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JOURNAL D'AFRIQUE

De
272 pages
Un jeune homme de 23 ans nous livre ici son journal de bord, rédigé au jour le jour au cours de son premier voyage en Afrique de l'Ouest. Il nous emmène avec lui de Paris jusqu'aux confins du Niger, en taxi brousse. Nous vivons ensemble la longue descente à toute vitesse vers le désert, l'éprouvante traversée du Sahara, nous découvrons la société maure, la forêt tropicale en Casamance, le pays bambara, les nuits chaudes de Bamako…
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Journal d'Afrique

(Ç)L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9964-3

David GUETTA

Joumal d'Afrique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Un rêve tenace devant une vieille carte d'Afrique: Traverser le Sahara et atteindre l'Afrique noire, Les yeux grands ouverts, En pensant que le chemin compte autant que le but.

A tous

ceux rencontrés sur la route

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Itinéraire général

CHAPITRE I La traversée du Sahara

Vendredi 7 mars 1997

13 h 10, le bus de la Compagnie des transports marocains quitte la gare routière de la porte de Bagnolet. l'ai payé 600 FF pour aller directement jusqu'à Tiznit, le terminus à trois mille kilomètres de Paris. Je connais plutôt bien l'Espagne et le Maroc jusqu'à Dakhla. Je vais donc tenter de rejoindre ce point le plus rapidement possible pour disposer du maximum de temps en Mrique noire. Je prépare ce voyage depuis trois ans, quand j'avais obtenu à Dakhla tous les renseignements pour la traversée du Sahara. Pendant les vacances de juillet-août, les pluies rendent impraticables les routes d' Mrique occidentale et augmentent le nombre de moustiques, multipliant considérablement le risque de paludisme. Cette année seulement, j'ai pu disposer de trois mois au printemps pour réaliser mon vieux rêve: traverser le Sahara par la piste et découvrir l'Afrique noire. En prévision, j'ai été vacciné contre la fièvre jaune, l'hépatite A et B, la méningite, la typhoïde, la rage et le DTPolio. Pratiquement tous les passagers sont des marocains. Beaucoup semblent venus du bled, pour visiter leur famille en France. Ils parlent en arabe, sans y incorporer du français, à la différence des algériens. J'aime le physique et le comportement de ceux qui ont la soixantaine, ils rappellent les années 60. La gare est sombre, mais à peine sortis, nous sommes en plein soleil. Le chauffeur emprunte l'autoroute, puis s'engage dans des petites rues de Montreuil. Pourquoi? Où va-t-il comme ça ? Dehors, des enfants de différentes origines vont à l'école ou en reviennent. En fait, le bus a dû faire ce détour pour prendre le périphérique, puis l'autoroute qui part de la Porte d'Orléans, en direction de Chartres. Nous passons pas loin d'Orsay où j'habite. Je

Journal d'Afrique suis assis au quatrième rang à droite, à côté d'un petit homme à la barbiche blanche coiffé d'un turban. Pieux, il fait la prière. Les sièges sont assez rapprochés; moins que dans le bus pour Londres pris en février, mais suffisamment pour que je sois obligé d'écarter mes jambes pour pouvoir glisser sur le siège et poser ma tête contre le dossier. Je somnole. Derrière les vitres, des plaines s'étendent, d'un vert gorgé d'eau. Pendant l'arrêt à Tours, devant la gare SNCF, trois hommes prennent place parmi nous. Je reste un moment indéterminé dans un léger sommeil entrecoupé de réveils. À 45 km au nord de Poitiers, pause repas. Tout le monde prend ses sacs d'alimentation dans la soute. Assis sur une pierre, je mange du poulet au champignons. Un homme du Souss qui descendra à Marrakech et vit en France depuis vingt-sept ans, m'apprend que le bus CTM respecte la vitesse en France et en Espagne, mais pas au Maroc. Eurolines fait l'inverse. Il existe des cars à 300 FF pour Tiznit, mais en cas de panne, on doit attendre la réparation sur le bord de la route, alors que la CTM disposera de bus de rechange sur tout le parcours. Je dors et réfléchis pendant que nous poursuivons la route. Le chauffeur met une cassette vidéo de danse, musique, et chant. Les artistes ne semblent pas à l'aise devant la caméra. Le soleil descend, bande orangée au-dessus de l'horizon. Les structures métalliques des pylônes et des appareils d'arrosage se détachent, de même que les arbres dénudés. Je pense à la possibilité de voir des arbres similaires en Afrique. Je me revois adolescent à Alger, lorsque je regardais une vieille carte Michelin de l'Afrique de l'ouest, en rêvant de descendre au Mali et au Niger par les pistes de Tamanrasset et Reggane. La seule vue de la carte suffisait déjà pour me transporter en plein Sahara et en Afrique noire. Un jour d'avril 1987, j'ai tracé le parcours que je souhaitais accomplir dans un petit avion survolant l'Afrique. L'idée m'est alors venue d'écrire un roman dont ce serait le sujet. Pour que ce soit réaliste, j'ai d'abord rédigé la préparation technique de ce raid aérien que j'avais situé en 1930. J'ai ainsi écrit quatre-vingts pages d'un cahier petit format. Mon retour en France et les difficultés de la réintégration m'ont interrompu avant que je n'ai abordé la rédaction du raid proprement dit. Le générique d'une cassette vidéo annonce un film de série E. Finalement, le scénariste s'essaye plus à la psychologie qu'à la

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La traversée du Sahara violence. À 23 h, près de Bayonne, le conducteur prend une route dérobée pour s' mrêter dans un hangar Eurolines. Je mange deux boulettes très savoureuses, du tarama et du pain au cumin. Quelques hommes en burnous me font sourire par leur démarche et attitude paisible. Je téléphone à la maison. 23 h 50, le bus repart. Vers 0 h 30, nous entrons en Espagne, sans que les passeports soient contrôlés. Je dors la tête posée sur mon pull plié, puis sur le rouleau de papier de toilette, mais j'ai quand même mal au cou. Une lueur, il est 8 h. Arrêt à 8 h 30, il fait jour. C'est le nord de la Castille: une grande plaine, jalonnée de stations services. Deux jeunes européens, sans doute anglais, et une asiatique de type bouriate, voyagent dans ce même bus. Je m'assieds sur un muret et commence à écrire, mais il fait froid. 8 h 45, nous repartons. Je grignote quelques biscuits en écoutant la cassette du Coran que le chauffeur a mise. Apparemment, nous avons dépassé Madrid. En août 1996, j'ai longé toute la côte méditerranéenne de Barcelone à Algeciras, et j'ai découvert la région de Teruel. Cette fois, avec les marocains, seul arriver chez eux compte, sans visiter l'Espagne ni lui témoigner de la curiosité. Et moi, je vais traverser le Maroc aussi vite, pour rejoindre la Mauritanie le plus tôt possible. Je noue la conversation avec mon compagnon de voyage. Né en 1922, il s'est engagé dans l'armée française le 1eravril 1944, a combattu à Belfort, est resté un an et demi en Allemagne, deux ans en Indochine, et dix-neuf ans dans l'armée marocaine. Puis, il a travaillé quatre ans et demi à Dijon. Sa fille vit à Chelles près de Meaux, avec ses cinq enfants. Il descendra à Casa pour rejoindre Souk sebt des Ouled Nemâa, près de Beni Mellal. Vers 11 h 25, nous traversons le défilé de Desenpefiaperros qui marque l'entrée en Andalousie. Des ouvriers sont en train de construire une autoroute. Oliviers, terre rouge. Je n'ai encore vu aucune ville cette fois. Je me demande même quel chemin nous suivons. Vers Il h 30, je crois que nous avons bifurqué vers l'ouest, au niveau de Grenade, là où ma cousine étudie. Le bus ne va pas vite, mais il roule sans cesse grâce aux trois chauffeurs qui se relaient. Sieste. 13 h, arrêt. Des tables et des sièges métalliques sont disposés sur une

