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JOURNAL D'UN CHERCHEUR DE VERITE

De
238 pages
Le narrateur de ce journal intime est un pèlerin de soi, une âme en révolte contre l'absurdité du monde, un homme qui, selon ses propres mots, " ne parvient pas à croire qu'il existe ". La quête de la sagesse passera par la rencontre avec un maître, par une série de voyages et de ruptures, d'envolées et de chutes, de conquêtes et de dépouillements. Ce livre, où la spiritualité s'inscrit dans le monde, est un témoignage. Il rend compte d'une tentative d'approche de la vérité.
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Philippe SÉGUR

JOURNAL D'UN CHERCHEUR DE VÉRITÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau'
avec la collaboration de : Pierre Dominicé, Magali Dubs, Guy lobert, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection. vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus

Volet: Histoire de vie Claire SUGIER, Haïti terre cassée... Quinze ans dans la campagne haïtienne, 1996. Line TOUBIANA, Marie-Christine POINT, Destins croisés. Elles sont profs, l'une est juive, l'autre est catholique..., 1996. Pierre DUFOURMARTELLE, Globe trotter et citoyen du monde, 1997. Auguste BOUVET, Mémoires d'un ajusteur syndicaliste, 1997. Martine LANI-BA YLE, De femme à femme à travers les générations. Histoire de vie de Caroline Lebon-Bayle 1824-1904, 1997. Guy-Joseph FELLER, Libre enfant de Favières. Territoire de serpents, 1997. Malika LEMDANI BELKAÏD, Normaliennes en Algérie, 1998. M. CHAPUT, P.-A. GIGUÈRE et A. VIDRICAIRE (eds), Le pouvoir transformateur du récit de vie, 1999. . Robert VIAL, Histoire des hôpitaux de Paris sous l'Occupation, 1999.
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à Marie et Emilie

"Sur cet arbre empoisonné qu'est la vie, poussent au moins deux thtits à la saveur .de miel. L'un est ce nectar qu'est la poésie. L'autre, la confidence des sages".

(Sloka hindou)

IN UTERO

Ce livre n'est pas un essai, ni un récit, ni une confession. Il vient d'une incapacité de dire qui se dit quand même. Il est né d'une foi insensée dans la dés-espérance et d'une rage d'exister qui ne s'éteint pas. Il est à l'intersection de la vie séparante, ce lieu sans situation depuis lequel Saint Jean çle la Croix peut noter: "Je vis sans vivre en moi et telle est mon attente que je meurs de ne pas mourir". Lorsque l'esprit se perd, le langage devient un pont entre soi et le vide. Il donne sa couleur au néant. Le causeur a ainsi l'illu~ion d'être quelqu'un quelque part qui s'exprime. Ces pages sont un pèlerinage vers soi-même, versl'impossible confrontation. L'auteur est un marcheur de l'invisible, un équilibriste sur des cimes de papier, qui admire ceux qui ont la foi tout en ignorant ce qu'elle est. Dans un monde divisé entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, y a-t-il une place pour ceux qui cherchent? Et chercher quoi? Le bonheur, peut-être, cette finalité de la vie qui n'existe pas.

Au mieux, un concept de philosophes. Au pire, un slogan pour magazines. Manchette de journaux, légende de photos, argutie impénétrable! Non, il n'y a rien à chercher qui ne soit déjà là. Le propos est dur à entendre. Il est sec, il est austère. C'est la vie telle qu'elle jaillit, une pensée sans commencement. Il ne faut rien vouloir d'autre que l'immédiateté du rien qui donne accès à l'absoluité du Tout. Le pas grand-chose voisine avec la plénitude et la perfection réside .dans le dépouillement qui mène à l'embrasement du vide. Cet opuscule rend compte d'une expérience, d'une tentative de conciliation. D'une entreprise éperdue, modeste et surhumaine, vénéneuse, d'assimilation: celle du flux de contradictions -qu'est la vie. Chacun sait pour lui-même de quoi il s'agit. Quelques questions poignantes et nécessaires sorties des tours et détours de l'existence, deux ou trois réponses vécues de façon fulgurante. Des émotions comme elles viennent et, si possible, comme elles s'en vont. Ce n'est rien d'autre. "Seuls vous êtes éprouvés. Seuls vous trouverez le désert. Seuls vous passez par le crible du monde", dit le Zen. C'est tout ce que propose cet ouvrage: une spiritualité en quête d'elle-même, une tête offerte sur le billot. Par absence de choix, par goût du danger: une plume qui écrit. Ma main à couper. Certes, l'activité littéraire fait de moi un auteur qui se hasarde à signer. Pourtant il n'y a rien à l'autre bout du stylo hormis une illusion dont le moi véritable se propose d'émerger. Croire à ce qui arrive comme à une évidence, voilà bien un tragique quiproquo. L'existence est-elle autre chose qu'une fable? Suis-je, comme le suggère Tchouang-Tseu, un homme qui songe qu'il est un papillon ou un papillon qui rêve qu'il est un homme? La question elle-même est un leurre. Obtenir 12

