JESUS AVANT L'EGLISE

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Confronté avec l'enseignement de Jésus tel qu'il est transmis par l'Église, tout chrétien se pose des questions angoissantes. Car s'il croit en la nature divine du Christ, les actes et les paroles qu'on lui prête divergent souvent du Dieu auquel il aspirait. L'ambition de ce livre et de l'Évangile du IIIe millénaire qu'il contient est de retrouver le Galiléen tel qu'il était avant l'Église. C'est-à-dire au moyen d'un texte unifié des quatre Évangiles, auquel pas un "iota" n'a été ajouté, mais qui a été dépouillé des altérations et des catéchèses susceptibles de défigurer l'image de Jésus et son message d'amour sans frontières.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
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EAN13 : 9782296394605
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JÉSUS AVANT L'ÉGLISE

ou L'Evangile du Ille millénaire
,

@

L' Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-8193-0 Auprès de: LA "SNAC" Récépissé de dépôt N° 7-1178 du 01.04.1997 Mise àjour N° 7-3748 du 04.11.1997 Auprès de: L'''INPf' Certificat d'Enregistrement N° 97/49 NL du 05.12.1997 Auprès de:

THE LffiRARY OF CONGRESS Certificate of Registration TXu 833-852 of January 20th 1998
updated July 27th 1998

Jean-Pierre SARA

JÉSUS AVANT L'ÉGLISE ou L'Evangile du Ille millénaire
,

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

TABLE GENERALE DES MATIERES
L'INTRODUCTION
Table des Matières I. AVANT-PROPOS Il. CONCEPTS III. CRITERES Annexe IIU Judas Annexe III.2 Krishna et Christ Annexe III.3 Jean-Baptiste

7

IV. PRESENT ATION- TYPOGRAPHIE Notes de l'Introduction

L'EVANGILE

DU Ille MILLENAIRE

(ETM)

113

Table des Matières I. PROLEGOMENES II. L'ENFANCE III. LA VIE PUBLIQUE - PREMIERE PARTIE IV. LA VIE PUBLIQUE - DEUXIEME PARTIE V. LA VIE PUBLIQUE - TROISIEME PARTIE VI. LA PASSION Notes de l'ETM Tables et Graphiques de l'ETM

LES APPENDICES
Table des Matières I. LA VIE INCONNUE DE JESUS-CHRIST
Brève Chronique du Suaire de Turin

257

L'ENSEIGNEMENT DE JESUS-CHRIST Notes des Appendices Index""" Glossaire

II.

EXTRA-CANONIQUE

329 373

Bibliographie

INTRODUCTION
Pages

I.

AVANT-PROPOS

9

II. CONCEPTS Les Testaments (Ancien et Nouveau) L'Incarnation divine La Trinité L'Universalité L'Eglise
17 20 24 27

-

-

Le Monothéisme m.CRITERES La Bible hébraïque La loi et la Loi Les scribes et les Pharisiens Le fils de Dieu, le fils de l'homme Le Royaume Les anges, le Diable La Virginité de Marie La Résurrection Critères divers (à partir de Matthieu) Le respect de la vie Les annexes Annexe{lilt} Judas
Annexe {III.2} Krishna et Christ Annexe {III.3} Jean-Baptiste

32 33 36 38 40 41 47 52 59 65 70 71 77 83 87 95

IV. PRESENTATION

- TYPOGRAPHIE

NOTES DE L'INTRODUCTION

I. AVANT-PROPOS

Comme des millions d'hommes, j'ai été fasciné par la personnalité de Jésus-Christ, un être unique dans l'Histoire,tant est grande la marque qu'il y a laissée sur toutes les formes de l'art et de la pensée. Et il Y a aussi les millionsd'hommes -d'autres ou les mêmes- qui croient en sa nature divine et pour qui il représente à la fois le but et le chemin. Je voudrais dire d'emblée que je me reconnais également dans ceux-ci. Il m'a toujours semblé, cependant, que cette personnalité était tissée de contradictions, du moins selon les Evangiles canoniques tels que nous les lisons aujourd'hui. J'avais peine à croire, en effet, que l'homme qui absout la femme adultère et le bon larron, qui demande que l'on pardonne "septante fois sept fois", que l'on prie pour ses ennemis et que l'on tende la joue gauche à ceux qui frappent sur la joue droite, soit le même homme qui maudit un figuier stérile parce qu'il avait faim et qu'il n'y avait pas trouvé de fruits, qui fait l'éloge de l'intendant malhonnête parce qu'il avait su se faire des amis avec l'argent mal acquis et qui, à la fin des temps, reviendra "juger les vivants et les morts" pour envoyer les damnés à la géhenne éternelle. De ce dilemme fondamental surgirent de nombreuses interrogations religieuses et métaphysiques, qui ne pouvaient trouver de réponse dans

l'enseignementtraditionnel,car l'Egliseadmettait sans réserve les Ecritures
et y ajoutait ses propres dogmes, élaborés dès les premiers siècles du Christianisme. Des dogmes que, depuis, elle a sans cesse développés, augmentés, et enfin consignés ut ne varietur dans le Catéchisme du Pape Jean-Paul Il, publié (en français) en novembre 1992. On se trouve donc placé devant l'alternative suivante:
*

ou bien accepter tels quels les écrits canoniques en même temps,
d'ailleurs, que le corpus de l'enseignement dispensé dans ce Catéchisme, puisqu'en son exergue il se présente comme Fidei depositum [le dépôt de la foi], et qu'en page B, sous le titre "valeur doctrinale du texte", Jean-Paul Il déclare: Le Catéchisme de l'Eglise Catholique,que j'ai approuvé le 25 juin dernier et dont aujourd'huij'ordonne la
publication en verlu de l'autorité apostolique, est un exposé de la foi de l'Eglise... Or cette autorité apostolique, le Pape, comme tous ses prédécesseurs, la tient d'une parole attribuée à Jésus dans Matthieu (XVI 1B-19): Et moi je te dis que tu es Pierre et sur cette pierre je bâtiraimon Eglise; et les porles de l'Enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai

10

Jésus avant l'Eglise
les clefs du Royaume des cieux; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. Et comme pour renforcer mutuellement les Ecritures et l'autorité qui en découle, Jean-Paul Il affirme un peu plus loin<1>; Dieu est l'Auteur de l'Ecriture Sainte... Notre Sainte Mère l'Eglise, de par sa foi apostolique, juge sacrés et canoniques tous les livres tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, ils
ont Dieu pour auteur.

Dans cette croyance en l'Eglise -et, Chef- n'allez croyance est le plus grand
'"

hypothèse,

c'est-à-dire

si vous

adhérez

à la

l'origine divine des Ecritures, de l'institution de en tant que Catholiques, en l'infaillibilité de son pas plus avant dans la lecture de ces lignes. Votre fort respectable; elle est, de surcroît, partagée par nombre de Chrétiens de toutes obédiences.

ou bien buter sur la contradiction fondamentale énoncée plus haut et, plutôt que de se fier aux Ecritures et aux dogmes qu'elles ont engendrés, admettre au contraire que c'est la nature divine de JésusChrist qu'il faut préserver et non celle des Ecritures. Il faudrait donc regarder celles-ci dans une optique nouvelle, quitte à aboutir à des conclusions différentes de celles qui ont eu cours jusqu'à présent. En d'autres termes, ce sont les Ecritures qu'on opte de remettre en cause, avec toutes les conséquences que leur caractère révélé a entraînées, et non l'enseignement "direct" de Jésus, qu'il faudrait alors chercher à retrouver en sa pureté primitive. Dans cette hypothèse, tentions cette recherche, nos préjugés et que nous ipsissima verba et acta de cet ouvrage. c'est-à-dire si vous voulez que nous il faut que nous laissions tomber tous essayions -librementde dégager les [l'oeuvre génuine] de Jésus. C'est le but

Je m'empresse de préciser que cette tentative n'est pas un nouveau livre sur Jésus ou sur les évangiles, surtout après l'impressionnante série de publications de ces dernières années.<2> De même, cette tentative n'est pas une étude sémantique ou mythologique dont le but serait d'examiner l'authenticité de telle phrase dans le contexte de tel évangile. A partir des travaux de Rudolf Bultmann dans les années vingt à cinquante et ceux qu'il a suscités, il n'y a effectivement plus grand-chose à ajouter sur le sujet. Enfin, notre tentative n'est pas davantage une étude historique qui, après deux mille ans de Christianisme où tout a été dit, ne peut plus rien apporter, notamment au vu de la récente vague d'études menée :far d'éminents "Scholars" [chercheurs professionnels/universitaires] américains< >.

Introduction

Il

C'est simplement ce que j'appellerais une exégèse intrinsèque ou aussi une exégèse de l'intérieur, ces deux termes étant complémentaires. En clair, voici les questions très "directes" que cette exégèse pose: Jésus a-t-il réellement pu prononcer tel mot ou telle phrase? A-t-il pu se comporter de telle manière? Toutes les paroles et tous les faits rapportés dans les Evangiles canoniques sont-ils compatibles avec sa nature divine? Avant de vous soumettre les critères qui nous habiliteraient à apporter les réponses, laissez-moi d'abord vous dire que j'ai longtemps hésité pour savoir s'jl fallait confiner notre recherche aux textes canoniques,<4> ou y inclure des sources non canoniques qui, de leur côté, ont rapporté des paroles et des faits attribués à Jésus: par exemple, les Loghia de 1'«Evangile de Thomas»,<s> ou des passages d'autres évangiles apocryphes, ou le «Christ de l'Islam» (une intéressante compilation par Michel Hayek des "citations" de Jésus dans les textes Soufis et dans le Coran lui-même), ou les «Extracanonical Sayings of Jesus» (une compilation par William Stroker des paroles considérées comme émanant de Jésus dans les écrits non canoniques). Puis, je me suis fait le raisonnement suivant: c'est dans la trame des Evangiles traditionnels que nous pouvons le mieux appréhender la personnalité de Jésus; et ce n'est pas un hasard si ces quatre Evangiles ont été qualifiés de canoniques, ce qui veut dire "normatifs". Le Larousse donne cette définition de l'adjectif canonique: Qui pose une règle, un ensemble de règles; qui sy conforme, y correspond. Or, comme la vie et l'enseignement de Jésus-Christ vont de pair, on ne peut mieux les découvrir que dans ces Evangiles-là. Ainsi, ce n'est pas par l'effet d'une décision ecclésiale de "canonicité" que nous nous y référons, mais bien à cause de leur valeur propre. Les autres sources offrent certes un apport très précieux et permettent de mieux aborder le phénomène "Jésus", mais s'en tenir aux Evangiles canoniques, dans notre quête du Jésus d'avant l'Eglise, me paraît être une décision sûre et sage. Sûre, parce qu'elle prend racine dans un terreau où nous nous reconnaissons tous. Sage, parce qu'elle permet aux Chrétiens conservateurs, sans renier leur appartenance à l'Eglise, de se reconnaître à leur tour dans l'Evangile du Ille millénaire, dont nous allons parler maintenant. C'est un Evangile qui devra obéir à deux impératifs:

.

créer un Texte unifié, qui réunisse et combine les épisodes relatés dans les quatre Evangiles, de façon à produire un récit cohérent et

12 suivi; un récit qui devra de chaque Evangile;

Jésus avant l'Eglise prendre en compte le maximum et le meilleur

.

expurger ce Texte unifié de toute incompatibilité de Jésus et les dissonances de certains des discours qui lui sont imputés; un seul mot aux textes

entre la personnalité agissements et des

le tout sans ajouter

des Canoniques.

