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Journalisme et conflits dans la vallée du fleuve Sénégal

174 pages
Parce que toute crise est aussi une crise de l'information, les journalistes ont une responsabilité particulière. La gestion, par les journalistes sénégalais et mauritaniens, de la crise de 1989 ayant opposé les deux pays, démontre que les hommes de presse peuvent, selon leur comportement, contribuer à la persistance d'un conflit ou, au contraire, aider à la désamorcer.
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JOURNALISME

ET CONFLITS

DANS LA VALLÉE DU FLEUVE SÉNÉGAL

@ L'Harmattan,

1996

ISBN: 2-7384-4532-2

Institut Panos

JOURNALISME

ET CONFLITS DANS

LA VALLÉE DU FLEUVE SÉNÉGAL

Une publication tirée du séminaire « Environnement et gestion de l'espace frontalier dans la Vallée du fleuve Sénégal: quelles responsabilités des journalistes en matière de prévention des conflits? », organisé par l'Institut Panos et l'université de Saint-Louis du Sénégal, du 8 au 18 août 1994.

L'Harmattan

ACCT

Institut Panos

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L tHarmattan Inc. 55, ~e Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 .

Nous remercions l'Agence de coopération culturelle et technique (ACcr) pour son soutien financier qui a rendu possible la publication de ce livre. Notre reconnaissance va également à l'Agence de coopération hollandaise qui a financé le séminaire de Saint-Louis.

L'ACCT dans le monde Etats membres: Belgique (Communauté française de) Bénin Bulgarie Burkina Faso Burundi Cambodge Cameroun Canada Centrafrique Comores Congo Côte-d'Ivoire Djibouti Dominique France Gabon Guinée Etats associés: Egypte Guinée- Bissau Maroc Gouvernements participants:
Canada/Nouveau -B runswi ck

Guinée équatoriale Haïti Liban Luxembourg Madagascar Mali Maurice Monaco Niger Roumanie Rwanda Sénégal Tchad Togo Tunisie Vanuatu Viêt-nam Zaïre

Mauritanie Sainte-Lucie

Canada/Québec

Pays participants aux sommets: Belgique (Royaume de) Cap- Vert Suisse

L'Institut Panos (Paris)
L'Institut Panos Paris est une association à but non lucratif créée en 1988. Elle est régie par la loi française dite loi de 1901. Avec ses homologues de Londres et de Washington, l'Institut Panos Paris a fondé Panos International. L'Institut Panos s'est donné pour objectif de renforcer, notamment en Afrique, les capacités locales d'expression et d'infonnation. Dans la perspective d'un développement durable et mieux partagé, il s'agit de favoriser l'émergence d'une culture et de débats plus démocratiques. Pour ce faire, l'Institut Panos développe en Afrique de l'Ouest, à partir de Paris et de ses antennes (Sénégal, Mali, Tchad et Ghana), deux programmes principaux: un programme d'appui au pluralisme de -l'information, qui poursuit quatre objectifs majeurs: * élargir et consolider le cadre juridique, institutionnel et réglementaire d'une information pluraliste, * accroître le professionnalisme au sein des médias, * apporter un appui institutionnel aux auteurs ouest-africains du pluralisme de l'information, * enfin, contribuer à la production et à la circulation d'informations plus diversifiées et plus qualifiées sur ..certains thèmes considérés comme prioritaires, tels qu'environnement, droits de la personne, gestion et prévention des conflits, etc.
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riser la contribution que les populations originaires du tiers-monde et résidant dans les pays riches apportent au développement de leurs régions d'origine. L'Union européenne, l'UNESCO, l' ACCf, des fondations américaines (Ford, Rockefeller) ou allemandes, des coopérations bilatérales (Danemark, Pays-Bas, Norvège, Allemagne, France...) soutiennent, entre autres, l'action de Panos Paris.

