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JORGE LUIS BORGES

De
365 pages
Ce livre éclairant met à la portée du public une œuvre souvent considérée comme difficile. Sans jamais dénaturer une entreprise littéraire livrée jusque dans ses enjeux les plus hermétiques, il réalise le miracle d'offrir un Borges total, devenu soudain tout proche et comme intime.
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JORGE LUIS BORGES:
L'UNIVERS, LA LETTRE ET LE SECRET

Illustration de couverture: Rodolfo FUENTES, Montevideo, 1995. Edition: Linardi y Risso
<C> L'Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-8224-4

Marcel Le Goff

JORGE LUIS BORGES:
L'UNNERS, LA LETTRE ET LE SECRET

Préface
de Michel Lafon Professeur à l'Université Stendhal de Grenoble

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Collection Horizons Amériques Latines dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin Pierre Ragon et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Déjà parus

ABBAD Y LASIERRA I., Porto Rico, (1493-1778). Histoire géographique, civile et naturelle de l'fie, 1989. BALLESTEROS Rosas L., La femme écrivain dans la société latino-américaine, 1994. GRUNBERG B., Histoire de la conquête du Mexique, 1996. LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques, 1989. LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique. Les illusions d'un grand dessein, 1994. MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1996. ROINA T C., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992. ROLLAND D. (ss la dir.), Amérique Latine, Etat des lieux et entretiens, 1997. ROLLAND D. (dir.), Les ONG françaises et l'Amérique Latine, 1997. SARGET M..-Noëlle, Histoire du Chili de la conquête à nos jours, 1996. SEQUERA TAMAYO I., Géographie économique du Venezuela, 1997. CAMUS Michel Christian, L'lIe de la tortue au coeur de la flibuste caraïbe, 1997. ESCALONA Saul, La Salsa, un phénomène socio-culturel, 1998. CAPDEVILA Lauro, La dictature de Trujillo, 1998. BOHORQUEZ-MORAN Carmen L., Francisco de Miranda. Précurseur des Indépendances de l'Amérique latine, 1998. LANGUE Frédérique, Histoire du Vénézuela, de la conquête à nos jours, 1998.

A ma femme

Nous ne connaissons pas les desseins de l'univers, mais nous savons que raisonner avec lucidité et agir

avec justice c'est aider ces desseins, qui ne nous
seront pas révélés.

J. L. Borges
«

Une prière », Eloge de l'ombre.

J'ai trompé mes parents. Je sais qu'ils m'engendrèrent Pour la vie, pour le risque et la beauté du jeu, Pour la terre et pour l'air, pour l'eau et pour le feu. J. L. Borges « Le Remords », La Monnaie de fer.

PREFACE

Un siècle borgésien

Comment peut-on ne pas être borgésien, à cent ans de la
naissance du «mystificateur impénitent », et comment se priver de la lecture (dans quelque langue que ce soit, mais si possible dans sa langue d'origine, tellement elle s'en est trouvée révolutionnée et

magnifiée) de quelques-uns des livres qui ont marqué ce siècle: Fictions, L'Aleph ou Le Livre de sable, mais aussi
Discussion et Enquêtes (Otras inquisiciones), et encore L'Auteur (El hacedor) et L'Autre, le même? Pourquoi arrive-t-il que l'on veuille lier avec l'auteur dont on est hanté quelque rapport supplémentaire, et supérieur? Borges est de ces écrivains qui poussent à lire, à relire, à écrire et à réécrire. Certains lecteurs ne ressortent jamais tout à fait de «La maison d'Astérion », certains s'interrogent sans fin sur la vraie nature de Kilpatrick, de Nolan et de Ryan, et méditent éternellement la dernière phrase de «Thème du traître et du héros ». J'en sais qui ont appris l'espagnol pour goûter ses poèmes à la source. D'autres qui redécouvrent périodiquement que telles pages d'Enquêtes ou de Fictions proposent, sur la littérature et son destin, quelques-unes des leçons les plus mémorables qu'ait pu produire notre siècle. Ce qui est terrible avec Borges, ce qui est exemplaire, c'est qu'il n'y a pas de «reste» dans son œuvre, pas une phrase qui ne soit d'une manière ou d'une autre «borgésienne », qui ne se raccroche à
l'œuvre tout entière, qui ne fasse naître tout ensemble le sourire, la

12

Préface

perplexité et la fascination. Borges fait toujours du Borges, c'est son drame et c'est son charme, inexorablement. Et puis donc il est une catégorie parmi ces lecteurs qu~ ayant succombé mainte fois à « l'inépuisable plaisir » de ces textes, décide de systématiser sa lecture, de la fixer sur le papier, de la faire partager à d'autres. Mais quel livre alors écrire sur Borges, sur son œuvre, qui ne figure déjà au catalogue de la Bibliothèque de Babel?
(<< mo~

Une autofiction (<< moi et Borges»), une autobiographie fictive Borges »), une nouvelle biographie littéraire, un exhaustif

Borges et Shakespeare, un Contre Borges enflammé, à défaut d'un aléatoire Borges et l'équitation protestante? Le livre que propose Marcel Le Goff se veut un voyage à travers

l'œuvre de Borges. Il y a une certainemodestie de sa part, ou une certaine audace, à ne pas poser au spécialiste. C'est avec
l'enthousiasme d'un «amateur» qu'il demande à être suivi de texte en texte. Le Goff relit une fiction, il convoque un essa~ il rappelle un poème, avec la même liberté que lui inspire son modèle, «auteur absolument et merveilleusement libre », mais sans jamais perdre de vue une cohérence globale, qui lui impose notamment de faire précéder l'étape de l'écriture de celle de la lecture, dont on sait (au moins depuis Genette et «L'utopie littéraire », cette si brillante « figure» inaugurale) à quel point elle est en effet première dans cette production. Les spécialistes du borgésianisme seront peut-être irrités par certains partis pris, les nouveaux venus dans cet univers trouveront dans de nombreuses pages de ce livre des synthèses éclairantes, nul sans doute ne sera insensible à cet exercice d'admiration et de passion. Une saine obsession court tout au long de ce livre, de la première à la dernière page: celle de replacer Borges dans son contexte argentin (et latino-américain), dans sa «patrie culturelle », tout en le tirant vers un universel auquel il ne cesse d'atteindre. Une autre l'accompagne: celle de le défendre, voire de le réhabiliter, contre des griefs politiques qui lui furent faits lors des dernières décennies de sa vie. C'est tantôt au nom de tel texte ou de tel engagement précis que Le Goff dédouane son auteur (a-t-on jamais lu «Deutsches Requiem» ?), tantôt au nom de la littérature en général (que peut, au fond, la littérature ?). Le débat est infin~ il

