venue m'ouvrir, elle me semblait incroyablement belle. Elle m'a fait signe d'entrer dans sa cuisine. Leur appartement se composait d'une cuisine et d'une petite chambre. Quatre enfants dormaient dans la chambre. Son mari n'était pas à la maison. Il y avait de la paperasse étalée sur la table de la cuisine. Ilona ne m'a pas demandé d'où je sortais ni pourquoi j'étais venue. Elle m'a tout de suite
demandé: "Na sal bokhalï ?

- Tu

n'as pas faim ?" Partie intégrante

du cérémonial

de

bienvenue romani. Sans même attendre la réponse, elle a commencé à gratter des pommes de ,terre. Alors - je me revois comme si c'était hier - je suis allée sans hésiter prendre un couteau dans le tiroir et je l'ai aidée à éplucher les pommes de terre. Ilona

se souvient aussi de ce moment. Elle me l'a commenté une fois: "Akorestar sam amare - Depuis cet instant, nous sommes sœurs." Je venais régulièrement chez Ilona. Seule, ou avec des amis. Je ne pourrais jamais faire le compte des nuits d'hospitalité que je lui dois. Elle m'emmenait voir les "villages tsiganes". Je n'ai revu une telle pauvreté que bien des années plus tard, dans les bidonviUes fangeux de Bombay ou de Calcutta. Ici comme en Inde, les "bien-nés" ne mettaient jamais les pieds dans ces "villages tsiganes", qui se blottissaient souvent au-delà du village, à l'orée du bois, ]à où les lois fascistes de l'État slovaque les avaient bannis. C'était un fouillis incroyable de cahutes de fortune, un fatras de matériaux incroyables, parfois de simples huttes en herbe - une fosse creusée dans ]a terre et recouverte d'un toit de gazon, comme une grande niche à chien - pas de plancher, mais de la terre battue, un sac tendu en guise de porte, il n'y avait souvent pas d'autre meuble que le fourneau. On buvait l'eau du ruisseau. Pas d'égout, pas d'électricité. Quiconque a grandi depuis sa naissance dans un véritable appartement ne peut pas se rendre compte à que] point manier une poignée sans la forcer,tourner un robinet sans en tordre lejoint ou tirer la chasse d'eau sans la casser n'est pas un "art inné". Si l'on maîtrise toute cette série de tâches, rudimentaires en apparence, qu'implique la vie en appartement, c'est parce qu'on les a apprises. Jour après jour, depuis son plus jeune âge. Un enfant entend combien de fois par jour, lorsqu'il essaie d'atteindre une clenche, d'ouvrir ou de refermer une porte, de tourner un robinet: "Ne claque pas ]a porte! Ne tire pas sur la clenche! Referme le robinet! Tu vas tout salir... Tu vas mettre du gras... Tu vas tout déchirer..." Les Roms ne disposaient pas d'un environnement matériel propice à l'enracinement et à l'entretien, au fi] des générations, de l'illusion de la pérennité des valeurs matérielles - cette conviction que défoncer le parquet, salir le papier peint des toilettes et oublier de ranger son linge dans une armoire sont des crimes plus grands que d'oublier de dire un mot gentil aux enfants, oublier de leur sourire spontanément, de joie, tout simplement parce qu'ils sont là. Alors, quand des recruteurs tchèques et slovaques grassement rétribués amenèrent en Bohême les premiers "Cikany" - une main-d'œuvre tsigane indispensable sur les chantiers de la reconstruction - quand les habitants des huttes en herbe se retrouvèrent logés dans les villas des Allemands des Sudètes, que l'on venait d'expulser, tous les Tsiganes se transformèrent aux yeux des gadjé en barbares, qui brisent les parquets, flambent la menuiserie et saccagent les appartements. Dans aucun village, les Tsiganes n'étaient "tous pareils", même pas dans "le pire". Il y avait toujours une, deux ou trois familles, qui essayaient à tout prix de se sortir de la misère effrayante des villages tsiganes. Les hommes gagnaient de l'argent en trimant sur des chantiers où personne ne voulait travailler. La famille épargnait dans lé but de se construire ou de s'acheter une maisonnette. Certains y sont parvenus. Mais combien d'entre eux en ont été empêchés, alors qu'ils le voulaient, et qu'ils en avaient les moyens? Les élites idéologiques de la société dominante étiquetaient les Roms de "citoyens d'origine tsigane", un "groupe social relevant d'une ethnie en voie de disparition et d'une culture réactionnaire", des gens qu'il fallait tirer des "indésirables concentrations de peuplement tsigane et disperser parmi les autres citoyens", pour mieux les rééduquer. Le décret numéro 502 par exemple interdisait aux Roms de construire dans les vi lIages tsiganes, parce que ceux-ci devaient être liquidés à l'horizon 1980. (II y a aujourd'hui plus de trois cents villages tsiganes en Slovaquie - certains sont de création récente situés en général à deux ou trois kilomètres des villages.) Ce décret stipulait en outre qu'une commune ne pouvait être peuplée à plus de cinq pour cent de "citoyens d'origine