un programme « Migrationset coopérationinternationale» qui cherche à valo-

Siège: 10, rue du Mail, 75002 Paris (France) Tél. : 40 41 05 50 - Fax: 40 41 03 30 * 20, rue Mohamed-V, BP 21132, Dakar Pont y (Sénégal) Tél. : (221) 22 16 66 - Fax: (221) 22 17 61 * BP E-378, Bamako (Mali) Tél./Fax: (223) 23 13 96 * sIc Eirene, BP 186, N'Djamena (Tchad) Tél. : (235) 51 55 93 - Fax: (235) 51 55 93/5] 40 05 * PO Box 17415 Accra (Ghana)

Ouvraees publiés p~r l'Institut PanQs :

Sida, l'épidémie raciste, Renée Sabatier, Panos-L'Hannattan, 1989. Ça presse au Sahel, Panos-UJAD, 1990. L'Etat de la presse en Afrique de l'Ouest francophone, Panos-UJAD, 1990. Presse francophone d'Afrique: vers le pluralisme, Panos-UJAD/SEP, L'Harmattan, 1991. Libérer la parole paysanne au Sahel, Françoise Havelange, Panos-L'Harmattan, 1991. L'agroforesterie en Afrique, Paul Kerkof, Panos-L'Harmattan, 1991. Sida, une triple menace pour les femmes, Panos-L'Hannattan, 1991. Quand les pauvres du Sud s'autofinancent, Panos-L'Hannattan, 1991. Le Tchad réel, Panos/UJT/Cefod, N'Djamena, 1992. Les Enfants du Sahel, Sophie Bessis, Panos-Unicef-L'Harmattan, 1992. Villes, échanges, développement Maghreb, avec le Conseil national des villes (CNV). L'Immigration ouest-africaine en France: une dynamique nouvelle dans la Vallée du fleuve Sénégal?, 1992. Le Pluralisme radiophonique en Afrique de l'Ouest (tome 1 : Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côted'Ivoire, Gambie, Sénégal, Togo, Radios étrangères), Panos/UJAD-L'Harmattan, 1993. Le Pluralisme radiophonique en Afrique de l'Ouest (tome 2 : Mali, Nigeria, Guinée, Ghana, Niger, Guinée-Bissau, Tchad, Sierra Leone, Mauritanie), Panos/UJAD-L'Hannattan, 1993. Radio Pluralism in West Africa, (Burkina Faso, Gambia, Mali, Senegal, Sierra Leone, Nigeria, Ghana), Panos/W AJA-L'Harmattan, 1993. Le Vrai Coût du sida, un nouveau défi au développement, Panos-L'Harmattan, 1993. Quand les immigrés construisent leur pays, Christophe Daum, Panos-L'Harmattan, 1993. La Razzia des criquets au Sahel, Panos-L'Harmattan, 1993. Annuaire de la presse ouest-africaine francophone et lusophone 1993, Panos-UJAO, Imprimerie Saint-Paul, Dakar, 1993. Mémoires du désert, des Sahéliens se souviennent, Panos/SOS SaheljL'Hannattan, 1994. Liberté pour les radios africaines/Freedomfor African Radios, Panos-UJAOlPanos-WAJA, L'Harmattan, 1994. Le Pluralisme radiophonique en Afrique (Algérie, Afrique du Sud, Kenya, Namibie, Zambie), Panos Dakar, Imprimerie Saint-Paul, 1995. Radio Broadcasting Pluralism in Africa (Algeria, South Africa, Kenya, Namibia, Zambia), Panos Dakar, Imprimerie Saint-Paul, 1995. Guide du radiodiffuseur, Panos Dakar/CIERRO, Imprimerie Saint-Paul, 1995. Et pourtant elles vivent! (4 portraits de radios locales en Afrique de l'Ouest), Panos Dakar, Imprimerie Saint-Paul, 1995. How Do They Make It ? (A close look at 4 west africanlocal radio stations),Panos Dakar, Imprimerie Saint-Paul, 1995. Répertoire des radios privées et locales en Afrique de l'Ouest, Panos Dakar-ACCT, Imprimerie SaintPaul, 1995.