jolie terrasse protégée par une pergola. Mon voisin me donne un morceau de poulet revenu au curcuma. 13h 25, nous repartons.Nous 9

Journal d'Afrique approchons de Malaga, dont je reconnais les montagnes, puis voici Marbella sous un ciel gris : pas génial. À 16 h, nous arrivons au port d'Algeciras. Les passagers descendent du bus, rentrent dans le bâtiment et attendent. Le chauffeur chauve amène le billet de ferry pour tout le groupe et nous dirige sur la passerelle. Dans le bateau, je ne regarde pas dehors ni ne monte sur le pont. C'est ma septième traversée, mais la première en tant que piéton. J'en profite pour aller aux W-C. De l'eau y circule en permanence. Il est interdit de jeter du papier dans la cuvette. Je retourne m'asseoir dans la salle d'attente avec mes sacs de bouffe. 16 h 45, j'écris quand mon voisin de bus me rejoint pour parler. En 1975, il gagnait 700 DR quand il a quitté l'armée comme sergent. Son neveu est caporal chef à Lagwira. Il est nourri, logé, blanchi et gagne 3200 DR. Pendant la deuxième guerre mondiale, il touchait 17,40 FF, et nettement plus en Indochine où il avait signé pour deux ans. Les huit années d'armée française lui donnaient droit à une faible pension car dix années sont requises. Mais il a pu ajouter les quatre ans de travail à Dijon, et toucher 1800 FF par mois. Un accident du travail à la main l'a obligé à cesser de travailler. Avec l'aide de son médecin, il a pu élever le pourcentage d'invalidité à 67 %. Maintenant, il atteint 6000 FF par mois. II me raconte ça en souriant, malin et fier de l'être. Je change 200 FF contre 320 DR et fais viser mon passeport. À la sortie du ferry, les européens sont mis de côté pour les formalités. Vue de Tanger, claire, comme mouillée. Chacun prend ses affaires pour passer la douane. C'est un peu long parce que les passagers ont beaucoup de bagages et que tous sont ouverts; mais sans plus, ce n'est pas la foire de Sebta. À 18 h 30, heure marocaine, le bus franchit le contrôle. Un jeune vend des verres de thé à la menthe. La nuit est tombée. Quatre personnes sont descendues à Tanger. La route. Je suis au Maroc. Ça se voit en jetant un coup d'œil dehors. Des femmes voilées et des hommes en gandouras marchent le long de murs chaulés. Les odeurs suaves, les lumières blafardes, tout m'est familier, et me rappelle mon enfance à Carthage. Étoiles assez basses dans le ciel noir. Je vais longer cette côte sur 2500 km. 21 h, Larache, pause devant un restaurant. J'y tourne avec mes sacs, avant de manger sous un oranger aux fleurs parfumées. J'offre un makroud à

un jeune pompiste. 21 h 30, départ. Je réfléchis au voyage pour 10

La traversée du Sahara Dakhla. Déjà quatre heures d'avance sur l'horaire prévu à Algeciras. Nous empruntons l'unique autoroute du pays que l'on quitte un court moment pour déposer quelques personnes à Rabat. 1 h: Casablanca, dépôt CTM, derrière l'hôtel Safir. Le chauffeur chauve s'arrête ici. Plus que onze passagers. Mon voisin parti, je m'allonge sur les deux sièges. Je cogite longtemps avant de m'endormir. À 4 h 30, réveillé par le bruit, je reconnais les rues de Marrakech bordées d'orangers. Déjà! L'homme du Souss débarque, armé de plusieurs paquets volumineux. 5 h 30, Chichaoua, une femme descend. On va arriver très tôt à Tiznit. J'ai toutes les chances d'être à Dakhla lundi vers 12 h ou 14 h. Le chauffeur fonce. Il dépasse plusieurs camions, pour la plupart des Bedford. Au Maroc, les routes sont souvent trop étroites pour deux voitures de front. Donc lorsque deux automobilistes se croisent, chacun attend le dernier moment pour se déporter sur le bas-côté. Le même problème se pose lors d'un dépassement. C'est pourquoi notre conducteur clignote souvent des phares pour que les camions devant ajustent leur déplacement. Il maîtrise cette technique à merveille. 6 h, pause. L'aube se lève. Au relais, je me sens trop flasque pour boire un café au lait. Étoiles, lueur, puis le ciel s'éclaircit, nuages rosés et enfin le jour. Des bus kakis venus du sud s'immobilisent sur le bas-côté. En sortent des soldats endormis, au treillis désordonné, qui vont exécuter quelques mouvements sur le tertre en face avant de remplir la salle du café relais. Départ à 7 h. La route traverse un beau paysage de terre rouge, magnifié par une luminosité radieuse. L'Adrar mauritanien y ressemble peut-être. 8 h 30, Inezgane, près du marché. En février 94, j'y ai séjourné six jours chez une famille de berbères d'Azilal. Nous avions sympathisé alors que nous ne parlions pas la même langue. Il ne reste plus que deux passagers et les deux chauffeurs. Moi, je vais jusqu'au terminus et après je poursuis. Mal au ventre. Le voyage jusqu'ici est une révision précipitée de ce que j'ai déjà vu en 1994 et 1996. 10 h : Tiznit, avec cinq d'heures d'avance sur l'horaire. W-C de la CTM. Je traverse la place et rentre dans l'agence de la SATAS. Leur

bus a Goulimine pour terminus, mais il part à Il h, soit dix heures
avant celui de la CTM. Je décide de le prendre. Les prix n'ont pas varié depuis 1994: 0,20 FF/km. Je change 50 FF et achète le billet pour Goulimine 26 dirhams.