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tsigane". Les Roms ne pouvaient s'installer en Bohême et en Moravie que dans le cadre du programme de dispersion. Des familles choisies, dans des localités choisies. À combien de reprises Lackova - et grâce à elle j'étais parfois présente - a-t-elle résolu le cas de familles désespérées, qui avaient investi leur argent durement gagné en construisant dàns le village tsigane, mais à qui on rasait au bulldozer la maisonnette à peine achevée, tandis qu'une amende pour "construction sans permis" engloutissait le restant des économies. Et lorsqu'un tsigane commençait à bâtir au village, muni d'un permis du Comité, national en bonne et due forme, des "malfaiteurs inconnus" venaient détruire la nuit ce qu'il bâtissait le jour - combien de fois en ai-je été témoin - tout simplement parce qu'il leur semblait inimaginable que les "blancs" eussent à souffrir un Tsigane parmi eux. En général, le Tsigane finissait par se rendre, faisait une croix sur l'argent dépensé et se retirait dans son village tsigane. Dans certains cas "Lackova gagnait". Mais même quand eUe remportait un procès, le plaignant rom n'osait pas se dresser contre la muraille de la haine "blanche". D'un côté, il y avait donc beaucoup de Roms qui voulaient sortir des villages tsiganes et qui en avaient les moyens, mais qui se voyaient forcés, dans le cadre de "la solution collective", de végéter dans la misère des villages tsiganes. De l'autre côté, il y avait tous ceux qui n'avaient pas l'intention de bouger ou qui n'en avaient pas les moyens, et qui étaient transférés de force dans des clapiers dont ils ne savaient que faire. Au total, tous les Tsiganes étaient accusés de saccager leurs appartements. Naturellement, dans les villages tsiganes où me conduisait Lackova, je n'ai pas ressenti seulement le choc de la misère. J'ai vécu aussi la transe. Une transe telle que n'en offre pas la société nonnale des gadjé, déracinée, institutionnalisée, ultra-rationnelle et ultratechnicisée. Une transe aux portes des "trois mondes". On y entrait par l'intermédiaire des contes romani, racontés dans une cabane bondée où les auditeurs, entassés les uns sur les autres, attentifs à l'éclat des désirs comblés, à la joie qui émanaient de la paix, de l'unité et de l'harmonie, vivaient ensemble la victoire du Bien sur le Mal. La nature surréaliste des autres mondes imprégnait les chansons, qui montaient infailliblement de l'une ou l'autre des cabanes. La beauté et l'harmonie des "trois mondes" emplissaient de respect, de sagesse et de la beauté du verbe romani, la vie quotidienne dans notre monde matériel. On percevait les racines profondes de la mutualité, de la solidarité et de la force de l'union jusque dans les bagarres bruyantes et florissantes de malédictions. Tel était le monde des Roms dont la vie était encore régie par le romipen -la tradition, la culture et la langue romani. J'ai souvent rencontré ces Roms grâce à Ilona Lackova. Quarante années d'une politique d'assimilation et de manipulation brutale ont passé comme un raid barbare dans les "trois mondes" romani. Une "opportunité historique" s'offrait aux "citoyens d'origine tsigane", à grand renfort de mots d'ordre criards et de quelques dispositions sociales: atteindre la terre promise, la prestigieuse société blanche dominante. Bien entendu, on n'y laissait entrer les Roms qu'à la condition de déposer à la douane leur langue - ce "charabia tsigane", leur ethnie - cette "culture attardée qui est un frein à la civilisation", leur conception de la famille, la solidarité communautaire, tout ce qui rappelait tant soit peu le "mode de vie tsigane". Il était interdit aux enfants de parler le romani à l'école. J'ai vu de mes propres yeux des instituteurs doués d'initiative qui encaissaient une amende d'une couronne pour chaque mot "tsigane". J'ai vu dans un orphelinat des enfants qu'on avait tondus à ras, parce qu'ils avaient parlé en tsigane. Le "retard mental" apparent de ces enfants tsiganes désorientés fortifiait le mépris traditionnel qu'ils inspiraient à leurs camarades blancs, ils se voyaient refoulés en masse dans les

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écoles spéciales. Naturellement, j'ai parlé aussi avec des instituteurs éclairés, qui apprenaient le romani en cachette et faisaient leur possible pour faire profiter leurs élèves tsiganes de la sainte vocation de l'école. (Une école qui se réclame de l'enseignement de Comenius, l'illustre "professeur des Nations".) L'un de ces instituteurs éclairés, monsieur Simek à Kezmarok, me disait: "Un enfant tsigane se sent à l'école comme chez une marâtre. Qui s'étonne alors qu'il ne veut pas y aller 1" Mais lorsque les enfants roms n'allaient pas à l'école, les assistantes sociales rappliquaient aussitôt, flanquées des flics et de leurs chiens-loups, pour les arracher à leur "environnement attardé" et les rééduquer "en hommes et en femmes socialistes". Jusqu'à peu, quatre-vingt pour cent des enfants des orphelinats étaient roms. Si les parents désespérés, armés parfois de couteaux, s'insurgeaient contre les forces de l'ordre, ils se retrouvaient incarcérés pour voies de fait envers un agent de l'autorité. Il en était ainsi dans les années cinquante, quand l'enfant incarnait la valeur la plus haute et la plus sainte de tous les Roms attachés au romipen traditionnel. Quand on bannissait la femme romani qui avait abandonné ses enfants, en lui crachant dessus. Quand un père qui avait bu son salaire confessait sa honte en la chantant en public. Il a suffi de deux générations pour renverser la famil1e, la communauté et la mentalité romani: de nombreuses mères, qui ont perdu leur culture romani sans avoir acquis àlle des gadjé, placent désormais leurs enfants en orphelinat sans qu'elles y soient obligées. Dans le sas de transition entre "un mode de vie ancien et attardé" et la "nouvelle société socialiste", les Roms ont dû renoncer à leurs honnêtes métiers traditionnels. Cette mesure touchait tout le monde mais elle accablait doublement les Roms parce qu'ils n'avaient pas les qualifications nécessaires pour exercer d'autres professions et devaient se contenter de travaux totalement non-qualifiés. Et même ces derniers représentaient un bouleversement épuisant, exigeant et souvent incompris de leur vie quotidienne, de leur rythme de travail, de leur savoir-faire et de leurs valeurs. Un musicien rom pouvait jouer comme Paganini, il lui fallait néanmoins "poser son archet et prendre une pioche" parce qu'il était analphabète, ne savait pas lire les notes et ignorait tout de Marx et d'Engels - il n'avait donc pas le profil pour passer des examens, ne serait-ce que pour devenir musicien de bar. Les vanniers et les forgerons devaient abandonner leur artisanat s'ils ne voulaient pas être considérés comme des "entrepreneurs privés, vestiges du capitalisme". Le droit au travail devenait souvent une contrainte insupportable et celui qui n'en usait pas repassait en ligne droite les portes du socialisme, jusqu'aux portes de la prison. Pourtant les Roms étaient nombreux, bien plus nombreux que les gadjé ne peuvent ou ne veulent l'admettre, à "rejoindre le monde du travail" et à "travailler honnêtement", pour reprendre la terminologie zélée de l'époque. Ils gagnaient leur vie, ils "s'intégraient", ils s'équipaient et s'efforçaient de prouver que les Tsiganes ne sont ni sales ni puants ni désordonnés ni dépenaillés, en adoptant les valeurs matérialistes les plus clinquantes possibles parmi celles que les gadjé leur avaient appris à respecter, voire à surestimer. Ceux qui maraudaient autrefois dans les champs de pommes de terre, poussés par la faim, ont fini par s'amender. Beaucoup se sont fondus parmi leurs voisins, leurs collègues ou leurs camarades gadjé. Ce qui est absurde, c'est que le régime démocratique actuel a sorti de prison les Roms qui n'avaient pas su ou n'avaient pas voulu profiter de leur droit au travail, pour les y reflanquer dès qu'ils reprennent la mauvaise habitude de voler, à la suite d'un licenciement, alors qu'il est quasiment impossible pour un Tsigane - dorénavant, un Rom - de trouver du travail. Si, de nos jours, les Roms aboutissent en prison pour des délits plus violents qu'avant