Un siècle borgésien

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dispense certains procureurs de lire l'œuvre borgésienne, mais il est surtout significatif d'au moins deux faits marquants et très liés: l'extraordinaire résistance de toute cette production aux lectures de type idéologique, sociocritique, aussi insistantes soientelles; et la complaisance de Borges, notamment par ses propos, à

relancer ce débat, comme un défi un peu masochiste lancé au
«possible lecteur », ou comme la revendication secrète d'être lu au plus profond, par ces très rares lecteurs capables de deviner, tout au
bout d'une fiction,
«

une réalité atroce ou banale ».

Le Goff a beaucoup lu Borges et il a beaucoup lu les exégètes de Borges. Peut-être accorde-t-il trop de crédit à certains: quand une œuvre littéraire acquiert aussi vite le statut d'un «classique », ses exégètes, les premiers notamment, s'en trouvent en quelque sorte contaminés, au point qu'on n'ose pas assez les remettre en question. Mais une de ses grandes qualités, outre les nombreux bonheurs de sa plume, est de savoir nous faire partager son regard de « voyageur» : sur plusieurs textes borgésiens (je pense aux pages consacrées par exemple à «Pierre Ménard, auteur du Quichotte », à «Tlon, Uqbar, Orbis Tertius », à «La quête d~verroes »), il réussit à allier la connaissance des principaux apports de la critique à la fraîcheur de point de vue du (bien relatif) «recienvenido» : il n'est assurément pas inutile de savoir désigner, au sein de textes si souvent visités, quasiment saturés de lectures et de gloses, quelques lignes de force et quelques vérités que les approches les plus minutieuses et les plus détaillistes négligent parfois, les croyant d'évidence ou, telle la lettre volée, ne les voyant pas. Sans jamais oublier le plaisir incomparable pris à lire ces fictions, mais en
essayant au contraire de restituer la jouissance « et le vertige liés à la

aventures », Le Goff fait le pari d'évoquer un Borges « total », à la fois « savant, poète et mystique» ,. il nous conte, en pratiquant avec jubilation l'érudition

toute première découverte de chacune de ces

(qui est au fond, sous l'invocation de Pierre Ménard, une
«technique de l'anachronisme délibéré »), une «aventure humaine complète », aux carrefours de la philosophie et de la mystique, de l'art et de l'histoire, des sciences et des littératures. Tout au bout de

sa quête d'une «unité perdue », c'est le Borges poète qui nous

14

Préface

attend, et qui lui inspire encore de belles pages sur la voix
nostalgique des origines. Le genre narratif inventé par Borges au tournant des années 1938-1939, tel critique l'a nommé, nous rappelle Le Goff, le «récit d'aventures abstrait ». D'autres appellations sont possibles, pour un
genre de toute façon insaisissable, mais assurément décisif

- peut-

être le seul genre littéraire, à en croire Calvino, qu'ait produit notre

siècle: on le nomme parfois,

tout simplement,

la « fiction

borgésienne », la tautologie mimant d'une certaine manière la circularité des nouvelles autant que l'autosuffisance de ces textes achevés, leur autotélisme, leur résistance à la lecture, leur puissance d'inspiration, leur persistance dans nos mémoires... En ce mois de mars 1999 qui a vu disparaître le dernier membre d'un inoubliable trio, il n'est pas inutile de célébrer un autre anniversaire et de revenir un peu sur un événement majeur de la littérature de notre siècle. Trois amis argentins ont ainsi révolutionné l'histoire de la littérature: les premières fictions de Borges paraissent dans la revue Sur en 1939, Adolfo Bioy Casares publie en 1940 L'Invention de More] (préfacé par Borges), les deux associés à Silvina Ocampo (qui épouse Bioy en cette même année) éditent une Anthologie de la littérature fantastique (préfacée par Bioy seul), une machine à produire une littérature nouvelle (et tellement nourrie de toutes les littératures anciennes) est inexorablement lancée et donnera quelques-unes des œuvres majeures de notre temps. Cette littérature, pour le dire d'un mot, revendique le fantastique, l'aventure, la trame, la rigueur, contre le réalisme et le psychologisme: cette littérature, au fond, revendique

la littérature - et même, au moins dans le cas de Borges, la
littérature de la littérature. Elle place au plus haut les jeux de l'intelligence et du suspens, elle veut déconcerter le lecteur pour mieux le séduire, le perdre pour le ravir. On se prend à rêver

d'avoir pu suivre, quelque part du côté des « barrancas de San
Isidro », les promenades quotidiennes des trois amis, quand chacun essayait sur les deux autres le texte qu'il était en train de méditer, en tenant le plus grand compte des remarques de ce premier public, tellement privilégié. De cette collaboration intime, fraternelle et suprêmement mouvante est née une des grandes aventures littéraires

Un siècle borgésien

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de notre temps. L'un des trois amis est devenu un mythe, et le borgésianisme, comme l'utopie de Tlon, n'a plus cessé de s'étendre: avant qu'il ne coïncide tout à fait avec le monde, avant
que notre monde ne soit tout entier borgésien, ce livre en dresse une carte fort stimulante. Michel Lafon

PREMIERE PARTIE

L'UNIVERS

I : La vie

Le jardinet est comme un jour de fête dans la pauvreté de la terre. J. L. Borges », Ferveur de Buenos Aires.