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Journal d'Afrique À Il h 03, le bus arrive, j'y monte, il part. D'un bus à l'autre. Des gens grimpent en cours de route, par la porte arrière, dont un barbu qui s'assoit au fond comme moi. Le gars en face veut me vendre des bracelets en fer blanc mal soudés, en m'assurant que c'est de l'argent. Le barbu et moi rigolons. Nous longeons des champs couverts de pousses vertes, avant de faire la pause repas dans un café-restaurant de Laouina. Puis des mimosas aux boules jaunes, des cactus, la nature en fleur égaient notre trajet, sous le haut soleil qui tape. Je mets mon chèche mauve acheté à Dakhla en février 1994. C'est une pièce de coton de trois mètres de long et quarante centimètres de large qu'on enroule autour de la tête pour se protéger du soleil. La route descend sur le versant sud de l'Anti-Atlas. 13 h 10, Bou Izakarn : le début du Sahara. Quarante-huit heures plus tôt, je quittai Paris. Un jeune monte, tout noir de suie. Il m'adresse la parole. Il nettoie les rideaux. Avec l'argent gagné, il continue vers le sud. Il a dormi à Tiznit pour 10 DH. Il est de Marrakech. Il dit que le Maroc est une prison. On peut manger, mais pas faire sa vie: impossible d'économiser, beaucoup de misère. Il parle sans crainte. Dans le bus, on sent la chaleur de cette zone désertique. Derrière les vitres, les montagnes défilent comme dans un film en CinémaScope. Nous arrivons à Guelmim, moi avec mes sacs, fonçant vers le sud, sans vouloir m'arrêter. J'ai une raison: attraper le convoi de mardi. Je connais cette région et ce motif me pousse en avant. Seule la CTM entretient une ligne régulière pour le grand sud, avec un bus quotidien. Un jeune m'amène sur le bord du grand terrain vague où se trouvent les taxis. L'un d'eux a déjà chargé trois passagers pour Laâyoune. Je mets mon sac dans le coffre. Il est 14 h. Je ressens la chaleur. Mon nez est sur le point de couler. J'écris. En fait, deux taxis s'apprêtent à partir: l'un pour Tan Tan, l'autre pour Laâyoune. Le taxi est moins confortable que le bus. Et je devrai en trouver un autre de Laâyoune à Dakhla, à une heure de plus en plus tardive. Dans le pire des cas, je prends le bus, sinon j'avance toujours en taxi. Il est 15 h 38 et le CTM arrivera ici vers 23 h, j'ai donc encore sept heures et demie d'avance, suffisantes pour remplir les formalités auprès de l'administration de Dakhla. Je suis à jour dans mon journal. Je réalise maintenant seulement que je n'ai pas séparé les jours! À l'image du voyage. Je communique avec un jeune qui va aussi à Laâyoune. Il ne parle pas

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La traversée du Sahara français. Il est serveur de café. L'attente se prolonge. À 17 h, je crois que les deux passagers manquants arrivent. Je me précipite. Faux: il en manque encore un ! Je questionne Yassine, un jeune barbu, sur son métier de chauffeur. Les conducteurs passent des accords entre eux. Un taxi est affecté à une liaison entre deux villes, par exemple G et L. La voiture A se remplit, part, puis c'est au tour de la B. Quand la A arrive à L, elle est la dernière à repartir pour G. Cette méthode assure le roulement. Des gens sont chargés de remplir les véhicules. Vu la vitesse de remplissage, ils doivent attendre longtemps le départ suivant et dormir fréquemment dans une autre ville. L'argent est divisé en trois parts: pour la voiture, le propriétaire et le chauffeur. Yassine conduit le véhicule de son oncle, entre Guelmim et Sidi Ifni où il vit. Il explique la qualité de la route du Sahara par la volonté des gouvernants. Il fait allusion à la situation politique au Maroc, en s'abstenant de préciser sa pensée. Finalement, à 19 h, le sixième passager est là. Nous pouvons partir. Je paye 130 DH pour Laâyoune. Comme les autres, le taxi est une Mercedes 240 D des années 70. L'intérieur est propre et confortable, alors que l'extérieur ne promettait rien de tel. Nous prenons la route du Sahara à la tombée de la nuit. C'est dommage car de beaux paysages la parsèment. Devant, deux jeunes sont habillés comme beaucoup de colons du Sahara : pantalon violet, blouson en cuir, mocassins, le tout formant un ensemble dépareillé de mauvaise qualité. À ma droite, un homme en djellaba et chèche blanc. À ma gauche, le serveur puis une jeune femme sahraouie. Ciel orangé, puis la nuit, les étoiles. Je ne suis pas très à J'aise. Parfois de mauvaises odeurs pèsent dans l'habitacle. Le chauffeur fonce à 90 kmlh. Partis avec quatre heures d'avance sur le CTM et mettant trois heures de moins, donc gain de sept heures à Laâyoune. Je m'enfonce dans le sud. Je somnole. Il met cassette sur cassette de musique arabe. Pause à Tan Tan, premier port sardinier du monde, que j'ai visité en août 1996. Les chaluts arrivent en permanence. Les sardines sont aspirées dans des tuyaux et remplissent des camions bennes qui les emmènent aux usines de conditionnement. La plupart des anchois vendus en France proviennent d'ici. Nous reprenons la route d'où l'on voit les lueurs du port, avant de longer la mer. Humidité, odeur d'iode,

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Journal d'Afrique brume. Il roule au milieu de la chaussée, toujours à 90 kmlh, suivant les traits discontinus. Lost highway. On aperçoit deux ou trois traits devant. Régulièrement, des lumignons rouges se rapprochent et nous doublons un camion. Souvent ce sont de gros semi-remorques transportant des chargements de légumes, des sacs de farine... pour alimenter Laâyoune et Dakhla, villes ne produisant aucun autre aliment que le poisson et donc sous perfusion. Parfois le brouillard limite la vue à un trait devant. A un moment, on ne distingue plus rien. Mais il continue au même train d'enfer, ralentissant à peine, se guidant probablement comme moi sur les bords du goudron. La lumière des phares est diffractée par la vapeur d'eau en suspension. Son acharnement amène les passagers à suivre la route avec attention, participant ainsi à cette équipée. Sensations fortes. Si j'avais su, je ne me serais pas risqué; mais on se trouve embarqué et on ne peut pas changer les choses au dernier moment, une fois qu'on y est engagé. TI descend à 80 dans un virage particulièrement signalé. Ma fatigue est telle que je m'endors sans tenir compte des difficultés de la route. Pause. Pas étonnant avec cette humidité qu'on trouve de la végétation. Ciel constellé d'étoiles. Hier j'étais dans le nord du Maroc, maintenant dans le sud avec des gens émigrés du nord. Les lampes à gaz des quelques maisons de cette étape s'éteignent. Nous repartons. La route s'éloignant du rivage, la brume disparaît. Le tr1\iet s'avère plus long que les cinq heures prévues. Je m'endors. La lumière et le bruit me réveillent. Tout en continuant de foncer, une main sur le volant, le chauffeur essaye de réparer le magnétophone en tapant dessus, car chaque fois qu'il y introduit une cassette, on entend un affreux grésillement. Serait-ce une panne provoquée par un cahot de trop? Je ne l'ai pas senti. Ce tapage à 90 kmlh énerve mon voisin sahraoui. Exaspéré, il lui intime en arabe de cesser. Cette scène insolite me fait bien rire. Donc voilà le boulot de ces chauffeurs de taxis : joindre des bourgades séparées par 500 km de désert et ensuite attendre le remplissage pour retourner chez eux. Finalement les lumières de Laâyoune s'étirent devant nous. Que vient faire cette ville en plein Sahara? Fondée par les espagnols en 1932, El Mun s'est considérablement développée depuis que le Maroc contrôle la région. J'ai déjà visité cette ville huit jours durant, en février 1994. Une famille originaire de Safi m'avait accueilli