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- vol, escroquerie ou agression - n'est-ce pas la conséquence naturelle de cette floraison d'inscriptions du style: "Mort aux Tsiganes", "Les Vietnamiens au Vietnam et les Tsiganes en Inde", "Les Tsiganes au gaz", "On ne sert pas les Tsiganes", etc. ? Le pire, c'est que cette revanche qui est prise sur l'impuissance et sur la désorientation ne retombe pas seulement sur le dos des seuls coupables mais sur "l'autre camp" tout entier. C'est ainsi que se referme le cercle vicieux de l'antagonisme et de l'incompréhension entre la majorité dominante et une minorité qui se défend comme elle peut. C'est ainsi que le proverbe ancestral Rom Romeha, gadjo gadjeha - Le Rom avec le Rom, le gadjo avec le gadjo - pendant modéré au lieu commun gadjo du tsigane criminel et barbare - est utilisé pour décourager les personnes de bonne volonté, qui aimeraient parvenir à une compréhension mutuelle. En mille ans de présence sur le sol européen, les Roms n'ont jamais connu de transformations de la société des gadjé qui aient engendré une réelle égalité pour euxmêmes et pour leurs droits civiques, et Ilona Lackova non plus, malgré les nombreux changements de régime qui se sont succédé dans sa vie. Les Roms réagissent aux promesses d'un futur radieux - formulées par chaque régime dans sa propre phraséologie - avec une schizoïdie qui possède sa logique et sa raison d'être: ils essayent d'une part de profiter de ses promesses dans la mesure du possible - cela correspond au réflexe élémentaire de l'homme, ou même de tout organisme vivant, de ne pas se faire manger,
détruire ou ravager

- et de conquérir

ainsi, dans un ensemble global, une place déterminée

à l'existence, afin de faire valoir leur propre identité. D'autre part, instruits par l'expérience, les Roms n'apportent plus aucun crédit à ces promesses d'un futur radieux parce que c'est toujours contre eux que les retourne la société gadjo dominante, corsetée dans son ethnocentrisme et dans son complexe de civilisation supérieure. Ils sont encore moins enclins à voir dans ces promesses le symbole sacré de leur ralliement à l'État, avec lequel ils seraient pourtant bien heureux de s'identifier. Cette expérience historique codifiée dans le subconscient collectif conduisit Ilona Lackova à prêter une oreille attentive à l'appel des communistes: "Citoyens d'origine tsigane,joignez-vous à nous !" Dans les années cinquante, de nombreux communistes lancèrent cet appel en toute sincérité. Notamment parce qu'ils avaient combattu aux côtés des partisans roms lors du soulèvement national slovaque. Ils avaient pris le maquis ensemble. Ils avaient subi ensemble les avanies et les souffrances infligées par les miliciens de la Garde de Hlinka. Pour les Roms, cet appel était comme un baume passé sur les plaies affreuses de l'ère fasciste: les camps de concentration où périt un demimillion de Roms européens, la faim, la misère, les mauvais traitements dans les camps de travaux forcés, l'expulsion brutale des villages, l'humiliation, le sarcasme. Les soldats de l'Armée rouge - aux rangs desquels on comptait des Géorgiens, des Ouzbeks, des ressortissants de peuples non-russes - avaient cautionné la foi dans le communisme en entrant sans hésiter dans les "villages tsiganes", en embrassant les Roms, en faisant la fête chez eux, en les rassasiant de leurs vivres. C'était un comportement inaccoutumé de la part de "gadjé". Une marque de respect qui laissait les Roms pantois. Ceux qui avaient l'esprit large comme Ilona Lackova apprenaient alors qu'il existait en Union soviétique un théâtre romani - Romen, le premier et à l'époque le seul - et qu'on y publiait une littérature romani dans les années trente. Les reportages d'Egon Erwin Kisch rapportaient l'existence de kolkhozes romani prospères. Ilona correspondait avec R. Demeter, professeur de pédagogie rom de Moscou. Lorsqu'enfin le parti communiste,