«Jardin

CHAPITRE I

L'écrivain et ses ombres

La polémique et l'opinion Dans de nombreux milieux argentins, le seul nom de Borges a pendant longtemps alimenté une polémique causée plus par les prises de position de l'homme que par les choix esthétiques de l'artiste. En dehors des thèmes littéraires, plusieurs de ses opinions (en matière politique ou sociale principalement), souvent livrées au vol éphémère des interviews, avaient en effet soulevé dans l'esprit de beaucoup une rancœur tenace et parfois justifiée. Certains écrits en ont par ailleurs conservé des traces, comme le prologue du recueil
La Monnaie de fer où on peut lire:
«

J'ai conscience d'être tout à fait

indigne d'exprimer une opinion en matière politique, mais peut-être me sera-t-il pardonné d'ajouter que je ne crois pas à la démocratie,

ce curieux abus de la statistique. » Datées de Buenos Aires, le 27
juillet 1976, ces assertions ne sont pas sans conséquences si on se rappelle les longues heures d'angoisse que vivait alors l'Argentine. Cependant, pour porter une appréciation plus juste sur les attitudes assumées par l'homme il conviendrait également de rappeler ses avertissements, dans les années 1945-1946, quand il pressent le glissement de son pays vers une sorte de totalitarisme. Par conséquent ni la vie ni l'œuvre ne pourront jamais être jugées dans un sens univoque, même si, dans les deux exemples cités, une certaine posture d'aristocrate (opposition à la démocratie, opposition au peuple péroniste) semble sous-tendre l'attitude de Borges. Ailleurs ce même nom faisait déjà s'ouvrir en grand les portes de la littérature. Peut-être cette double image se trouve-t-elle

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L'Univers I : La vie

aujourd'hui, ici et là, réconciliée. Elle serait désormais livrée à l'infinie métamorphose du temps; Borges tel qu'en lui-même, un et divers. L'écrivain italien Dante Maffia va jusqu'à affirmer que
« Borges s'est transforméen une catégoriede l'esprit »1, tant il est

cité partout, à tout propos, par les critiques littéraires, les conférenciers, les essayistes et même les hommes politiques. Mais ce qui retient davantage son attention, c'est que ces citations sont le plus souvent apocryphes et qu'il n'en reste même plus l'ombre de ce Borges aurait dit ou écrit! Maffia poursuit: «En citant moi aussi Borges (mais ce qui suit est-il une véritable citation ou m'est-il commode de le définir ainsi ?) je me souviens qu'en chacun de nous, spécialement les écrivains, les philosophes, les hommes de lettres ou les poètes, il y a un rêve secret que nous n'osons pas confesser: être un manuscrit qui vogue éternellement sur les océans dans une bouteille qu'une Nausicaa amoureuse, en permanence, recueille, dont elle vole les pages, en écrit d'autres et remet de nouveau la bouteille sur les eaux. Combien réussissent cela? Borges, lui, l'a

réussi. »2
Voici donc désormais" Borges "3 partout présent dans le monde. Cependant, au grand dam de beaucoup d'Argentins (d'abord parce que tout revirement est désormais permis mais sans doute
aussi parce que, comme l'a écrit Schopenhauer:
«

La postérité est le

tribunal de cassation des jugements des contemporains. »4) ses cendres sont en Suisse et il semble difficile, malgré les velléités marquées à plusieurs reprises par l'actuel gouvernement fédéral, de les rapatrier à Buenos Aires (ce qui serait d'ailleurs aller contre les dernières volontés de l'écrivain). Alors, dans sa ville natale, c'est désormais une rue et une place qui portent son nom (place inaugurée
1 Dante Maffia, « El fen6meno Borges », in La Nacion : Cultura, Buenos Aires, 31 décembre 1994. T. de l'A. 2 Ibid. 3 Cette écriture est proposée par Emir Rodrfguez Monegal pour noter ce qui relève du " mythe" Borges, au-delà de f'homme et de l'écrivain. Extraits des manuscrits d' Arthur Schopenhauer », in Magazine littéraire, Paris, n° 328, janvier 1995, p. 57.

4 « Petit bréviaire cynique

-

L'écrivain et ses ombres

21

par un président issu lui-même des files du péronisme f). On ne conteste donc plus à Borges, dans son pays, le droit de figurer au panthéon des gloires nationales, mais il n'en a pas été toujours ainsi, loin de là. Le malentendu était sans doute né, dans les années quarante et cinquante - et même avant en ce qui concerne la volonté de défendre et d'illustrer ce qui était censé relever du caractère «national» - de l'émergence simultanée et contradictoire de Borges comme écrivain célèbre et de l'engagement politique stipulé comme un des principaux devoirs de l'artiste. En réalité, la littérature chez lui n'est pas engagée au sens étroit du mot (c'est-à-dire, étymologiquement, prise en gage, destinée à produire un sens en dehors d'elle-même, à donner aux mots un contenu national, politique, social, religieux ou autre) paree qu'elle ne cherche pas a priori de justifications externes. Il affmne très clairement, dans le prologue de La Rose profonde, son rejet: « Le concept d'art engagé est une naïveté, parce que personne ne sait tout à fait ce qu'il
exécute.
»1

Le texte doit donc n'offrir aucune autre vérité que celle,

littéraire, de l'écriture. Certes, Borges ne s'est pas désintéressé absolument du monde, mais son œuvre, délaissant le plus souvent l'histoire passagère et ses invraisemblables accidents politiques, cherche en d'autres lieux de l'imaginaire son inscription définitive dans le Temps, ce Temps absolu qui n'est pas celui que le philosophe dénonce comme une illusion ni celui qui, pour l'homme, rythme les drames et les joies de l'existence. Même au moment d'atteindre un vaste public, dans son pays et dans le monde, grâce aux médias, Borges touche encore
relativement peu de lecteurs

-

bien qu'il ait largement

dépassé

l'audience que lui attribue Emir Rodriguez Monegal à une époque

qui n'étaitplus tout à fait celle de ses débuts: « Un simple écrivain
sud-américain, un public de trente-sept lecteurs (ni plus ni moins) : sur ces fondations douteuses Borges allait édifier l'œuvre