Ont contribué à la mise en forme de cet ouvrage: Boubakar Moussa Bâ Abdoulaye Ciré Bâ Renaud de La Brosse Coordination: Françoise Havelange

L'Institut Panos dégage toute responsabilité pour les idées et les opinions exprimées dans cet ouvrage, qui n'engagent que leurs auteurs.

Avant-propos
Bamako. Le 7 juin 1995, le journal indépendant Le Républicain, publie un supplément de quatre pages consacré aux massacres qui, six ans plus tôt, avaient ensanglanté le Sénégal et la Mauritanie et débouché sur la déportation de dizaines de milliers de personnes. Jusque-là rien de bien extraordinaire. Ce qui l'est davantage, c'est que ce même supplément a été publié aux mêmes dates par des journaux, eux aussi indépendants: Le Calame à Nouakchott et Sud-Quotidien à Dakar. Pour mieux situer cette tranche d'histoire; sans doute convient-il de rappeler quelques notions de géographie. Nous sommes au Sahel. Autant dire, pour beaucoup, au pays des sécheresses et des famines également fatales. Le Sahel, c'est aussi une longue bande de terrain qui, de l'Atlantique à la mer Rouge, sépare ou relie l'Afrique du Nord et l'Afrique noire. Zone de transition où se conjuguent et s'affrontent des climats, des religions, des races et peut-être surtout des modes de vie profondément différents. Zone d'échanges et de tensions millénaires: la traite des Noirs ne fut pas seulement le fait des Blancs venus d'Europe. Ces dernières décades ont vu ces tensions fortement ravivées par une brusque avancée du désert vers le Sud et une forte augmentation de la population. Moins d'eau et de terres utiles d'un côté; plus de bouches à nourrir de l'autre. Dans ce contexte, la réalisation de barrages en amont et en aval du fleuve Sénégal fait soudain de ses deux rives l'objet de spéculations et de rivalités farouches. Et voilà réunis les ingrédients d'un mélange violemment explosif. Les toujours fragiles accommodements qui avaient permis aux différentes communautés ethniques, linguistiques, religieuses, socio-économiques (éleveurs et agriculteurs), de contenir vaille que vaille leurs divergences d'intérêts ont vacillé sur leurs bases. La guerre a éclaté et le sang des hommes, des femmes et des enfants a rougi le sable du désert. A des degrés divers, toute la bande sahélienne a été ou reste le théâtre de débordements de cette sorte. Mais ils ont été particulièrement violents en Afrique de l'Ouest. L'extrémité occidentale du Sahel se structure pour l'essentiel autour de l'arc de cercle formé par le fleuve Sénégal. C'est lui qui marque la frontière entre plusieurs Etats: au sud, le Sénégal, au nord la Mauritanie et à l'est le Mali. Et sur les cartes d'état-major en tout cas, cette frontière est une vraie frontière. Pourtant, entre les diverses communautés cidessus mentionnées, le fleuve n'a jamais constitué une ligne de démarcation absolument hermétique. Bêtes et gens, ethnies et religions, langues et coutumes n'ont janlais cessé d'aller et venir entre les deux rives. Pour faire court et au risque de beaucoup simplifier, disons que les prota13