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utilisant l'intelligence, les capacités et l'incroyable énergie de Lackova, lui offrit de parfaire son éducation et de se bâtir une situation exemplaire, afin qu'elle devînt "un modèle de citoyenne socialiste d'origine tsigane", la méfiance historique envers tous les régimes gadjé sombra à l'arrière-plan et Ilona se prit à espérer que le socialisme accepterait les Roms au nombre des siens. Je partageais la même espérance qu'elle dans les premières années de notre amitié. Nous considérions la misère des villages tsiganes comme "un vestige du capitalisme" (c'était vrai, en un sens), due à l'inertie des fonctionnaires, à des individus bornés et mal informés (c'était vrai, en un sens), à la mauvaise volonté de la police, à des entorses au socialisme qui seraient rapidement châtiées "d'en haut". Nous nous efforcions toutes deux d'informer le public et la société - dont nous étions convaincues qu'eIJe "s'appliquait honnêtement à réaliser les devises et les idées du socialisme sur l'égalité des personnes et des races" - de ce réseau de causes et de personnes responsables de la situation d'inégalité où demeuraient les Roms. Ilona, parce qu'elle avait connu la faim et la misère, s'efforçait en premier lieu de faire sortir les Roms de la boue et de la saleté des villages tsiganes. Quant à moi, je pressentais dès le début, mais sans en avoir clairement conscience, que le plus grand crime était la destruction de la langue et la culture romani, et qu'il ne se manifesterait que dans les générations à venir. Mon opinion était peut-être sentimentale car cette culture me donnait quelque chose que je ne recevais pas aiUeurs : une marque d'intérêt envers ma personne à la juste mesure de ce qui m'était agréable, une hospitalité désintéressée, sans charge de "revanche", un respect, auquel j'avais peut-être contribué moi-même en respectant les Roms, et puis les évasions dans ces dimensions fantastiques et surnaturelles que je n'avais jamais soupçonnées jusqu'alors... Il ne m'est jamais rien arrivé de fâcheux chez les Roms, je n'ai jamais été "volée" et personne ne m'a jamais refusé son aide lorsque j'en avais besoin. À l'époque, je pressentais donc plutôt que de savoir que l'effondrement d'une communauté qui veillait au maintien du respect et de la morale, ainsi que la perte d'une langue à laquelle s'attachait toute la culture orale, évocation quotidienne de la primauté de ces valeurs humaines, plongerait les Roms dans un vacuum culturel et éthique qui les conduirait tout droit en prison. Perdre ses valeurs ne signifie pas forcément accepter les valeurs d'autrui, comme les idéologistes du socialisme se l'étaient figuré. Au fil du temps, Ilona et moi avions progressivement constaté et compris que les gadjé n'ignoraient pas la culture romani par manque d'informations, mais parce que telle était J'intention idéologique du système, un ethnocide programmé dans le cadre du socialisme, planifié et réglementé au moyen de circulaires tant publiques que secrètes. Nous essayions d'autant plus de discréditer ce programme ethnocide. Cela nous valut à toutes deux l'étiquette de "nationaliste tsigane bourgeoise". Ce qui était assez drôle, car Lackova n'était pas une "bourgeoise" et moi je n'étais pas une "Tsigane". Cependant, je ne donnerais qu'une image grossière de la réalité si je ne précisais pas qu'en dépit de notre étiquette officielle, il s'est toujours trouvé des personnes courageuses, même parmi les communistes et les fonctionnaires, pour appliquer à leur échelle une certaine justice éthique ou ethnique: enquêter sur le placement d'un enfant en orphelinat et le rendre à sa famille, obtenir de haute lutte un cours de langue romani pour des instituteurs qui ne pouvaient pas communiquer avec leurs élèves, prendre le contre-pied d'une époque d'assimilation massive en autorisant un groupe folklorique romani, soutenir la parution d'un article "idéologiquement défaillant" qui démontrait la fonction sociale irremplaçable de la culture et de la langue romani, éditer dans la semi-clandestinité un recueil de poésies

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bilingue, punir un représentant des forces de l'ordre qui avait brutalisé des Roms sans raison, etc. C'étaient des gouttes d'eau dans le désert, mais elles relayaient à travers J'univers l'espoir diffus que l'homme connaîtra un jour un progrès éthique, et non plus seulement un progrès technique. À ces premières années de visites régulières succéda une époque où l'on ne se voyait plus, Ilona et moi. Ce n'était pas une question de différence. Je n'ai jamais ressenti la moindre barrière raciale ou ethnique entre nous. Il est vrai qu'Ilona se comportait parfois d'une façon qui m'était étrangère et ce n'est qu'avec le temps que je l'ai comprise, au fur et à mesure que je pénétrais son âme. Il me semblait par exemple farfelu de la voir se tartiner de crème pour s'éclaircir le teint alors que moi, je passais des heures en plein soleil pour noircir un petit peu. Je ne voulais pas croire qu'on pût nier son identité et contredire toute une vie d'engagement. Cela dénotait une insensibilité foUe de ma part, une incapacité à me mettre dans la peau du Rom qui ne vole pas, qui ne brûle pas les parquets, qui ne trafique pas, qui envoie ses enfants à l'école, qui travaille et qui pourtant lit tous les jours dans la presse que les Tsiganes - ou Jes Roms - volent, pillent, trafiquent, démolissent leurs appartements et s'abstiennent d'aller au travail, du Rom qui sent les regards méprisants des "blancs" coller à chacun de ses pas et qui peut lire à chaque coin de rue: "Mort aux Tsiganes". Mais Ilona faisait partie de ces Roms pour qui l'imitation du monde gadjo n'était qu'un refuge, une émigration purement temporaire. Elle revenait toujours à sa "romitude", avec le ferme désir de lui accorder une place au soleil. Si je ne voyais plus Ilona, c'était parce que j'étais trop occupée par ma famille et par mon travail, je ne pouvais plus m'évader à Presov comme au temps de mes études. Et pour Ilona, c'était pareil. Elle s'arrêtait parfois chez moi quand eIle étudiait par correspondance l'instruction et le journalisme à la faculté des Belles-lettres de Prague. Ensuite, nous ne nous sommes plus vues du tout pendant de nombreuses années. Mais la distance géographique et temporelle ne nous avait pas éloignées l'une de l'autre. En 1976, quand j'ai été contrainte de m'installer "à mon compte" - cela me convenait d'ailleurs - je suis retournée à Presov. J'y trouvais Ilona veuve. EUe était aussi à son compte en quelque sorte, puisqu'elle était retraitée. Elle travaillait pour l'usine Dopleta qui, outre le tricot sur commande, s'occupait d'agrandissement et de coloration des photos - des photographies de noce, de remise de diplôme, de fils en uniforme et de fiIles en robe de bal- un kitsch superbe! Ilona voyageait en autobus de village en village, avec des catalogues de modèle, et passait les commandes. J'ai recommencé à voyager avec elle, comme au temps de ma jeunesse, non pas en stop cette fois-ci mais dans une voiture avachie et pleine d'abnégation. Et Ilona racontait. Elle racontait des choses dont elle ne parlait pas du vivant de son mari. Rien de mal, juste une réflexion sans contrainte sur le bilan de sa vie. C'était fantastique et j'ai décidé de l'enregistrer. Nous avons enregistré des soirées entières, une semaine, dix jours, pendant lesquels je dormais chez elle, bien entendu. Au début; lorsque je posais le microphone devant Ilona, elle avait tendance à parler en slovaque. Elle parlait exceIlemment le slovaque, un slovaque cultivé, sans le moindre accent "tsigane". Son vocabulaire était très riche. Mais il y avait tout de même quelque chose qui clochait. Lorsqu'elle parlait en romani, le moindre mot, la moindre phrase, la moindre tournure témoignait de l'osmose entre son être et la réalité qu'elle décrivait. Pas un seul mot, pas une seule intonation n'était bruyante, superflue ou inopportune. Or, cela lui arrivait lorsqu'elle s'exprimait en slovaque - Ilonka, ne te fâche pas. Son slovaque