1 La Rose profonde..., op. cit, p. 25.

22

L'Univers I : La vie

révolutionnaire de sa maturité. »1 C'est précisément ce paradoxe qui fait de lui un des écrivains les plus représentatifs d'un temps qui verra peut-être s'éloigner définitivement la galaxie Gutenberg. L'écrivain médiatisé peut, certes, se trouver honoré d'une certaine reconnaissance mais le déplacement du lieu et de la nature de sa parole risque de créer une distorsion fatale. A l'effort de le lire on peut alors se contenter d'un dialogue qui, livré par le tube cathodique et certifié par l'image de l'homme n'en est pas moins fallacieux car cette parole apparaît, littérairement, dénaturée: liée à l'éphémère et au gros plan elle se trouve irrémédiablement disjointe de sa vérité profonde. Le sens, bien qu'il soit éveillé par le même esprit, n'a plus alors tout à fait le même poids que celui que l'écriture fonde. C'est donc en marge de l'œuvre que s'est souvent déroulé un discours cacophonique occultant l'autre, celui de la vérité littéraire. Peu d'auteurs ont été aussi largement sollicités que Borges pour émettre un avis sur les sujets les plus divers, principalement dans son propre pays. Certains journalistes, non dépourvus d'amèrepensées, ont pris un malin plaisir à lui faire jouer le rôle d'un maître à penser pour lequel il n'était guère volontaire. De là est né un malentendu sérieux et tenace: les vues partielles ou senties comme captieuses qu'il a pu émettre sur des sujets brûlants, associées à des opinions proférées hâtivement ont jeté durablement le discrédit sur une œuvre qu'on se garderait bien, finalement, de lire. Il devenait alors impossible d'adhérer à certaines rectifications d'ordre général dont il émaille le texte de ses articles, par exemple lorsqu'il écrit,

dans « Note sur (à la recherche de) Bernard Shaw» : « [...] (je
soupçonne que l'humour est un genre oral, une grâce subite de la
conversation, non une chose écrite)
»2.

On confond trop souvent l'œuvre et la vie et, malgré les distinctions proustiennes entre le moi social et Je moi créateur, on a encore tendance à considérer l'homme et l'écrivain comme un bloc
1 Emir Rodriguez Monegal, Jorge Luis Borges: biographie littéraire, Gallimard, 1983 pour la traduction française, p. 328. 2 Enquêtes, Gallimard, 1986 pour la traduction française, p. 189, coll. Du monde entier.

L'écrivain et ses ombres

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monolithique, à prendre les déclarations du premier comme argent comptant et servant à calibrer l'œuvre. Il est vrai que l'homme et l'écrivain partageaient un même goût pour la rhétorique et singulièrement pour l'une des plus fines de ses figures: l'ironie.1 Borges est passé maître dans l'art de ce trope dont les effets sont imprévisibles et les sens insaisissables: ce qui est dit laisse entendre ce qui est tu tout en présentant une image inversée de ce qu'on voudrait faire croire. A quelqu'un lui parlant de son génie désormais reconnu il s'amuse à rétorquer: « N'en croyez rien, on dit tellementde calomnies r » Et les exemples de ce genre abondent. Mais tout cela tend le plus souvent à privilégier l'homme aux dépens

de l'écrivain. Passant outre à la lecture de l'œuvre, beaucoup sont
alors induits à juger Borges sur ses déclarations coupantes, inspirées par l'humeur du moment et nounies de cette subtile ironie qu'il n'est pas toujours aisé de déchiffrer sur le moment. TIpouvait évidemment lui-même évaluer les risques d'amalgame et de contamination, c'est pourquoi il multiplie les mises en garde comme celle qu'il formule dans le prologue de son livre Le Rapport

de Brodie en ces termes: « Je n'ai jamais caché mes opinions, même durant les années difficiles, mais je ne les ai pas laissées intervenir dans mon œuvre littéraire, sauf quand j'y ai été poussé par mon exaltation pendant la guerre des Six jours. »2 Ces remarques trouvent leur écho dans le prologue de La Rose profonde, véritable

manifeste borgésien où on lit : « Je tâche d'intervenir le moins
possible dans l'évolution de l'œuvre. Je ne veux pas qu'elle soit déformée par mes opinions, qui sont ce que nous avons de plus futile.»3

1 «L'humour est l'inverse de l'ironie. De même, en effet, que J'humour est ]a plaisanterie cachée derrière le sérieux, l'ironie est le sérieux caché derrière la plaisanterie.» Arthur Schopenhauer, cité dans «Petit bréviaire cynique», in Magazine littéraire, op. cit., p. 56. 2 Le Rapport de Brodie, Gallimard, 1972 pour la traduction française, p. 8, coll. Folio.
3 La Rose profonde..., op. cit., p. 25.

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L'Univers I : La vie

Gamme de voix Pourtant, entre les déclarations de l'homme et le texte de l'œuvre il y a encore toute une gamme de voix dont certaines ressortissent, plus clairement que d'autres, au domaine littéraire. Son amie Silvina Ocampo n'hésite pas à affirmer que ce que Borges disait aurait pu ou aurait dû être publié en plus de ce qu'il écrivait car c'était un grand causeur et sa conversation un véritable enchantementl. Par ailleurs, dans les nombreux reportages dont plusieurs ont été publiés à part et qui abordent la plupart des thèmes centraux de la littérature, réapparm1 son incomparable maîtrise des sujets et l'immensité de sa culture. Ces voix particulières, entendues comme des échos projetés par ses ombres, sont celles du professeur, du conférencier, du commentateur, du traducteur et du préfacier. Peu d'écrivains ont donné de façon aussi constante de magistrales leçons de littérature. Pour lui, lire et écrire s'engendrent tour à tour, se contiennent l'un l'autre. Dans sa pratique, et ce n'en est pas le moindre paradoxe, les

voies les plus encombrées par les glorieux aînés deviennentlibres
soudain, déblayées par l'audace du nouvel arrivant qui ose porter un regard neuf sur les choses les plus anciennes. Malgré les réserves qu'on peut émettre sur l'importance de l'oral dans l'œuvre d'un grand écrivain, qu'il nous soit permis de citer un passage du livre d'Emir Rodriguez Monegal, ce critique uruguayen qui a su mieux que tout autre saisir le rare privilège de partager de fréquents et féconds moments avec Borges et qui décrit pour nous

l'art et la manière du conférencier: « Sa tranquillité, ses gestes
précis, la monotonie de sa voix créaient un espace presque incantatoire: un espace où ce qui importait réellement était le texte, soigneusement médité, soigneusement composé, et toujours inattendu. L'immobilité, le ton bas, la concentration presque fanatique sur les mots prononcés - c'était tout cela qui faisait la conférence, et non les habituelles démonstrations théâtrales de
1 Voir Si1vina Ocampo,
«

Images de Borges», in Cahiers de L'Herne, Paris, 1964,

p. 30.