gonistes des événements survenus en avril 1989 des deux côtés du fleuve, avaient justement pour objectif de clarifier cette zone grise et d'en finir avec des mélanges jugés dangereux. Plus de Noirs au nord du fleuve. Plus de Maures au sud. Et pour ceux que la couleur de la peau rendait indésirables, pas d'autre choix que l'extennination, la fuite ou la déportation. De la purification ethnique genre Rwanda mais avec plusieurs Etats en jeu comme en Yougoslavie. Le paroxysme de la violence et de la barbarie fut de courte durée, mais la paix et même la coexistence pacifique sont encore à construire. Il y a encore aujourd'hui, plusieurs dizaines de milliers de citoyens mauritaniens parqués dans des camps de réfugiés, sur la rive sud du fleuve Sénégal. Dans un tel contexte, la décision d'organiser une rencontre entre des journalistes et quelques experts venus des trois pays riverains constituait une sorte de provocation. Cette rencontre eut pourtant lieu au mois d'août 1994. Elle dura une quinzaine de jours et rassembla 25 participants. L'examen du rôle joué par les médias et les journalistes fut sans complaisance. Et la volonté de mieux comprendre pour mieux informer à l'avenir tout aussi farouche. C'est de cette rencontre que naquit, entre autres, le projet de supplément commun au Républicain, au Calame et à Sud-Quotidien. Ici, comme au Soudan en d'autres temps, l'Institut Panos s'est efforcé d'apporter son soutien à ces petits ruisseaux qui peuvent faire de grandes rivières. En tout cas, ils maintiennent vivante l'espérance d'un futur qui ne soit pas fatal aux minoritaires en tous genres. C'est simplement pour cela que leurs contours et leurs parcours nous paraissent mériter d'être brièvement consignés par écrit. Même et surtout parce que tous les ruisseaux, toutes les rivières, tous les fleuves et même tous les océans auront toujours deux rives inséparables. « Et les rives arides Nous interpellent ensemble Compagnons du long chenlin La dispute étanche-t-elle La soif des voyageurs? » Ce sont là les premières lignes d'un poème d'Ould Abdel Kader. Il est cité dans l'éditorial du supplément commun déjà mentionné. Il est intitulé Avril /989.
directeur de l'Institut Charles Condamines, Panos (avril 1996)

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INTRODUCTION
Le pire pour une tragédie, c'est d'être inopportune. Un après-midi d'avril 1989, quelque part sur une île imprécise du fleuve Sénégal, un litige entre éleveurs peuhls mauritaniens et paysans soninkés sénégalais dégénère en bataille rangée. Deux morts. Dans ce Sahel famélique, le fait est presque banal. Mais il est des jours où le destin conduit à l'irréparable, transfonne une rixe en un conflit entre deux Etats. En l'occurrence, il sufflfa d'une poussée d'indignation, d'un rien de laxisme politique et d'une grossière manipulation raciste pour que la haine étouffe les mémoires, que la mort déferle, que des milliers de vies humaines basculent dans le cauchemar. L'incident malheureux de Diawara suscite au Sénégal une vaste colère, qu'une partie de l'opposition et la quasi-totalité de la presse exploitent sans vergogne, dénonçant l'attitude timorée du président Diouf et de son gouvernement face à l'arrogance des voisins du Nord. Par un glissement pervers, Mauritanien est bien vite réduit à Maure, ces « Naars » qui monopolisent le

commerce de détail et qu'une propagande malveillante accuse de sucer le
sang du peuple sénégalais. Difficultés économiques, misère et indignation se combinent, s'exacerbent et explosent en flambée xénophobe: boutiques pillées et incendiées, Maures pourchassés et molestés. Cinq, six jours durant, la fureur raciste. Ces événements seront amèrement ressentis à Nouakchott. La rumeur grossit démesurément les faits, invente des dizaines de morts, d'ignobles tortures. Les autorités la nourrissent d'informations tendancieuses et contribuent activement à la métamorphose d'une inquiétude légitime en un profond courant de haine vengeresse. Le 24 avril au matin, des émeutes éclatent à Nouakchott, Nouadhibou et dans toutes les localités d'importance. Le même jour, pratiquement à la même heure, des pogroms ont lieu: anti-Sénégalais d'abord, ils s'étendent ensuite rapidement à tous les Négro-Africains. Les émeutiers sont encadrés par des militants baathistes et nassériens. Des foules en furie investissent des quartiers populaires, puis la ville entière, pourchassant, pillant, assassinant, s'acharnant sur les cadavres. A la fin de la journée, pas la moindre échoppe ou petite entreprise appartenant à un Sénégalais ou à un Négro-Africain mauritanien qui n'ait été réduite en cendres. La nuit du 24 au 25 avril sera, à Nouakchott, celle de toutes les horreurs : familles entières massacrées, femmes éventrées, bébés jetés contre les murs. Sous le regard impassible, voire approbateur, des forces de l'ordre chargées de veiller au parfait déroulement d'un scénario macabre. De nom15

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breux Sénégalais et Négro-Africains auront la vie sauve grâce à la solidarité courageuse d'Arabo-Berbères qui, souvent, au risque de leurs vies, les protégeront. Le même élan d'humanité sauvera de la filort des centaines de
« Naars » au Sénégal.