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était trop riche et truffé de redondances, autant à J'oral qu'à J'écrit. Il était même émouvant, par moments, lorsqu'Ilona mêlait aux tournures artificielles de la langue de bois politique ce style à l'eau de rose qui avait accompagné ses jeunes années. Cela avait son charme, mais "un charme de mauvais gré", qui aurait peut-être amusé un intellectuel, mais présentait une image réductrice d'Ilona. L'expérience me convainc de plus en plus que chez les Roms, la langue - "gadjo" ou romani - assure notamment la fonction de signal de commande de l'entrée du secteur "gadjo" ou romani de leur personnalité biculturelle. Il en va certainement de même pour toutes les populations bilingues. Le secteur romani est entretenu depuis des siècles ou des millénaires, le romipen s'y perpétue dans son harmonie et dans son bel ordonnancement. Le secteur gadjo accumule dans le chaos toute une série de valeurs engrangées sans avoir été assimilées ni suffisamment comprises, gonflées à l'extravagance par les complexes d'infériorité des Roms. Les Tchèques qui ne peuvent pas comprendre la langue romani, s'étonner de son tour empreint de respect et de correction, de sa justesse, de la pertinence de ses images et de ses métaphores, ne peuvent hélas juger le Rom que sur son tchèque intempestif. Il y a peu de Roms que je connaisse capables de réjouir l'oreille en parlant le tchèque comme le savaient leurs grands-pères, ou peutêtre leurs pères, en parlant le romani. Assimiler la grammaire et le vocabulaire d'une langue est peut-être l'affaire d'une génération, mais assimiler la dimension culturelle d'une langue étrangère est un processus qui porte sur plusieurs générations. Je pense que ceux qui sont le plus à plaindre, ce sont ces Roms qui ne savent plus parler le romani
-les pressions assimilatrices étaient excessivement fortes

- et qui

ne savent pas encore

s'exprimer en tchèque ou en slovaque. Or, comme je le pressentais déjà autrefois, l'appauvrissement Jinguistique entraîne un appauvrissement culturel et éthique. Les anciens contes romani ne se racontent pas en tchèque. Les paroles des chansons sont encore en romani, mais elles ne sont plus ce qu'elles étaient autrefois: une analyse réflexive, une confirmation de la légitimité de l'existence, un message insistant qui trouvait un écho dans la communauté, et réaffirmait ainsi son allégeance. L'assimilation d'une autre culture, dans ses dimensions les plus profondes, est plus complexe que l'assimilation d'une autre langue. En général, on assimile tout d'abord le prêt-à-porter culturel-la couche superficielle de la culture. Il faut considérer aussi les canaux de transmission de la culture aux Roms. À l'exception des mass média et notamment de la télévision, la culture des gadjé se transmettait par le truchement de ceux qui acceptaient de communiquer avec les Roms, à savoir ou bien des personnes ouvertes, exceptionneHes - ceux-là sont une minorité - ou bien des personnes situées aux marges de la société gadjo, et ces derniers transmettaient rarement le meilleur de la langue et la culture tchèques. Il est bien évident que ce que j'avance ne vaut pas dans la même mesure pour tous les Roms ni pour tous les Tchèques. Dès que l'on parle globalement de quelque groupe, nation ou peuple que ce soit, on aboutit toujours à une généralisation grossière. Mais ce modèle généraI a le mérite d'être fonctionnel et de laisser des marques concrètes, plus ou moins visibles, dans les situations spécifiques les plus diverses. C'est ainsi que ce modèle biculturel-la personnalité bilingue des Roms - a joué aussi dans le dialogue entre Ilona et moi. Je me sentais toujours plus libre, plus inspirée et mieux inspirée lorsqu'elle parlait en romani. Je ne lui ai jamais demandé bien sûr quel effet lui faisait mon romani, s'il ne manquait pas d'ampleur et ne lui était pas désagréable. J'ai enregistré le récit autobiographique d'Ilona, qui constitue en même temps un document ethnologique extrêmement intéressant, sur une période de huit ans, à raison

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de plusieurs visites par an. Je le recopiais au fur et à mesure à partir du magnétophone, et j'accumulais des pages, puis des fascicules entiers de textes en romani. Je revivais les transes du récit d'Ilona en le recopiant. Je sentais de plus en plus que je serais coupable envers Ilona, envers les Roms et envers tous les autres, si je ne transmettais pas moi aussi ce récit. J'ai préparé une émission radiophonique d'une heure à partir de morceaux choisis. Madame Dana Medricka racontait Ilona en tchèque. Bien que l'émission ait été diffusée la nuit - sur la P.M. - nous avons reçu de nombreuses réactions fort belles. Je me suis alors décidée, motivée en ce sens par la proposition de Mirka Priiusova, de faire de ce récit un livre. Ce qui n'était pas simple. En premier lieu, il m'était pénible de retirer quelque information que ce soit. Tout me semblait important pour la connaissance non seulement d'Ilona, mais surtout des Roms, de leur culture, de leurs habitudes, de leur mode de vie, de leurs sentiments et de leurs lieux communs. Il n'était pas facile de passer de la simplicité lapidaire de la langue romani au tchèque, et de conserver en même temps la capacité exceptionnelle qu'avait Ilona Lackova de manier sa langue maternelle, en exprimant entre les lignes le non-dit et l'indicible. Enfin, je craignais la réaction d'Ilona lorsqu'elle prendrait connaissance du manuscrit. Ne serait-elle pas contre la publication de certaines informations qu'elle m'avait confiées en privé? Ilona m'a ôté un poids du cœur quand elle a approuvé le manuscrit. Ce livre a été terminé en 1986.
Mi del 0 Del

bacht sast'ipen

o jilo phundralo achalïpnaske -the kamibnaske

Dieu donne bonheur et santé au cœur ouvert à l'amour et à la tolérance

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Milena Hübschmannovci et /lona Lackovci pendant une séance d'enregistrement, 1984. À droite sur le mur est accroché le diplôme universitaire d'llona Lackovd.

Note du traducteur Ilona Lackovâ, femme tsigane de Slovaquie, utHise pour désigner son peuple deux termes qui ne sont pas synonymes. Les Roms emploient le terme "Rom" et ses dérivés (rom, romani) pour se dénommer eux-mêmes et pour qualifier toute réalité interne à leur culture - tout ce qui relève de leur identité d'une manière générale. Les "gadjé" les non-Tsiganes - n'utilisent que le terme "tsigane", qui n'est pas un mot romani. Ce terme qualifie par ailleurs tout ce qui concerne les Roms dans leurs rapports avec les gadjé. n est entaché en Europe centrale d'une certaine connotation péjorative et peut désigner, dans la bouche d'un Rom, ce qu'il y voit de négatif dans sa propre culture. Nous avons bien sûr respecté cette distinction fondamentale dans la traduction, même si ces nuances ne sont pas évidentes, de prime abord, pour le lecteur français.