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La traversée du Sahara chaleureusement pendant le Ramadan. Nous logions dans une ancienne école espagnole. Quand je suis revenu en août 1996, au moment du mariage de mon ami Aziz, l'école était disparue! Je les ai

cherchés en vain pendant deux jours. Plus tard, j'ai appris qu'il s'était
installé à Taroudant chez sa femme. La chaussée descend en contrebas traverser le lit asséché de l'oued Seguiet El Hamra. Première prise d'identité au barrage à l'entrée de la ville. On me pose des questions qui reviendront plusieurs fois. Entrée dans Laâyoune, comme un radeau à travers des rues désertes. Sur une petite place, quelques personnes s'activent. J'entends «DaIdùa» : une chance inouïe! A peine descendu de la Mercedes, je mets mes bagages dans une 504 Peugeot aux couleurs des taxis locaux: rouge en bas, blanc en haut. La femme y monte aussi. Nous sommes six plus le chauffeur: plein! 11ne manquait plus que moi 1! Quelle chance! Il est 2 h 30 du matin, nous sommes au beau milieu de la nuit. Comme quoi l'activité ne cesse jamais. Une barre métallique est située derrière les appuis tête avant. Les passagers sont de vieux grigous en burnous, le visage rongé par le sel comme des loups de mer, avec une barbe hirsute de quelques jours. Ils ne parlent qu'arabe. Le chauffeur, la tête enturbannée dans un chèche blanc, me dit quelque mots en espagnol. Ici, c'était la colonie espagnole du Rio de Oro jusqu'en 1975. On le croirait échappé de Tintin au pays de l'or noir. Certains me diraient que je ne suis pas prudent de suivre n'importe qui. Moi, ça me plaît et je ne crois pas que mes compagnons de voyage pensent à mal. Mais une fois, je peux dépasser la limite sans m'en rendre compte. Le conducteur tourne dans la ville avant de stopper sur un terrain où stationnent d'autres taxis. Tout est endormi. En fait, le vrai taxi pour Dakhla est ici, avec seulement deux passagers dedans. L'un des types en burnous et moi en plus, cela fait quatre. Il faut donc attendre les deux derniers. Je m'assieds à la place du conducteur et réfléchis sur les horaires. L'humidité pénètre dans l'habitacle, la buée se fixe sur le pare-brise. Au moins je suis à l'abri, alors que je craignais de me retrouver toute la nuit dehors à patienter. Il y aura bien des passagers. Comme le bus CTM arrive à 7 h et repart à 8 h, même si le taxi part à 8 h, j'y gagne car il est plus rapide. Je finis par dormir. Clarté, le jour se lève. L 'humidité persiste. Je vais dans le café. épicerie qui vient d'ouvrir à côté. Un poste de télévision diffuse des

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Journal d'Afrique informations en français. Enfin, un puis deux voyageurs se présentent. Comme d'habitude, les rabatteurs, collecteurs et placeurs qui travaillent avec le taxi sont contents. Le chauffeur arrive. Je paye 150 DH pour 500 km. Départ à 8 h. La ville est animée par les jeunes allant à l'école. Plusieurs rues sont défoncées, pas encore asphaltées, des ordures jonchent le sol. Temps gris et humide. Des mécaniciens réparent de vieilles Land Rover brinquebalantes dans des garages rudimentaires. Tout à l'air rongé par le sel de la mer. Quelques avions de la MINURSO, la Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental, stationnent sur le tarmac de l'aéroport. Les dunes surgissent dès la sortie de la ville. Le soldat assis devant moi prend des affaires dans sa maison en chantier au port de Laâyoune. Ces constructions en plein désert me font penser aux cités champignons du Negev. Juste à côté, une usine dessale de l'eau de mer. Comme cette méthode est trop coûteuse, une équipe israélienne propose des techniques modernes pour exploiter au mieux la nappe phréatique existante. Nous croisons le tapis roulant qui amène les phosphates de Bou Kraa jusqu'au wharf où il se déverse dans les bateaux minéraliers. Pour le moment, le phosphate est la seule matière première extraite du sous-sol de l'ex-Sahara espagnol; mais le gouvernement marocain espère découvrir d'autres richesses. Je suis assis près de la portière droite. Trop serrés pour avoir tous le dos contre le dossier, chacun se penche donc en avant à tour de rôle. Une borne kilométrique indique: Nouadhibou 800 km. Tout le voyage, je regarde les bornes et ma montre, faisant des calculs. Végétation
d'arbustes. Troupeaux de dromadaires.

Arrêt d'une heure à Boujdour. Le bourg s'est étendu: des constructions en série sont apparues depuis 1994. Le phare espagnol qu'a connu St-Exupery est toujours là. Route. Le chauffeur, la trentaine, moustachu, reste concentré et maintient sa vitesse de 110 kmlh. Peu de paroles. J'apprécie cette convivialité. Un taxi pour Dakhla! Le relief est constitué de petites montagnes tabulaires, parfois blanches. La concentmtion de végétation varie. À 250 km au nord de Dakhla, la route passe de deux à une voie. Elle n'est plus marquée au sol depuis Boujdour, ce qui rend difficile la conduite de nuit. Elle semble déserte, la circulation est nettement moindre que pour Laâyoune. Dakhla est complètement isolée: 500 km au nord