L'écrivain et ses ombres

25

l'orateur. Borges était parvenu à créer un style parlé qui correspondait au style écrit de son œuvre. »1 II y avait certainement dans cette façon d'être une élégante manière de disparaître au profit d'un dire purifié. Le mot, arraché à toute autre contamination, est alors rendu à l'absolu par la magie d'une voix. On sait d'ailleurs l'importance qu'il accorde à l'oralité poétique; pour lui un beau vers doit toujours être prononcé, de façon à le faire exister, d'une certaine façon, physiquement. Dans les reportages, Borges parle quelquefois de ses propres textes, mais de façon biaisée. S'il donne quelques clés elles permettent l'accès aux chemins de traverse mais il n'est pas sûr qu'elles mènent dans l'allée centrale de l'œuvre. Il y a à cela au
moins une raison: Borges respecte trop son lecteur, dont il proclame

qu'il est plus apte que le créateur lui-même à renouveler profondément et sans cesse le texte premier, pour lui devoir un commentaire condescendant. C'est aussi la raison pour laquelle il est, à l'inverse, le merveilleux commentateur des œuvres des autres: ce qu'il livre alors, c'est la réflexion charmée du plus étonnant des lecteurs. Borges sera en outre le remarquable traducteur en espagnol d'œuvres écrites dans différentes langues, entre autres celles de Virginia Woolf, de William FauJkner, de Walt Whitman (un de ses poètes de prédilection), d'Henri Michaux et de Franz Kafka. Il est donc impossible de le considérer autrement que comme le gardien zélé d'une culture s'abreuvant aux traditions les plus diverses. Il fera lui-même des commentaires sur différentes traductions du même texte. Comme le signale Emir Rodriguez Monegal dans son analyse

de l'essai de Borges « Les Traducteursdes "Milleet Une Nuits" »,
l'écrivain argentin « est ici encore sur son terrain le plus sûr, celui de la rhétorique. Ecrire sur des traductions, c'est écrire sur l'une des opérations les plus conscientes de l'écriture: celle qui peut-être expose au grand jour la fonction de l'écriture comme manipulation de mots et non de réalités. Quand on traduit (comme quand on parodie), le référent n'est pas je ne sais quelle insaisissable réalité
1 Emir Rodriguez MonegaI, op. cil. p. 460.

26

L'Univers I : La vie

extérieure ou intérieure, mais la réalité des mots déjà fixés dans une

forme littéraire. »1 Enfin les prologues (ou les épilogues selon le cas) prennent eux aussi une valeur très particulière. Au dire même de Borges ils peuvent « tolérer la confidence »2. Situés pour ainsi dire dans l'antichambre de J'œuvre, ils occupent bien une position intermédiaire entre l'oral et l'écrit, grâce à la relation d'un certain type qu'ils cherchent à nouer entre auteur et lecteur. Ces quelques lignes sont donc traversées par un fluide conducteur. Elles servent à transmettre ce qui, de l'homme, perdure dans le poète et l'écrivain: un ton et un savoir qui ne sont qu'à lui.

L'écrivain essentiel Sans craindre la redondance, on peut dire de Borges qu'il s'agit d'un des auteurs les plus littéraires qui soient, c'est-à-dire un de ceux autour desquels s'élabore de la manière la plus complète l'ensemble d'un jeu, d'un savoir, d'un art et d'une relation qu'on nomme littérature. Dans une union sans doute unique à un tel degré, la littérature est ici, souvent, à la fois l'instance d'énonciation (ce qui parle, en effet, à plusieurs voix, à travers Borges sont diverses traditions littéraires tamisées par un talent singulier), le sujet (c'està-dire ce dont il est constamment question), et l'objet (puisque cette écriture s'instaure jusqu'au bout comme une recherche tant du point de vue de la vérité que de l'esthétique). Il est à cet égard symptomatique d'entendre Borges avouer, au seuil de ses œuvres complètes publiées en français, et alors qu'il n'a plus que quelques semaines à vivre: «J'ai consacré ma vie à la littérature, et je ne suis pas sûr de la connaître; je ne me hasarderais pas à en donner une définition car pour moi elle reste toujours secrète et changeante, dans chacune des lignes que je reçois ou que j'écris. Je la vois comme une série infinie d'impressions sur le langage et, bien
1 Emir Rodriguez Monegal, op. cil., pp. 316-317. 2 La Monnaie de fer, in La Rose profonde..., op. cil., p. 78. .

L'écrivain

et ses ombres

27

entendu, sur l'imagination. »1 Il nous oblige constamment à passer
en revue tout le réseau littéraire, sur lequel on reviendra tout au long de ce livre, et qu'on pourrait, pour simplifier, ramener à quatre points principaux. Le texte « Borges et moi »2 fournit un point de repère essentiel sur le premier de ces paradigmes, celui où se nouent les rapports entre l'être de l'homme et l'être de l'écrivain, déjà rendu au mythe. La seconde matrice définit les termes de l'échange établi entre le texte et le monde (l'auteur peut être tenté par les exigences de la reproduction, la mimésis, ou se laisser au contraire charmer par les appels de l'imaginaire). Un troisième rapport - qui sous-tend

aussi une interrogation perpétuelle dans l'œuvre de Borges s'attache à définir les liens entre l'écrivain et son public: la lecture et l'écriture sont considérées par lui comme deux actes non-dissociés. Enfin la réflexion critique subsume cette œuvre particulière dans l'histoire générale des littératures en éclairant dans les livres la part de la tradition et celle des ruptures. Dans le texte borgésien, la dimension critique se lit en une pratique dans laquelle est inscrite sa propre théorie. Ce texte offre par là un des modèles les plus achevés de la modernité littéraire. En multipliant les points de fuite où s'entremêlent fiction et critique, l'œuvre recule sans cesse les limites de son propre discours et, a fortiori, celles du discours sur elle. Borges précède, peut-être même disqualifie-t-il par avance toute critique parce que son œuvre est déjà, d'elle-même, critique. Elle devient par là d'autant plus stimulante.