JO

Ilona Lackova faisant la réclame de ses images colorisées, 1984.

Ma famille
Bachtalo manus, so les hin lachi famil'ija Heureux qui a une bonne famille

J'avais une très bonne famille
Mon grand-père s'appelait Andrej et ma grand-mère Bora. Mon père s'appelait Mikulas et ma mère Maria. On m'appela Ilona parce que c'était à la mode. Sur les cinq fines nées cette année-là au village tsigane, nous étions trois Ilona. Mon père ne savait pas lire. Ma grand-mère l'avait pourtant envoyé à l'école, à cause de mon grand-père qui avait servi le comte étant enfant. Mais en première classe il fallait apprendre par cœur un petit poème. Une récitation en hongrois - les écoles de Slovaquie étaient hongroises à l'époque. Comme Papa ne savait pas sa récitation, le maître l'avait plaqué sur ses genoux et s'était mis à le fouetter avec sa baguette. Papa s'était enfui de l'école et n'y avait plus jamais remis les pieds. C'était un musicien hors de pair. Il était premier violon et jouait aussi de la viole, du cymbalum et de ]a contrebasse. À quatorze ans, il jouait déjà dans l'orchestre de mon grand-père. Nous étions dix enfants. L'aîné Jozko est né en Russie, il est mort à l'âge de dixsept ans. Du]ko, à l'âge de sept mois. Puis il y avait moi, Marusa, Tom'>,Hanusa, Adamko et Vilma. Les deux fines du premier mariage de Papa, Ema et Marga, vivaient aussi chez nous. À ma naissance, j'étais si noire que ma mère en fut horrifiée. Elle pensait que c'était de]a crasse. Elle a pris de ]a lessive et m'a teUement frotté ]e visage que j'étais paraîti] en sang. On m'entendait hurler dans tout ]e village tsigane. Ma grand-mère -la mère de mon père - est accourue en criant: "Mon Dieu, mais qu'est -ce que tu fais 1", et elle s'est emparée de moi pour me mettre à J'abri dans sa petite chambre. - "Mais ce bébé est affreusement noir," gémissait ma mère. - "À quoi t'attendais-tu? C'est un petit être romano." Ma mère était toute blanche, car eUe était Polonaise. Une orpheline de Varsovie. Sa mère était morte en couches et son père deux ans plus tard. Un oncle l'avait prise en charge. Lorsque]a guerre éclata, l'oncle fut appelé sous les drapeaux. Ma mère avait alors

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quatorze ans, elle est née en 1900. L'oncle lui fit un petit sac contenant son certificat de naissance et quelques pièces d'or, le lui noua autour du cou et lui dit: "Peut-être qu'on se reverra, mais peut-être pas". Il l'embrassa et il partit, et ils ne se sont jamais revus. Lors du bombardement de Varsovie, on évacua à Moscou l'orphelinat où vivait ma mère. Les pensionnaires cousaient des gants et toutes sortes d'uniformes pour les envoyer au front. Sur des machines électriques. Il existait déjà des machines à coudre électriques à l'époque! Au début, les jeunes fiIJes dormaient à l'usine; par la suite eIJes furent placées dans des familles russes. Maman logeait chez une Russe qui habitait seule, dans une petite maison de bois au sortir de la ville. Pendant ce temps mon père combattait au front. En fait ne combattait pas, parce que cela ne lui disait rien de combattre. C'était un musicien tout de même, pas un assassin! Pendant une offensive particulièrement meurtrière, Papa qui n'avait rien, pas même une égratignure, roula à terre pour faire le mort. Ceux qui étaient morts pour de vrai lui tombèrent dessus et il se retrouva enseveli vif sous les cadavres. Profitant du recul des soldats austro-hongrois, les Russes occupèrent la place et déblayèrent les cadavres. Papa était lui aussi plus mort que vif d'être resté là-dessous, mais il respirait. Un Russe le souleva par le manteau et lui demanda: "Bolniï ? - Malade ?". Papa confirma de la tête; on le fit prisonnier et c'était justement ce qu'il voulait. Les Avstriyaks - c'est comme cela qu'on appelait les prisonniers austro-hongrois travaillaient dans une grande propriété des environs de Moscou. Ils allaient aux champs ou s'occupaient du bétail. Papa nous racontait que ses champs étaient infestés de serpents. Le serpent est diungalo - hideux, répugnant - il dégoûte les Roms qui en ont une peur terrible. C'est la Force impure. Papa aussi en avait peur. - "Nikolaï, tu as peur des serpents ?" demanda un garde russe qui tenait dans son dos un grand serpent noir qu'il voulait glisser dans le cou de mon père. - "Moi, peur des serpents !" s'exclama Papa. "Moi qui étais marchand de serpents! Les comtes et les princes de mon pays raffolent de ça. C'est pour eux que j'en chassais." En réalité, mon grand-père étant enfant - chassait des grenouilles pour le comte Pâlffy. Papa en avait tiré ses propres conclusions sur le régime alimentaire de la noblesse. "Mais vos serpents ne valent pas un kopeck par rapport aux nôtres. Ce qu'on appelle un serpent chez nous, il faut plus de quatre brigadiers pour le soulever! Et quand on le cuit, tu penses qu'une marmite fait l'affaire? Mon œil ! Nos serpents, il faut les faire cuire dans un four à briques. Mais après, il suffit d'en manger une seule bouchée pour grossir instantanément d'un kilo." Le garde écarquillait les yeux. Honteux de ses misérables serpents russes, il relâcha sa pauvre proie et la laissa filer. Papa demanda ensuite à travailler aux étables, à tout hasard, par précaution, pour ne pas être attaqué dans les champs par l'un de ces serpents que quatre brigadiers ne suffiraient pas à porter. Cependant Papa n'était pas garçon de ferme, il était musicien. Il voulait jouer. Ille voulait si fort qu'au bout de quelques jours apparut à la ferme une espèce d'accordéoniste errant - un Russe. Mon père s'éc1ipsa aussitôt pour se joindre à lui. Ils parcouraient ensemble la région et jouaient dans les auberges. Papa avait un violon extrêmement précieux. S'il l'avait vendu, il en aurait obtenu dix mille roubles à ce qu'il prétendait. Je ne me souviens plus comment ce violon s'était retrouvé entre ses mains, mais il nous en a parlé toute sa vie. Un jour, une amie de ma mère demanda à mon père et à l'accordéoniste russe de venir jouer à son mariage. La demoiselle d'honneur, c'était ma mère. Dès que mon père