Pour éviter que cette exégèse intérieure ne soit trop empreinte de subjectivité, elle a été soutenue, encadrée, par une exégèse intrinsèque. C'est-à-dire par une confrontation permanente entre telle parole ou tel discours rapportés par les Evangiles et les traits saillants de la personnalité de Jésus. Ces traits ont été puisés auprès de ces mêmes Evangiles canoniques, dans d'autres paroles ou d'autres épisodes dont on ne peut douter de l'authenticité. Car notre postulat de base est très "direct" lui aussi: Jésus n'a pas pu dire une chose et son contraire, il n'a pas pu poser des actes antinomiques. Mais la personnalité de Jésus est tellement riche et diverse que, pour tenter de la cerner davantage, il a fallu se pencher également sur les écrits non canoniques cités plus haut (sans toutefois les inclure dans notre Texte), sur l'environnement géographique et culturel de la Palestine de ce temps-là, et le regard qu'ont porté sur Jésus ses contemporains ou ceux qui leur ont succédé. Dans la mesure où cela pouvait être utile, j'ai eu aussi recours à l'éclairage particulier de l'Hindouisme sur l'Incarnation de la divinité et l'universalité du message qu'elle apporte au monde. Une idée ancrée dans l'Inde des siècles avant que nous ne l'eussions matérialisée en JésusChrist. Ainsi, la démarche de l'Evangile du Ille millénaire (nous l'appellerons désormais par son abréviation ETM) peut sembler subjective dans la disposition intérieure qu'elle requiert -et elle l'est, d'une certaine façon, puisqu'on ne peut pas se représenter Jésus autrement que porteur d'un message d'amourmais elle est tout à fait objective dans la recherche qu'elle invite à entreprendre. L'idée d'un évangile unifié est presque contemporaine des Evangiles eux-mêmes. Vers 170, donc à quelques décennies de la date consensuellement admise pour le dernier Evangile canonique (celui de Jean, vers 100), Tatien<6> avait déjà composé un évangile connu sous le nom grec de «Diatessaron», ou "L'Harmonie des Quatre Evan~iles". Ce Diatessaron fut longtemps l'évangile officiel de l'Eglise syriaque,< > une des plus anciennes

Introduction

13

communautés chrétiennes. L'original en a été perdu, mais resté par le biais des manuscrits arméniens et arabes, commentaires d'Ephrem de Nisibe, Père de l'Eglise.

le texte nous est et aussi par les

D'autres essais du même genre se sont échelonnés tout au long de l'histoire de l'Eglise; et ce, jusqu'à «L'Evangile de Jésus» publié en 1975 simultanément en Italie, en France et au Canada sous la direction de Mgr Henri Galbiati. Un bon travail d'équipe étayé par des cartes retraçant les itinéraires de Jésus. Sans oublier «Le Saint Evangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ» du chanoine Alfred Weber au début du siècle,<8> dont la componction, les images pieuses, les notes benoîtes et parfois ahurissantes<9> sont révélatrices de la mentalité qui régnait à l'époque. Une époque si proche de nous et si lointaine. Quoi qu'il en soit, le dénominateur commun de tous ces essais est leur totale dépendance vis-à-vis de la lettre des Evangiles canoniques, dont ils ne remettent jamais en cause le degré d'authenticité. Ils juxtaposent simplement des passages choisis, qu'ils reproduisent dans leur intégralité. Tout au plus divergent-ils légèrement dans la chronologie des récits, puisqu'en tout état de cause, les Evangiles Synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) ne sont pas d'accord entre eux, et ne sont pas d'accord avec l'Evangile de Jean sur le déroulement des événements. Mgr Galbiati, docteur ès sciences bibliques, résume très bien la situation dans la préface de son propre livre: Notre texte unifié n'est pas une 'synthèse'; il évite de fusionner les phrases appartenant aux quatre Evangélistes. D'une manière générale, chaque récit n'est emprunté qu'à un seul Evangéliste. Toutefois,
quand la narration se révèle complexe, il est fait appel aux textes parallèles pour donner

des détails complémentaires. /I s'agit là non d'une fusion mais d'un fractionnement. Vous voyez quelle peine se donne l'auteur et, à travers lui, tous les auteurs de ces évangiles unifiés, pour établir qu'il n'est pas fait d'amalgame entre les récits. Le message qui sous-tend cette affirmation est que les textes canoniques sont respectés in extenso. On y devine la crainte révérencielle que leur inspire J'expression "paroJe d'évangile". Tatien, accusé de Marcionisme,<10> ne croyait pas aux généalogies de Jésus et les avait éliminées de son Diatessaron. Or les plus anciennes traductions de son ouvrage les contiennent.<11> Preuve patente que, même si les auteurs d'évangiles unifiés ne croient pas à tel ou tel passage des Evangiles, ils ne peuvent franchir le cap du nihil obstat [le feu vert des autorités ecclésiastiques] que s'ils recopient littéralement, bon gré mal gré, l'ensemble du récit qu'ils ont sélectionné, tout en le raccordant à J'ensemble de la tradition de l'Eglise. Dans le cas de Tatien, les généalogies étant jugées indispensables pour établir l'ascendance davidique de Jésus-Christ,

14

Jésus avant l'Eglise

les dignitaires de l'époque réintroduire dans le texte.

ont dû ordonner

aux

traducteurs

de les

C'est là, justement, que réside la différence entre l'Evangile du Ille millénaire (ETM) et les tentatives précédentes. Car il n'y a pas d'a priori dans cet Evangile, il ne présuppose pas la sacralisation des Ecritures, il n'attend pas le satisfecit ou l'Imprimatur d'une autorité quelconque. La seule autorité qu'il reconnaisse est l'enseignement de Jésus-Christ.<12> C'est pourquoi j'ai proposé que nous abandonnions toute idée reçue, afin de nous laisser interpeller par cet enseignement comme nous le recevons au tréfonds de nous-mêmes, sans le filtre de l'appareil doctrinal. Jésus a parlé à des foules généralement incultes. Ses disciples euxmêmes étaient de pauvres pêcheurs de Galilée. A tous ceux qui l'ont entendu, il a laissé un message d'amour et de miséricorde, avec des mots simples, des images de tous les jours. Sinon, comment ce message aurait-il bouleversé leurs vies et traversé les âges? Nous allons donc essayer de nous placer à ce moment-là, pendant que lui parlait encore et que personne n'avait parlé à sa place. Ce qui implique une double démarche: un mouvement du coeur, afin de se mettre à son écoute; et une analyse rationnelle afin de reconstituer son message au travers des textes. L'exégèse intérieure et intrinsèque. Pour cela on devra préciser les critères qu'il faudrait adopter dans la formation de l'Evangile du Ille millénaire. C'est notre tâche principale. La mener à bien est la seule garantie de réussite de l'ETM. Par "réussite", je n'entends pas celle de l'ouvrage, bien entendu, mais celle de son résultat: un Evangile, que vous aurez plaisir à lire, à consulter, parce qu'il ne contiendra plus de contradiction entre le Jésus que l'on se représente et celui dont on racontera la vie, dépouillée de tout ce qui a pu en obscurcir l'éclat. Si vous aimiez cet homme, il faut que vous l'en aimiez davantage; si vous croyiez en lui, il faut que votre foi s'affermisse; et si vous ne le connaissiez pas assez, il faut que vous cherchiez à mieux le connaître. Tel est l'enjeu de l'ETM. Mais pour relever le défi, pour dégager correctement les critères qui devront assurer le succès de cette entreprise, il faut avoir passé en revue les concepts sur lesquels ces critères s'adossent. En effet, il serait difficile de choisir les critères, d'en donner la raison, d'en délimiter la portée, si les concepts n'ont pas été élucidés au préalable. Par exemple, pour savoir s'il

Introduction

15

faut mentionner ou non telle référence faite dans les Evangiles à l'Ancien Testament, il faut bien avoir clarifié d'abord le concept -la notion- de Testament. Il en ira de même pour les concepts d'Incarnation, de Trinité, d'Eglise, de Monothéisme, qui occuperont le chapitre II. Viendra alors le chapitre III des critères proprements dits, le plus étendu et le plus élaboré, parce qu'il constitue le corps de l'Introduction. Le chapitre IV, charnière entre l'Introduction et l'ETM, présentera la typographie et le mode d'emploi de ce dernier. Lequel revendique l'utilisation exclusive des Evangiles canoniques. Il sera donc question de supprimer, jamais d'ajouter. Les versets originels pourront, chacun, être omis en totalité ou en partie, combinés sans qu'ils ne se chevauchent, mis dans un ordre différent, arrangés selon une séquence chronologique ou
thématique, mais respecter l'héritage sans porter de l'Eglise. atteinte à leur intégrité. Une façon de

Vous Jirez enfin J'ETM. <13> A moins par là. Pourquoi pas, après tout?

que vous

n'ayez

déjà commencé

Ses six grandes divisions (les Prolégomènes, l'Enfance, la Vie Publique -1 ère, 2ème et 3ème partieet la Passion) sont réparties sur soixante chapitres au total, dont les notes sont regroupées en clotûre de l'ETM. Puis, mettront un point final à notre travail deux Appendices sur des sujets controversés: I. La vie inconnue de Jésus durant la période ~ui s'étend entre ses 12/13 ans, début de son adolescence, et 30/37 ans,< 4> début de sa vie publique. Une période d'une vingtaine d'années, pourtant décisive dans la vie d'un homme, sur laquelle les Evangiles sont muets. Il. L'enseignement de Jésus selon les écrits extra-canoniques cités plus haut, qui nous permettra de mieux le connaître et nous le rendra encore
plus

attachant.