1 Borges Œuvres complètes, Gallimard, 1993, préface, coll. BibJiothèque de la Pléiade. 2 L~uteur et autres textes, GaHimard, 1965 pour la traduction française, pp. 103 et 105, co]]. Du monde entier.

CHAPITRE II

Lignes de vie

Dates Entre la date de la naissance, le 24 août 1899 à Buenos Aires et celle du décès, le 14 juin 1986 à Genève, la vie de Borges déroule un certain nombre de cercles ou de spirales plus ou moins intimes, plus au moins publics. Pour la très petite histoire on commencera par classer quelques-uns des dossiers ficelés dans les cercles les plus restreints et qui n'ont dans l'ensemble touché l'œuvre que d'une manière très circonstancielle: Borges s'est marié deux fois, la première le 21 septembre 1967 avec une amie d'enfance pour une mésentente qui durera trois ans, la seconde aux portes de la mort et par procuration le 26 avril 1986. Malgré les souffrances de l'homme rongé par la maladie, les dernières années semblent vécues sous le signe d'une certaine euphorie. La présence de Marla Kodama, accompagnant le vieil aveugle comme une mystérieuse étoile réincarnée à qui il reviendrait de le guider sur les dernières routes de la vie (et peut-être à la recherche du chemin de l'Orient) n'y est sans doute pas étrangère. Elle prolonge son regard éteint. D'un voyage au Japon réalisé avec cette compagne Borges est revenu en effet, selon ses propres confidences, avec une quantité d'images alors que les choses ne lui avaient été que décritesl. Peut-être s'agissait-il de réminiscences de lectures. C'est ainsi que Borges conservait de
1 Voir entretien avec Eduardo Miguel Febbro, in Le Nouvel Observateur, juillet 1983, pp. 52-54. Paris, 15

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L'Univers I : La vie

véritables visions de paysages qu'il n'avait pourtant jamais eu l'occasion de contempler autrement que par les livres et l'imagination... On peut aussi certainement attribuer à la présence de Marla Kodama la redécouverte culturelle du Japon millénaire, manifestée par la forme poétique du haïku à laquelle s'exerce Borges dans Le

Chiffre, par la révélation du jeu astrologique du go, « cet autre
échiquier de l'Orient »1, et par le frôlement des divinités du Shinto «qui voyagent, secrètement, sur la terre »2. n convient en outre de rappeler que Maria Kodama n'est pas seulement la compagne des derniers mois. Ses premières rencontres avec Borges remontent au temps où ce professeur de littérature anglaise l'avait comme étudiante sur les bancs de l'université. Très vite, l'écrivain trouvera auprès d'elle une collaboration appréciée qui se poursuivra jusqu'à l'ultime Atlas. A la mort de la mère, sans doute en devient-elle le substitut auprès de l'homme aveugle. Elle est aussi celle à qui le poète transmet ses messages inspirés. Miroir de l'Orient, en elle se reflètent les images profondes d'autres civilisations et c'est encore par elle que Borges accède à différents mondes pleins de mystères. Tout semblait donc la désigner comme la Muse définitive. Pour la clarté du propos on s'en remettra à l'ordre chronologique, bien que cet ordre soit aussi peu borgésien que possible (il est vrai que les lois et le hasard n'opèrent pas de la même manière quand il s'agit de la vie et quand il s'agit de l'œuvre). En ce qui concerne la vie de Borges, les rapports entre cette vie et l'œuvre, l'importance des premières années dans les genèses secrètes des livres à écrire, nous ne pouvons que renvoyer au livre magistral de Rodriguez MonegaI, déjà cité. On se contentera ici de faire apparaître quelquesuns des signes les plus visibles sur le fleuve d'une histoire et d'une géographie particulières.

1 « Le Go », Les Conjurés précédé de Le Chiffre, Gallimard, 1988 pour la traduction
française, p. 68, coll. Du monde entier. 2 « Shinto », Ibid., p. 69.

Lignes de vie La Suisse

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De 1914 à 1919, alors qu'à peu de distance la guerre fait rage, Borges et sa famille sont confmés dans un séjour prolongé en Suisse. En ce qui concerne les repères biographiques ce pays offre à n'en pas douter un intérêt très spécial. D'abord, c'est certainement en grande partie à Genève que s'est formé Borges, sur le plan littéraire et philosophique, mais aussi sur le plan humain. Ce pays, où ont décidé de vivre en harmonie des cantons de langues et de religions différentes, a pu éveiller très tôt en lui des convictions cimentées par la tolérance, la raison et le courage. On peut inférer que c'est aussi à ce moment-là que se développe en lui cet étonnant mélange d'esprit universel et de modestie personnelle dont il ne se départira jamais. Ensuite, c'est là qu'il reçoit une formation humaniste classique, s'initiant au latin par l'intermédiaire du français, apprenant l'allemand, langue grâce à laquelle il découvre Schopenhauer, le philosophe qu'il privilégiera et dans lequel il retrouvera les postulations philosophiques qui lui sont également les plus naturelles. C'est aussi pendant ce séjour qu'il a accès, en traduction allemande, à des œuvres littéraires et philosophiques chinoises. Admise d'emblée au nombre de ses patries la Suisse sera pourtant, dans l'œuvre de Borges, ce qu'on pourrait pratiquement appeler un territoire de neutralité littéraire, à l'exception de rares pages qui n'en prennent que plus de prix. C'est peut-être la mort de l'auteur qui viendra éclairer ce pays d'une lumière particulière, lui donnant rétrospectivement une nouvelle signification. On pourrait mêmepenser que le « choix» de la Suisse comme le lieu de la mort obéit au désir de faire prendre corps au mythe de l'Eternel Retour, de démontrer la circularité du temps en ce point où la jeunesse et la vieillesse, en se réunissant, formeraient l'éternité. La strophe de la vie se trouve alors refermée sur les rimes recherchées de la symétrie définitive, devenant un acte d'écriture au même titre que tout autre texte. D'autres écrits, c'est vrai, avaient disqualifié par avance la mention du lieu de la mort physique, qui pourrait n'avoir été fixé que

par un décret capricieux du hasard ou de la maladie. La vérité du
poète se situe dans d'autres territoires: pour elle, il serait grave de se