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La traversée du Sahara Laâyoune, 500 km au sud Nouadhibou, à l'est l'immensité du Sahara, à l'ouest l'Atlantique. Nous doublons quelques camions ainsi que deux véhicules immatriculés en France. Ils vont certainement prendre le convoi de demain pour la Mauritanie. Je vais arriver avant eux à Dakhla! 14 h, arrêt d'une demie heure dans une baraque resto, après le lit d'un oued asséché. Je jubile à la vue des mirages. Ils me confirment que je suis bien là. Je suis enthousiaste à l'idée de réussir mon pari : arriver avant 17 h à Dakhla pour demander l'autorisation de partir dans le convoi de demain. Sinon je devrai attendre trois jours de plus. Cela donne de l'intérêt à cette longue route que j'ai déjà suivie en 1994. Enfin, nous voici au carrefour d'Al Argoub. Selon le gendarme, il reste ouvert jusqu'à 18 h 30. Enthousiasme dans le taxi à la vue de la splendide baie de Dakhla. En arabe « dakhel» signifie «pénétrer». Ce terme convient parfaitement à ce bras de terre long de quarante kilomètres qui rentre dans la mer. Une oasis du désert égyptien porte le même nom. Au barrage à l'entrée de la ville, un gendarme affirme qu'il est impossible de prendre le convoi sans voiture. Pourquoi? Juste pour m'ennuyer. On tombe toujours sur des emmerdeurs. 15 h 40, nous stoppons sur le terrain des taxis. J'ai parcouru 4000 km depuis Paris en 75 heures 30. Premier pari réussi! Je serre la main du conducteur que je félicite. Je rejoins l'hôtel Bahia où j'ai séjourné quatre jours en février 1994. La vue y est unique. Le type à l'entrée prétend que toutes les chambres sont pleines et veut me faire payer une chambre triple. L'hôtel Sahara est complet. Plutôt que de perdre ainsi mon temps, mieux vaut aller régler les formalités. Je tourne en rond un moment avant de trouver le commissariat. Ici les rues se ressemblent, et les points de repère apparents, comme les châteaux d'eau, se retrouvent plusieurs fois. En attendant le fonctionnaire, un couple de jeunes blancs entre. Je leur demande tout de go : - Vous allez en Mauritanie? - Oui, me répondent-ils avec autant de naturel que de fierté. Ils ont l'air sympathique. La jolie jeune fille s'appelle Laurence. Ils sont sept jeunes arrivés hier de Tournus dans trois autos. Ils ne se connaissaient pas tous avant de partir. Après s'être baladés quinze jours au Maroc, ils descendent en Mauritanie où ils essayeront de

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Journal d'Afrique vendre les voitures. Un seul a déjà fait le voyage, José, c'est lui qui organise le groupe. Ils aimeraient aller au Mali, mais ils n'ont rien préparé. Un marocain s'est joint à eux. Elle se méfie d'un coup fourré de sa part. Le responsable des formalités arrive. Il remplit une fiche sur ma personne. Je dois seulement aller demain à la gendarmerie, puis au barrage à la sortie de la ville à Il h. avec deux photos d'identité. Il énonce naturellement: - On le met sur votre voiture pour les formalités... Ils acceptent immédiatement: - D'accord, on te prend. Voilà, c'est réglé! Cette rapidité me rend exubérant. Je les reverrai demain. Je dépose mes sacs à la consigne de la CTM. Je dois dormir, manger et téléphoner avec 60 DR. À la poste, l'employée m'apprend qu'une communication avec la France est facturée au minimum
44 DR f Quant au télégramme, il est hors de prix et met deux jours. Je me repose à la terrasse d'un bistrot, en buvant un café au lait.

Je discute avec un marin pêcheur qui est allé à Nouadhibou et
Nouakchott. Maintenant, il est propriétaire de son bateau. La pêche au poulpe s'est très développée dans la région, alimentant principalement le marché espagnol. Un grand port est en construction plus loin sur la péninsule. Son ponton atteindra deux kilomètres. Il regarde les convois passer régulièrement. Certains viennent plusieurs fois par an vendre leurs autos en Mauritanie ou au Sénégal où la législation est plus souple qu'au Maroc. Récemment, un convoi de cinquante véhicules a pris cette route. Les mauritaniens laissent entrer mais demandent des «cadeaux ». Tous suivent la piste de la plage, entre Nouadhibou et Nouakchott, sans véhicule tout terrain. Un marocain seul avec deux autos cherche un deuxième conducteur. Est-ce le gars dont m'a. parlé Laurence? Quelques jours auparavant, deux jeunes français dans un vieux 4x4 Toyota ont été reconduits sur Nouadhibou par l'armée mauritanienne pour les empêcher de retourner au Maroc. En effet, les autorités mauritaniennes n'autorisent pas le trajet en sens inverse. Une route de 500 km à sens unique! Ces deux voyageurs ont dû longer la voix ferrée sur 60 km avant d'entrer au Maroc en plein désert, pour éviter d'être repérés. Il faut s'y connaître en piste, orientation et mécanique!

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La traversée du Sahara Je quitte mon interlocuteur et longe l'aéroport vers l'ouest. Le froid exclut l'hypothèse de dormir dehors. Hôtel Oued ed Dahab. En insistant, le gars accepte que je ne paye qu'un seul des deux lits de la chambre. J'écris et crayonne la carte Michelin. A 20 h, je ressors me promener, marchant vers le sud, passant devant de nombreuse échoppes ouvertes. La ville s'étend sur un sol plat épatpillé de lots en construction. De la Villa Cisneros, fondée en 1886 par les espagnols, escale de l'Aéropostale, il reste le fort aux murs blancs, l'église jaunie et quelques villas. Maintenant, c'est une garnison importante dans cette région contestée du Sahara Atlantique. Depuis 1992, une trêve est observée entre le Polisario et le Maroc pour permettre le recensement préalable au référendum sur l'autodétermination. Mais cette phase s'éternise, et, en attendant, des gens descendent du nord attirés par les subventions accordées par le gouvernement. Entre 1976 et 1989, le régime marocain a investi environ 2,8 milliards de dollars US pour mettre en place des infrastructures économiques et sociales dans la région. Actuellement, 100000 fonctionnaires et 160000 soldats marocains vivent dans l'exSahara espagnol. Plus de 40 000 nomades ont été fixés dans des camps, principalement à Laâyoune, en prévision du référendum. Le Maroc dépense 250 millions de dollars par an pour soutenir la colonisation. Les deux parties se chamaillent au sujet de la composition du corps électoral, reportant continuellement le référendum. En attendant, un statu quo s'installe, favorable au Maroc. Je longe la corniche, en regardant les quelques lumières du port militaire. Vers 21 h, moins de personnes circulent, des magasins ont fermé. Attiré par sa vitrine éclairant des poissons frits, j'entre dans une petite gargote, m'assois et mange une écuelle de loubia (haricots) parfumée au cumin et persil, trois morceaux de poisson et des frites (25 DR). J'aborde en chelheu mon voisin, un jeune berbère, Mohammed, dont la famille vit à Fès: un autre monde! Vif et parlant bien français, il est né en 1974, comme moi, et a signé pour dix ans dans la gendarmerie. C'est sa troisième année ici à escorter des convois, et surveiller les camps de réfugiés d' Aoussard par une route asphaltée et de Tichla par la piste. Ces noms stimulent tellement mon imagination: bleds perdus dans le désert mais vivants sur la carte Michelin. Son frère est professeur de géologie à Toulouse. Il finit son troisième jour de permission à l'hôtel Bahia. 22 h 30, nous allons au