Les Appendices répondent globalement aux critères mis en oeuvre pour l'ETM. Cependant, celui-ci nécessite un travail en profondeur sur le choix approprié des passages de chaque Evangile, en même temps que leur combinaison, pour en faire un Texte unique. Tandis que les Appendices, eux, ne contiennent qu'une simple sélection d'écrits non canoniques. Mais, comme dan~ l'ETM, cette sélection ne saurait être dépourvue de subjectivité, puisqu'elle est faite aussi en fonction de notre approche de Jésus-Christ.

16

Jésus avant l'Eglise

Il existe néanmoins un facteur objectif particulier qui départage les choix faits respectivement dans le cadre de l'ETM et celui des Appendices. Les premiers sont des choix qui, ayant comme seul substrat les Evan~iles canoniques, se heurtent à des altérations (pour des raisons connues<1 > ou inconnues), qui doivent être repérées et éliminées; tandis que les seconds sont des choix qui, se basant sur des écrits que personne n'avait intérêt à modifier, peuvent tout juste amener à prendre ces récits tels quels ou à les laisser.

Introduction

17

Il. CONCEPTS

Les Testaments

(Ancien

et Nouveau)

Rendons ici un hommage appuyé au rôle historique de l'Eglise dans la transmission des Evangiles. Nous ne devons jamais oublier que, sans elle, il aurait été quasiment impossible d'avoir ce témoignage de première main sur Jésus-Christ. Mais, en marge et en sus des Evangiles, elle a constitué un "Nouveau Testament", comprenant les Actes des Apôtres, diverses épîtres de ces mêmes apôtres<1> et l'Apocalypse de Jean. Il nous faut, dès lors, clarifier ce concept de "Testament". Une fois de
Message

plus, nous allons recourir au Larousse.

Voici ce qu'il en dit sous [2]:

ultime qu'un écrivain, un homme politique, un savant, un artiste, dans une oeuvre, tient à transmettre à la postérité. Il est donc évident que, derrière ce message, il y a un homme. Cet homme peut avoir une inspiration d'origine religieuse, il peut être un visionnaire, un chef charismatique, il peut être doublé d'un poète comme les psalmistes de la Bible, mais on voit mal comment il serait Dieu lui-même. Or, non seulement Jean-Paul Il affirme que c'est Dieu qui est l'auteur de l'Ecriture Sainte (entendre l'Ancien et le Nouveau Testament), mais encore il spécifie: "avec toutes ses parties".<2> Ainsi, même si l'on est convaincu qu'un testament n'est, somme toute, qu'un message transmis par un homme, cette affirmation forte de JeanPaul Il soulève deux nouvelles questions: N'y aurait-il de transcendant que les écrits vétéro et néo-testamentaires puisque Dieu en est l'Auteur? Chaque partie en est-elle vraiment l'expression de la volonté divine? Je crois qu'il faudrait répondre "non" à ces deux questions:

En ce qui concerne la première, il a sûrement été donné à chacun d'entre nous de lire au moins un texte d'une haute spiritualité en dehors de la Bible. Des «Upanishads» (Vlllème siècle avo J.-C.) au «Prophète» de Gibran (début XXème, 1923), de l'Antiquité au Moyen Age, de l'Egypte à la Perse et du Tibet à l'Arabie, de tous les temps, sous tous les cieux et dans toutes les langues, des pages merveilleuses ont été écrites, qui ne le cèdent en rien aux "Testaments". Il n'y a aucune raison de considérer qu'elles soient moins inspirées, moins élevantes, que les écrits judéo-chrétiens. Pour ce qui est de la seconde, je vais prendre Nouveau et "Ancien Testament respectivement, deux exemples, Qans le aprés quoi la réponse

18

Jésus avant l'Eglise

négative suggérée plus haut s'imposera d'elle-même; à savoir que toutes les parties de ces Testaments ne concordent pas nécessairement avec
l'image du Dieu-Amour proposée à notre dévotion,
tant s'en faut:

.

En sus du figuier maudit, de l'intendant malhonnête et du jug"ement dernier, dont nous parlions tout à l'heure, voici les versets d'ouverture et de clôture de la parabole des Mines tirée de Luc (XIX 11-12 & 27t3>: Comme les gens écoutaient ces paroles, Jésus ajouta une parabole, parce qu'il était près de Jérusalem et qu'ils s'imaginaient que le Royaume de Dieu allaitapparaTtre à l'instant même. Ildit donc: Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointainpour y être investi de la royauté et revenir ensuite... Quant à mes ennemis, ceux qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi. Tel est donc le sort promis à ceux qui refuseront le Royaume. Il y a beaucoup de passages dans les Canoniques qui finissent sur les "ténèbres extérieures", "les pleurs et les grincements de dents", mais j'ai sélectionné celui-ci à cause de sa violence. Violence d'autant plus insoutenable que nous sommes censés être ici dans le Nouveau Testament, message d'amour et de miséricorde. Et c'est peu de chose, en définitive, comparé au climat d'hostilité, de cruauté, de sacrifices sanglants, de conflits et de spoliations dont est imprégné l'Ancien Testament. Dans le Deutéronome, c'est-à-dire au coeur de la Thora ou "loi Mosaïque", après le fameux Schema Israël... du Chapitre VI (4-5): Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces... où l'on sent réellement passer un souffle religieux puissant, vient le Chapitre XX (10-14 & 16-17) sur la loi de la guerre: Quand tu t'approcheras d'une villepour l'attaquer,tu lui offrirasd'abord la paix. Si elle te répond par la paix et qu'elle t'ouvre ses portes, toute la population te devra des corvées et te servira. Si elle te refuse la paix et entame la guerre avec toi, tu l'assiégeras, et quand le Seigneur, ton Dieu, l'aura livrée entre tes mains, tu en passeras tous les mâles au fil de l'épée. Tu prendras pour toi les femmes, les enfants, le bétail et tout ce que tu trouveras dans la ville, et tu vivras sur les dépouilles de tes ennemis que le Seigneur, ton Dieu, t'aura livrés... Quant aux villes de ces peuples dont le Seigneur, ton Dieu, te donne la propriété, tu n'y laisseras pas âme qui vive. Tu voueras à l'interdit, selon l'ordre du Seigneur, ton Dieu, les Hittites, les Amorrhéens, les Cananéens, les
Phérézéens, les Hévéens, ...

.

Et si vous voulez

savoir

ce

que

signifie

"vouer à l'interdit", allons jeter un coup d'oeil du côté de la prise de Jéricho par Josué: Le peuple alors de pousser des clameurs et les prêtres de sonner les trompettes. Sitôt entendue la voix des trompettes, le peuple s'était mis à hurler. La muraille s'écroula. Et la foule monta dans la ville, chacun devant soi. Elle fut occupée; ils la vouèrent à l'interdit en passant au fil de l'épée tout ce qui s'y trouvait, hommes, femmes, enfants, vieillards, jusqu'aux boeufs,

Introduction

19

aux ânes et aux brebis (Livre de Josué VI 20-21). Scène qui se répétera tout au long de la conquête de la "Terre Promise". Ces Testaments peuvent-ils vraiment avoir Dieu pour auteur? N'est-il pas clair qu'ils sont l'oeuvre d'hommes ordinaires avec leurs qualités, leurs faiblesses,leurs fantasmes? Et s'il ya des textes sublimes à côté de ce que l'on vient de lire, n'est-ce pas là une preuve supplémentaire de leur "humanité", faite du meilleur et du pire? La constatation que les Testaments

sont humains et non divins soulève encore un autre problème, celui de leur
appellation et de leur appropriation: Après avoir classé chaque livre de la Bible (écrit par un ou plusieurs auteurs) en Ancien et Nouveau Testament, pourquoi fait-on de nouveau l'amalgame en déclarant qu'il s'agit d'une seule et même révélation? Le Catéchisme<4> stipule que L'AncienTestament est une partieinamissiblede l'EcritureSainte. Ses livres sont divinementinspirés et conservent
une valeur permanente car l'Ancienne Alliance n'a jamais été révoquée.

Libre à l'autorité ecclésiastique de grouper les textes qu'elle estime relever de son magistère sous un titre quelconque, en l'occurrence "Testament", mais pourquoi Nouveau par opposition à Ancien? De quel droit, pour ainsi dire, cette autorité nomme-t-elle "Ancien Testament" l'ensemble des livres religieux du peuple hébreu? Et de quel droit, à plus forte raison, s'approprie-t-elle ces livres pour affirmer qu'ils font partie de son Ecriture Sainte et que 1'''Alliance'' qui les sous-tend n'a jamais été révoquée, qualifiant au passage cette Alliance d'Ancienne, en l'opposant derechef à la Nouvelle qu'elle dit avoir contractée avec Jésus-Christ?
Dans ce va-et-vient de Testaments et d'Alliances, j'ai le sentiment que nous, Chrétiens, sommes indélicats vis-à-vis des Juifs. Et c'est un euphémisme. Un Uléma d'obédience sunnite me J'a montré un jour de façon saisissante: "Vous savez, disait-il, que nous considérons comme 'Gens du Livre' (ceux qui révèrent des Livres Sacrés), les Juifs, les Chrétiens et même les Zoroastriens.<5> Vous savez aussi que nous vénérons Jésus en tant que prophète, Rauh/Allah [Esprit de Dieu] et fils de la Vierge Marie. Mais nous croyons, bien entendu, que Mahomet est Je plus grand et le dernier (le "sceau") des prophètes. Quelle serait votre réaction, à vous Chrétiens, si nous nommions le Coran 'Nouveau Testament' et que nous transformions votre Nouveau Testament en notre Ancien Testament, proclamant que la vie et la prédication de Jésus n'avaient d'autre but que de préparer l'avènement de Mahomet? Imaginez un peu ce que doivent ressentir les Juifs à ce propos." Ne trouvez-vous l'analogie est frappante? pas qu'il y a de quoi être embarrassé Alors, pour être brefs, corrects et précis, tellement disons:

20

Jésus avant l'Eglise

. . . .
.