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L'Univers I : La vie

compromettre avec les prophéties les plus risquées dont la mort, en réalité, se moque. Ce risque, Borges l'avait pourtant pris dans un
poème adressé
«

A la France» qu'il publie dans son recueil Histoire

de la nuit :
mais je n'ai jamais cessé d'être en France et je serai en France quand quelque part à Buenos Aires la bienfaisante mort m'appellera. 1

fi est bien certain que la vie et le hasard de la mort (mais sans doute n'y a-t-il pas de hasard, nous dirait Borges, seulement une méconnaissance des lois de la causalité) ne sont pas toujours prêts à tracer des cercles aussi précis que ceux de la création. Borges pressentait que le point final de la vie devait en même temps clore un cercle: la figure géométrique restait présente même si son tracé demeurait incertain. Il a aussi pensé mourir dans la bibliothèque où il avait grandi, celle de son père, dont il lui est arrivé de croire qu'il n'était jamais sorti (ce qui est, au plan de l'imaginaire, littéralement vrai). Dans ses feintes et ses ruses la mort créait donc une série de tourbillons, étirant les cercles trop parfaits pour en faire des spirales plus propres à receler d'angoissants mystères. Dans leur mouvement perpétuel ces spirales attirent de nouvelles énigmes et la vie ne restait supérieure à l'œuvre qu'en l'absence de la phrase ultime, celle de la mort, dont le paraphe n'est pas scellé par la main de l'écrivain mais par celle, définitive, de l'Auteur. C'est donc l'imminence de la mort qui a octroyé à la Suisse un statut plus ou moins occulté jusque-là (dans l'œuvre en tout cas). TI faut rappeler que le premier séjour était celui d'un adolescent inconnu (qui y reçoit une extraordinaire ouverture polyglotte et culturelle), et que les derniers sont au contraire ceux d'un écrivain reconnu et admiré qui retient les feux de l'actualité littéraire. La Suisse a cependant revêtu une importance considérable dans la jeunesse de l'homme et dans la genèse de l'écrivain. Elle a donc

1 La Rose profonde...,

op. cit., p. 163.

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participé autant des sédimentations secrètes de l'œuvre que des signes visibles de la biographie. On doit aussi mettre particulièrement en valeur le rôle joué, tout à la fin de l'œuvre et de la vie, par ce pays des conjurés car, à défaut d'une quantité de références, la Suisse est présente par l'extraordinaire qualité d'un texte ultime. Ce n'est pas par un effet du hasard mais bien par propos délibéré que le dernier recueil de Borges se termine sur l'admirable poème qui donne son nom à l'ensemble: « Les Conjurés ». fi constitue un véritable testament politique dans lequel la confédération helvète est considérée comme un modèle préfigurant ce que doit être le monde:
fis conspirent au centre de l'Europe. Le fait remonte à 1291. Il s'agit d'hommes aux origines différentes, qui professent des religions différentes et qui parlent des langues différentes. fis ont pris l'étrange résolution d'être raisonnables. 1

Ce dernier vers contient toute l'ironie de Borges selon des figures dont il est coutumier. L'ironie se réfugie en effet dans une forme oxymorique et fonde une rhétorique de la surprise. Le poète ne se charge pas de montrer les défaillances de l'histoire: au contraire, il se réfère nettement à un fait historique qui a vu, pour une fois, s'accomplir un acte supérieur d'entente entre les hommes, quelles que soient les différences qui pourraient les séparer. Le poème s'achève (si tant est que les textes, chez Borges, se terminent, car on verra souvent se poursuivre bien au-delà du point final la poésie d'une pensée), sur une vision téléologique qui témoigne pour le plus authentique des progrès, celui de l'esprit:
Les cantons, maintenant, sont vingt-deux. Celui de Genève, le dernier, est l'une de mes patries. Demain, ils seront toute la planète. Si mes paroles s'éloignent de la vérité, puissent-elles être prophétiques.

1 Les Conjurés..., op. cit., p. 141.

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Borges connaît, bien sûr, la distance qui sépare l'intention de la réalisation, il sait que le défi poétique, idéel sinon idéal, n'est peutêtre qu'une nouvelle utopie, fragile devant les contingences du présent. Sa posture n'en est pas moins valide: c'est bien la politique qui entre dans l'avenir à reculons. La poésie l'y a, sans complexe, largement précédée. Ce n'est donc pas seulement dans l'intention de brouiller les pistes que Borges multiplie les déclarations contradictoires, disant qu'il sera toujours en France, que la Suisse est sa patrie, qu'il n'a jamais quitté Buenos Aires... Toutes ces propositions sont justes en même temps: la géographie borgésienne c'est moins d'être physiquement présent en un lieu que d'être partout à la fois grâce au don d'ubiquité qu'une inépuisable culture autorise.