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Journal d'Afrique cinéma Lumen où une mauvaise copie de Conan le barbare est projetée. Le film est déjà en soi décousu et superficiel, mais si en plus il faut supporter ce son affreux! La place au balcon coûte 7,50 DH. Nous nous quittons vers minuit. J'ai déjà rencontré beaucoup de gens. Si j'étais moins pressé, j'aurais facilement pu aller chez eux, mais je connais le Maroc, j'y ai déjà séjourné quatre fois. Je veux disposer de tout mon temps pour les occasions qui se présenteront en Afrique noire. De retour à l'hôtel, je prends une douche chaude. L'eau coule des robinets, légèrement salée. Je peux enfin me laver après trois jours de voyage. La semaine dernière, je fêtais mes vingt-trois ans à Paris. Cela me paraît si loin! Il suffit de partir!

Mardi J J mars

Réveillé vers 7 h, à cause du bruit, je suis debout à 7 h 40. Belle vue de la terrasse. J'écris mon journal, le mettant à jour avant le début de l'inconnu. 8 h 50, je sors et me dirige vers le nord. Arrivé à la gendarmerie, j'apprends que les étrangers doivent aller ailleurs. J'ai commis la même erreur qu'en 1994 ! Je marche pour rien! J'arrive au bon endroit vers 9 h IS, près du fort espagnol. Beaucoup de voitures sont candidates au départ. J'attends longtemps les français d'hier. Je commence à m'inquiéter: le comble serait qu'ils se pointent trop tard. Deux suissesses ont débarqué hier soir. Elles vont faire un tour en Mauritanie, et cherchent une voiture pour les prendre. Je rencontre également un garçon et une fille qui étaient dans le précédent convoi. Au début de la piste, après Guerguerat, les allemands qui les avaient pris en stop ont cassé leur carter. Ils ont dû bivouaquer trois jours au pied du fortin avant de revenir ici. Leurs copains sont passés en Mauritanie. Une forte lumière se réfléchit sur les murs blancs, mais la chaleur est supportable grâce au rôle modérateur de l'océan. À 10 h 30, mes nouveaux compagnons de voyage arrivent enfin. Nous remplissons une fiche à la gendarmerie. Je récupère mes affaires à l'agence ClM, où je me change. 11 h 30, ils vont au hammam. Je les attends devant. Les filles en ressortent au moment où les écoliers quittent l'école. Ils s'attroupent tout autour. Nous restons calme, pas

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La traversée du Sahara de raison de s'énerver. Néanmoins, ils sont tellement bruyants qu'un policier les disperse à coups de pied. Il est sur le point de leur jeter des pierres quand le dernier garnement disparait au coin de la rue. Les garçons finissent de s'habiller dehors. Puis ils effectuent quelques courses et remplissent les trois réservoirs de gazole. Ils marquent tout sur un carnet: la répartition des frais, la consommation de carburant... Ils parcourent 100 km avec six à sept litres. La Mercedes 220 D verte de 1972 affiche 340000 km. La 505 Peugeot bleue 240000 km, mais Jacques m'apprend que le cadran de vitesse indique un nombre inférieur à la réalité i.e. 60 km/h au lieu de 90 kmIh, donc le compteur qui lui est lié tourne moins vite. Quant à la Mercedes 300 D marron de 1978, son compteur est bloqué depuis longtemps à 200 000 km. Sa carrosserie est abimée: rouille, peinture écaillée, mastic gris laissé apparent, mais aucun vestige d'une collision. 13 h, le barrage à la sortie de la ville. Je compte trente-quatre véhicules. Deux jeunes français vont essayer de faire le tour d'Afrique en moto en passant par Le Cap. Quatre sud-africains blancs sont partis de Londres pour rejoindre Capetown en une année. Ils ont acheté un Land Rover Defender dont ils ont renforcé plusieurs pièces. Ils sont bardés de tout l'équipement: plaques de désensablage, pelles, jerricans, roues de secours, treuil... Mon jeune interlocuteur a dû apprendre la mécanique en lisant des manuels et démontant le véhicule. En février 1994, j'ai rencontré à une terrasse de café de Dakhla un français qui allait en Mauritanie. Il acceptait immédiatement de me prendre dans sa R21. J'étais très enthousiaste à l'idée de m'enfoncer encore plus au sud vers l'Afrique noire. Arrivé un lundi soir, avec le bus CTM, je n'avais pu demander les autorisations que le mardi matin. Au barrage, un officier m'avait inscrit la précieuse autorisation sur le passeport. Mais un autre contesta la régularité du tampon; et, après vérification, il la raya. Le convoi partit, me laissant seul sur le bord de la route, un goût amer dans la bouche. À l'excitation succédait l'abattement. À mon grand regret, je n'ai pas risqué de prendre le convoi trois jours plus tard car je ne disposais plus de suffisamment de temps pour revenir, et parce que les gens disaient que les mauritaniens ne permettaient pas de franchir la frontière dans le sens contraire. Depuis, j'attendais la première occasion pour tenter de nouveau cette

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Journal d'Afrique traversée du Sahara. Aujourd 'hui, je poursuis le voyage là où je l'avais laissé. 15 h : départ. À nouveau, la splendide baie. À droite, du sable, plat; et à quelques mètres, la mer, plate elle aussi. Petite crique délimitée à l'est par une élévation de sable. Une longue île montagneuse de couleur rose mauve s'étend au milieu de la baie. Puis, je peux admirer l'immense cirque de sable dans lequel la mer rentre. Un site grandiose, magnifique et vierge perdu sur le rivage du Sahara. Au XV siècle, les récits des voyageurs arabes rapportaient que le commerce de l'or florissait sur les rives d'un grand fleuve au sud du Sahara. C'est pourquoi les premiers marins portugais qui parvinrent ici, en 1436, crurent que c'était l'estuaire tant convoité. De là, provient le nom « Rio de Oro». Ils pensèrent de même en 1441 devant la baie du Lévrier. Ce n'est qu'en 1445 qu'ils atteignirent l'embouchure du Sénégal, dont la description s'apparente à celle des péninsules de Dakhla et Nouadhibou. Je suis dans la 505 conduite par Jacques, un grand gaillard blond d'environ un mètre quatre-vingt-cinq. Lors des différents barrages, les prises d'identité m'apprennent qui sont mes sept compagnons. James, le propriétaire et conducteur de la 300, est né en 1966, il ressemble à Sylvester Stallone. Stéphane, né en 1971, est boulanger. Sa copine Laurence est aide-soignante. Ils vivent à Bourges. Les autres ont vingt-cinq ans. Nathalie prépare une thèse en anthropologie juridique à Nanterre, sans bourse donc sans s'y investir. Nancy est intérimaire en post-production à Euronews. Jacques est dessinateur industriel. James et José sont mécaniciens. Tous sont au chômage en ce moment. Les trois J vivent à Tournus. José a déjà vendu quatre fois des autos en Mauritanie et au Sénégal. Arrêt à Al Argoub, sur le tropique du Cancer. Ils préparent des sandwichs aux crudités et jambon portugais. James a fixé le bouchon du radiateur avec du fil de fer pour obtenir l'effet de bouchon pression d'une cocotte minute. Le convoi repart, nous en dernier. La route est goudronnée à une voie. Paysages plus sauvages et déserts que précédemment, à moins que ce ne soit qu'une impression due au fait que je connaissais déjà la route précédente. Maintenant, je suis dans l'inconnu. Je regarde la montre par habitude mais je ne suis plus pressé. Musique de Led Zeppelin, Jimi Hendrix, Joe Cocker. Une