que Testaments ou pas, il s'agit de livres écrits par des êtres humains imparfaits et faillibles, surtout si l'on se souvient qu'ils nous sont parvenus à travers une infinité de copistes, pour ne pas parler de ceux -nombreuxqui y ont introduit toutes sortes d'altérations. que nous ne devrions pas opposer le titre de notre recueil de livres sacrés à celui, imposé par nous, au recueil des livres sacrés du Judaïsme, ni nous réclamer de continuité ou de rupture.

décrivent les relations, souvent houleuses, entre le Peuple Elu et son Dieu, Yahvé. Ce peuple a toujours eu conscience de son Alliance avec Yahvé, des obligations qu'elle implique, notamment la stricte observance de la Thora, et des droits qu'elle est censée lui conférer, notamment l'établissement en Terre Promise.
qu'en conséquence, il ne nous appartient pas d'interférer dans cette Alliance, fondement du peuple hébreu, et encore moins de gloser sur sa validité, sa révocation ou sa substitution par une autre alliance, dont nous serions les bénéficiaires. que Jésus, étant né Juif, élevé en milieu juif, a eu ipso facto des liens privilégiés avec le Judaïsme. Cela ne veut pas dire qu'il faut impérativement considérer sa vie et sa prédication comme l'accomplissement de prophéties anciennes du Judaïsme le concemant. L'universalité du message de Jésus-Christ le place en marge d'une Alliance passée ou à venir qui, par définition même, est restrictive.

que ceux-ci

L'Incarnation divine

- La

Trinité

Nous arrivons ainsi à la notion d'incarnation divine, qui fait précisément la différence entre Jésus et les autres prophètes. Dans le Judaïsme,<6> on accueillait volontiers Je "Messager" (Saint, Sage, Prophète, Rabbi,,,.) et on en devenait aisément le disciple. Cependant, on ne pouvait pas concevoir entre lui et Dieu un lien de filiation ou, à plus forte raison, de consubstantialité. Il était simplement "choisi" pour délivrer un message . particulier. De sorte que quand Jésus appelait Dieu son père, il étonnait les gens ou les attirait, selon leur degré de préparation à son enseignement. Mais, parallèlement, il exaspérait la classe sacerdotale qui fit de sa relation à Dieu, jugée blasphématoire, le chef d'accusation principal de son procès.

Introduction

21

Tel n'est pas le cas de l'Hindouisme, antérieur de plusieurs siècles au Judaïsme. Il est vrai que ses livres sacrés, les «Védas», sont généralement datés du XIXème siècle avo J.-C., mais leur forme littéraire<7> en a facilité la tradition orale durant les centaines d'années qui ont précédé leur mise par écrit. Or, très tôt, la notion d'Avatara (terme sanskrit) devint familière aux sectateurs de cette religion. "Avatar", qui entre-temps est devenu un nom commun de la langue française, veut dire "descente", "incarnation" de la Divinité, et singulièrement du Dieu Vishnu, deuxième membre de la Triade hindoue: Brahma-Vishnu-Shiva. Contrairement à ce que l'on pense communément, il ne s'agit pas de trois dieux, mais d'un seul, aux trois aspects duquel on a donné trois noms: l'aspect Créateur (Brahma), celui à qui on doit le début d'un cycle de création; l'aspect Préservateur (Vishnu), celui qui préserve, entretient, cette création; l'aspect Destructeur, disons plutôt "Dissoluteur" (Shiva), celui qui la résorbe en lui à la fin du cycle. La différence avec la Trinité chrétienne est que, dans celle-ci, il y a trois personnes distinctes. Nous y reviendrons. Le monothéisme hindou est encore plus intransigeant que cela.<8> En effet, la Triade elle-même qui, comme nous humains, se déploie dans le temps, n'est que la face manifestée de Dieu. Mais il y a aussi une face non manifestée, le Brahman (avec "n"), l'UN sans second, sans commencement ni fin, immuable, inaccessible, infini. Dieu est les deux faces en même temps, un peu comme la lune que nous voyons dans sa face apparente, en un mince filet d'abord, puis en un disque resplendissant, et enfin en une tache sombre dans la nuit, possède simultanément une face cachée, qui nous demeurera insaisissable. Par conséquent, dans l'incarnation hindoue, c'est Dieu lui-même, dans son intégralité, qui prend une forme humaine, puisque les trois aspects de la Triade sont indissociables entre eux, et que la Triade tout entière est indissociable du Brahman. Quand Vishnu devient donc le Krishna historique, le héros de l'épopée du Mahabharata, quand il dispense son enseignement dans la «Bhagavad Gita» [Ecriture éminemment sacrée pour les Hindous], il représente aux yeux de ses disciples, aux yeux du monde et à ses propres yeux, le pooma Avatara, c'est-à-dire l'incarnation parfaite, la Déité absolue. De son enfance jusqu'à sa mort, il ne se glisse pas un seul instant de doute sur sa nature divine. Dans le cas de Jésus, on observe une distanciation par rapport au Père, voire une dichotomie entre les deux personnes de la Trinité, supposée une et indivisible. J'en prendrai trois exemples. Le premier se situe au moment où Jésus annonce et décrit la fin du monde. Dans des termes

22

Jésus avant l'Eglise

identiques Matthieu (XXIV 34 & 36) et Marc (XIII 30 & 32) nous rapportent ces paroles: En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n'arrive... Quant à ce jour et à cette heure, personne n'en sait rien, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais seulement le Père.<9>Il est déjà étonnant que Jésus se soit livré à ce genre d'apocalypse. Qu'il se soit trompé aussi totalement dans ses prédictions est encore plus étonnant, puisque la génération de ses contemporains a bel et bien passé, plus de deux mille ans, sans que le cataclysme final ne se soit produit. Mais qu'il avoue ne pas pouvoir connaître ce que le Père seul sait est vraiment inexplicable. Le deuxième exemple se situe au moment solennel où, durant la Cène, Jésus prononce son discours d'adieu aux apôtres. D'après Jean (XIV 28), il leur dit à propos de son départ imminent: Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, parce que le Père est plus grand que moi. Ce n'est d'ailleurs pas la seule fois que Jésus-Fils, dans la littérature Johannique, fait allusion à la préséance du Dieu-Père. En maintes occasions, il affirme qu'il n'est pas venu de sa propre initiative, mais qu'il accomplissait la mission de son Père, comme si les deux volontés ne coïncidaient pas. Les natures humaine et divine de Jésus-Christ peuventelles se méconnaître autant?
Le troisième exemple se situe au moment où Jésus

meurt sur
de nouveau,

la

croix.

Matthieu

(XXVII

46) et Marc

(XV

34) nous

disent

à

l'unisson,

qu'il a appelé désespérément

son Père: Vers la neuvième heure,

Jésus cria d'une voix forle: Eloi; Eloi; lama sabaqtani? ce qui signifie: Mon Dieu! mon Dieu! Pourquoi m'as-tu abandonné? Ne sommes-nous pas en droit de nous demander, à notre tour, comment il se fait que le Père ait abandonné son Fils au point de lui arracher ce cri? Tout cela nous ramène vers un dilemme semblable à celui que nous avons rencontré au début de cette Introduction, à propos des Ecritures. L'alternative était sommairement la suivante: ou bien le personnage de Jésus qu'elles dépeignent est, à la limite, schizophrénique puisqu'il dit et fait des choses diamétralement opposées; ou bien les Ecritures ne sont pas entièrement fiables, ce qui est consolant, parce qu'on peut alors continuer à croire en la nature divine de Jésus-Christ. Et nous avons, bien sûr, opté pour la seconde branche de l'alternative. Ici, le dilemme se pose en ces termes:

*

ou bien croire que Jésus-Christ est la deuxième personne de la Trinité, donc Dieu, auquel cas il est impensable qu'il se soit trompé aussi lourdement sur le destin du monde, qu'il se soit tout le temps

Introduction

23

soumis à une volonté extérieure à la sienne et qu'enfin lui-même, puis de la première personne, Dieu le Père;

il ait douté

de

*

à la nature divine de Jésusdes personnes trinitaires, admettre tout bonnement que c'est le dogme de la Trinité qui est inapproprié. Non pas dans son essence, mais dans sa formulation.

ou bien,

si nous voulons

toujours

croire

Christ sans tomber

dans la contradiction

Voici ce qu'en dit le Catéchisme,<10> jugez-en vous-mêmes: Nous ne confessons pas trois dieux, mais un seul Dieu en trois personnes: La Trinité consubstantiel/e. Les personnes divines ne se partagent pas l'unique divinité mais chacune d'el/e est Dieu tout entier... Les personnes divines sont réellement distinctes entre elles. Père. Fils. Esprit-Saint NE SONT PAS simplement des noms désianant des modalités de l'être divin... I/s sont distincts entre eux par leur relations d'origine: C'est le Père qui engendre, le Fils qui est engendré, le Saint-Esprit qui procède. Dans ce type de trinité, il n'est pas possible d'être Dieu à part entière et d'être une

personne distincte. Ce qui s'est passé ici-bas c'est que la deuxième personne, incarnée, s'est retrouvée dans la situation de dépendance, d'ignorance et de doute, du Fils engendré par rapport au Père qui l'engendre.
Regardez la phrase soulignée. Si, au lieu d'affirmer que Père-FilsEsprit ne sont pas simplement des noms désignant des modalités de l'être divin, le dogme avait -au contraireaffirmé qu'ils le sont, on aurait rejoint le type de trinité hindoue (que nous avons appelée plus haut Triade pour la distinguer de la Trinité chrétienne) et la contradiction aurait disparu. Car rien n'aurait opposé le Fils au Père et il n'y aurait plus eu, alors, qu'à supprimer des Evangiles les passages antinomiques avec la divinité totale du Christ. C'est ce qu'en fait notre démarche nous a conduits à faire dans l'ETM. Quant au Saint-Esprit, le dogme lui assigne la fonction de "procéder". Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? Les théologiens eux-mêmes, qui ont pourtant élaboré ce dogme, ne le savent pas. En 1054, le Pape Léon IX et le Patriarche de Constantinople, Mikhail Keroularios, s'excommunièrent mutuellement, consommant la rupture entre Rome et Byzance. Sur cette déplorable querelle de personnes s'était greffée la querelle des théologiens autour du "Filioque" [littéralement: et le Fils]. Ceux de Rome certifiaient que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils; ceux de Byzance rétorquaient qu'il procédait du Père seulement. Près de mille ans, donc, que Catholiques et Orthodoxes s'affrontent pour savoir de qui procède le Saint-Esprit. S'il est déjà assez ardu de saisir la relation de la Personne-Fils à la Personne-Père, puisque le Credo stipule que le Fils est engendré non pas créé, comment concevoir la relation de la Personne-Saint-Esprit aux deux autres Personnes,