IN UTERO

une réponse importe peu. Ces pages volatiles ne cherchent pas à retenir l'ombre fugitive qui sort de sa propre fumée. A peine réussissent-elles à dessiner les petites déflagrations de l'imaginaire artificier, l'esprit de malentendu qu'en riant je détruis. Le fait de vivre a quelque chose de si arbitraire et de si inconcevable! Je ne veux livrer ici que des débris de souvenirs, les récits authentiques de ma vie fictive. Autant de mirages où se trame jour après jour, au point de jonction du mensonge et du vrai, la chronique ordinaire du, savoir et du doute.

I JE VIS

Vendredi 9 juillet 1982 - Derrière la paroi de verre Tout est fini. Liqtlidé. J'ai tiré un trait sur ce qui me rattachait à ma vie d'inconscience: mes parents, mes études, mes livres, Mishima, Poe, Villiers et cette chère petite qui ne savait me préférer au premier venu. J'ai quitté ma ville, ma maison, mes vieux amis. Je n'ai plus d'excuse, plus de motif pour oublier. J'ai rompu avec le confort de mes jeunes habitudes, j'y sombrais déjà. J'étais donné comme mort à peine j'étais né. Maintenant je peux m'abandonner à l'illusion provisoire de ma liberté. Il fait froid pour un matin de juillet. Le type au guichet m'a donné mes billets d'un air hagard et je n'ai pu déterminer s'il achevait la nuit ou s'il commençait sa journée. J'ai respiré l'air vif qui accompagne l'aube. J'ai marché dans la gare jonchée de sacs à ~os et de corps de routards avachis. Chez moi, le réveil n'a pas encore sonné. J'ai beau éviter d'y penser, mes dix-huit ans me disent qu'il est encore trop tôt. Trop tard: je grimpe dans un wagon qui filera vers le nord, à contre-courant du flux estival. Je ne pars pas pour me changer les idées, en trouver d'autres à bon marché. Je pars la rage 'au ventre. Je pars me retrouver.

Voilà ce train qui maintenant file vers la bouche noire de la nuit. Et moi dedans, conscient - ou essayant de l'être - de ce que je suis. Moi conscient qui franchit un océan d'inconscience de moi. Car rien de ce qui m'entoure ne sait que j'existe. Ces paysages, ces villes traversées où d'autres s'agitent, s'aiment, se déchirent et meurent. Jusqu'à ces passagers autour de moi, jusqu'à ces agents assermentés qui ignorent cette vérité unique, première, qui. fonde ma vie et l'univers entier: j'existe. Que faudrait-il que je fasse pour affleurer à leur conscience autrement que comme un fugitif élément du décor? Que je tire la sonnette d'alarme? Que je me jette par la fenêtre ? Expédient dérisoire: ma longévité dans les petites lucarnes de leur esprit n'excéderait pas celle d'un banal fait divers. Tous ces gens. Toutes ces individualités, ces expériences. Tous ces souvenirs, toutes ces pensées. Derrière la vitre du wagon, des hommes et des femmes sur le quai. Ils parlent, ils rient, ils ont des projets. Et je ne les reverrai plus'. Cepenqant, ils existent. Ils vivent indépendamment de moi. Cette inadéquation troublante entre l'idée qu'il n'y a pas de réalité en dehors de celle que façonne l'esprit et le constat pénible que le réel se passe de moi pour exister. Vais-je devoir me résoudre à accepter l'humilité fondamentale de mon existence? Oui, je suis moi, environné de non-moi, cerné de la plus implacable indifférence à la religieuse véracité du moi. Si je ne me désagrège pas dans cette solution corrosive, c'est grâce au savoir que j'ai de quelques-uns pour qui je ne suis pas néant. Je vis avec la tranquille assurance de ce petit nombre de personnes qui veulent bien me prêter un peu de réalité. Ainsi, moi, conscient de la solitude de moi, suis-je en même temps convaincu d'ordinaire de n'être pas tout à fait seul et d'avoir un début d'existence, puisque un être aimé est là quelque part 18