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La traversée du Sahara dune blanche aux formes si parfaites qu'on la croirait irréelle, sortie d'un film en Technicolor, empiète sur la route. Nous la contournons. Le golfe de Cintra. Autour, du sable plat; au loin, la ligne bleue de la mer. Parfois le ruban de goudron serpente, descend, remonte. Les deux « vieux» en break 505 et 404 bâchée roulent au même rythme que nous, entrecoupé de pauses. Ce sont eux que j'avais doublé sur la route de Dakhla. Un panneau indique Bir Guendouz à l'est mais sans la moindre trace d'une quelconque piste. Le soleil est bas, le sable humide, quelques buissons d'épineux. Un pneu de la 300 est foutu: la chaleur l'a excessivement dilaté. Nous nous arrêtons plusieurs fois pour aider une famille dont le vieux camping-car Renault perd de I'huile continuellement. La nuit tombe. Où sommes nous 1 À quelle distance est le rivage 1 Soudain, une chaîne barre la route. Des soldats marocains surgissent de l'obscurité. Us nous laissent continuer. Plus loin, deuxième arrêt, au pied d'une butte surmontée d'un fortin. Personne 1 Derrière une dune, sur la gauche, nous distinguons un terrain où toutes les voitures du convoi sont disposées pour la nuit. Certains doivent être arrivés depuis longtemps car ils sont confortablement installés. Nous plaçons les quatre autos en U. Ils enlèvent la couche superficielle de sable, disposent des pierres en cercle, apportent du bois ramassé aux alentours et y mettent le feu. Us sortent des matelas, des ustensiles de cuisine, des aliments. Gêné de ne rien faire alors que les autres préparent, je succède à Stéphane pour maintenir le feu allumé. Musique, feu, bivouac. Je n'y pensais pas du tout. Ils sont bien organisés. Tapas, tajine et même du vin. En effet, ils gardent des bouteilles de Bourgogne au frais! Stéphane et moi chauffons du whisky dans une bouteille pour flamber la salade de fruits. Nous continuons à parler et rigoler en écoutant de la musique alors que le camp s'est presque endormi. À proximité, s'étend le no man's land. À partir de demain, plus de route. Étoiles. Ils dorment allongés sur des mousses avec duvets et couvertures. Je n'ai ni tente ni sac de couchage. Bien qu'ils me proposent une place, je préfère dormir assis à l'avant de la 505. Le tic tac de la montre de bord persiste malgré que je me sois bouché les oreilles avec du papier. Je suis réveillé au cours de la nuit par des piqûres de moustiques. D'où sortent-ils donc 1! Étant en bermuda, j'enroule mon chèche autour des jambes. Le froid pénètre dans I'habitacle et je dois enfiler le pull.

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Journal d'Afrique
Mercredi 12 mars

Réveillé à 7 h. avec le jour. Nous chauffons de l'eau dans une bouilloire, à l'aide du camping gaz, pour boire du nescafé. Nous rangeons les affaires. Le convoi s'allonge en file sur la route. Nous sommes en dernière position, juste derrière les deux « vieux », comme les appellent les autres, à l'accent de Provence. Le plus âgé descend en Afrique depuis des années pour y vendre des bagnoles et des pièces de rechange, par les pistes d'Algérie jusqu'en 1992, et depuis par celleci. TIroule sans forcer, l'essentiel étant d'arriver entier. TIse moque des pressés et des égoïstes en 4x4. Je suis plutôt d'accord sur la nécessité d'être prudent. Il est blasé. Il n'aime pas la Mauritanie et la traversem le plus vite possible. Attaqué à Dakar l'an dernier, il va tenter le Mali. L'officier marocain nous rend les passeports. Illes gardait jusque là pour vérifier que personne ne manque, essentiellement pour dissuader certains de quitter la route pour rejoindre les positions du Polisario. Les autos avancent sur 200 m, puis voici les derniers soldats marocains, et ensuite la fin de la route. La piste! Elle serpente devant nous, cabossée, parfois recouverte de sable, dérisoire par mpport à l'immensité du désert. Quelques tas de pierres la balisent, mais c'est à peine si on peut les distinguer des autres pierres! La zone est minée. Ce lieu, ce cadre, ces conditions, cette lumière: c'est surréaliste. J'ai du mal à réaliser où nous sommes, à saisir que ceci est réel. Si j'en doute maintenant, alors combien plus quand je m'en souviendrai plus tard. Des autos s'éloignent à droite alors que le convoi est loin à gauche. Certains se perdraient-ils déjà? Nous laissons quelque part la Mercedes du marocain immatriculée à Aoste que Stéphane a conduite. Un correspondant viendra la chercher pour la conduire directement sur Nouakchott sans être contrôlé par la douane.

Nous rejoignons la vieille route espagnole par un mccourci, dépassant même certains. Il ne reste plus que des lambeaux de goudron souvent recouverts de sable. Premiers ensablements. Il faut pousser, alors que le vent souffle. Longues attentes répétitives dues aux bacs à sable en travers de la « route ». Les vans s'ensablent, des 4x4 les tirent. Un marseillais convoie à Niamey un 4x4 Pajero commandé par un client nigérien. Trois camions Mercedes sont 24