Le 25 avril, un calme précaire revient. Mais chaque jour nouveau est porteur de menaces de violences et de massacres. Les communautés négroafricaines s'installent dans la peur. Quand les premiers blessés sénégalais arriveront à Dakar, la colère submergera les foules et le Sénégal plongera, lui aussi, dans le sang. Boutiquiers maures massacrés, familles entières exterminées, hommes et femmes brûlés vifs. Des innocents, encore une fois, vont payer de leur vie les crimes de leurs frères. Difficile d'évaluer le nombre de morts et le sang versé. Plus que de comptabiliser les horreurs commises de part et d'autre, il importe de situer les responsabilités. Le plus difficile sera moins de comprendre les causes lointaines de ces drames que de cerner les motivations immédiates des principaux «metteurs en scène» des événements d'avril. Les jeux et rôles exacts des gouvernements sénégalais et mauritanien, de l'opposition au président Diouf ou des médias des deux pays restent à établir. Quelques éléments sont toutefois apparents: misère économique généralisée dans les deux pays, poids prépondérant des Maures dans les circuits commerciaux au Sénégal, agitation consécutive aux élections présidentielles de 1988, faiblesse coupable de l'Etat sénégalais face à la vague de xénophobie anti-maure, surenchère populiste et démagogique d'une partie de l'opposition et de la presse sénégalaise, dérive nationaliste du pouvoir mauritanien soumis à l'influence croissante des mouvements extrémistes arabes, etc. Rompant les derniers ponts, les deux pays ont renvoyé les ressortissants de l'autre. Un pont aérien est organisé grâce au concours du Maroc, de l'Espagne, de la France et de l'Algérie. Jamais l'histoire du bassin du fleuve Sénégal n'avait enregistré des mouvements de population d'une telle ampleur et sur un laps de temps aussi court. Quelques jours auront suffi pour que l'atmosphère et la physionomie de la région soient profondément bouleversées. C'est en Mauritanie que les changements seront les plus dramatiques. Le conflit sénégalo-mauritanien a brutalement accéléré la transformation d'un chauvinisme rampant qu'illustraient depuis longtemps des

pratiques discriminatoires non avouées - en un chauvinisme d'Etat triomphant. En quelques jours la Mauritanie se transforme en une immense salle d'interrogatoires dans laquelle une année d'inquisiteurs est chargée de déterminer, dans la plus totale illégalité, la « mauritanité » de milliers de citoyens négro-africains. C'est par centaines qu'ils sont parqués dans des commissariats ou des centres de tri hâtivement improvisés avant d'être entassés dans les derniers vols du pont aérien (et plus tard dans des camions de fortune) et jetés sur l'autre rive, dépouillés de leurs pièces d'état civil, de leurs 16

diplômes, de leurs bijoux, ne possédant plus que les habits qu'ils portaient

quand leur « mauritanité » fut décrétée douteuse... Dans les régions du Sud,
les autorités locales ne s'embarrassent pas de prétextes hypocrites. C'est par familles et par villages entiers que l'on déporte. En quelques semaines, plus de 60 000 hommes, femmes et enfants de toutes origines, de toutes conditions, se retrouvent du jour au lendemain sans patrie, réduits au plus total dénuement. La plupart connaissaient déjà la misère, tous vont connaître l'humiliation de n'être plus rien. Dans les grandes villes comme sur toute la rive mauritanienne du fleuve Sénégal, les Négro-Africains ne sont plus que des citoyens de seconde zone. Ils vivront un calvaire qui ne s'atténuera qu'après la défaite irakienne dans la guerre du Golfe et le début du processus démocratique : arrestations arbitraires, expulsions de leurs terres, tortures, assassinats, etc. Le paroxysme de ces mauvais traitements infligés à la communauté négro-africaine est atteint en octobre 1990 quand quelque cinq cents militaires négro-africains sont massacrés dans les casernes du pays. Les «Maures sénégalais» sont inquiétés de leur côté et certains d'entre eux se retrouveront chassés de leur pays. Cela, heureusement, ne dure pas longtemps. Le gouvernement sénégalais se ressaisit assez vite et adopte des mesures appropriées. Les causes profondes de ces événements, les souffrances qu'ils charrient, résident dans une trame complexe de facteurs multiples:
-