.
24 alors qu'on ne sait toujours deux à la fois? Une autre raison, Jéslls avant l'Eglise pas si elle procède de l'une d'entre elles ou des

importante encore, devrait nous inciter à sont effectivement des noms désignant des modalités de l'être divin et non point des personnes distinctes: c'est que, dans la vision trinitaire de la rédemption, le Fils (unique) exécute l'ordre (unique) du Père.<11> Il s'incarne, fonde une Eglise et sauve ceux qui y adhèrent. Et nous voici revenus au concept d'Alliance, emprunté au Judaïsme, mais appliqué cette fois aux Chrétiens. Alors que dans l'acception "modalité de l'être divin" c'est Dieu tout entier qui s'incarne où il veut, quand il veut, autant de fois qu'il veut, sans plus être limité ontologiquement à un temps, un espace, une mission, un peuple.

plus

considérer

que Père-Fils-Esprit

L'Universalité

- L'Ealise

L'universalité du message de Jésus-Christ le place, nous "avons dit, en dehors de tout particularisme. Krishna annonçait dans la Bhagavad Gita (IV 7-8) qu'il reviendrait toutes les fois que l'état de l'humanité l'exigerait. Or ce n'est pas la personne physique de Krishna qui va se réincarner, ni même la personnalité qu'il avait durant son séjour terrestre.<12> Ce que Krishna voulait dire, en tant qu'Avatar, c'est que Dieu in tata, manifesté et non manifesté, personnel et impersonnel, reviendra par un acte de souveraine liberté, quand et où bon lui semblera. Dieu n'est assujetti ni au temps, ni au sacrifice propitiatoire qu'un hypothétique péché originel aurait nécessité. Et c'est bien plus beau comme cela. Notre sens de l'équité et de la fraternité universelle est conforté par l'omniprésence du divin, capable, s'it décide de se rendre physiquement présent parmi nous, de prendre une forme humaine, n'importe où, n'importe quand, dans le lointain passé, à l'An Zéro ou dans le proche avenir, mû par le seul amour des hommes, tous les hommes, sans Alliances, sans distinction de races ou de religions. Croire en la possibilité pour Dieu de s'incarner ici-bas exige dejà un pur acte de foi. Chez le croyant, la raison aussi est appelée à y souscrire. Et si d'aventure elle y arrive, ce sera sans doute bien après l'acte de foi, et non sans grande difficulté. Peut-on alors, par un ukase ecclésial, ajouter à cet acte de foi l'obligation de croire en l'impossibilité pour Dieu de s'incarner en un autre temps et dans un autre lieu? Paul déclare péremptoirement: Par la désobéissance d'un seul homme, la multitude a été constituée pécheresse.<13> Et le Catéchisme d'enchaîner<14>: G'est pour réunir de nouveau tous ses enfants que le péché a dispersés et égarés que le Père a voulu convoquer toute l'humanité dans l'Eglise de son Fils... Hors de l'Eglise

Introduction

25

point de Salut... C'est pourquoi ceux qui refuseraient soit d'entrer dans l'Eglise catholique,soit d'y persévérer, alors qu'ilsla sauraient fondée de Dieupar Jésus-Christ comme nécessaire, ceux-là ne pou"aient être sauvés.

Il est certes malaisé de se représenter le mécanisme par lequel la faute d'un seul homme accable de malheurs toute l'humanité; mais plus malaisé encore, pour remédier à cet état de choses, d'imaginer Jésus, DieuAmour,fondateur d'une Eglise aussi sectaire. Le titre du célèbre livre de Charles Dodd: «Le Fondateur du Christianisme», consacré à Jésus, me semble décalé d'un personnage. C'est Saül de Tarse (ayant "Romanisé" son nom en Paul), qui a posé les fondements de l'Eglise, autant par les communautés qu'il a formées, par les règles qu'il leur a prescrites, que par la théologie qu'il a instaurée.<15> Le texte sur lequel l'Eglise se base pour affirmer que Jésus l'a instituée (Tu es Petrus et super hanc petr am aedificabo ecclesiam meam) apparaît maintenant, à la lueur de tout ce qui précède, discutable sur plus d'un point:

1.

Seul l'Evangile de Matthieu le mentionne. Il est complètement ignoré par les trois autres Evangiles canoniques. A plus forte raison, ne

trouve-t-onpas trace de cette phrase, ou même d'un mot concernant
l'Eglise bâtie sur Pierre, dans les écrits non canoniques. 2.
Dans le même Matthieu, deux chapitres plus loin (XVIII11), parlant de la correction fraternelle, Jésus recommande de régler le différend

avec son frère seul à seul, sinon en présence de deux témoins et

s'i!

ne les écoute pas, réfères-en à l'Eglise. S'il refuse même d'écouter l'Eglise, qu'il soit pour toi comme le pafen ou le publicain. D'abord, où est la bienveillance

coutumière de Jésus envers les goïm [les non-Juifs]et les collecteurs d'impôts? Ensuite, et surtout, comment l'Eglise s'est-elle subitement constituée entre les chapitres XVIet XVIII?Et du vivant de Jésus? Il saute aux yeux que la mention de l"'Eglise" est ici une interpolation typique. 3.
La similitude entre "Pierre", prénom, et "pierre", matériau de

construction, ne fonctionne qu'en latin (et dans quelques langues latines comme le français). Or, Jésus parlait araméen. On aurait pu
imaginer qu'ayant donné le surnom de Céphas, c'est-à-dire "pierre", à Simon fils de Jean, comme il a donné le surnom de Boanergès, c'està-dire "fils du tonnerre", à Jacques et Jean, fils de Zébédée,<16> il ait pu appeler Simon par son surnom pour lui dire qu'il bâtirait sur lui son Eglise; mais alors comment expliquer que, dans aucune des langues

de souche sémitique dont est issu l'araméen, telles que l'arabe, le

26

Jésus avant l'Eglise

syriaque et le copte, il n'y ait pas un seul prénom chrétien qui veuille dire pierre, ou rocher, ou quelque chose de similaire? Il est cependant évident que les premiers Chrétiens vivaient au Proche-Orient et que le prénom le plus répandu de la chrétienté est Pierre. Et. de fait, c'est la translitération du "Petrus" latin qui, dans toutes les langues du monde. s'est substitué à la traduction de "pierre". Langues anglosaxonnes: Peter, langues slaves: Piotr, autres langues latines: Pedro; et même dans les langues sémitiques: Boutras, etc... Ce qui. bien entendu, ne veut rien dire dans ces langues-là. On est ainsi amené à se poser la question de savoir si ce "jeu de mots". valable uniquement en latin. ne servait pas les intérêts de la puissance romaine à l'époque. Car au IVème siècle. sous Constantin 1er, l'Eglise et la Rome impériale se sont organiquement liées. En donnant de telles lettres de noblesse à l'Eglise, à savoir son institution par Jésus-Christ lui-même sur la personne de Pierre. le Pape et l'Empereur s'en trouvaient mutuellement renforcés. Dès lors. il devient significatif que ce soit Constantin qui ait convoqué le Concile de Nicée en 325 (incidemment. il est intéressant de noter que le Pape n'y assistait pas). De ce concile est sorti le Credo: Je crois en l'Eglise, Une, Sainte, Catholique et Apostolique qui est basé essentiellement sur la théologie paulinienne. et que l'on récite jusqu'aujourd'hui.<17> Au-delà de ces remarques de forme. il y a -quant au fond- un fossé infranchissable entre institution et universalité. L'institution. quelle qu'elle soit. doit défendre ses croyances. son pouvoir. ses privilèges. Au mieux. elle exclut de son économie du salut ceux qui n'y adhèrent pas; au pire. elle les persécute. N'allez pas croire. je vous en prie. que ceci est une critique de l'Eglise Catholique. nommément. Dans le monde où nous vivons, en cette fin du XXème siècle, la communauté musulmane est de plus en plus intégriste. la cause sioniste de plus en plus radicale. les Serbes orthodoxes de plus en plus agressifs. les Sikhs de plus en plus violents; et il n'en est pas jusqu'aux Hindous qui, abandonnant leur tolérance traditionnelle (admirée récemment sous les traits de Gandhi). ne soient devenus de farouches fondamentalistes. Comment. dans ces conditions, concevoir un Maître spirituel de l'envergure de Jésus-Christ occupé à fonder une structure socio-religieuse nouvelle, alors que les seuls mots durs qu'il ait jamais prononcés visaient la classe sacerdotale de ses propres coreligionnaires? Que serait-ce si. au-delà du Maître. on croit également à sa nature divine? Peut-elle alors refléter autre chose que l'amour sans frontières?

Introduction

27

Le texte du "Tu es Petrus" comprend, en sus, des pouvoirs exorbitants: Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. Tout ce que tu lieras sur
la te"e sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la te"e sera délié dans les cieux.<18> Or, Jésus ne faisait que guérir, que pardonner. "Va, disait-il sans

cesse, ta foi t'a sauvé... tes péchés te sont remis... je ne suis pas venu pour les bien-portants, mais pour les malades." Et comment croyez-vous que ce même Pierre a utilisé les pouvoirs accordés par Jésus? Les Actes des Apôtres ev 1-11) nous racontent qu'un certain Ananie vendit un terrain et, d'accord avec sa femme Saphire, n'en donna qu'une partie du prix à la communauté. Pierre le débusqua et, jugeant ce crime impardonnable, lui

dit: Comment
saisis
l'emportèrent

menti, mais à Dieu. A ces paroles, pour l'ente"er.

as-tu pu concevoir pareil dessein? Ce n'est pas aux hommes que tu as Ananie tomba et expira. Tous les témoins furent d'une grande frayeur. Les jeunes gens vinrent envelopper le corps et
Je vous rappelle qu'en tout

état de cause, l'argent

remis à la communauté était un don et non un dû. Quel était donc ce crime abominable d'Ananie qui lui a mérité la mort? Mais l'histoire n'est pas finie:
1/s'était écoulé environ trois heures quand sa femme arrivasans savoir ce qui s'était passé. Pie"e lui adressa la parole: Dis-moi, est-ce bien tel prix que vous avez vendu le champ? Oui, c'est tel prix, répondit-el/e. Pie"e répliqua: Pourquoi vous êtes-vous entendus pour mettre à l'épreuve l'Esprit du Seigneur? Voici que les pieds de ceux qui ont enterré ton mari sont à la porte. I/s vont t'emporter aussi. Au même instant, elle tomba à ses pieds et expira... Ce fut une grande frayeur dans toute l'Eglise et
parmi

ceux

qui apprirent

cet

événement.