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qui m'attend. J'accepte de me croire, parce que je le sais me sachant. Les proches ou moins proches,. parents, amis et connaissances, sont les consciences-relais de la conscience de soi. Tous n'ont pas la même vertu réfléchissante. Il en est qui aident davantage que d'autres à croire que nous existons. Les uns sont provisoires, les autres définitifs (ou, du moins, le croyons-nous). Les uns primordiaux, les autres secondaires (ou, du moins, le croyons-nous). Ce- sont des bornes où amarrer la vie consciente, des phares dans la nuit dissolvante de l'existence. Mais tout peut toujours disparaître, y compris les boucles où nous sanglons l'ordinaîre de nos habitudes. A présent que je perds tous les témoins de mo.n identité, mon réseau de sens, qu'est-ce qui me donnera encore à croire en moi? Dans ce train qui m'éloigne de ma vie passée, je laisse s'évanouir peu à peu la figure des êtres chers et, avec elle, ma faculté de constituer dans le champ croisé de leurs regards une représentation pertinente de ce que je suis. Quand plus personne ne pense à vous, quand plus personne ne vous connaît, la solitude vous expurge pour ainsi dire de l'existence comme un miroir qui se refuse à retenir votre image. Il ne reste plus que la voix suave du commerçant vous rendant la monnaie ou celle du banquier au téléphone pour vous matérialiser dans le monde et vous faire éprouver quelque chose qui soit une relation. C'est pourquoi il est dit que le sage n'a besoin de personne. Parce qu'il a réalisé à la fois la définitive inexistence du moi et la sublimité de toute existence consciente. Cependant nous qui ne 'sommes pas des sages, nous avons besoin des autres, ~e leur présence, de leur savoir de nous. En dehors de cette liberté parfaite que confère la sagesse, il n'est 19

LE CHEMIN BORDÉ DE FLAMMES

pas d'amour du prochain qui ne soit enchaîné à cette nécessité d'être reconnu par autrui. Et moi qui désormais suis seul, quelle sera à présent la configuration de mon âme? 0 ma vie, effort impossible, tentative vouée à l'échec de conquérir par l'autre un mirage d'éternité! Samedi 10juillet 1982 - Rapport sur l'éclosion d'un oeuf Paris! J'ai passé la nuit chez une amie de Sarah qui me propose gentiment de m'héberger en attendant que je trouve une chambre. Elle est étudiante aux Beaux-Arts et entrepose ses toiles un peu partout dans son minuscule appartement. J'ai dormi entre le sein kitsch d'une énorme matro.ne et la croupe fumante d'un cheval désossé. C'ela n'a pas perturbé mes rêves, mais plutôt renforcé ma détermination à accéder à l'étrangeté du réel. Ce matin de bonne heure, je me suis rendu au jardin du Luxembourg d'où j'écris ces lignes. C'était pour moi un pèlerinage vers l'enfance. Il a vite tourné court. Je n'ai pas retrouvé les petits chevaux de bois sur lesquels les photographies d'un lointain voyage. familial me montrent,. pour une fois, heureux. Un vieux gardien, que je tentais d'associer à mes investigations, a brisé mon élan en affirmant que ce manège-là n'avait jamais existé. A défaut de pouvoir revenir sur mes propres' souvenirs, je me suis résolu à contempler ceux que se fabriquent les autres. Pendant près de deux heures, j'ai regardé les jeux des gamins autour du grand bassin, sous les yeux pleins d'atp.our de leurs jeunes mamans. Tout.à l'heure, je me suis allongé sur un banc à l'ombre d'un platane. Il flottait dans l'air ce parfum délicat qu'exhale l'herbe coupée aux premiers rayons du soleil. J'ai laissé mon esprit vagabonder au rythme de la petite musique que composent les cr~s d'enfants, le froufrou des pigeons et 20