réduction des espaces de survie; - âpre compétition économique liée aux potentialités ouvertes par l' aménagement du fleuve Sénégal. Les possibilités offertes par la mise en eau des barrages du fleuve aiguisent les appétits de producteurs allochtones riches en capitaux et pressés de faire exploser les modes de propriété et d'exploitation traditionnelle des terres - systèmes obsolètes à leurs yeux - qui font obstacle à leur rêve d'un eldorado vert. Cette pression développe un réflexe sectaire des autochtones souvent plus soucieux de conserver que de développer; - différends inter-Etats à propos du partage des effets après-barrages; - difficile adaptation de sociétés segmentaires à des structures et à des modes de fonctionnement étatiques étrangers à leur organisation sociale et historique. Les traditions centralisatrices restant largement dominantes; - inadéquation des stratégies de développement fondées sur des conceptions centralisatrices et/ou exclusivement sur des intérêts minoritaires et déconnectées du vécu des communautés locales et donc étrangères à leurs besoins et à leurs attentes. Même si, dans les faits, pour la majeure partie des terroirs des pays concernés, les règles, pratiques et institutions dites coutumières continuent à régir la gestion des ressources naturelles et l'arbitrage des conflits, les gouvernements ont élaboré et mis en œuvre des législations tout à fait étrangères aux réalités locales (loi sur le domaine national au Sénégal, ordonnance 83-172 en Mauritanie) qui ôtent aux coutumes toute opération17

accentuation des contraintes écologiques, irrésistible avancée du désert et

nalité. Le fonctionnement de l'Organisation de mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) est, à cet égard, suffisamment illustratif du phénomène: aucune instance, même consultative, n'est prévue ni envisagée. Le cadre de vie, la civilisation agraire, les zones d'habitat et celles réservées à d'autres activités, subissent de profondes modifications sans qu'il ne soit tenu compte de l'avis des citoyens, sans qu'il ne leur soit permis d'infléchir, sous quelque forme que ce soit, la politique arrêtée - incapacité des Etats à concevoir et à mettre en œuvre une gestion des zones frontalières qui permette à la fois une exacte délimitation de leur espace de souveraineté et une évolution harmonieuse de leurs « ressources» ethniques et culturelles communes. Un autre facteur est plus spécifiquement mauritanien: l'accentuation de la

compétition, sur des bases ethniques, entre les élites intellectuelles « nationales », phénomène aggravé par la prégnance des caractères clanique et tribaliste de l'appareil d'Etat. La montée des idéologies nationalistes prend racine ou se greffe sur ce contexte déchiré, chaque extrémisme se nourrissant de ses échecs et de la haine de l'autre. Parmi ces idéologies, le plus fort et le plus diversifié est le nationalisme arabe. Constellation fratricide de courants chauvins, il est, dans le même temps, muré dans un fantasme de la pureté des origines et dans une obstination absurde à nier l'indéniable métissage africain de la société arabo-berbère mauritanienne. Il est écartelé entre la frustration de l'exil au sud du Sahara et l'ambition effrénée d'être plus que le parent lointain et pauvre d'un monde arabe idéalisé. Le nationalisme négro-