Buenos Aires Les Borges quitteront leur séjour en Suisse pour une villégiature espagnole de deux ans avant de retrouver la patrie et Buenos Aires en 1921. Malgré, peu de temps après, un nouveau voyage en Europe et la découverte de Londres (en 1923) la vie se déroulera désormais sur le sol argentin à l'exception des nombreuses invitations que recevra, quelques décennies plus tard, l'écrivain désormais reconnu mondialement. Sa notoriété et l'admiration dont il est l'objet lui vaudront la reconnaissance des plus prestigieuses universités et les plus hautes distinctions de la part de plusieurs gouvernements. Borges n'en est pas encore là lorsque l'année 1938 fixe quelques dates tragiques sur le calendrier de ses jours et les a~oute : le 14 février le père, aveugle, meurt après une attaque d'hémiplégie; Jorge Luis, dont la vue commence aussi à s'affaiblir, entame dès ce moment une triste carrière d'obscur employé de bibliothèque; le jour de Noël, en montant à la hâte un escalier, il est victime d'un très grave accident dont les conséquences, épargnant l'homme de justesse, seront extrêmes (mais peut-être, à terme, heureuses) pour l'écrivain... Plus tard, quelques circonstances extérieures prennent le relais des ennuis domestiques, qu'elles contribuent en outre à augmenter.

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En 1946, le colonel Juan Domingo Per6n s'empare du pouvoir. Borges est muté de son poste de bibliothécaire, où quelque lumière, entretemps, avait filtré, à celui de contrôleur des gibiers et volailles sur les marchés municipaux! A travers les mesquines décisions d'un haut fonctionnaire jaloux c'était une mesure dérisoire pour se venger d'un écrivain opposé au régime (il s'était déclaré, durant la guerre, partisan des Alliés) et l'humilier dans sa fonction et dans son être. Pendant ces années sombres sa mère et sa soeur sont aussi l'objet de lâches brimades. C'est précisément à sa mère que Borges dédicace le prologue (réécrit en 1969) du recueil Lune d'en face en mentionnant sa « valeureuse prison, alors que tellement d'entre nous, les hommes nous nous taisions »1... En 1952, l'écrivain Macedonio Fernandez, resté l'ami malgré de nets désaccords politiques, décède et Borges lui rend un hommage émouvant. A la chute de Per6n, en 1955, l'écrivain est nommé par le nouveau gouvernement directeur de la Bibliothèque nationale, poste qu'il occupera jusqu'en 1973, année qui voit de nouveau la victoire du mouvement péroniste ; cette circonstance pousse Borges à prendre sa retraite. Sur les chemins de l'éternité le poète pouvait légitimement penser qu'il avait alors triomphé du prince. Quelques années auparavant, en 1956, la cécité était entrée dans sa phase définitive. L'écrivain, à qui il était désormais interdit de lire et d'écrire, quittait les apparences trompeuses du monde et devenait une légende et un mythe.

1 ln Œuvre poétique: p. 29, coll. Poésie.

1925-1965, Gallimard, 1985 pour la traduction française,

CHAPITRE m

Inscriptions autobiographiques

Transmutlltions

n y a certainement une terrible présomption à tenter l'épreuve de toute biographie. Et cela est d'autant plus vrai dans le cas de Borges qu'il s'est lui-même livré dans son Essai d'autobiographie 1, peutêtre pour décourager par avance toute tentative d'approche de sa vie par des tiers (si telle était son intention, on peut dire qu'il a largement échoué tant sont parus, sur lui, de nombreux livres à dominante biographique porteurs de vues réductrices, et où on trouve des chapitres obligés: le grand enfant à l'ombre de la mère, l'homme paniqué à l'idée du sexe, le vieillard réactionnaire partisan des dictatures dont certaines le décorent...). fi a égaIement accompagné d'un regard sceptique l'entreprise d'Emir Rodriguez MonegaI qui a pourtant fourni l'état définitif du genre dans sa remarquable «biographie littéraire » (où l'épithète joue un rôle de garde-fou tout en offrant les seuls repères possibles sur les lignes de vie de l'écrivain). Le critique uruguayen devait lui-même subordonner son travail à quelques règles que le modèle avait déjà mises en pratique dans la recherche de ses auteurs de prédilection. Emir Rodriguez Monegal écrit en effet: «Borges ne se préoccupe nullement de mettre à jour des vérités biographiques. Au contraire, ce qui l'intéresse, c'est de découvrir le type de destinée littéraire que
1 Livre de préfaces suivi de Essai d'autobiographie, tion française, coll. Folio. Gallimard, 1980 pour la traduc-

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chaque écrivain, pris isolément, est parvenu à remplir.»1 Et il poursuit en disant qu'au fond «chacun des écrivains a commencé par créer non seulement une œuvre, mais aussi un personnage servant de masque à la personne réelle. Et ce qui intéressait réellement Borges, c'était la création de ce personnage.»2 De Borges il nous restera aussi, comme on le verra plus loin, quelques images l'immortalisant. C'est une existence apparemment discrète (la discrétion étant entendue ici comme une sorte d'antithèse de l'aventure qui a pu guider, par exemple, la vie d'un Malraux ou d'un Hemingway), qui a favorisé la gestation et l'éclosion d'une des œuvres les plus étonnantes de notre époque, organisée autour de la fascination pour l'énigme qui habite le cœur des mots. Borges a cherché à la fois refuge et expérience dans l'autre aventure, celle du Texte où la voix profonde de l'écriture s'épanche selon les lois propres de sa liberté et de sa vérité. Une biographie authentique de Borges devra donc explorer, pardelà les chemins réels que l'homme a parcourus, un monde secret partagé par cet homme et l'écrivain au moment indécis où éclate dans les profondeurs du silence le mot ou l'image qui donnera naissance à l'acte créateur. Sa biographie, comme l'a bien compris Rodriguez Monegal ne doit pas être anecdotique mais littéraire puisqu'aussi bien toute sa vie n'a été qu'une œuvre dont quelques paragraphes ont été sauvés du néant, grâce à leur transmutation dans des textes. Borges lui-même a émis quelques recommandations en cette matière. Dans « La Mémoire de Shakespeare» c'est bien sa plume qui s'exprime à travers celle de son personnage Herman Soergel : « La Mémoire de Shakespeare ne pouvait me révéler autre chose que des circonstances. TIest évident que ce ne sont pas elles qui font la singularité du poète; ce qui compte, c'est l'œuvre que je composai avec ce matériau fragile.
« Naïvementj'avais, comme Thorpe,préméditéune biographie.

Je ne tardai pas à découvrir que ce genre littéraire requiert des
1 Emir Rodrfguez MonegaI, op. cit., p. 489. . 2 Ibid, p. 490.