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la vit, dès qu'il l'aperçut, il en devint complètement fou. Il devint fou d'elle parce qu'elle était incomparablement beUe. Blanche, rayonnante, eUe avait une chevelure longue, blonde et épaisse. Elle était mince et à peu près de la même taille que moi. Papa sut immédiatement que c'était avec eUe, et eUe seule, qu'il vivrait jusqu'à sa mort. Papa avait déjà une femme et deux fiUes, à Saris. 11avait épousé une Slovaque pauvre. Mais à peine était-il parti au front qu'eUe avait conduit ses deux fiUes chez notre grand-mère et commencé à vivre avec un autre. Grand-mère avait fait transmettre la nouveUe à Papa, au front, et cela l'avait anéanti. Par la suite il fut bien content, quand il vit ma mère, de ne pas être attendu par sa première femme. Maman retourna chez elle après la noce, dans la petite maison de bois. Papa la suivait à distance. Elle referma la porte à clef derrière elle, mais Papa savait maintenant où eUe habitait. Le lendemain, il était déjà là avant le retour des ouvrières de l'usine. Il avait apporté une bouteille de vodka qu'il offrit à la logeuse, ajoutant qu'il lui casserait la tête avec son violon si elle ne le laissait pas entrer dans la chambre de la Polonaise aux cheveux d'or. La logeuse prit la bouteille et fit entrer mon père. Elle le cacha sous le lit, l'enferma à clef et quitta les lieux. Maman revenait de l'usine, elle n'avait pas quinze ans. Elle était pieuse, parce qu'elle avait été élevée par les bonnes sœurs à l'orphelinat. Elle avait un Jit à baldaquin sur lequel elle s'accroupit pour prier. Quand la prière fut achevée, Papa s'extirpa de sous le lit et lui dit: "Mana, à partir de maintenant tu es ma femme fidèle, et je suis ton mari fidèle." Ensuite il fit d'elle ce qu'il voulut. Maman tremblait et pleurait, mais Papa répétait: "Je ne te lâcherai plus jamais de ma vie." Et il en fut ainsi. Ces deux-là ont vieilli ensemble dans l'amour, et lorsque ma mère est morte, mon père ne lui a survécu que six semaines, parce qu'il ne pouvait pas vivre sans elle. Mon frère Jozko est né neuf mois après, comme il se doit. C'est alors que Maman s'est enfuie tout d'un coup. Pourquoi est-elle partie? Elle ne me l'a jamais dit et Papa non plus. Ilia rechercha comme un fou, pendant un mois, à travers tout Moscou, de jour comme de nuit, s'arrêtant à chaque maison. Pendant un mois, il ne mangea pas, il ne dormit pas, il marchait à la recherche de ma mère. Un soir qu'il arrivait près d'une petite bicoque délabrée, en jetant un coup d'œil par la fenêtre il aperçut Maman qui réchauffait du thé pour mon petit frère. Papa fracassa la fenêtre avec son violon de grand art, celui à dix mille roubles, le verre vola en éclats, le violon se fendit, cela lui était égal, il sauta par la fenêtre et dit: "Mana, tu m'accompagnes à Saris."

L'arrivée

de ma mère à Saris

La révolution d'octobre éclata. Papa, Maman et d'autres gens de chez nous retournèrent au pays. À pied. Ils n'avaient rien à manger, ils faisaient cuire de la charogne de cheval. Mais Papa disait qu'il préférait mourir plutôt que manger de la viande de cheval. Un Rom qui mange du cheval est un deges - un impur, le dernier des derniers. Il répugne tous les Roms iule -les purs - et même un mendiant, s'il se respecte, ne boirait pas d'eau dans sa maison. II irait d'autant moins lui prendre sa nourriture. On embarqua finalement les soldats austro-hongrois dans des wagons à bestiaux. Ils arrivèrent en mai à Presov. Grand-mère - la mère de mon père - croyait son fils mort. Elle l'avait beaucoup pleuré parce que c'était son seul fils. Son seul enfant. Je ne sais pas comment c'est possible, à l'époque les Roms avaient douze, quinze enfants, ou