A votre avis, Jésus peut-ilcautionner de pareils agissements? Si vous pensez que "non", alors la réponse est limpide: non seulement il n'a pas pu fonder une église, mais encore il n'a pu conférer à personne de tels pouvoirs,<19> sachant comment ils allaient être utilisés par les hommes d'Eglise. Le Monothéisme Définition du monothéisme: Religion qui n'admet qu'un seul Dieu. Le monothéisme est censé être l'apanage des trois religions "Abrahamiques", le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam. La première de ces trois religions croit même avoir été l'instigatrice du monothéisme, par opposition au polythéisme ambiant. On oublie trop souvent qu'Akhenaton, quatrième roi de la dynastie des Aménophis, avait déjà instauré le culte du Dieu unique vers le milieu du XIVème siècle avo J.-C., soit un peu plus d'un siècle avant Moïse. On oublie aussi, parce que bien plus ancien, le strict monothéisme hindou que nous évoquions tantôt. Strict et intransigeant, puisqu'il s'articule sur la philosophie non duelle de l'Advaila (a=privatif, dvaïta=dualité).

28

Jésus avant l'Eglise

Or ces trois religions, croyant combattre les païens, leurs idoles et leurs dieux multiples par fidélité envers le Dieu unique, Yahvé, Dieu ou Allah, ont versé à leur insu dans une déviance plus subtile: le
manichéisme.<2o>

Si vous osez dire à un Juif, à un Chrétien ou à un Musulman qu'il est manichéen sans le savoir, vous vous en ferez un ennemi pour toujours. Le seul article de foi sur lequel ils sont d'accord tous les trois c'est qu'ils adorent le Dieu unique, et chacun reconnaît cette qualité aux deux autres. Encore que Juifs et Musulmans ne comprennent rien à la Trinité chrétienne. Pour les Juifs, Jésus est un Rabbi comme les autres, certes plus doué, plus remarquable, mais un homme quand même. Quant aux Musulmans, ils reprochent aux Chrétiens, en déifiant Jésus et en introduisant la troisième personne trinitaire, d'avoir fait "partager" (Mouchrikin) le pouvoir de Dieu. Juifs et Musulmans prônent donc la transcendance du Divin, en contraste avec l'immanence du Dieu-incarné. Mais ils ne nient pas que les Chrétiens adorent, en définitive, le même Dieu. Et pourtant, ces trois religions sont profondément dualistes. Clarifions d'abord ce que "on entend par dualiste: au niveau de l'homme, cela veut dire que, dans sa relation avec Dieu, l'âme individuelle s'adresse à un Dieu personnel, ou personnalisé, plutôt qu'au Dieu impersonnel des philosophes ou des Védantins, qui méditent sur l'essence de toute chose, la cause première (the causeless cause), l'UN sans second, ou tout autre attribut de la Divinité. Les religions Abrahamiques favorisent, au contraire, la dévotion envers un Dieu personnel. C'est peut-être moins décelable dans le Judaïsme et l'Islam en raison de l'interdit frappant la représentation iconographique; il est néanmoins évident que le Juif et le Musulman, autant que le Chrétien, prient Dieu comme l'Autre. \I y a, dans leur attitude vis-à-vis de Dieu, la conscience de son altérité, de la distance qui les sépare de Lui. Leur dévotion, quelle que soit sa forme (soumission du disciple au Maître, amour filial ou fraternel, respect ou crainte de la Puissance céleste, etc.) reste l'expression d'un dualisme fondamental.

Mais ce n'est pas ce dualisme-là qui nous importe. Après tout, "homme est libre de se tourner vers Dieu de la manière qui correspond le mieux à ses inclinations. "Tout ce qui monte converge", disait Teilhard de Chardin. \I n'existe donc pas une hiérarchie des valeurs entre la dévotion dualiste et la méditation bouddhique, par exemple, dans laquelle l'homme aspire au Nirvana; ou aussi celle du méditant (tel Jean de la Croix) qui s'engage dans la voie apophatique.

Introduction

29

En revanche, l'autre dualisme, celui qui caractérise la religion ellemême, est d'un intérêt majeur. Le schéma Abrahamique puise dans un fonds commun une conception du monde, un processus de la création, qui comporte l'apparition du Mal sous les traits d'un être réel, appelé Serpent dans le livre de la Genèse, Diable dans la tradition chrétienne, Chaytan (Satan) dans le Coran. En gros, cet être, créé par Dieu, se rebelle contre lui et ne cesse de contrecarrer son dessein. Ainsi, pour l'homme, il se présente comme le "tentateur", qui le pousse à s'engager dans des actions néfastes, fruit des mauvaises pensées qu'il instille dans son coeur. A la rigueur, le Diable n'aurait pas contredit le monothéisme -encore qu'il soit légitime de s'interroger sur le pouvoir de cet être, qui arrive à faire tant de dégâts dans l'oeuvre de Dieu- s'jl n'était pas lui-même éternel, indestructible. Au jour du jugement dernier, auquel croient ces trois religions, Dieu sauvera les bons et lui livrera les méchants. L'Enfer (Jahïm), qui est son domaine, est aussi pérenne que le Paradis (Fardaous). Les conséquences d'une telle croyance sont terribles: (1) au plan moral, le Dieu omniscient et "bon" aurait destiné au "mal" irréparable une partie de ses créatures; (2) au plan métaphysique, il serait sorti de l'UN, omnipotent, un DEUX, désormais aussi puissant et aussi immortel.
Si nous nous cantonnons à la seule vision chrétienne, elle est plus terrible encore, parce que plus élaborée. Dieu aurait d'abord créé des esprit purs, les anges. Leur chef, Lucifer (qui veut dire "porteur de lumière") refuse par orgueil d'obéir à Dieu, dont il veut être l'égal. Il entraîne dans son sillage un groupe d'anges, devenus "démons". Le Catéchisme s'exprime là-dessus en ces termes< 1>: L'Ecriture et la Tradition de l'Eglise voient en cet être un ange déchu, appelé Satan ou Diable... Le Diable et les autres démons ont certes été créés par Dieu naturellement bons ... L'Ecriture parle d'un péché de ces anges. Cette chute consiste dans le choix libre de ces esprits créés, qui ont radicalement et irrévocablement refusé Dieu et son Règne. Nous trouvons un reflet de cette rébellion dans les paroles du tentateur à nos premiers parents: Vous deviendrez comme Dieu (Gn II/ 5)... C'est le caractère irrévocable du choix des anges, et non un défaut de l'infinie miséricorde divine, qui fait que leur péché ne peut être pardonné. Il ny a pas de repentir pour eux après la chute, comme il ny a pas de repentir pour les hommes après la mort.

Et, à propos de l'enfer<22>: L'enseignement de l'Eglise affirme l'existence de l'enfer et son éternité. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent immédiatement après la mort dans les enfers, où elles souffrent les peines de l'enfer, le feu éternel. Ces hideuses élucubrations s'appuient sur le texte principal relatif au jugement dernier, mis dans la bouche de Jésus pour terroriser les fidèles

30

Jésus avant l'Eglise

(Matthieu XXV 31-33 & 41): Le fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, et il siégera sur son tr6ne de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs. /Iplacerales brebis à sa droite et les boucs à sa gauche... Alors il dira à ceux de sa gauche: Eloignez-vous de moi, maudits! allez au feu éternel qui a été préparé pour le Diable et pour ses anges.
Voici encore d'autres paroles imputées à Jésus, parlant du Diable

(Jean VIII 44): Celui-là était homicide dès le commencement... Oui, il est menteur et père du mensonge. Vous y remarquez que, d'après la théologie officielle (se
référant elle-même au Livre de la Genèse), l'homicide et le mensonge sont les attributs du Diable. Lequel est donc, "dès le commencement", un être réel et non mythique. Ses oeuvres malfaisantes, au sens littéral de "faisant le mal", ont été un défi permanent à Dieu. Et le Catéchisme d'ajouter<23>: a L plus grave en conséquence de ces œuvres a été la séduction mensongère qui a induit l'homme à désobéir à Dieu. Tellement grave, que Jean n'hésite pas à affirmer dans sa première épître (III 8) que Le Fils de Dieu est apparu pour défaire les oeuvres du Diable.

Etrange retoumement de la situation où ce n'est plus le Diable qui tente de s'opposer à Dieu, mais Dieu qui tente de s'oppposer au Diable!...
Résumons-nous. Dieu Bon crée un ange lumineux qui s'avère être le Mal personnifié, qui se dresse contre son créateur et qui réussit:

. . . .

une première fois, à lui soustraire un certain nombre d'anges;

une seconde fois, à lui souiller par un péché originel indélébile l'homme qu'il avait créé à son image;
une troisième fois, à le forcer d'envoyer son Fils unique pour racheter ce péché, le Père exigeant que son Fils soit immolé en victime
expiatoire;<24>

une quatrième fois, à lui arracher -pour les emporter dans son enfer éternel- un résidu d'humanité fait de misérables, d'exclus et de maudits de cette terre. Sans doute plus nombreux que les élus...

Ce combat titanesque entre «Le Diable et Le Bon Dieu», pour paraphraser Jean-Paul Sartre, ome de fresques terrifiantes tous nos édifices religieux. Le Diable ne s'est-il pas, en dernière analyse, fait l'égal de Dieu? Peut-on croire encore au pur monothéisme des religions Abrahamiques, et plus particulièrement du Christianisme?