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ces valses surannées que joue un orchestre là-bas sous le kiosque. Je me suis bercé d'insouciance et finalement, mes souvenirs' sont quand même venus me rendre visite. Je les avais sous-estimés. Ou peut-être était-ce de la modestie -feinte. Car lorsque les images archivées dans ma mémoire m'aident à remonter la trame du temps, je suis un voyageur plus puissant que celui de Wells dans sa machine à explorer les lendemains qui déchantent. Je me promène dans ma vie passée et j'exhume les événements qui m'agréent pour ma joie ou ma douleur. Je me souviens' du paradis perdu. Ce temps fameux où il n'y avait pas de temps: l'enfance. Et je

suis tenté par ses refrains secrets, ses parfums enchantés, ses
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journé"es qui s'étirent. Me voilà abandonné à la nostalgie, à sa merci déjà. Comme il faisait bon dans cette période ancienne où, pour frapper les heures, il n'y avait que la cloche et les coques piquantes de "quelques marronniers dans la cour de l'école. Nous jouions hardiment, nous nous précipitions sans hâte. Nous nous jetions en riant dans des rêves éveillés qui semblaient ne pas devoir finir. Nous ne savions pas le danger des jours" qui s'égrenaient, "l'obscur travail de la physiologie qui nous préparait pour bientôt ce terrible cadeau: l'âge de raison. Comme l'été de nos jeux nous paraissait éternel alors! Comme il était sÎJ;nplede 'pousser sous le ciel! La vie dans son élan n'avait pas encore pris son cours irréversible. Bien sûr, la froideur du monde nous entrait parfois dans l'âme comme un coup de canif dans un ventre charnu. Et notre douleur surprise perlait dans ces instants telle une goutte de sang. Mais cela même ne pouvait entamer notre insouciante plénitude. Nous remettions il plus tard le comment, le pourquoi et les explications de soi. Nous laissions à l'adulte le soin de se pencher sur ces choses futiles. Souffrir nous suffisait. 21

LE CHEMIN BORDÉ DE FLAMMES

Une fois évanouies, la douleur ou la peur nous laissaient libres à nouveau pour d'autres conquêtes et de nouvelles magies. Seul l'instant nous captivait. Le passé et l'avenir, programmes inconcevables, se perdaient dans un songe confus. Quelle différence pouvait-il bien y avoir entre hier et autrefois? Entre l'aube prochaine et le mois dont s'annonçait la venue? Quelle grâce que cet horizon alangui où chacun occupait sans hiatus la -placeoù il se tenait sous le soleil! Je les observe à cet instant dans ce jardin public, ces enfants, petits funambules du temps. Ils font un pas après l'autre et la corde se tend. Elle concentre sous leur poids leurs peines et leurs joies sans rien d'autre pour peser que la vie en train de se faire. Le fil du devenir ne s'incurve que sous eux. Quat;lt aux perspectives obliques qui nous préoccupent tant, elles ne font pas grand sens. Les plans inclinés revêtent un caractère bien peu tangible pour qui vit dans la verticalité de l'instant. L'enfant, qui n'élude aucune situation, est toujours vrai où il se trouve. Coniment pourrait~il comprendre les lignes de fuite? Il ignore l'existence de.la corde sur laquelle il danse. Il la suit cependant et un jour viendra où il ne verra plus qu'elle.' Avant cette he.ure funeste, il évolue dans un présent éternel, un endroit bien caché dans son évidence, puisqu'il nous en coûte de le rejoindre. Il faut en convenir: les gamins disposent d'un savoir à faire pâlir d'envie l'ascète le plus coriace, à transporter d'amour les scorpions du désert. Combien de moines en leurs cellules, de stylites desséchés, de brahmaccharins souffrants rêveraient de posséder leur science ésotérique, d'accéder à leurs territoires privilégiés? Qui d'entre nous ne serait prêt à retrouver ce mystère de l'insoucîance, cette paix du jour sans fin, cette qualité du maintenant? Les enfants ont l'air de connaître ce 22