africain est l'autre extrême du phénomène identitaire. Mouvement « petit
intellectuel », il a la nostalgie honteuse d'un âge d'or où il était le premier auxiliaire de l'Etat colonial et de celui des premières années de la Mauritanie indépendante. Une arabisation à outrance lui ayant ravi ses privilèges. Rongé par un profond complexe d'infériorité, il s'est enfermé dans une sorte de délire obsidional. Ses franges les plus fébriles cultivent des tendances revanchardes et séparatistes lourdes de dangers. .Le calme est aujourd'hui revenu et pourtant il semble impossible de parler d'apaisement et encore moins de paix. Car l'un des principaux fondements des troubles intercommunautaires est la raréfaction des ressources naturelles, aggravée par la crise économique et sociale structurelle que connaît l' ensemble des pays du Sahel. Depuis plusieurs décennies, dans les pays qui forment I'OMVS (Mali, Mauritanie et Sénégal) et dans l'espace sous-régional commun que constitue le bassin du fleuve Sénégal, la gestion et le contrôle des ressources naturelles prennent des dimensions inquiétantes et se nouent de plus en plus autour de contradictions intercommunautaires. Ici et là, des compromis pourraient être trouvés entre les autorités des pays concernés et les représentants des populations en révolte du fait de leur marginalisation. Mais si les causes fondamentales des conflits ne trouvent pas de 18

solutions durables, ces compromis n'auront pas d'autre signification que l'obtention d'un répit de courte durée qui, faute de prolongements significatifs, risque d'avoir une incidence dérisoire sur l'évolution de la situation de tension endémique. Les représentants des populations concernées pourraient même parvenir à quelque arrangement avec les gouvernements en place et participer à l'exercice du pouvoir. Mais les jeunes affamés, sans travail et dépourvus de tout espoir pour des lendemains meilleurs, trouveront dans leur révolte des moyens de survie et de remise en cause de l'ordre en vigueur, jugé responsable de leur détresse. Dans de telles conditions, il est plus réaliste de chercher à instaurer d'abord une atmosphère de dialogue, propice à la quête de compromis par des moyens pacifiques. La complexité des problèmes ne permettant pas de trouver de solutions immédiates, les possibilités d'apaiser les différends et de convaincre des populations en détresse étant limitées, il est urgent d'imaginer et d'initier des voies porteuses d'espoir, même si leurs résultats n'ont de chance d'être évalués que dans une ou plusieurs décennies. L'imagination et la volonté nécessaires ont jusqu'ici manqué aux élites mauritaniennes et sénégalaises. Les gouvernements de ces pays, les acteurs déterminants de la vie des deux nations, l'intelligentsia, notamment, n'ont pas su (ou pas voulu) prévenir les événements d'avril-mai 1989. Dans ce climat d'échec moral - qui a sans doute eu des conséquences importantes dans le développement de l'intolérance et des luttes à caractère ethnique dans la sous-région les médias des deux pays, ceux de Mauritanie tout particulièrement, portent une grave responsabilité. En n'assumant, à quelques rares et belles exceptions près, que très imparfaitement et très infidèlement leur fonction de veille et d'éveil, ils auront manqué la part la plus noble de leur mission: défendre, à travers l'amitié des peuples, la dignité de l'être humain. Pourtant, en mars 1989, le groupe de presse Sud-Communication organi-

sait à Dakar un atelier intitulé « Médias et développement: les enjeux de
l'après-barrages », dont les débats et les conclusions semblent, rétrospectivement, prémonitoires. Mais si pour les participants à l'atelier de SudCommunication, les événements d'avril-mai 1989 étaient imminents, aucun d'entre eux ne pouvait imaginer l'ampleur, la gravité et l'étendue qu'ils allaient prendre. Mars 1989-août 1994 : cinq années et demie séparent la tenue de l'atelier sous-régional de Sud-Communication « Médias et développement: les enjeux de l'après-barrages» et celui de l'Institut Panos, « L'environnement et la gestion de l'espace frontalier dans la Vallée du fleuve Sénégal ». Au cours du second atelier, les questions brûlantes et les prévisions prémonitoires posées lors du premier atelier vont être analysées dans un nouveau contexte et revues à la lumière de leurs derniers développements et des éléments nou19