Introduction

31

III. CRITERES

Nous sommes prêts, maintenant, à énumérer les critères qui présideront à la formation de l'Evangile du Ille millénaire (ETM), c'est-à-dire ceux qui serviront à retenir ou à rejeter tel ou tel passage des Evangiles. Le terme "rejeter" peut sembler dur, mais après avoir discuté les concepts autour desquels s'est développé l'enseignement traditionnel: les Testaments, la Trinité, l'Eglise, le Monothéisme, et avoir constaté qu'une lecture plus approfondie, un regard plus objectif, nous donnait un certain recul par rapport à cet enseignement, nous nous devons de continuer dans
la même voie, sans concessions. Je me permets de vous rappeler à nouveau notre dilemme de base: Sont-ce les Ecritures<1> que nous devons préserver parce qu'elles sont intangibles? ou est-ce la véritable personne de Jésus qu'il nous faut retrouver au travers de ces Ecritures? A ce stade de notre travail, ayant opté pour la relativité des Ecritures, c'est la seconde branche de l'alternative qui devient notre critère fondamental. Exprimé autrement, cela signifie que chaque fois qu'un passage des Evangiles ne cadre pas avec cette véritable personne à la fois humaine et divine de Jésus, c'est le passage lui-même qui est rejeté, en totalité ou en partie. Dans cette hypothèse, ce sont donc le (ou les) auteur(s), de chaque Evangile, ou la cohorte des copistes, des "altérateurs" conscients ou inconscients, des catéchètes et autres intervenants, qui doivent être incriminés et non Jésus. Mais cela ne veut pas dire que nous ajouterons un "iota" aux Evangiles canoniques. Puisque notre seule liberté consiste à nous poser la question: Jésus aurait-il pu dire ceci ou faire cela,<2> nous nous astreindrons, si la réponse est "oui", à la règle suivante: garder tel quel (totalement ou partiellement et sans aucun ajout) le passage qui relate cette parole ou cette action. Sur ce critère fondamental, vont se greffer les critères particuliers qui nous aideront dans notre exégèse. Nous commencerons par ceux dont nous avons déjà déblayé le terrain "conceptuel" dans le chapitre précédent: La Bible hébraïque La loi et la Loi Les scribes et les Pharisiens Le fils de Dieu, le fils de l'homme Le Royaume Les anges, le Diable

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Jésus avant l'Eglise

La Bible hébraïaue
En premier lieu, nous mettrons de dire la Bible hébraïque, pour la raison très pas et qu'en plus elle ne nous concerne Jésus s'y réfère fréquemment, (2) que prophètes.
côté l'Ancien Testament, c'est-àsimple qu'elle ne nous appartient pas. On pourrait objecter: (1) que le Messie était annoncé par ses

C'est vrai. Mais que Jésus s'y réfère, quoi de plus normal? C'était un Juif s'adressant à des Juifs. Il avait même une autorité telle qu'on l'appelait Rabbi, Maître. Son message universel ne pouvait, cependant, être transmis que par ce canal particulier: un temps, une terre, un peuple, une religion. Jésus avait quelque chose à dire sur l'homme, sur l'âme, sur la vie, sur le prochain, sur l'amour. Comment toucher le coeur de ceux qui l'écoutaient, sinon en se référant à ce qu'ils avaient appris dans leur propre religion?

Toutefois, quand ce qu'ils avaient appris était contraire -ou même moralement inférieurà ce qu'il voulait, lui, leur apprendre, il n'hésitait pas à leur affirmer: "Vous avez entendu qu'il a été dit... Et moi je vous dis..." Tout le Sermon sur la montagne est construit sur cette antithèse.
Quant à l'annonce du Messie par les prophètes, elle vise un MessieRoi qui viendrait sauver le peuple hébreu de la servitude. A maintes reprises dans leur histoire, les Juifs ont subi le joug de conquérants ou d'occupants. Et malgré les épreuves que leurs fautes leur avaient valu, ils croyaient que Yahvé leur porterait immanquablement secours. L'attente du Messie juif était donc liée à un pouvoir temporel, puisque Messie signifie l"'Oint", et que l'on ne pouvait oindre qu'un roi. Il n'est pas improbable que, dans une acception salvifique du terme, Messie ait voulu dire aussi celui par qui le salut de l'âme arrive. D'où le malentendu sous-jacent à toute la vie publique de Jésus: d'un côté, ceux qui espéraient, en lui, le rétablissement du royaume de David par l'expulsion de l'occupant romain; de l'autre, ceux, très peu nombreux, qui avaient compris que son Royaume n'était pas de ce monde. Très peu nombreux, car ses disciples eux-mêmes ont souvent fait la confusion. Judas a trahi et s'est pendu parce que Jésus n'avait pas réalisé ses ambitions nationalistes. Double désespoir d'un homme qui, par son incompréhension du Maître, gerd son idéal patriotique et, par sa trahison du Juste, perd sa raison d'être.< Jusqu'après d'Emmaüs, la mort de Jésus, cette confusion les disciples disent à l'''étranger'' s'est poursuivie. Sur la qui les accompagnait

route

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(Luc XXIV 21,25,27 & 32): Nous espérions que ce serait lui (Jésus) qui délivrerait Israël... Jésus leur dit: Cœurs lents à croire ce qu'ont annoncé les prophètes... Puis il leur interpréta, dans toutes les Ecritures, ce qui le concernait. Cet étranger, ils ne le

reconnaîtront que bien plus tard, à la fraction du pain. Et pourtant, se disentils entre eux après son départ: Notre cœur n'était-ilpas brûlantpendant qu'ilnous
parlaiten chemin et qu'ilnous expliquaitles Ecritures?Pour dévoiler son dessein, Jésus a donc dû leur expliquer les Ecritures dans le sens de sa mission telle que lui l'entendait, et non comme eux se la représentaient.

Par conséquent, il est tout à fait normal que Jésus se soit référé à la Bible hébraïque dans un but didactique, aussi bien pour diffuser son enseignement, que pour dissiper le malentendu autour de sa fonction messianique. C'est l'inverse qui aurait été étonnant. Jésus se devait de faire passer son message spirituel et il ne pouvait, pour y parvenir, que s'appuyer sur le seul texte religieux disponible, ce que nous appelons l'Ancien Testament. Il en a confirmé certains préceptes, infirmé d'autres, et interprété différemment l'ensemble. Mais que les rédacteurs des Evangiles, et singulièrement Matthieu, se soient référés à ces Ecritures pour y trouver une authentification du message de Jésus ou, à plus forte raison, une authentificationde sa personne, me semble injustifié. Une telle démarche, outre qu'elle sollicite

des textes

qui ne nous appartiennent pas, est dévalorisante pour la

personnalité de Jésus-Christ. Son apparition sur cette terre, in se, est le plus grand des bienfaits. Du moins pour ceux qui ont pris la mesure de l'événement. Fallait-ilen quémander une légitimation auprès des écrits des hommes? Voilà pourquoi, vous ne trouverez dans l'ETM que les citations de l'Ancien Testament indispensables à la compréhension du Texte. Jamais, par exemple, la formule "Afin que s'accomplissent les Ecritures" pourtant courante dans les Evangiles quand il s'agit de Jésus, sauf dans une allusion
à l'oracle d'Isaïe (XUI1-3) complaisances. sur le Serviteur bien-aimé en qui (Dieu) a mis toutes ses

La loi et la Loi C'est un point très important. Après ce que nous venons de dire du rôle de la Bible hébraïque dans notre recherche, on aurait pu croireque tout ce qui touche de près ou de loin à la Thora serait soigneusement évité. En

principe,c'est exact, étant donné que la loi Mosaïque régit exclusivement,
dans la conception même du peuple juif, son rapport personnel à Dieu.

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Jésus avant J'Eglise

Mais il se fait que Jésus a eu maille à partir avec la classe sacerdotale sur la stricte observance de la loi. Leurs démêlés à propos du sabbat, par exemple, que Jésus a souvent enfreint, parcourent pratiquement tout l'Evangile. Il se fait aussi que son attitude au sujet de la loi était apparemment contradictoire. D'une part, en effet, il s'érigeait contre son aspect contraignant et son injuste application aux pauvres gens par cette classe sacerdotale et, d'autre part, il a clairement dit (Matthieu V 18 et Luc XVI 17): Avant que ciel et terre ne passent, pas un iota, pas un seul trait de la Loi ne passera. J'attire votre attention sur le fait qu'il a dit cela aussi de ses propres paroles (Matthieu XXIV 35, Marc XIII 31 et Luc XXI 33): Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. Ce qui semble augmenter la contradiction, puisqu'en de multiples occasions ces mêmes paroles ont contredit l'enseignement orthodoxe, lequel répercute scrupuleusement la loi. Cette montrer: contradiction n'est qu'apparente. Je me propose de vous le

Quand vous lirez l'ETM, vous observerez que le mot loi (avec ''l'' minuscule) indique la loi Mosaïque, à propos de laquelle scribes, Pharisiens et autres légistes ne faisaient pas de concessions; tandis que Jésus a résumé d'un mot célèbre ce qu'il pensait de ce respect servile et tatillon de la loi (Marc Il 27): Le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat. Cela n'implique pas qu'il ait dispensé les gens de la loi, même quand il s'agissait de prescriptions mineures. Dans une de ses invectives contre ceux qui tuent l'esprit au profit de la lettre, il a -au contrairerecommandé le véritable respect de la loi (Matthieu XXIII 23): Malheur à vous scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dÎme de la menthe, du fenouil et du cumin, mais
qui négligez le plus important de la loi: la justice, la miséricorde et la bonne foi. 1/ fal/ait

observer ceci, sans omettre ce/a. Mais quand cette loi battait en brèche un principe que Jésus estimait inviolable, comme l'union sacrée de l'homme et de la femme, par exemple, il engageait toute son autorité contre celle de la loi, fût-elle instituée par Moïse (Matthieu XIX 5-8): C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux ne feront plus qu'une seule chair. Ainsi, ils ne seront plus deux, mais un seul; or donc, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare point. Les Pharisiens lui dirent: Alors, pourquoi Moïse a-t-ilprescrit, pour renvoyer sa femme, de lui délivrer un écrit de répudiation? Jésus leur dit: C'est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. 1/n'en était pas ainsi au commencement. Ce texte nous convainc que, nonobstant la loi, (1) Jésus n'admettait pas la répudiation, (2) qu'il n'admettait pas non plus la polygamie (remarquez le pluriel "vos femmes" après l'énoncé de l'indissolubilité du lien

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qui unit "un" homme à "une" femme), (3) qu'il désignait un ordre moral supérieur à celui instauré par Moïse ("II n'en était pas ainsi au commencement"). Cet ordre moral supérieur, auquel Jésus affirme avoir accès par sa relation privilégiée avec le Père, le place au-dessus de la loi. Ses détracteurs, naturellement, ne l'entendaient pas de cette oreille (Jean VIII 52-55 & 58): Maintenant oussommessûrs que tu es possédé du Démon. Abraham n
est mort, les prophètes aussi, et toi tu dis: si quelqu'un garde ma parole, il ne goûtera pas la mort? Serais-tu plus grand que notre père Abraham qui est mort? Qui donc prétends-tu être? Jésus répondit: C'est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites: il est notre Dieu. Vous ne le connaissez pas, mais moije le connais... En vérité, je vous le
dis, avant qu'Abraham fut, Je Suis.