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qui nous fait défaut et dont des siècles désormais .nous séparent. Pourtant, ils ne savent rien. Ils sont. Cela n'a pas de prix et cela nous échappe. Instantanés d'être, précipités de vie, ils détiennent un secret que nous avons perdu. Est-ce pour cela que nous leur en voulons? Au point de les déguiser au plus tôt en ridicules petits d'hommes? De vite les maquiller en jolis singes savants~ en miniatures pressées, tristes produits de nos heures inquiètes? Dans leur royauté, ils sont si vulnérables. Quand la conscience enfantine éclôt, elle ne reste pas durablement emplie de ce miracle qui lui épargne les tourments du temps. C'est une tablette de cire vierge, disent les Anciens. Il faut donc qu'elle se déforme. Plus ou moins douloureusement. L'enfant apprend les calendriers, les agendas, les aiguilles qui tournent sur l'horloge, les angoisses, les projections, les poids obscurs qui retiennent en arrière et les milliers ~e désirs qui poussent vers l'avant. Longtemps encore, le monde lui appartiendra: trésors de découvertes, projets de conquérant, invincibilité de l'ardeur juvénile. Et puis un jour, il se trouvera au milieu d'une étendue aride, d'un désert des Tartares qu'il n'aura vu. venir. Il se retournera et loin derrière lui, il ne distinguera plus les contours de ce bonheur qui jadis fut le sien. La cloche dans la cour de l'école, les coques des marronniers, lesjeux et les manèges enchantés s'en seront allés, disparus 'à jamais. Alors il comprendra que son enfance est morte sans qu'il l'ait vue mourir et qu'il lui faut marcher sur une corde raide en regrettant le temps où il n'y songeait pas et ne redoutait pas le moment de la chute. Mercredi 21 juillet 1982 - Devenir ce que je suis

Si je suis parti, c'est pour me trouver. Paris n'a aucune importance. Paris est une métaphore de moi. Du moi que je
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chasse et dont j'emprunte la piste. Hier, comme il se doit, j'ai été au Père-Lachaise pour me crier: "à nous deux !" Je n'ai pas été capable de me répondre. Il n'y avait qu'un horizon indécis et les tombes muettes d'anciens grands de ce monde. Seule la sensation envahissante de n'être pas encore né à moi-même me pousse à poursuivre la vie qui m'échoit. Prison de fibres ligneuses lentement solidifiées, gangue d'où soupire à présent un être embryonnaire. Les rêves, les aspirations, la spontanéité de la prime jeunesse ne se sont-ils donc pas enfuis? Attentif à çe qui est là, j'écoute ce qui imperceptiblement remue en moi et j'accueille cette étonnante vérité: cela derpeure. Quelque chose survit sous la camisole et le bâillon. Les événements, les contraintes, les conditionnements, à commencer par la censure de la volonté, ont figé ce bouillonnement vital, ont peu à peu bridé sa fusante authenticité. Les yeux grands ouverts de l'enfance, le coeur dilaté de l'adolescent: cette vie frémissante se flétrit au nom de la raison, des conventions, des "tu devrais" et des "il ne faut pas". Tout cela s'est fané peut-être, s'est tu provisoirement. Mais ça n'est pas mort. Chacun change sans abandonner ses défroques qui demeurent sous les parures nouvelles. Il n'y a pas de peaux perdues, pas d'inutiles demeures. Tout reste imprimé, coagulé ou fossilisé (ou tout à la fois). Aussi possédons-nous cette faculté de voir parfois l'ancien pousser de toutes ses forces sous le neuf po~r retrouver la lumière et faire jaillir ses plants. Prématurément enfouie, la face cachée du moi clame son droit de vivre. Pour se faire connaître, il se peut qu'elle nous agace, qu'elle nous démange ou même qu'elle nous ronge et progressivement nous détruise. L'identifier demande que la cuirasse actuelle ne soit pas forgée d'un trop impitoyable acier. Car si l'exigence 24

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du jaillissement est trop forte, la surface du moi n'aura aucune chance de se voir percer d'une salve de fleurs. Elle crèvera tôt ou tard sous la .poussée d'un volcan. Et les dégâts seront considérables. J'apprends donc et je me forme dans le jardinage de l'âme. Je fais mes premiers pas dans l'art botaniste de l'esprit. Cela suppose de la patience et de l'écoute, car nul ne voit pousser l'herbe et personne n'a jamais entendu la graine éclore. Il faut se rendre réceptif au moindre bruissement et lui laisser sa chance. Voyons, qu'est-ce qui en moi demeure inaccompli? Où est ma porte close, ma citadelle casematée ? Dans quelle geôle muette, sous l'arête de quelle serrure, sur le méplat de quelle clé se retient le dernier cliquetis? Par quoi et vers où s'épandra cette vie verdoyante, cette tardive exhalaison du printemps? Je ne sais encore: c'est un chemin d'homme que de le découvrir. Je perçois l'écho de ce flux lointain qui veut me dire quelque chose. J'entends son timbre mat et ses modulations. Un revêtement solide et épais du moi doit se fendre et craquer pour que s'effectue le retour à la primeur juvénile de soi, pour que croisse et se déploie sa ramure. L'intuition de l'enfance, dans sa candeur et sa folie, son insouciance et sa vitalité, son sentiment de toute puissance, nous tient souvent plus près du vrai que nous ne le sommes lorsque les ans ont racorni nos coeurs et engourdi nos corps. Un jour vient sans doute où nous regardons en arrière et ne voyons que des souvenirs vitrifiés. Si la nostalgie nous aide à éprouver ces sensations à nouveau, c'est une chance. Toutefois nous ne pouvons plus les comprendre. Nous sommes raides d'empois, vautrés dans l'avoir, convaincus de notre importance par le seul fait d'avoir vécu. Pourtant ces certitudes, cette identité, notre raison sociale, quelle blague! Quel piège à 25