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plus, mais Papa était fils unique. Grand-mère l'avait pleuré pendant cinq ans, si bien qu'elle en était devenue complètement sourde. Ce n'est que lorsqu'elle a vu Papa à la gare de Presov que l'ouïe lui est revenue. Dans la gare se pressait toute une foule de gens venus accueillir les soldats de retour. Maman était à côté de Papa, elle avait dix-sept ans, eIle était vêtue de reps blanc: une jupe longue, une veste moulante et un châle blanc sur la tête, qu'elle tenait de sa mère et qu'elle a gardé toute sa vie comme si c'était la pruneIle de ses yeux. Elle portait mon frère dans les bras. Elle ressemblait à la Sainte vierge. Les gens s'écartaient et la regardaient. Grand-mère avait plein d'édredons qui s'empilaient jusqu'au plafond. On amena Maman au village tsigane et Grand-mère la fit asseoir sur ses édredons, et tous les Roms du village s'entassèrent dans la maison de Grand-mère. Assis par terre, ils regardaient ma mère, assise en haut sur les édredons, comme elle étincelait de blancheur. Et Maman les regardait. Muette de terreur. Depuis le début, elle n'avait pas soupçonné un seul instant que Papa était tsigane. II lui avait dit qu'il était docteur. D'ailleurs il était vraiment Doktor, puisqu'il s'appelait comme cela - Mikulas Doktor. Maman pensait débarquer dans le luxe médical et la voilà au beau milieu d'un village tsigane. EIIe avait peur d'être mangée. Toutes sortes de rumeurs des plus terribles couraient sur le compte des Tsiganes: ils volent les enfants, ce sont des cannibales et Dieu sait quoi encore. Maman disait en pleurant à mon frère de deux ans: - "Qu'allons-nous faire? Les Tsiganes vont nous tuer. Ils vont te manger !" - "S'ils essayent de me manger, ces Tsiganes," répondit à ce qu'il paraît mon frère, "je me sauverai!" Et il le dit en romani! Il paraît qu'au bout d'un mois, il parlait déjà le romani comme n'importe quel enfant du village tsigane! Il a fallu plus de temps à Maman pour apprendre notre la.ngue. Elle parlait le romani couramment, mais, autant que je me souviens d'elle, elle a gardé toute sa vie son accent polonais. La première femme de Papa vint elle aussi voir Maman. Elle lui causa gentiment et la pria d'élever ses deux filles. Qu'elle n'avait plus l'habitude d'elles depuis le temps qu'elle les avait confiées à Grand-mère. Maman acquiesça sans même savoir de quoi on parlait. Elle ne se doutait pas que Papa avait déjà une femme et deux filles. Dans le feu de l'amour, il avait oublié de le lui dire. Mes deux demi-sœurs sont donc restées avec nous et Maman les traitait comme ses propres enfants, et nous avons tous grandi dans l'amour. Aujourd'hui encore nous nous considérons comme des sœurs. La première femme de Papa vivait avec son mari dans un village près de Presov, ils n'avaient pas d'enfants. Nous n'allions jamais la voir, mais nous ne disions jamais du mal d'elle non plus. Grand-mère et Maman se respectaient mais ne s'aimaient pas. Lorsque Maman était hors d'écoute, Grand-mère disait d'elle: "Cette folle de Polonaise !" Elle détestait avant tout chez Maman son hystérie de la lessive. Maman mettait le soir son linge à tremper, pour la nuit. Le lendemain elle le faisait bouillir et le lavait, le rinçait dans plusieurs eaux, et le surlendemain, lorsque le linge était sec, elle le repassait. C'étaient les bonnes sœurs qui lui avaient enseigné une telle gymnastique. Les autres femmes du village tsigane lavaient au ruisseau, avec de la lessive. Elles battaient le linge sur des pierres polies et leur linge était à vrai dire aussi propre que celui de ma mère. Et c'était fini en moins de deux. Bien entendu, Maman prétendait que le linge ne pouvait être propre que lorsqu'on le lavait comme elle le lavait. Soit. Toujours est-il que son linge brillait comme immaculé.

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Maman lavait dans la petite pièce où s'étaient réfugiés mes grands-parents quand notre famille s'était étendue. Ils nous avaient laissé la pièce la plus grande et s'étaient retirés d'eux-mêmes dans la petite. Pendant sa lessive, Maman déplaçait Grand-père et Grandmère dans la grande pièce où ils n'avaient pas une minute de calme avec nous, les enfants. Grand-mère jurait: - "Que le Seigneur lui casse les bras pour qu'elle arrête son cirque autour du linge! Qu'elles lui pourrissent dans le ciboulot, toutes ces belles manières! Cette folle de Polonaise !" Grand-mère ne devait pas penser sérieusement à ses malédictions puisque Maman n'a jamais eu de bras cassés de sa vie, et son obsession de la propreté lui est restée jusqu'à sa mort. Quand j'étais petite, j'avais un grand idéal: savoir laver comme Maman, pour avoir du tinge aussi étincelant de blancheur. Je voulais aussi savoir coudre comme elle. Les Roms du village étaient très pauvres. Ils portaient tous de vieux vêtements aux paysans. Et quand ils les avaient usés jusqu'à la corde, les femmes al1aient mendier d'autres hardes rapiécées. On n'achetait des habits neufs que pour les noces et la kermesse. Le fil et l'aiguille, personne ne connaissait dans le village tsigane. Maman par contre était une couturière de profession. Toute la guerre, elle avait cousu à l'usine des uniformes militaires. Les femmes du village tsigane venaient lui demander: - "Mana, reprise mon jupon, je te lèche ton cœur! Mana, recouds-moi ma blouse l" - "Prends une aiguille et couds donc toi-même !" répondait Maman en colère.
-

"Holàlà ! Mana, où est-ce que je pourrais trouver une aiguille chez moi ?"

Une aiguille, ça coûtait des sous, et les Roms n'en avaient pas à l'époque. Pour les payer de leur travail, les paysans leur donnaient des pommes de terre, du lait, un peu de farine, du fromage frais, un œuf de temps en temps. Mais de l'argent! Et si jamais on leur donnait une couronne, ils achetaient du sel, du pétrole, du tabac, des objets de tous les jours. À quoi bon des aiguilles? Maman prêtait les siennes aux femmes et leur apprenait à les enfiler et à coudre. Bien entendu, quand il devait se tenir une kermesse quelque part, on se procurait de l'argent coûte que coûte - en cueillant des framboises, des champignons, des plantes médicinales, ce qui poussait dans les bois en cette saison. Alors les femmes achetaient du tissu et revenaient voir Maman: "Yoï ! Mana, coudsmoi une robe !" Et Maman cousait. Elle étendait ces habits neufs sur les édredons de Grand-mère. Trois ou quatre robes en satin luisant. Cela me plaisait énormément et je m'imaginais que quand je serais grande, j'étendrais moi aussi sur une haute pile d'édredons des vêtements de satin que j'aurais cousus pour les femmes du village tsigane. C'était alors mon premier idéal dans la vie: laver et coudre comme ma Maman, au visage si blanc et aux longs cheveux clairs. Un jour, Maman prit la fuite. Voici comment: deux ou trois paysannes du village possédaient une machine à coudre et Maman allait travailler chez elles. Les paysannes lui prêtaient leurs machines. En contrepartie, Maman cousait gratuitement pour elles. Elle avait parfois tant d'ouvrage qu'elle restait chez l'une des paysannes pour la nuit. Elle prenait avec elle mon frère aîné JoZko, qui est né en Russie. Grand-mère s'occupait de moi. Je dormais chez eUe dans le réduit et elle ne me quittait pas des yeux, pour le cas où il serait revenu à Maman l'idée de me frotter avec de la lessive pour que je blanchisse. Ce jour-là, Maman annonça qu'elle aUait coudre chez une paysanne et qu'elle y resterait pour la nuit. Comme d'habitude eUe emmena mon frère. Papa était assis sur le banc près de la fenêtre et réparait son violon. Soudain le voilà qui bondit sans raison pour se

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