De là cette assurance

quand il parle, ou qu'il

guérit un jour de sabbat. Alors, comment concilier cette suprématie de la parole de Jésus par rapport à la loi (ainsi que les libertés qu'il prend vis-à-vis d'elle) avec la rigidité de sa déclaration que pas un iota ne peut en être changé? Si nous sommes mus, comme nous l'avons été jusqu'à présent, par la certitude que Jésus ne peut pas dire une chose et son contraire, nous devrions trouver une issue à cette impasse. Je vous soumets l'alternative suivante:
*

ou bien est à rejeter la phrase incriminée [sur le iota de la loi qui ne passera pas avant que ciel et terre ne passent].<4> Ce serait l'une des manières de résoudre la contradiction; mais, personnellement, je n'en serais pas satisfait; ou bien sont retenues ensemble les deux phrases [sur Je ciel et la terre qui passeront sans que ne passent ni un iota de la Loi ni les paroles de Jésus]. Et ce serait l'autre manière -bien plus belle- de résoudre la contradiction. Il Y aurait alors, dans le discours de Jésus, deux lois. Celle qui nous

*

concerne ici, nous l'avons écrite avec un "L" majuscule. Ce n'est plus la loi Mosaïque (''l'' minuscule), relative, que les temps et les moeurs peuvent changer et que Jésus peut transgresser s'il le faut. C'est la

Loi de Causalité qui régit l'univers tout entier. Et pas seulement l'univers physique qui nous entoure, mais encore notre univers
intérieur où, selon le principe du Karma, nos actes nous suivent. Karma est un mot sanskrit, qui a passé lui aussi dans la langue française, parce qu'il renferme mieux que n'importe quel autre, et avant n'importe quel autre, le sens de la Loide Causalité.<5>

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Jésus avant l'Eglise Dans cet enseignement, qui est le propre d'un Maître Universel, ses paroles sont l'expression du Logos éternel<6> et c'est pour cela qu'elles ne passeront pas. Et la Loi immuable qui préside à la création "du ciel et de la terre", ainsi qu'à leur résorption, cycliques, ne passera pas davantage, car elle est l'expression de la divinité manifestée. En celle-ci, toute cause produit un effet et chaque effet est la cause d'un nouvel effet, dans un enchaînement infini. Dieu est à la fois cet enchaînement infini de la manifestation et la cause première, éternelle, immuable, the causeless cause. Dans le monde extérieur dont nous subissons les vicissitudes, autant que dans le monde de l'Esprit où nous cherchons la voie, dans nos actes les plus extravertis, autant que dans nos pensées les plus intimes, nous générons du Karma. Aussi sommes-nous, comme l'Univers, assujettis à la Loi. Ciel et terre passeront donc sans qu'elle ne passe. Et ne passeront pas, de même, les paroles du Logos, le Verbe éternel.

Partisan de cette façon de voir la Loi et sa parfaite compatibilité avec ce que Jésus en a dit, tout doute levé sur l'éventuelle contradiction évoquée plus haut, je me suis permis de reproduire, comme vous le verrez dans l'ETM, les deux citations sur la Loi et les paroles pérennes de Jésus, côte à côte, à la fin du Sermon sur la montagne.

Les scribes et les Pharisiens
C'est un autre sujet important et délicat. Il recouvre, en plus, les docteurs de la loi, les Sadducéens, les grand prêtres, les chefs du peuple, les anciens et tous ceux qui appartiennent à l'''establishment'' religieux. Par commodité, nous les avons appelé la classe sacerdotale, ce qui est inexact du point de vue de leurs fonctions respectives, mais qui demeure vrai de leur dénominateur commun: une catégorie de Juifs pieux, scrupuleux, imbus de l'élection par Yahvé du peuple juif et, en définitive, soudés entre eux, malgré leurs divergences, par la confrontation avec Jésus-Christ. Certains, comme les Pharisiens, auraient été plutôt favorables à Jésus si celui-ci n'avait pas été aussi désinvolte vis-à-vis de la loi et de la tradition, à laquelle ils étaient très attachés. En plus d'une circonstance, l'un d'eux l'a invité à déjeuner. Des membres du Sanhédrin<7> ont même été ses disciples: Nicodème, celui qui vint le voir 'de nuit par peur de ses collègues, et Joseph d'Arimatie, celui qui réclama son corps à Pilate.

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Toutefois, les affrontements que nous rapportent les Evangiles entre Jésus et cette classe sacerdotale nécessitent que nous en parlions séparément. Qu'en avons-nous retenu dans l'ETM et dans quels termes? Ces affrontements vont des guérisons opérées un jour de sabbat<8> à la provocation finale (Matthieu XXVI 63-65): Le Grand Prêtre (Caïphe) lui dit: Je t'adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le fils de Dieu. Jésus lui répondit: Tu l'as dit... Ce qu'entendant, le Grand Prêtre déchira ses vêtements en
disant: /I a blasphémé! Qu'avons-nous encore besoin de témoins?

Quand le divorce entre le Christianisme naissant et le Judaïsme était en train de se consommer, les Chrétiens ont eu tendance à charger les Juifs avec une violence accrue de la responsabilité de la mort de Jésus. Les premiers Chrétiens avaient été essentiellement des Judéo-Chrétiens, mais la majorité avait basculé en faveur des pagano-Chrétiens, qui constituaient désormais -et irréversiblementle plus grand nombre. On pourrait dater de ce moment l'apparition de l'antijudaïsme, devenu plus tard l'antisémitisme, qui a fait les ravages que l'on sait, notamment dans les sociétés d'Occident. Que le procès de Jésus ait été d'abord un procès juif, il n'y a pas de doute là-dessus; que le rôle de Pilate ait été "maquillé" pour le rendre moins odieux, au détriment des Juifs, est plausible; mais qu'on se retrouve avec les fameuses phrases échangées entre lui et la foule juive (Matthieu XXVII 24-25): 24. Pilate prit de l'eau et se lava les mains devant la foule en disant: Je suis innocent de ce sang. C'est votre affaire. 25. Tout le peuple répondit: Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants est carrément inacceptable. Le verset 25, reproduit par le seul Matthieu, a même amené l'Eglise pendant des siècles à qualifier le peuple juif de "déicide". C'est un peu comme la doctrine du péché originel, où Paul<9> considère l'humanité globalement responsable de la faute commise par le seul Adam. Ici, c'est tout le peuple juif, passé, présent et à venir, qui fut tenu pour responsable de l'injuste condamnation de Jésus à mort. Etait-ce équitable? Et comment, de surcroît, ce peuple futil qualifié de déicide? Peut-on vraiment tuer Dieu? Est-il concevable que de très sérieux théologiens aient pu formuler pendant si longtemps une accusation aussi fausse et inepte? Il aura fallu la Shoah pour que le Concile Vatican Il redresse enfin la barre en déclarant: Les Juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu, ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Ecriture. Or cela a si bien découlé des Ecritures néo-testamentaires qu'il y a eu la Shoah, précisément. Bref, ce verset 25 ne figure bien entendu pas dans l'ETM. En revanche, je n'ai pas éprouvé le besoin de "dé-maquiller" le personnage de Pilate, parce qu'il y a certains archétypes qui se sont formés à partir des récits évangéliques. Ces archétypes nous sont devenus tellement familiers, qu'il est difficle de les éliminer sans un argument irréfutable. Par exemple:

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Judas = traîtrise; Pierre = reniement; Pilate = lâcheté; lavement des mains = vaine tentative de se disculper. Ces deux derniers archétypes suffisent à condamner Pilate sans que l'on soit obligé de supprimer les passages où il essaye de sauver Jésus. Lesquels, de fait, augmentent l'intensité dramatique du dénouement. Toujours à propos des Juifs, notons entre autres que Jean, qui est juif lui-même, fait un incompréhensible amalgame entre le peuple et ses dirigeants. Quand il parle des "Juifs", au lieu de signifier tous les Juifs, c'està-dire le peuple juif, il désigne expressément les détracteurs de Jésus. Exemple pris dans l'épisode de l'aveugle-né (Jean IX 13 & 18): On amena aux Pharisiens celui qui avait été aveugle... Cependant, les Juifs refusèrent de croire, avant d'avoir convoqué ses parents, que l'homme avait été aveugle et qu'il avait recouvré la vue. D'éminents exégètes affirment, d'ailleurs, que plusieurs couches se superposent dans la rédaction de l'Evangile de Jean, donc plusieurs auteurs ou altérateurs du texte initial.<10> Nous sommes ainsi en présence d'un cas typique où la confusion, sans doute volontaire, entre le peuple juif et ses chefs, est d'origine antisémite (antijudaïque). C'est pour cela que, dans l'ETM, il Y a un distinguo très net entre la classe sacerdotale et les gens du peuple. Toutes les épihtètes comme "engence de vipères", "génération pécheresse", ou autres formules et phrases blessantes pour le peuple juif ont été éliminées. Seules furent conservées les invectives de Jésus dénonçant les agissements de cette classe sacerdotale: "scribes et Pharisiens hypocrites!"

Le fils de Dieu. le fils de l'homme
Plutôt que d'opposer ces deux locutions, ou d'en donner des définitions différentes et retomber dans la dialectique de la Trinité et du Fils unique, je voudrais vous proposer d'en faire des termes complémentaires. Car si vous admettez, après notre discussion du chapitre précédent, que le Fils n'est pas une personne distincte du Père et que c'est Dieu en sa totalité qui s'est incarné, alors la manière dont cette Incarnation s'adresse à la divinité, comme Père, est la plus belle leçon qu'elle puisse nous donner sur la relation qui doit unir la créature à son créateur. C'est bien la première fois, en effet, qu'on apprend à l'homme que Dieu est son père. La prière du "Notre Père", qu'on appelle à juste titre la Prière du Seigneur (The Lord's Prayer), justifierait à elle seule l'incarnation divine. Dans d'autres traditions religieuses, il y a des références à Dieu, père de l'univers, père de toutes les créatures; et dans le Judaïsme, référence à Dieu père de son peuple; mais il s'agit ici du vrai père, celui

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