faux bonheur! S'il n'est pas illégitime de vouloir se réaliser dans le monde, nous sommes plus proches d'être quelqu'un lorsque l'épaisseur d'un cheveu nous sépare de la vie, lorsque nous sommes jeunes, vraiment jeunes, c'est-à~dire lorsque nous ne sommes encore rien. Dans l'aventure de l'existence, nous laissons tous des bouts de nous-mêmes: petits éclats insignifi~nts ou pièces détachées dans une vive douleur. Les embûches suivent ou précèdent les parterres de roses. A chaque étape où se fait le bilan, le résultat surprend. On compte et on recompte, il manque des morceaux à n'en pas douter. On ne s'est pas nécessairement aperçu qu'ils s'en étaient allés. Parfois même, on ne voit plus qu'ils nous font défaut. "Et sous une apparence construite, so"cialementarticulée et joliment présentable, nous avançons l'air de rien, nous, pantins démantibulés, poupées aux yeux arrachés, marionnettes sans jambes, Vénus de Milo, Victoires -de Samothrace! Alors au diable le conformisme, la loi du troupeau, le déterminisme collectif! Si c'est nécessaire, tout sera jeté pardessus bord. Nous avons mieux à faire que de prolonger jusqu'au clap de fin nos rôles convenus où des êtres qui n'existent pas ont des relations qui n'ont jamais lieu. Il yale monde. Il y a la vie. Une archéologie de l'être à entreprendre. Avec, au bout, la liberté. Bien suprême. Absolue liberté. Liberté rare, inestimable, presque inaccessible de dire: je ! Mardi 12 octobre 1982 - L'oeil du cyclone Une chambre, rue Lepic, où s'évanouissent peu à peu mes maigres économies. Je ne quitte pas ce territoire exigu. Je n'ai lié connaissance avec personne. Mon unique compagne, cette réflexion de Pascal: "j'ai découvert que tout le malheur des 26

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hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre". Depuis trois mois, j'expérimente cette intéressante proposition. Je reste dans ma chambre. Sans livres, sans téléphone, sans télévision, je suis au désert dans la ville. J'ai stocké des vivres, je ne sors plus. Cela fait des siècles que ma bouche n'a pas dit un mot. Je me maintiens du matin au soir dans un état semi-méditatif. Je m'abandonne à un vertigineux face à face avec moi-même. Je n'attends rien.,je ne veux rien, je ne pense à rien. Je laisse tourner les heures. Je descends dans la profondeur de la solitude et je l'éprouve dans sa radicale nouveauté. Je suis seul aujourd'hui et pour la première fois. Je suis seul pour un jour et pour toujours. Hier est oublié. Il n'y a plus de demain. Il n'y a que ma verticalité, mon immobilité présente, une aventure qui n'a pas de suite. En quelques jours, je me suis dépouillé de tout. De mes appuis, de mes repères. Je deviens ivre du silence qui se fait. Et dans ma réclusion volontaire, je fais cette incroyable observation: il n'y a que moi. Moi seul existe. C'est un assemblage de cercles concentriques, un cyclone avec, en son centre, rigoureusement calé dans son oeil: moi. Mon absolue différence, mon définitif enfermement. Cette auto-suffisance inquiète qui me fait annexer l'univers comme une extension de mon être. Tout m'appartient, tout est moi dans le monde. La vie consciente est une stratégie obsidionale, une pensée obnubilée par soi jusque dans sa vision de l'a~tre. Je pose la question: comment peut-on ne pas être moi? Ou, dit autrement - mais c'est la même chose - : pourquoi ne suis-je pas toi (ou cet inconnu que je croise dans la rue et qui ne sait pas que j'existe) ? Après tout, il n'y a pas plus de raisons que je me tienne pour vrai que de me concevoir 27