La traversée du Sahara conduits par de grands et maigres allemands dont l'un au crâne rasé couvert d'un haut de forme! On croirait voir le groupe Midnight Oil. Deux allemands moustachus, en treillis militaire et aux gueules de mercenaires, sont à bord de deux coupés Mercedes assez récents, probablement volés. La famille en camping-car a dû abandonner. Quelle guigne de devoir rebrousser chemin après 4500 km et si près du but. Mais c'est ici seulement que commencent les difficultés. Du haut des amas rocailleux proches de la piste, on peut voir le convoi, tel la colonne de l'Afrikakorps en plein désert. La zone est effectivement minée. Le vent se lève et découvre les mines. Deux ans auparavant, deux espagnols sont morts. L'an dernier, un ftançais en avait ras-lebol d'attendre derrière les autres véhicules. Il a quitté la piste pour contourner le large bac à sable où tous s'enlisaient. Sa Land Rover a sauté sur une mine. La carcasse calcinée git à dix mètres de nous. Les trois J se tirent étonnamment bien des « épreuves imposées». Les premiers soldats mauritaniens relèvent notre identité et prennent nos passeport. Un mur de sable barre la route espagnole, sans doute pour contrôler davantage leur frontière. Obligation de passer un bac à sable où plusieurs s'enlisent profondément. Ensuite la route n'est plus recouverte de sable, mais par contre le goudron est complètement abîmé. Des pans entiers de la route ont été emportés. Si on progresse lentement, on sent tous les cahots. Mieux vaut rouler à côté, sur le sol naturel qui est dur. D'après José, il n'y a plus de mine. Nous le suivons donc. Le contraste avec la route marocaine est frappant. Les uns ont besoin de descendre rapidement leurs troupes pour lutter contre le Polisario et veulent développer cette région. Les autres, mauritaniens, veulent limiter l'accès à leur pays. Les espagnols, les marocains, les mauritaniens, les sahraouis, tous ont déposé des mines dans cette zone. Je me demande d'ailleurs si ce vestige de l'époque espagnole se prolongeait jusqu'à El Mun. La route est barrée par des pierres. Une flèche indique l'est. La piste est à peine balisée. Nous suivons deux catalans en 505 ; mais eux, savent-ils où ils vont? Je crois rêver. Ceci est-il réel ou une hallucination? J'ai du mal à croire ce que je vis. Nous roulons n'importe comment à travers un paysage lunaire, marron au lieu de noir, comme le Lunar des missions Apollo. Puis une ligne apparaît. «C'est le chemin de fer », dis-je à Jacques. En effet, la ligne se précise en nous rapprochant. Nous la rejoignons et la traversons.

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Journal d'Afrique Maintenant, nous sommes certains d'être en Mauritanie, et en suivant les rails nous arriverons à Nouadhibou. Un pick-up Toyota arrive en sens inverse, chargé de Noirs. Les transports en commun reprennent ici. Une ligne bleu, du sable ocre: la baie du Lévrier, de topographie semblable à celle de Dakhla. Le convoi est arrêté à un contrôle que les habitués appellent «bouchon» parce qu'il verrouille le bras de terre comme le goulot d'une bouteille. Des cheminots noirs vivent ici, dans des cabanes. Ils entretiennent la voie ferrée qui relie les grandes mines de fer de Zouerat au port de Nouadhibou. Un jeune me montre son travail sur les rails. Ils dévissent les boulons pour chasser le sable avec de l'air comprimé, changent les rails abîmés, et déblayent le sable que le vent amène continuellement sur la voie. Récemment, deux accidents sont survenus. Les wagons se sont mis les uns sur les autres. Mais les collisions frontales sont évitées parce que les pilotes communiquent par radio et dégagent leur train sur des bretelles. Trois trains passent chaque jour dans les deux sens. Ces travailleurs sont des Peuls de Bogué et de Kaedi, sur le fleuve Sénégal: un autre monde à 700 km d'ici. Surprenant de tomber sur des hommes au travail après la traversée de lieux désertiques, lunaires. Prise d'identité. Le convoi repart par une piste qui est la seule voie «routière}} reliant Nouadhibou au reste du monde. À gauche la baie du Lévrier, les rails à droite. Dingue! Je suis très excité, la tête à travers la fenêtre pour mieux respirer cette atmosphère. Barrage. La nuit tombe à 18 h. Obligés de donnir ici, nous sortons les affaires. Je vois le train passer, plus petit que je ne l'imaginais. Comme hier, feu, thé, tapas, tajine. Les deux catalans de Taragone se joignent à nous. Ils sont déjà descendus au Niger par l'Algérie, et sont contraints désonnais de passer par ici. Deux maures essayent de nous changer de l'argent. Je tente de rigoler avec l'un d'eux en racontant des histoires de Nasr Ed Din Hodja, connu ici sous le nom de Joha, mais ce type me reste antipathique. Comment allons nous dormir? Je m'allonge sur une mousse, les étoiles au-dessus. Vers 3 h 30, le froid et la peur d'être piqué par une bestiole me poussent à poursuivre la nuit dans la 505.

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La traversée du Sahara Jeudi 13 mars Réveillé vers 7 h, levé à 7 h 30. Je cire mes chaussures, ça fait toujours bon effet sur des militaires, d'autant plus quand la situation est défavorable. Après le café, j'écris. Un long train de minerai de fer passe. Par dessus le minerai, des sacs de farine sont entassés et des hommes enturbannés voyagent gratuitement. On nous rend les passeports, notre identité ayant été relevée à deux reprises. Les deux maures d'hier soir tentent de nouveau de nous faire changer de l'argent. Les véhicule du convoi repartent par petits groupes vers Nouadhibou. Nous approchons de la ville. Baraques. Le goudron réapparaît. Nouadhibou ! Les Noirs! L' Mrique ! Voilà: je voulais voir cela arriver progressivement, et m'y voici. Nous roulons, enthousiastes, sur l'axe principal. Autos déglingués. Couleurs. Marchés. Viande sur des étals de bois. Bric et broc. Carcasses de voitures. Nous longeons le port, et arrivons aux douanes. Formalités. Je déclare toutes mes devises car la différence entre le taux officiel et le marché noir n'est que de 10 %. J'explique la règle de trois à un gamin. Commissariat en centre ville: tampons. Quand je vais changer 50 FF, je marchande tellement avec le changeur qu'il finit par rigoler. Ne pas être pressé, tourner en dérision leur commerce. Les autres ont changé de l'argent et fait des achats. Ils ont une caisse commune et marquent leurs dépenses. Assis à la terrasse d'une buvette, je bois un coca avec un sénégalais. Il est président de la communauté sénégalaise de la ville. La pêche est plus développée et les salaires plus élevés ici qu'au Sénégal, mais la vie coûte cher: un deux pièces se loue 700 FF par mois et les légumes sont hors de prix car importés. Beaucoup d'africains venus des pays limitrophes sont bloqués là sur le chemin de l'immigration clandestine vers l'Europe. Peut-être que l'Union Européenne a demandé à la Mauritanie de limiter les sorties de son territoire par cette frontière nord. J'accompagne Jos~ au bureau de l'office du Banc d' Arguin. 11 essaye de négocier avec le représentant le droit d'entrée dans ce parc naturel que la piste traverse. Finalement, nous payons 43 FF par personne au lieu de 58 FF. Puis ils discutent d'autos. Un Land Rover de vingt ans se vend 10 à 15000 FF. 11 est possible de le vendre

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